‹ L'israéliteChapitre 7 sur 9 · II. DEVAIT £VR£ PENDU. — RETOUR D'UN CAPTIF · texte numérisé non relu

II. DEVAIT £VR£ PENDU. — RETOUR D'UN CAPTIF

Aussitôt que Michel PAnge eut barricadé la porte principale des prisons, il fut, comme on doit le penser, au comble do la joie en songeant que rien ne Fempèchait plus d''accompiir sa mission et qu''il n''était point obligé de partager avec un complice, le prix du sang qu''il brûlait de répandre. En entendant les coups réitérés cpie

Ca*triot donnait à la porte, il jugea qu'ail n'*y avait pas un instant à perdre.

Il se mit donc à parcourir les sombres profondeurs des souterrains, en cherchant le cachot où se trouvaient le prince et sa fille. Il remua le trousseau de clefs, et s''assura que les diverses cellules de pierre avaient chacune la leur; alors il se rapprocha de la porte principale pour examiner les clefs à la faveur du faible jour qui se glissait par les fentes, et bientôt il s''aperçut qu''elles étaient soigneusement numérotées; ce dont il rendit grâce au diable ! . . .

11 revint dans le corridor humide en écoutant à la porte de chaque caveau, se doutant bien que le prince et sa fille trahiraient leur présence par quelques paroles ou quelques soupirs, et il marcha légèrement en comptant les cachots et en maudissant le bruit épouvantable que faisait Castriot qui tâchait toujours d''enfoncer IVntrée de la cave.

Jean II et Clotilde, assis sur un banc de pierre glacé, le seul siège qui fût dans leur horrible de-

meure, prêtaient une oreille altentivcau bruit des armes qui retentissaient sourdement dans la noire enceinte de cette tombe anticipée; et, sur ce bruit léger, le prince concevait un reste d''espoir, auquel sa tendre fille était bien indifférente : Timage du bel Israélite mourant dans les tourmens Toccupait toute entière et sa pose était celle de la stupeur.

Au cri de: u Mont joie Saint-Denis! » qui parvint à Toreille exercée du prince il «"'écria :

— Ma fille... nous sommes sauvés!... nous entendons les cris de guerre ou plutôt les cris de triomphe du chevalier Noir*

Clotilde soupira, et répondit avec un accent de dépit : — Nous lui devrons donc trois fois la vie!.

— Ecoutons, ma bien-aimée ? Ton brise les portes de ce souterrain ! . . .

. Entendant ces mots, Michel l'Ange s'écria :

— Ah! ils sont ici!... Victoire, victoire, ils se sont trahis eux-mêmes!... Grand merci, Lucifer.^*.

— L'on nous cherche, continua le prince, qui distinguait le bruit des pas légers de l'Italien^ et

il s''empressa de frapper sur la porte en criant de toutes ses forces: Cest ici, Castriot, Castriot! .

— Oui, oui, Castriot!... attends-le?... répéta ironiquement Pltalien, en introduisant diverses clefs dans la serrure. Par »St.-Marc, je n^en trouverai pas la clef! Oh! Notre-Dame-de-Lorette, je vous promets un ex-voto d''argent si je rencontre cette maudite clef! Que le tonnerre m''écrasse ! . . . .

aide-moi donc Satan, car je fais le mal! ô

mille diables ! —

— Ma fille; ! . . . dst tout bas le monarque, surpris de ces paroles, quels sont les accens que nous entendons ?

— Mon père, est-ce que j''entends quelque chose?.... répondit-elle naïvement.

— Pour le coup ! je tiens les deux millions de la sérénissime république, Sainte-Vierge vous aurez un ex-voto d'argent!.... s''écria le Vénitien, au comble de la joie , et il fit gronder la serrure rouillée du cachot.

A ces paroles , le monarque reconnut Michel FAngc , et d''un seul jet de pensée , il devina le

sort qui rattcndait. Aiussitot, le vieillard saisissant Clotilde, la coucha par terre entre le banc de pierre et la muraille, en lui recommandant le plus profond silence ; et le généreux prince s''en remit, pour lui-même, à la Providence c|u''il invoqua.

