I. — ORIGINES, HISTOIRE
Identité des noms : Ttirs (ou Touisha)^ Tursènos, Turrhènos^ Torrhèbios] Tarchon, Tarchnaf[Tarqumius)^ Turscum,Tuscîis^ Etruscus. — Rasena, peut-être [Ta) Rasena, {Tu) Rasena.
— Origine oiientale, pélasgique ou lydienne, des Tyrsènes.
— Les Tyrsènes, chassés de l'Archipel et de la Grèce par l'invasion hellénique, vers le X* siècle avant notre ère, occupent rOmbrie maritime et la Toscane, atteignent le Pô, d'une part, et, de l'autre, franchissent le bas Tibre. — Au VIII* siècle, établis au pied de l'Aventin, ils soutiennent Romulus contre les Sabins du Quirinal, — Au VI*, ils régnent à Rome et font l'éducation matérielle et extérieure du peuple romain; mais le fonds latin et sabin persiste et s'accentue. — Au V% bien que Rome leur échappe, ils dominent sur les deux versants de l'Apennin, sur les deux rives du Pô et en Campanie. — Mais, battus sur mer par les Grecs de Lipari, de Rhégium, de Syracuse, sur le Tibre par les Romains, sur le Pô par les Gaulois, ils ne se maintiennent en Etrurie pendant le IV^ siècle que grâce à l'affaiblissement de Rome. — Au IIP siècle, enfin, ils partagent les défaites des Gaulois, des Ombriens et des Samnites et s'éteignent dans l'énervement d'une opulente apathie. — Leur langue semble avoir disparu vers le P' siècle de notre ère.
Assez d'incertitudes planent sur les origines étrusques pour que l'on ne complique pas le problème à plaisir. Cette réflexion nous venait en relisant le chapitre, fort intéressant, d'ailleurs, que
M. Duruy consacre aux Etrusques dans sa grande Histoire des Romains. Aux difficultés qui résultent de la diversité des opinions émises sur le point de départ et sur les caractères ethniques de ce peuple, M. Duruy ajoute une distinction inutile et mal fondée entre les Étrusques et les Tyrrhènes. Ce sont là deux formes d'un même nom; et sur ce point, il n'y a pas l'ombre d'un doute. Tyrrhène, qui d'ailleurs se prononçait Turrhène, est une variante dialectale de Tursène ou Tursane. Avant de sonner comme un /, l'upsilon flottait entre on et II. (i) Quant à R aspiré, c'est le substitut ordinaire, en grec, d'un S précédé d'un R. Enos est un suffixe bien connu. Reste Ttirs^ véritable nom de la race; et ce nom, nous allons le retrouver en Italie, muni d'un autre suffixe, dans l'ombrien Tiirs-cum. La chute ou la métathèse du R ont produit Tuscus, ou bien Truscus^ allongé et adouci en Etruscus. C'est ainsi que des mots aussi différents que Toscane et Étrurie sont non seulement synonymes, mais identiques, au moins par le radical. Si, de ce qui est certain, nous passons à ce qui est probable, nous rattacherons, avec Ottfried MûUer, au nom des Turrhènes, les déformations Tarchôn, en étrusque Tarchnaf, (2) en latin Tarquiirirts-, Tarquinia, et aussi Tarrutius, Tanix ou Tiirax ; Tarchon^ que Virgile donne pour allié à Enée contre Mézence (^n. IX, X), était considéré comme le frère du • héros éponyme Turrhènos. Tarquin et la ville de Tarquiniessont suffisamment connus. Tarriitius est le grand propriétaire étrusque donné pour époux à Acca Larentia. Maintenant, du probable, venons au possible. Denys d'Halicarnasse rapporte que, M du nom d'un de leurs princes, les Tyrrhènes s'ap- ^
([) Le son demeura également indistinct et flottant en latin ; Inclutus Qtinclitus] viaxtimus, opiumus etinaximus, etc.; exul, exilium] consul, cotisilium, etc.
(2) Le F final de l'étrusque, de l'osque et de l'ombrien est une sifflante.
pelaient Rasenna. Eh bien, d'assez nombreux auteurs voient dans ce Rasenna une altération de Turasena (Heine), Ta-rase^ia (Lepsius). Ta ou Tursènos. Qui sait si Porsena, le fameux Lars de Clusium, n'a pas la même origine (Po-rasena) ? Mais tenons-nous-en, pour l'heure, au point fondamental: Tyrrhènes, Tusques, Etrusques se nommaient originairement les Titrs.
