‹ L'israéliteChapitre 3 sur 9 · FXTZ AU CHATEAU. — Z.E SOSIE BU CHZVAI.IS1L NOIR · texte numérisé non relu

FXTZ AU CHATEAU. — Z.E SOSIE BU CHZVAI.IS1L NOIR

C'était une fille d''Eve !.. . Eve fut inconséquente... Savez-vous pourquoi? Cest qu'elle n''eut pas de mère... Or, toutes les jeunes filles qui se trouveront privées de ce Mentor sont menacées de la même infortune qui se grossit et s'amasse sur la tète de la pauvre Clotilde. Elle n'eut de sa mère ni le sourire , ni les instructions douces

et tendres qui Fauraient empêchée de tomber dans le précipice d''un miour sans espoir. Une mère Faurait surtout empéehëe de sauter par sa chambre comme une petite folle ; parce que son amant lui a dit qu''ils pouvaient s'unir î... Je recommande ces sages reflexions à l'attention des mères de famille et des jeunes filles!... Mais, hélas , depuis six mille ans elles sont répétées , et depuis six mille ans , malgré les mêmes remontrances et les mêmes lois , les mêmes fautes et les mêmes crimes se commettent !... 0 Nature... si riiomme n'avait pas de passions , on accuserait le ciel!... Mais laissons cela.

Josette accourut au moment où Clotilde était au plus haut degré de joie.

— Hé bien , Josette , qu''avez-vous avec votre air soucieux?...

-*- Madame , le roi vous fait dire de passer au plus tôt chez- lui!,..

— Que peut-il me vouloir , Josette ?. . . repritelle en riant.

— Je l'ignore. Madame tn'a recommandé si

sérèremcnt de ne plus m*'occiipcr des choses qui concernent madame....

— Mais , Josette, je ne vous disais cela que parce que je ne savais pas.... et de quoi me parliez-vous?..g Ah! dil-elle en s'interrompant , laissez-moi ces fleurs!... Voyez-vous, Josette ?... il en faut faire une couronne et me la poser sur ia tète...

— Madame nli plus de chagrin!...

— Du chagrin , Josette! est-ce que j'en ai eu ? Ma fille, mettez-moi tous mes atours, que je sois parée, je veux être belle... gardez cette rose , j'en ornerai mon seinr

A la fin , Josette se déridant un peu et voyant tout ce qu'elle perdait à rester muette , dit à Clotilde :

— Madame fait bien de se parer, car on a tout bouleversé le château pour les apprêts de la fête ! jamais je n'en ai tant vu: les préparatifs eux-mêmes sont une fêtej

— Vraiment , Josette ?

— Oh ! madame, ils ont duré {outc la nuilj L'Israélite. II. g

— Je n*'en ai rien entendu.

— Enfin c''est superbe ! . . . mon p ère a bien du lalcnt : c''est un si honnête homme , il ne cesse de dire qu'il ne voudrait pas y gagner un sol !

— Je le crois ! répondit la prijicesse tout comme elle eût dit autre chose.

En effet , il régnait dans tous les mouvemens de Clotilde une espèce d''impatience , un ensemljle de geste , de regards , qui trahissait plus que la ioicî... Celle de Tamour devrait avoir un autre nom. Josette ne savait plus que penser de Sft maîtresse... «Triste hier, joyeuse aujouid''hui , se disait-elle, que sera-t-elle ce soir ?... voilà les princes !... On ne sait sur quoi compter!... »

La fille des Lusignan sortit en bondissant comme un jeune faon, et elle s''en fut chez son vieux père qui Tattendait avec impatience. Trousse rintroduisit, et Tannonça en se prosternant devant

elle.

«Elle ne sera jamais malade!..» dit en lui-même kdocteur, en apercevant Pheureux mélange de ro* s#s et de lis qui régnait sur ia figure de Clotilde.

iprès être eiitrcc, la princesse embrassa son vieux père a plusieurs reprises.

— Oli!... oliî s''ecria le vieillard, la nuit a porté conseil!... et qu''avez-vous, ma fille?...

— Beaucoup de bonheur!... quand je vous vois mon père!...

Jean II remua la tète en se tournant vers sa rilie; il se garda bien de prendre pour lui ce que disait Clotilde.

— Fille amoureuse, s'écria-t-il avec un g[ested''abandon, en sait plus que dix centenaires, et c'^est folie a moi... de chercher!...

Ecoutez, Clotilde, reprit-il d''un air grave, et la jeune enfant parut attentive, mais tout lui représentait son beau Juif... Ecoutez, Clotilde... mes ministres in''ont entretenu du défaut de politique qui se faisait sentir dans votre conduite d''hier: je conçois que vous ne connaissiez guère la diplomatie, et j''approuve, en quelque sorte, la réserve que vous avez adoptée; elle convient à la dignité royale et surtout au sang des Lusignan : la pudeur est le plus charmant roloris de la jeu-

liesse et de la vertu; mais, il ne faut pas, ma bienaimée, que cette pudeur dégénère en un maintien glacial, qui repousse les hommages. Va, ma fille, il existe un rire et une folàtrerie des honnêtes gens et de la vertu qui ne messiëent pas, surtout dans les amours. La vertu ne fut jamais revéche, elle est aimable; et, lorsqu''on aime, on peut le faire sentir par de petites douceurs, et par des ébattemens d''âme... Ce pauvre Chevalier doit avoir la mort dans le cœur, et votre amour ressemblerait a delà répugnance parce que Ton m'a dit... Vous ne m''ecoutez pas, ma fille?... s'écria le vieillard qui suivait tous les mouvemens de l'amoureuse Clotilde...

— Si, mon père ! je vous assure qu'aujourd'hui le Chevalier Noir n'aura paskseplaindrede moi..

— Faites-lui bon accueil ! . . .

— Oui, monseigneur.

— Ne devez-vous pas bientôt l'épouser ?...

— Puisque vous le voulez, mon père ?.,.

— Vous tremblez'... sV^cria Jean II.

— C'est de joie, sire!.. Mais sera-ce bientôt?...

continua Clolilcle, en pensant que Tépoquc de cet hymen avec le Chevalier était celle de son union avec le Juif. .. — Pauvre innocente'....

— Tu te tmhis, ma liile,' à'écria rhcurcuv vieillard; allons, soyez tranquille, nous le déciderons au plus tôt! et^il se frotta les mains en si«ne de joie.

En ce moment, le son du cor se fit entendre, et le Chevalier Noir, à la tète de ses cent cinquante chevaliers, etaccompagné de son écuycr^ du comte de Foix, et de plusieurs seigneurs, arriva près du Casin-Grandes : les musiciens du prince et tous ceux que Ton avait pu rencontrer étaient placés sous un arc de triomphe en verdure, dressé à la hâte, et, lorsque les chevaliers passèrent dessous ce fragile monument une douce musique les accueillit. Les trois ministres et la covir les attendaient, tous les habitans agitant dei lauriers étaient rangés en haie et les saluèrent par des acclamations: ce fut ainsi que commença la' fête préparée avec un grand soin par maître Taillevant et maître Hercule Bombans.

La première coui' était tendue de tapisseries et garnie d'*échafaudages recouverts de draps et d''étoffes; le milieu, tout sablé, offrait un vaste cirque pour les tournois ; la seconde cour , qui menait aux appartemens du roi de Chypre, contenait une table immense formant un grand cercle extrêmement élevé; le centre de cette table présentait, par son vide, une arène, où Ton voyait différentes machines, préparations des décors du festin; les bancs placés à Fentour, ornés d** une feuillée, étaient garnis de coussins de pourpre, et Ton avait mis les couverts des cent cincpiante chevaliers sur cette vaste table. Au milieu de cette table le dais du prince était disposé pour recevoir le roi, sa fille, les ministres, le Chevalier Noir, le comte deFoix et les principaux seigneurs.

Au son du cor, le prince et sa fille descendirent, et, s'^avançant par les espèces de portiques ménagés entre ces divers apprêts, ils vinrent au devant de leurs libérateurs, qui mirent pied à terre.

Tous, iî Pcxception du Chevalier Noir, avaient

ùtc leurs castjues et leurs armures; à Taspect du prince de Chypre, ils saluèrent avec respect, et leurs yeux se tournèrent unanimement sur ClotiJde et un murmure flatteur résonna dans les airs. Le prince, même pendant son règ^ne en Chypre, n'avait pas eu un si beau spectacle!... Malheureux de ne pas le voir, il écoutait ce que|lui disait sa fiiic: le Chevalier Noir mit en arrivant un genou en terre devant Clotilde.

— Vous êtes bien heureux !... lui dit le comte de Foix en lui frappant sur Pèpaule ; si faudra-til que je m''en aille promptcment pour ne pas devenir fou?...

— Belle dame, s'écria le Chevalier Noir, agréezvous Phomma^e-lige de ma personne?

— Certes,sire chevalier,et j'en ressens un plaisir infini; la reconnaissance seule ne m'y force pas...

A ces mots le chevalier se baisse, et, dégageant vm moment sa visière, il embrassa les jolis petits pieds de Clotilde confuse, qui lui dit avec un doux sourire et une grâce piquante :

— Allons donc, beau sire, ma mai» sftra jalouse ;'

Le chevalier se relevant alors déposa sur cette jolie main un baiser tellement enflammé, que le cœur deClotilde en reçut une espèce d'atteinte.

— Bien, mes enfans, s''écria le monarque . Sires chevaliers, dit-il en haussant la voix, acceptez tous nos remercîmcns pour l'assistance que vous m''avez prêtée. Nous tâcherons que vous ayez toujours souvenir de nous, car nous Taurons toujours de vous;

A ces mots la musique et les trompettes indiquèrent le commencement de la fête, que Bombans avait préparée très-brillante, en espérant bien g;aguer sur Pcnscmble des dépenses. Une foule de monde attirée par Tannonce de cette so- Icnmité entra dans les cours; mais aucun chevalier étranger n'*y vint encore, malgré le soin qu''on avait eu la veille d''envoyer à Aix et dans les villes voisines les armes du prince, et le détail des prix du tournoi . Les chevaliers se rangèrent autour du trône préparé dans la première cour et Clotilde fut décbrée reine du tournoi.

S'asscvant alors sous le dais, et entourée des

personnages les plus marquans de Passemblcc, elle fit signe de commencer les premières joutes simples. Je passe la description de ce touinioi. Qu'il suffise de savoir que la princesse de'cerna le prix du combat à répce au comte de Foix; ce prix était une épéc enrichie de pierres précieuses. Le prix du combat à la hache fut une coupe d''or garnie de diamans blancs : le prix de la lance une nef d'argent, et le prix du combat à cheval fut remporté par Kéfalein : il eut une aiguière en vermeil.

On réserva le combat à outrance pour le soir... Le prix était une nef d'or et une couronne de laurier.

.Ce premier tournoi fini, l'on passa dans la seconde cour pour se livrer h la joie du magnifique festin que Ton y avait préparé. Je vais en donner une description succincte, parce qu''il est assez curieux par les divers entremets c[\i' on y joua.

Chez nos aïeux, un entremets était un divertissement entre chaque service, ce qui rendait l'art de la cuisine encore plus important qu'il ne

Test de nos jours, quant à la science du cuisinier, car, dans ce temps là, les festins n''influaient pas comme à pre'sent sur les destinées d\in Etat.

Chacun ayant pris place, le Chevalier Noir a côté de sa chère et joyeuse Clotilde, le prince, les ministres et les seigneurs a Pavenant, on vit paraître dans Farène du milieu plusieurs petits enfans de chœur, cjiii chantèrent le Bencdicite en musique, et Ton ne voyait nullement les musiciens qui les accompagnaient.

C'est un peu profane, dit Monesian, et si maitre Taillevant nous avait consultés...

— Laissez faire, répondit Pévêque, je l*absous en cas de péché.

Alors les mets arrivèrent devant les chevaliers, sans qu'^aucun valet les apportât; ils parurent sur la table en sortant de dessous comme par enchantement. Pendant ce premier service, la curiosité fut excitée par Parrivée de petits diablotins, qui arrangèrent une île, des fortifications, des machines, etc.

— Cest Pile de Chypre, sVcria Pévéque.

Bn effet, le premier entremets fut l'envahisscment de la Chypre par les troupes du bon roi Jean II; les Vénitiens furent battus comme bien on pense, et les petits enfans, vainqueurs, en entrant dans Tespèce de petit village qui représentait Nicosie, crièrent : Vive Jean II.

— Voilà nos trente mille hommes, dit l'eTcque envoyant les bambins habillés en chevaliers.

Le second entremets représenta un immense navire, d'*où il sortit un grand nombre d''cnfans et de musiciens qui célébrèrent par des chants la prise de Nicosie, et, par des machines habilement préparées , ils mirent tous ensemble, devant chaque chevalier, un petit navire pavoisé de ses armes particulières; et à la fin du dessert le navire tomba de lui-même, et sa quille restant seule découvrit une magnifique chaîne d''or, dont le roi de Chypre fit présenta chaque chevalier banneret.

