CHAPITRE NEUVIÈME
îrculus, gardien de l'enclos, Indigète ou Sémon des vergers et pâturage^, parèdre de Sylvanus, ami de Cérès, de Paies
Hei
et de Flora. — C'est, en somme, une épithète ou un doublet d'un grand dieu sabin, Sancus, Dius Fidius, ou Garanus. — Le dieu grec Hèraklès est porté en Italie par les colons de Cumes, pénètre chez les Etrusques et accompagne les Tarquins à Rome iVF siècle), où il rencontre et absorbe Herculus. Celui-ci devient Hercules et se pare de tous les exploits de son presqu'homonyme. — Hercule et Cacus; explication de ce mythe, seul épisode conservé par les Italiotes de la grande lutte céleste où les dieux lumineux poursuivent dans les cavernes de la nuée orageuse les vaches fécondes qui doivent allaiter la terre. — Le récit de Virgile. — Hercule, dieu de la victoire, reçoit la dîme du butin; il porte souvent le nom de Sanctus. Inscriptions votives de Mummius.
Nous avons étudié jusqu'ici les croyances et les dieu.x qui sont nés ou ont grandi sur le sol de l'Italie. Arrivés maintenant à l'époque où l'Italie devient tributaire de la Grèce, nous allons voir entrer dans le panthéon latin Hèraklès, Apollon, Castor et PoUux, Enée et tous les personnages homériques. Mais, en mettant le pied sur le sol latin, ils changent de nationalité ; ils prennent, bon gré mal gré, une physionomie latine. Ce ne sont pas des personnages entièrement autochthones ; ce sont des figures nouvelles, mais intimement liées à l'histoire et aux destinées romaines.
La légende d'Hercule est l'ancien et curieux exemple d'une fusion singulière entre des dieux latins, sabins et grecs réunis pour vaincre, dans la personne de Cacus, les antiques démons de la nuée orageuse. Virgile nous donnera le texte et M. Bréal nous fournira le commentaire.
Parmi les anciens patrons des champs et des propriétés qui figuraient dans l'ancienne mythologie latine, nous avons mentionné déjà un Herciilus^ plus connu sous le nom de Hercules. La vraie foi'me Hercidus nous a été conservée par Cicéron ; elle est, d'ailleurs, attestée par l'exclamation si fréquente Mehercule, Mehejxle, vocatif de la seconde déclinaison. On trouve sur les monuments Herclus. C'était un dieu indigéte, un Semo, proche parent de Terminus, de Horta, surtout des Pénates. Il porte, sur diverses inscriptions, les titres de ruslicus, domesticiis, genialis., agrestis. Il est adoré à côté de Gérés, de Paies, de Flora. Son autel, qu'il partage avec Sylvanus, reçoit les prémices des champs, des moissons, de la vigne. Son culte, répandu dans tout le pays ausonien, avait pénétré jusque chez les Osques ; il est mentionné, avec d'autres génies de la campagne et des saisons, sur la Table d'Agnone. Herculus est le gardien de l'enclos, herctum. Le radical herc ou, sans aspiration, erc, n'est pas sans rapport avec Orcits, le domaine infernal, avec arcere, entourer d'une défense, et, par suite, écarter ; il est d'ailleurs resté dans le langage juridique : la loi De familia herciscunda délimite l'héritage, fixe et consacre le lot de chaque copartageant. Homère appelle la mâchoire erlîos odontôn, l'enclos ou barrière des dents. C'est donc une expression qui est commune aux Hellènes et aux Latins. Mais la terminaison /z/s, zJz/s, nous avertit que le nom du dieu est purement italique. Herculus est formé comme Caeculus, Faust-ulus, Rom-ulus, iillus, pour unuliis, belliis pour honidiis. D'abord simple signe de déri-
vation, ce suffixe uliis, comme iiius, est devenu un diminutif.