Soudain la porte s'^ouvre, et Michel TAnge , tenant d'une main son cpée et de Fautre prenant son poignard , barra le passage par son corps en s''écriant :

— A mort les amis ! dites toutefois votre confiteor^ car je ne veux pas avoir à me reprocher la damnation de vos âmes ! j''ai l'absolution du reste. Allons dépêchons?

Le rusé Vénitien comptait que le monarque et sa fille, entendant ouvrir la porte, se seraient précipités sur son épée, mais les deux prisonniers gardèrent le plus grand silence. Si le moindre jour eût pénétré dans le cachot, Jean II et sa fille auraient déjà subi leur sort ; et , ee fut Phorreur même de cette prison qui les servit ; car, Fltalicn ïî''y voyant pas , craignit , s''il abandonnait son

poste, de laisser enfuir ses \ictimes , et il se contenta de sonder le cachot en avançant son ëpée de tous côtés, pour chercher dans quel endroit était le prince.

Cette investigation dura quelques minutes , et le suppôt du diable , entendant les violens coups de hache qui faisaient voler la porte en éclats , ferma celle du cachot; et , réfléchissant que ses victimes étaient sans armes , il s''élança dans Tintérieur en présentant son épée. Jean II , habitué par sa cécité à juger de Papproche des corps, soit par Pair qu''il chassent, soit par le plus ou moins de bruit, avait Pavantage dans cette lutte; et, telle impétuosité, tellë^ lenteur que Tadroit Italien mit a cette poursuite), le prince , soit hasard , soit adresse, se trouvait toujours éloigné de la pointe fatale. Quant à la belle Clotilde , protégée par le banc de pierre que Michel FAnge prenait pour le ïnur, elle ne courait aucun danger.

Lassé de cette lutte et impatienté, le Vénitien lurieux s''écria :

-^ Ah ra , me piencz-vou5 pour un cheval de

manège ? Ayez de la complaisance , mon

prince? Ne voyez-vous pas que tôt ou tard

vous devez succomber? Prêtez -vous -y de

bonne grâce, je vous égorgerai le plus doucement,

le plus honorablemeat qu*'il me sera possible ?

et quant à la princesse ? — qu"'elle se rassure, je

lui réserve une jolie mort ce sera un trépas de

sybarite ; une fois en ma vie , je veux être galant, et elle ne s''aperc6vra pas de sa mort, car elle s'évanouira de plaisir!

En achevant ces paroles, l'Italien, furieux de cette résistance inattendue, leva son épée et frappa de tous côtés avec tant de précipitation , que le prince fatigué d'une si longue lutte, résolut de la terminer. Jean II s'élança sur son perfide assassin et, rassemblant tout ce que Tàge lui laissait de force, il saisit Michel l'Ange, et le serrant contre la muraille, il s'écria : — Clotilde, ma fille! sauvez-vous, vous en avez le temps ? 0

La jeune fille rampa de son mieux, ouvrit la porte, et se jeta dans le souterrain en appelant au secoursde toutes les forces de sa douce voix, qu'elle

tâchait en vain de rendre éclatante car les

faibles sons se perdirent sous les voûtes de pierre qui retentissaient a peine.

Le prince, ne pouvant pas soutenir long-temps Tcnergie que lui avaient inspirés le danger de sa fille chérie et le désir de la sauver, fut bientôt terrassé par Michel PAnge, et .ce dernier, levant son épée, Tcnfonca dans le corps du prince abattu, en s''écriant : « Et d''un!.... »

11 courut le poignard levé sur Clotilde , qui , semblable a un mouton parcourant Palpai toir, errait toute échevcléc dans le souterrain —

A ce moment, la porte fut brisée, et Jean Stoub, Castriot, ])ombans et le chevalier Noir, se précipitèrent avec des flambeaux qui jetèrent une clarté soudaine dans ces horribles lieux. L''on aperçut la jeune fille prête à être atteinte du poignard de

Michel PAnge au désespoir! Mais dans le loin-

tain^verneux de ce souterrain coloré d^me lueui' rougeàtrc, l'on entrevitindistinctementune grande ombre se mouvoir, et courir sur Pltalien avec la j-apiditc d\m spectre vengeur.... Celait Jean II,

qui, muni de IVpeedu Vénitien, volait au i>ecours de sa fille. L''arme avait glisse sur lui bouton de sa dalmatiquc.