Il sW suivit un cri de Vive le généreux Jean ïî, qui fut pour le bon monarque un mets exquis. . . Aussi attendait-il avec impatience le dessert. Heureusement pour Bombans le prince ne sui pa?

si toutes les chaînes étaient du même poids.

A Ja fin du rcj^as, les enfans de chœur, en plus grand nombre, revinrent et chantèrent les Grâées en musique.

Ce fut pendant ce festin que Ton décida le mariage de Clotilde.

— Sire chevalier, dit le prince de Chypre, vers le second service, quoique nous ne connais"sions pas encore votre rang, dont Tamitié de ces vaillans seigneurs nous donne une haute idée, il convient de fixer le jour de votre union.

— Ne craignez rien quant a la naissance du Chevalier INoir, dit le comte de FoixauroiJeanlI; tout prince que je suis, je me fais gloire de sa protection.

— lié quoi, Clotilde!... s''écria Fétranger qui tout le temps de ce long repas Tavait servie et choyée avec Pempressement d''un amant, c''est tout dire d\m mol!...

— Que voulez-vous dire, seigneur?... repritelle en souriant comme une syrène.

— Quoi, dit- il avec étonncment, vous vous

ilécidericz si vite a combler tous mes vœux ! Non pas que je m''cn plaigne, mais hier encore vous m'avez montré un visage si sévère.

— Je ne le suis plus... seigneur!... et sa figure respirait une joie céleste... On va sans doute lui reprocher sa dissimulation... Injustes censeurs, du moment cjue Ton aime on apprend la ruse... Blâmez donc Tamour ?

Quoi c[u''il en soit, le Chevalier Noir s''écria :

— Qui vous fit donc changer si promptement ? qui donc m*'a fait trouver grâce à vos yeux ? par quel enchantement m''avez-vous souri, me parlez-vous et consentez-vous au don d'amoureuse liesse?.., a qui le dois-je?...

— Est-ce que cela s''explique, observa judicieusement le comte de Foix.

— Cela m''importe forî, mon ami, répliqua l'étranger; quand on cherche le bonheur, les plus petites choses portent ombrage...

— N'en prenez aucune crainte, sire chevalier, dit Clotilde, je vous jure que vous n'aurez pas à vous plaindre de celle qui sera votre épouse...

 ces paroles dites d'un ton presque ironique et empreintes de cette douceur aigre qui fait douter involontairement, le Chevalier Noir reste immobile et muet à regarder Cl otilde.

— Allons, sire chevalier, reprit le prince de Chypre, hésitez-vous a marquer Pépoque où vous

deviendrez notre fils et notre successeur ?

— Ne croyez pas, sire, que votre royaume, que du reste je saurai reconquérir, soit une amorce; la seule Clotikle... Mais je doute encore plus de son amour en la voyant joyeuse, qu'hier lorsque je lavis triste.

— Chevalier, s'écria le comte de Foix, vous êtes le mortel le plus difficile a contenter qu'oncques je connus; rien ne vous satisfait, vous avez cruàEdesse...

— A Edesse, interrompit le connétaljle ! Seigneui^ j'y fis une charge qui, je le vois, est restée dans la mémoire de tous les guerriers.

Le comte de Foix regarda Kéfaicin, et l'attitude du bx>n connétable, ses gros yeux bieiïs erwiits

lui firent croira <|uo ie vin de Clùo lui avait causé (Ips lacunes dans le cerveau.

— Souvenez-vous, reprit le comte de Foix en s*'adressant au Chevalier Noir, souvenez-vous qu''à Edesse vous croyiez que cette jeune Musulmane ne vous aimait pas, et cependant elle est morte de chagrin depuis votre de'part,sans qu\iucun de nous ait pu la consoler... et nous sommes aimables!...

Clotilde fit un mouvement qui trahit son effroi...

■ — Serait-il vrail.. , s''écria-t-elle.

— Ah! ne craignez rien, dit le comte de Foix en saisissant la main blanche de la jeune fille; d''après ce qu''il a versé dans le sein de Pamitié, d'après ce quHl m''a dit du sentiment que vous lui inspirez, je puis vous répondre que vous serez, d'*entre toutes les femmes, la plus heureuse.

— Oui, Clotilde!... continua le Chevalier en tremblant de bonheur... Prince, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, lorsque levéritable Enguerry sera rentré dans la possession de ses biens usurpas; lorsque vous serez délivré d« c«t enneoai?

alors je réclamerai votre parole et la promesse que vient de me faire votre fille. ^

— Ce sera donc bientôt!... observa le comte deFoix.

— Oui , répondit le Chevalier Noir, car dès ce soir , nous partirons pour A.ix , où le reste de mes troupes ne tardera pas à arriver : alors nous irons assiéger le ministre odieux des vengeances de Jean-sans-Peur , le farouche et cruel Capeluche.

— Hé quoi î s''écria le prince , vous nous quitterez encore ?.

— Ne le faut-il pas?., répondit Pinconnu , pour être plus tôt réunis a jamais.

— Ccst vrai dit le prince avec un ton de re-

gret.

En ce moment , huit hommes habillés magnifiquement, et montés sur des bœufs richement caparaçonnés , parurent dans le milieu du cercle ; ils sonnèrent du cor dans tout Casin-Grandes , et au portail; pour annoncer que le festin était fini, et que la dernière joute allait commencer.

Le Chevalier Noir donna la main à sa fiancée ^ et, après ravoir conduite à son trône, il alla se confondre parmi tous les chevaliers qui murmuraient entre eux et se disputaient le dangereux honneur du combat à Outrance : le comte de Foix leur parlait avec chaleur, et enfin il finit par user d^autorité. Le sort désigna trois chevaliers poui' combattre le comte et le Chevalier Noir qui se déclarèrent les tenanâ.

Les gradins étaient couverts de spectateurs attentifs qui affluèrent pendant le repas. Un profond silence s^établit lorsque la lutte fut déterminée. Kéfalcin reçut le titre de juge du camp ; Tévéquc et Monestan s^offrirent pour être les parrains des tenans ; Trousse et Vérynel furent ceux des contredisans.

Le Chevalier Noir se fit long-tems attendre. Alors on arrosa le sable du cirque; les trompettes et les héros prirent place ; les trois contredisans parcoururent la carriè e comme pour Tessaycr...

Enfin le Chevalier Noir ne revenant pas , le comte de Foix se. décida à commencer sans son com-

L^SRAWLITE. Tl. m

pagnon d''armes. Trousse, par habitude , sVcria : (c Silence !... »

Le premier chevalier qui parut était le baron de Piles, un des hommes les plus adroits dans Fexercice de la lance et de Pëpe'e ; a la première charge , qui ne dura que sept à huit minutes , le comte de Foix fut désarçonné et reçut un tel coup de hache sur son haubert , qu''il demanda quartier... Alors il s''en retourna tout chancelant à côté du prince et de sa suite... LVn sonna de la trompette pour proclamer le \ainqueur. Trousse fit rire toute rassemblée , lorsqu''il courut le long du cirque pour aller voir si les nerfs du comte de Foix réclamaient son assistance : il tâchait d''éviter les coups avec un tel soin , que ses précautions et ie roulement de sa petite machine excitèrent une hilarité générale.

Le baron de Piles se promenait fièrement dans Parène, et faisait caracoler son cheval en attendant le Chevalier Noir. . . Les Camaldules prétendent que les dames dWix, venues à ce tournoi , révèrent toute la nuit • de ce beau

}j«iroii (Ir; Piles; uiai;» roiiniirnl ronl-iln su.^: .. Enfin le Chevalier Noir ne tarda pas à paraître, et vainquit successivement le baron de Piles , le chevalier de Villars et le marquis de Crpi<x , les trois antagonistes dësigjies. . . A Taspcct de l^ vadeui' et de la bonne tournure du vainqueui' , les Camaldules disent encore que les daines d"'Aix... mais je ne le crois pas!...

La nuit commençait à envahir les deux ; Bonibans , en honmic sage , avait prévu ce phénoli^ène quotidien , et cinquante paysans habillés en valets liment des torches. Ce fut à ce. moment que le Chevalier Noir allait être proclame vainqueur , et déjà Kéfalein, en grand habit de ttonnetable, prononçait les premiers mots dn protocole d'^usage, lorsqu''au milieu des acclama-* tiens générales , parmi lesquelles ont distinguait celles des dames dWix , de Jonquières et lieux c.irconvoisins , Ton entendit sonner du cor, du haut du portail , et trois nouveaux psrsonnagcs >« présentèrent..

Le premier clait un vieillard en clieveiix blancs, trunc figure Yénérable ; et je conjure mes lecteurs de prêter une grande attention", une attention extraordinaire h ce bon vieillard ; il est....

11 est conduit par un chevalier dont les armes absolument semblables à celles du Chevalier Noir excitèrent un violent murmure, et une espèce de sentiment d''attentc , cjue Ton ne saurait expliquer, agita les esprits....

Clotilde , en apercevant cet étranger , fut saisie d''un frisson involontaire, mais si violent que sa couronne de fleurs tomba par terre... Elle était formée des fleurs du bel Israélite... Ce simple accident ajouta à son épouvante... Elle regarde Pinconnu ; les belles plumes noires de son casque se remuaient par un doux mouvement de tête qu''elle crut reconnaître... et son imagination bizarre lui souffla une idée importune ; elle cherchait a revêtir ce chevalier de certaines formes bien connues d''elle.. Elle le suivait dans sa démarche avec une invincible curiosité. A peine le chc-

TuJicr fut-il admis dans Tarène , qu'il chercha de tous cotés Clotilde; aussitôt (ju'^il Peut aperçue, sa tête se tourna constamment vers elle.

Le troisième personnage était un chevalier sans armes , vêtu comme un Trouvère , les cheveux bouclés , le collet renversé , la jaquette de couleur pers et large , une riche ceinture , Techarpe bleue, une épée au côté, et sa toque surmontée de belles plumes blanches flottantes. Ne le reconnaissez-vous pas ? Non. Eh bien ! sa figure est riante et maligne, et ses petits yeux verts ont un air de méchanceté qu''il déguise en vain par un sourire ; telle chose qu'il fasse ce sourire a toujours une teinte infernale.. Cela seul doit vous indiquer Michel PAnge , Penvoyé de Venise.

11 s*'approche d^une démarche aisée ,^t s'avance avec le bon vieillard et le Sosie du Chevalier Noir vers le trône du roi de Chypre.

En apercevant ce nouvel ennemi, le Chevalier Noir vainqueur fit un mouvement de surprise qui s« changea «n mouvement de colère, quand il vit

de plus près ce Sosie saluer arec gràée toute Tassistance ; son armure était entièreilient semblable à la sienne, à l'exception qu'acné n'avait pas de devise comme un sanglant outrage ; et les dames comme le reste des spectateurs prévirent que le combat serait véritablement îi outrance. . .

Glotilde pâlit. . son rêve revint en sa ménioir* , et des pressentimens sinistres Tagitcretit. Elle cherche â écarter Tidée que cet incoî*ritl petit être le Juif qui veut lui prouver gon courage; mais un maîin démon , et même la vanité de Tâmour la lui ramenèrent sans cesse en son esprit, et une espèce de sentiment mixte qui tenait par un coin à la douleur et par Pautre au plaisir, tégna dans son cœur.

Uass^biée était tout aussi attentive que Glotilde... et la singuralité de Taventure la mettait en suspens... Deux chevaliers revêtus de là mcmc armure, cpel sujet de méditations !... Aussi Ifes dames se partagèrent-elles : les unes penchaieflt Doui le chevalier sans devise , les autres pour le

chevalier à la devise. Alors deux factions féminines s''ëlevèrent dans rassemblée, comme à Rome la faction verte t la faction bleue, et de nos jours le côté gauche et le côté droit... Quoi qu''il en soit , la rumeur fut grande , et Ton peut se Pimaginer. . .

xxu

TOVRXOM. — L'AMOUK J.T. RSNB ■VAIJS^VSVH.

Pendant que les clames se disputaient pour le chevalier , avant ou après la lettre , le groupe des trois survenans arrivait au trône de Jean II.

— Prince , dit Michel PAnge en prenant Pacccnt français , nous venons , ce bon vieillard et moi , vous demander Thospitalilc ; nous sommes

des prisonniers arrivant d'Angleterre; un prince généreux a paye notre rançon , il aurait bien dû nous donner de <|uoi revenir !... mais on ne pense pas à tout. . . Nous nous réfugions ici , car nous craignons le terrible Enguerry , ou plutôt Capeiuelifc-le-Méeréant , usurpateur du bien de son maître et de son libérateur.

— Soyez les bienvenus, répondit le prince , et restez, à ma cour le temps qu'il vous plaira.

— Giand-merci, monseigneur, dit Michel PAnge, cl je ferai en sorte que mon séjour y marque.

Que veut ce nouveau chevalier i* demanda le connétable , en sa qualité déjuge du camp.

— Combattre!... s''éria le vieillard avec un accent et une figure qui dénotaient un vieux guerrier... Va , mon fils , pour briller et vaincre, tu n'as qu'à être toi...

