XXXI Y
MXUREUX AMANS. — BEVOVEMZNT. — PIZ.Z.AeE DE CASIKT-GRANDES.
. . . .aussitôt que la nuit fut arrivée, Clotilde s''em* pressa de renvoyer Josette, et d''ouvrir sa fenêtre. . . Nephtaly n''était pas sur sa rocaille... La princesse s''impatienta d''autant plus c|ue son désir de le voir avait plus de violence... Ah! je ne connais rien de plus douloureux que Tattente î , . . en amour^ c^esfc un supplice...
Enfin, un léger bruit annonce (jue le Juif est sur la crevasse; il se cramponne à sa corde, et son poids le fait parvenir a la rocaille chérie.
La nuit ayant redouble' ses voiles funèbres, ce qui veut dire qu''il faisait plus noir encore que dans la nuit du charpentier, robscurité força Clotiide à mettre sur Pappiil de la croisse sa lampe de nuit... Cette lueur colore son visage d''une lumière rougeàtre, et, dans Tombre de la nuit, elle apparut à son tendre amant entourée d'une espèce d'auréole, qui lui donnait une grâce nouvelle.
— • Ncphtaly, dil-elle, voilà deux fois que vous me sauvez la vie...
— Ah ! Clotiide, ne me la sauves-tu pas chaque jour, chaque soir, chaque matin!... La vue de ton col si bien attaché sur tes épaules de neige, Taspect charmant de tes joues rosées oii tout le carmin de la nature semble infusé, de tes yeux bleus plus doux que le lait, et plus brillans que Por, ne me donnent-ils pas la vie? Ah! Clotiide, ne comptons jamais en amour!... je craindrais de «tavoir qui reniporlc de nous deux.'...
— Mon bien-aiiné, je veux le récoinpcuser en le donnant un talisman cramour, <]ui te représentera Clotilde; il te dira sans cesse fju''elle ne sut pas feindre, et que tu es tout pour elle! . . ce sera le seul monument de nos tendresses.
— En ai-je besoin, s''ëcria le Juif, n'es-tu pas sans cesse présente à ma pensée ?
Clotilde ne Ten tendit pas, elle avait disparu. La jeune fille va chercher une écharpe qu''elle a brodée en secret dans le silence des nuits ; ses mains douces et polies ont erré sur la soie, pour y tracer sonohiffre et celui de Nephlaly... Famoureuse ouvrière les a entrelacés, et Famour avait dessiné tous les ornomcns de cette brillante écharpe.
— • Neplitaly... ce fut à la lueur de cette lampe que j''ai tissu ce léger voile ! . . . porte-le quelquefois!... si nous sommes séparés, il te contera tout!, . Elle souriait en tenant Fécliarpe, mais ce sourire avait quelque chose de triste : il vint errer sur sa lèvre coralline, semblable 1\ un ravon de soleil en hiver, ou plutôt comme le sourire de Findigence
témoin des prodigalités de îa fortune... (]e sourdre, dénué d''espoir, peignait bien leurs amours • plus il était empreint de regrets, plus il découvrait d'amour à ÎNeplilaly.
— C-iotilde, s''écria le Juif avec l'aceent du regret, comment puis-je la prendre?...
Sans proférer une seule parole, la jeune fille regarda le Juif dVm air qui semblait dire : « Aimes-tu? »
Avez-vous éprouvé quelquefois le désir de vous jeter ii Peau, si le regard de votre maîtresse vous eût fait croire qu''ellc le voulait ? connaissez-vous cette frénésie qu''ailume un coup-d''oeil de mépris?. . . Aussitôt que Clotiide eiît jeté son oeillade. . Nephtaly saisissant sa corde, y attache une pierre et la lance sur la fenêtre de Clotiide, en la priant de rattacher.
— Que voulez-vous faire?... Nephtaly.
— Périr... plutôt que d''essuyer mi second coup-d''oeil pareil a celui...
— Nephtaly, je vous commande, je vous ordonne de ne pas. . .
— ittl —
Vailles menaces, le Jiiil' cherche à i-'ranchir Tespace cruii saut. Alors Ciotilde tixe la corde malgré elle, et iNephtaly traverse les aus sur ce fragile appui...
Ciotilde a tremblé en attachant cette corde; elle tremble en voyant INephtaly se hisser au moyen des nœuds ; elle tremble à mesure qu'ail avance, elle tremljle alors qu'ail s''assied sur la croisée.., ils sont près Van de Pautre; elle ne tremble plus.
Une crainte vague erre dansTesprit de Ciotilde; mais son extrême innocence, sa candeur ne lui permettent pas d''apercevoir un danger quelconque,, et, fille de la nature, elle salue son doux ami par un sourire et un regard propres à lui faire courir le danger qu'elle ignore... Si elle Teùt connu, le respect de Nephtaly lui aurait appris combien elle en était aimée !...
— Donne-moi cette ëcharpe, que je la couvre fie baisers! . . .
CJotilde la noua tout autour de son beau Juif, et elle ne put se refuser èi passer légèrement ses mains dans les boucles noires des cheveux de
Nephlaly: l'ivoire de sa main se mêle à ce jais ondoyant !.. et Plsraëlitc, de même qu''une fleur trop chargée de rosëe, se penche vers Clotilde.... il est ivre.... Ce léger contact, cette chaste et douce caresse fut la plus grande faveur qu''il obtint! Les cheveux de la princesse effleurèrent aussi sa joue en y portant une délicatesse aérienne une suavité que je ne puis rendre; il faut même Tavoir ressentie pour en avoir Fidée... Ils osent appuyer bien mollement leurs têtes charmantes Fune contre Fautre!... Cet assemblement pur, angélique et momentané, ce toucher délicieux sous lequel leurs âmes se réunirent, leur causa quelque chose de plus tendre, de plus vif, de plus beau que ce que Fon nomme plaisir... Cette douce pression était pour leurs âmes ce que la suprême faveur est aux sens!... ils auraient voulu rester toute leur vie en cette extase, embellie de toute la richesse du silence de Famour satisfait.
— Clotilde, tum''as juré d''être fidèle? demanda le Juif après quelques momens.