Aussitôt, en un clin d'*œil, Jean Stoul) et Borabans s'emparèrent de JJÏichel TAnge ; et plus rapide qu''eux, Castriot, saisissant sa bienfaitrice dans ses bras disloques, Tavait transportée à rentrée du souterrain.

— Sauvez mon père 1... mon père î... s''écriat-elle : et cependant, ses regards inquiets cherchaient, parmi la foule répandue dans la cour, son cher Nephtaly : un torrent de pleurs s"'cchappa de ses beaux yeux, quand, après avoir parcouru la multitude, elle ne le vit pas, car le coup-d''oeil d^me amante est rapidement scrutateur ! . . .

BienlQt, Jean II, ne tarda pas à paraître suivi du chevalier INoir, et de Bombans et Jean Stouh qui conte naiqjît Pltalien perfide. Le monarque se se trouva dans les bras de sa fille chérie qui l'embrassa avec transport en laissant tomber une larmùla i i r 1;\ jo i: du monarque; les mi

nistres, le vieillard étranger, le comte de Foix et les principaux seigneurs attendris vinrent se joindre a ce groupe.

Je voudrais pouvoir dépeindre le cri de joie qui 8''éleva dans ce moment; tous les soldats, les chevaliers, les brigands convertis et les Casin- Grandësiens formèrent, autour de la porte des prisons, un demi-cercle curieux et immobile. Monestan et Castriot ne se lassaient pas de voir leurs maîtres chéris qu''ils crurent à jamais perdus.

Après ce premier moment de joie, le chevalier Noir prit la main de sa fiancée, le comte de Foix prêta le secours de son bras au monarque, et Ton s''acheminu^ vers la salle basse du Mécréant que deux soldats nettoyèrent a la hâte. Ce fut devant cette assemblée imposante que Ton amena Michel TAnge ; Il fut condamné tout d''une voix à être pendu.

— Kepentez-vous au moins ? luj dit Monestan.

— J''ai Pabsolution, répondit-il en souriant; je savais bien, continua-t-il, que je finirais en Pair, mais je ne croyais pas que cela vint sitôt!.*.

Âii reste, bonsoir la compagnie!... à demain... nous nous reverrons ! . . .

On le conduisit a la potence kdù il monta gaîment, et lorsque son col fut inséré dans la dernière cravate qu'il devait porter , il rassembla ses forces pour sourire encore aux a&sistans, et il sVcria :

— L''on m'avait bien prédit que je finirais par devenir évéque.

— Que veux-tu dire ? reprit Jean Stoub.

— Eh bien ! ne voyez-vous pas que je donne la bénédiction avec mes pieds!... En disant cela, Michel l'Ange agita sa jambe droite en faisant le mouvement d'un prêtre cjui bénit une assemblée et ce geste ironique fut son dernier. Toutefois il répéta faiblement encore : « J''ai l'absolution !.. » et il expira en riant.

Tel fut la fin d'un homme à cjui la nature prodigua les qualités les plus brillantes et qui se serait distingué s'il nflp avait pas tournées vers le mal!

Revenons à la salle basse du Mécréant ? Je vais

tâcher tle raconter le plus succinctement possible tous les évencmens qui se passèrent alors.

Clotilde, toujours triste et les yeux pleins de larmes, n''apercevait point les caresses respecluciWcs et la contenance suppliante du chevalier Noir ^jui, gardant entre ses mains tremblantes la main de Clotilde, s''étonnait de ce que la princesse pensive ne la lui eût pas retirée.

Cependant, il lui était impossible de ne pas lire sur le visage de la fille jeune que ses attentions dédaignées indiquaient qu'acné était en proie à un sentiment profond. . . et dii reste, avait-il pu oublier son rival du tournoi ! . . .

Se tournant alors vers le roi de Chypre, il dit:

— Monseigneur, je me reproche bien vivement le retard que j'*ai mis à venir assiéger cette forteresse; ce délai causa votre infortune, et le pillage de vos trésors... mais ^espère que nous allons les retrouver... cependant j'ose a peine réclamer votre promesse. SV

— Mon fils, répondit le monarque en plaçant la main du chevalier Noir sur son cœur, je ne l'ai

point oubliée el demain ia chapollf de ( iasin- Grandes entendra vos sermcns ! —

Clotilde tressaillit, et plusieurs larmes roulèrent, malgré elle, sur ses joues pâlies... Le chevalier Noir lui saisit la main et lui dit a voix basse: a Je fais donc votre malheur!... » et, pour toute réponse, lu jcufie vierge n''en pleura que davantage.

Jean II fut le seul qui ne put voir cette scène muette qui surprit tous les spectateurs.

Au milieu de cette assemblée; le vieillard inconnu jouissait d''un indicible plaisir, il regardait les murs du château, les parois de la salle, les meubles, le plancher avec Pair dVm banni, qui, rentrant dans sa patrie après de longues années, examine le moindre hameau et respire Pair des routes avec une jouissance dont on n''a pas d'idée.

Le chevalier Noir, ne sachant quelle contenance tenir et plein de tristesse, s'avança vers ce vieillard sur lequel l'attention se fixa, et, lui prenant la main avec une visible émotion, il lui dit d'une voix altérée :

— Comte Enguerry , il n''est pas en mon pouvoir de vous rendre vos domaines florissans... votre perfide lieutenant les a ravagés ! mais, vous y ferez bientôt refleurir le bonheur et Fabondance, et, comme Tétat dans lequel vous les trouvez, ne vous permettra pas d''en percevoir les revenus de quelque temps, j'^espère que vous vous souviendrez que vous avez des amis!...

— Hé quoi, prince!...

— » Chut!... sVcria vivement le Chevalier Noir en posant un doigt sur sa visière à Pendroit de la bouche.

— Hé quoi, chevalier^ reprit habilement le véritable comte Enguerry, fàut-il que je vous doive la liberté, ma rançon, mes biens, et que je me revoie dans le château de mes pères, sans pouvoir m'acquitter ! . . . et quand je le voudrais le puis-je jamais? Chevalier , ajouta- t-il d'un air pénétré: je suis votre féal!... oserais-je dire votre ami!...

Le chevalier Noir lui ouvrit ses bras, et le vieux Enguerry 5''y précipita.

'— Allez, je suis payé!... dit ïo chevalier INoir, car rien ne vaut un atni véritable!... Et il regaidaClo tilde.

Le plus grand étonnement régna dans rassemblée, et ciiacun s''empressa de féliciter le comte Enguerry d''étre revenu de sa captivité, et il n^y eut pas un chevalier qui ne lui offrit sa bourse et son amitié.

— Sire, dit lé comte Enguerry en s''avançant vêts le roi de Chypre, la journée est assez avancée, et j'espère que vous me ferez Thonneur de rèéter au moins jusqu''à ce soir dans mon château; votre présence, celle de votre fille et de ces nobles seigneurs le purifiera , et rendra mon installation plus mémorable.

Jean II était beaucoup trop fatigué pour refuser, et le comte Enguerry fut au comble de la joie.

Le comte sortit, et maître Taillevant, saisissant roccasion de faire briller son art, mit son escadron culinaire en bataille; il offrit au comte son digne élève, Frilair, comme capable de remplir l'Israélite. II. 19

la place de cuisinier en chef; Frilair fut promu sur-le-champ.

Aide de Bombans, de Jean Stoub et de Taillevant, le comte Enguerry choisit, parmi les brigands convertis, les Casin-Grandésiens et les paysans, des gens qui devinrent des serviteurs fidèles.

Aussitôt, Bombans tout le premier se mit à la tête de l'organisation du château, et imprima son infatigable activité a toute cette troupe dévouée.

Le chevalier Noir, Jean Stoub, le comte Enguerry, le comte de Foix, Tévéque et Casti-iot, parvinrent à découvrir Pendroit où le faux Enguerry cachait ses trésors : ceux du roi de Chypre furei\t restitués, et Bombans , sur le commandement de Monestan, les chargea sur les^émes chariots qui les avaient apportés, et s''en retourna suivi des Casin-Grandésiens et de tous les Cypriotes , travailler à la restauration de Casin -Grandes , pour que le roi Jean II le retrouvât dans son primitif éclat.

Le chevalier Noir autorisa Hercule Bombans à

emmener quelques uns de ses soldais , pour que cette opération fut faite avec la promptitude d\Hie féerie ; puis il chargea son écuyer, jeune homme leste, brillant •) beau , bien fait, d'^aller veiller et présider à tout.

Au milieu de ce mouvement, Clotilde, toujours

triste et navrée, ne cessait de penser a son bicn-

aimé, et elle regardait Pendroit oîi il s'hélait placé

dans cette salle avant d'aller au supplice. Josette

se tenait à côté* de sa maîtresse, et Marie, revenue

^à la raison , après avoir impatiente son fils en le

' suivant partout comme son ombre, s'était, sur sa

prière, résignée a rejoindre Clotilde, dont elle ne

- concevait point la douleur.

Castriot, gravement affligé de Tétat de sa bienftiitrice , tenait le tronçon de son sabre , et marchait en long et en large devant la princesse , comme un soldat en faction.

Jean II s'entretenait avec le comte de Foix , le connétable et les principaux seigneurs.

Cependant le château reprit un air de grandeu et de décence , par les soins et les efforts d^une

troupe de Talets, que Jean Stoub, ïaillevant et Frilair fesaient mouvoir et dirigeaient avec une liaLlleté sans pareille.

Bientôt une taLle fut dressée dans la cour, et un repas, tout aussi splendide que le permettaient les circonstances, fut servi au roi de Chypre, ix sa cour et aux chevaliers.

L'on distribua, aux soldats et à la foule, les provisions accumulées par le Mécréant, et la pelouse, qui se trouvait devant le château, fut animée par le gai spectacie de cette multitude, riant, buvant, et se livrant à la joie la plus démonstrative, en riionneur du mariage du chevalier Noir , de la délivrance du roi Jean II , et du retour du comte Engucrry. * /-"

Ce dernier observa pendant le repas, que Bombans et ses gens ne seraient pas arrivés assez tôt pour préparer les appartemens de Casin-Grandes, et il obtint que le roi de Chypre , sa cour , les chevaliers et les troupes resteraient jusqu''au lendemain soir.

Je passe sous silence le détail inutile de cette

journée , penrlant laquelle Clolilde fut loujours muette, pensive, triste, au milieu des témoignages de joie que cliacun donnait.

Le chevalier Noir éprouva même plusieurs fois la brusquerie de sa fiancée : la douceur inaltérable de riieureux caractère de Clotilde s'affaiblissait , son charmant visage prenait une funeste expression , et son père ne fut pas le dernier à remarquer le changement de ses manières, de sa voix, et de ses paroles. »

Lorsque Josette lui présenta son époux , sou cher le Barbu , elle lui dit , avec Paccent le plus touchant :

— Vous êtes heureuse, Josette î...»

Enfin le soir du départ arriva ; le comte Enguerry, jaloux d''assister à Tunion du chevalier Noir son libérateur , confia le soin de son château à son écuyer , et Ton se mit en route pour Casin- Grandes, sur Pavis que le bel écuyer du chevalier Noir vint donner , que ce château était préparé pour recevoir Jean IL

Ce départ eut quelque chose d'^imposant et de

triomphal : la route, garnie dans toute sa longueur cUune haie de paysans accourus «u bruit de ces événemens, avait Pair d'une prairie émaiUée , oii Ton aurait frayé un sentier.

Ce speclacle était trop rare pour que les habitans ne vinssent pas en jouir, et remercier le chevalier Noir d'avoir délivré la contrée de son cruel fléau.

Ces bons Provençaux » ces fidèles sujets , tenaient tous des torches, ce qui répandit une lueur insolite, qui rendait le chemin comme enflammé.

S'avançant au milieu de ce torrent de lumière, es deux mille soldats précédaient la cour du roi de Chypre , a la lete de laquelle le bon connétable , entouré de ses trente chevaux , se faisait remarquer par les caracoles que son cher Vol-au-^ vent décrivait avec une rare aisance.

Au milieu du groupe des seigneurs, on admirait

a pâle figure de Clotilde montée sur un cheval

uperbe et fier de la porter, le chevalier Noir en

tenait les rênes avec une attention amoureuse ;

liassant négligemment flotter les guides de son

coursier, qui bondissait sous lui, il semblait Pabandonner pour veiller au fougueux animal qui portait la princesse. Ces soins empreints d''amour ses yeux brillans à travers sa visière serrée , son easque, ses belles plumes noires penchées, l'air de majesté qui régnait dans son ensemble , cette abnégation, et cette manière tendre de courber avec dignité tous ses sentimens devant le sceptre de la beauté , enfin la lumière inusitée que faisait resplendir ses armes bronzées , lui attirait tous les regards, et la vue se reposait agréablement sur ce spectacle qui renfermait toutes les harmonies, toutes les joies et les espérances de la vie : deux amans que Ton allait unir ! . . . . ^

Clotilde levait de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel, elle les laissait tomber rarement sur le pauvre chevalier , et a chaque instant elle regardait avec inquiétude, avec effroi même, le concours du peuple qui affluait, et ses yeux perçans y cherchaient un être qui ne se présenta point. A la colline des Amans, Clotilde dévora les larmes qui vinrent inonder ses yeux, et contemplant la place

oii elle rencontra le beau Juif, sa tristesse en re-. doubla.

Le monarque suivait sa fille; le comte de Foix, Monestan et les principaux seigneurs Tentouraient. La foule , après avoir vu Clotilde et le chevalier Noir, contemplait encore avec plaisir le prince et son ministre, dont la bienfaisance était connue.

Quand à Tévéque , il courait de rang en rang , et jouissait du spectacle admirable , pour lui, de deux à trois mille hommes en ordre de bataille.

— Quand en verrai-je trente mille!.... disait-il à Kéfalein, qui hochait la tête et plissait ses deux lèvres en manière d''approbation.

Les cent cinquante chevaliers commandés par le comte Enguerry, fermaient le cortège, qui suivait une foule immense , aux acclamations de laquelle Ton entra dans Casin-Grandes illuminé.

— FEERIE. -^

ï^e chevalier Noir aida Clotilde à descendre de cheval, et toute la cour se rendit au salon rouge qui, à quelque chose près, était tout aussi brillant qu'auparavant. En traversant Casin-Grandes, chacun fut surpris de le retrouver absolument semblable, tout y avait repris sa place comme s'il n'y avait jamais eu de pillage.

LW doit se figurer la joie du bon prince, en rentrant dans son palais ; il n''avait de'sormais plus rien a craindre de personne, et tout a espérer de la force et du pouvoir que paraissait avoir Pinconnu qui se présentait pour épouser Clotilde. . .

Quoique la nuit fût fort avancée, le roi Jean II, en entrant dans le salon , fut s''asseoir sur son trône ; les ministres l'entourèrent, et le vaste salon , magnifiquement éclairé, put à peine suffire à contenir les chevaliers et les principaux seigneurs.

Castriot et Jean Stoub , à la tète de cent cinquante hommes qui, par Tenrôlement des brigands convertis, composaient la garde du prince , remplissaient la salle d'armes et les escaliers , et jamais le château n'avait eu autant de grandeur et n'avait donné l'idée de la puissance royale comme en cet instant.

Le chevalier Noir assis à côté du tronc regardait tristement Clotilde; le profond chagrin empreint sur la figure de la jeune fille , et la douleur que

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