Tandis que le Sémon Herculus végétait, obscur bien qu'honoré, dans les champs et les jardins du Latium, le héros solaire des Hellènes, Hera-klefes^ la gloire de Héra ou de l'atmosphère, était introduit dans l'Italie méridionale parles plus anciennes colonies grecques. Cumes, dont on ne peut rabaisser la fondation au-dessous du IX" siècle, regardait Hèraklès comme un dieu national, qui avait élevé des villes, construit des digues, vaincu des géants sur son territoire. Les Etrusques, soit qu'ils l'eussent connu en Asie, soit qu'ils l'eussent reçu des Phéniciens, voyaient en lui le père de Tursénos; ils l'appelaient Herkle\ ils le représentaient armé de l'arc dans leurs peintures funéraires. Ainsi, du nord comme du midi, Hèraklès se rapprochait des sept collines, sous un nom de plus en plus latinisé, et avec une personnalité, un attrait quene possédait pointson quasi-homonyme. La forme Hérukalos, Hérullos^ populaire en Sicile, acheva d'effacer l'origine céleste et glorieuse du dieu ; et du contact entre Herculus et Hérukalos naquit Hercules^ V Hercule classique. Le modeste génie latin disparut dans le rayonnement du héros grec. Hercule hérita de la famille, des épreuves et des aventures d'Héraklès, qui lui-même avait repris déjà les voyages du dieu phénicien Alelkarth. Quand cette fusion s'est elle opérée? Certainement avant l'an 402, où l'Hercule hellénisé fut honoré d'un leclisteruiuiii (d'une de ces pompes où les images des dieux étaient portées sur des lits ou coussins) ; très probablement, vers la fin du VI^ siècle, lorsque Tarquin le Superbe reçut de Cumes les fameux livres Sybillins, dont nous traiterons plus tard. De toute façon, l'entrée d'Héraklès dans le panthéon latin doit être, avec celle d'Apollon et des Dioscures, considérée comme l'un des premiers emprunts faits par Rome au monde grec. Cette
période de deux ou trois cents ans, comprise entre les derniers rois (520 environ) et la première invasion des Romains en Campanie (345), a vu naître et se développer les légendes mixtes qui rattachérent les origines de Rome aux souvenirs mythiques rassemblés par Homère, par Hésiode, puis popularisés en Sicile par Stésichore au VP siècle. Au reste, Rome, vers cette époque, était en rapports directs avec la Grèce. Brutus et bien d'autres furent envoyés aux oracles de Delphes, et des commissaires allèrent étudier en Grèce, dès 450, les lois d'où les Décemvirs ont tiré les Douze Tables. La formation des mythes italo-grecs est ainsi fixée dans le temps, presque dans l'histoire, avec une suffisante certitude.
Lorsque les Romains apprirent les exploits accomplis par Hercules (qu'ils avaient immédiatement assimilé à Hèraklès), lorsque la Géryonide de Stésichore leur eut révélé le voyage du dieu aux confins du monde connu, sa victoire sur le triple monstre, et son retour par la Gaule et l'Hespérie, ils saisirent avec empressement cette donnée, si honorable pour eux ; ils se plurent à imaginer et certainement à croire qu'Hercules, ramenant les troupeaux de Géryon, avait passé par Rome, où plutôt sur le territoire où Rome devait naître, qu'il s'y était arrêté pour délivrer le pays d'un autre Géryon, qu'il avait été l'hôte d'un antique roi du Palatin, de Pallantée, qu'il avait donné des lois humaines, adouci les moeurs et fondé un culte vénérable, aux lieux mêmes où il avait conquis ses bœufs enlevés par un brigand de l'Aventin. Les Argées passèrent pour des Argiens, compagnons du héros.
Or, et c'est, à mon avis, ce qui fait l'intérêt de cette étude, tous les éléments de la légende à laquelle le personnage d'Hercule allait rendre la vie se trouvaient réunis sur le sol romain, autour d'une Place aux bœufs, Forum boarium., et de l'Autel maxime, Ara maxtjna^ une pierre sacrée où sié-
LA LEGENDE r3 HERCULE 34 1
geaientsans doute les maîtres du lieu, les Potitii^ et où les gardiens du butin, des provisions (peints)^ les PiJiarii, en faisaient le partage, la distribution, à la f^ens, à la clientèle, à la tribu. Ces deux familles, qui restèrent assez longtemps préposées au service de cqUq ara maxiDia, étaient sabines ; campées entre le Quirinal et TAventin, elles possédaient dans la vallée cet emplacement, ce foriim^ sans doute alors prairie marécageuse (i ) où leurs bœufs étaient parqués.
Les Sabins, en venant de Cures s'établir plus bas sur le Tibre, avaient apporté avec eux, comme de juste, leurs dieux, leur culte et leurs réminiscences mythiques, plus ou moins semblables, analogues plutôt, aux patrons et aux rites locaux. Ils adoraient des génies propices, les Semuneis, que nous avons vus invoqués par les Arvales, des énergies fécondes, puissances vagues éparses dans l'atmosphère, dans les pâturages et les champs ensemencés : Semo, semen (la semence) sont des mots de même origine. Le principal, le chef des Semons sabins portait plusieurs noms, Sancus^ Dius Fidius, Sancits, en langue sabine, désignait le ciel, mais dans un sens moins physique que moral ; c'était, par excellence, le Saint, Sanctus^ l'adorable : quand nous sanctifions un jour, quand nous sanctionnons un traité, nous prononçons encore son nom ; Dius, variante de Dianus (Janus) et de Diovis (Jupiter), était aussi le ciel, lumineux et puissant. Fidius, le Fisus des Ombriens, le Pistios des Grecs (Zcus pistios), était le dieu de la bonne foi, du serment. Tous ces noms, qui reflétaient les nuances indécises d'une idée confuse, idée d'ordre universel et d'ordre social, s'appliquaient indifféremment au dieu suprême des Sabins. « Je de-
{\j Qua Velabra siio sta^nabant fliimine, qua que
Nauta per urbanas vclijîcabat aqiias.(PROPKRCE, IV, ix). Vers le Vélabre où le (leuve déversait ses mares stagnantes, où le batelier déployait sa voile sur les cavix citadines.