Le chevalier étranger donne aussitôt un léger coup d'éperon à son magnifique cheval arabe , afin d'aller gagner le côté des contredisans ; il parcourut le champ avec une telle rapi-

dite, une telle prestafirce , sans être ehianle ni perdre son équilibre, enfin arrc inic telle grâce , que chacun fat contraint de Tadmirer;

Le Chevalier Noir à la devise remonta , sans mot dire, sur son cheval, attaeha sa hache et se tint ferme sur ses arçons : tous ceux qui étaient sons le dais s'^avancèrcnt et furent attentifs ; le silence régna, et Clotilde le cou tendu, attacha sies yeux sur le chevalier sans devise ; elle tint a la main la couronne de laurier , et rou vit qu'acné tremblait; en effet, chaque geste du chevalier était pour elle un événement.

Enfin les deux rivaux sont arfnés, la trompette sonne.... Elle retentit dans le cœur de Clotilde comme un cri de mort , car le songe qu'elle a fait la nuit dernière vient errer dans son souvenir , accompagné de ses horribles images: elle voit d^a Tarène ensanglantée et le regard mourant de risraélite.. Elle pâlit et reste frappée de stupeur

L''assemblée ressemblait a un tableau , tant la multitude des personnages qui la composait était immobile... On regarde 1rs (onibattans.

Les deux chevaliers s-Viaminent en silence, avec une fureur sombre ; ils remuent leurs lances cPimpatience , et se touriient vers le juge comme pour tlemantlcr le dernier signal : la trompette sonne pour la troisième fois...

lis se précipitent Pun sur Pautre avec la célérité d\m boulet, et rassemblée toute entière tressaillit de peur, lorsque chaque lance frappa sur la poitrine de chaque chevalier; le son de chaque cuirasse retentit , et un murmure de joie et de surprise rompit le silence, quand on vit les chevaliers tous les deux fermes sur leurs arçons , et le fer de leurs lances tomber sur Tarène... En même temps ils tirèrent leurs épées , et ils cherchèrent mutuellement le défaut de leurs anuures, attaquans , défendans , épians et frappans; on les admire voltiger, tourner , virer , et tous ces mouvemens sont empreints d''une sombre jaloi*sie et du désir de se venger... Ils semblent s'être devinés. . . Les spectateurs tremblent en craignant que le combat ne devienne funeste... Déjà Moneslan disait qu'ail fallait les séparer ; Castriot en

— us—

5€ nioiijenanl ticvant (^lotildc caressait son saLre avec une démangeaison telle , qu'ion voyait qn"*!! brûlait d'éfre en tiers... Quant a la princesse, son visa|[e était ime glace; on y pouvait apercevoir quand le chevalier sans devise était en péiil , ou triomphant.

Après un quart d'^heurc d'attaques mutuelles , rendues vaines par une habile défense et par les manœuvres qui semblaient être entendues des coursiers noirs, couverts de sueur et d'écume blanche , la rage , concentrée dans le cœur des deux combaltans , se dévoila ; ils saisirent leurs cpées à deux mains et se frappèrent à tort et à travers... Leurs épées trop faibles pour leur haine se brilent... N'importe, ils s'attaquent avec les tronçons.

— Bravo ! s'écriait Castriot. . .

Trousse avait une joie indicible en voyant un danger qui ne le concernait pas.

— L'un d'eux aura besoin de mon secours , disait-il à Bombans qui revenait en ce moment

de Pautre cour , qu'ail venait de débarasser et d« remettre en son état ordinaire.

— Oli!... oL!... s''ëcria l'intendant en apercevant la fureur qui les animait , il va y imoir une succession à régler:.. Heureux les intendans!..

A cet instant les deux chevaliers avaient jeté leurs fragmens d'^épée, et ils s'^écrièrent en même temps :

— A mort ! . . . a mort 1 . . .

Les deux cris furent tellement simultanés, que Clotilde ne put distinguer, parla voijf,si Nephtaly Jaffa était un "des combattans ; son coeur le lui disait... et ... le cœur est toujours cru.

Ils prirent leurs redoutables liaches, et àécliargèrent sur leurs armures une grêle de coups si vigoureux , qu'A chaque fois que Pacier frappait sur l'acier , on croyait voir les armes tomber en lambeaux avec la chair et le sang... Le bruit qui retentissait dans renceinte faisait frissonner les spectateurs... Le fer des haches brillait à la lueur des flambeaux en répandant une multitude d''éclairs , tant les coups étaient prompts et ujuItipliés.

Lo chevalier san> devise avait une ai'deur et une adresse qui le firent regarder comme le plus habile. Quoiqu'il eut abandonné les rênes de son coursier, ce fidèle animal, comprenant les pensées de son maître , s''identifiait tellement avec ui que homme et cheval ressemblaient à un centaure : Tinconnu tenait alors sa hache a deux mains et pressait son adversaire avec une vigueur funeste... Mais son cheval broncha, et le chevalier à la devise^ profitant de ce faux pas, leva sa hache sur le défaut du gorgerin de son adversaire. . . Un cri de Clotiîde , un cri de rassemblée frappée de terreur, avertirent le pauvre chevalier; il se dérobe au coup fatal, enlève son ennemi de dessus son cheval , et ils combattent à pied... Quoique le Chevalier IXoir fut le libérateur

de Casin-Grandes , la force déployés par le survenant emportèrent les suffrages , et Ton s''intéressait plus a ce dernier qu'eau chevalier à la devise... En ce moment Pétranger , fondit sur son rival avec vme telle vitesse , (ju'après cinq ou six efforts furieux il Tétendit li ses pieds par un coup

— lift—

de liaclie , qui lui abattit son cimier et ses plumes. Alors Monestan s"'avanca pour les séparer au nom de rhumanité... Comme il s''approchait avec les juges du camp, les parrains et les hérauts, le libérateur du prince lâchait d''horribles imprécations de rage en sentant le chevalier sur\'enant lui mettre le pied sur la gorge et tirer sa dague.

— Demande quartier ?... disait Pinconnu.

— Non , répondit le vaincu, ^étranger leva sa dague a^ee un mouvement de colère.

A cette énergique réponse , tout le monde sVlance dans Tarène pour voler au secours du libérateur de Casin-Grandes , qui dés-lors absorba tout Tintérêt.

En voyant ce tumulte , le vaincjueur suivi du vieillard courut se précipiter aux genoux de Clotilde, restée seule sur le trône. . . Il défait sa visière, Clotilde jette un coup d''œil... Puissances du ciel, comment rendre le charme de cette minute... de cet instant fugitif!... La vierge amoureuse reconnaît son bel Israélite a. la lueur des torches ; ce beau visage est couvert de sueur : quelle joie de

Yoir son amant vainqueur an milieu de la cour, a/ et vainqueur de son vaillant rival !... Clotildé 3"'évanouit presque de plaisir. . . elle sent , en revenant à elle , le beau Juif se saisir de la couronne de laurier , en dédaignant la massive nef d'or ^ et s''écrier :

— Suis-jc un lâche , et mon rival est-il a craindre !...

Elle le considère à ses genoux avec une volupté divine , leurs regards brillent de tout ce que le créateur a permis d''amour aux mortels; mais ce moment plein de charmes , cette rose de bonheur eut son épine; car le veillard s''écrie:

— La foule revient... Fuyons mon fils!... tu cours des dangers ! . . .

En effet , le premier geste du chevalier à la de-lise quand il revint à lui , fut de regarder Clotildé; et s'^apercevant du triomphe de son rival, de la pâleur^ de la princesse , de PamoUr qui règne dans Pattitude de ces deux êtres qui furent dédiés Pun a Pautre dès leur naissance. <. enfin , de cet ensemble de bonheur, d'espoir, de désirs l'I»raélit-£. Iî. 8

qui se peint dans leur groupe solitaire... il sVlance... et la foule le suit...

Alors le vieillard et le beau Juif se précipitent vers le portail , le libe'rateur de Casin-Grandes saisit sa hache et les accompagne... Ils disparaissent ensemble et en se bravant du geste et de l'œil. — A Pinstant où ils sortirent, une muette horreur se répandit dans rassemblée et personne n*'osa les suivre pour les séparer, bien que Ton pressentit des malheurs...

Clotilde reste immobile , les yeux fixés sur la trace que le genou du bel Israélite a laissé sur le sable...

— Il était là!... se dit-elle...

Tout à coup elle regarde les deux rivaux disparaître sous le portail... Un affreux frisson la parcourt... Son rêve se représente à sa mémoire. Elle s'^évanouit. . . et sa chute aperçue fit refluer toute rassemblée autour du trône...

Le prince laisse échapper une larme , et tâche vainement de relever sa fille... La tristesse envahit les spectateurs à Taspect de la douleur du

vieillard serrant sa fille dans ses bras ... La pâle Clotildc semblait atteinte par la faulx de la mort.

— Le malheureux!... s''écria le comte de Foix , que de choses il risquei!...

— Serait-elle morte ? dit PAlbanais , sur le visage duquel on vit la seconde larme qu'il ait répandue dans sa vie...

— Ce sont des émotions trop fortes pour ses nerfs î dit Trousse , moi-même , je sens que ridée de ce combat a presque consumé mon humide radical.

— Vit-ëlie encore ? demanda le prince.

— Un peu, dit Trousse.

A ce mot consolant, la joie éclata: le seul Michel PAnge en fut chagrin , il espérait déjà la mort de la princesse.

Alors on transporta Clotilde : le fidèle Castriot, révéque et le comte de Foix , la tenaient entre leurs bras en formant une espèce de litière... le monarque suivait avec inquiétude cette espèce de convoi, et cette jeune fille pâle , dont les cheveux épars couvraient un sein cpii ne palpitait

presque plus , cette scène éclairée par des flambeaux , ce cortège , cette nuit , la douleur et son immuable silence , tout jetait sur cette marche une teinte poétique ; on eût dit Atala , transportée par Chactas et le père Aubry vers sa dernière demeure.

On monta Fescalier de marbre avec précaution et Clotilde fut déposée sur une espèce de divan , ainsi qu^ine sainte expirée , que Ton expose à Padoration des fidèles,

Bombans et son armée de valets s* occupèrent à rétablir Tordre dans cette cour , où tant de brillans faits d''armes venaient de se passer ; et le soigneux intendant mit de côté la nef d''or dédaignée par le beau Juif... La foule resta dans la seconde cour, les yeux fixés sur les fenêtres du salon rouge , cherchant à voir ce qui s''y passait , et attendant pour s''en aller que la princesse fût rétablie.

Les chevaliers formaient devant Clotilde un cercle silencieux , son vieux père tenait la tête de sa fille appuyée sur son sein , et ses cheveux

blanchis par Tàgc se mêlaient aux cheveux noirs de Clotildc... Trousse tenait la main de la princesse dans la sienne et lui tàtait le pouls avec un air d'importance: il déclara, que Tidëe de la peur avait terrassé les nerfs de la princesse.

— Je m''en vais la guérir, s''écria Michel PAnge on le regarde , il fend la presse , éloigne Trousse, et rhabile Vénitien dit à Foreille de la jeune fille: « Y oici votre amant... »

En cet instant Clotilde lève sa paupière et un bruit sourd se fit entendre dans la cour!... des pas précipités annoncent qu\ui homme monte les ateliers , et le Chevalier Noir parait. Devant lui le cercle s'ouvre respectueusement.... Clotilde Taperçoit et uif affreux soupçon lui fait refermer son œil mourant L . .

Le chevalier se met a. genoux devant la jeune fille , et lui baise les mains ! . . .

— ■ Clotilde!... Clotilde!... s'écria- t-il.

— Vous ne Pavez pas assassiné , lui réponditelle , d'un ton de voix déchirant ! ...

— Assassiner!... reprit le Chevalier Noir avec

un accent d'indignation ; Clotilde le desordre de vos sens vous égare !... j'^ai voulu conni^ître mon généreux vainqueur. . .

— Et quVt-il dit ?...

— Que vous êtes la plus belle , la plus chaste , la plus aimable des femmes... je le savais,.

A ces mots prononcés d'un son de voix dénué de la rudesse ordinaire de Forgane du chevalier , Poreille de Clotilde est charmée , elle ne sait quel est le chevalier qu''elle voit à ses pieds . ! . . mais la fatale devise , et le haubert fracassé , le casque sans-plumes lui démontrent que c''est celui qui n''a que son estime... Elle dégage donc doucement sa main d''entre les siennes , et jette un regard sur rassemblée comme pour la remercier de Pintérét peint dans Fattitude de ceux qui la composent. . . Son bel ççil bleu répand dans tous les cœurs vmc douceur inconnue... Chacun envie le bonheur du Chevalier Noir... elle embrasse spn vieux père , qui par ce baiser , fut sur-lechamp rassuré... puis elle se Içvc et re^iet ses cheyeux en ordre.

— Vous êtes bien heureux, cKevalier !... dit le comte de Foix , en serrant la main du fultir époux de Clotilde , oui bien heureux d''avoir inspiré à la plus jolie femme qu''enscrre Tunivers , un amour aussi violent.. j''aurais voulu perdre une épaule, etqu''ellese fut évanouie aussi pourmoi!..

— Folie ! . . . dit Michel FAnge , à Trousse , la vie vaut mieux qu''une femme ! . . .

— C'est vrai, répondit le docteur.