— Tiendras-tu tes sermensP... répondit-elle
en abandonnant la chevelure de i''lsraélitr.
— Hélas!... quand sera-ce!... l'ut la seule léponsc du Juif.
A ce vœu, Clotilde lui dit:
— NephtaW, tu as Ion écliar.pe; tpiistc te lieu?...
— Je ne le puis.
— Tu le dois.
— Cruelle, cpii te presseP...
— Je ne sais.
— N''es-tu pas contente?
— Oui.
— Que peux-tu désirer ?
— ïlien; mais quitte ce lieu?
— Pourquoi?
— îSeplitaly, je le veux; cela doit te suffire.
— Tu me crains donc?
A cette demande, elle répondit par un regard dans lequel on lisait autant oui que non.
Vainement Ton chercherait h peindre, par des paroles, le charme céleste que la douce harmonie de leurs cœurs répandait sur ce moment. Cette
scène a quoique cliosc de trop indéfinissable!... seulement, j''y vois une jeune fille, rayonnante d''innocence, se confier dans les bras d''un amant respectueux, et j''y trouve le plus bel effort, le plus beau spectacle de la nature, cîïr il les renferme \ ous ! . . . des quatre grandes scènes de la vie, cette scène n^est-elle pas la plus touchante, la plus remplie de voluptés? Chaste comme le lis qui vient d''éciore, Clotiîde folâtre avec amour sur le sein de ISephtaly , dont Foeil fier et les formes m4les font un contraste avec les courbes gracieuses et la finesse de la jeune vierge; elle ne s'^effraie en rien de ce qu"" une autre, se croyant vertueuse, appellerait un grand danger!... Il me semble que les anj^es des cieux applaudissent a ce tableau.
Ne pouvant résister a son envie cuisante, le Juif se penche sur le col d^ilbàtre de la princesse, et il y dépose vm baiser de feu...
Clotiîde n'eut pas le temps de se courroucer, car un léger bruit vint les épouvanter... Ce bruit part de la mer qui gronde sous le sillage d'un vaisseau... Le bellsraélite regarde, et il aperçoit
lies voiles lilanchàtres fciiclrc silencieusement la Méditerranée: ces voiles apparaissent au milieu de Tobscurité, comme les ombres nuageuses d'*un rêve... Une sueur [froide saisit Clotildc... elle regarde le Juif a^m: stupeur... Ncphtaly, prompt comme un éclair, sVlance sur sa corde, parvient à son roclier, la retire. Il regarde les vaisseaux, compte dix petites galères... regagne aussitôt sa crevasse, et se jette dans les flots !
Clotilde court a son autre fenêtre, et [''ouvre précipitamment : elle voit ISephtaly nager vers le pont de bateaux, et chercher à Patteindre avant les funestes vaisseaux!... Il arfive à Pesplanade comme les soldats du Mécréant, contenus dans le premier vaisseau, descendaient sur le bac.
Nephtaly s'arme d'un débris de chaloupe; il se place à rentrée du pont de bateaux, et se faisant un rempart de planches, il tâche de démolir le pont en attendant Penncmi.
Les soldats s'avancent sur ce bac, large de quelques pieds: ils marchent, trois par trois, avec confiance et en silence. Arrivés à l'extrémité, près
«ratteinclre Fespîanade, Nephlaly se lève, Glotildc jette un cri perçant, et le juif, à Taide de sa massue, défend le passage; les trois premiers brigands sont massacrés en un clin d''oeil: il frappe sur le» autres et défend le passage avee une valeur héroïque.
Les soldats étonnés de trouver de la résistance, et ne sachant, a cause de Fobscurité, si Nephtaly est seul, se poussent les uns contre les autres, et tombent dans la mer.
Nouvel Horatius Codes, le beau Juif poursuit les brigands: en un instant il a nettoyé le pont et il s''en retourne à sa place, en essayant de rechef à rompre le bac.
Mais d''aatres soldats débarquèrent bien vite... et animés par les reproches du Mécréant, ils fondent sur le Juif.
Ciotilde est en délire 'a Taspect de ce combat , où la mort voltige sur la tète du bel Israélite. La jeune fille fait retentir Fair de ses cris, parcourt ses appartemens, arrive à son anti-chambre , trouve C.astriot, et Pentraine, en criant :
' — Saiivcz-le! sauvez-nous!.. L'Alljiuuûs ëtoniK' des cris de sa maîtresse, du bruit qu^il entend au dehors et de Teffroi de Clotildc, arrive à la croisée, etla jeune fille lui montre du doigt ce combat nocturne.
En ce moment, Nephtaly, accable sous le nombre succombe et se défend entre les mains de trois soldats qui peuvent à peine le contenir et l'empêcher de crier!... Enguerry lui-même et Michel IWnge enfoncent la porte de la salle à manger, qui résiste faiblement, et les coups de la pièce de bois avec laquelle on frappe sur la porte, retentissent dans le château.
A ce spectacle, Castriot vit que Casin-Grandes était perdu sans ressource; il saisit alors la princesse presque évanouie, et il se précipita dans les appartemens du prince, afin de sauver les Lusignans, s il en est temps encore.
Il éveille le docteur Trousse, qui roule sa machine toute endormie vers Pappartement du prince : Castriot arrache Jean II au sommeil, le revêt de sa daîmatique, et, prenant le monarque
UlSRAÉLITE II. 13
sur ses épaules, sans plier sous la charge, il rej;saisit Clolilde, inel son sabre entre ses dents et voie vers le portîùl, en criant, ainsi que Trousse, à travers les galeries, les escaliers, les cours :
— Courez à la salle à manger!... aux armes!... voilà i''emîemi!...
A ce coup de tonnerre et au bruit horrible qui se fait entendre, on s''ëveille en tumulte; toute la maison sVbranle, on allume des torches, et pendant que la foule envahit les cours, le courageux Castriot traverse Casin-Grandes, en portant tous ses dieux, comme Enée lorsc|u''il fuyait sa patrie, devenue la proie des Grecs. Trousse prévoyant bien que T Albanais fidèle allait cacher le prince et sa fille, le suit comme un chien, espérant bien profiter de Pasilc pour son propre compte.
