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CHAPITRE HUITIÈME LES OMBRIENS

Histoire de 1 Ombrie antique. — Parenté possible des Ombriens primitifs (Ambrons, Amra) avec les Is- ombres et les InsLibres. -- Ils appartiennent par la langue et la religion au groupe ausone. — Découverte, en 1444, à Gubbio (antique Eugubium), des Tables Eugubines. -- Conjectures et controverses sur l'âge, l'écriture et le sens de ces documents. — Fréret remarque une de ces Tables écrite en caractères latins qui ne peuvent être antérieurs au IIP siècle avant notre ère. Les autres sont rédigées en caractères étrusques. — En 1841-1851, Aufrecht et Kirchoff reconnaissent dans l'ombrien un dialecte italioie, voisin de l'osque et du latin. — En 1873, M. Michel Bréal donne au Collège de France l'explication raisonnée et savamment commentée des Tables Eugubines . — La phonétique ombrienne. — Esquisse d'une grammaire ombrienne. — Les Tables sont des avis rituels destinés à être suspendus, affichés à la porte des temples. — Formules sacramentelles et programme d'une Lustratioii de la cité Iguvienne. — Procédés auguraux. Prise des auspices. — Les divinités de rOmbrie comparées à leurs similaires et homonymes latins, sabins et étrusques.

L'Ombrie a sa place dans l'histoire, place peu remplie sans cloute, mais cependant jalonnée et comme dessinée, en ses contours variables, par de grands événements. Le nom de l'Ombric était connu des Grecs. Hérodote'au V^ siècle, savait que les Tyrrhènes avaient abordé en Ombrie. La puissance étrusque s'étant développée en territoire ombrien, il s'en suit que la domination ombrienne était antérieure à l'arrivée des Tyrsènes, c'est-à-dire

au X*" siècle, et l'on a supposé, selon toute vraisemblance, qu'il ne lui avait guère fallu moins de trois ou quatre cents ans pour s'établir, de l'Adriatique à la mer Toscane où se jette l'Ombrone, du bas Pô au mont Gargan où la Valle dei Umbri en garde le souvenir, et à la Gampanie, où Gapoue était considérée comme une cité ombrienne. L'Ombrie indépendante fut réduite par la conquête étrusque à une bande étroite, comprise entre l'Apennin et le haut Tibre, d'Inguvium à Tuder, à Spolète, où elle confinait à la Sabine. Lorsque l'invasion gauloise eut brisé la force des Etrusques et enrayé les progrès de Rome, l'Ombrie espéra se soustraire au joug des futurs maîtres du monde, comme elle avait échappé à ses voisins Toscans. Ce fut le rêve d'un siècle.

Alors s'engagea une lutte de quatre-vingt ans (343-265). Tantôt coalisés, tantôt secourus par des aventuriers grecs (Pyrrhus) ou par les hordes gauloises de Sena et Sena-Gallica, Samnites, Campaniens, Japyges, Bruttiens d'une part, de l'autre Ombriens et Etrusques, disputèrent et vendirent chèrement leur pays à la fortune romaine. Tous succombèrent, les Ombriens en 293 (bataille de Sentinum), les Samnites en 290, le Sénons en 283, les Lucaniens en 275 (Bénévent), Tarente en 272, les Salentins et les Messapiens en 267; enfin ((la destruction de Vulsinii en 265, fut le dernier acte de la guerre de l'indépendance italienne » (Duruy), et marqua la fin de la puissance étrusque. L'Italie péninsulaire était désormais sujette de Rome. Quant à la vallée du Pô, la conquête en fut commencée après la première guerre punique, 229-221, et achevée après la seconde, 200-163. Les Ombriens, qui nous intéressent principalement, avaient été si complètement vaincus et soumis qu'ils ne se compromirent plus dans les soulèvements passagers des peuples italiens; ils demeurèrent étrangers même à la guerre sociale, 90 87. On voit Marius,

sur le champ de bataille de Verceil (loi), donner le droit de cité à mille Ombriens et à des citoyens d'Iguvium.

A Verceil, ils se trouvèrent en face des Ambrons, peuple germanique ou gaulois, et on remarqua, non sans surprise que leur cri de guerre : Amra, Amral se confondait avec celui de leurs adversaires.

Ce menu fait vient à l'appui d'une hypothèse qui n'a point perdu tout crédit. Observant que les Ombriens de la Cispadane portaient le nom d'Isombres, et que sur la rive gauche du fleuve habitaient les Insubres, nation celtique ou gauloise, on put soutenir, sans invraisemblance, que les Ombriens étaient un rameau de la race celtique. Mais, d'une part, l'anthropologie distingue aujourd'hui les Celtes bruns, à tête ronde, des Gaulois blonds à têie longue, arrivés beaucoup plus tard sur le Danube et les Alpes. C'est donc aux Celtes seuls que les Ombriens pourraient être apparentés; ce sera aux ethnologues, à mon ami et collègue Hervé, de décider ce point. D'autre part, les Ombriens qui ont dû longtemps vivre avec les Celtes des Alpes avant de suivre les Sabins et les Latins dans la péninsule, pourraient porter un nom celte, même gaulois, sans appartenir aux races Celtes ou Gauloises. Enfin, l'ethnographie qui ne connaît que les nations — et non les races — , que les mœurs, les langues et les dieux, est forcée de ranger les Ombres et Isombres dans le groupe ausonien ; et elle s'appuie sur un témoignage irrécusable, le déchiffrement et la traduction des fameuses plaques de bronze connues sous le nom de Tables Eitgubines.

La chute des langues, ou leur réduction en patois, ne coïncida pas entièrement avec la défaite des peuples qui les parlaient. Sauf l'étrusque, idiome étranger et demeuré inconnu, qui semble s'être éteint peu de temps avant notre ère, sans avoir laissé dans les dialectes voisins d'autres vestiges

que des termes liturgiques, les autres subsistèrent plus ou moins longtemps. L'osque, qui avait une littérature (les Atellanes)^ très goûtée des Romains, l'osque, langue maternelle d'Ennius (239- 169), familier encore à Lucilius (148-103), avait survécu à l'introduction de l'alphabet latin (Table de Bantia)\ il figure sur les médailles de la guerre sociale. L'ombrien, selon toute probabilité, était parlé encore au temps des Gracques (i 33-1 21).

Les documents qui ont permis de restituer en grande partie cette langue sont authentiques et relativement anciens.