— Allons messieurs , s'^écria le Chevalier Noir^ prenons congé du généreux roi de Chypre et partons le délivrer, ainsi que la contrée, de son cruel ennemi ; retournons à Aix faire nos préparatifs.

— Madame, dit-il en regardant Clotilde , je vous laisse, et toujours fidèle, je reviendrai dans peu réclamer votre main... Puissé-je être sur de votre amour.

— Allons Clotilde , s''écria le prince , embrassez votre fiancé devant toute la cour?...

La jeune fille se contenta de lui présenter sa main blanche qu^il couvrit de baisers.

rr- Adieu sire , dit le chevalier au monarque , et tour à tour il serra la main de Këfalein , de Mojiestan et de révècjue.

-— Ah ! si nous avions trente mille hommes comme vos chevaliers , dit ce dernier.

— Vous seriez le roi de la terre , répondit le comte de Foix avec orgueil ; chacun de ces seigneurs peut lever mille hommes d''armes.

Ces mots les grandirent de dix pieds aux yeux de révéque. Chaque chevalier hanneret fit ses adieux ^u hon prince et salua Clotilde, qui leur donnait ^[veç grâce sa main a baiser... On les conr via pour les noces de la princesse... Leurs destriers

les attendaient dans les cours On les entendit

partir, on écouta le pas de leurs chevaux...

En un instant Casin-Grandes devint désert, et Textréme silence remplaça Textrème bruit. . , Le château vide, fut morne, les lumières s'^éteignirent, Jjombans rétablit Tordre partout en faisant sa ronde, et lorsque minuit sonna en retentissant flans les coins du château, il semblait que rien (l'hélait arrivé, que le silence n''eiit jamaisi été

troublé... le souvenir seul retraçait à la pensée, les événemens de la fcte !...

Le dernier mot du prince à sa fille lorsqu''ils se quittèrent fut :

— Adieu, ma chère enfant, dans peu vous serez heureuse!...

La jeune fille rentra chez elle encore plongée dans Fétonnement que lui avait causée Taudace, la valeur et la témérité dubeauJuif... Elle trouva Josette toute joyeuse et très-peu au fait de ce qui s''était passé., car la fille de la Provence avait consumé tout le jour à Mon tirât, nageant dans la joie, épuisant la coupe de Tamour, y buvant à longs traits! — Elle revint ivre!... Aussitôt que la languissante Provençale eût fini son service, la princesse courut à sa croisée.

Le fidèle Nephtaly s'y trouvait; il salua Clotilde par un regard plein de finesse, et en balançant mollement la couronne de laurier que Clotilde lui posa naguère» sur son casque.

— Nephtaly, quelle imprudence vous avez, commise?,..

' — Clotilde, répondit-il, votre amant ne doit pas plus être un lâche que vous une infidèle..., vous deviez connaître que vous aviez bien choisi. . . j''ai vu votre cour, j''ai vu monrival^ et j*'ai vu votre regai'd 1 — seul, il m''a fait triompher... je vous rapporte cette gloire, elle vous appartient, je ne veux vous disputer que la palme de Pamour!...

— Nephtaly, de grâce ne vous exposez plus. . . si Ton vous avait reconnu... rien n'aurait pu vous garantir de la mort. . . j'aurais pleur é\ . . .

— Etre pleuré de vous et mourir en sachant que ma tombe vous verrait chaque jour. . . Ah ! Clotilde, c''est une chance que je courrai souvent!...

— Non, car vous ne voulez pas faire mon malheur. — La flamme de son bel œil bleu pénétra le^cœur de Flsraélite... Un soupir s''échappa de sa poitrine gonflée de désirs inexaucés, et il ne put retenir cette plainte. . .

— Hélas! quand serons-nous heureux ?.. .

— Jamais Nephtaly Finstant approche où

votre rival me mènera en épousée à la chapelle où je devrai lui jurer de Famour!...

!-^ Il n''en sera rien, répondit Tlsraélite, nvec^ un regard où Clotilde crut apercevoir la férocité de la passion ! . . .

Et comment Nephtaly? rcprit-^elle presque épouvantée.

— Clotilde, il sera toujours temps de vous le dire alors... ne m^ètes-vous pas acquise... je saurai vous défendre! —

— Cependant, Nephtaly, vous êtes Juif !... Elle eut regret d''avoir dit cette parole.

— Clotilde ! . . . s''écria Tlsraélite d''un ton déchirant, j'étais sur le sommet du temple du bon-< heur oïl vous m''emportiez avec vous!... et, je tombe plus bas que les morts, dans la fange où la terre nous relègue... Hé quoi, fille céleste, démentirais-tu ton origine en adoptant les rêveries et les préjugés de la terre!... ses noires vapeurs montent-elles jusqu''au trône des dieux! . . . Ciotilde, les Juifs ne sont-ils donc plus le peuple éternel, le peuple immuable, devant lecpiel les nations se sont brisées comme de fragiles arbrisseaux?... il les a vues passer comme des ombres! et lui scui

reste debout, gardé par la protection du Seigneur, semblable à la terre elle-même, que Fhomme ne peut détruire!... Dis-moi, Clotilde, si les Juifs sont vertueux. Dieu les séparera-t-il des chrétiens ? — Et dans le séjour où meurent toutes les passions, les divisions cju''a tracées la terre y subsisteront-elles?... Quel est donc le signe qui nous distingue du reste des hommes?.,. Avons-nous le front courbé vers la terre... Ne pouvons-nous plus élever nos plaintes jusqu''à Dieu?... Le beau ne nous touche-t-il pas? Nos yeux sont-ils fermés? Le cri du désespoir ne nous émeut-il pas?... Hélas! Famour immense que mon cœur a conçu doit seul suffire pour te convaincre que je suis un fils * d'Adam... L'amour exclut toute bassesse, son feu purifie tout; c'est une passion qui renferme tous les sentimens généreux, c'est une magnifique preuve de l'égalité des hommes ! . . . Hé quoi ! la terré refuse-t-elle de recevoir nos cadavres et de nous nourrir ? Les fleuves , fuyant notre bouche , nous rendent-ils de nouveaux Tantales ?... Qui nous a \alu la haine de la terre ?... Le crime de

Judas fut-il le mien?... Oii serait la bonté du Seigneur en m''en punissant!... Mais que me fait la haine de la terre , puisque tu ne m^accables pas de la tienne, 6 Clotilde!... Quel pouvoir as-tu pour consoler ainsi de tout ce que cette vallée de misère contient d''opprobre... O ma bien-aimée , tu peux reposer ta tête sur mon cœur , sans aucune défiance , puisque Dieu luimême y fait sa résidence en Fanimant d*'un de ses rayons... Crois-tu qu''alors mon àme puisse

être vile, si TEternel et Clotilde Fhabitent ?....

— Que puis-je croire quand tu me parles?... Ta voix n''est-elle pas la mienne!... Ne sommesnous pas la même âme ! . . .

— Clotilde!...

— Neplîtaly!... A ce mot la jeune fille lui jette un regard affamé.

— Ton œiî, contient tous les enchantemens de la nature. . . Epargne-moi, je mourrais de plaisir ! . , .

— Je le crois!... car^ les tiens me bouleversent Tàme ! . , . Neplîtaly , Pheure sonne ! . . . Je croyais n'^être la que depuis peu!...

^-" ALcîieii , Clotilde... Ah! quand pourrai=je appuyer ma tète Sur ton sein et sentir tes boucles de cheveux effleurer mon visage ! . o .

— ^ Nephtaly ? dit-elle d^me voix re'primante;

— Pardon, je m''égare!... De'pôt sacré, tu Seras respecté î . . .

— Adieu!...

— Adieu!...

Malgré ces langoureuses syllabes , ils se regardèrent encore quelque temps, en se souriant de ce sourire de volupté qui n'appartient qu''aPamour !. . .

Or, le moyen quHme jeune fille qui voit tous les jours , àii clair de la lune , un beau jeune homme , Pabrégé des perfections de la nature et une de ces productions qui nous retracent le beau idéal , puisse ne pas concevoir un violent amour '... Quant a moi je lui pardonne , en plaignant ceux qui la blâmeront ! . . . Puissent ces censeurs aimer une jeune beauté , de toute la force de leurs âmes î . . . et , pour punition de leur blâme , puisse cette femme leur dénier ses faveurs!... Alors, je leur conseille de s''en passer!*

xxn

VK TRAIVRi:. — METS'ZMFOISONNÉift'

Je veux une seule fois me dispenser de dépeindre Faube matinale et vous laisser imaginer cette douceur d^amour toujours croissante , les regards , les propos des deux amans , la fraîcheur du bouquet chéri , Fémoi de Clotilde en voyant son bien-aimé traverser les airs a Paide d''une

faible corde... Imaginez le soleil s''arrétant pour admirer cette invention périlleuse dePamour j et Taurore sourire en enviant le bonheur de la tille des Lusignans , comme jadis elle envia celui de Procris ; enfin Pamour inscrivant dans son temple les noms de Clotildc et de Ncphtaly , comme de ceux qui ont le plus aimé!...

Cette fois la critique «''aura rien a mordre , puisque c''est votre imagination qui aura fait les frais de ce tableau suave et délicat : aussi bien , faut-il que je trempe mon pinceau dans des couleurs plus sombres, pour vous mettre sous les yeux la présence de Michel FAnge au château de Casin Grandes, et ce qu''elle y produisit..

Ce nouvel hôte , le Sinon moderne , ne tarda pas a s''insinuer dans la confiance de chacun , et à répandre la joie et la gaieté dont il était un des grands-prétres. Voici quelques esquisses nouvelles qui suffiront pour vous le faire connaître . .

Dès le matin il se mit à fureter dans toutes les cours , en examinant tout et portant partout un œil investigateur... Il s'approcha de la loge de

Marie... Ses pas de loup la réveiUcrent d'assez loin. A Taspect du Vénitien, la pauvre folle tomba dans un horrible accès ; elle grinça des dents et devint comme hydrophobe.

— Il a tué mon fils!... Voilà le meurtrier, .s''écria-t-elle , le voilà î... qu^on le saisisse... je le sens!... Au secours !... Je le reconnais.

— Il y paraît, ma mie... répondit Michel FAnge .

— Cest une pauvre folle , dit Vérynel en survenant.

— Elle n'*est pas seule ici bas, répliqua TItalien , nous le sommes tous , plus ou moins ; malheureux qui n''a pas de marotte à caresser : le vin , le jeu, les femmes et les trônes sont de? marottes , sans compter les petites manies. . . On voit que le monde fut conçu dans un moment de joie.

Marie ne cessait de pousser de petits cris plaintifs et tellement déchirans, qu''un autre que Michel FAnge y aurait entendu Faccent d\me mère au désespoir , dont le cri n''est jamais imitable...

l^whaéltie. TÎ. 9

— » Cest toi ! je te reconnais, ton oeil infernal est assez visible , tu périras par. . .

— Certes je périrai , interrompit le Vénitien , et ce sera en riant...

— En public, répéta la folle...

— M. le chevalier sVst levé bien matin, dit Bombans en rentrant par le portail.

— Et vous encore plus, répliqua Michel FAnge... On voit que vous connaissez les grands principes ; il faut être économe de tout , et plus encore de sa vie que de son argent ; or, dormir, ce n''est pas vivre .

— Cependant, monseigneur , reprit Bombans, je crois que Fargent est plus nécessaire que la vie.

— Vous avez deviné le monde. Maître Bombans; est-ce que non content d''étre économe vous seriez un sage ?.,.

Bombans à cet éloge se redressa sur la pointe de ses pieds , et caressa son menton.

— Néanmoins, Maître Bombans, continua l'Italien en regardant les pieds de l'intendant, vous

h''ctes pas encore arrivé au dernier degré de Téconomie.

— Ohî... oh!... s''écria Tavare par excellence je parie dix angelots, il s*'arréte sur ces mots... dix angelots, que vous ne m'en remontrez pas

— J"'y consens , dit Michel rAnge.

L''afïirmation de TltaUen fit trembler Bombans,

qui craignant toujours de perdre , voulut se retirer.

— Ehî... hé, M. le majordome, ne bougez pas, et regardez à vos pieds... qu''y voyez-vous?

— La marche du portail...

— Et bien , vous marchez au milieu juste , et toujours sur ce pauvre milieu... usé de trois pouces. . . Maître Bombans , un homme vraiment économe, prendrait toujours les côtés de la marche pour Tuser également.

Le visage de Pintendant se contracta de manière que sa lèvre inférieure s''avança de beaucoup sous la supérieure ; ses sourcils se froncèrent , son front se plissa ; il porta la main vers sa poche et dit ces deux mots: « J''ai perdu !.... »

Mais tout a coup ses yeux , dont la couleur fut jOujours douteuse, brillent, son front jaune se déride , ses deux lèvres forment un léger sourire, et il ajoute d''un air triomphant: — « Oui... mais ce n''est pas mon Lien!... »

— Je suis vaincu!... sVcria Michel PAnge... et tirant dix beaux angelots de sa bourse, il les lui présenta... Est-ce bien à moi, qui ai mangé ma fortune, à vouloir jouter avec vous, qui faites la vôtre ?