Qui étaient ces T'ifrsî^ Chamites, Sémites, Aryas ^ Libyens, Lydiens, Hittites, Illyriens, Slaves, Celtes, Italiotes ? Toutes ces origines, et bien d'autres, ont été proposées et défendues. Avant d'en discuter quelques-unes, s'il y a lieu, essayons de déterminer l'ajre géographique des Tyrrhéniens avant leur établissement en Italie: car nous savons qu'ils avaient été précédés aux bouches du Pô et sur la côte adriatique, dans les vallées de l'Arno et du Clanis, par de nombreuses populations, Sicaneset Liburnes, Vénétes, Ligures, Sicules, enfin par les Ombriens ; quand l'occupation de la Toscane par ces derniers ne serait pas reconnue, comme elle l'est, chez tous les écrivains anciens, le nom seul du fleuve Umbro suffirait à l'attester. Nous savons aussi que la conquête étrusque était certainement accomplie au VIII" siècle : Hésiode, à la fin de la Théogonie, cite Latinos comnie un Tyrséne. Or, vers la même époque, plutôt un peu après, un hymne homérique célèbre signale des pirates Tyrsènes dans la mer Egée : ces aventuriers, qui enlevèrent le jeune Dionusos pour en tirer rançon, venaient-ils des côtes adriatiques ou toscanes? Ce serait possible, à la rigueur, puisque, en ce même temps, les Etrusques dominaient déjà dans l'Italie centrale ; mais la présence constatée de Tursènes en divers points de la Thrace, et sur diverses lies de l'Archipel, rend l'hypothèse superflue. Déjà la tradition rapportée par Hérodote (V" s.), — nous la citerons tout à l'heure, — montre que, de temps immémorial, ce peuple vivait dans les bassins de la
mer Egée et delà Méditerranée orientale. Cet historien parle de Tursènes établis en Thrace, à côté des Pélasges ; Thucydide (IV, 109) rappelle qu'ils ont jadis habité Lemnos, le mont Athos et Athènes. Pausanias mentionne un temple fondé à Athènes par le fils de Tursénos.
Au reste, des documents, antérieurs de huit à neuf cents ans à Hérodote, sont venus appuyer les souvenirs accueillis par les anciens. Ce sont des inscriptions égyptiennes, traduites par de Rougé et Devéria, qui se réfèrent aux XIX^ et XX'' dynasties. On y lit que des « peuples de la mer » jadis vaincus par Ramsès Meïamoun (Sésostris) assaillirent, vers la fin du XIV*" siècle, la frontière occidentale de la Basse-Egypte, et furent repoussés, avec les Libyens leurs alliés, par le roi Méremptah ou ?éti II. Parmi eux figurent les Shardanas, les Likou, les Akaiuashas. les Shakalash, les Tourshas enfin, instigateurs de l'entreprise. Il n'est pas difficile de reconnaître ici les Sardes (peut-être Lydiens), les Lyciens, les Sicules, les Achéens, enfin les Turses. Au siècle suivant, Ramsès III eut encore affaire à cette coalition. Sur une table de Médinet-Abou (Thèbes, rive gauche) est représenté un Toursha coiffé d'une sorte de casque (i) ou tiare pointue. Des Tourshas mercenaires servaient dans les armées de Ramsès III.
Ces circonstances ont été alléguées par M. Daniel Brinton pour soutenir la provenance libyque, africaine, des Etrusques. Mais il faut prendre garde ici de confondre des époques séparées sans doute par des milliers d'ans. S'il est, en effet, probable que des Africains, des Berbers, aient formé la population primitive de toutes les côtes méditerranéennes ; si les Ibères, les Liburnes, les Sicanes, étaient des Libyens, — fort transformés d'ailleurs,
(i) Signalé par Properce comme une importation étrusque Prima galeritus posuit prsetoria Lucmon.
— il est plus évident encore que les Tourshas des inscriptions venaient (comme il est dit) ((du milieu de la mer » avec divers peuples dont nous connaissons l'origine orientale, ligure, thrace ou hellène. Ils tenaient encore, au XI V^ siècle, le premier rang parmi leurs alliés. C'est le développement de la puissance achéenne, c'est la poussée des Eoliens, Ioniens, Doriens qui les réduisit peu à peu à la dispersion et à la fuite. Mais leur domination ne tomba pas tout d'un coup. Ils se maintinrent plus ou moins longtemps en Arcadie, patrie du légendaire Evandre, à Samothrace, à Lemnos, d'où ils emportèrent le culte des Kabires. D'après une tradition conservée par Théopompe et Aristoxène, Pythagore était le fils d'un Tursène lemnien établi à Samos. Il est difficile de les séparer des Pélasges, auxquels ils sont assimilés par Hellanicos, par Sophocle (Inachos), par Thucydide. Sophocle réunit les deux noms : Pélasges-Tursanes. On ne peut récuser les textes anciens rassemblés par M. d'Arbois de Jubainville. Et nous admettrons, avec cet auteur, que, — comme les Lydiens, les Teucriens, les Lélèges, les OEnotres, les lapyges, les Dauniens, — les Tursènes appartiennent à la race qui, dans les temps de sa plus large expansion, couvrit l'Asie-Mineure, la Grèce et l'Italie d'enceintes pélasgiques ou cyclopéennes. Seulement, ils ont quitté les derniers l'Archipel et le continent grec. Cette hypothèse, ou mieux cette quasi-certitude, écarte, il est vrai, les origines septentrionales soutenues par Mommsen et Helbig, les origines africaines que M. Brinton défend, avec quelques autres ethnographes, mais elle concilie toutes les données des plus anciens écrivains grecs ; elle s'accorde avec la marche de l'invasion étrusque en Italie. Le récit d'Hérodote, dégagé de ses éléments mythiques, nous paraît correspondre à des faits réels.