En 1444, dans la plaine où s'élevait l'antique Eugubium, près du théâtre, en un souterrain richement décoré de mosaïque, une heureuse fortune fit découvrir neuf tables de l'airain le plus pur, où s'alignent des caractères inconnus, (( les plus anciens monuments peut-être, du monde, au moins de l'Italie, )) et que l'on regarda comme contenant les lois des anciens rois. Deux de ces tables, empruntées par un personnage très distingué, n'ont jamais fait retour au musée du palais communal où reposent les sept autres; vers 1540, elles ont passé pour figurer parmi les raretés du palais ducal de Venise; en fait elles ont disparu. Tel est, en substance, le récit qu'on peut lire dans l'ouvrage du jurisconsulte Antonio Concioli, originaire de Gubbio : Statuta civitatis Eiigubii, 1673, in-f°. La renommée de ces documents s'était quelque peu répandue; dès le XV% un comte Gabrielli en aurait transcrit un fragment; au XVL siècle, un chanoine du Crémone (1520), puis un savant hollandais, Smetius, 1388, en avalent publié des spécimens, suivis par notre Dupuy (Puteanus) et par Gruterre en 1601. Bernardino Baldo risqua, en 161 3, un premier" essai de traduction, qu'il intitule avec une sage modestie divinatio, et que l'orientaliste Richard Simon traitait (( d'impertinences ». En bon disciple d'Annius de Viterbe, Baldo traitait les tables par l'hébreu, a En

vérité, ajoutait Richard Simon, il faut avoir l'esprit bien pénétrant, ou plutôt être inspiré, pour voir que ces mots sont hébreux. Un chinois y trouverait plutôt sa langue chinoise qu'un Juif n'y trouvera la langue hébraïque. »

L'année suivante, 1614, vit paraître à Ypres, une traduction non moins extraordinaire. Dans un livre sur les Origines celtes et belges^ l'auteur, le Hollandais Adrian van Scrieck, avait inséré la copie de la table VII, reçue, à Paris, d'un de ses amis qui la rapportait de Rome; il y voyait le plus ancien monument de la la langue néerlandaise. Ce n'était pas de quoi encourager les érudits plus prudents. ((Je n'y ai jamais pu mordre, écrivait Saumaise à Peiresc. Je ne sais comment il s'y faut prendre: s'il faut aller de dextre à sénestre, ou de senestie à dextre. Ceux qui ont voulu interpréter ces Tables Eugubines ne me peuvent satisfaire. Mettons donc ceci entre les choses que nous ignorons parfaitement. ))

Après une accalmie d'un siècle, il se produisit, vers 1726,. un accès d'entusiasmo etriisco^ lors de la publication très complète et assez correcte, des Tables par Bonaruoti (1723) ; celui-ci douta le premier qu'elles fussent rédigées en étrusque : (( Mais, disait-il, peu importe, puisqu'on n'entend pas plus l'ombrion. » Les divagations recommencèrent donc et parfois bizarres, mais non sans lueurs de vérité. Si le marquis Scipion Maffei, les abbés Passeri, Gori, Olivieri, le Français Bourguet continuent d'en appeler au grec où à l'hébreu, si le jésuite Stan, Bardetti a plus volontiers recours à l'anglosaxon, au vieux haut allemand et au celtique, quelques uns de ces chercheurs, très sincères, ont mis le doigt sur quelque ressort secret, qu'il suffira de pousser juste pour dévoiler le mystère. Ainsi Bonaruoti avait supposé une langue ombrienne. Olivieri remarquant la répétition fréquente du mot Iwveuia, ikuvina^ l'avait rapproché dTguvium, le nom ancien d'Eiigubium, de Gubio. Bourguet avait

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fixé la valeur réelle des lettres, jusqu'à lui très mal établie, et, fait capital, il avait reconnu que la table VI en caractères latins, et la table I en caractères étrusques, donnent foncièrement le même texte. Ce Bourguet (Louis), réfugié protestant de Nîmes, numismate, géologue, mathématicien, orientaliste, a étéde son temps, 1728, 1732, 1734, unhomme considérable, et ses vues ont été généralement acceptées. Pour lui, quelques-unes des Tables sont antérieures à la guerre de Troie, et elles contiennent généralementleslamentations des Pélasgeschassésd'Asie.ll prétend y lire des phrases de ce genre : u Le produit des semailles a été renversé et brûlé. Les plus gras pâturages ne seront soutenus que d'un peu de rosée. Les veaux qui croissent ont le corps endommagé, et le laboureur est perdu. ))

Lu père Lami, sans être moins chimérique, se demande (1744) s'il ne faudrait pas chercher dans le latin vulgaire l'explication de la langue; et Passeri écrit: (( Savez-vous en quel idiome sont rédigées les Tables? en Iguvien antique. Ce sont là nos vrais et légitimes monuments, et tout bon citoyen doit considérer cette étude comme ceuvre nationale. Ce que nous avons de romain nous est aussi étranger qu'il peut l'être aux Daces et aux Sicambres. Ce peuple, qui a tout foulé aux pieds, n'a d'autre relation avec nous que de nous avoir opprimés. Ces inscriptions contiennent les noms et les prérogatives de nos ancêtres, ici sont renfermées les traditions et les coutumes de notre patrie.» Avec moins d'exagération, Maffei disait : (( ces lames ne peuvent contenir que des documents publics ou privés, des traités ou des contrats; j'y crois entrevoir des formules relatives aux sacrifices et aux choses de la religion. )) Fréret, de son côté, jugeait très sagement les tentatives d'interprétation.' Remarquons, ajoutait-il, que l'antiquité attribuée à ces monuments n'est rien moins qu'établie. (( Ceux qui sont en caractères latins, à n'en juger que par

la forme de ces caractères doivent être postérieures à la conquête de l'Etrurie par les Romains, et remontent tout au plus au temps de la première guerre punique. ))

Petit à petit, la voie s'ouvrait aux recherches sérieuses. Eq 1789, paraît à Rome, l'Essai de Lanzi. Cet auteur, après Fréret, distingue l'ombrien de l'étrusque. Il ne saurait considérer les Iguviens comme des Etrusques, puisque, dans les Tables, les Etrusques sont nommés en toutes lettres à côté des Iguviens. (( La langue, dit il, est une sorte de latin rustique, dont la syntaxe est, pour la plupart du temps, identique à la syntaxe latine. Quant au contenu, il n'était pas difficile de le deviner : tant de noms de divinités et de sacrifices nous annoncent un rituel. La date de ces tables ne peut être antérieure au deuxième siècle avant notre ère. »

Trente ans plus tard, Ottiried Mûller, 1828, reconnaît les désinences de certains cas, les formes de l'impératif et du futur antérieur. Son élève, Lepsius, 1833, améliore la lecture de l'alphabet ; il admet un intervalle de deux siècles entre les tables rédigées en caractères étrusques et celles qui le sont en lettres latines. Citons, pour mémoire, Chr. Lassen, 1833, et Grotefend, 1835. Enfin, en 1849-51 (deux vol. in-/i°), Aufrecht et Kirchoff, appliquant aux textes ombriens la méthode qui a livré à Eugène Burnouf le secret cTu Zend, comparant avec soins les diverses formes d'un même mot, arrivent à constituer véritablement la phonétique, la grammaire et le vocabulaire. Leur livre est la base des études ombriennes. Mais il s'en faut quils aient triomphé de toutes les difficultés. Leur réserve, si louable, et aussi leurs vues systématiques, ont laissé beaucoup à faire à l'aventureux Huschke, au sagace Sophus Bûgge, à Ebel , Corssen , Ascoli, Zeyss, Bucheler, etc. Tous les obstacles préliminaires écartés par la belle publication de

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Fabretti, 1867, Corpus des inscriptions Italiques^ M. Michel Bréal a entrepris et accompli la tr4.duction presque sans lacunes et l'élucidation totale cîes~ Tables Eugubines et de tout ce qui s'y rattache. Les inscriptions ombriennes sont bien, comme l'augurait déjà Lanzi, « le plus grand monument de liturgie païenne qui nous ait été conservé ». De plus, elles nous révèlent, elles permettent de reconstruire, et de toutes pièces, un dialecte original, parlé et compris, à côté du latin, jusqu'aux premiers siècles de notre ère, une langue dont les formes altérées n'ont pu dérober à la philologie le fonds archaïque.

Je me rappelle encore notre étonnement, lorsqu'en 1873, au Collège de France, les auditeurs, munis de fac simile authentiques, ont lu sur le tableau les premières lignes transcrites par M. Bréal : Este persclo aveis aseriater euelu : parfa curnase dersva, peiqii peica îuerstii. Ou encore : Sejsi pirsi sesiist poi angla aseriato est^ erse neip inugatu nep arsir ander sistuAX faut, n'est-ce pas, pour trouver là une variante du latin, un certain effort d'attention?

Des deux alphabets employés sur les bronzes de Gubio, l'un, purement latin, n'offre pour toute particularité qu'une sorte de S surmonté d'un accent grave adhérent ; l'autre ne diffère de l'étrusque que par la suppression de deux ou trois signes, la présence du B et du K grecs, l'addition d'un R dental et sifflant qui correspond à un Z) médian primitif, et d'un Ç (le S accentué), équivalent à une ancienne gutturale forte. Bien qu'au premier abord les caractères étrusques, écrits de droite à gauche, étonnent le regard peu exercé, on en constate rapidement la ressemblance avec les majuscules grecques, et on parvient à les déchiffrer sans hésitation (i). La comparaison des deux alphabets pré-

(i) On peut consulter sur les alphabets italiques, le tableau qu'en donne Fabietti, les fac-simile de M. Rabasté et surtout

sente d'ailleurs un haut intérêt : elle sert à déterminer les changements phoniques intervenus dans l'espace de deux siècles, sous l'influence de la prononciation latine et de la désuétude.

Le vieil ombrien, celui des cinq premièies tables, est caractérisé par l'absence de Vo, toujours remplacé par H ; il exprime l'allongement par la répétition de la V03^elle ou par l'addition d'un h inorganique ; il emploie ei pour oz, ê, î. L'z/, qui devient souvent un v en latin, s'aiguise parfois en i ; c'est ainsi que l'ombrien seriaiu^ seriiu, correspond au latin servatum, servato pour seruatum^ seruato. Au reste, le latin classique offre des affaiblissements analogues ; le son de Vu y est souvent douteux, et l'oreille a longtemps hésité entre maxumus et maximiis^ indutus et ïnclitus, incuens (enceinte) et inciens. Le G manque en vieil ombrien. Le P initial et final est souvent le substitut de K ou plutôt de Q ; c'est ainsi que le qui latin est représenté par puei, neque par neip. Il arrive même que p remplace / comme dans andersesiisp pour andersesust [intersistat).

Cette équivalence des trois lettres fortes, gutturale, labiale et dentale est un fait très curieux, commun à toutes les langues indo européennes, et qui déroute absolument ceux qui ne sont point versés dans la science étymologique ; elle enlève aisément à des mots identiques toute apparence d'affinité, d'autant qu'elle s'étend quelquefois aux altérations dialectales des trois sons qu'elle confond : c'est là un souvenir du temps antique où la parole se dégageait du cri par une articulation vague, sorte de consonne indivise encore. Il est, dit Max Mûller, des îles océaniennes où les naturels n'ont pour K, P et T qu'un seul son, que l'on peut

l'importanie monographie, de M. François Lcnormant, dans le second fascicule du grand "Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, de M. Edmond Saglio (Hachette, gr. in /j",

transcrire indifféremment par l'une des trois lettres. Voici quelques exemples empruntés aux langues aryennes : sanscrit pantcha (le tch est un affaiblissement palatal de k) ; grec pente ; osque piimp... aians [pompeianiis, qui équivaudrait à un latin quintianus) ; latin quinque ; italien cinque (tchinque) ; français cinq (et la prononciation populaire cintième) ; allemand /O"/;?/ et anglais five. Toutes ces formes sont parfaitement identiques et supposent dans l'idiome aryen primitif un prototype hésitant entre panka^ panpa, panta^ kanta^ kanka. De même pour quatre : sanscrit tchatvaras \ grec tettares ou tessares ; éolien pisures \ latin quatuor \ osque patur ; germanique jîdvôr^ vier, four. On en trouvera nombre d'autres dans la Phonétique de M. Baudry.

Devant un E le vieil ombrien adoucit le k en ç (S accentué). Il remplace le D médial par un son intermédiaire entre R et S (ainsi, là où le latin dit med-ius^ le grec a mes-os ; meridies est pour medidies : on trouve aussi en latin les formes arvena pour advena^ arvorsuin^ arfari^ arcessere, arbiter^ etc.) ; il admet encore trois autres sifflantes : 5 simple, s chuintant et z. Son y équivaut souvent, dans les corps des mots, au /:' latin: teje est tibi ; pufe répond à (c) ubi.

La dentale douce tombe après la nasale, à laquelle elle s'est assimilée : peihanes n'est autre chose quQ pi andi (gênitiï de piand us) ; on peut rapprocher l'osque upsannam pour opesandam, operandam ; et, dans le vieux latin de Plaute : dispenno (pour dispendo)^ distennite.

Les lettres de liaison, quand elles sont brèves surtout, sont omises et entraînent souvent la perte de la dernière consonne radicale, qu'elles préservent en latin, c'est ainsi que sistu^ ustentu, antentu^ cowr^w, représentent sistito, attendito, intendito^ convertito. Le suffixe latin clum^ culum., affecte toujours la première de ces formes.

Dans le nouvel ombrien (tables VI et VII), l'o et

le g se sont introduits. / remplace souvent ei. G entre deux voyelles devient^" ou i : liovina répond au vieil ombrien Ikuveina (d'Iouviiiui) . Les finales m et /"tombent généralement, phénomène commun à tous les dialectes romans et qui apparaît déjà dans le latin des inscriptions : des formes comme Scipione (tombeau des Scipions) pour Scipionem, et l'élision constante du m dans le latin classique, prouvent combien, dès avant notre ère, la prononciation se rapprochait de celle de l'italien. Les sifflantes du nouvel ombrien sont réduites à trois par la suppression du :{ et dus chuintant ; restent le ç, le s simple, et la digramme rs équivalent à d ou / médial.

Enfin le rhotacisme, substitution de r à s, si caractérisiique en latin (et dans les dialectes Scandinaves), allère complètement les terminaisons dans le nouvel ombrien : totar, lioveinar^ ocrer y remplacent partout totas, iovetnas, ocres. De même, en latin, arbor, color,Qt les formes passives anior, amarer pour amo-se, amarem-se : c'est un fait général dans le corps des mots latins, tandis qu'il n'affecte guère en ombrien que les finales ; il apparaît toutefois dans le génitif pluriel de la première déclinaison, tutarum (des cités ou des peuples), tandis que Tosque a gardé la sifflante primitive du sanscrit [azum).

11 suffirait de ces particularités phonétiques pour déguiser presque totalement la parenté de deux langues qui seraient dans tout le reste identiques. Mais ce n'est pas seulement par le son que l'ombrien diffère du latin ; c'est encore par la formation des mots, par la flexion et la terminaison, enfin par la construction et la syntaxe. Toutes ces difficultés accumulées font comprendre la longue résistance dont les procédés de la grammaire comparée pouvaient seuls avoir raison. Et si, après quatre siècles d'assauts répétés, la place a fini par se rendre, ce n'est pas sans opposer encore aux vain-

queurs d'hier un grand nombre de passages obscurs, dont la clé est perdue, et bien des pièges où risque de trébucher l'érudition la plus prudente.

Nous passerons sur la syntaxe, qui d'ailleurs est des moins compliquées ; les désinences, ayant conservé plus de force expressive qu'en latin, suffisent d'ordinaire pour indiquer les rapports des mots entre eux et relier les parties de la proposition.

Les particules isolées qu'on nomme prépositions et dont l'usage croissant a tant fait pour disloquer le savant artifice de la déclinaison n'ont ici ni place ni rôle ; ou plutôt, incorporées au mot par voie de postposition, elles viennent s'ajouter à la flexion casuelle comme une désinence supplémentaire ; on peut dire qu'elles constituent des cas nouveaux : les diverses formes de la déclinaison ne sont pas nées autrement. Le latin a gardé des expressions toutes faites, comme mecmn, nobisciim^ etc. ; mais ce qui est là l'exception, est la règle en ombrien. Le fait est curieux et porterait à supposer que les dialectes se sont séparés de la souche aryenne, dans un âge où la déclinaison n'était pas fixée encore et où le mécanisme agglutinatif n'avait pas fini son œuvre. A ce point de vue, la déclinaison ombrienne revêt un caractère d'antiquité qui manque à la déclinaison latine. En composition, toutefois, dans les noms comme dans les verbes, en ombrien comme dans toutes les langues indo-européennes (sauf l'allemand), les particules se placent toujours en tête du mot.

L'omission des lettres brèves, si fréquente dans nos tables, n'est pas seulement un accident d'écriture. Elle indique une tendance de la prononciation, et aussi une formation archaïque. L'ombrien repousse les suffixes dits de liaison, et, autant que possible, il attache la terminaison, surtout dans les verbes, à la racine nue. Il ne faut pas s'étonner qu'une langue beaucoup plus altérée en somme que le latin et que l'osque ait gardé à l'état fruste

des vestiges d'une période reculée. Ces débris, usés et rejetés lentement par les dialectes cultivés, ont justement pour asile les langues délaissées ou patois.

Mais venons aux formes grammaticales proprement dites ; elles nous fourniront des exemples propres à éclairer ce qui précède.

La première déclinaison, correspondante à Rosa, nous offre un paradigme complet : singulier, nominatif, a ou u \ gén. as ou ar ; datif e ; ace. ajn ou a\ abl. a ; locatif composé ; am ou em-en, em-e ; attributif a-^er ; comitatif a-co ; aditif am-ar . Pluriel, nomin, as, ar \ génit. arum ; datif- ablatif es, er \ ace. af.

— S. N. Tutu^ TiLta, nouvel ombrien Tota, la cité, le peuple. C'est la terminaison latine.

L'osque a une forme en o, qui répond au vieil ombrien tutu.

Génitif. Totas, iotar, de la cité. Comparez le latin ancien familias.

Datif. Tote (pour totai), à la cité.

Ace. Totam et tota.

Ablatif. Tota. La forme complète, qui se trouve en osque et en vieux latin, comporte un d primitif et organique, tombé en ombrien.

Désinences composées. Totam-e, asam-e (pour asamen, équivalent à aram-in)^ vers ou près l'autel, la cité ; Totaper, pour la cité ; asa-co^ avec l'autel ; asamar (pour aram-ad)., vers l'autel.

— PI. N. Tutas^ totar, les cités (comparez l'osque et l'ancien latin lœlitias ïnsperatas mihi irrepsere in siiium, cité par Nonius).

Génitif. Totarum.

Datif, ablatif. Tûtes, toter.E pour ez, que le latin a contracté en z, par exemple, queis.