Tous les habitans du château volent à la salle à manger, ils arrivent armés comme ils peuvent; mais ce fut pour être témoins du triomphe du Mécréant qui envahissait Fasile du roi de Chypre! . . . En vain Ton sonne le beffroi, en vain la sentinelle
Ue la cour y rt'}>oiic1it par swl cor... nul Mt* viettt au secours de C.isin-Graiidos.
A l'aspect du Mécréant vainqueur , à Paspect de cette salle qui vomit des soldats furieux, chacun se mit à fuir... La foule se rejette vers le portail : mais Enguerry ij''ëtait pas homme à négliger les précautions. Lorsque la sentinelle sonna du cor , c'éî^iit pour signaler Tapproche d\m corps de brigands qui ne tarda pas à s'étendre en face du château.
Plus d'espoir!... les forces Mécréantiques ont ceil^ tout (]asin-Graades et les soldats le parcourent des torches a la main... les galeries tremblent sous leurs pas précipités et les échos répètent leurs affreux cris de joie. Enguerry place ^a soldats avec un soin et une attention toute particulière , afin que rien ne puisse échapper.
Il se dirige vers le portail, met une espèce de corps-de-garde sur le pont-levis ; il range ses troupes par pelotons , en garnit chaque galerie , chaque appartement, pose des sentinelles parla
tout ; même sur les tours , sur resplanade , dans les cours ; enfin , il s'assure de toutes les issues de ce vaste château.
Il y eut des résistances particulières ; Févéque, Monestan,Kéfalcin, Vérynel et Télite du château défendirent la porte des appartemens royaux, croyant que le prince et sa fille y étaient encore... mais le Mécréant triompha.
Maître Taillevant fut le dernier à se rendre , il fallut que Michel PAnge, vint avec du monde pour le forcer. Ce célèbre chef avait asseml^lé toute sa cuisine ; ainsi que Bomhans, les gepg^e Pintendance et du fourmi, et, tous armés de broches , de pelles , de piques et de ce que Ton put trouver, gardèrent Tarsenal qui contenait les chefs-d'œuvre de Taillevant.
A Faspect de ce bataillon généreux , résolu de périr pour sauver les trésors du chef immortel de la cuisine française , Michel FAnge se mita rire et offrit une honorable capitulation en s''écriant.
— Les œuvres du génie seronl respectces!.... sauf à prendre le génie lui-même.
On se saisit de Taillevant et de son escadron , que Ton conduisit avec le reste des prisonniers.
Dans la cour de Hugues et contre le perron, les soldats d"'Enguerry formèrent un vaste carré , ^ milieu duquel on entassa tous les habilans de Casin-Grandes.
Parmi eux, on vit avec surprise Taudacieux Nephtaly qui, debout, les bras croisés et ensanglantés , sa noble tète penchée sur sa poitrine , était dans l'attitude sombre de la douleur , il se trouvait entre les trcH ministres et Bombans. La foule des prisonniers leur avait laissé par respect un petit espace...
Rien n"'était effrayant pour ce groupe de Casin- Grandésiens comme de voir les brigands dévaster ce beau château. Chaque soldat courait sans nulle précaution avec une torche 'a la main, et cette multitude de lueurs voltigeantes redoublait leurs terreurs , en leur faisant craindre lui incendie ;
iis enîeudaient briser les portes, crier, rire, cl cela sans pouvoir se venger!... ô rage!
Néanmoins, au milieu de ce malheur, et tout grand qu''il était , ils éprouvaient une joie pure , rjuand en se regardant les uns les autres , ils ne wenl ni ic prince ni sa fille. Les trois ministres Rc flattèrent que ie prudent Albanais les avait
sauves! Quant 'a Fa bsence de Trousse ,
elle me surprit personne ; on savait qu'ail trouvait toujours moyen de se metti^ à couvert.
Cbacun gémissait en apercevant le |fénie de la destruction et ses mini^tit^ cnvaîiir les appartefetens ; les soldats mirent îc^eu aui boiseries afin <\e 'd'écouvrir toutes les issues secrètes et les endroits où Ton aurait pu cacher les trésors! —
-^-^ Qi\Q de réparations ! dit Bombans aux trois minfistres.
— Ils prendront nos chevaux et Vol-au-vcnt aussi ! . . . it-pondi t Kéfalcin .
— Ï1 prol^neroni les vases ?îaci'és ! s^uria Moneslan.
— Ils emporteront nos ;u||^s ! repartit Tévéque. i^P
— J''ai sauve riiistoirc de la cuisine française ! cria Tailievanl en montrant dans son sein les précieux manuscrits.
Chacun se plaignit en son langage ; le Juif seul ne disait rien ; la femme du concierge était a quatre pas de lui , et malgré la désolation générale , elle admirait les belles formes deristraéJite, et cherchait a s''approcher davantage pour lui prendre la main.
Tout à coup Pattcntion fut fortement excitée par des cris violens qui pariaient de la seconde cour: on écoute, on cherche à distinguer les voix.
— Moi je suis médecin , ne me tuez pas ! ... je je vous guérirai ! . . . je meurs ! . . . je meurs ! . . .
Alors un groupe de soldats parut ; il amenait Trousse qui se laissait traîner et Castriot qui , tout couvert de sang , se débattait avec Je tronçon de son sabre !.... lis furent introduits dans Je
carré, Ton garol^C^astriot, et le fidèie Albanais se traîna à côte (fli^aii Juif.
— Est-elle sauvée i' demanda Nephtaly.
— Je Fespèrc, répondit le farouche soldat.
— Dieu soit loué, s''écria Monestan.
— - Fatale destinée et que je suis imprudent ! . dit le beau Juif; levant alors ses yeux au ciel, il semblait appeler du secours; on voyait dans sa contenance mie indignation, un sombre désespoir; et a la manière dont il regardait les brigands , on pouvait deviner qu'ail espérait la vengeance !...
A ce moment Michel TAnge se présenta aux , regards des habitants de Casin-Grancles , en leur lançant un sourire empreint d\me malice infernale. Le reflet de sa torche lui donnait Pair d^in diable sortant des enfers! — Aussi, k son aspect, un mouvement d''horreur fit mouvoir toute cette assemblée de malheureux.