(( Aux jours du roi Atys, fils de Manès, dit l'his-
torien, il y eut une grande famine par toute la terre de Lydie... Le roi se résolut à partager la nation par moitié, et à faire tirer les deux portions au sort. Les uns devaient demeurer dans le pays, les autres s'exiler. Aux émigrants, il assigna pour chef son fils Tursènos (ou Torrhèbos). Le tirage accompli, ceux qui étaient destinés à quitter le pays descendirent à Smyrne, construisirent des navires, y chargèrent tout ce qui pouvait leur être utile et s'en allèrent à la recherche d'une terre hospitalière. Après avoir suivi bien des rivages, ils parvinrent dans l'Ombrie maritime, où ils fondèrent des villes qu'ils habitent jusqu'à ce jour. Ils quittèrent leur nom de Lydiens et, d'après le fils du roi, qui leur avait servi de guide^ se firent appeler Tursènes. » Cela veut dire que, sans doute sous la pression des Brigesou Phrygiens thraces, les Turses durent quitter la côte d'Asie. L'invasion hellénique amena un peu plus tard des exodes tout pareils, soit de l'Archipel vers l'Egypte, soit d'Acarnanie et d'Epire vers l'Italie, comme le rapporte Denys d'Halicarnasse. Ainsi que l'avaient fait avant eux nombre de tribus pélasgiques, les Turs ou Tursques occidentaux partirent de Dodone et, traversant l'Adriatique, gagnèrent les rivages des Prétutiens (Abruzzes), lePicenum, fondant Hatria, Cupra, Spina, et se rencontrant peut-être aux bouches du Pô avec d'autres Tursènes, venus par terre en contournant l'Adriatique, et groupés autour d'une seconde Hatria.
Le domaine des Ombriens s'étendait alors depuis le Pô jusqu'au mont Gargano, depuis l'Arno jusqu'au Tibre. C'est donc bien en Ombrie, comme le dit Hérodote, que s'établirent les envahisseurs. Il est très possible que des navires tyrrhéniens aient fait le tour de l'Italie par la mer Ionienne et le détroit de Messine, et déposé en Toscane les fondateurs d'Alsium, de Casrè-Pyrgi, de Gravisca, si voisines du Tibre et de Rome. Mais la masse du
peuple est arrivée, par l'Adriatique, sur les bords de rOmbrie orientale. Laissant Spina, Ravenne, Bologne (Felsina), Mutina à l'est et au nord, le corps de la nation franchit l'Apennin vers Sarsina, se concentre à Cortone, à Arretium, à Pérouse, à Paieries. D'étape en étape, d'autres bandes, par Fesulae, Pisas, d'où les Ligures sont chassés, s'avancent le long de l'Arno et de TAusar (Serchio) et s'arrêtent à Luna, au pied des Alpes apuanes, devant la résistance obstinée des Ligures. Cependant la Toscane se remplit. Felathri (Volaterrae et, au sud du Tibre, Velitras), Camars (Clusium), Volsinii, Viterbe, Sutrium, Ocriculum, Véies, jalonnent l'intérieur; et, sur la côte tyrrhénienne, Vetluna, Pupluna, Rusellae, Telamone, Cosa, Tarquinii (Corneto), etc., aujourd'hui perdues dans la Maremme, s'échelonnent vers le Tibre inférieur et le Latium. Un grand nombre de ces villes existaient déjà sans doute, et leurs murailles cyclopéennes doivent être attribuées à une très antique immigration des Pélasges. Les Etrusques s'en emparèrent d'autant plus aisément qu'ils y rencontrèrent des peuples de même origine, peut-être de même langue, heureux d'échapper au jougombrien. Pline évalue à trois cents le nombre des villes conquises sur les Ombriens. L'Ombrie indépendante se trouva réduite à Iguvium, à Tuder, à Spoléte, et la population des campagnes fut asservie à une nouvelle aristocratie conquérante. Ce grand mouvement s'opéra, selon Denys, 500 ans, selon les annales étrusques citées par Varron, 432 ans, avant la fondation de Rome, mais plus probablement au début du X^ siècle avant notre ère (Ç94 974). Les Grecs avaient déjà pris pied à Cumes, ou allaient s'y établir (1051-800).
C'est dans la Toscane que se développa la puissance et ce que l'on appelle la civilisation étrusque. Les plus anciennes possessions des Tursènes au delà de l'Apennin, sur l'Adriatique et le Pô, mal-
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gré un important commerce d'ambre, apporté de Posen, ne sortirent guère d'une demi-obscurité. Les produits très nombreux, de leurs industries, à Ravenne, surtout à Bologne, témoignent d'une culture peu avancée, d'un art fruste et indigent. L'antiquité relative de ces objets, de style fort primitif, autorise à douter de l'opinion commune qui voit dans les Etrusques les grands éducateurs de l'Italie. Il faudra probablement reconnaître que les Tyrsènes, lors de leur exode, malgré un assez long contact avec les Hellènes, étaient encore barbares, et nullement supérieurs aux Ombriens et aux Latins. Ce qu'ils ont appris, et ensuite répandu autour d'eux, ils l'ont dû aux Phéniciens, aux Carthaginois et à la Grande-Grèce. C'était un peuple de pirates et de trafiquants. Une fois maîtres de leur nouvelle patrie ils ne tardèrent pas à reprendre leurs habitudes maritimes. Leurs flottes, si ce mot n'est pas trop ambitieux, allaient enlever ou échanger au besoin des esclaves, des poteries, des objets de bronze, — puis de fer, quand ils eurent découvert l'île d'Elbe. — Ils mirent la main sur la Corse et la Sardaigne, où ils rencontrèrent les marchands de Carthage ; puis leur commerce alla se régularisant, s'étendant aussi, à mesure que la navigation devenait plus hardie; c'est ce trafic qui apporta en trurie non seulement tous les modèles égyptiens, asiatiques et grecs dont l'imitation a constitué l'art étrusque, mais aussi les échantillons variés de toutes les races méditerranéennes, dont tous les types semblent avoir été représentés dans la population toscane. Sur nombre de crânes recueillis dans leurs nécropoles, on a reconnu des caractères négroïdes; rien de plus facile à expliquer par le caractère nécessairement mixte d'une population déjà composée, avant les Etrusques, de Sicanes, de Pélasges, de Ligures et d'Ombriens, et qui dut s'accroître de Tyrsènes, fort hybrides euxmêmes, et en relations constantes avec tous les
