Religion et langue des étrusques
La mythologie étrusque s'est formée d'éléments divers et successifs. — Le fonds en est tout animiste et liturgique : Signes, augures, expiations, vie d'outretombe. — Traces abondantes, mais tardives, de Cabirisme. — Dieux sans nom, involuti, péiasgiques peut-être. — Dieux consentes^ généralement atmosphériques et fulgurants. — Noms et fonctions des principales divinités étrusques; loin d'envahir le panthéon italioie, elles se sont adjoint la plupart des dieux latins. — Adoption du nombre douze dans les institutions civiles et théologiques. — Les douze mille ans de la cosmogonie. — Divinités locales et nationales. — Voltumna. — Le clou de Nortia. — La triade de Tarquinies : Tinia, Cupra, JVlenifa, transférée au Capitole, donne naissance aux trois nefs des basiliques et des églises. — Le monde funéraire et les aventures des inorts. — Le nain Tagès et la littérature liturgique. — Les inscriptions, nombreuses, lisibles, rédigées de droite à gauche en caractères grecs archaïques, gardent encore le secret de la langue, vainement cherché depuis le XV* siècle. — MM, Bréal et V. Henry ' rejettent absolument toute affinité indo-européenne. — Découverte, reconstitution et lecture du papyrus d'Agram (1.200 mots) : texte probablement liturgique, mais dont le sens échappe encore aux linguistes les plus ingénieux. — Conclusion générale de la présente étude.
Tel qu'ont pu nous le faire connaître les écrivains latins, le panthéon étrusque nous apparaît comme un vaste et grandiose édifice dont le sommet se perd au delà des nuages, dont les pieds s'enracinent au plus profond des enfers, et dont les abords sont occupés par tous les accessoires liturgiques et théologiques: pompes sacrées, processions, clergés, corps enseignants, riche et savante littérature. D'étage en étage s'échelonnent les hiérarchies divines, dieux des régions inconnues, dieux du ciel visible, de l'atmosphère orageuse, dieux et génies terrestres, divinités de la mort. De loin, tout se tient dans cet ensemble. Quand on s'approche, tout vacille et se désagrège. Les disparates se font jour. Telle partie est orientale et semble apportée
de la Chaldée ou de la Perse ; telle autre est hellénique; d'autres, sabines, ombriennes, latines. Il y en a d'étrusques, assurément, et la physionomie générale n'est ni asiatique, ni grecque, ni même italiote. Mais dans l'amalgame on entrevoit de grandes diversités de provenances et d'âges. L'assemblage de ces pièces et morceaux a été l'œuvre du temps ; la construction ne s'est achevée que dans la période gréco romaine, alors que, de tous les points du monde connu, surtout de l'Orient, affluaient à Rome les systèmes, les doctrines, les théurgies déjà mêlées et confondues. Ce n'est pas à dire que beaucoup de ces conceptions, à l'état fruste et fragmentaire, n'existaient pas dans l'esprit des Tyrsènes. Mais lesquelles, et dans quelle mesure ? On le saura peut-être quand la connaissance de la langue nous aura livré le secret de ce peuple mystérieux. Un seul exemple nous montrera de quelles incertitudes sont entourées les croyances originelles des Etrusques ; on pense généralement, et rien n'est plus vraisemblable qu'ils ont connu les dieux de Samothrace, de Thasos, de Lemnos, les Cabires. Eh bien, les monuments figurés qui se rapportent au culte cabirique sont des miroirs en métal gravés et sculptés de l'époque dite campanienne, postérieurs au IV^ siècle avant notre ère, — 600 ans après l'arrivée des Tyrsènes en Italie. Il ne faut pas non plus oublier que l'écriture et les arts du dessin étaient ignorés des Etrusques primitifs, et que leurs plus anciennes manifestations esthétiques (VIII^ et VIP siècle) portent la marque d'influences étrangères, qui avaient pu modifier déjà leurs sentirqents et leurs idées. Enfin la plupart des documents à consulter, bas-reliefs, peintures, viennent des tombeaux ; ils avaient une destination spéciale, funéraire Et, quels qu'en soit le nombre et la variété, ils ne peuvent nous renseigner complètement sur les dieux de l'air et de la vie.
Ayant admis l'étroite parenté des Pélasges et des Etrusques, nous pouvons appliquer à ceux-ci les rares indications fournies sur les premiers par les historiens grecs. Au dire des anciens, les dieux des Pélasges n'avaient pas de nom, du moins avant l'arrivée, soit des Phéniciens, soit des Hellènes. 11 est donc naturel de retrouver chez les Etrusques une classe de dieux sans nom, dii involuti, dieux voilés, que leur mythologie, lorsqu'elle ne sut plus qu'en faire, plaça au-dessus de tous les autres, régulateurs suprêmes, impassibles, des destinées. Le rôle qui leur est attribué décèle, ce semble, leur primitive nature ; c'étaient les chances favorables ou contraires, les mille hasards qui étonnent le sauvage et l'enfant et dont ils cherchent la cause dans certaines coïncidences réelles ou imaginaires, le bruit du vent dans les arbres, les rumeurs de la source ou du fleuve, le vol et le cri des oiseaux, la lueur de l'éclair ou le fracas de la foudre, tous phénomènes auxquels l'anthropisme prête des volontés et l'animisme des âmes, des formes vagues et fuyantes. C'est à cet antique régime mental que se réfèrent les présages, les augures, l'interprétation des signes, enfin les oracles, et toutes ces pratiques divinatoires qui formaient, au dire des anciens, le trait le plus saillant de la religion étrusque ; non pas que ces superstitions aient été ou soient encore étrangères à aucun peuple ; mais les Tyrsènes en étaient certainement imbus au plus haut degré.