mandais, nous dit Ovide, s'il faut consacrer les Nones à Sancus ou à Fidius, ou bien à toi, Père Sémo ; Sancus me répondit : à l'un ou à l'autre, il n'importe, c'est à moi qu'en reviendra l'hommage. Les trois noms m'appartiennent ; ainsi l'ont voulu les gens de Cures. )) Sancus donc, premier père et premier roi des Sabins, prit, avec eux, possession du sol romain ; il eut, par la suite, un temple au Quirinal, un autre dans l'île du Tibre. Une porte de Rome garda le nom de Sancalis ; une sorte d'aigle fut appalé avis sancalis. (( Enfin des monuments fort nombreux trouvés dans le sol même de Rome portent le nom de Semo Sancus. » l^'Aia niaxima^éia'iX l'autel de Sancus ; ainsi s'expliquent, dit M. Bréal (i), (( l'ancienneté des cérémonies, la défense de prononcer dans les prières le nom d'aucun autre dieu, la sainteté et le nom même de l'autel. Voilà pourquoi, de même qu'on gardait à ciel ouvert (sub dio), dans le temple de Sancus, les traités avec les peuples étrangers (Plutarque, Varron, Denys d'il.), de même qu'il était défendu d'invoquer Dius Fidius sous le toit d'une maison, on allait jurer, tête nue, \tsagjnenQn main (c'était une touffe d'herbe sacrée), devant l'Ara maxima, les serments inviolables. Voilà pourquoi, de même que ni les femmes ni les enfants ne devaient prononcer le nom de Dius Fidius, il leur était défendu d'approcher de Vautel maxime. Voilà pourquoi enfin le triomphe, qui est une cérémonie consacrée à Jupiter, se trouve mêlé au culte célébré à cet autel, et pourquoi le temple de Jupiter hiveîito?- est placé au lieu où les bœufs ont été reconquis sur le monstre. » Car c'est Jupiter, c'est Sancus, qui a été le véritable vainqueur du Géryon italique. Un autre personnage est mentionné par la tradition, mais nous allons voir qu'il n'est qu'une épithète de Jupiter.
(i) Hercule et Cacus, thèse de doctorat, par Michel Bréal.
a Aurélius Victor, exposant les origines de Rome, raconte,. ainsi que beaucoup d'autres l'avaient lait avant lui, l'épisode de Cacus ; mais il nomme, comme vainqueur du brigand, un certain Recaranus, grec d'origine, berger d'une taille gigantesque, que sa belle stature et son courage avaient fait surnommer Hercule. Il a soin d'ajouter qu'il emprunte ce nom à l'ancien annaliste Cassius Hémina. Un écrivain du temps d'Auguste, Verrius Flaccus, qui avait fait une étude particulière des antiquités latines, dit de son côté que le vainqueur de Cacus était un berger nommé Garanus, qu'on appela Hercule parce qu'on donnait anciennement ce nom à tous les hommes d'une force extraordinaire. )) Recaranus^ Garanus (ou Caranus, car la distinction entre le c et le g est relativement récente) appartiennent à la même classe que Kronos^ creare, Cenis, Kcres ; Jupiter Recaranus peut se traduire p3iV Jupitei- recuperator^ celui qui reconquiert. Avant d'arriver à la confusion qui s'est opérée entre Sancus, Recaranus, etc., et Hercule, il me faut vous présenter l'ennemi, l'odieux et calomnié Cacus.
Cacus était visiblement un dieu de la région envahie par la tribu sabine adoratrice de Sancus. Il, régnait à Préneste sous le nom Caeculus, fils de Vulcain : et des Latins l'avaient installé dans une caverne du mont Aventin. La forme adoptée par Diodore et par Denys, Kakios, Kaikias. nom donné à un dieu du vent par Aristote (dans Àulu-Gelle), un passage altéré de Festus, rétabli par M. Bréal : Subjectorinn Caeci^ improbi viri, imperio, (( ceux qui étaient soumis à l'empire de Caecius^ ce méchant homme )), et encore l'A long de Câcus, autorisent, ce semble, l'assimilation de Cacus à Caeculus. C'était un dieu du feu, qui convenait très bien aux terrains volcaniques, aux solfatares de la campagne de Rome. Nous savons maintenant pourquoi il vomissait des flammes. Il n'était pas
méchant pour cela ; il avait même une sœur Câca, considérée comme une divinité favorable. Mais Sancus trouvait en lui un adversaire, qui ne fut pas dépossédé sans combat. Le dieu déchu passa brigand ; c'est assez le sort des vaincus. La défaveur jetée sur le nom de Cacus s'accrut encore, lorsque le surnom d'Hèraklés alexicacos fut con nu des Latins. Le héros secourable, qui détoui-ne les maux, devint le vainqueur du méchant, de Cacus. Les autres dieux du pays, Janus, Saturnus, Faunus, ne prêtant pas à d'aussi fâcheuses étymologies, ou trop puissants pour être éliminés, ne partagèrent pas l'inforturje de Cacus. Ils restèrent honorés. L'un d'eux, même, le bon Faunus, reçut le nom flatteur cVEvandros^ Evandre, le bon homme. Mais la victoire de Sancus ou de Recaranus ne fut pas seulement la substitution d'un culte à un autre et le simple rappel d'une petite révolution locale. Un Jait si mince ne justifierait pas l'importance attachée par les Romains à l'épisode qui nous occupe, la solennité