FIN CONTRE FIN
Pendant que Raoul pressait les flancs etiques du cheval de Fintendant , afin de pouvoir suivre le vieillard , le roi Jean II , et sa farouche escorte, s''avançaient en grande hâte vers la forteresse d'*Enguerry.
Lorsque le cortège parvint îi Pendroit de la colline des Amans, où le Juif rencontra Clotilde,
la princesse etNephtaly se le montrèrent en même temps par un regard empreint de toutes les suavités de la mélancolie. Ce coup-d''ceil plein d''une certaine grâce funéraire , semblait contenir toute rhistoire de leurs amours enchanteresses. Clotilde s''appuya bien légèrement sur Fépaule de son bien-aimé ; les boucles de leurs cheveux se mêlèrent; et, parqii les captifs, eux seuls, au moyen de ce tacite langage des âmes, cueillirent une fleur au milieu de ce vaste champ d''infortune. Et n''étaient-ils pas réunis?... Qu''importe que ce fût par le malheur?... ils se voyaient !.. . et, se voir est tout en amour ! . . ,
En ce moment , Trousse-Judas , horriblement fatigué par les cahots de la voiture qui renouvelaient les douleurs de ses jambes meurtries, rompit le silence en s''écriant : « Je souffre. »
- — Tu n'as c[ue ce que tu mérites , vil apostat, traître!,., répliqua Févéque; fuis d'ici? vas au bout du chariot , n'approche pas de ceux que tu
as livrés? la présence d'un Judas çst un
supplice ! , . , .
— Ne Tinjuriez pas, interrompit Jean il d''un ton calme, il a suivi le penchant de la nature en se conservant a nos dépens. Faut-il le blâmer d'avoir été homme avant d'être sujet? Nous n'avons pas tous la force d'être des héros?... peutêtre nous aurait-on toujours découvert? maître Trousse nous vous pardonnons!
— Moi, Monseigneur! — et Trousse confus se réfugia à l'extrémité du chariot.
— Messieurs, dit le monarque à voix basse, nous nous trouvons dans des circonstances graves !
— Très-graves , répéta nonchalamment Kéfalein , qui conservait l'insouciance de son caractère au milieu de ces événemens.
— Voilà ce que c'est que de n'avoir pas suivi mes conseils, s'écria l'évèque, ou plutôt si nous avions trente mille hommes
— Confions-nous à la Providence, interrompit Monestan en levant les yeux au ciel , la résignation est la première vertu du sage!
— Que peu! être devenu le chevalier Noir ,
murmura le prince , et comment se fait-il qu'il ait pu nous abandonner? Allons, soumettonsnous à la main qui nous frappe!.... Dieu le veut!....
— Dieu a donc voulu que Ton pillât tous nos trésors ? s''écria Bombans , et on les a tellement disperses, qu''il est impossible que le compte s'y retrouve jamais !
— Qu'importe! répondit le monarque.
Cette parole soulagea Bombans qui pensa que
ce pillage serait une éponge pour laver ses comptes de tout reproche.
— Ils auront brise la chaise de Me'lusine ! continua le prince.
— Et brùlë la tapisserie , ouvrage de la Sainte- Vierge! observa Monestan; c'était la plus précieuse relique de la chrétienneté.
— Et ils ont emporté toutes nos armes! ajouta Hilarion.
— Que de malheurs!.... s'écria Kéfalein en en voyant Michel l'Ange faire caracoler Vol-auvent autour du chariot.
— Ces malheurs, dit le beau Juil' à l''oreille de Clotilde, sont mon oavraf»e, j'en suis le seul coupable! mais peut-être pourrais -je les reparer?.....
— Et comment Neplitaly?....
— Hélas!... tenez?... voici mon seul espoir... et il montra à Clotilde un anneau d''argent trèsgrossier qu''il portail à son index gauche ; je jure, reprit-il, que si je puis échapper â ce nouveau malheur, je ne m''exposerai plus a de pareils dangers ! . . . Ah ! ma Clotilde , qu'ai-je fait ! . . .
— Qui parle en ce moment à notre fille? demanda le prince avec curiosité.
— Cest le Juif Nephtaly , répondit Bombans.
— Ciel!... s''écm Jean II, A combla de misère,
un Juif a nos côtés! et, il parle à notre
fille!....
— Et ils s''aiment , ajouta Michel l'Ange, qui passait.