Les dieux voilés et les rites auguraux ne pouvaient longtemps satisfaire l'imagination. L'adoration des nombreux objets qui annonçaient les événements heureux ou redoutables, suffisait ellemême à créer des dieux visibles, qu'il était plus aisé de fléchir en les appelant par leur nom. Il est donc peu probable que les Pélasges, autant dire les Tursénes, n'eussent pas déjà nommé les dieux qu'ils invoquaient dans les bois, au bord des
sources et sur le haut des niontagnes, ou du moins retenu quelques-uns des noms apportés par les Orientaux, ou par les conquérants ihraces et achéens. De toute façon, les Tursènes, ayant vécu, avant leur exode, de longs siècles parmi les peuples pourvus de mythologies abondantes, devaient posséder, au X*" siècle, des dieux soit nationaux, soit empruntés . Partis de Dodone, comme rapporte Denys d'Halicarnasse, ils ne pouvaient ignorer le Zeus dodonéen. Venus de Lydie et des îles, si l'on en croit Hérodote, ils connaissaient au moins quelques-unes des divinités de l'Asie-Mineure, une Artémis, une Aphrodite quelconques. Et cependant, parmi les dieux authentiques des Etrusques, on n'en trouve guère qui rappellent directement ^es nom>. Mais on en rencontre les équivalents, et i avenir nous réserve sans doute bien des découvertes. Il faut, pour le moment, nous contenter de ceux que les Etrusques ont, d'eux mêmes, à raison où à tort, assimilés à des dieux ombro-latins : Tinia, Thalna, Cupra, Thana, Tuian, Fufluns, Sethlans, Turms, Usil, Thesan (aurore), Aisar, Eiser.
Tinia, c'est le dieu de l'air, du ciel et de la foudre, un Jupiter. Son nom a été lu sur une pierre conique d'Orvieto, qui, évidemment, le représentait, dans les temps où ses adorateurs ne savaient le figurer sous des traits humains. Mommsen a rapproché Tinia o\i 7"ùza de formes indo-européennes, comme le sanscrit Dnzui, jour, le grec Zèn, Zènos (d'où Zenon, etc.), le latin Dianiis (Janus), le rattachant ainsi à Zeus et à Dyaus. On ne serait pas étonné de la présence d'un T initial ; les lettres douces manquent à l'alphabet étrusque : Diana est transcrit Thana ; Odusseus, Uthuze ; Poludeukès, Puliuke. Le malheur est que pour assimiler Tiiran^ par exemple, à Urania et Tnrms à Hermès, on est obligé d'expliquer autrement l'addition tout à fait injustifiée du T. Autant vaudrait, sinon mieux,
traduire Tiiran par turamiè, la maîtresse, la dame. Le plus prudent est de constater le nom et l'office de ces divinités qu'on peut regarder comme essentiellement étrusques.
Nous venons de nommer Turms, — qui est bien, quant à la fonction, plus tard quant aux attributs figurés, un Hermès conducteur des âmes, un Mercure ; et Tiiran, qui a pris les caractères d'une Vénus Uranie, mais qui a gardé un rôle énigmatique dans les scènes qui décorent certains miroirs : elle assiste ou elle préside au meurtre sacré du jeune Cabire égorge par ses frères. Je ne sais s'il ne faut pas lui rapporter l'image mitrée et ailée d'une déesse qui rappelle assez T'Anahid des Perses et des Arméniens.
Avant Turius et Turan, nous aurions dû signaler Cîipra^ qui a donné son nom à l'une des villes les plus anciennes du littoral occupé par les Etrusques dans le Picénum. Il est bien diliicile d'écarter ici le souvenir de Cypre, de Kupris. Cependant ce n'est pas à Vénus c'est àla Junonitaliote quecetteCupra fut identifiée ; mais cela importerait peu ; Junon, par certains attributs, est si voisine de Vénus. Une autre remarque, c'est la ressemblance de Kupra avec le cuivre, cuprum \ était-ce primitivement la déesse du bronze ?
Thalna, comme Cupra, est assimilée à Junon. Son nom ne prête, jusqu'à présent, à aucune conjecture, même aventurée. De même Sethlans, un Vulcain, grossièrement figuré, un marteau de forgeron à la main ; je note pourtant la terminaison, ans ou lans qui doit être un suffixe latin laiios, anos : et, comme dérivé possible, le nom propre Silanus.
Une appellation fort singulière, c'est Fufluns, le Bacchus étrusque, dont le décalque ombrien Viifiu^ Vofîon, se lit sur les tables Eugubines. Il fournit, je crois, le spécimen, assez rare, d'un dieu emprunté aux Etrusques par les Italiotes ; il n"a pas, d'ailleurs, dépassé l'Ombrie. Il faudrait être
plus versé que nous le sommes dans la connaissance de la prononciation étrusque pour distinguer entre les deux /'du mot ; le premier a été entendu V par les Ombriens, comme dans Felathri : Volaierra^ Velitrœ . Ce n'était certes pas une aspirée (gutturale ou dentale) comme en latin, mais une labiale incertaine entre le V et le P. Je ne serais pas étonné pour ma part qu'on découvrit quelque relation entre la ville de Pupluna et le dieu Fufluns ; et, d'autre part, entre la forme ombrienne Vofio et le latin Vossius.
En abordant sur la côte orientale de l'Italie, les Tyrsèiies ont pu rencontrer chez les Vénètes une déesse Tiana, — c'est ainsi que lit sur les inscriptions d'Esté M. Cordenons, un savant de la région, — la Diana des Ausoniens, qui avaient, nécessairement, traversé ces contrées avant eux. Tiana serait devenue leur Thana, — sur laquelle nous savons fort peu de chose. Un personnage plus célèbre et bien probablement italiote, quoique les Etrusques s'en soient tout d'abord emparés, c'est Minerve, Mnerfa ou Menrja, dont le nom ne renferme aucun élément qui ne soit indo-européen et latin. On peut croire que les immigrants étrusques possédaient une divinité correspondante, et qu'ils lui ont adapté le nom populaire dans le pays. Ou bien, — mais l'opinion semble prévaloir que l'étrusque n'est pas un idiome aryen, — ou bien les Tyrsènes auraient possédé, comme les Latins et les Ombriens, la racine d'où procèdent mens et re-min-i-scor.
La déesse fédérale Voltumna^ dont le temple, près de Volsinies, réunissait le conseil des douze lucumons, soulève les mêmes doutes. Tout en elle, nous l'avons déjà montré, est latin, le suffixe »i72î/s, m7îa^ et la racine vol-vere^ ver-tere^ même le thème Voltu, Viiltiir, Vidtu-rnus ; et cependant rien de plus national chez les Etrusques que Voltumna, et sa forme masculine Veriumnus, le dieu de l'antique
Viens tuscus^ ce faubourg toscan situé, avant la fondation de Rome, entre l'Aventin et le Palatin. Lorsqu'ils prirent Capoue, ils donnèrent à cette ville le nom de Vulturnum.