Bombans étonné de ce cjue le Chevalier ait admis sa ruse jésuitique, prit d'abord les dix angelots et s'écria : ce Vous êtes le chevalier le plus loyal que jamais je vis ! » Néanmoins l'intendant examina si les angelots étaientbons... mais l'habitude est une terrible chose...

— Hélas ! dit Michel l'Ange, je ne fus jamais économe que de ma peine; en fait de joie je mange toujours mon blé en herbe... et je suis tellement susceptible pour le souci, que jamais je n'ai demandé de comptesàmes intendans...

— 11 serait a désirer, répondit Bombans, que

chacun eût cette inctliode... Mais on veut des comptes... et, Ton en a !...

— Fi donc ! reprit PItalien, ëcoutex, maître Bombans: ou un intendant est probe ou il ne l''est pas ( rintendant frémit à cette proposition ). S''il Test, plus de comptes... S''il ne Test pas... encore moins; car rien n''est si clair que le compte d''un intendant prévaricateur.

— Cest vrai, repartit Bombans; eh monseigneur ! comment voulez-vous qu''un intendant, telle bonne tète qu''ilait, puisse donner vm compte exact d''une fête comme celle d''hier , où il y avait cent cinquante chaînes d''or de mille francs; un repas oii toutes les richesses étaient dehors: un enfant vole un plat, un autre un hanap ; que de dépenses pour rassembler des hommes, donner avis à Aix, chercher des musiciens, couper des feuillages, faire des guirlandes, des ouvriers en foule; et tout cela dans une nuit !... n''ayant que trois cents personnes à employer.. . Aussi le prince m'a autorisé à dépenser trois cent mille francs... et ils le sont...

— Et d''après ce que j'ai ouï dire de la fête, i| doit vous être redu, ajouta Michel PAnge,

— Quelque chose... dit Bomhans.

I^a-dessus le Vénitien s'en alla ...

— En vérité, dit l'intendant, voici le meilleur, le plus judicieux , le plus aimable de tous les gentilshommes.

Comme le Vénitien regagnait le péristyle, il rencontrala petite machine ronde, que nous avons l'habitude dénommer Trousse, et le docteur lui dit d'une voix clairette :

— Monseigneur, le roi n'estpas encore visible, et moi...

— Vous vous portez comme un ange, repartit Michel.

— Eh, eh!... sire Chevalier, je fais tout pour cela... ne pensant a rien...

— Et vous agissez en sage, car alors votre cerveau ne dépensant pas, conserve saine et entière la masse d'idées que la nature vous a départie.

— Sire Chevalier! s'écria le docteuy en délire, tant il était heureux de trouver un homme qui

abondât dans son sens ( ce fut le seul)... sire Chevalier, vous êtes un grand et habile seigneur, car vous entendez justement ce que je n''ai jamais pu prouver... on ne m'^écoutc pas!

— L'on a grand tort.

" — Moi, voyez-vous, reprit Trousse, mon système embrasse toute la nature...

«— Il doit être curieux!...

— Ecoutez, s''ëcria le docteur, dont la figure s'e'panouit en voyant Michel TAnge croiser ses bras et le regarder en souriant; e'coutez, sireChevaUer... moi je prétends que nos maladies ne tiennent jamais que du sang, ou des humeurs.

— Cest-à-dire, observa Michel l'Ange, de ce qui compose le corps hmnain, car je défie qu'elles n'en procèdent pas,

— Oui, reprit Trousse; or, qui est-ce qui met notre sang ou nos humeurs en mouvement?.,.

Un air de triomphe régnait sur le visage rond et potelé du docteur, cpii parvint a sourire, et ce n'était pas chose facile a cause de lu tension de sa peau.

— Cest Dieu, répondit Michel F Ange.

— Dieu!... Dieu!... ilnes''agit pas de lui, dit le docteur avec un geste d'impatience.

— Oui... je conçois, reprit lltalien, Dieu ne peut pas vouloir le mal. . .

— Ce n^est pas cela, dit Trousse; et se hasardant a saisir Michel PAnge, par un des boutons de son juste-au-corps, il ajouta... <c Ce qui met nos humeurs et notre sang en mouvement, ce sont nos nerfs...))

— Cest vrai! . . . s'écria le A' énitien.

— Ce n''est pas tout, dit le docteur en s''enflammanl, les nerfs répandent partout Thumide radical et le fluide vital; mais comment?...

Ici, il regarda Michel PAnge avec la joie d''un savant qui découvre une médaille.

— Cest, reprit-il, par la force de la volonté; enfin de ce cjui constitue la vie... Et Pagent de cette vivificationP cVst... la pensée...

— Admirable ! . . .

— Oui, monsieur, la pensée est un produit aucpici concourt le cœur, qui met en mouvement les

— Ul —

atomes invisibles du cerveau... V oilli pourquoi un cœur, un estomac et un cerveau font un homme ; on peut tout lui ôter, s**!! conserve cela, il vit...

— Miraculoî...

— Or, vous voyez bien que la pense'e étant la clef de la voûte, une fois qu''on la tient, on domine la maladie et le malade. . . En effet, un malade qui se croit malade ne Test-il pas réellement... donc... ^#;

— Monsieur, vous êtes un grand homme! .. .

— Sire Chevalier, je ne m''en doutais pas... Mais vous voyez que Ton peut, en dirigeant la pensée, guérir, rendre malade, etc.. je crois même que Ton peut rendre bête un homme d''esprit, en mettant sur son cerveau des relàchans, émoUians, assoupissans , etc.... grande preuve! —

— Certes, reprit Pltalien, et Galien pensait comme vous... L''empereur Marc-Aurèle et Antonin ne furent bons que parce que Galien leur mettait des topiques sur la tète pour chasser les mauvaises intentions, maîtriser les pensées, abattre leurs bosses méchantes, et élever leurs bosses

aux vertus, animant, dirigeant, épurant leurs cerveaux... Il est vrai que la natui^e avait furieusement préparé ce travail...

— La naturel,., la nature!.,. s''écria Trousse trun air de dédain, on la fait...! les grands médecins la défont même! M. le Chevalier, pourrais-je voir ceGalien?...

— Comment donc, certes — dit Michel l'Ange du plus grand sérieux, les grands hommes se rencontrent: allez a Rome, il demeure a la bibliothèque du Vatican,

— Il y a trop loin... je craindrais... Voyezvous, monsieur, la vie est tout...

— Cest ce que nous avons dit de plus vrai!... Mais alors, maître Trousse, publiez votre système, Galien viendra...

— Ah! si je savais écrire!... s''écria le docteur!,, en latin, M. le Chevalier!.. j''ai toujours refusé de rapprendre; car j''aurais blessé mon cerveau...

— Un homme comme vous ne devrait jamais liîourir! ... dit Fltalicn en riant.

^^ Ci'est vi-ai, répondit Trousse, mais main-

tenant; suivons'tout le système : cefliiide vital, que transmettent les nerfs, ce feu divin est dans toute la nature et. . .

A ces mots, Trousse, entendant le sifflet du roi, se hâta de se rendre à son poste, en pensant que pe chevalier était un véritable prodige,!...

Pendant cette matinée, Michel PAnge, en digne héritier de la science du serpent du paradis terrestre, sut séduire tout le monde, valets, servantes, écuyers, Josette, et Castriot même, c[ui avoua que personne n''était plus brave: la flatterie et la gaieté furent les moyens qu''il employa, et le premier est le rival de Pargent pour ouvrir les tours d''airain. Tout retentissait des louanges du Chevalier Michel. Mais le lieu que fréquenta le plus le Vénitien fut la cuisine, etPhomme qu^il environna de ses louanges et Pobjet de tous ses soins, fut le célèbre maître Taillevant, le cuisinier du roi de Chypre. . .

Aussitôt le premier repas sonné, Michel PAnge accourut a la salle h manger, et il vit arriver successivement les trois ministres et les grands difçnilaires de la cour... On se mit à table, et celui

des convives dont il devina sur-le-champ rànic toute entière, fut le bon Ivëfalein. Au benedicite^ Monestan se dévoila par son attention a prononcer les saintes paroles Michel PAnge se signa

avec la ferveur d^m néophyte, composa son maintien, et Monestan le crut un saint...

— Eh bien! sire Chevalier, dit Tévéque, comment avez-vous trouvé la fête d''hier?...

— A en juger par la fin, c''est une des plus somptueuses, et je n''en connais qu^me plus belle; c''est Fexaltation du pape Eugène...

— Les pompes de Tèglise, observa Monestan, ont toujours quelque chose de plus imposant, de plus moral, que les^pectacles profanes!...

— Ah! que vous avez bien raison, seigneur, dit ritalien d^un ton confit de dévotion; la présence de TEternel, écrasant toujours la magnificence humaine, remplit Pâme d''un sentiment mystique qui ne laisse pas que d'avoir du charme. Eh! la religion n''est-elle pas le bâton blanc que Dieu nous a mis a la main pour nous soutenir dans la vie P c'est-elle, qui est le fondement des

— us—

véritables verliis liumaines; eV'st à savol\, <jij\m homme va se pencher sur les mom\ins pour recueillir leurs derniers soupirs et verser du baume sur leurs douleUrs; c''est elle, qui fait monter le prêtre juscjue sur la brèche, lorsqu''il accompagne le condamné en lui montrant des cieux pleins de clémence; enfin elle vivifie Tordre social , réjouit les malheureux, venge la vertu dans la crotte du vice en carosse; elle prévient le crime, fait les bons rois et apprend aux riches à n''étre que les administrateurs de leurs biens... ]\"'est-ce pas a ce sentiment généreux que je dois ma délivrance?... Sans l'évangile je serais mort dans les fers...

— Sire Chevalier, s*'écria 3Ionestan avec le visage d''un illuminé qui voit le troisième ciel, votre vocation fut de prêcher la vérité..,

— Hélas! oui, seigneur; mais je fais tout le contraire... je suis un trop grand pécheur pour pouvoir enseigner h mes frères... Le seigneur a

voulu se servir de moi pour punir la terre et je

suis un chasseur d''hommes. . .

— Mais les guerriers, répondit Tévêque, peu-

Vent tout aussi bien gagner le ciel... c''est mie erreur de proscrire cette profession...

— Comment ?... s''ecria Michel PAnge en voyant des armées se mouvoir dans le cerveau du guerroyant Hilarion , dont le Mécréant lui avait dit la valeur... comment, c''est la première profession!... après le sacerdoce, ajouta-t-il en

se tournant vers Monestan , et , reprit-il, qui

peut-être à la fois un grand guerrier et un vénérable pontife, est un dieu sur la terre; il est Elëazar, il est le ge'néreux Simon Machabe'e, Josué , Moïse , Géde'on , qui défendaient leur patrie , Fépée dans une main et Tencensoir de Fautre, priant à gauche, combattant à droite, comme les patriarches en des temps plus reculés !. et les combats il 6 sont-ils pas sacrés ?... Dieu ne s'appelle- t-ii pas le Seigneur des armées ; le Dieu vengeur n^a-t-il pas tué plus d\m million d''hommes lors des plaies d"'Egypte , afin de vaincre les faux magiciens ; dans la guerre des infidèles ; à la conquête de la terre promise ; et des milliards au déluge...

L'^évêque et Moncstan , pour la première fois ^ furent simultanément contens et cfaccord , leurs figures dilatées et joyeuses étaient suspendues à la langue de Tinfernal démon... le sieur Kéfalein mangeait tristement.

— Le Seigneur ne s'est-il pas défendu luimême en bataille.

L''évèque, n'y tenant plus, répéta: « En bataille rangée même! . .

— En bataille rangée , reprit Michel PAnge ; Saint-Michel était son premier lieutenant, et à Faide des légions célestes, n'ont-ils pas défait le diable.

— Et Saint-Michel était à cheval , s'écria Kéfalein , dont le visage annonça la joie de pouvoir monter sur son dada favori.

— C'était même un cheval arabe , dit Michel l'Ange avec un léger, sourire, mais un cheval idéal, car alors il n'y en avait pas,

— Sire chevalier, reprit Kéfalein d'un ton grave,d'après les traditions et les tableaux d'éalise, il est constant que l'archange Michel était à cheval. Leschevaux, monsieur ont une origine céleste.

— Comme tout le reste , dit Moiiestan , puisf[ue Dieu a tout fait de sa main puissante.

— Mais . continua le connétable , d''après une très-bonne autorité , qui est TApocalypse*

A ce mot, Monestan remua la tête comme pour dire que TApocalypse n''était pas reconnue par Péglise.

Mais Kéfalein n''en tint compte.

— D''après PApocalypse ; continua-t-il , je crois que le diable fut mis en déroute par une charge assez semblable à celle que je fis à Edesse! oii je décidai la victoire , oii je fus

— Quoi !.. seriez-vous le vainqueur d''Edesse? s''écria le Vénitien.

A cette louange exclamatoire , Kéfalein , transporté de joie, se leva comme pour décrire le combat.

Les ennemis étaient là — nos troupes fuyaient.