— Hé bien ! prudens ministres , dit-il , je viens vous engager a détruire une autre i^is le pont de
hateaux!... Ne vous avais-je pas dit <|iie ma présence marquerait au château!.... ne craignez rien cependant, il ne vous arrivera rien autre chose que la mort.
— La mort! répéta Trousse —
Les prisonniers gardèrent cette dignité qui sied bien au malheur , ils ne répondirent rien et le Vénitien continua sa recherche.
— Je ne vois pas, dit-il, la fleur de Casin- Grandes, la beauté par excellence; et le respect en personne , Pessence de vertu , le prince de Chypre. L''amoureuse Glotilde devait y être , car j'y vois son amant , et où la chèvre est attachée il faut qu'acné broute.
Â. ces paroles, rassemblée stupéfaite porte ses regards sur le Juif; mais l'Italien continue.
— Mon poison les aurait-il envoyés dans le troisième hémisphère?... répondrez-vous , vertueuse canaille ?.,.
L*'œil vert de Pltalien plongeait dans ce groupe de prisonniers, sa revue finie , il s''écria; « Par le chef de Dieu, les oiseaux seraient-ils envolés ?..
— Hé bien! le prince et sa fille ^^sonî-ils ? lui demanda le Mécréant, qai survint.
— Non, dit Michel TAnge. Ah ça, gens de bien , si vous aimez la vie nous direz-vous si votre chef de file est mort ainsi que sa fille ?...
— Non , répondit Trousse.
— Veux-tu le taire, lui cria TAlbanais , sinon je t'étrangle. A Taspecldc la grimace de Castriot, Trousse se tut.
— Mon compère , dit le Vénitien , il faut encore visiter le château avec une scrupuleuse exactitude et promplement. Et puis il nous restera im dernier moyen que nous viendrons employer. Mais ritalien ne pouvait arracher le Mécréant à la contemplation des richesses qui s''amoncelaient dans les cours.
On procédait au pillage avec une affreuse activité ; les richesses que iiombans avait sorties de leur caveau pour le tournoi , furent apportées au milieu de la cour avec les trésors du prinee , le dressoir, les vases et labalustralc dW.
Le Juif remarqua les vases de cristal enoore
pleins de ses fleurs ; enfin lout ce qwe contenait le château fut entassé sans ordre , sans attention et avec un vandalisme qui fit dire à Bonibans désespéré:
— Encore s'ils en tenaient un registre exact et détaillé! mais voyez?... point d''inventaire... ils en perdront.
Au milieu de ce désastre, Josette examinait tous les soldats en cherchant 'a reconnaître son cher le Barbu. Mais dans ce tableau d'horreur, parmi les flammes , les cris des vainqueurs au miUeu de cette nuit de désolation , le plus bizarre , était de voir Marie errer négligemment seule en liberté ; elle vint s\'îSseoir sur les coffres qui renfermaient six millions d''espèces et regarda ce fàllage avec insouciance. Enfin, cette folle jouant avec ses dieveux Qpars ; a peine couverte de ses vétemens en désordre , ^ les yeux égarés , avait Pair du §énie des ruines auquel on donnait une fête . .....„„ .,..-. .
HOIlRIBÎ,lkS SUFPI.ICES. — THAHISOIff. — UIff
BffOUVSAU PEB.S03SffMAGE.
A l''aspect des richesses accumulées dans les cours, le Mécréant était au comble de la joie; il se voyait, en idée, à la tète d'une nombreuse armée et entrant dans le royaume qu''il avait toujours dessein de conquérir !... Patience, patience! vous n'y êtes pas encore M. le Mécréant ! il existe un certain vieillard qui rôde
__209 — tUms la contrée et... je m''arréte, qu^illais-je dire ?, . .
Certes, il fallait toute Fliabiletë de Michel TAnge, pour empêcher Enguerry de partir de Casin-Grandes avec tous les tre'sors, et pour le maintenir dans le but réel de Texpédition présente, qui était la prise du roi de Chypre et de sa fille.
— Allons mon compère, disait Pltalien au Mécréant qui, du haut du perron, où nous Tavons laissé, regardait complaisamment ses soldats apporter avec activité tout ce qu''ils trouvaient de riche et de précieux; allons mon compère dé-
^chons-nous ? Le jour va venir, et vous
savez que les démons n'opèrent que pendant la nuit.
— Eh ! mon féal, répondit Enguerry, que veux-tu dire ?... regarde, ventre mahon, je te tiens quitte de ma part.,, car je me trouve satisfait ! . . .
— Mais, le suis-je moi ?. . . s'écria l'Ange avec hauteur.
— Mille pannerees de diables... voudrais-tu me faire la loi, répliqua Enguerry du même ton ?
— Et par la mort (me nous avons tenue ensemble sur les font;^, quand Penfer la baptisa, allons-nous nous fàcber?... répondit le Vénitien, s^idoucissant et reprenant son expression de joie habituelle, si nous avons là dix millions, continua-t-il, découvrons le roi de Chypreiet sa fille, il y en aura douze; abondance de bien ne nuit pas.
Sur cette sage observation, ces deux grands sénécî«ux de Te nfer montèrent par le bel escalier de marbre et suivis d'une compagnie de solda|| ils se mirent a visiter le pavillon de Hugues, avec la plus scrupuleuse exactitude. Le Vénitien faisait arracher les boiseries, sonder les colonnes, les murs et les planchers, afin de trouver les issues secrètes. En voyant que toutes ses recherches étaient vaines, Michel FÂnge cessa les plaisanteries par lesc|uelles il animait les soldats.
Du pavillon de Hugues, ils passèrent dans
Taiie lie Mcitisiiie, c'est-à-tlire daiis le corps ilr iogis qui lonofeait la coquette; mais leuis peiquisitions n'eurent point de résultat, et ritalien jura comme trois païens. Enfin, il entra (ians une colère simple, puis dans une colère double, après s''étre assuré que Faîle des Lusignans qui était parallèle a celle de Mélusine. et Pailc Ducale qui séparait les deux cours, ne contenaient point le prince et sa fiUe.