Ace. Tutaf, totaf. Ce F est embarrassant ; il correspond en osque à ss. Y a-t-il une prononciation particulière du s final redoublé, analogue au th anglais fort ? C'est l'opinion d'Aufrecht. M. Bréal

pense que les Ombriens ont adopté un ancien datif abandonné en bhis dont les grecs ont fait ^e et ^tv, et qu'Homère emploie indistinctement à plusieurs cas, locatif, datif, instrumental.

La seconde déclinaison est également bien établie :

Singulier, nominatif, masculin : poplos ; neutre, persklum^ persclo (sacrifice, invocation). Pluriel, piiplus, poplor. L'osque et le latin ont des formes analogues.

Vocatif, z, ie ; Di Grsibovie, O dieu Grabovius !

Génitif, puples, popler. Pluriel, puplum^ popliim. (le latin deum^ divum est probablement tout aussi ancien que deoriim^ etc. )

Datif, puple, pople (pour poploi^ dont le latin a fait populo). Pluriel, puples, pople?-, popleir.

x\cc., pupliun, poplojn^ poplo. Pluriel, piiplu/., pop lof.

Ablatif, puplu, poplu (le d final organique est tombé comme en latin). Pluriel, popler.

Locatif simple en ei : stahmei [in templo).

Désinences composées: angliito., de l'angle ; aiiglome, vers l'angle, etc.

La troisième déclinaison, beaucoup plus complexe, nous fournit au nominatif singulier des formes en itr et ar, en u., en e (neutre), en er (comp. le latin z/s, pour es et z/ï's, et les mots comme iter, cadaver) . Par exemple, arsjertur, censtur [adfertov:, celui qui offre le sacrifice, censor), iikar, la montagne ; karîL (caro) ; verfale (verbale, formule, paroles consacrées) ; tiider (limite >). Le nominatif pluriel est tantôt en or pour us (tuderor, les limites), tantôt sans flexion (frater, censtur., frères, censeurs). Le génitif est en er pour es : ocrer, de la montagne ; au pluriel ium et iom. Datif, asferture, karne, ocre ; pluriel es, eis, eir. Accusatif em, o pour oni : asferturo, karnem ; pluriel toujours en y : aveif. Ablatif en e, i, pluriel es, er, eir, us ; on peut comparer le latin foris. L'ombrien n'a pas connu la terminaison

en bus (avihus)^ calquée sur l'organique bhyas ; il a préféré sans doute la forme en su (sanscrit sz/), ■dont Vu sera tombé.

A la quatrième décliftaison appartient le nominatif/?'î/b, la tribu.

Les Tables Eugubines sont peu riches en pronoms personnels et possessifs. Nous y notons les datifs mehe et lefe correspondant à inihi^ tibi, l'accusatif/zo;;z, teiom, tio^ toi, exemples d'un possessif (teius est analogue à meus) employéau sens personnel, tout comme en latin niei, tui^ de moi, de toi ; le datif-abl. tover [tuis). Joignons-y les démonstratifs e/" (latin eas) \ esmei, dans ce ({?i hoc). Parmi les relatifs, il faut citer /)oe/, poi^ qui équivaut lettre pour lettre au latin qui; porsei, porsi [quod-ei) ; pirsi (quid-ei). Ces formes, rendues étranges par la substitution du digramme rs à un d primitif, ont révélé à M. Louis Havet la composition du qui latin, où l'on s'étonne de voir un nominatif singulier. Qui comme poi est le thème po ou iio combiné avec un suffixe enclitique ei, /, débris d'un pronom déjà fléchi et devenu adverbe. Autre particularité : le neutre porsci est employé au singulier et au pluriel masculin. AL Bréal reconnaît justement, dans cette confusion des genres et des nombres, une marque de décadence partielle ; c'est un fait d'atrophie, probablement dû à l'invariabilité de l'enclitique ci.

Les thèmes et les flexions pronominales ont fourni, comme dans toute langue, des conjonctions et des adverbes : porsei a pris le sens de jusqu'à ce que, tant que : pirsi ceux de quelque façon, après que. Dans este (ila^ ainsi), eso pour es oc ou esunc {ainsil, erse (alors), ene(m) (comparez le latin enim, en effet), on retrouve le latin etl'osque /s, id, avec divers suffixes et enclitiques. Pu/e (dès que) est identique à cubi, ubi \ neip à nec, svei à si ; ote{m] à aut et auiem. Nersa(m) pour nedam est Tinhibitif ;ze suivi de l'affixe latin dam. Quelques-unes de ces

formes conservent des traces de flexions que le latin classique a perdues.

Nous ne possédons qu'une faible partie de la conjugaison ombrienne : des infinitifs supins en tu(7n), to : aseriaio (observaiiim) ; des participes passés déclinés sur poplos et remarquables par la substitution fréquente de Ve à Va de la première conjugaison (aja s'est contracté en e, parfois en /, moins souvent en a) ; des participes futurs en 710s pour iidos : peihaner, en latin piandi, au génitif ; des participes présents en hiint ; des premières personnes du présent de l'indicatif en 0, stiplo (stipiilor)^ anzerio (observo)^ dont Aufrecht a voulu faire à tort des infinitifs ; un parfait subocau, j'ai invoqué; des optatifs ena/a (comp. le grecluseîèn) ; des troisièmes personnes singulier de futurs, eest, est (ibit)^ que l'on peut rapprocher des futurs grecs et sanscrits ; enfin et surtout des futurs antérieurs : fust {fiierït), iust {iverit), sestist [steterit], pepersciist (poposcevît), coiirtust (converterit)^ etc., ambrefurenl [ambiverint], procanurent [procineiïnt?), etc. ; et des troisièmes personnes d'impératifs: etii^ enetu [ito, inito), stiplatu,feitu, deitii, antentu^ etc. [stipulator, facito^ dicito^ inlendito). Le passif semble s'être formé volontiers avec le participe et le verbe substantif ; des locutions comme stahmito est^ tiiderator sent [stabîlitiis est, finiti sunt, dans le sens de" stabilitiir o\i describitur, dejimuntiir) ont déjà une apparence toute romane.

Telles sont, bien succinctement résumées, les ressources restreintes dont disposent aujourd'hui les interprètes des bronzes de Gubio. Ces détails, bien qu'arides, nous ont semblé mdispensables ; c'est par eux seulement que le lecteur assiste aux tâtonnements sagaces de la linguistique, au curieux travail de la restitution d'un idiome perdu. Il s'en faut que Aufrecht et Kirchoff, malgré la puissance de leur méthode, soient arrivés à tout élucider ; plusieurs de leurs hypothèses grammaticales de-

vront être modifiées et le sont déjà parla critique pénétrante de M. Bréal ; quelques explications sont demeurées douteuses, des passages géographiques resteronc toujours enveloppés d'obscurité. Mais enfin le sens général est acquis.

Dans son grand ouvrage (Les Tables Eiignbtiies, 1875, avec un magnifique Atlas- Album), le docte professeur ne s'est pas borné à l'étude minutieuse de la langue et à la traduction des te.xtes ; il y a rassemblé les notions les plus curieuses et les plus neuves sur les croyances, les rites et les dieux des Ombriens.

Iguvium, dans l'antiquité, surtout sous la domination romaine, a été une ville importante et riche. (( Le voisinage de mines de cuivre et d'argent, et plus encore celui de la voie tlaminienne qui, coupant l'Apennin, reliait la mer tyrrhénienne à l'Adriatique, en faisaient un centre », un rendez-vous pour toutes les populations de l'Ombrie ; on s'explique donc qu'une telle cité conservât avec un soin jaloux ses institutions locales et sa religion.

Les Tables Eugiibines, prescriptions rituelles jadis appendues, clouées aux parois d'un temple, sont les actes d'une corporation de prêtres, tout à fait comparable à celle des Arvales. Ils s'appelaient Frater Atiiediiir^ les Frères Attidiens, sans doute originaires d'Attidium, Attigia, ville de l'Ombrie. Ils étaient douze. Leur confrérie (yra/eca/e) était dirigée par divers magistrats : V adjertor (adfertur)^ le questeur, (kvestîir)^ \q Jratricus ( fratreks). Leur siège paraît avoir été un sanctuaire élevé sur une colline d 'Iguvium, YOcris Fisiiis^ dédiée, selon toute vraisemblance, au dieu ombro-sabin Fidius.

Le texte se rapporte à différentes cérémonies dont leur collège était chargé : les auspices, la purification de la colline fisienne, la lustration du peuple iguvien. Il donne sur les gestes, les vases, les accessoires, les victimes, les paroles sacramen-

telles, les instructions les plus minutieuses et de la plus stricte observance : (( Si quelque point, dit la table VI, a été omis, interverti, manqué, le sacrifice sera nul, tu retourneras à la porte trébulane (du nom d'une ville voisine) pour inspecter les oiseaux, et pour tout recommencer ».

Nous avons souvent parlé des auspices et de leur importance officielle dans la vie romaine. Ici, nous assistons, pour ainsi dire, à la cérémonie ellemême.

(( Quel'on commence le sacrifice par l'observation des oiseaux dans l'ordre suivant : l'épervier et la corneille venant de derrière l'observateur, le pic et la pie venant vers lui. Que celui qui doit observer les messagers célestes, les oiseaux chanteurs (oscines)^ s'étant placé au terme consacré, dicte cette formule à Widferlur (au magistrat qui demande les auspices) : Je stipule d'observre l'épervier et la corneille venant de derrière, le pic et la pie venani vers moi. Les oiseaux, les messagers qui viendront vers moi seront favorables. Que Varsfertur réponde ainsi : je les observe, etc., etc., propices pour moi, pour la cité iguvienne, dans les limites de ce temple figuré (ou ainsi déterminé) )).

Il faut, pour Tintelligence du passage cité, se rappeler que l'augure figurait, dans le ciel (tempits), avec son J3àton augurai, un espace restreint (tempuliim) dans lequel devaient se manifester les présages. Tel était le temple antique avant l'invention de l'architecture. On sait que l'enceinte des camps romains était précisément tracée à l'image du temple imaginaire dessiné par le lituus. Supposons donc que l'augure, placé en un point A, au lieu consacré près de YAsa deveia, fixe au loin, du regard, un point B, désigné par le terme encore inexpliqué Vapides avieculi ; et tire d'A et de B quatre lignes à angle droit, qui formeront les côtés du carré ou temple augurai. La droite perpendiculaire, A B, est le Cardo^ l'axe de la figure ; la droite G D (la décumane des camps romains) a une grande importance dans l'opération. C'esten deçà deC D que doi\'ent être observés l'épervier et la corneille venant de derrière le prêtre ; c'est au delà de cette même ligne qu'on observe le pic et la pie, et seulement s'ils viennent vers le point A. En dehors de ces conditions, les auspices sont nuls ou funestes.

Cette configuration du carré imaginaire me paraît indiquée dans les prescriptions suivantes : u Sitôt que r.\rsfertur a prononcé les termes sacramentels, on procède au tracé (idéal). Depuis l'angle inférieur près de VAra deveia^ jusqu'à l'angle supérieur près des vapides avieculi ; et, de l'angle supérieur jusqu'à la borne terminale, et de l'angle inférieur prés de l'autel ; jusqu'à cette même borne, et entre les bornes terminales des deux côtés, — qu'il observe ». Suit l'énumération, fort précieuse pour la topographie ancienne, des lieux dits, villages, chapelles, bois sacrés, que sont censées traverser les lignes du carré imaginaire. — (( FJn deçà des deux points extrêmes (c'est-à-dire en deçà de la diagonale qui les joint) ici-dessus spécifiés, qu'il observe l'épervier et la

corneille venant derrière lui ; au delà de ces points le pic et la pie venant vers lui. Dès que les oiseaux messagers auront chanté, que, de la place consacrée, il tire son pronostic. Puis, interpellant par son nom V Arsfertur : (( Je vois, dira t il, l'épervier d'arrière en avant, ou la corneille d'arrière en avant, le pic, la pie venant vers nous, les oiseaux favorables, pour toi, pour la cité d'Iguvium, dans ce temple figuré. »

11 semble que ces conditions pouvaient manquer souvent, et j'aime à penser qu'on aidait le hasard en lâchant des oiseaux tenus en réserve, comme les fameux poulets sacrés que l'on consultait à Rome. Je ne serais pas étonné que ces rapides avieculi dont il est parlé eussent quelque rapport avec les cages ou avec ces oiseaux chanteurs qui devaient donner le signal à l'augure. Quoi qu'il en pût être voilà une affaire heureusement terminée. Les augures sont pris, et ils sont favorables. On va maintenant procéder à la lustration de la colline fîsienne et à la visite aux sanctuaires des portes de la ville.

(( Qu'il expose (le prêtre ou Widfertur) à la porte Trébulane les vases qu'il est d'usage d'exposer dans la cérémonie expiatoire. Après la purification du feu, qu'il fasse de même à la porte tyrrhénienne, à la porte véienne, ))

La lustration proprement dite consiste dans une procession autour de la ville et dans une série de sacrifices. Devant la porte Trébulane, trois bœufs sont immolés à Dius Grabovius ; et derrière la même porte trois truies grasses à Trebus Jovius. Le second double sacrifice est offert à la porte de Tasana: trois bœufs à Mars Grabovius, trois truies à Fisus Sancius. Puis à la porte de Veies, trois bœufs à Vofionus Grabovius, trois brebis à Téfrus Jovius. Le quatrième sacrifice, trois taureaux à Mars Modius et trois taureaux à Hondus Cerfius, n'a pas lieu près d'une porte, mais à deux endroits

LES OAIBKIENS 331

désignés sous les noms de Voeu Jovia^ et Voeu Coredier. S'agit-il de bois sacrés, comme le propose M. Bréal ? Bois sacré de Jovis, bois sacré de Curiatiusî^ Ou bien d'oracles, si l'on rattache voeu à vox à voeare. invoeare'^ Voeu pourrait aussi rappeler la déesse sabine ou marse, Vacii-na. Le mot n'est pas encore expliqué. Coredier confirme nos conjectures sur le caractère divin des héros légendaires d'Albela-longue, les Curiaces.

Pour chacun des sacrifices, l'inscription énumère les dons accessoires qu'il faut offrir aux divinités. (( Le double caractère que Cicéron, dans la République^ dit être le propre de la religion romaine, se retrouve à Iguvium : une extrême simplicité des offrandes unie à une grande complication du rituel. Du lait, du vin, un peu d'encens, diverses sortes de gâteaux composent le menu ordinaire des dieux ; ce qui fait le mérite du sacrifice, c'est l'exacte observation de tous les rites. Les prières, dont quelques-unes sont citées tu extenso^... présentent la même superfluité de mots, les mêmes répétitions... et le même attachement aux formules, que Cicéron relevait chez les jurisconsultes romains. ))

• (( Je t'ai invoqué, je t'invoque, Dius Grabovius, pour la colline Fisienne, pour le peuple Iguvien, pour le nom de la colline Fisienne, pour le nom du peuple Iguvien. Sois favorable, sois propice à la colline F., au peuple I., au nom de la colline F. , au nom du peuple I. Saint, je t'ai invoqué, je t'invoque, Dius Grabovius. Je te consacre ce bœuf ambarvale comme expiation pour la colline F., pour le peuple I., pour le nom de la colline, pour le nom du peuple. Dius Grabovius, sois enrichi de ces dons. Si le feu a été souillé sur la colline F., si dans la cité Iguvienne des rites ont été omis, tiens le pour non avenu. Si quelque chose dans ton sacrifice est manqué, mal fait, transgressé, négligé, vicié ; s'il est à ton sacrifice un défaut connu ou inconnu, Dius Grabovius, comme il est juste, reçois

en expiation ce bœufambarvale. Dius Grab., purifie la colline F., purifie le peuple I. Dius Grab., purifie le nom, les lares, les rites, les hommes, les troupeaux, les champs, les fruits de la Colline F. ^ du peuple I. Purifie-les.

(( On trouverait chez le vieux Caton, dit M. Bréal, dans les formules de prières qu'il donne comme modèle à l'agriculteur romain, des invocations et des prescriptions toutes semblables. » Ce sont précisément ces formules, ces litanies qui constituent la relligio, le recueil des rites; et partout elles en sont l'essence. Nous sommes heureux d'appuyer ici de l'autorité d'un esprit si mesuré les idées que nous avons tant de fois émises. « 11 s'agit moins, dit-il, d'obtenir la bienveillance que d'enchaîner la liberté du dieu. Le brahmane qui connaît le rituel dispose du ciel, et par le ciel il est le maître du monde. L'italiote, sans aller aussi loin, croit que, s'il est fidèle à toutes les prescriptions sacrées, le dieu, de son côté, ne saurait manquer à son office. ))

Les Frères Attidiens n'étaient pas seulement préposés aux purifications iutra niiiros. Les Tables décrivent d'autres sacrifices offerts sur différents points de la banlieue, et qui sont accompagnés de particularités intéressantes. Le prêtre, vêtu de la robe prétexte garnie de pourpre, et deux acolytes avec lui, conduisent les victimes autour du territoire. Arrivé au point déterminé, bois sacré ou chapelle, le prêtre s'arrête et prononce contre tous les étrangers, Tadinates, Etrusques, Nariques, Japydes, une sentence d'éloignement. C'est là un trait des plus antiques, si l'on voit dans les Japydes, par exemple, les Japyges, refoulés alors par les Messapiens jusqu'à l'extrême talon de la botte italienne, et qui, en des temps reculés, peut-être à l'arrivée des Ombriens, occupaient toute la côte adriatique ; notez aussi une protestation manifeste contre l'invasion étrusque. Mais, à l'époque où les Fables furent rédigées, sans doute copiées sur des

textes plus anciens, la formule de bannissement n'était plus qu'une fiction légale; car le prêtre indique aussitôt à ces étrangers le moyen de se racheter de l'exil à prix d'argent. (( La lustration, à Iguvium comme à Rome, paraît avoir été l'occasion d'un recensement, d'une taxe sur les étrangers. La procession achevée, le prêtre prononce une sorte d'imprécation contre les dieux du dehors, suivie d'une invocation aux dieux nationaux: O Cerfus Martius, O Prœstita Cerfia fille de Cerfius Martius et Tursa Cerfia fille de Cerfus Martius, effrayez, terrifiez, expulsez, mettez en fuite les Lares (Nerf) et les génies des Tadinates, des Tuskes, des Nariques et des Japides! »

Un autre document précieux nous est fourni par la table II, une liste de peuples admis tous les ans au sacrifice commun d'une truie et d'un bouc: et parmi eux les Attidiates, et deux tribus de Curiates ce qui implique une parenté reconnue entre les Ombriens et les Sabins. Chacun de ces peuples, huit ou dix, avait droit à un morceau des deux victimes. ((En retour la confrérie recevait de chacun une contribution de blé )). Pareil usage existait à Rome et à Al be. Les quarante- sept villes des Latins, des Herniques et des Volsques, qui célébraient tous les ans sur le mont Albain les fériés latines avaient chacune sa part du taureau falisque immolé en l'honneur de Jupiter Latiaris; en retour, elles envoyaient du lait, des fromages, des gâteaux, des moutons. Tarquin le superbe avait établi, ou plutôt respecté cette coutume cette visceralio, qui se pratiquait encore au temps d'Auguste. On entrevoit donc dans le passé une confédération ombrienne, tout à fait analogue à l'alliance latine ; et l'on se convainc de plus en plus que, par les institutions aussi bien que par la langue, les Ombriens appartenaient au groupe Ausonien.