L''évéque et Monestan souriaient, en se voyant prêts à servir à représenter le champ de bataille d"'Édesse ; mais Michel TAnge s^écria :

— Ah 1 je le sais !... et il sauta au cou de Ké-

faleiiif en criant: Vous avez sauve mon père!..*k il se trouvait dans le premier groupe a droite.

— Le groupe à droite!... répéta Këfalein ; M. votre père ctait-il à cheval ?

— Oui, seigneur, dit le Vénitien du plus grand sérieux.

— En ce cas , il était à gauche !. . .

— Ah ! la joie me faisait oublier qu'il y donnait toujours !... Acceptez mes ren^ercîmens.. tout vieux qu'il est , il viendra voir son libérateur.

i - — Voilà dit Tévèque à Monestan , les récompenses et les avantages des guerriers !.... '• ' — On oublie facilement les larmes qu'ils font répandre , répondit le premier ministre.

— Hélas ! reprit Pîtalien , rien est-il parfait en ce monde!... la perfection n'est cpie dans le ciel, et il le montra d''un air monacal.

— Oui, répondit Monestan enchanté, sire chevalier, vous resterez, j'espère, quelque temps avec nous.

J — ~ Hélas! monseigneur, je reprendrai bientôt L'Imiaélitb. II. 10

ma route... je suis en pèlerinage comme tous les hommes !... et je cherclie le bon chemin...

'^— Vous Pavez trouve , dit Monestan.

Le diner était fini. Les trois ministres s''en furent au conseil que le roi Jean II tint ce jour-la pour régler la dot que Ton donnerait à Clotilde. Il est vrai de dire que le monarque avait été beaucoup trop occupé par les derniers événemens pour penser à ses conseils; il eut, dans celui-ci , Fémincntc satisfaction de parler le premier et de jouir de son droit d''initiative...

Les ministres , encore charmes de Michel FAngc , parlèrent tant au roi de sa courtoisie, de son éloquence et de sa bonne mine , que le prince désirant le connaître ordonna qu''il y aurait , le soir même, cercle au salon rouge...

Il n''était bruit dans toute la maison que de Michel l\\ngc : on en parlait dans les cuisines, dans les écuries , au fournil , chez le concierge ^ dans les cours , chez les seigneurs , chez le roi , chez Clotilde , à^^if' Josette raconta les complimens qu'elle "en ^.siviit reçus, a l'intendance, aij

tourncbridc , enfin partout, :et jKutout sa présence amenait le rire et la joie : à la fin de Ja journée, on le bénissait cmninc une nouvelle providence!... . "

Le soir, les trois ministres, le.prmeë , sa fille, les seigneurs cypriotes, Vérynel le graïKl écuyer , les pages el Castriot , se rassemblèrent dans le grand salon rouge. L'Italien y fut introduit par le respectueux Trousse qui baisa le pan de son liabit.

— Sire chevalier , lui dit le roi, les embarras iuîëparables d'une fête comme celle d'avant-liier, nous ont empêche de vous faire tout Taccueil dii à votre mérite, et cette fcte...

-^' Etait digne d'un Lusignan , reprit Michel rVnge; les Lusignans, héritiers de la magnificence des Sarrasins qu'ils ont vaincus , joignant au luxe la courtoisie française , ont laissé dans " l'Asie des souvenirs si puissans que je ne doute pas de les voir rappelés par les peuples de Jérusalem, de Tyr et de Sidons, Oui , monseigneur, j'ai parcouru ces contrées, et, dans les monta-

-éloignes de la Jiidëe , un vieillard en cheveux blancs 4^ nébie fit qu\ine question: « Lusignan règne-t-il. » Sur ma réponse , il rentra tristement et me répondit: « Ils reviendront, j*'espère! »

Le bon prince fut charmé de cette prédiction.

— Puisse votre vœu se réaliser!,.. s''écria-t-il.

— Monseigneur, aussitôt que nous aurons trente mille hommes , dit Tévêque.

— Eh ! monseigneur , reprit Michel TAnge , vous n''avez pas besoin de tant de troupes avec votre expérience , le poids d^m nom tel que le vôtre et des ministres dont la sagesse et la valeur sont célèbres, vous devez vaincre!... Alors ajouta-t-il en se tournant vers Clotilde: la beauté retournera dans les lieux que la nature a désignés comme son habitation , le pavillon des cieux de l'Asie, toujours pur, toujours brillant, ne fut tendu que pour elle , et FOrient est sa patrie.

— Sire chevalier, a quelle école avez-vous puisé cette courtoisie P. . .

— En vous voyant , madame. Car , à votre aspect , reloge est la seule langue que Ton puisse

■TCK

parler : où sont les roses volent les papillons , et la louange est Tinséparable cortège de la beauté. Vous forcez à Padmiration, comme votre père au respect.

Déjà le perfide Italien avait lu, sur le \isage de la princesse , le peu d''amour qu''eile portait au Chevalier Noir, et il soupçonnait le vainqueur inconnu du tournoi d''étre un rival obscur , mais pre'fëré: quelques mots, e'chappés au vieillard qui accompagnait le beau Juif, lui do^ï^èrent ces vagues idées. Voulant changer ses soupçons en certitude , il saisit le luth de Clotilde ^ e^t^sç mit à examiner Tinstrument de manière à se faire prier de chanter. Il n^hésita pas , et voici la ballade a laquelle il donna toute Fexpression du sentiment.

ROMANCE DILDEGONDE.

Au bord d'une onde pure et sous un peuplier, un jeune et beau pâtre irlandais pleurait en regardant tantôt le ciel, et tantôt son troupeau.

« ODieu! l'on t'implore en ce moment à la cliappelie de Glenoi- » dilh. Tous les hommes sont à genoux ; aussitôt qu'ils sortiront, cette ■ égalité cessera, «

« J'aime et je ne puis me livrer à mon amour ; cependant le béher

• courtise la brebis qui lui plaît, le taureau sa géniçse malheureux!

•» J-e fuis homme , et j'envie le sortdeïnes moutons !... »

Comme le berger finissait ces mois , une jeune princesse sort de la chapelle avec un nombreux cortège. Elle s'arrête devant le pâtre. Elle lougit et le pâtre aussi.

Apercevant les larmes du pâtre et reconnaissant le bel inconnu qu i errait autour du palais, elle lui dit : « Tu pleures, donc tu aimes ! ... » En disant cela elle lui souriait.

Alors le berger la suivit et Ildegonde disparut un matin du palais du roi son père, -^ Elle vécut ignorée , heureïïse , et les deux époux moururent ensemble en s'embrassant. Les amans vont sur leur tombe *se jurer d*être fidèles.

V Et^ bliantant -cette romance , Pltalien ne cessa 'd''exammer4e A'isa^ de ia princesse, et les divers moùvemehs T{ui^è''y manifestèrent,- augmentant «ncore ses soitpeorïs , il résolut de chercher dans le château les indices de cet amour secret.

Michel FAnge reçiit des éloges pour son chant pur et plein de grâce ; le reste de Ja soirée fut charmant , et il en lit tous les frais ,eî^'j étant w un vernis de plaisanterie fine , de Tinstructioïi et des TOots pleins d'un esprit de bonne compagnie , car Michel PAnge savait prendre tous les tons. Lorsqu''il se retira , le salon parut vide !... et Trousse s''ccria :

— Voyez-vous ce que Qu'est que la pensée ! .

Clotilde convint avec Josette que Michel TAnge était un des plus ariiiables chevaliers qu''elle eût vus!...

Bientôt la nuit étendit son crêpe, et, tout rentrant dans le cahne, -invita les mortels au repos... Le seul Miichel PAnge veille !... Semblable au démon qui plane sans cesse , et Toeil ouvert pour nuire , il monte sur les crénaux afin d''examiner les fortifications , Pendroit faible de la place , et surtout Pendroit par lequel les chevabers arrivèrent au secours du château. Uon n*'avait paflfcencore eu la précaution de briser Pespèce de bac formé par les bateaux que le Chevalier Noir, fit couler à fond dans tes rescifs!... Michel PAnge arrive sur la muraille en face de la mer, et il aperçoit ce chemin tracé dans les flots!... Surle-champ, en un seul coup-d''oeil, il y vit la perte de Casin-Grandes et résolut de partir dès le lendemain pour s''en emparer le soir même , car il fallait la plus grande célérité !

L''esprit malin se réjouit d''avancc de cette des-

traction qv^'il médite. Si par hasard on Teut aperçu , on Taurait pris , dans ce siècle de superstition , pour un mauvais ange , marquant ce monument d\m signe de mort.

ïl semble voltiger en marchant h pas de loup sur le sommet de ces murailles ; il admire maigre lui la beauté pittoresque de ces lieux, le calme de la mer , le calme du ciel étoile et le charme de ces masses romantiques éclairées par la douce lumière de la lune. Ses accidens lumineux forment des contractes dans les champs, sur les arbres et sur les vieux murs dont les mousses et les pariétaires jettent immb ombre paie ! . . . Emu de ce spectacle et semblable a Satan prêta perdre Eve, Tltalien s''écrie : ^ Quel dommage î . . . y) Tout à coup il s''arrète !.. : Il entend troubler ce vaste silence par un léger bruit... Il prête Toreille... Cest le balancier de Fhorioge'... Néanmoins il s''y joint un murmure cl*'une douceur semblable à celle d''un clair ruisseau.

^enfant de Gain s'approche vers les créneaux

qui sont au-dessus de l«i chambre de Clolilde et il écoute deux voix célestes répandre la vie dans cette nuit, dansées rochers sauvages, dansées murs immenses !... Les échos lui apportèrent des réponses de Famoureuse princesse!... Il se penche et distingue la corde attachée sur le piton de la montagne , alors la lune jalouse ne se couvrit point d'un nuage , elle laissa voir Nepthaly qui tendait les mains à son amante , et Tltalien aperçut la roue blanche brodée sur son habit!...

— Un Juif ! . . . s^écria-t-il , par saint Marc , un Juif!... elle est folle donc !... Il est vrai que juif ou chrétieii , an nez est un nez . et les deux yeux d'un Israélite de vingt ans en disent plus que ceux d'un chrétien de quarante ! . . .

Dès le matin , Michel TAnge fut se promener dans le parc , et ce grand bailli de Penfer , montant sur la falaise, vit Nephtaly rentrer, à pas lents , » vers sa demeure cachée , au milieu de la mer mugissante et des plus grands périls.

— Quel plaisir j'aurais a troubler ses amours, si je r.e les empoisonnais pas ! , . s'écria le Vénitien;

ils s'^aiment !... tant mieux, le Juif mourra de douleur. !

Comme Michel TAnge descendait le pic de la Coquette, il aperçut dans la plaine un cavalier galoppant à 'toutes brides vers la colline des Amans. — La tournure de Fliomme et du cheval lui rappelèrent le Barbu. Un rayon de soleil, donnant sur le casque, lui fit voir la branche de cyprès que portaient les soldats du Mécréant. Alors , ritaiien s'arrétant , examina ce que ce éavalier venait faire. Il entendit crier à plusieurs reprises et agitei' ses bras vers un gardeur de chèvres qui chantait sur le haut de la colline des Amans. Ce chevrier|;p empressa d'*accourir. . . Raoul, car c''ctait lui , s''approcha du soldat d'Enguerry , et au bout de cinq minutes , le brigand s''enfuit à toutes brides "vers le chemin de la forteresse , et le chevrier courut de toute sa force aux montagnes du bord de la mèr. Michel PAnge le vit disparaître dans les ^sinuosités du pic du Géant!...

— Oh! oh?;.Vs'^il y a.des intelligences entre

— isola forteresse du Mécréant et le château tie Casin- Grandes , adieu nus projets d'envahissement ; au surplus , em])oisoimons toujours , et Ton verra après!...

En réfléchissant ainsi , il regagna Tavenue et le château .

L''Italien redoubla d''esprit et de gaieté dans

cette matinée, et jamais les murs de Casiri-

Grandos ne répétèrent autant d''éclats de rire. Le

bon connétable se crut de Tesprit en causant avec

le Vénitien , et ils convinrent ensemble , fpi''à-

près le dîner du prince , ils iraient se promener

à cheval , Michel F Ange prétendant avoir une

nouvelle manœuvre à montrera Kéfalein. D''a-

vance ils furent seller leurs '"chevaux , car

,.. Michel r Ange pensait à -touti^'' et âù sortir dès'

p^^ éc^rie^y Fltalien - ses cHrigea Vers tés • vastes cui-'

^irXl sîriés dte €asin-G raiidès i, où , dans ce moment ,

r«ii app5rêtait le'dîrièr dii prindé. •

11 y entra avec le sourire d''un malin ^nie. ^\ -— Maitre Taillfivant, dit-il au' célèbre cursinier, j''ai une soif qui me prend au gosier <:omme

aa l

iù-

la eorde d^un pendu qui s'^ëtrangle ; donnez-moi I

un verre d''cau ? le Seigneur vous en tiendra !

compte à la vallée de Josaphat ! . . . \

A ees mots un homme de moyenne taille , 1

ayant un assez gros ventre et un très-beau tablier de cental blanc ( espèce de tafiPetas commun ) , quitta précipitamment une table cou- ■ verte de papiers , et ôtant son bonnet , il sV vança vers le chevalier. i

— Monseigneur, vous me faites beaucoup

d'honneur de me venir visiter sur mon champ de

bataille , dit-il en montrant la voûte noircie , les . i

fourneaux, la vaste cheminée et Pattirail des

poêles et des instrumens de cuisine ; mais, M. le -i

chevalier , nous ne connaissons point Peau , :

ajouta- t-il avec un air de supériorité: — Frilair? et

il s'*adressa a son premier aide-de camp , va cher- '

î cher de mon hypocras a Peau de rose et aux l

amandes ! . . . sire chevalier c''est un pactole dans le , |

gosier ! . . .