pays maritimes d'Asie, d'Afrique et d'Europe. Retzius, avait admis que les Etrusques étaient brachycèphales, Baër (1859) qu'ils étaient dolichocéphales. Cette dernière assertion commençait à prévaloir, lorsque Cari V^ogt (Siu- quelques crânes antiques trouvés en Italie, Bulletins de la Société d'Anthropologie, 1866), recueillant les mensurations prises sur quatre crânes (c'était bien peu), classa les Etrusques parmi les sous-brachycéphales. Ces déductions n'étaient contradictoires que parce qu'elles reposaient sur des observations trop restreintes. Disposant d'une série plus nombreuse, Nicolucci (Nécropoles de Marzabotto et Villanova, 1865) constata la coexistence des deux types, mais en proportions inégales, les dolichocéphales s'élevant au chiffre de 63 0/0, les brachycèphales seulement à 37. D'après les rechei'ches de Zanetti, la proportion pour les brachycèphales s'abaisserait à 23 0/0. Les chiffres varient suivant la composition et la provenance des séries ; notons, d'ailleurs, que les moyennes ne peuvent répondre à la réalité tout entière. Un graphique soigneusement dressé par M. Hovelacque, en confirmant les résultats acquis fait voir cependant que l'Etrurie présente tous les types crâniens intermédiaires entre la dolicho et la brachycéphalie. Nul doute qu'à la tête de cette population mixte ne fussent placés des chefs tyrsènes ; et c'est de ceux-là que nous voudrions posséder les crânes, et encore les plus anciens ; car les envahisseurs, relativement moins nombreux, ont dû se fondre plus ou moins vite dans la masse ambiante. Le nom le plus authentique de ces membres de l'aristocratie conquérante était Lauchn^ sans doute prononcé Lô ou Lucumo, (l'écriture étrusque est très imparfaite). Ces lucumons, (Properce écrit Lucmo) chefs à la fois guerriers, religieux et municipaux, gouvernaient chacun une ville ou une bourgade, et se réunissaient en quelque temple, lorsque les circonstances l'exigeaient, pour élire
un roi-pontife suprême. Chaque état tyrsène, — et il y en eut seulement deux dans le principe, — comportait douze cités, douze lucumonies. Ces dodécapoles, de l'Adriatique et de l'Etrurie, formaient deux fédérations peu consistantes, et, nous le verrons, peu capables de résister à des forces plus disciplinées.
L'installation des Etrusques entre l'Apennin du nord et le Tibre dura environ deux siècles. Vers 800, en 805 dit-on, ils avaient passé le fleuve latin, qui devint dès lors \q, fiuvius tuscus par excellence, colonisé Fidcnes, Crustuméria, fondé ou nommé Tusculum, aujourd'hui Frascati, dans le voisinage immédiat d'Albe-la-Longue, Velitrae (Velletri), qui rappelle Felathri, et subjugué les Rutules et les Volsques. Anxur, chez les Volsques, prend le nom de Tarracina (Tarqina). Ardéa, dont l'enceinte est, d'ailleurs, pélasgique, a fourni des tombeaux et des objets étrusques. Virgile, avec un sens parfait des origines, a mêlé intimement les Etrusques à la querelle d'Enée et de Turnus ; il les a partagés entre les deux camps, donnant pour alliés principaux, au chef des Rutules le farouche Mézence, roi exilé d'Agylla (Caeré), et au prince troyen Tarchon, successeur de ce même Mézence, et ancêtre évident des Tarquins. Il se rappelle l'ancienne puissance maritime de l'Etrurie. Tarchon fournit trente vaisseaux commandés sous lui par huit chefs, menant au combat la jeunesse de Clusium, de Cosa, de Populonia, d'ilva généreuse en métaux, de Pise célèbre par ses devins et ses haruspices, de Cceré, de l'antique Pyrgi et de la malsaine Gravisca, Virgile joint à ces troupes les Ligures de l'Eridan, el le contingent de Mantoue ; il nous apprend que cette ville, — il la connaît bien, puisqu'il est nédans le voisinage, — renferme trois peuples, sous le commandement d'un quatrième, des Ligures, des Etrusques, des Gaulois, destinés au joug romain. Les indications de Virgile sont
précieuses ; elles concordent, en général, avec les traditions et les vraisemblances.
Les Etrusques, avant la fondation de Rome, étaient répandus dans le Latium, non pas comme maîtres du territoire, mais comme alliés des petits chefs locaux, comme aventuriers cherchant un refuge ou du butin, exactement au même titre que les cent tribus d'origine ausonienne. Latins, Eques, Rutules, V^olsques, Ombriens et Sabins. Il est probable que c'est leur menaçant voisinage à Tusculum qui a forcé une partie de la population albaine à se retrancher sur le Palatin. C'est ainsi que Romulus fonda Rome, — et il était temps, — entre les Sabins, maîtres du Quirinal, et un faubourg déjà étrusque, le viens tusciis, qui se formait au pied même de l'Aventin. Là sans doute se massaient peu à peu cqs Lnceres ( i ) (qu'on est tenté de rapprocher de Liicumo) qui, avec les Titienses sabins et les Ramiies de l'Aventin, ne tardèrent pas à former autour du Pomérium une population plus nombreuse que la petite troupe patricienne enfermée dans la Roma quadrata. Le mariage d'Acca Larentia avec le Tyrrhène Tarrutius exprime symboliquement la fusion rapide et nécessaire qui se produisit entre les immigrants étrusques et les Latins des collines. L'entente avec les Sabins fut moins aisée ; la tradition nous montre Tatius battu à Lanuvium par les Etrusques. Cet épisode n'empêcha pas le chef sabin de surprendre le Capitole et d'imposer à Romulus le partage d'une autorité fort précaire.
Les Etrusques n'ont pas pris une part directe à"\ la fondation de la Rome palatine ; ils occupaient n I seulement une faible partie de la Rome future, de \ la Rome étendue aux sept collines. Ils n'étaient pas assez forts encore pour dominer sur les deux
(i) Hinc Taties Ramnes que viri, Luceres que coloni. (Properce, IV, I ).
éléments latin et sabin Ce qui le démontre, c'est la royauté de Tatius et les longs régnes de Numa et d'Ancus. Rome fut une ville latine, une colonie d'Albe-la-Longue, d'où Komulus apporta ses dieux primitifs, d'ailleurs semblables à tous les dieux de la région tibérine. Janus et Faunus, Jupiter et Junon, Mars, Ops, Gérés, Liber, pas plus que le dieu local Saturnus, n'ont rien à voir avec le panthéon étrusque, et lui sont demeurés étrangers. Au contraire, et du vivant même de Romulus, si l'on s'en rapporte à l'histoire légendaire, l'influence sabine prévalut, et cela se conçoit puisque la ville nouvelle était située aux confins mêmes de la Sabine, à quel ques lieues de Tibur, d'Antemnae, de Cures. Aussi avons-nous vu Janus, Mars et Romulus se confondre avec le dieu national sabin, Quirinus.
Au VII'' siècle, la situation changea. La découverte des mines de l'île d'Elbe, la fabrication du fer à Populonia (Piombino), la diffusion à Casré, à Volaterra, à Pérouse, des richesses et des arts de la Grande-Grèce et de l'Orient, la mise en valeur par un drainage habile de toutes les terres marécageuses, tant dans la Maremme qu'autour des lacs de Volsinies, de Pérouse, de Bracciano, avaient donné à l'Etrurie un éclat, une prépondérance indiscutables. De Caeré, de Véies, Rome recevait les premières statues de ses dieux, des architectes, des décorateurs, des devins et de nombreuses institutions et coutumes liturgiques et politiques. Tout en restant foncièrement latine et sabine, elle s'accommodait à l'éducation, aux mœurs de ses puissants voisins. C'est alors qu'une famille de Tarquinies, établie à Rome depuis peu, se trouva aisément portée au trône. L'histoire de Démarate, exilé corinthien réfugié en Toscane, et père de Tarquin, peut-être vraie en partie : les Etrusques étaient en perpétuels rapports avec le monde hellénique ; Cseré avait son trésor au temple de Delphes ; elle peut-être apocryphe, inventée au temps où Rome
fut pénétrée d'hellénisme. Mais elle importe peu. Ce n'est pas comme Grec, c'est comme Tyrrhénien que Tarchnaf, Tarchôn, Tarquin l'Ancien prit possession du pouvoir. Son successeur Mastarna, auquel on fit une généalogie latine, même divine, et qu'on nomma Servius Tullius, n'était probablement qu'un esclave favori de la reine Tanaquil. Mais c'était un Etrusque, et un Etrusque fort habile. Rome dut beaucoup à ses trois princes étrangers, des temples et des égoûts (la cloaca maxima), des cirques, des jeux cruels et magnifiques, un agrandissement considérable. Mastarna, le plébéien, fit entrer dans sa seconde ou troisième enceinte toutes les populations qui se pressaient à ses portes, les distribua, selon le cens, comme un autre Solon (et peut-être à l'exemple de Solon) en tribus, en centuries, en comices électoraux. Sous les Tarquins, elle prit rang parmi les principales cités étrusques, et, comme telle, exerça sur les deux rives du Tibre une véritable suzeraineté. Elle régna sur le sud de l'Etrurie, de Caeré à Véies, à Paieries et jusqu'à la forêt Ciminienne qui protégeait Clusium. Dans le Latium, elle éclipsa sa métropole, et prit la direction de la ligue et des fériés latines. L'entreprise de Brutus fut une revanche de l'esprit latin et du patriciat romain. La preuve en est dans l'hostilité immédiate et triomphante des Etrusques. La république naissante fut réduite à l'enceinte de Rome. En dépit des Horatius Codés, des Clélie et des Mucius Scasvola, elle subit le joug de Porsena, roi ou lars de Clusium, vengeur et continuateur des Tarquins. Ceux-ci tenaient la campagne en plein Latium, à Préneste, chez les Eques, appelant au combat les Volsques, les Sabins même, qui cachaient leur indépendance reconquise sous une apparente fidélité aux anciens rois. Ce fut une époque de confusion inexprimable, où éclata, il est vrai, la persévérance indomptable de Rome, déchirée par les dissensions civiles et
traquée par tous ceux qu'elle avait subjugués. La cité révoltée mit plus d'un siècle à reconquérir le Latium, délivré des Etrusques, mais luttant contre ses nouveaux maîtres. A grand peine les historiens romains ont dissimulé etdénaturé les faits qu'ils croyaient humiliants pour leur patriotisme, et qui sont au contraire l'honneur de Rome ; quoi qu'il en soit, les Grecs, qui voyaient de loin et jugeaient sur les apparences, regardaient Rome comme une ville étrusque. Sophocle, à la fin du V* siècle, ne paraît connaître encore sur la côte occidentale de l'Italie que trois régions, OEnotrie, Tyrrhénie, Ligustique.