des cérémonies qui en sanctifiaient la commémoration. Non ; il y a là le retentissement, l'écho de réminiscences plus antiques encore. Le nom de Cacus est ici accidentel. La victoire est de l'essence de Dius, de Jupiter. Le grand mythe indo-européen du combat entre le soleil et la nue, entre la lumière et les ténèbres, le mythe de l'orage, était commun aux Latins et aux Hellènes, comme à toutes les branches du tronc aryen. L'histoire de Cacus en reproduit les principaux traits. Et ce qui la rend plus précieuse, c'est qu'elle en est le seul vestige qui se soit conservé chez les Italiotes, mais conservé avec une telle fidélité que Virgile, sans y songer, reproduit les expressions mêmes des poètes védiques. Ce n'est point l'obscur Cacus, c'est Vritra, c'est Ahi, c'est Python et Typhée, ou encore Azidahaka et Ahrimane, Fenris et Albérich, c'est la nuée orageuse et stérile qui est pourfendue par Dyaus ou
Indra, par Phoibos ou Zeus, par les Izeds, par Vuotan. La montagne, la caverne de Cacus, c'est la nuée encore, montagne céleste, c'est la forteresse des dragons ennemis des dieux, et dont les débris volent par quartiers énormes dans la bataille des Champs Phlégréens. Les vaches, prix du combat, ce sont les troupeaux de Hélios Hypérion gardés par Argos aux cent yeux, volés par Hermès, détournés par les dragons de l'air, les bandes mouvantes des nuages chargés d'eaux fécondes que leur soutirent les rayons et les éclairs. Tous les dieux lumineux ont combattu pour la délivrance des vaches, dont la mamelle doit abreuver le monde. Tous ont lutté contre le démon, le dragon, le monstre. Il n'est pas de religion où n'ait trouvé place ce thème fertile en variations, en métaphores sans nombre ; ce mythe, invinciblement suggéré par les alternances de la nature et confirmé à première vue par le spectacle des vicissitudes et des iniquités sociales . Pour peu que l'on y réfléchisse, on verra que cet antagonisme de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, d'Ormuzd et d'Ahrimane, qui constitue tout le mazdéisme, qui s'est glissé dans l'Eden de la Genèse après la captivité de Babylone, dans Job, dans les fables évangéliques, dans les légendes de Michel, George, Théodore ou tout autre saint vainqueur de monstres, est le propre pivot du christianisme. Tout l'effort de l'Eglise n'est-il pas dirigé contre l'ennemi, le séducteur de la femme, le tentateur du Nazaréen, le (( serpent ancien » cité par l'Apocalypse, enfin contre le « prince du monde )) ? car l'Eglise flatte de ce nom l'ennemi quelle serait bien fâchée de détruire, le père du péché, de ce précieux péché qui est une véritable, dirai-je, poule aux œufs d'or ? non, je dirai vache à lait, pour rentrer dans notre sujet. Et en suis-je donc sorti, en montrant que la vraie religion, la religion révélée, vit de l'exploitation d'un mythe indo-euro-
péen > Nullement, puisque ce mythe lui-même est l'objet de notre entretien.
L'esprit grec était trop libre, trop largement ouvert, l'esprit ausonien trop positif, trop opiniâtre pour se préoccuper outre mesure de la conception dualiste, étroite et vaine aialgré ses prétentions à la grandeur. Les contrastes physiques, les successions de phénomènes qui semblent se combattre et qui sont le complément l'un de l'autre, ce sont des faits qui peuvent fournir de riches développements poétiques, rien de plus et aussi rien de mieux. Mais tirer de ces images brillantes ou sombres des divagations morales sur la distribution des biens et des maux, c'est rapprocher deux ordres de choses qui n'ont aucun rapport entre elles, enliser l'activité humaine dans un fatalisme bien stérile et bien monotone entre un dieu bon, qui abandonne l'homme au dieu du mal, et un démon qui n'Qn sait que faire. Les Grecs donc, malgré leurs croyances, aimaient à marcher de l'avant, à faire eux-mêmes leur destinée ; c'est pourquoi, tout en multipliant les variantes du récit mythique. Guerre des Titans, Travaux d'Apollon, d'ilèraklés, de Dionysos, fables de Persée et d'Andromède, des Hespérides, de la Chimère et d'Echidna, ils ne firent pas de l'Eternel Combat le centre de leurs religions. Les Latins, quoique infiniment plus superstitieux, — mais peu doués du côté de l'imagination, — étaient trop actifs, trop persévérants, pour s'absorber dans une oiseuse méditation. Après avoir constaté que les choses sont ce qu'elles sont, ils s'occupaient d'en tirer le moins mauvais parti. En somme, ils avaient presque oublié l'inépuisable source des chants de leur race adolescente, lorsque l'adoption d'ilèraklés amena la retraite de dieux surannés. Trouvant dans l'héritage de Sancusune fruste ruine, une légende demi-morte, Hercule répara, il embellit ce débris, et, le reliant à ses propres aventures, lui infusa une nouvelle vie.