La religion italique était foncièrement la même, aussi formaliste, aussi profondément imbue d'ani-

misme. Seulement chaque ville et chaque nation avaient leurs dieux préférés, auxquels s'ajoutaient peu à peu les divinités du voisinage. Le personnel divin qui nous est révélé par les Tables d'iguvium, malgré certaines formes bizarres, ne diffère pas sensiblement du panthéon latin et sabin ; il contient très peu d'éléments étrusques.

Passons en revue ces personnages dont le nom revient à chaque ligne, pour ainsi dire, de nos inscriptions, en les rangeant par groupes autour de Jupiter, de Mars, de Fidius, de Sancus. xMais il faut mettre à part une sorte de nom ou adjectif générique répété à profusion et appliqué à la plupart des divinités : Çevfus, \Çerfius, Çerfia. Le Ç étant ici un amollissement du K tout comme dans Cicero pour Kikero, — et le F, comme dans par fa pour parra (épervier), le substitut d'un R., ou plutôt de l'aspiration qui suit cette lettre, Çer/iis est identique à Kerrus (cerritiis, possédé) le Cents latin; et Çerjîus à la forme osque Kerriius. Nous avons déjà plus d'une fois montré que Kerka (Circé) que Gérés enfin, ne sont que des formes ou des dérivés féminins de la même racine Kr (creare, Creator), faire, agir. Kerus^ Cérès^ Çevfus sont les puissances actives et favorables, les génies, autant dire les dieux. C'est pourquoi l'épithéte Çerlius, Çerfia, est si aisément jointe à tous les noms sacrés. Çerfus n'a pas d'existence propre. Çevfus Martius, le génie ou la puissance de Mars, représente simplement le Mars des campagnes, des prairies. Ainsi 3'-a HpaxXï-.r)^ la (( force héracléenne », Héraklès.

Cette épithète, au moins dans nos Tables, n'est pas associée au grand dieu de l'atmosphère, J/n'z's, Ju-patev; celui-ci préfère Saîicus\ Sancus fovis, Jupatev Sancus; mais sous forme adjective, il se joint presque indifféiemment à tous les dieux mâles et femelles, Tefrus fovius, Trebus fovius, Hondus Jovius, Tuvsa fovia et, comme Çevfus, devient le

plus souvent un explétif. On ne peut séparer de Juvis^ Dius^ autre forme de la célèbre racine Div^ Diii. Diaii. Nous avons vu avec quelle ferveur Dius est invoqué; c'est justement le mâle de la Dea Dia des Arvales, coïncidence curieuse en des cérémonies si semblables. Son nom est toujours accompagné d'une épithète inexpliquée, Grabovius (vieil omb. Krapuvi), qu'il partage avec Mars et avec Vofionus Dans le voisinage immédiat de Jupiter et de Dius, il faut certainement placer Fisus, Fisiovius et Sancus, qui n'en font qu'un fîsus-Sa?iciis, Fisiovius-Sancius. Ces dieux étaient connus des Sabins et des Latins sous les formes Ficiius, VediovisQi Sancus. Fidiiis a paru être une épithète de Dius, on disait en effet Dius Fidius — et on le rattache à Fides^ divinité de la bonne foi. Toujours est-il que FisioviusstvnhXQ coniQmv Fidius Qtjovius. Saîiciis est de même origine queSt7c-er tiSanc-t-iis, c'est le Saint, le vénérable. De Trebus, nous ne saurions que dire, sans l'èpithète qui l'accompagne, jovius. C'est un Jupiter local, dieu de la porte Trébulane^ et sans doute d'une ville voisine, Trebula ou Trebulae. Tefrus, autre variante de Jovis et de Sancus, a donné un adjectif /e/^-a/zs, que M. Bréal traduit par saint ^ sacré, et peut être rapproché du mot osque tefuruni, sanctuaire ou sacrifice.

Mars est encore un des grands dieux d'iguvium, soit sous son propre nom, seul, ou qualifié de Grabovius, de hudius, hodius, soit sous le nom déjà signalé de Çerfus Martius, et flanqué de deux déesses: Prœstita Cerfia Cerfi Mariii, Tiirsa Cerfia Cerfî Martii. Prœstita, qui rappelle les Lares Prœstites, personnifie l'assistance, la faveur du dieu; Tursa, par opposition, serait la /errez/r inspirée par Mars aux ennemis d'iguvium. Cette explication, plausible, avait souri d'abord à M. Bréal, mais il paraît l'avoir abandonnée. Tursa, pour torsa ou tersa (la sèche), doit être la Terre. En effet le Mars Iguvien est un dieu des champs, et même des pro-

fondeurs, hiidiiis^ hodhis, horsiis, infernal. Hondus, qui est dieu aussi, Hondits çerjius^ jovhis^ c'est le hint. hinthi, des Etrusques, le génie ou le dieu des enfers; il constitue avec Vofionus (Fufliins)^ et peut-être le mot esiinu (hommage, sacrifice, — de jEsar)^ tout ce qu'il y a d'étrusque, à notre connaissance, dans la mythologie ombrienne.

Les traces d'influences celtiques sont plus rares et plus incertaines encore: une déesse Vesona a été rapprochée du nom de Périgueux, Vesona Petrocorioriim^ et de Besançon, Veson-tio. Une inscription gallo-romaine est dédiée à Vesimna. Mais il y avait aussi une Vesona chez les Marses. Corssen l'assimile à Ves-ta'^ En Ombrie, Vesona est associée à Poïmonus, forme masculine de Pomona, conjointement avec Tursa jovia. Cette triade calquée sur la précédente Prœstita, Mars, Tursa, est selon toute probabilité un groupe terrestre, pastoral et agricole.

En résumé, les Tables Eugubines nous font connaître un rameau original et vivace de la famille ausonienne, dont les dieux et la liturgie présentent les plus grandes affinités avec les croyances et les usages des Sabins et des Romains. Les travaux de M. Michel Bréal ont le grand mérite d'avoir solidement établi ce que la vraisemblance permettait de supposer.

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