C'est que, en effet, les débuts de la République coïncidaient avec la plus grande ex pansion de la puissance étrusque. Dès le IX" siècle, suppose-t-on, la Campanie avait été visitée par les navires tyrrhénes ; Nola, où ont été recueillis tant de vases italo-grecs, Capua, auraient été fondées alors, et sans doute aussi Calés chez les Aurunces, d'où était venu un fabuleux devin, Olénos, consulté lors de la construction du Capitole (Pline le Naturaliste, etc.). Les événements du VI^ siècle sont plus authentiques. La rivalité séculaire qui existait entre les deux commerces et les deux influences qui se disputaient l'Italie éclata tout à coup en luttes sanglantes. Forts de l'appui des Carthaginois également menacés par le développement et la richesse de la Grande-Grèce, les Etrusques livrent aux Phocéens de Cumes une grande bataille navale dans les eaux de la Corse (536). En 524, une grande expédition ombro-étrusque se jette sur la ville de Cumes. Cumes est sauvée par un certain Aristodémos Malachos, mais elle est désormais en terre tyrrhénienne. Selon Polybe, les Champs Phlégréens, selon Sophocle, le lac Aornos (l'Averne), voisin de Cumes, appartenaient aux Etrusques, et pareillement, d'après Pline l'Ancien, Dicaearchia, Putéoli, Herculanum, Pompéi, Surrentum, Mar-
cina, Salerne et, jusqu'au fleuve Silarus, un territoire peuplé par des colons du Picenum et nommé A^er picentimis. Nous avons dit, déjà, que le cap de Sorrente était dominé par un temple de Menrfa, la Minerve étrusque. Nocera, Acerras, Calatia, Teanum, Atella, Suessa, yEsernia, villes des Sidicins et des Osques, firent aussi partie d'une dodécapole campanienne, qui eut pour capitale Capoue, changée en Viilturniim (471). — Ce nom est à noter; s'il rappelle le fleuve de la région, le Vulturne, il fait allusion aussi à la divinité étrusque ou adoptée par les Etrusques, Voltumna. Les Etrusques ne lurent pas toujours heureux dans leurs guerres avec les Grecs. Ainsi, brouillés avec Carthage à l'occasion de la Sardaigne, ils furent battus sur mer par les Cnidiens de Lipari, qui envoyèrent à Delphes des statues votives (Thucydide) ; chassés du détroit par Anaxilaos, tyran de Rhégium ; et encore vaincus en 474 par les Syracusains. Pindare a célébré cette grande victoire, remportée par la flotte de Cumes et de Sicile. Hiéron, le vainqueur, consacra à Zeus d'Olympie (( les armes tyrrhéniennes prises à Cumes », entre autres un (( casque de lucumon » retrouvé en 181 7 dans le lit de l'Alphée, et qui figure depuis au British-Muséum. En dépit de ces jéchecs"; la Campanie restait étrusque encore en 432DEuripide, dans sa Médée, appelait le gouffre Scylla ((monstre tyrsénide )) ; et, dans la triste guerre du Péloponése, Athènes recherchait contre Syracuse l'alliance des Etrusques.
En même temps qu'ils s'étendaient vers le midi, ^les Etrusques passaient le Pô, vers 450. Par Bologne, Modène [Mutina), Parme sans doute, ils tenaient la rive droite du fleuve ; quant aux bouches, ils les occupaient depuis leur entrée en Italie ; déjà il existait une dodécapole cispadane, qui a fourni son contingent de poteries et de sculptures très primitives. Mais la rive gauche du Pô paraît être restée jusqu'au V' siècle à ses anciens habitants J
les Taurins, les Ligures, les Euganéens, les Vénètes. Si les Etrusques réussirent à s'y établir, au moins dans la Lombardie et dans le Tyrol ; s'ils fondèrent ou nommèrent les villes de Melpum et de Mantua, celle-ci dotée d'un héros éponyme, Mantus^ qui rappelle à la fois le mot grec Mantis a devin )) et les termes latins Man-es et Miindiis\ — ^i donc les Etrusques établirent leur domination dans la région transpadane, c'est qu'ils y furent poussés par des circonstances impérieuses. Evidemment les bandes gauloises descendaient des Alpes ; il était urgent de leur fermer le plus vite et le mieux possible l'accès de la Réninsule. Il était malheureusement trop tard déjà^.\Bientôt les Cénomans, les Boïens, les Lingons efles terribles Sénoniallaient inonder la grande vallée jusqu'au revers septentrional de l'Apennin, et pénétrer à leur tour dans rOmbrie adriatique et le Picenum.„\.
En attendant, l'Italie, dans la seconde moitié du
\Zi-siècle, était étrusque sur les deux mers, depuis Luna jusqu'à Salerne, depuis l'Atria du Pô, jus-
. qu'à l'Atria des Picéniens. A l'intérieur, toute l'Italie, des Alpes au Tibre, semblait accepter la domination ou la suprématie tyrrhénienne. Mai^amais apogée n'avait touché de plus près au déclin, abaissement politique, désorganisation sociale.]) Tout d'abord, et dès 428, Rome a pris Fidènes (qui n'est pas sans doute en Toscane, mais qui défend l'embouchure de la Créméra, la rivière de Véies) ; en 424, les Samnites enlèvent d'assaut Vulturnum (Capoue) et dévastent la Campanie, qui échappe désormais, sinon à l'influence, du moins au pouvoir des Etrusques. Ce n'est pas tout. Entre Rome, attachée à sa frontière sud, et la Gaule sauvage épanchant son trop-plein des Alpes à rApennin,[J'Etrurie corrompue par la richesse, par l'abus d^s plaisirs, s'affaissait dans l'anarchie et l'inertiei \Voici un trait rapporté par Valère-Maxime : (( Ces vices (la bonne 'chère et les
voluplés) livrèrent la ville de Volsinies à des calamités cruelles et honteuses. Elle était opulente ; elle avait des mœurs et des lois ; elle passait pour la capitale de l'Etrurie. Mais une fois sur la pente de la luxure, elle tomba si bas dans l'opprobre et l'infamie, qu'elle dut plier sous le joug insolent des esclaves (sans doute de toute l'ancienne population asservie). Ces nouveaux maîtres, après avoir osé entrer, en petit nombre d'abord, dans le Sénat, envahirent bientôt tous les pouvoirs. Ils dictaient à leur gré les testaments, interdisaient les festins et les réunions de citoyens, épousaient les filles de leurs maîtres. Entln la sanction d'une loi leur permit d'abuser impunément des veuves et des femmes, et quant aux filles, elles ne purent épouser un citoyen avant d'avoir livré à un esclave les prémices de leur virginité ))\'-Que ce soit revanche de vaincus, épisode d'une de ces luttes entre la plèbe et l'aristocratie que prévinrent ou atténuèrent à Rome les réformes de Servius Tullius, l'institution du Tribunat, la loi des Douzes Tables et les concessions successives du patriciat, — de pareilles épreuves ne tombent pas sans danger sur une société sans mœurs et sans gouvernement. Et tel était bien le cas pour les Etrusques. Le lien national, chez eux, était faible^
Nous l'avons dit, par suite de certaines superstitions numérales (si communes chez tous les peuples et dans tous les temps),"^<louze ville fédérées, mais indépendantes sous l'autorité de lucumons, lars ou rois élus souvent rivaux, constituaient chacun de leurs établissements, sur le Pô inférieur et moyen, en Campanie et en ToscanéT\Dans le principe, comme les Amphictyons grecs, — ce qui plaide en/ faveur de l'origine pélasgique des Etrusques, leNucumons se réunissaient à certaines époques surle territoire central de Volsinii, près du lac de Bolsène, au temple de Voltumne, sous la présidence d'un suprême pontife-roil Mais, à mesure que
[4'étendait le domaine de la nation et que chaque citécroissait en puissance, on vit s'évanouir l'unité fact tice représentée par ces assemblées. Comme en Grèce, le sens de la patrie s'éteignit dans le morcellement des alliances variables et temporaires. Chaque fédération, chaque ville furent laissées à elles-mêmes. 11 parut imprudent d'engager la nation dans les querelles et les risques locaux. De sorte que le lien qui rattachait le centre aux extrémités se relâcha, et le faisceau se rompit au moment où la cohésion devenait le plus nécessaire. Les Samnites avaient coupé les pieds du colosse ; les Gaulois menaçaient la tête. Rome visait le coeur. Véies se défendait avec une rare énergie, mais elle n'était pas secourue ; en dépit de ses fortes murailles et de ses rois, les Tolumnius, les Propertius, les Morrius, elle succomba sous les coups de Camille, après dix ans de siège, 396. Le même jour, si Ton en croit Cornélius Népos, les Gaulois enlevaient Melpum.
Malgré les progrès des envahisseurs au nord de l'Apennin, les Etrusques, dit M. Jules Martha, ne disparurent pas complètement de la région, lisse maintinrent aux environs de Mantoue, par exemple, que Pline cite encore comme une ville étrusque, et dans la Rhétie, qui demeura jusque sous l'Empire un centre de population et de langue étrusque, soit que la contrée eût échappé au péril des invasions, soit, d'après Tite-Live, que des tribus en fuite eussent cherché un asile dans les montagnes du Tyrol. Les antiquités étrusques retrouvées dans cette contrée ont suggéré à Mommsen et à Helbig leurs théories sur l'origine septentrionale, germanique même, des Etrusques. Le nom d'une ville Suisse, Rhazuns, a paru un souvenir des Rasenna, et Rhétus, héros éponyme, dont la statue orne la place de Rhazuns, est regardé par quelques-uns comme un ancien roi tyrsène. Rien de plus conjectural que ces étymologies. Le plus sage est de s'en tenir à
l'indication de Tite-Live, qui explique fort bien la présence des Etrusques dans un canton de la Rhétie.