Des considérations de ce genre, réduites sans doute à la portée d'esprits encore peu exercés, donneraient peut-être plus d'intérêt à tant d'auteurs anciens dont notre jeunesse scolaire maudit le souvenir. Entourée de tout ce monde de merveilles, de toutes ces légendes qui lui forment comme une riche toile de fond, la narration de Virgile reprend sa valeur et sa beauté. Et nous pourrons peut-être, en la relisant ensemble, oublier que nous l'avons jadis récitée, ânonnée, copiée en pensiuu, sous un œil juste mais sévère.
Le Tibre est apparu en songe au héros troyen et l'a envoyé vers Pallantée où l'Arcadien Evandre lui accordera son alliance. Enée remonte, sous d'épaisses forêts, le cours du fleuve. 11 débarque, un rameau d'olivier à la main, et trouve tous les habitants en fête, dans un bois sacré, devant la ville. Le roi offrait en ce jour un sacrifice solennel au grand Amphitryoniadès (au fils d'Amphitryon) et aux dieux. L'élite de la jeunesse, un sénat rustique, le fils du roi, faisaient brûler l'encens ; le sang tiède fumait sur les autels. Après un échange de paroles courtoises: (( Asseyez-vous, amis, dit Evandre, à ce repas solennel, et célébrez avec nous cette cérémonie que ramène chaque année et qu'il est défendu de remettre ». Enée installé sur un trône d'érable recouvert d'une peau de lion, les jeunes gens et le prêtre s'empressent d'apporter les entrailles rôties des taureaux, qu'ils découpent avec l'airain ; ils chargent de pain les corbeilles et font circuler le vin. Quand il voit ses hôtes rassasiés, Evandre dit: (( Ce n'est pas une superstition vaine, ce n'est pas notre ignorance des anciens dieux qui nous rassemble en cette solennité. Ce repas traditionnel, cet autel voué à un si puissant dieu sont un hommagb de notre reconnaissance. Nous rappelons chaque année le souvenir de cruels dangers, et du héros qui nous en a délivrés. Voyezvous ce monceau de roches suspendues, ces blocs
3^8 l'italic antique
disjoints, les vastes ruines de cet antre désert? Là s'enfonçait dans la montagne une caverne profonde, inaccessible aux rayons du soleil, au sol toujours rouge de meurtres nouveaux. Sur les portes pendaient lugubrement des têtes coupées, dégouttantes de sang. Le monstrueux Cacus à la face terrible occupait ces retraites ; fils de Vulcain, géant formidable, dont la bouche vomissait les flammes paternelles. Enfin le temps, après une longue attente, conduisit en ces lieux un dieu secourable, Alcide, le grand justicier. Enorgueilli de la mort et des dépouilles du triple Géryon, le héros victorieux poussait devant lui des taureaux magnifiques ; les bœufs remplissaient la vallée et le rivage. Inspiré parles Furies, et pour qu'il ne fût pas dit que son audace eût reculé devant un forfait, qu'il s'arrêtât jamais dans le crime et dans la ruse, Cacus détourna de l'étable quatre taureaux des plus forts et tout autant de superbes génisses. Voulant dérober leurs traces, ils les traîna par la queue vers la caverne, de façon que leurs pas éloignaient de l'antre au lieu d'y conduire. Il les tenait cachés sous les rochers épais. Cependant, le fils d'Amphitryon avait fait sortir des étables ses bêtes reposées, rassasiées; il allait partir. Le troupeau saluait nos collines de mugissements plaintifs ; une clameur d'adieu remplissait la forêt. Une vache répondit, du fond de l'antre obscur, et sa voix trompa l'espoir du ravisseur. Le fiel de la colère embrase le cœur d'Alcide. Il s'arme, il empoigne sa massue noueuse, il prend sa course vers le sommet de la montagne, (^acus tremble pour la première fois. Les yeux égarés, plus rapide que lèvent, le monstre fuit, gagne sa caverne. La terreur lui a donné des ailes. Il s'enferme, rompt les chaînes forgées par son père qui retenaient un énorme rocher suspendu, et ajoute cet obstacle au rempart de ses portes. P^urieux, grinçant des dents, le héros de Tirynthe allait, revenait, cherchant un accès, une