— Mais vous vous exprimezjMaitre Taillevant, m^^ avec une recherche.

— Qui convient Monseigneur, à un homme qui deviendra célèbre ! et le cuisinier, se croisant les mains derrière le dos , se haussa sur la pointe de ses pieds.

— Tenez? continua Tarchitriclin , et il montra sa petite table avec un geste d''orgueil-, tenez, voilà l'histoire de la cuisine française, et les races futures liront cet écrit, oii sont contenues , dit-il avec emphase , toutes les richesses de la chimie culirfhire : les dix-sept sauces dont mon père , maître-queux du roi (.-harles Yî , inventa huit et moi cinq: la dodine ^ \a. poitevine

et la galantine , enfin Fart des entremets et celui fef de vaincre les grandes difficultés de la cuisine: comme de frire du beurre ou le mettre à la broche , les rôtis , les pâtés , les salades et le service simple , composé , symétrique ou renversé!.... remploi des herbes, etc. Cest un chef-d'œuvre !

— Il doit être très-substantiel , dit Pltalien , et i''on sait, ajouta-t-il en prenant le verre d'hypocras, que vous êtes le prince des cuisi-

niers... La fête cFavant-liier décelait du génie! —

— Du génie!... c*'est le mot! répéta maître TaiHçVant en jetant un coulis d^amandes et d''œufs, pour dorer le potage du prince ; il en faut beaucoup, sire clievalier, et je ne changerais pas de tête avec le premier roi de l'Europe.

— Yous avez raison, un hdimme qui prime dans son art est un monarque; mais une chose m ""in quiète.

— Qu'est-ce?... dit le cuisinier, avec Fair d"'un charlatan qui présente son eau de Cologne.

— Comment aVez-vous pu, en une seule nuit, , «t dresser toutes vos machines pour le repas de la * fête dont on a parlé... ces décors, le drame de la

prise de Chypre!...

Le cuisinier se mit a sourire de Pair d*'un faiseur de tours qui jouit de la stupéfaction des spectateurs.

— Venez, sire chevalier, je m''en vais vous montrer mon arsenal !.. . et maître Taillevant se tourna TersFrilair pour lui demandexlaiclef de son magasin. t -^

Saisissant le moment oii le cuisinier avait le clos tourné, et où Frilair marchait vers Je clou auquel la cle F se trouvait suspendue, Pltaiien jeta ime poudre dans le potage que Taillevant soignait.

Frilair apporUi la clef avec un respect qui montrait combien maître Taillevantlui paraissait un homme extraordinaire/

— Soignez le potage du prince P lui dit Taillevant; et, se tournant vers rilalien, ii Fcntraîna vers un va^te bâtiment avec jgjyrdeurd'' un cice'rone^^l qui vous emmené vers Saint-Pierre de Rome.

— Les gonds de la porte résonnèrent et Michel FAnge entra dans un magasin semblable à celui de Fopéra, et il y vit une foule d''inventions, de machines, de décors et d''habillemens.

— Voilà mes annes!.., s*'écriaTaillevant, voilà de quoi m''immortaliser, car j''ai les sujets de plus de vingt entremets: la prise de Troie, celle de Jérusalem, Fenlèvement d''Europe, la bataille de Roncevauxî etc.

Michel FAnge parut stupéfait:

— Un homme comme vous, dit le Vénitien,

devait-il rester au service d'un prince aussi peu célèbre que le roi de Chypre?. . .

-^ Monseigneur, repartit le cuisinier d'un ton grave, en mettant son bonnet sur sa tète et une main sur sa hanche gauche; mon père était le cuisinier du roi Charles YI, il fut banni parce qu''il penchait pour les Armagnacs; le roi de Chypre nous donna un asile; tant qu'il sera dans le malheur, je ne Fabandonnerai jamais!... s''il remonte fiMUè sur son trône, je spi^sùr de la place de premier cuisinier du roi de France... La cour de France est mon héritage!... et alors!... on verra...

— Vous n'êtes pas seulement un homme habile, maître Taillevant, vous êtes un homme de bien! . . .

Ces paroles enivrèrent tant le célèbre cuisinier qu''il ne s'aperçut pas que Michel l'Ange l'avait quitté pour monter a cheval et s'éloigner à bride abattue de Casin-Grandes. Taillevant fut tiré de sa rêverie par la cloche qui sonnait le dîner du prince... Il revint en hâte a sa cuisine et trouva les officiers du roi qui s'écrièrent :

^*-« Maître Taillevantf le potage... c|u''on ie Serve!...

— Le prince peut bien attendre! >.. sV'cria fie* tement le cuisi'iicr. Il fit jeter quelques bouillons à sa casserole, la remua, gronda Frilair d''avoir laissé prendre le potage en un endroit de la casserole^ et Ton emporta le fatal potage

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Clotilde avait une foule de petites recherches qui jetaient sur IVxil de son père une espèce de volupté; elle tâchait de lui remplacer par les soins de ramitié la plus tendre, les pompes de la cour de Chypre.

Von me dira peut-être qu*'une salle à manger contribue pour bien peu de chose au bonheur de

i;i vie:'... Il u\mi est pas moins vrai, (jiie si vous étiez assis sur un banc ilont le dossier est garni, comme le reste, de beaux coussins moelleux; que si vous aviez les pieds sur un tapis de Perse; que si votre vue était récréée au dehors par la vue de la mer, et au dedans par rensemblc imposant de vingt colonnes de marbre vert supportant une frise de marbre blanc; que si votre oreille entendait le doux murmure des flots; que si vous arriviez à cette pièce ronde par un péristyle gothique et très-sombre, vous seriez enchanté d''apcrcevoir un lieu clair, bien décoré, rempli des féeries de Part et de la nature.

Telle était la salle à manger particulière du roi de Chypre. Clotildc Pavait encore embellie par des vases Myrrhins dont elle renouvelait ellemême les fleurs ! — Je déclare que je désire une salle semblable!... Ne me reprochez pas de la décrire? car c'est le lieu d*'une tragédie, et Arislote recommande d''en bien fixer le lieu. Cette salle se trouvait donc entre la salle des gardes et i'appartement de Clotilde!...

Avertis par 1 rousse, le prince et la princesse «""y rendirent. La jeune tille guidait avec attention son père à travers la gaFerie; ils furent reçus par révèque, Kéfalein, Monestan et les officiers de service, qui tous les attendaient dans une altitude respectueuse, comme cela se doit...

L''évéque prononça le benedicïte; Kéfalein apporta, selon le devoir de sa charge, une aiguière dans laquelle le prince trempa ses mains, et Monestan présenta la serviette pour les essayer. Leur service fini, Kéfalein sortit pour aller retrouver le Vénitien et apprendre la manœuvre des Tartares; Pévéque se retira de même, on ne sait pas pourquoi!... Alors le prince et sa fille s''assirent... J''avoue que si jV^lais prince je n''aimerais pas tout ce cérémonial, mais le roi de Chypre y tenait autant qu'à la vie Ccst encore un des traits du

caractère de ce prince minutieux'.... et ne faut-il pas qu'Hun roi ressemble le moins possible a un autre homme?...

Clotiidc ola de la nef de son père la serviette peluchée du îiiouarqu'.', son couteau, son hanap,

son couvert iVov^ et elle dccoiivrit le polage empoisonné, dont rodour et la fiimce auraient nourri dix Limousins. La princesse armée d''une grande cuiller (ror, la plonge avec grâce dans le breuvage, et remplit une assiette de vermeil <ju''elle pose devant le vieillard en lui disant :

— Attendez un peu, monseigneur, je crois qu'il est trop chaud. Le roi ne répondit rien parce cpi''il avait foim. Je fais cette remarque pour prouver que les princes se rapprochent un peu de nous!...

La jeune lillc sVn servit tout autant, et elle se mit a remuer ce fatal poison pour le refroidir.

— Ce chevalier est fort aimable, dit le roi, on aurait dû Pinviter a venir à notre couvert; cela nous fait penser que ce pauvre Lulu nous manquera toujours.

Lulu périt à Nicosie; c'*ëtait le fou du prince, qui le regretta parce qu''il éîait très spirituel : sans cela Lulu aurait-il été regreltéf.... Je déclare que cette ijuestion est de la plus haute importance pour l'humanité.

■: — Sire, repondit Vërynel, si vous désirez le clievaiier, je vais alier le chercher.

A ces mots le prince et sa fiOc levèrent leurs cuillers pour les porter à leur bouche, mais sV perccvant que le fatal breuvage était encore trop chaud, ils soufilèrent dessus! Je défie la critique de ne pas trouver du naturel dans tous ces mouvemens-l'a î . . . et, naturels, on n''a rien à me dire! . . . s'ils ne le sont pas? alors ils deviennent romantiques! ainsi la critique est battue!... Ceci peut passer pour Pavant-scène delà tragédie... mais patience, elle commence

Devant le portail du château, figurez-vous un gros concierge assez, bon homme; il est appuyé contre une colonne, a côté d^rne i'emme dans Page oii Pon peut encore avec décence recevoir un compliment. Ils ont Pair de mauvaise humeur l'un contre Pautre, cela seul indique à Pobscrva-^ ieur qu'ils sont maries.

En ce moment, un homme en habit très-simple, ayant cet àje heureux oîi Texistence et" le sourire d'une femme sont tout pour nous, ayaift une belle figure et une espèce de majesté, se pre'sentc d'un air suppliant devant le concierge, tout en adressant a la femme un coup d''oeil qui voulait tttre : « Vous êtes encore belle, et si vous ledésiriez !.'..» Le concierge après avoir regardé sa femme, s''écria:

— Sauve-toi, misérable, si je t'aperçois tu r^cjuesta vie?... allons disparais!... ou j'apellc fa garde pour te tuer...

Ces paroles peu chrétiennes étaient inspirées par Paspect de cette fatale roue blanche que T^ephtaly portait sur son sein

La femme du concierge était de mauvaise Iftimeur contre son mari: dans cette disposition, on aime assez a contredire , surtout son mari ! du reste, elle aimait les beaux hommes: alors on voit qu'elle avait mille motifs pour soutenir Nephtaly ; aàssi ^ lui demanda-t-elle d'une voix douce :

' — Que voulez- vous P.... ^-'^ '• -'"

— Tuez-moi , s'écria-l-il , mais il faut qiie

j'entre! Et le beau Juif , s''apercevant, diaprés ces préliminaires , quç Torage grondait entre la femme et le mari , il prend son temps, s'élance , franchit le pont-levis avec la rapidité de Téçlairl. il est dans les coui's. . ,

La flamme am^ait dévoré Casin-Grandes que le concierge n'eût pas crié si fort , et il criait par trois raisons : la première , c'est que lorsqu'il se mit en devoir de courir après le Juif, sa femme, mue par je ne sais quoi , le retint par son haWt; la seconde, parce que le Juif souillait le château; la troisième , parce qu'il fallait appeler au secours.

La femme triomphait, mais elle triomphait en criant et babillant. Le pauvre Nephtaly ne se doutait pas qu'il n'entra au château que parce que

la nuit dernière le concierge n'avait pas

prudes , je m'arrête ! ... Ce concierge arrêté par sa femme , ses cris , ceux de sa moitié , les gens du prince qui accourent , Nephtaly qui s''en fuit, ]^ sentinelle qui sonne du cor , tous ces traits du tal^leau peuvent former l'exposition d'un drame ,

il contient ic type cio tous ies premiers actes tic ceux que Ton voit au boulevard et même à TOcleon . Â. la voixciu concicrj^c, on accourt; il redouble ses cris en montrant du doigt le Juif qui volait vers le pavillon royal ; on se précipite sur ses pas et l'on crié encore plus fort en espérant atteindre le coupable : seconds cris , second acte ; s""!! est trop faible on y mettra un ballet.

— La princesse dîne-t-elle? demanda rîsraélitcàun écuyer ; oùest-elle, oii est lasalle i\ manger? L''écuycr ouvre la bouche, mais, sans attendre sa réponse, Nephtaly court toujours.

A ce moment la troupe assassine , grossie de tous les gens, rejoint le beau Juif et clicrclie à Taccabler; le Juif se défend vaillamment.

Grand combat ! . . .

— Tuez-lc donc, avant qu''il souille le palais? s''écrie Tévéque en connaissant le vil animal ; et révêque saisit un morceau de bois et le lance vers Ncpthaly.

Tumulte effroyable!.,. Ceux que Tlsraélite frappe crient de plus belle, Tout ceci peut former

je ciois , un troisième aete aussi bruvant oue celui de maint opéra.