Les pauvres prisonniers, témoins de ces recherches, concentraient leur chagrin; mais à chaque fois qu''ils virent sortirent les brigands, sans que le prince fut découvert, ils firent éclater leur joie par des regards qu''ils se lancèrent mutuellement et par des mouvemens qu'ils tâchèrent de dérober à leurs gardes farouches.
Il ne restait plus a visiter cjue Taîle Montreuiî, c*'est-à-dire la façade; elle était ainsi nommée parce que ce fut le fils de ce célèbre architecte qui construisit Casin-Grandes, et qui, par un sentiment de piélé filiale, appela ce corps de logis du nom de son père, comme pour Passocier à ses travaux.
Le Mécréant, Michel PAiige et leurs satellites, eurent bientôt parcouru ce bâtiment, scruté chaque coin , fouillé chaque mur, sondé chaque plancher; et leur fureur fut sans égale, en voyant que le prince et sa fille avaient échappé à toutes leurs précautions.
Les deux amis se regardèrent un moment comme pour* se consulter.
— Emportons toujours le butin ? dit le prudent Enguerry qui ne cessait de lorgner les trésors.
— Par S. Marc, s''écria Tltalien, il ne sortira rien d''ici sans que nous ayons le prince, ou je mets le feu au château.
— Mais si c''est impossible, mon féal ? répondit le Mécréant, qui ne partageait pas la rage et les intérêts de Tenvoyé de Venise.
— Je m''en moque ! s'écria ce dernier avec
Paccent de la fureur. Eh quoi, moi Michel TAnge, au milieu d'aune carrière dans laquelle je n''ai jamais bronché, je me verrais deshonoré par une expédition qui n''aurait pas embarrassé le moindre clerc!.... A moi Penfer?... à moi les
les diables P.,-. Rli bien , me suivie/.-voiis , dit-il aux soldats étonnes de sa rage.
Ce fut ainsi qu'ails arrivèrent devant les prisonniers; alors le jour commeneait à poindre dans les cieux.
— Eh bien, que prétends-tu faire ? dit te M(;rréant à Tltalien.
— Par la queue du lion de St. -Marc, ce que je prétends!... tu vas le voir... Or ça, gens de bien, s''écria-t-il en s'adressant aux prisonniers, t^outez-moi ? j'y vais bon jeu, bon argent, car je me damne presque pour la très-sérénissime république, et ce que je vais vous promettre est aussi certain (jue ma naissance. Mes amis trèschers, vous nravez dit que le roi Jean lï et sa fille n'étaient pas morts, il est donc clair que vous les avez dérobés à la jp.ste venp^eance dw sénat en les cachant... A ce mot tous les veux se tournèrent sur Castriot.
— Or, continua Michel TAngc, je vous déclare en bon français que notre bon plaisir est de vous faire appii<|a"r à la qu(^stion ordinaire et
(extraordinaire, jusqu'à ce cjue Tun de vous ait avoué la retraite du prince et de Clotilde... Voyez si vous voulez vous épargner les tourmens?. Les Casin-Grandésiens eurent le courage de repondre par un morne silence, et Monestan se mit en prières.
— Eh bien, reprit Enguerry, nous allons mettre les fers au feu.
Michel FAnge, tournait autour des prisonniers, pour choisir le premier martyr de la légende Casin-Grandésiaque, et le malheur voulut que Bombans s"* offrît à sa vue; sur un ^igne du Vénitien, un soudard saisit le pauvre intendant, qui s"'écria. « J''aYais bien dit qu''il m''arriverait malheur. »
— Courage, maître Bombans, lui cria Monestan.
— Monseigneur, i''en ai une bonne dose, aussi est-ce bien dommage que cela ne puisse pas se vendre. Josette se mita pleurer.
On amena Hercule Bombans devant Michel TAnge, Enguerry et Nicol.
— \n;«t:lic/.-lui les ongles un à un .' tlit tVoidement Tllalien , il n'*y perdra rien, car cela repousse. La roule se serra de terreur.
— Monsieur le diable observa Bombans, permettez-moi de dire un dernier mot à ma fille i* Sur un mouvement de tcle du triumvirat, l'on reconduisit Tintendant vers .losette qui sanglottait.
— Mon enfant, murmura l'^avarc, si je péris, souviens-toi d*'aller a Aix, chez le Juif Nathaniel , avec cette reconnaissance. Alors il tira de la doublure de son liaut-de-ciiausse un papier plié en quatre et soigneusement enveloppé dans un petit morceau de cuir, et il le remit a sa fille sans <]ue personne sVn aperçût.
— Tiens ma Josette, conhnua-t-il en suivant des yeux la précieuse reconnaissance, ménage mon bien ? ne le prodigue pas ? amasse, amasse !.. adieu ! et il Tembrassa.
LHntendant fut ramené devant les trois commandans, et un soldat dont le cœur était sans doul(î pétrifié, lui arraclta tous ses ongles, non
—sicpas brusquement, et avec une cruelle pitié, mais en variant a chaque fois cette douloureuse extraction. Je dois dire que si le courageux BomLans versa des larmes, ce fut plutôt la plainte du corps accablé que celle d''une âme pusillanime.
— Courage lui cria le prélat, vous irez au paradis.
— Y aurai-je mon argent P demanda Bombans.
— Oui, répondit Kéfalein. Cette idée parut jeter du baume sur les plaies du patient.
— Déclare où est ton maître, lui dit Fltaiien.
— Je n'ai de maître que dans le ciel, répliqua rintendant.
— Ah tu railles ! s''écria Enguerry, qu''on lui serre les pouces ! . . .
Alors, les deux bourreaux joignirent ensemble les deux pouces de Pintendant et les insérant dans les nœuds d'une grosse corde, ils en tirèrent les deux bouts de toutes leurs forces; le sang teignit la corde, et Bombans sua à grosses gouttes en fesant des contorsions qui excitèrent le rire des brigands et de Flnnocente.