crevasse. Trois fois, brûlant de rage, il a parcouru l'Aventin, trois fois il a voulu forcer l'entrée. Vains efforts. Trois fois, épuisé, il s'est assis dans la vallée. Sur le dos de l'antre, dont il formait la voûte, se dressait un silex aigu, roche inabordable, refuge assuré pour les nids des oiseaux de proie. Ce pic s'inclinait un peu sur la gauche, vers le fleuve. Le héros rassemble ses forces, il pousse le roc, il l'arrache de son alvéole, le renverse. Le fracas de l'ébranlement fait retentir les airs ; le rivage tressaille ; le Tibre reflue épouvanté. La demeure de Cacus, dévoilée, apparaît dans son immensité ; le jour envahit les profondeurs du palais ténébreux. On eût dit que la terre entr'ouverte livrait aux yeux le séjour infernal, les pâles royaumes redoutés des dieux, et que, tombant d'en haut dans l'énorme gouffre, la lumière épouvantait les Mânes. » Pris à l'improviste dans ce flot de clarté, au fond de sa caverne, Cacus pousse d'affreux rugissements. D'en haut, Alcide l'accable de traits, de souches, de vastes pierres. L'autre, qui s'est fermé lui-même toute issue, vomit des tourbillons de fumée qui l'enveloppent d'aveuglantes ténèbres (caligine caeca) et plongent la demeure souterraine dans une nuit épaisse par moments traversée de flammes ; l'antre immense exhale un nuage sombre ; Alcide ne se contient plus ; d'un bond violent, il s'élance à travers le feu, au cœur de la fumée, là où Cacus vomissait en vain l'incendie dans les ténèbres ; il enserre le monstre d'une étreinte invincible. Cacus, étouffé par le sang, les yeux hors des orbites, expire entre les bras du dieu. Les portes arrachées, renversées, laissent voir les vaches dérobées, les rapines amassées dans Tombre ; le cadavre informe est traîné par les pieds. On contemple ces 3''eux hagards, cette face redoutable, la rude toison qui garnit la poitrine bestiale, les feux à peine éteints de cette gorge noire. Les cœurs ne peuvent se rassasier de ce spectacle ».
C'est une rude tâche, de traduire Virgile, un poète qui met une intention dans chaque mot, une peinture dans chaque épithète. Mais, quelque imparfaite que soit ma paraphrase, je pense qu'elle a pu vous rappeler, et la massue d'Indra frappant Ahi, abattant les forteresses des Asuras, et la lutte entre Zeus et Typhée, peinte par Hésiode de si vives couleurs. Il s'agit bien du même événement mythique, du même phénomène céleste ramené à des proportions humaines: c'est le drame de l'orage. M. Bréal fait remarquer que les noms de Cacus et de Typhée représentent pareillement la nuée ténébreuse, l'un analogue à Caecus^ l'autre à Tuphlos (( aveugle ». Un trait que j'ai mentionné déjà, et qui fait allusion à la marche rétrograde de certains nuages, à la force aspirante des trombes, c'est l'artifice du voleur tirant les boeufs à reculons. Ce n'est pas une invention de Virgile ; c'est un détail consacré, qu'il répète sans même en soupçonner l'origine. Dans l'hymne homérique à Hermès, celui-ci emploie le même procédé pour détourner les bœufs d'Apollon ; mais Virgile, s'il a connu le passage, ne semble pas l'avoir imité ; non, c'était une tradition indo-européenne ; les Perses l'ont connue, on la retrouve dans le culte de Mithra, et Firdausi l'a transportée, transformée, dans un beau récit du Shah-Nameh. Ovide, Properce (i), plus tard Stace ont reproduit la même circonstance, évidemment fixée dans les souvenirs populaires de la région Aventine.
(( Depuis, continue Evandre, la reconnaissance a
(i) Properce (IV, ix), qui fait de Cacus un autre Géryon, poussant par trois bouches des clameurs distinctes :
(« Incoia Cacus erat metuendo raptor ab antro, Per tria parlitos qui dabat ora sonos »),
n'oublie pas la marche rétrograde des bœufs, précaution du voleur :
Hic, ne certa forent manifestae signa rapinae, Aversos cauda traxit in antra boves.
consacré ce jour, ces hommages, au libérateur. Potitius le premier institua cette cérémonie, et la maison Pinaria, gardienne du culte herculéen, établit dans ce bois cet autel, que toujours nous appellerons, et qui sera toujours VAia maxima. )) — Ici, rappelons VAsa deveia des Tables Eugubines, manifestement consacrée à Dius, ou à Fisus, ou à Sancus, autant de synonymes de Jupiter ; ce rapprochement suffit pour indiquer que Yara maxima n'était pas dédiée à Hercule ; une autre preuve nous est fournie par Properce : (( Maintenant, parce qu'il avait de ses mains purgé, pacifié le ïnondQ, pur oatum sanxerat orbem^ Cuies, le peuple de Tatius, créa pour Hercule le nom de Sancus ». Festusditqu'Hercule et Sancus sont le même dieu ; et Varron, qu'Hercule se nomme Sancus en sabin. Or, nous savons à n'en pas douter que Sancus était à la fois très supérieur à l'Hercule latin, très antérieure l'arrivée d'Héraklés dans le Latium.