La question ne se pose pas pour Nethans, altération évidente de Neptunus, ni pour Apulii, Apuluns, qu'ils reçurent de Cumes, tout comme les Romains. Au reste, la plupart des dieux italiotes entrèrent, sans changer de nom, dans le panthéon étrusque : d'abord yî^7zo, et Halesus, qu'ils trouvèrent fortement établis à Paieries, puis Féronia au pied du mont Soracte, puis la Juno sabine, Quirth5, ou Ciiritis, enfin Vediovis, Siimmaniis, Janiis^ Diana, Volcanus^ Vesta, à mesure que les conquérants Tyrsènes pénétraient dans les districts qui avaient ces dieux pour patrons.
Parmi les dieux que nous venons de citer, lesquels étaient le plus intimement associés à Tinia, et formaient avec lui le conseil des dieux Consentes, soit coexistants (de sens, sentis), soit assis ensemble, soit unis dans le même sentiment, et qui tenaient la seconde place dans la hiérarchie, audessous des bivoluti'? On ne paraît pas fixé sur ce point. Ces Consentes étaient certainement des dieux atmosphériques. Neuf d'entre eux avaient le droit de lancer le tonnerre, une ou plusieurs des onze variétés de l'éclair. Habitués au nombre douze, qui fut sans doute celui de leurs tribus primitives, et qui est resté d'ailleurs consacré chez les Grecs (il y avait douze Amphictyons), les Etrusques ne l'avaient pas seulement adopté pour leurs fédérations, ils l'imposèrent à leurs divinités. De même que les Lucumons, les Involitti fui'Qnt douze, mais mâles et femelles, six couples seulement, établis au-dessus, au delà des mondes ; de même les Consentes atteignirent ce nombre de douze, que les Latins adoptèrent, mais sans rigueur, — car la composition de ces douzains, de ces conseils célestes, paraît avoir varié souvent. Il est intéressant
de retrouver chez les Grecs le même chiffre sacramentel, réminiscence des mêmes traditions sans doute pélasgiques. Les Etrusques ne comptaient pas seulement leurs dieux par douze ; ils avaient aussi des triades, une dans chaque ville. Les Tarquins importèrent à Rome celle de Tarquinies, sans doute : Tinia, Cupra et Mnerfa, Jupiter, junon et Minerve, qui se trouvèrent désormais associés pour toujours dans le temple du Capitole, construit par des architectes étrusques. Ce temple avait trois nefs, une pour chaque dieu. Les basiliques civiles des Romains reproduisirent cette disposition et l'ont transmise à l'architecture chrétienne. Ainsi les formes survivent aux idées : les trois nefs de nos églises sont un legs indirect des Tyrsènes.
Les dieux portaient le nom générique d'Aisar, Esar (i ), Aïsos (Hésychius), peut-être Ausar, Auser (nom antique du petit fleuve Serchio). On a beaucoup disserté sur ces formes obscures. AiLsar rappelle Ausïl, Ausones^ ausosa [aiirora). Ce serait alors une dénomination italique du dieu lumineux, du soleil. yEsar peut aussi faire songer au gaulois Esus. Enfin Duruy et ceux qui penchent plus ou moins pour une origine septentrionale, ont rapproché Esar des Ases Scandinaves. Dans l'état de la science, on ne peut qu'indiquer ces hypothèses, sans y insister. C'est Suétone qui nous a révélé le sens du mot ^Esar. La foudre ayant enlevé d'une inscription le C de Caesar, les haruspices déclarèrent qu'il n'avait que loojoursà vivre, mais qu'il serait dieu.
A côté, plus souvent au-dessous, des grands dieux, une foule de divinités locales protégeaient les villes et veillaient sur toutes les actions et tous les incidents de la vie. On cite Angerona (Ancharia) et cette Norlia, une Fortuna étrusque, dans le
(1) C. f. l'ombrien Esunii.
temple de laquelle on fichait solennellement un clou. Nous avons signalé cet usage chez les Latins, et les fouilles du clos Baratella, près d'Esté, ont mis au jour un grand nombre de ces clous votits en bronze, qui portent des inscriptions encore indéchiffrées, en langue euganéenne ou vénète. Un savant de Venise, M. Cordenons vient précisément de publier un très estimable essai de lecture. On ne saurait affirmer que les clous sacrés soient d'importation étrusque, encore moins tous ces menus dieux, analogues aux indigètes latins, qui appartiennent au plus ancien fonds animique de l'Italie, et qu'on retrouve, d'ailleurs, chez tous les peuples anciens et modernes. On voit dans les peintures et les bas-reliefs beaucoup de ces génies mâles et femelles, munis de grandes ailes, et qui se tiennent, invisibles sans doute, auprès des vivants et des mourants. Le nom génériqjue de Lasae n'est autre que celui des Lases ou Lares, sur lesquels nous ne reviendrons pas. Il en est de même pour les Pénates étrusques. Il faut ranger dans cette classe sans doute les têtes à la langue tirée, sortes de Gorgones, qui avaient probablement représenté les t'êtes coupées des vaincus, des prisonniers, des victimes divinisées par le sacrifice; et aussi les nains ou poussahs grotesques dont le Louvre possède de nombreux exemplaires. Au monde funéraire, qui nous est familier déjà, appartiennent Manliis^ éponyme de Mantoue, qui rappelle le Mundus et l'Orcus latin, assimilé durant la période étrusco-grecque à Aidés, Eita ; et Hiiitia, plus tard Per-siphnai^ Perséphone ou Proserpine. Hintia était, à l'origine, l'image, l'âme du mort. On lit sur un vase : Hintial Patruklès^ ombre, spectre de Patrocle. Peut-être le radical Hint a-t-il fourni l'ombrien Jiondus, épithète constante des dieux infernaux mentionnés dans les Tables Euguhines. Sous la conduite d'un vigpureux archer, un Héraclès infernal, emportées par le dieu Turms
qu'on reconnaît aux ailes de son bonnet et de ses talons, suivies d'une déesse ailée, souvent escortées de Charn, Charon, vieillard ailé, bestial, au lourd marteau, les âmes sont traînées aux enfers. Des démons grimaçants, au long bec, se les disputent. Des serpents les déchirent ; des tortionnaires les assomment à coups de maillets ; et le chien à trois têtes, le classique Cerbère, jouit de leur châtiment. Il est curieux de retrouver dans les cirques romains, sous le nom de Pluton, le Charon étrusque avec ses ailes et son marteau, chargé d'enlever les corps des gladiateurs vaincus. Notons, de plus, que le supplice du maillet, la mazzolata^ était encore employé à Rome au commencement de ce siècle.