— Voira ce Cjiic c'est que de voler le bien irautnii, disait Marie, rends-moi ma chaîne d*'or, vieux cancre? Au mot de rendre, Bombans indiqua , par une grimace , que sa vie et ses souffrances n''ëtaient rien auprès de ses trésors.
— Avoueras-tu, redemanda Michel, car si tu souffres c''est que tu le veux bien ! . . .
— Je ne pourrai plus compter d''argent, s''écria Fintendant, en voyant ses deux pouces totalement ëcfascs ; mais , à brebis tondue Dieu mesure le vent.
Sur un signe de Michel PAnge on serra les deux index sanglans de rhéroïque Bombans, et les soldats les réduisirent h la stricte épaisseur d''une feuille de papier.
Lorsqu''on eut ainsi pressé successivement tous les doigts du patient sans qu''il eût dit un mot, il s''écria : ce Je ne pourrai plus écrire, tenir mes registres, rendre mes comptes, adieu ma probité ! ))
— Scélérat, reprit Enguerry, dis-nous où est Ion prince.
— Je i^eii sais rien.
Sur celte réponse, le terrible Mécréant ordonna à ses soldats de faire boire le pauvre intendant. Les deux bourreaux le couchèrent par terre, lui u.ûcîit un entonnoir dans la bouche , et on lui passa neuf pintes d"'eau sans tenir compte de ses horribles souffrances : seulement avant de verser chaque pinte, le Mécréant demandait à Bombans par un signe, s''il voulait avouer ce qu''il ne savait réellement pas, et Pintendant indiquait par un geste qu''il ne pouvait rien dire. Bientôtla pâleur de Bombans annonça qu'ail allait périr,
— Arrêtez, arrête?., cria Michel TAnge, c''est un de mes amis, faites-le souffrir, mais ne le tuezpas.
— Eh pourquoi? demanda le Mécréant.
— Par S. Janvier! . . . c''est un intendant, partant il est riche , il nous paiera rançon , et corbleu , il en sera quitte pour cent mille francs puisqu''il est de mes aîiiis.
A ces sages paroles , on releva Bombans à
moitié mort et on le transporta au milieu du
— ÎI9 —
groupe des captifs effrayés : là, sa première parole fut : <( On a parlé de cent mille francs , je crois?... ))
— Le prince et Téternel , lui dit Monestan , vous récompensci^ont de ce martyre.
— Pourvu que ce soit en argent comptant î répondit Bombans.
Josette prit sur son [sein la tète de son pèr(;,
elle essuya la sueur de son visage, le couvrit de baisers , et déchira sa robe pour panser ses blessures.
— Ma fille, dit Favare a voix basse , rends-moi la reconnaissance de ISathaniel?. . . vois-tu, il pourrait ^arriver malheur —
Le Vénitien désespéré , cherchait quelqu'*autre victime plus faible , cjui put trahir le secret de la retraite du prince, que ces pauvres prisonniers ignoraient tous, excepté Trousse et Castriot. A Paspect des regards scrutateurs que lançaient les petits yeux verts de Tltalien , le vrcmblant médecin s"'était caché dessous la soutane du guerrovant Hilarion.
— Lli, c[u''est tlevenu le génie de la médecine^ rilluslre Trousse, demanda Miehel FAnge , l''at,-on pris ?...
— Certes, dit Enguerry, et ce fut au moment où il franchissait le pont-levis avec ce damne Albanais ([ui manqua de m'^abattre la tête pour la seconde fois.
— Mais je ne le vois pas, répondit le Vénitien , et par la carcasse du diable, notre digne patron, je crois que c''est le seul homme qui puisse nous découvrir ce que nous cherchons , car tous ces genf-là sont assez imbéciles pour mourir sans rien dire, ils sont frottés dlionnear ! , . . Monestan leva les yeux au ciel.
En entendant ces funestes paroles, le pauvre docteur
Trouvez bon, lecteurs, que cette lacune vous tienne lieu de ce que rapporte Phistoire. En effet^ bien que Faction de Trousse soit très naturelle , et même périodique chez les hommes et chez les femmes, la politesse française de nos jours veut
(lue Ton siippriiiio ces lueniis delails , doiil nos bons aïeux tiraient leurs plaisanteries. . . Quoiqu""!! en «oit , révcque fut forcé de se reculer, le beau Juif porta la main vers ses narines, autant en lit la femme du concierge, Kefalein et I\Ionestan ; alors le tremblant docteur accroupi , et la tête dans ses mains, fut le point central d*'un cercle de curieux.
— Ah le voilà! . . . s''écria Michel PAngc, et tous les yeux se tournèrent sur Trousse , qui répondit en balbutiant :
— Moi ! . . . non , moi ! . . .
Alors prévoyant le danger où se trouvaient le prince et sa fille si le docteur avait la question à subir, Castriot rampa du mieux qu''il put, tout garrotté qu''il était, et saississant Trousse par la nuque , il essaya de l'étrangler.
— A moi , au secours P. . . moi je meurs /. . . je. . .
Heureusement les soldats, sur un mot de Michel PAnge qui perdait tout à la mort de Trousse , arrivèrent dégager le docteur , et Tamenèrent avec Castriot devant Enguerry et Michel TAngc.
Vlors la plus grïiiidc J;erreur régna parmi les malheureux captifs, car il leur était démontré que, pourvu qu^n égratignàt Trousse, il trahirait le secret dont Castriot etledocteur paraissaient élie les seuls dépositaires. Oubliant leurs [infortunes personnelles, ces sujets fidèles ne pensaient qu''au prince et à la belle Clotilde : aussi tous les yeux se portèrent sur les deux martyrs, et le silence de Pattention régna dans tout le château. En effet les soldats avaient fini d''entasser le butin et de' le charger dans des chariots tout prêts à partir.
— Par grâce , messieurs les soldats , dit Trousse a ceux qui le conduisaient, ne m''approchez pas trop de cet Albanais , car il me tuerait , et rien que Taspeét de sa figure m''agace les nerfs, et voyez-vous la pensée. . .
— Tais-toi , lui cria Castriot.
— Du courage!. . . . s''écrièrent les captifs.
— Ça vous est bien facile a recommander, murmura le médecin, ce ne sont pas vos nerfs qui.... que...
— Mon ami, interrompit Michel PAnge, vou-
lez-vous me dire en quel endroit s'est refu{jié le prince ?
— Moi!...
— Oui toi. . .
— Moi je nVn sais rien.
— Bravo!... crièrent en chœur les prisonniers , vive Trousse ! . . .
— Oui , vive Trousse , et longtemps î . . . répéta le docteur avec un ton chagrin et en faisant une triste grimace.
Les encouragemens de cette foule de malheureux convainquirent Michel l'Ange et le Mécréant que Trousse savait la retraite de Jean II ; alors le Vénitien , connaissant le caractère du patient , no douta plus du succès.
— Hé bien Hippocrate de notre siècle , sVcria ritalien , choisissez parmi le chevalet, Peau, rhuile bouillante , ou le traquenard , ce qui fatiguera le moins vos nerfs.
— Moi, répondit Trousse avec effroi, je ne veux rien de tout cela
— Allons mon compère, dit Enguerry, dépc-
«lions-nous? ie soicil est levé. Le Mécréant fit sijjne à Nicol d''aller vite en besogne, ^impassible lieutenant couclia donc le tremblant docteur sur une grande planche, et, après Py avoir attaclié, il mit entre les jambes de Trousse d''autres planches qu'il serra par de grosses cordes ^ de manière à réunir les jamijes et les planches intermédiaires en un tout solide. Alors, le terrible Nicol prit des morceaux de bois taillés en forme de coins , et , armé d'un pieu en guise de maillet , il inséra un premier coin de bois entre les jambes du docteur, sans se soucier de ses cris, qui retentirent dans la vaste enceinte du château.
Pendant ce temps , on étendait Castriot sur un chevalet fait a la hâte , et quatre soldats employèrent toutes leurs forces à tordre les raiembres du courageux Albanais. Son visage serein montrait a Trousse Fexemple d''une résignation et d'aune fidélité que celui-ci ne cherchait guère à imiter.
— Je meurs!... je suis mort!... s'écria-t-il , quand on enfonça le second morceau de bois. En effet, les deux os de ses jambes craquèrent, et ce
bruit fit trembler le beau .Tuii" <>l les trois ministres, pour le sort du prince et de sa fille.
— Comment , répondit Michel TAnge avec un sourire amer, ne pouvez-vous pas vous guérir P. . . je vous donne une belle occasion pour prouver votre système !. . . employez-moi toute Ténergie de votre imagination pour reporter votre pensée sur d''autres objets et figurez-vous que vous ne souffrez pas?.... Puis se retournant vers Nicol, il ajouta : « Le docteur ne ressent rien , mettez encore un coin ?. . . »
— Grand Dieu, Ton m*'assassine!... moi... Trousse!... au secours !.. . M. le clievalier Noir accourez , n''importe par où , cela m"'est égal ! . . .
— Souffre et tais-toi! dit Castriot, tes cris ne diminuent pas ta douleur.
— Par ma vie, cela vous est facile à dire, vous cpii en endur^ bien moins que moi.
— En effet , reprit FAlbanais avec un sourire , je prouve votre système et suis tout-à-fait a Taise. Trousse se tut en voyant Fhorrible torture de Castriot dont les membres se disloquaient.
— Vvouez où est le prince, el >otrc tortura cessera , dit Nicol au docteur.
Cette consolante idée fit tourner à Trousse sa tête endolorie vers Michel l^Vnge, et il sembla consenlir à ce ([u''on lui demandait. Alors Pltalien ordonna d''arréter la question. L''cvèque voyant cela , s''écria pour encourager le docteur :
-•— Courage ! . . . je vous absous de vos péché s ! . . .
— Dieu vous mettra au nombre de ses saints ! , . . ajouta Mpnestan.
— Paime mieux être en vie que dans une niche de plâtre et au calendrier, répondit le docteur.
— Vous serez cité comme le modèle des sujets dévoués, dit Kéfalein.
— Tout cela ne me servira de rien quand je serai mort.
— Cest vrai!.... dit Michel l'Ange, avec un ton de conviction.
— Les Lusignans vous élèveront une statue, cria rintendant, et j'en surveillerai l'exécution.
— Je parlerai de vous dans rjiisloiro d»* la Cuisine Française, observa Taillevant , et le premier ragoût que j''invente je lui donne votre nom,
— Paimerais mieux le manger, réponilil le patient.
— Et la gioire ! dit le beau Juif.
— La gloire d\in mort ne vaut pas Tinfamie d''un vivant! répliqua Michel T Vngo avec un malin sourire; Tune est une ombre, l'autre est un corps.
— C'est vrai, dit le docteur, la vie est tout.
— Je te tuerai , si nous survivons à ton apostasie ! cria PAlbanais avec des yeux étincelans , malgré ses souffrances.
— Je vivrai toujours quelfjues momens de plus 1 . . .
En cet instant, on inséra un troisième coin, et Nicol frappa a coups redoublés pour décider le patient. Alors le docteur fit signe qu'il allait révéler Tendroit oii était le prince.
— Encore cinq minutes, dit le beau Juif, et tu meurs sans trahir ton roi ! —
— Mourir, répéta Trousse, beau 3uif, vous êtes jeune et vous ne savez encore pas tout ce
qu'on perd ; on ne connaît la vie qu''a Vuser
Me ferez-vous mourir si je ne dis rien ? demandat-il aux bourreaux avec inj^énuité.
— Certes! répondit Enguerry d\ui ton farouche. Le docteur resta dans une cruelle incertitude.
— Hélas ! s''écria Michel PAnge avec des yeux pétillans, quel dommage que personne ne soit revenu nous dire si Ton ne vit pas quand on est mort... Eh que ne perd-t-on pas a mourir?., tout ce qu''il y a de réel et de solide s''évanouit comme un songe! — les yeux ne voyent plus, on ne peut plus savourer la douceur d''un repas , satisfaire sa soif, marcher, sentir, entendre; enfin Ton devient cadavre, pâture des vers, et Thorreur de la nature; vide soi-même on augmente la masse du vide, on entre dans le néant, et Ton ne se souvient même pas de nous !... Au lieu quVm vivant!... tel infâme et malheureux qu'il soit, mange, boit, marche et assiste au grand
îipectacle du inonde; il en est un des leviers, il contribue à TeÉFet du tableau, il jouit de tout, il roule dans la vie avec bonheur, enfin, il existe... Il faut dire adieu à tout cela... Allons mon ami Trousse, faites votre paquet et quittez la vie, cela ne sera rien, il suffit d''un instant.
Eh disant cela, Michel PAnge tira son e'pée et la dirigea lentement vers le cœur du médecin.
— Un instant !... un instant... déliez moi!...
je vais vous conduire a Fendroit où est le prince !
Alors Nicol débarassa Trousse du douloureux
traquenard et un cri d*'horreur et d'indignation
partit du groupe des captifs.
Malheureux, s''écria le Juif au désespoir,
que ne puis-je te donner ma vie !... Eh songe donc que si tumeurs, tu vivras encore!... tes cendres se transformeront en une substance quelconcpie qui vivra , tu deviendras plante , oiseau: tu auras des sensations autres que les tiennes et plus agréables peut-être !...
— Peut-être, répéta Trousse, peut-être I... et il se dirigea vers l'autre cour accompagné par
L'Isa AtLITE. îï. 15
Michel PAnge triomphant, et par le Me'crëant et Nicol qui le soutenaient. Les Casin-Grandésiens restèrent immobiles de terreur et Castriot poussa un eflFroyablc gémissement. Un des soldats s''apercevant qu''il était près d'expirer, fut ému de son courage et détacha l'Albanais, cpi pleura de rage en songeant que sa bienfaitrice et son prince allaient être découverts.
En efiFet, le lâche docteur, toujours effrayé par la pointe scintillante des épées que Padroit Vénitien avait soin de lui présenter sans cesse, conduisit le joyeux Triumvirat vers le pont-levis. La, il dit d'une voix altérée : « Levez-le ? )j Et Nicol ayant exécuté ce fatal mouvement, on aperçut le vénérable Jean II et la belle Clotilde, assis dans un renfoncement du fossé et protégés par des pierres et des fascines qui formaient une espèce de nicheî
— Que la carcasse du diable me serve de voiture, s'éria Engueurry, si je les aurais jamais cherch es là ! ... .
Michel FAnge sautait de joie et frappait dans
ses mains, en criant : « Victoire!... victoire... )i et Ton tira le monarque et sa fille de leur retraite.
A ce moment Trousse ayant, horreur de sa trahison et ne pouvant soutenir le douloureux regard de Clotilde, s^écria : (c Je voudrais mourir ! . . . . »
— Qu'à cela ne tienne ! lui dit Enguerry , et il leva son ëpée.
— Grâce ! grâce î répliqua le docteur,
je ne pensais pas à ce que je disais !
Quand le prince et sa fille parurent dans les cours, suivis de Trousse-Judas et de la foule des brigands , un murmure d'indignation s'éleva parmi les Casin-Grandësiens. En arrivant près d'eux, les yeux de l'amoureuse Clotilde cherchèrent le bel Israélite et lorsqu'elle l'aperçut , un rayon de joie brilla au travers de ses larmes fbne rougeur charmante nuança son pâle visage et son regard sembla dire à Nephtaly : « Nous mourrom ensemble! » Jean II conservant au milieu de cette
infortune , et de cette bizarre assemblée, sa noble
et majestueuse attitude , ressemblait à Régulus arrivant à Carthage.
Aussitôt, les soldats firent monter tous les prisonniers dans des chariots. L''on mit Jean II , sa fille , les trois ministres , le Juif , Bombans e* Trousse dans la même voiture , et Michel FAnge eut soin que (^lotilde et Nephtaly fussent à côte Fun de Pautre .
.0 — Il faut Lien , dit-il , que les deux amans se fassent leurs adieux! ils n"'ont pas longtems à vivre !
— Que n''ai-je mon sabre pour punir ce calomniateur, s'écria Castriot.
Les trois ministres regardèrent avec étonnement la princesse et Nephtaly qui baissèrent leurs yeux où tout leur amour pouvait se lire : puis, sur Tordre du Mécréant , on abandonna le chateau. Les pauvres habitans lui dirent adieu de de Fœil c^ du geste ; bientôt ils perdirent de vue ses masses romantiques , et néanmoins ils regardèrent toujours en silence et dans Fespace , la direction de ce bel édifice
Le silence de la destruction envahit Casin-Grandcs ! . . . . Bientôt Raoul le chevrier arriva tout
haletant il entre sans obstacle dans les cours,
il regarde avec surprise le de'solant spectacle de cette destruction récente, qui n'a rien que de navrant : les ruines consacrées par le temps ont quelque chose de poétique, elles jettent dans Pâme un sentiment de mélancolie ; tandis que les ruine encore empreintes de carnage et pour ainsi dire palpitantes n*'ont rien de gracieux et font horreur!.. Raoul erre partout et n^en peut croire ses yeux : ce château naguère si plein, si vivant, est morne, rien ne Panime ; il est comme un sque lette. Le chevrier entend un léger bruit qui retentit dans les cours il approche, et ce qu'ail
voit semble compléter le tableau. C'était le vieux cheval de Bombans qui broutait une mousseg
Après avoir examiné ce spectacle, le jeune et beau pâtre enfourche le cheval quadragénaire, le force sur ses vieux ans a galopper ; et Raoul se dirige vers Aix, en accordant un soupire et une larme a la ruine de ce beau château et a celle de
la race des rois de Jérusalem... A une lieue d'^Aix, le chevrier rencontra un vieillard monté sur un ciieval fringant, et à la manière dont il le gouvernait et dont il portait ses armes, il était facile de reconnaître un guerrier blanchi sous le casque.
— Cest vous! s''écria le vieillard.
— Hélas ! répliqua Raoul, Casin-Grandes
est pris !
— Ciel! Fimprudeut ! quelle folie
continua le vieillard, courons, volons!
Tous deux s'^élancent vers la capitale de la Provence et ils disparurent cachés par le nuage de poussière qui s''éleva sous les pas de leurs chevaux •
XXTI