(( Cependant le vieux roi se couronne du feuillage argenté du peuplier, arbre d'Hercule ; il prend de la main droite la coupe sacrée, — allusion à la coupe du Soleil dans laquelle Hèraklès a traversé le ciel ; — (( aussitôt les convives font la libation et prient les dieux, et déjà le soir descend vers le couchant qui décline, déjà les prêtres, le Potitius en tête, évoluaient, ceints de peaux selon la coutume et portant des flammes. On renouvelle le festin, on apporte les mets succulents du second service, on entasse sur les autels les plats bien remplis. L'heure des chants est venue. Autour de l'autel illuminé se rangent les Saliens, le front couvert de rameaux de peuplier ; ici, un choeur de jeunes gens, là, les vieillards; ils chantent un Carmen, un hymne qui célèbre les exploits d'Heicule, comme dès le berceau il étouffa les serpents envoyés par sa marâtre, comme il détruisit ces villes fameuses. Trace, OEchalia ; et, sous le joug d'Eurysthée, ces mille travaux que lui imposa la volonté
de Junon : « C'est toi, invincible, dont la main abattit les Centaures, fils de la Nue, Hylaeus, Pholus ; et le monstre de Crète, et le vaste lion sous la roche de Némée ; devant toi ont tremblé les marais de Styx et le gardien d'Orcus, couché dans son antre sanglant sur des os demi-rongés. Aucun ennemi ne t'a vu trembler, non, pas même Typhée debout et brandissant ses armes ; ton âme ne fiât pas ébranlée quand le Serpent de Lerne t'environna de ses têtes sans nombre. Salut, digne rejeton de Jupiter, honneur ajouté à la gloire divine. \'iens à nous d'un pied favorable, prends part au sacrifice que nous t'offrons. FA nos et tua dexter adi pede sacra secundo. )) Il est vraiment impossible de rendre ces expressions d'un caractère si rituel et si antique, ce dexler surtout qui veut dire venant de la droite^ et par suite propice, et qui semble un écho des \ édas. Le prêtre indien invite les dieux à venir du côté droit, dakshinatas, dakshinit, (( N'estil pas intéressant, dit xM. Bréal, de trouver dans le chef-d'œuvre de l'épopée savante un fragment qui tiendrait sa place parmi les créations de la poésie la plus spontanée ? » Surtout lorsqu'on lit dans des écrivains presque contemporains les plates divagations que Virgile assurément devait connaître, et dont il a su dégager au moins quelques vestiges des traditions nationales.
(( Voici, par exemple, comment Denys d'Halicarnasse, d'après beaucoup d'auteurs^ dil-il, expose l'histoire d'Hercule et de Cacus. — (( Hercule, grand général grec, le premier homme de guerre de son temps, grand ami de la civilisation, libérateur désintéressé des nations opprimées, donnait aux peuplés de sages constitutions, réformant les lois, fondant des villes, construisant des routes, endiguant les fleuves débordés. Il vient en Italie, non pas seul, ni chassant un troupeau de bœufs devant lui, mais à la tête de l'armée qui, sous ses ordres, a soumis l'Espagne. Obligé de s'arrêter
quelque temps pour attendre sa flotte, il arrive à Home et y fait camper ses troupes. Un barbare, du nom de Cacus, surprend son camp pendant la nuit et lui enlève du butin. Hercule assiège et prend d'assaut sa forteresse. Son territoire est partagé entre les alliés d'Hercule, Evandre, roi des Arcadiens, et Faunus, roi des Aborigènes. Avant de s"e:T,barquer, le chef grec licencie ses vétérans et fonde une colonie composée d'Epéens, de Phénéates et de Troyens. 11 laisse aussi dans le pays deux fils, Palas, mort jeune, qui a donné son nom au Palatin, et Latinus, adopté par Faunus et chef de la race latine. Les colons établis à Rome par Hercule ne furent pas étrangers à l'histoire de la ville. Les Epéens y introduisirent le culte de Kronos éléen : les Phénéates accrurent le peuple d'Evandre leur compatriote, et les Troyens, qui avaient été engagés par Hercule après la prise de Troie, •sous Laomédon, firent obtenir un peu plus tard un accueil favorable à leurs concitoyens amenés par Enée. )) Ainsi tout s'arrange, tout s'explique et la fable est mise d'accord avec l'histoire. C'est de cette façon (jue nos poètes du Moyen Age et de la Renaissance ont compris les origines des Francs, et que nos historiens ont longtemps accepté et converti en événements réels les aventures de Pharamond.