Les divinités, soit nationales, soit empruntées, que nous venons de définir s'étaient plus ou moins vite échelonnées en hiérarchies. Des théologiens, très féconds en livres, — plus qu'en idées sans doute, — avaient combiné les vagues croyances de la race avec les rêveries plus affinées de l'Orient chaldéen.et perse; et une cosmogonie telle quelle était venue se poser comme un couronnement sur le factice panthéon ; le nombre douze n'y est pas oublié ; le monde doit durer, comme dans la conception mazdéenne, douze mille ans environ, car l'étendue des siècles étrusques est irrégulière ou indéterminée. La création a pris la moitié de ce temps, six mille années, les' six jours de la Genèse hébraïque ; les choses humaines rempliront le reste. Avec tout le respect qui est dû à ce genre d'élucubrations, il me sera permis de trouver la proportion bien mal combinée, bien peu à l'honneur du démiurge, qui aura peiné, sué six mille ans pour accomplir une œuvre si éphémère ; ainsi cet artisan divin, Tinia peut-être, pendant que les dieux voilés sommeillaient doucement dans leur indifférence, cet ouvrier aura mis dix siècles à fabriquer le ciel et la terre, dix encore à marteler la lourde coupole du firmament, dix à produire toute
l'eau que peuvent contenir les mois et les fleuves, dix à manipuler, à suspendre et à remonter ces automates, le soleil et la lune, dix à régler le souffle des animaux et à précipiter, dans on ne sait quelle cornue, ce gaz dont est faite l'âme des vivants. Enfin l'homme, cette machine si imparfaite, si fragile, vouée à tant de maux ridicules ou odieux, lui aura coûté mille ans d'efforts ! Et tout cela périra demain ! Ah ! pauvre démiurge. Ces choses, et bien d'autres aussi puériles, ont longtemps passé pour sublimes ; et je ne doute pas que le bon Tite-Live ne parlât sérieusement lorsqu'il déclarait les Etrusques les plus religieux des hommes. C'est un jugement que nous confirmons volontiers. La théologie étrusque formait une bibliothèque considérable, qui aurait tenu dignement sa place dans le sous-sol de notre Bibliothèque Nationale, dernier asile de ces sortes de documents. Mais de tous ces livres, fatales, Acheruiitict, Tagelici^ ritiiales, fulgurales, haruspicum, manuels donnant les prescriptions relatives à la vie privée et publique, à la fondation des villes, à laconsécration des édifices, à la paix, à la guerre, à la naissance, au mariage, à la mort, à la chronologie sacrée, la théorie des foudres et les méthodes d'observation et d'interprétation ; traités profonds sur les rites expiatoires, sur les formules et les offrandes qui assurent l'immortalité, qui peuvent même retarder les destins, enfin sur l'apothéose et les aventures des âmes ; de tout cet amas de sagesse, le temps ne nous a rien laissé que des bribes éparses dans les mythographes et les grammairiens. Cicéron rapporte (De Divinatione) que jadis un nain à cheveux blancs, Tagès (nom grécisé), sortit de terre entre deux sillons, pour enseigner aux hommes la signification des éclairs et, généralement, tout l'art augurai. Un disciple de Tagés, Bacchès, rédigea ces révélations en quinze volumes [Achérontiens] ; et une nymphe Bégoé, Bygoïs, les étendit à Tinter-
prétation de tous les phénomènes de la nature.
Si l'on considère le rôle joué dans la vie publique et privée des Romains par l'haruspicine et la science des présages, il faudra convenir que Tagès, cet avorton obscur, est l'un des dieux qui ont exercé le plus puissant empire sur les choses humaines. Caton disait que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire ; et cependant ces rieurs pontifiaient encore ; et pendant les six siècles qui ont fondé le pouvoir cle Rome, il ne s'est fait dans le Latium, dans toute l'Italie, aucun acte solennel, décisif, sans la permission des augures.
Les Latins, nous l'avons dit, n'avaient eu nul besoin d'apprendre des Etrusques la foi aux signes et aux auspices ; mais ils leur empruntèrent certainement les formes, les rites de l'art augurai. Ils ne pouvaient rencontrer de plus habiles maîtres ; aucun Calchas, aucun Tirésias, aucun Chaman de Sibérie, aucun Angakout esquimau, ne disputera au devin étrusque, haruspex ou fiilgiirator, la palme de la crédulité, de la solennité dans la minutie, du sérieux dans l'absurde. Superstition et formalisme, voilà le fond du Tyrsène, les vices qu'il a légués aux Romains.
^4ais l'influence étrusque, j'y reviens encore, a été formelle, extérieure ; aucun dieu étrusque n'a pénétré dans le panthéon latin, même romain, même ombrien (si Fujluns et Hinlia étaient par hasard d'origine italique, pré-tyrsène). Au contraire, tous les dieux de l'Italie et de la Grèce ont fait invasion dans le douzain sacré des Consentes. Ce que nous disons de la religion, il faut le dire de la langue ; le parler ausonien ne lui a rien emprunté, et il semble qu'il lui ait imposé une foule de termes, de noms, surtout de suffixes visiblement italiques.
Dès le XV' siècle, quelques inscriptions étrusques étaient connues des érudits. Un dominicain, Annio
de Viterbe, avait tenté de les expliquer. Partageant l'opinion courante qui voyait dans l'hébreu la langue mère par excellence,'il essa3^a d'y rapporter des textes dont le latin ni le grec ne pouvaient tirer aucun sens. Habile faussaire, il fabriqua des inscriptions à l'aide de mots hébraïques tracés en caractères étrusques et sut les cacher et les faire trouver à l'endroit même où l'on avait découvert les vraies. Elles furent tenues pour authentiques et, durant deux siècles, égarèrent la philologie. Au XVllI^ siècle seulement, la théorie sémitique perdit du terrain. Le seul Scipion Maffei, de Vérone, lui resta fidèle. Avec Buonaroti, avec Dempster, et surtout Lanzi, dont l'Essai (Saqoio di lingua eirusca) est encore consulté par tous ceux qui s'occupent d'épigraphie, les tendances dites classiques prirent faveur ; ce fut vers une origine italique ou latine que penchèrent les Conestabile, les Vermiglioli, les Fabretti. Ce dernier a réuni dans son Corpus biscriptionum toutes les inscriptions de l'Italie antique, étrusques, ombriennes et autres, en les éclairant de notes très précieuses et d'un excellent glossaire.