Nepiitaly eherche à ?e faire jour, et, par un effort plus qu''liumain , ii se dégage des assailians, il monte Tescalier rapidement, mais plus rapidement encore, la foule le suit et Patteint prescju''en haut du péristyle, au moment où il parvenait au premier étage!... Le tumulte est à son comble, et de nouveaux cris, beaucoup^ plus aigus, augmentent la somme totale du tapage. Ce quatrième acte de bruit, était causé par un tour th; force de Ncphtaly: lorsqu'^en liaiit de l'escalier les officiers et vaiets se jetèrent sur lui , il les repoussa en les embrassant tous et les fit rouler dans Fescalier ; or Pescalier étant de marbre, vous jugez cpae plus d^un nez fut meurtri, et le moyen que d''honnétes chrétiens auxquels un Juif casse le nez ne crient pas? Néanmoins , Nephtaly ne put se débarasser de deux officiers plus tenaces qui Tarrêtaient par ses habits: les entraînant alors avec lui , il parvint a la porte de Ja salle en criant :

. — Clotilde ne nianofcz pas , vous êtes empoisonnée!...

Ici je puis dire avec un orgueil que j''ai préparé un admirable cinquième acte!... L''exclamation du Juif ne fut pas entendue parce qu'acné était couverte par les clameurs des lïlessés ; par les ordres que donna Pévcque, ^iyeux de ce nouveau combat et sur cette fois de la victoire ; enfin , par le tusaiilte qui arrive à son plus haut période.

La maison to»ile entière est assemblée dans ce petit endroit , l'escalier est plein , et, parmi cette foule , Tin trépide Castriot traverse et tâche de parvenir au Juif ! . . Un peintre ! . . . un peintre! . . qu'il saisisse ses pinceaux.

L'on juge bien que Feffroyable total du tapage de ce drame parvint alors dans Li salle à manger !. . \ussi, Trousse ouvre la porte et Neplitaly, faisant un dernier effort quoique terrassé , se traîne sous les assaillans , avance sa belle tète sous les pieds du docteur, et il répète d'une voix terrible :

Ciotildc!... ne mangez pas!... ot l'expression tic sou \i«age semble dire : el moi aussi je vous sauvel . . mon rival n\'^s!: pas seul h veiller sur vous!

Voila clans quel (iîat il parut devant sa bienaimée!... Aux aceens de cette voix cliérie, Clolilde laisse tomber sa cuiller et arrête celle de

son père: ille se lève ce fut Paffaire d'un

ci in- d'oeil.

Nephtaly voyant le potage abandonné , dit fièrement à ceux (jui Faccablent : u Vous pouvez me tuer maintenant ? j''ai sauv(; Clolildc... »

Jamais cinquième acte ne fut plus beau!... Cet homme renversé par terre , et près d''expirer , cette foule assemblée , et cette multitude de tètes tendues , offrent un spectacle curieux , surtout si vous pouvez , de Pendroit où vous êtes , parvenir à bien voir Fémotion de Clotilde rougissant jusque dans le blanc des yeux, son père étonne , et le Juif au comble de la joie , faisant sortir des éclairs d''amour de ses yeux en apercevant , sur le sein de Clotilde , la rose qu''il apporta le matin.

L''amoureuse princesse remarque que la pos-

liire et le reguid dv son Israélile soul les Mièmcs (jue ceux cjuV^lle rêva iiagiières ! . . .

Sur un signe tUi prince , celte hitle cesse y n sracli te se relève , et le murauirc de la foule linit par degrés et fait place au silence.

— Cest le Juif cjai nous sauva du n^ufraje !.. s\'cria le docteur rcfrardant avec attention ÎNenhtaly.

— Ln Juif! répète le monartiue , tuez-|^!.... et le visage de Jean II peignit Pliorreur.

Comme Trousse prononçait son dernier mot , il se sentit saisir et tordre le cou ; alors il lança dans les airs un effroyable: « J[ê meurs!... » qui attira toute rattcnlion.

C'était Castriot qui punissait le docteur de son indiscrétion : TAlbanais, après avoir lâché le cou de Trousse , alla se mettre a côté de Nephtaly , comme pour le défendre , et il eut la seule récompense qu''il enviât , un coup d''oeil flatteur de Clotildc!... Trousse devint muet en apercevant les contractions menaçantes du visage de Castriot.

t^)u'on juge s""!! se peut de Fétonncment de la multitude , en voyant le farouclie Albanais prendre place à côté du Juif , sans lui faire aucun mal ! lui , qui nliësitait jatuais à tuer les Juifs et ceux qui déplaisaient au prince !

— Que signifie tout ceci ? demanda Jean II, vn se tournant vers sa fille et Kepthaly. A cette question , le Juif reste immobile en regardant GioliMe. La jeune fille , pour ne pas laisser lire son amour dans ses yeux , les tourne vers la terre , mais sa prunelle , toute baissée qu*'elle est regarde en dessous!... Quel groupe!... je vou-» drais être Can||^ , pour le sculpter!... Girodet , pour le peindre!...

— Parleras-tu? Déicide!... cria l'évéque au Juif.

L''attention redoubla.

Nephtaly se penche a roreilie de Castriot , et FAlbanais , s''avancant , caressa son sabre en forme d'exorde , et dit :

Cet honnête Juif , chrétien par sa vertu , n^ose pas parier devant le prince , et il fait bien ; et il

a fait mieux, puisqu''il a risque sa vie pour apprendre que le cliner du prince doit ètr(; empoisonné ; cVst ce qu^il faut voir ! .. .

L''étonncment fut grand 4|

Comment rendre les regards furtils de Ciotilde, et le tremblement <jui a<;itait Tlsraélite , en se voyant à côté de sa bien-aimée ; ils maudissaient de bien I)on cœur rassemblée <]ui forçait leurs yeux au silence ; mais , à Tair dont ils ne se regardent pas, on voit <{u''ils s^ainiont!..

On attend ce que va dire le prince.

Pendant qu\me petite chienne, amenée par Vérynel , mangeait le potage , le prince réfléchissait ; tout à coup il demanda :

— Comment ce Juif a-t-il appris que notre dîner devait être empoisonné?...

Castriot se penche de rechef vers l'Israélite : Ce Juif observe, dit FAlbanais, qu''il ne

peut dévoiler comment il a découvert cette

trame.

— Cest lui , s'^écria Pévéque , qui Ta ourdie pour avoir une récompense en la dénonçant !

Nephluly fit un mouvement d''indignaîicn qui intéressa vivement Pauditcire en sa faveur: la majorité était séduite par sa belle figure, ses formes gracieu|fe et la majesté de son attitude ; la femme du concierge pérorais tout bas pour le beau prévrjnu , et les femmes ^ quand une fois elles pérorent , ne cessent que lorsqu''on en est convaincu.......

A ce nioiueul) la petite chienne (expira dans d''horribIe convulsions, et Nephtaly se penchant encore vers ('aslriot^ au boutd''un instant TAlbanais sV^cria :

Nephtaly Jaffa prétend que c''est Michel FAnge, le chevalier que Ton a reçu ici, qui est Fauteur de cet empoisonnement; il dit que Michel TAnge est un envoyé de de Venise, qu'il a mission de détruire la famille des Lusignan et que dans peu Ton en aura des preuves! .. . et moi, j'^ajoute que si je le rencontre je le tue...

L''étonnement, comme toutes les passions humaines, a une gamme composée de tons et de demi-tons : si Pon peut se s.;rvir de cette image, je

Uirai qu«* Pétonneiuent atteigtiil alors la deriiicrr octave : il y eut un un murmure en tant de sens divers^ qu**!! faudrait vingt pages de musique et un bon orchestre pour le rendre.

Le prince fit signe de la main, et Ton se tut. Ici, je dois observer tpie le peu de temps que cette histoire embrasse n''a pas permis de dévoiler toutes les désinences du caractère de Jean lî. On Ta vu tenant ses Conseils, aimant Tëtiquette, bon père, prince généreux et reconnaissant; mais oit ne Ta pas vu, rendant la justice avec une sévérité, une égalité merveilleuse, il se piquait d'être un petit Salomon, et l'affaire du chevalier n"'a pas suffi pour le prouver.

En ce moment, le grand Kéfalein perce la foule avec sa tète pointue^ la présente au prince, et les yeux effarés, il s'écrie. «Le chevalier vient de s''enfuir, monté sur un de mes meilleurs chevaux. )>

— Cest le complice de ce Juif!... dit i'évèitue; au surplus, je réclame ce coupable «onimc relevant de la justice ecclésiasliqup.

Clotildc trembla.

— Vous êtes bien hardi, répondit le monarque, de donner votre opinion sans que nous la demandions; que Ton songe à se taire.

L''assemblée admira la majesté du prince. Il se leva, et se tournant vers Pendroit où il supposait Castriot, il lui dit :

— Ce Juif ne se nomme-t-il pas Nephtaly Jaffa?... •

— Oui, mon père , répondit doucement

Clotilde, c'est notre pauvre protégé !.,.

■— ]S 'avions-nous pas défendu, sous peine de mort, h Nephtaly Jaffa, d'approcher du château, reprit le prince avec le ton de Pharasmane répondant a Rhadamiste.

— C'est vrai, dit Bombans; je lui ai transmis les ordres de monseigneur.

— Ne souille-t-il pas notre palais?... continua Jean II avec chaleur.

— Non, mon père, observa Clotilde à voix basse.

— Cest a nos ministres à prononcer maintenant!... et le roi se rassit.

— Il doit être pendu, dit Tévèque.

IVufalein fit un signe de tète affirntatif, f l M«-

neslan leva les yeux au ciel.

— Castriot, faites votre devoir!.... ajouta le prince; mais il attira TAlbanais par le bras et lui donna des ordres secret*. Castriot disparut et revint bientôt.

Uévcque triomphait, mais Monestan, connaissant le roi, ne pria seulement pas pour le Juif! . . . sa' figure douce annonçait qu'ail contemplait TIsraélite en pensant combien sa conversion serait agréable au seigneur.

La salle fut ëvacue'e par tout le monde, et Castriot emmena le beau Juif, dont le dernier regard fut aClotildc.

Elle resta muette et immobile comme un marbre, et n'eut pas la force de dire un seul mot k son père... tant elle était étonnée de cette cruauté...

On suivit Castriot et le Juif jusques dans la seconde cour. La, le farouche soldat s'*arréta devant le gibet de la justice seigneuriale, et il passa un« corde au cou de Nephtalv.

— Castriot, lui dit ce dernier avec un ton dr reproche, tu ferais mourir ton bienfaiteur ?.,.

— Je suis Tordre de mon prince, je ne connais que cela!...

La foule, épouvantée, fut saisie d''horreur, et déjà Nephtaîy, sans se décontenancer, allait se dépouiller de ses vêtemens^jo ne sais dans quelle intention^ lorsque F Albanais, tirant une magnifique chaîne dW, la mit au col de Flsraélite, en s''écriant:

— Monseigneur a puni ton crime, maintenant » il récompense ton dévouement!... sors!... et ne

reparais plus!... ^

En un saut, Nephtaly^ atteignit le pont-levis, et il s''enf uit à travers la campagne ! . . . La femme du concierge était évanouie, et son époux, fort de cette preuve, la fit revenir à elle assez brusquement. Elle put entendre les cris d'admiration que la foule élança vers les cieux; ils parviiïrent j usqu''aux oreilles du monarque , qui racontait à sa fille comment il avait su concilier la reconnaissance et la justice... L''on doit voir le contente-

ment de la jeune amante... et son sein jwilpiter!..

Un pareil événement aurait fait dans une ville de province, le sujet de trois semaines de récits et de commentaires; ii Casin-Grandcs on en parla jusfpi"'ausoir seulement, et le prince tint son conseil fort longuement sur cet événement qui annonçait clairement les desseins de Venise.

Les Camaldules ont omis de nous en donner riiistorique ; mais ceux qui lisent avec attention et qui connaissent Tliumeur du prince et des trois ministres, doivent imaginer facilement cette scène, et voir Févèque proposer de soudoyer des troupes, Réfalein se promettant de créer un corps de cavalerie, etc., etc.

Le pieux Monestan fut le seul qui se rendit à la chapelle, s''agenouilla sur le marbre et tendit ses mains reconnaissantes vers PEternel, pour le remercier de sa protection! ... et surtout, de ce qu'il avait inspiré au concierge de sevrer sa femme; car, si le ménage eût été d''accord, ,Nephtaly ne serait pas entré... le prince et Clotiide nVxisteraient plusl... et cette histoire serait finie. Elle

tient, comme tous le ▼oyez, k une scène maritale, et de nuit encore!...

Pendant que Pon commentait a Casin-Grandcs toutes ces graves circonstances, que la femme du concierge prétendait avoir sauvé le prince, que, que, que, etc., la tempête grondait sur cet asile du roi de Chypre, et Forage se préparait au loin. Michel PAnge était arrivé à la forteresse d*'Enguerry, il avait fait armer toute la troupe, et le plan de campagne n"'élant pas long à décider, on se mit sur-le-champ en marche vers le bord de la mer à Jonquières, et

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