Tite-Live nous dit encore que les Gaulois furent appelés en Toscane par un Etrusque outragé dans son honneur par un des principaux magistrats de Clusium. C'est possible assurément, et l'histoire offre des exemples avérés de pareilles trahisons. Mais il n'importe guère. L'invasion gauloise en Toscane fut la conséquence inévitable de conflits antérieurs. Les fouilles de Bologne prouvent surabondamment que, dès le VL siècle, les Etrusques avaient multiplié leurs colonies en Emilie, pour couvrir leurs jfrontières menacées. Le jour où .Bologne, la clé de l'Apennin, leur fut enlevée, les chemins de la Toscane étaient ouverts, et les Gaulois Sénons s'y précipitèrent avec leur fougue bien connue. Et comment ces hordes aventureuses n'auraient-elles pas été attirées par les richesses fameuses de l'Etrurie ? Clusium, la cité de Porsena fut réduite à implorer le secours de Rome, espérant ruiner l'un par l'autre l'ennemi nouveau et l'ennemi héréditaire. Rome aussi avait tout à gagner en se portant arbitre entre les Gaulois et les Etrusques. Si elle réussissait à écarter les uns, elle restait protectrice, c'est-à-dire suzeraine des autres. On sait le reste : le sac de Clusium, le désastre de l'Allia, la prise et la destruction de Rome, les cinquante ans de terreur gauloise (392). Rome se releva. Mais l'Etrurie était frappée à mort. Tardivement coalisée avec les Samnites, les Ombriens etles Gaulois Sénons, ejle fut écrasée à Sentinum (295), et au lac Vadimon (283). Sous le nom d'alliés italiques, les Etrusques gardent cette fois encore une ombre d'indépendance ; mais un dernier réveil, après le passage d'Annibal (218 environ), leur attire une nouvelle humiliation. De vassaux, ils passent sujets, résignés aux plaisirs du luxe et de l'oisiveté. Le pays était encore industrieux et
riche; certaines villes au moins restaient florissantes. Les .Maremmes fournissaient à Rome une partie de son blé. Tarquinies, à elle seule, donna à Scipion assez de chanvre et de lin pour la voilure de sa flotte ; et Arrétium trente mille boucliers. Les navires du vainqueur de Zama furent construits avec les pins de Pérusia, de Clusiumet de Rusellœ. C'est ainsi que l'Etrurie concourut à la suprême défaite d'Annibal, dont elle avait espéré sa déli- Ypance.
, \Au temps de Marins et de Sylla, les paysans de fa Toscane, à la fois émancipés et livrés à la misère par les lois agraires et les troubles civils, allèrent grossir les bandes du Samnite Télésinus et se faire tuer en foule avec lui sous les murs de Rome. Mais les cités et les riches, l'Etrurie en tant que^ nation, ne prirent pas de part à la guerre sociale/. J A quoi bon r Leurs haruspices avaient déclar,^^ue e (( grand jour » de l'Etrurie allait finir.^ylla livra les campagnes à ses vétérans ; la dépopulation, qui effrayait Sempronius Gracchus au retour de Numance, l'abandon du commerce, des industries, des canaux, l'envahissement de la grande propriété, la malaria, suivent les dévastations de la guerre des triumvirsTIi Horace parle encore du gras Etrusque, du Toscan obèse ; il vante son ami, l'habile et sceptique Mecaenas, qui descend des rois tyrrhéniens. Mais la contrée est maigre et le peuple avili. ^a zone maritime se couvre de maquis, de marécages et de ruines. La langue même, parlée au I""" siècle de notre ère, s'éteintT\ s'efface si complètement qu'on ne l'a pas retrouvée, laissant, pour le désespoir des érudits, des milliers d'inscriptions où l'on ne déchiffre que les noms des dieux, des hommes et des cités.
L'empereur Claude s'était inquiété des Etrusques. Dans un discours prononcé à Lyon, et dont cette ville conserve des fragments, il faisait allusion à Servius Tullius (Mastarna) et à Célius \'ibenna.
Il avait même composé ou fait rédiger une histoire en trente-deux livres, qui a péri tout entière. Et c'est dans les écrivains de la Grèce et de Rome qu'il a fallu rechercher à grand'peine les éléments épars de ce récit incomplet.
Ainsi les Tyrsènes, expulsés de l'Orient par l'expansion des Hellènes, ont envahi au X* siècle l'Italie déjà pleine : ils ont subjugué la puissante nation ombrienne, colonisé la vallée du Pô, imposé leur suprématie à Rome naissante ; ils ont balancé la puissance commerciale de Carthage et de la Grande-Grèce, conquis la riche Campanie ; ils ont développé une agriculture, une industrie, des arts, qui ont fait l'admiration des anciens et des modernes. Ebranlés au V° siècle, ils ont succombé au siècle suivant sous les armes des Gaulois et des Romains, et ils ont disparu, noyés dans l'immense empiré. Depuis, tant de peuples, tant de régimes se sont succédé sur le territoire qui fut le centre de la civilisation étrusque, que l'on ne saurait où y rencontrer une goutte du sang, un trait du type ou des mœurs antiques. Tout au plus songerait-on à voir dans l'évolution brillante des petites républiques du moyen âge, dans les hiérarchies compliquées de leurs citoyens, dans leurs âpres rivalités, une sorte de reviviscence inconsciente du vieux particularisme des lucumonies.
Mais les événements et les dates ne sont que le squelette de l'histoire. Il nous reste à l'animer, à lui donner la vie par la peinture des institutions, des mœurs et des croyances. Un*e immense quantité de monuments de toute sorte, entre lesquels on commence seulement à établir une chronologie approximative, nous permettra d'entrer plus avant dans l'âme étrusque, de calculer ce qu'ils ont apporté, ce qu'ils ont reçu, et comment ils ont combiné les inspirations de l'Orient, de l'Egypte, de la Grèce, avec le génie ausonien.