L'étrusque s'écritde droite à gauche ; son alphabet, d'origine grecque, adopté par l'ombrien, peut-être par le latin (Bréal), se compose de vingt caractères : voyelles, A, E, /, U ; explosives fortes, C (= K), P, <ï), T, @. X \ liquides, L, R ; nasales M, A^ ; sifflantes SH, S, Z (=: ts) ; spirantes //, F, F. La langue paraît rude, et certains mots semblent ne pouvoir se prononcer (nacnvaiasi, Ctmsta, Mnrfa^ Vvp, Icloi) ; mais il est évident que beaucoup de voyelles muettes ou faibles étaient omises dans l'écriture.
Si quelques sufQxes, si quelques mots se, rapprochent plus ou moins de l'indo-européen : — Bil (lat. duo)^ huO (lat. quatuor), lixa (lat. decejii^ c. f. lithuanien lika z= deçà, comme en latin lacru-ma =:§(Ky.pv), atr (latin atrium), Aruns (ssc. arvant, ra-
pide, fort, cavalier), acazr {casa^ castrum)^ mimsle [mœnicîdum) ^ nefts [nepos^ neptis) ; — où trouver les congénères de max (un), de zal (trois), de clati^ shex, puia (fils, fille, épouse), etera [hères), lautni (familiaris), etc. ? L'illustre Corssen parut un moment avoir vaincu le sphinx ; mais ses efforts ont été vains *, son échec (Uber die Sprache der Etriisker^ Leipzig, 1874) fut le signal d'une mêlée où nous ne nous engagerons pas. Déjà, dans ce siècle^ Janelli, Tarquini, Stickel, Leoni avaient remis en honneur la théorie sémitique ; Bentham et von Maack songèrent au celtique et proposèrent des interprétations celtes et irlandaises ; en même temps, Donaldson, Crawford, Lindsay, combattaient pour le Scandinave et le vieux haut allemand ; Collas pour les langues slaves, Bertani pour le sanscrit, Tallor pour le finnois, EUis, Bûgge, pour l'arménien et l'albanais.
Deecke, d'abord fort opposé aux étymologies latines de Corssen, y revient, et, de concert avec Pauli, de Stuttgard, essaye de trouver dans quelques textes des formules rituelles analogues aux prescriptions des Tables Eugubines.
C'est lui qui cherche dans munsle le latin inun~ ire, dans nacnvaisi nec-are^ et encore dans Oamce la racine dam (( bâtir )) ; les trois mots signifieraient : Opus saxeiim sepnlcro exstruxit . L'indication suivante : IsminQii. Pitinie. S. ii . BiBi. T. VlaBi. I. clBi pourrait se rendre par : Sminthio Petinio in sepulcrum Titus Ulatius libens dedicat.
A Philadelphie, Daniel Brinton ( 1 889-90) se prononce pour une origine berbère. Il rappelle l'antique alliance des Tourshas avec les Libyens, le caractère africain des plus anciennes populations méditerranéennes ; mais il oublie, ce semble, que les Tyrsènes, venus de la mer Egée ou de l'Illyrie, n'ont abordé en Italie qu'au X" siècle. Il a rassemblé d'assez nombreux exemples de noms, divinités, personnages, localités, qui présentent de vagues
concordances. Sans doute, quelques vestiges d'une langue atlantique, italo-berbère, pourraient se rencontrer dans le vocabulaire étrusque. Mais je doute qu'on puisse jamais rattacher au berbère Apulii^ Mnerfa, Marmar, Tinia^ Thana^ ou établir un rapport quelconque entre Tac farinas et TarcJmaf, Tarchon^ Tarquiiuits, entre le Berher des Arvales et le nom des Berbers ou Barabhras.
Chez nous, M. Victor Henry, M. Michel Bréal rejettent résolument toute affinité indo-européenne. Dans plusieurs articles de la Revue critique, ce dernier, combat les rapprochements tentés jusqu'ici entre l'étrusque et les langues italiques ; il ne conteste pas que nombre de termes et de formes aient pu être empruntés à l'ombrien, à l'osque, au latin ; mais il ne reconnaît dans les désinences aucune Il ace de déclinaison, de conjugaison, rien qu'on puisse rapporter à l'organisme flexionnel.
D'où viennent toutes ces contradictions, jusqu'ici irréductibles? Comment une langue écrite en lettres parfaitement connues, en caractères grecs archaïques, une langue dont les inscriptions sev comptent par milliers, qui a été parlée et comprise jusqu'aux premiers siècles de notre ère, défie-t elle encore la sagacité des Aufrecht, des Kirchoff, des Bréal, qui sont arrivés à reconstituer la langue ombrienne ? Rien de plus facile à comprendre. On ne sait pas avec certitude le point de départ des Tyrsénes, et, quelque berceau qu'on leur suppose, il est douteux qu'il existe encore une seule des langues qui ont pu être apparentées à la leur : pélasge, phrygien, lydien, lycien, care, illyrien même, ont disparu ; les inscriptions abondent, il est vrai, mais elles sont généralement courtes et de plus rédigées en style lapidaire, abréviatil : les mots en sont certainement tronqués; beaucoup, faute de voyelles, sont imprononçables {Cllmsta^ Clytemnestra) ; enfin, aucune n'est bilingue et n'offre ces points de comparaison qui ont permis à
Champollion de traduire l'inscription égyptienne de Canope.
Une heureuse chance a paru se présenter il y a deux ans environ, lorsque l'importante inscription d'Agram a été reconstituée dans toute son ampleur. Mais la minutieuse analyse de M. Bréal n'a pas abouti, ou plutôt elle a confirmé ce savant maître dans sa prudente expectative ; mais l'histoire de ce document est si extraordinaire qu'elle vaut d'être contée.
(( Au catalogue de la collection égyptienne du musée d'Agram, publié en 1880, par le conservateur, M. de Bojnicitch, on pouvait lire la mention suivante : (( Dans une vitrine, la momie d'une jeune femme ; dans une autre vitrine sont conservées les bandelettes de cette momie -, elles sont entièrement couvertes de caractères inconnus jusqu'à présent. Ces bandelettes, spécimen unique d'une .écriture égyptienne non encore déchiffrée, sont un des principaux trésors de notre musée national. )) {3réa.\, Journal des savants.) Un jeune égyptologue, M. Krall, professeur à l'Université de Vienne, sentant sa curiosité éveillée, se fît, en 91, expédier les bandelettes. Malgré le délabrement de la toile, il parvint à copier deux lignes sur son carnet. Rentré chez lui, il les compara à différents spécimens d'alphabets, et reconnut des caractères de forme grecque archaïque ; il fut tout étonné de rencontrer dans l'ouvrage de Pauli, sur les noms de nombre, les mots eslem zathi-iunis qu'il se rappelait avoir copiés la veille, a Bref, il vint un moment où le doute n'était plus possible : les bandelettes étaient couvertes d'écriture étrusque. » Le premier soin de M. Krall fut de s'enquérir des aventures de la momie. Il apprit qu'elle avait été rapportée d'Egypte, en 1849, P^'^ ^^ ancien fonctionnaire autrichien, grand amateur de curiosités, Michel de Baric, et donnée en 1859, au musée d'Agram. C'était une momie de l'époque gréco-romaine. Depuis
1865, elle était démaillotée : l'administraleur, M. Sabljar, avait remarqué les caractères, mais les avait pris pour des hiéroglyphes. En 1868, M. Henri Brugsch avait reconnu que l'écriture n'était pas égyptienne ; mais le musée ne fut pas en état de fournir les fac-similé demandés par deux orientalistes, Krehl et Reinisch En 1877, un calque partiel envoyé à Burton, le voyageur anglais, passa pour nabatéen. Enfin, en 1889, M. Ljubic, directeur du musée, avait photographié quelques fragments. L'authenticité ne pouvait être révoquée en doute. Le faux eût daté de vingt ans au moins ; or, nombre de mots déchiffrés sur les bandelettes n'ont été lus que sur des inscriptions découvertes depuis. Quel homme d'ailleurs eût été capable d'écrire vingt pages d'étrusque > M. Krall se mit à l'œuvre, et il lui fallut dix-huit mois pour mettre en ordre les fragments et les publier.
Les bandes sont au nombre de onze, et formeraient une longueur totale de treize mètres cinquante-sept, sur six centimètres. Plusieurs des morceaux peuvent se mettre bout à bout ; mais les embaumeurs ont coupé l'étoffe sans aucun souci de l'écriture. C'était donc un de ces innombrables linges que la famille ou le commerce procurait aux ouvriers funéraires ; songez que, sur un seul corps (1873), on a déroulé trois cent quatre vingts mètres de bandelettes. On s'approvisionnait dans le monde entier. On en a trouvé de toutes langues, grec, arabe, copte, persan, hébreu, syriaque, latin. Au reste, la présence de familles étrusques en Egypte n'a rien d'invraisemblable. Quoi qu'il en soit, les deux tiers environ du texte ont été reconstitués, deux cents lignes, 1.200 mots. Or, il n'y a que 125 mots dans la plus longue inscription connue, celle de Pérouse. C'est un manuscrit très soigné, divisé en colonnes de trente lignes qu'un filet rouge encadre à droite et à gauche. Tous les caractères sont détachés, sans ligature ; des points séparent
les mois. Les chiffres sont en encre rouge.
L'usage que les embaumeurs ont fait d'une pièce pour nous si précieuse donne à penser qu'elle n'était pas unique, bien au contraire, et qu'on y attachait assez peu d'importance. Il devait, soit en Etrurie, soit en Egypte, exister de véritable fabriques de copies, exécutées presque machinalement d'après un modèle incisé sur pierre. C'étaient des formules de prières, des textes-amulettes comme les Livres des Morts et Rituels égyptiens. Les tarischeutes en avaient toujours sous la main pour en munir chaque momie, et quand le chiffon plus commun leur manquait, ils n'hésitaient pas à déchirer, pour l'emmaillotage du mort, ces feuilles ou volumina qui pouvaient se remplacer aisément. Et puis, les saintes litanies, pour être découpées en lanières, en étaient-elles moins efficaces ?
Ces considérations, ou d'autres analogues, prédisposaient les érudits à chercher dans le manuscrit d'Agram un caractère funéraire ou tout au moins rituel ; il semble bien que leur espoir ne sera pas trompé ; au premier examen, le mot hinthit^ hinthin^ un des rares vocables étrusques dont nous connaissions le sens, des répétitions infinies d'un même terme (ce qui est le propre de ces radotages), des noms de divinités, Nethtuis, Usil, Thesan, surtout Eiser, Aiser, l'apparence rythmique, même rimée, de certains passages, tout enfin nous promet quelque antienne comme en présentent nos missels. On remarque beaucoup de noms de nombre avec des terminaisons qui en marquent la valeur, dizaine, centaine, pour ainsi dire contrôlée par quelques chiffres en lettres latines. Il y a déjà, semble t-il, quelques résultats acquis. (( En attendant, dit M. Bréal, que le sens du manuscrit d'Agram soit éclairci, il nous fournit déjà de précieux renseignements, venant confirmer et compléter ce que nous savions du plan général de la langue étrusque ». Mais il ajoute, et, quelle que soit l'au-
torité qui s'attache à ses avis, j'avoue qu'il ne me convainc pas, il ajoute ceci : (( Ceux qui s'obstinaient à en faire un idiome indo-européen n'ont dû rien trouver en ces deux cents lignes qui vint justifier leur opinion : pas un mot, pas un suffixe, pas une désinence qui, de près ou de loin, ressemble à ce que nous trouvons dans les langues aryennes. On a, au contraire, devant soi une grammaire sui generis, de nature assez fuyante, en quelque sorte amorphe, où les mots s'unissent entre eux, se désagrègent et se ressoudent de la manière la plus étrange. On dirait que Voltaire a voulu en donner un aperçu quand, dans son Zadig^ il a inventé cette plaisante généalogie : Nabussan, fils de Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna )).
Eh bien, — et notez que la science ne peut avoir de préférence, que le caractère agglutinant, par exemple, ou incorporant, de l'étrusque, serait tout aussi intéressant que l'origine aryenne ou sémitique, — mais je ne puis pas ne pas constater dans l'index complet de M. Krall, dans les listes de terminaisons données par M. Bréal lui-même, de nombreux, très nombreux suffixes à physionomie indo-européene : stres, comparez campe-stres \ en, cf. fieri, Val-erius ; a/, a/s, cf. pute-al^ flor-ahs \ nain, donum ; chva, chve, reliqiins ; thiuii, thuita, Neptiiniis, Fortinia ; slam^ clam, pocoliim^ oraciiliim, etc. ; il y en a bien d'autres. Faut-il considérer comme étrusque, comme latine, la désinence si générale : Marci;za, Felsi^za, Mutina, Puplu^za, Fetlu;za, Mastarna, Purs;2a, Vipina ? On ne saurait décider ; mais elle est, sans aucun doute possible, indo européenne. Assurément, l'ombrien des Tables Eugubines, par son aspect, ses suffixes, sa phonétique, n'est pas moins éloigné que l'étrusque du langage de Cicéron et de Virgile ; avant Aufrecht et Kirchoff, avant M. Bréal lui-même, nul n'avait réussi à rattacher l'ombrien au latin. Qui sait ce qui arrivera de l'étrusque, lorsqu'on aura
de même suppléé ses voyelles, rétabli ses terminaisons que l'écriture abrège, corrigé l'emploi vicieux de ses aspirées, qui peut-être répondaient à une prononciation amollie ; (les consonnes douces manquent à l'alphabet étrusque ?)
Pour moi, j'opinerais pour une langue mixte, comme est l'anglais, constituée par un fonds jusqu'ici inconnu, mais plus que doublée dans son vocabulaire et surtout modifiée dans ses désinences parles dialectes italiques, ce qui est d'ailleurs si vraisemblable. Quant au grec, il paraît certain qu'il était étranger à l'antique parler des Tursènes ; d'autant que, malgré des relations longues et intimes avec le monde hellénique, avec la Sicile et la Campanie, les Etrusques ne sont jamais arrivés à prononcer et à écrire correctement les noms des dieux et des héros d'Homère ; s'ils nous ont conservé la forme antique des noms Aïvas, Aias, Ajax, Vilatas, Oïlètès, fils d'Oïlée : Thelapha, Télèphe ; s'il est permis de voir de simples abréviations dans Tlamunus [Telamonios]^ dans Chain (Charon), Achle (Achillés), Meule (Meuelans), même dans Uthiize(OàM?>stus) et Pultuke (Poludeukès) : on ne peut méconnaître la barbarie des transcriptions Elchfentru^ pour Alexandros, Achmenrun'ÇioiJiV Agamemnon. L'oreille était inexperte, le gosier rebelle aux doux sons helléniques. L'idiome était rude et contracte ; mais ne sont-ce pas là, surtout la contraction, des caractères qui se retrouvent dans les formes les plus antiques des dialectes latins ?
Laissant de côté maintenant la question de la langue, qui, à notre sens, reste entière, essayons de résumer les conclusions qui se dégagent de notre laborieuse enquête sur les origines et sur l'histoire des Etrusques, sur leurs arts, leurs mœurs et leurs croyances, enfin, sur ce qu'ils ont reçu des Ombro-Latins et sur ce qu'ils leur ont enseigné.
Les Toursha, Tursènes, Tyrrhènes, Rasena ou Etrusques, populations orientales apparentées aux
Pélasges et à diverses races de l'Asie-Mineure, refoulés par l'invasion et le développement des Hellènes, réduits dès le XIV* siècle aux îles de la mer Egée et à diverses stations sur les rivages d'Asie et d'Europe, expulsés en masse vers le Xl^ siècle, sont venus, par terre et surtout par mer, s'établir, au X" siècle environ, en Italie sur les côtes des Picentins, des Ombriens et des Vénètes ; puis, contournant et traversant l'Apennin, se sont répandus dans les vallées du Serchio, de l'Arno, du Clanis et de rOmbrone. Maîtres de la Toscane devenue leur centre d'expansion, ils ont franchi le bas Tibre à la fin du IX'' siècle, assisté ou contribué au VHP à la fondation de Rome, annexé Rome au VII% conquis au VI" la (^ampanie, au V^ la Lombardie, le Mantouan et le Tyrol. Leurs progrès maritimes, plus considérables encore, les ont mis en relations amicales ou hostiles, commerciales avant tout, avec les Phéniciens et les Carthaginois de la Corse et de la Sardaigne, par eux avec l'Egypte et l'Orient, finalement avec les Grecs de la Grande-Grèce, de la Sicile et de l'Hellade. Arrivés en Italie dans un état de culture à peine supérieur à celui des Euganéo-Vénètes qui succédaient aux peuples des terramares, et certainement inférieur à celui des Ombro- Latins, ils imitèrent d'abord les frustes poteries et les sépultures des uns, adoptèrent en partie les usages et les dieux des autres. Ils avaient cependant des habitudes et des croyances, une religion d'un animisme très prononcé, consistant en pratiques divinatoires fort compliquées, la foi aux présages, le culte des éclairs ; ils avaient aussi les dieux de la nation et de la tribu, dont les inscriptions nous ont révélé les noms ; une organisation sociale théocratique, peut-être matriarcale. Surtout ils possédaient au plus haut degré l'instinct et le goût du trafic, et la faculté imitatrice. Le commerce leur donna la richesse et, avec tous les besoins et tous les vices du luxe, les modèles de tous les arts.
L'imitatioQ les fit inventeurs à leur tour. Nous les avons vus forgerons, quand l'île d'Elbe leur eut livré le fer, céramistes ingénieux, ciseleurs, orfèvres, architectes, déployer partout un génie industrieux tout à fait étranger avant eux aux Italiotes. Ils rivalisèrent avec l'Egypte dans la décoration des tombeaux souterrains, des hypogées. La richesse qui les avait élevés les perdit ; Rome avait secoué leur joug en 510; les Samnites leur avaient pris la Campanie en 425 environ. Au début du IV*' siècle, l'invasion gauloise, après avoir détruit leurs établissements de la Cisalpine et de l'Ombrie adriatique, les traqua jusqu au cœurde la Toscane. Rome les acheva au lac Vadimon, en 283. Après la seconde guerre Punique, ils n'existaient plus comme nation. Leurs grandes familles continuèrent de végéter dans le luxe et la mollesse, au milieu des campagnes désertes et malsaines, dans les villes saccagées par les guerres civiles. Enfin, à partir du L'' siècle de notre ère, ils ne se distinguent plus des autres sujets italiens de l'Empire romain.
Bien que, niême au temps de leur plus grande puissance, ils n'aient pu imposer ni leur langue ni leurs dieux à des peuples établis depuis mille ans sur le sol italien, leur part n'en a pas moins été considérable dans la civilisation latine. Leur influence a été moindre sur les hommes que sur les choses, sur l'esprit que sur les formes extérieures, cérémonielles et rituelles, — qui, à leur tour, affectent les institutions et les moeurs. Ils ont appris aux Romains à bâtir des maisons et des temples, à ordonner les festins, les processions, les pompes triomphales et les jeux sanglants du cirque. Les meubles, les sièges, les statues, les licteurs, le costume, la bulle d'ordes enfants patriciens sont aussi d'origine étrusque. Enfin, ils ont ajouté aux superstitions déjà si nombreuses des Latins et des Sabins la science, si ce n'est point profaner un tel
mot, la science augurale, élevée au rang d'institution politique, perpétuant ainsi, au sein d'une civilisation avancée, les plus niaises pratiques de la sauvagerie la plus infime.
§ IV. — Note sur les Euganéo-V^énètes
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et lamelles de bronze. -- Conjectures nombreuses depuis 1749. --Travaux et interprétations de M. Cordenons. — Une Diane du Reno : Rena Tiana? — Ecriture assyrolydienne. -- Langue inconnue.
La plupart des inscriptions de l'Italie primitive, bien que toutes écrites en caractères dérivés de l'alphabet phénicien hellénisé, sont demeurées indéchiffrables, parce qu'on ignore les langues de leurs rédacteurs. Si, dans ce siècle, on est parvenu à expliquer presque sûrement les textes falisques, osques et ombriens, c'est qu'on y a découvert, non sans peine, des variantes dialectales du latin. Mais l'étrusque, nous venons de le constater, l'iapyge, l'euganéen ou vénète bravent encore la science et l'ingéniosité des linguistes. M. F. Cordenons, conservateur du musée de Padoue, a essayé de jeter, comme le dit le titre de son ouvrage (i), un peu plus de lumière sur les origines, l'idiome et le système graphique des Euganéo-Vénétes, antiques populations qui ont laissé leur nom aux collines P^uganéennes et à la Vénétie.
Les éléments et les difficultés du problème sont très clairement exposés dans l'Introduction. (( Dans
(1) Un po pin di luce suite origini, iJioma e sistema di scriltuTCt degli Eugane{-Vi-7ieti.
LES VENÈTES 3O5
notre région, dit M. Cordenons, — c'est ce qui ressort des dernières découvertes archéologiques.— cohabitaient deux peuples de souche fort différente, l'un établi depuis une époque très reculée et venu avec une culture toute rudimentaire, l'autre arrivé beaucoup plus tard, et avec une civilisation sans doute primitive encore, mais relativement supérieure. )) Les premiers appartenaient aux derniers âges de la pierre ; les palafittes, les terramares nous ont conservé quelques débris de leurs demeures et de leurs industries. (( Les seconds, Euganéens et Vénètes, sont certainement des Aryens ; ils doivent être venus d'Asie avec la grande immigration aryenne primitive, en même temps que les Ombriens, que les Latins peut-être. )) Ces conquérants refoulèrent les vaincus, sans les étouffer: les objets recueillis à Montegroilo et conservés au musée de Padoue, surtout ceux qu'on trouve autour d'Esté, présentent encore de nombreux caractères préeuganéens ; et dans les plus anciennes inscriptionSj (( où domine toutefois l'élément aryen )), il faut s'attendre à rencontrer un (( amalgame, une fusion telle quelle de deux langages », sinon de trois ; car, tout en étant de même race, Euganéens et Vénètes provenaient d'immigrations successives ; probablement donc, nos inscriptions contiennent des mots irréductibles ou altérés, qu'il sera bien difficile de rapporter à quelque racine aryenne ».
La découverte de ces inscriptions paraît remonter au XV*" siècle. En 1749, Maffei en signale quelques-unes au musée de Vérone. On n'en connaissait guère plus d'une douzaine, lorsque, ert 1847, 1850, 1852, Furlanetto et Da Schio publièrent celles de Padoue et de Vicence. Elles passaient pour étrusques. Mommsen le premier (1853) mit les savants en garde contre une opinion trop aisément reçue. Des fouilles opérées en Styrie, en Carinthie fournirent quelques textes nouveaux, d'un type
3o6 l'italie antique
décidément vénète. Enfin, une grande quantité d'objets votifs, cippes de pierre, clous et lamelles de bronze, déterrés près d'Esté, dans le clos Baratella, portèrent à deux cents et plus, le nombre si restreint des inscriptions de la même famille. Aussitôt, 1883-1886, les philologues italiens et allemands fondirent sur cette proie inespérée, mais bien décevante, hélas ! Ni Prosdocimi, ni Gamurrini, Oberziner, Pichler, Meyer, ni Pauli, ni Deeke, ni Maratti n'ont réussi à briser (( l'os médullaire )). Qui croirait que ces deux derniers ont voulu voir dans ces inscriptions d'Esté, peut-être du VIP" ou du VP siècle avant notre ère, des remerciements d'élèves à leurs doctes professeurs ? Voyez-vous d'ici cette Université des terramares 7 Beaucoup plus prudent, Ghirardini s'est borné à publier sans commentaires, en 1888, les (( antiquités du fonds Baratella », faisant d'ailleurs observer que les clous trouvés à Este ont leurs similaires en d'autres régions d'Italie, et qu'ils ont partout un caractère votif. Rappelons le clou sacré que les Latins et les Romains fichaient en cérémonie dans le temple de Jupiter, les Etrusques dans les sanctuaires de Nortia, de Voltumna. Il y a là une coutume des plus curieuses, des plus primitives, puisqu'elle est familière encore à certaines tribus sauvages, et même aux populations ignorantes de pays civilisés. C'était le clou auquel on suspendait Vex-voto^ la bandelette, la maladie exorcisée par le dieu, — et qui avait pris, naturellement, un sens symbolique. Mais voici que M. Cordenons entre à son tour en lice contre ce diminutif du sphinx étrusque. Il le traque de lettre, de cippe en clou, et de clou en lamelle. Il lui apprend son alphabet, sa langue, et lui révèle sa pensée. Le sphinx, avouons-le, garde son sourire énigmatique, mais il se pourrait bien que sa défaite fût prochaine ; son adversaire est résolu et bien armé, La lutte, quelle qu'en doive être l'issue, est pleine d'intérêt, et la déesse, con-