A ce mot, le vieux monarque se tourna vers Tcndroit où il supposait Clotilde , et il dit avec
laccent de la plus profonde douleur : « Serait-il vrai ma fille? — »
La jeune vierge ne répondit rien, et Jeau II consterné baissa la tète sur sa poitrine ; mais Castriot cria sur-le-champ au Vénitien :
— Infâme et vil calomniateur, non content de la vie de nos rois, prétends-tu pouvoir noircir leur sublime caractère et la pureté de ma bienfaitrice que je suis en tous lieux? Ahî si j'avais
moh sabre!... Meurs Castriot, tu vois tes rois insultés et tu ne peux les venger, meurs! —
A ces paroles le prince parut se réveiller comme d''un songe , et la faible rougeur de sa figure annonça qu'il saisissait avec joie l'espérance que lui donnait l'idée du fidèle Albanais.
Les trois ministres attribuèrent le vif incarnat qui envahissait le charmant visage de Clotilde, a la honte que lui causait une telle accusation : la jeune fille se sépara insensiblement du bel Israélite qui était en proie a des torrens de voluptés en interprétant le silence de sa bien-aimée comme un nouvel aveu de son amour. Ils se jetèrent en-
core quelques fiirtifs regards pleins d''un feu celeste. Déjà la princesse voyait cette infortune comme la source de son bonheur : a Pauvre , orpheline, je pourrai répouser! » se disait-elle, et elle regardait Nephtaly avec un doux sourire.
— Tant que nous serons en route , observa Hilarion, nous avons encore Pespoir d''ètre délivrés par le chevalier Noir.
Michel PAnge qui entendit ces paroles en sentit toute la force ; il ordonna d*'aller encore plus vite, el bientôt Ton aperçut le faîte des murailles de la forteresse d''Engucrry. Josette fut la seule en c[ui cette vue n''excita pas le désespoir , car cette fille de la Provence avait Tàme tout occupée des plaisirs qu''ellc pourrait goûter avec son cher le Barbu! Qvi'ii faut d^énergie pour dompter la nature î....
Enfin, Fescorte franchit le fatal porche sur lequel il semljlait qu'ion eût écrit , comme sur celui
de Penfer : Entrez et laissez l'espérance!
Tous les coeurs se serrèrent lorsqu'on entendit relever le pont-levis ; et que les trésors, le prince
et sa fille furent clans la cour de la forteresse du Mécréant ; chacun se regarda tristement sans proférer une parole.
i— De quoi le prince pourra-t-il vivre? dit Taillevant, quel ragoût faire dans de petites cuisines comme celles-là ? Tout sera mauvais !
et il s^appuya sur Frilair qui imita le désespoir de son illustre elief.
Tous les prisonniers vulgaires furent entassés dans des caves , et Ton amena dans la salle basse du Mécréant, le prince, sa fille, les trois ministres, le beau Juif, Bombans, Trousse, Josette, Taillevant , Castriot , Marie et le reste de la cour. Le terrible Enguerry ne tarda pas a reparaître après avoir serré sa part du butin et quitté son armure pour reprendre la dalmatique, ornement des seigneurs de ce temps.
Le prince et Glotilde étaient seuls assis, et chacun se tenait respectueusement debout. Le Mécréant fut frappé de ce spectacle , et son orgueil en fut agréablement chatouillé : il s"*alla mettre dans son fauteuil rouge , dessous son dais de bois,
et il regarda ses prisonniers. Leurs diffëicntes ; ttitudes, la beauté touchante de Clotilde et du Juif, la majesté du prince, les poses de ses ministres, le jour somlirc cjui passait à peine par les vitraux de couleur, et la simplicité du lieu, rendaient cette scène digne du pinceau d''un peintre ; et, le 3Iécrëant , Michel PAnge , Nicol et la folle, composaient un groupe remarquable par les expressions de ces quatre pliysionomies diversement sauvages.
— Mon compère , dit Pltalicn â Enguerry, je crois qu'il serait assez urgent de nous défaire surle-champ du prince et de sa fille.
— Et pourquoi? répondit vivement Enguerry.
— Corbleu! parce qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent pas, et l'on s'est toujours bien trouvé de cet axiome politique.
— Oui!... répondit Enguerry avec un sourire
sardonique, mais je m'en trouverais fort mal
et je veux conserver la vie à mes prisonniers ; si Venise les veut, qu'elle me les paie! oii est votre or?... Croyez-vous, monbçlami, que j'irai me
mettre à votre discrétion en les faisant périr? Avez-vous affaire à un jeune étoiu'neau politique? Grâce à Jean-sans-Peur , mon maître , j''en sais long ! . . . •
— Ainsi, dit Michel FAnge stupéfait sans le faire paraître, je n'*aurais, à votre compte, travaillé que pour vous?
— Eh c'est vrai, mon féal!
— Ah ! mon compère ! . . . mon ami ! . . .
— Ton ami ! . . . raie cela de tes papiers ? il n'*y a d'*autre lien entre nous que Tintérét, et ce lien est rompu pour le quart~d''heure. Le Vénitien, semblable à un renard pris au piège, et honteux de s''étre laissé jouer et de n''avoir pas pris toutes ses précautions, sentit la force de la position d''Enguerry : il resta, sans mot dire, les yeux fixés sur la table, et réfiPéchit à la manière dont il sortirait de cette état critic|ue.
— J''entends bien , " continua le Mécréant, qu'aune fois le prince et sa fille morts , tu aurais pris le large! mais à d''autres!... et si tu fais mine de vouloir me jouer, je saurai te mettre à Pombre.
\ffectant alors uii^éger sourire qui seniblait couvrir de sombres desseins, ainsi que des fleurs cachent un précipice, le cauteleux Italien s'écria : » Allons , mon compère , nous sommes d^égale force ! . . . Je ne le croyais pas ! . . . »
— Tu conviens donc de ta félonie ?
— Que diable voulez-vous? ; c''était tout
naturel... A ma place vous en auriez peut-être fait autant!... Eh bien! maintenant nous jouerons à jeu découvert; et si pour le moment vous avez les as, c*'est 'a moi a les mettre de mon coté... ou plutôt, ajouta- t-il, en voyant les regards du Mécréant, je vais m^exécuter et réfléchir pour vous compter ces deux millions!... Par St. -Marc et Diavolo^ vous êtes grand politique, car vous avez vaincu Michel F Ange ! . . .
— Double coquin, tes louanges ne m''empécheront pas de prendre mes sûretés; et comme deux valent mieux qu''une, je commence par disposer de mes prisonniers de manière à les soustraire à tes ruses et à tes poisons ! . . .
Alors Enguerry, jetant un regard sur les (;ap-
L"'lSRAÉLlTE II. 16
tifs, s'écria : » Nicol!... que Ton avertisse le Barbu (Josette tressaillit) de venir chercher ce Juif qui a Taudace d''ètre mon rival. On lui donnera la question de Phuile bouillante , et s''il n''avoue pas oii sont ses trésors, qu''on le mette à la barigoule. »
Clotilde serra la main de Nephtaly, et après lui avoir lancé un dernier regard, elle s''évanouit et s"'appuya sur Castriot, en murmurant : » Adieu î . . »
Il existait une rivalité entre Nicol et le Barbu. Ce dernier, par des raisons que Ton ne tardera pas a connaître, se tenait à Fécart depuis que les habitans de Casin-Grandes étaient entrés. Chargé de tout le poids de la colère du Mécréant, qui le soupçonnait d'avoir de Phumanité, de le trahir, et d'entretenir des liaisons avec le château du roi de Chypre, car Michel FAnge n'avait par manqué de dire au Mécréant ce dont il avait été témoin, le Barbu, pressentant l'avenir et attiré par une foule de sentimens vers Casin-Grandes, flottait dans ses résolutions.
Quant à Nicol, il aspirait à être premier iieute-
naiit, et partant, il ne nianquiiit jamais de nuire à répoux de l'amoiireiisc Josette.
Enguerry aimait assez ces rivalités, et il avait soin de les entretenir, parce qu''elles tournaient à son avantage, en ce que ses soldats cherchaient à se surpasser les uns les autres, soit en courage, soit en fidélité, et qu''en les occupant entre eux, il obviait aux attentats dont il aurait pu être Tobjet, si parmi eux il se trouvait un homme entreprenant.
Aussi Nicol, en revenant , dit au Mécréant avec un air de mystère , que le Barbu paraissait avoir de la répugnance à se rendre a ses ordres : en effet , le premier lieutenant marchait à pas lents. Alors Enguerry donna Perdre à deux de ses soldats de se saisir du Juif. Ce dernier avant de quitter Glotilde lui déroba un baiser et lui dit a
voix basse : a espère! » et Enguerry Pen-
traîna.
Marie , comme mue par un instinct indéfinissable, dit au Juif, quand il passa près d'elle.
— Mon ami, que tu es jeune et beau , je suis
laide et sans utilité pour le monde ; tu vas souffrir beaucoup, je suis insensible au bien comme au mal ; qui empêche donc que Ton ne me prenne à ta place?
Le Juif sourit à Marie, et lui dit ce seul mot :
— ^intérêt!
La folle continua en pleurant : « On arrache un jeune chêne et on laisse végéter un viel orme !... Où est rintérêt ! —
Le Mécréant sortit avec Nephtaly.
Alors Clotilde, se réveillant comme d'un songe,
demanda au fidèle Albanais : « Il m''a parlé?
qu''a-t-il dit? le son de sa voix a retenti dans
mon âme, où sa bouche s'*est-elle posée?....
Castriot fut tellement étonné de ce langage qu'il ne répondit rien ; et la jeune fille, en voyant sortir risraélite, retomba dans une sombre léthargie. Ses yeux, après avoir erré, se fixèrent sur la porte par laquelle Nephtaly avait disparu ; elle pâlit comme la neige des Alpes , et resta immobile , froide, et semblable à la statue d'un tombeau.
En ce moment on entendit le Mécréant se
mettre en fureur et réprimander le Barbu , puis il rentra avec INicol en répétant : « Et s'iln''avouc rien, qu''il meure!....
— Castriot , je succombe ! . . . . et Clotildc tomba dans les bras tout disloqués de TAlbanais , <|ui , surmontant ses douleurs, la retint et chercha à la ranimer.
Marie, a Taspect de la chute de sa lille de lait, se mit à pleurer en disant : » Les deux êtres quej''ai nourris auront une fin malheureuse'..... mon lait est mortel!.... » et elle se frappa le sein et la poitrine.
— Qu''a donc ma fille? demanda le prince
avec une inquiétude extrême.
— C'est le froid de cette salle qui Taura saisie, répondit l"" Albanais.
— GrandDieu! nous avez-vous abandonnés?.... s'écria Monestan qui s^'igenouilla et se mit en prières.
L'évêcpie regardait les armures suspendues dans la salle, il les convoitait de Toeil et cherchait les moyens de s''cn emparer pour mourir les armes a
la main. Quand a Këfalein il contemplait son prince avec douleur, sans pouvoir assembler d'autre idée ; Trousse était accroupi dans un coin ; et Josette pensait à le Barbu.
En ce moment le Mécréant, s'*apercevant que Michel FAngc s''approchait insensiblement de Pendroit où se tenait le prince et sa fille, s'*écria :
— Nicol, mon ami, conduisez le roi Jeanllet la belle Clotilde dans le cachot dont voici la clef. . . . et ayez soin de me la rapporter !
Il échappa nn mouvement de dépit k Tltalien , tandis qu\m autre mouvement causé par la douleur, agita le groupe des captifs. Enguerry se tournant vers Jean II , ajouta avec un sourire ironique :
Ce n''est pas par cruauté , monseigneur , nous connaissons les égards que Ton doit aux rois! — ce c|uej''en fais c''est pour votre sûreté personnelle, car voici, dit-il en montrant Michel PAnge , un diable envoyé par Fenfer ou Venise c''est tout un, fjui serait capable de vous dépécher pour l'autre monde avant que Ton eût regardé par oii et com-
ment! d''aiUeurs vous réflécliiiez plus à Taise
avec votre fille s"*!! ne serait pas très-convenable de me prendre pour gendre; si cela était, morbleu! vous seriez maître de la Chypre avant un mois.
A ces derniers mots, révèque tressaillit.
Jean II, sans rien répondre, embrassa ses trois ministres; serra la main du fidèle Castriot; dit adieu à ses sujets, pleurant de rage; et quand ce fut à Bombans , il ajouta ; u Je vous donne ce que vous avez pris ! . . . »
Trousse s''écria: Et moi !...
Cette scène touchante ne fut pas de longue durée, car Nicol attendait; le prince recommanda à ses ministres de récompenser ses serviteurs fidèles s''ils rentraient jamais en Chypre, puis versant une larme et leur disant adieu pour la dernière fois, il s''appuya sur le bras de Clotilde, et le père et la fille se soutenant Fun Fautre suivirent en silence le farouche Nicol.
— D''honneur, bon homme, vous êtes pathétique, dit le Vénitien a Jean II, je n''avais qu^me larme t\ répandre el la voici dans mon oeiK
Le monarque disparut et la salle sembla Yicle!..
Le lieutenant les conduisit à un horrible cachot situé sous les fossés de la forteresse : le jour n''y pénétrait pas, Tair en était fétide. Nicol fit grorider les serrures rouillées et referma la porte par-dessus Jean II et Clotilde.
Le vieillard se dépouillant aussitôt de sa dalmaltique, voulut en envelopper sa fille chérie fju''il entendait soupirer.
— Mon père, je vous remercie.
— Clotilde, je Tordonne.
— Mon père, je suis jeune et puis supporter le froid mieux que vous.
— Ma fille, ma carrière est finie, je puis mourir!... mais vous!... vous devez vous conserver!...
— 0 mon père aimé !... je serais au milieu des recherches du luxe et de la grandeur, que rien ne m'^empêcherait de mourir ! . . . mon arrêt est porté ! . . . je sens mon àme se glacer,
— Oue voulez-vous dire ?. . .
— Ce n''c&t pas mon secret, je n"'en puis dis-
poser !... et elle ajouta bien bas : « U incurL en ce moment, cl sa pensée dernière m''environne !.. Ah ! Nephtaly je reçois ton àme si elle vient errer à mes côtés !... » Elle se mit à pleurer.
Le vieillard s''appuya contre les murs humides de sa prison, il attira Clotildc sur son sein, et, Tenveloppant de su dalmatique, il se mit à réfléchir profondément sur les étranjjes paroles qui étaient échappées à sa fille et sur les larmes qu^il lui entendait répandre.
Pendant ce temps, le Barbu avait conduit le bel Israélite vers Fendroit oii se faisaient les exécutions du Mécréant; c'*e.st-à-dire, en face de la poterne, le seul endroit faible de la forteresse.
Là, tous les instrumens des divers supplices se trouvaient toujours disposés et Ton n''eut qu''à allumer du feu sous une vaste cuve remplie d^huile.
• Le Barbu et Tlsraélite étaient à côté Pun de Tautre et assez éloignés du groupe des soldats qui s'approchèrent pour contempler cet horrible spectacle. Quand Phuilc commença k bouil-
lonner, le Juif faisant un signe au lieutenant, lui dit à voix basse : « Est-ce que Jean Stoub serait a?;sez lâche pour tuer son bienfaiteur ?.., »
En s''entendant appeler par son nom, Jean Stoub eut un léger frisson et parcourut le Juif d''un air investigateur : « jyoxi me connais-tu et qu''as-tu fait pour moi ?... n
Alors Nephtaly présenta a Jean Sloub Panneau d'argent (]u''il avait à la main en lui disant: a Regarde. ... »
— Grand Dieu ! s''écria Jean Stoub, que vaisjc devenir ?. . . que faire ?. . .
— il faiii: me sauver cela seul peut t''obtenir ta grâce auprès du roi de Chypre.
— Ah ! répliqua le lieutenant, je vous jure que ce fut la misère qui me conduisit ace repaire; j''ignorai long-temps cpie le prince était a Casin- Grandes; et quand je Fappris, la honte m''a empêché d'y aller; elle était bien forte puisque je
n'ai pas été embrasser ma pauvre mère qui me croit mort et queje vi^-ns devoir entrer!... Aussi,
quand Fambrassade arriva ces jours passés j'eus
de cruels remords... et, ce fut moi cjui donnai avis des desseins du Vénitien !... Il paraît que le pâtre a réussi a sauver le prince et; sa fille !. . .
— Oui, dit Nephtaly. L''huile jetait de gros bouillons, et les soldats criaient à le Barbu de ne pas retarder leurs plaisirs. Alors le lieutenant s''écria : « Dussé-je périr, il ne sera pas dit que j'aurai arraché la vie à celui qui me Ta sauvée ! »
— Allons vous autres, ajouta-t-il tout haut en s''adressant aux spectateurs, retournez a vos postes ; qui vous a donné Tordre de les quitter?.
Les soldats se retirèrent en murmurant.
— Vous en irez-vous ? répéta le lientenanl.
Quand ils furent à leur poste, Jean Stoub ouvrant précipitamment la poterne et abaissant le petit pont-levis qui s''y trouvait, poussa le Juif en dehors en lui disant : Rompez les chaînes et sauvez-nous î... ))
En un instant, Nephtaly fut k cent pas de la forteresse; les sentinelles sonnèrent le cor d^ilarme; et le Barbu, songeant aux suites de cette affaire, se disposait a suivre le bel Israélite ,
quand Nlcol, qui dans ce moment venait dHncarcërer le monarque et paraissait dans les cours, s''éianca, comme un aigle, sur son rival. Jean Sloub, malgré les coups de clef dont Mcol Tassaillait, triomphait déjà de son ennemi, lorsque les soldats attirés par la dispute arrivèrent, et Ton s''empara de Pinfortuné Jean Stoub!... Mais le Juif était hors de danger et s'*enfuyait à travers la campagne comme une gazelle poursuivie.
— Traître ! s*'écria Nicol, tu mourras î . . .
— Au moiïis j''aurai payé ma dette, dit Stoub, et un peu plus tôt ou un peu plus tard, il faut toujours mourir ! . . .
— Raisonne , ton affaire est claire et me voiFà pour sur premier lieutenant'.... L''ou s'avança vers la salle d''Enguerry