L'évhémérisme de Solin est plus bizarre encore que celui de Denys. « Cacus est devenu un ambassadeur envoyé par le roi de Phrygie Marsyas à Tarchon, roi des Tyrrhéniens. Mis en prison, il trompe la surveillance de ses gardiens, s'en retourne en Asie et revient avec des troupes s'emparer des bords du Vulturne et de la Campanie. C'est au moment où il voulait ajouter à ses états le territoire concédé aux Arcadiens qu'il est tué par Hercule. )) Et pourquoi Marsyas ? Uniquement pour expliquer le nom des Marses. Ici, vous le voyez, il n'y a plus même une lueur de vérité, pas
un indice qu'on puisse relever, sauf peut-être le nom de Taichon, pour Tarquin, le roi sous lequel Herculus s'est confondu avec Ilèraklès. C'est d'après de semblables autorités que s'est fabriquée la mythologie classique,
Au reste, les Romains eux-mêmes, sauf Varron peut-être, avaient perdu le sens de leurs traditions. Virgile n'a été guidé que par l'instinct. Ni les noms, si latins, si antiques, des Potitii, des Pinarii, des Saliens, de Cacus, de Cœculus, ni ce fait que l'Hercule Sabin portait à Cures et à Réaté le nom de Sancus, rien ne l'avait averti que les exploits d'IIèraklés et la défaite de Géryon n'avaient rien à voir avec des légendes de l'Aventin et du Palatin.
Ces légendes, sans doute, et la fable d'Héraklès avaient eu un point de départ commun ; les Latins et les Hellènes appartenaient au même groupe ; mais leur paienté remonte à la préhistoire, à une période où ni les souvenirs de l'Italie, ni la poésie épique des Grecs ne pouvaient atteindre. Et seule la critique moderne s'est trouvée en état de démêler, dans la fusion tardive de leurs conceptions mythiques, ce qui procède du génie grec, ce qui appartient en propre au fonds italiote. Trois éléments donc se sont combinés dans l'histoire de Cacus : r élément indo-européen, le mythe de l'orage et le triomphe du dieu lumineux ; 2" élément local, la rencontre et la lutte du dieu sabin du ciel, Sancus, Dius P'idius, avec un dieu igné des Latins, Cacus, Casculus ou Vulcain ; 3" élément hellénique, venu de Cumes et d'Etrurie, entre le VP et le IV^ siècle. L'Hercule latin, pareillement, naît de trois dieux : Sancus ou Garanus, le dieu de l'Ara maxima, le véritable vainqueur* du monstie ; le génie champêtre de l'enclos domestique, Herculus ; et le héros solaire I léraklès. Si bien que le nom de tergemina, conservé par une des portes de Rome et qui fait allusion au triple Géryon, pourrait jus-
tement s'appliquer à la physionomie d'Hercule, qui est restée longtemps, malgré les progrès de l'hellénisme, très distincte de la personnalité du héros grec.
U Hercules custos, domesticiis, paci/ei., etc., et les innombrables Hercules préposés à la garde des mines, des industries, des maisons, des bains, représentent le vieux Semo Hercnlus. Et sur le Foriun boariiim^ en face de l'échelle de Cacus, Scala Cad, de VAtrnim Cad, même du fanum où Ton conservait la massue d'Héraklès, devant Y Autel maxime, c'est encore Sancus, c'est Fidius qui est invoqué ; c'est en la présence du dieu véridique, en plein air, que se prêtent les serments solennels, et qu'on renouvelle chaque année l'antique festin de la tribu Sabine : cela, quand s'est éteint le souvenir des Potitii, disparus vers le temps d'Appius Claudius (V'-' siècle), tidts Cupend, autres prêtres sabins de Fidius ; quand les Pinarii ont cessé de recueillir et de distribuer le butin du clan primitif. Et ce n'est pas en l'honneur d'Héraklès, c'est en l'honneur de Jupiter Victor que les triomphateurs s'arrêtent devant l'Autel maxime au pied du Palatin et montent au Capitole, revêtus des attributs d'Hercule. Mais, à mesure que les statues, venues de Grèce ou commandées à des artistes grecs, multipliaient et popularisaient le type d'Héraklès, le héros victorieux devint la figure prédomidante, et ses obscurs prédécesseurs tombèrent dans l'oubli. L'usage se propagea, dès le \W siècle peut-être, d'adorer lllercule de l'Ara maxima surtout comme un dieu guerrier, de l'invoquer en parlant pour une expédition et, au retour, de lui offrir en grande pompe un dixième du butin. Dans ces occasions, on habillait richement la vieille statue consacrée, disaiton, par Evandre, et on la qualitiait d'Hercules triumphalis ; le général vainqueur régalait Rome entière en un plantureux banquet. Notez combien les pratiques restaient, sans y songer, fidèles à l'es-
prit du vieux culte où le sacrifice et le repas étaient choses inséparables. Les festins de Lucullus, de Sylla, de Crassus eurent des proportions fabuleuses ; Crassus y dépensa le dixième de sa fortune et rassasia pendant trois mois le peuple de Rome.
C'est sans doute à de pareilles occasions qu'il faut attribuer tous ces temples d'Hercule, dont la ville était remplie, et qui ne se distinguaient que par le nom du général qui les avait fondés, Hercule Syllaiius, Hercule Pompeianus. Celui de Lucullus s'appelait tunicatus^ sans doute parce que la statue était vêtue à la romaine. Paul Emile, le vainqueur de Pydna, avait dédié à Hercule, s\\v\q Forum boariiim même, une ^'Edes ALmilia. Un de ces sanctuaires, retrouvé dans le voisinage de Latran, porte ou portait l'inscription suivante: