CHAPITRE DIXIEME
Un mot de Pascal sur les Sibylles. — La tradition chrétienne, jusqu'au XVII' siècle, honore les Sibylles et s'appuie sur les Livres Sibyllins, déjà tenus pour sacrés à Rome dès le VI* siècle avant notre ère. — Les Pythies et prophétesses n'ont manqué à aucun peuple; mais le nom de Sibylle semble particulier à l'Itah'e, bien que les oracles sibyllins aient été écrits en grec et apportés de la Grande Grèce. — Conjectures étymologiques. — Récit de Tite-Live. — Institution de duinnvirs, decemvirs et quindecemvirs sibyllins, — Autorité des Livres Sibyllins, même après leur destruction totale dans un incendie du Capitole, en 83 av. J.-C. Ils furent alors reconstitués de pièces et de morceaux recueillis dans le monde romain tout entier. — Varron cite déjà dix Sibylles; mais une ou deux seulement ont porté ce tilre : la Sibylle de Cumes, peut-être celle de Tibur. — Virgile a soin de mettre la Sibylle de Cumes au service d'Enée ; et avec elle Apollon, linspirateur des Livres Sibyllins, le dieu cher à Auguste. — Le culte d'Apollon, dans l'Italie méridionale {Apulu, Apulia), antérieur peut-être à l'extension des colonies helléniques, a passé chez les Etrusques et dans le Latium au temps des Tarquins. — Mais le piemier, longtemps le seul sanctuaire du dieu, fut un bois de lauriers situé près de la porte Carmentale, où séleva en 429, à l'occasion d'une peste, le temple d'Apollon, niedicus^ sospitalis ou sauveur. — Institution des Jeux Apollinaires, 212; adjonction au temple d'un théâtre ou d'un proscenium, où fut joué le Thyeste d'Ennius. — Apollon a dû beaucoup à la légende d'Énée, protecteur de Troie, il s'est trouvé naturalisé romain. — Il semble avoir, dès la première guerre punique, confisqué certaines cérémonies expiatoires dites Jeux Tarentins ou Terentins, qui prirent ensuite le nom de Jeux Séculaires (149). — Durée variable du Sceculum. — Dévotion de Sylla pour Apollon et les Sibylles. — Sylla, contraction de
Sibiilla? — Caractère asiatique et bientôt messianique des nouveaux Livres Sibyllins. — Le Pollio de Virgile. — Culte particulier d'Auguste pour Apollon, patron d'Actium. — Transfert des Livres Sibyllins, convenablement remaniés et épurés, dans le temple d'Apollon palatin. — Jeux Séculaires de l'an XVII av. J.-C. — Chant commandé à Horace. — Aventures diverses des Livres Sibyllins, consultés encore sous Aurélien, sous Julien, plus ou moins brûlés par Stilicon.
Les Sibylles ont partagé la décadence d'Hercule. Comme lui, elles n'habitent plus que les baraques foraines ; elles ont cependant gardé quelques traits de leur caractère primitif; elles rendent encore des oracles. Mais Pascal a fort ébranlé leur crédit lorsqu'il a déclaré que (( les livres des Sibylles et de Trismégiste, et tant d'autres qui ont eu du crédit au monde sont faux et se trouvent faux à la suite des temps » ; Saint-Simon, Beaumarchais, sans parler de Voltaire, les ont traitées sans aucune révérence : « Les trois filles de La Rochefoucauld, dit l'un, moururent Sibylles dans un coin de l'hôtel » ; et l'autre : (( Voyez cette vieille Sibylle ! Par ce qu'elle a fait quelques études, elle veut dominer au château ! )) Boileau déjà n'était pas tendre à leur égard.
Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique, Hurle tous les matins une Sibylle étique, On l'appelle Chicane.
Il est vrai qu'on peut alléguer en leur faveur des comparaisons plus honorables : Guy Patin appelle Christine de Suède « la dixième muse et la Sibylle du Septentrion » ; et l'Eglise continue de chanter : (( Teste David cum Sibylla. ))
Ce vers du Dies trac (XIII= ou XIV'^ siècle) est l'écho d'une croyance fort ancienne et qui n'a guère rencontré de contradicteurs, au moins jusqu'au XVII^ siècle. Même les érudits de la Renaissance accordaient bénévolement aux Sibylles et à certains
livres dits Sibyllins une part notable dans la fondation du christianisme. Et les célèbres peintures de Raphaël et de Michel- Ange donnaient à ces problématiques personnes une place, tout à fait méritée, auprès des plus grands saints. Comment, d'ailleurs, et pourquoi révoquer en doute une opinion, très inoffensive en elle-même, et soutenue à Tenvi par ceux qu'on appelait Pères, latins ou grecs ? Sans parler d'un saint Prosper ou d'un saint Isidore, c'est Augustin, grand admirateur des Sibylles, qui note que le fameux acrostiche-rébus l/Jhj; [lésons Christos Théoii huios soter) et le poisson symbolique sont empruntés aux Livres Sibyllins ; c'est Jérôme, c'est l'empereur Constantin, qui invoquent en faveur du christianisme l'autorité des Sibylles ; c'est Lactance, Commodien, Arnobe, qui les citent avec éloges ; c'est l'enthousiaste Tertullien qui proclame leur véracité : Illa scilicet Sibylla vesi ver a vales : il va même jusqu'à les dire antérieures à toute littérature, ce qui est plus vrai qu'il ne pense : Ante enini Sibylla qiiam omnis litteratura exstitit. L'accord des pères grecs n'est pas moindre, du moins jusqu'au iV" siècle : Clément d'Alexandrie affirme que les païens eux-mêmes ont eu des prophètes choisis de dieu, comme était la Sibylle, ou plutôt les Sibylles (rwvSt^uUwv tô -nlr/Jo;], qui prédisaient réellement les choses futures par inspiration divine. Théophile (sous Commode) montre la Sibylle pleinement d'accord avec les prophètes hébreux, soit qu'ils annoncent le passé, le présent ou le futur. Athénagore (Marc-Aurèle) et Tatien font la Sibylle postérieure à Moïse, antérieure à la guerre de Troie ; Justin (Antonin) lui donne pour père Bérose (pourquoi pas Manéthon ou quelque autre ?), et reconnaît que l'avènement et les principaux faits de la vie du Sauveur sont clairement énoncés au VI II" livre des Oracles Sibyllins. Certaines mentions de la Sibylle sont encore attribuées à un Clément pape, fin du I"" siècle, à
Hermas, et même à Paul ; mais elles sont des plus douteuses, et voici pourquoi : c'est que les morceaux chrétiens des livres sibyllins datent de l'an 138 après notre ère, du milieu du II'' siècle. Le reste du recueil (14 livres en deux tomes publiés chez Didot ( 1843-185 1 ) par feu Alexandre) appartient soit à des époques plus basses encore, soit, indirectement, à la période judéo-alexandrine. Sous le règne de Ptolémée Philométor vers 160, des Juifs hellénisants s'étaient avisés d'imaginer des Sibylles Chaldéenne, Babylonienne, Erythrée, et d'en vendre les élucubrations aux crédules Romains ; encore la plupart de ces pseudo-prophéties avaient-elles péri dans plusieurs incendies du Capitole.
Il ne faut pas chercher bien loin les mobiles de ces supercheries^ si communes dans tous les temps.
Les Juifs, et surtout les chrétiens, avaient un intérêt évident à glisser leurs croyances, leurs traditions et leurs légendes dans des livres considérés à Rome conmnie sacrés ; et l'on ne peut nier que leur fraude ait réussi, puisqu'elle a trompé des gens de fort bonne foi, tels que Justin et Tertullien chez les chrétiens, Varron chez les païens. Celui-ci distingue déjà dix Sibylles, dont les quatre cinquièmes sont de pure fantaisie : la Persique, appelée Sambèthe, la Libyenne, la Delphique, la Cuméenne, l'Erythréenne, la Samienne, la Cumane (Cumes d'Eolie ou Cumana), l'Hellespontine, la Phrygienne (Ancyre), et la Tiburne, adorée à Tibur, sur le Teverone, comme une divinité. Vous venez de reconnaître cette Sibylle de Tivoli qu'on a installée dans un temple réellement dédié à Hercule.
Varron, à vrai dire, aurait pu, sans risque, énumérer beaucoup d'autres prophétesses, puisqu'elles n'ont manqué chez aucun peuple. Pour nous borner, et en restant dans le monde hellénique,
^appelons les Péléiai, Peliœ^ de Dodone, et la célèbre Pythie de Delphes, assise sur son trépied audessus d'un gouffre dont les vapeurs troublaient sa raison et lui inspiraient ces oracles ambigus si richement payés par les villes, les rois ou les particuliers. Nul doute que l'Italie primitive ne comptât un grand nombre d'hallucinées du même genre. Les forêts, les sources, les grottes du Latium antique avaient leurs Camènes, leurs Carmentes qui révélaient l'avenir et les volontés des dieux. Telle était sans doute l'Egérie deNuma, ou encore, chez les Etrusques, la nymphe Bygoïs. Mais aucune de ces FatiLie (celles qui parlent, qui dévoilent les destins), aucune des prêtresses fatidiques de la Grèce n'a porté le titre de Sibylle. C'est d'Italie que ce nom s'est répandu dans le monde gréco-romain ; et je ne sais trop que penser de l'étymologie grecque très généralement adoptée. Peut-être faut il accorder à Varron quelque foi lorsqu'il parle d'une Sibylle Tiburtine ; le mot aurait été sabin, ou sicule : diminutif de Sabus^ nom de la race sabellienne, — avec affaiblissement très ordinaire de a et i [capio. incipio) \ ou bien apparenté à sibilus^ souffle, murmure, inspiration, — avec abréviation de la première syllabe. Il me paraît difficile de voir dans la terminaison ullus^ iilla, autre chose qu'un suffixe italique. Sibiilla (c'est la forme la plus ancienne) est construit exactement comme Tibulliis^ Catiillus. Cependant, je vous dois compte d'une autre explication, à coup sûr ingénieuse : Sio-boiilè ou bolla^ la volonté du dieu. Elle se fonde sur une prononciation dorienne de théos. Les Doriens, paraît-il, sifflaient le th aspiré, et ils disaient bollè pour boulé. Or, Apollon étant devenu le dieu dorien par excellence, sa prêtresse portait, dans la Grande-Grèce, le nom très approprié de Sio-bulla, Sibulla ; Cumes, ville pourtant Eolienne ou Achéenne, en adoptant le culte d'Apollon, avait aussi reçu ou imaginé le nom dorien de sa pythie.
Ces raisons, je l'avoue, me paraîtraient beaucoup plus fortes, si les prêtresses de l'Apollon delphique, de l'Apollon Amycléen, avaient jamais reçu le nom de Sibylles, ou au moins de Théobitles.
Quoi qu'il en soit, c'est bien de la Grande-Grèce, et de Cumes même, comme la plupart des dieux et des mythes grecs, que, selon les auteurs latins, provenaient les Livres sibyllins antiques, si révérés et si consultés à Rome. Tite-Live a raconté, d'après les Annales des pontifes et les anciens chroniqueurs, l'acquisition de ces livres par Tarquin le Superbe. Une vieille femme s'était présentée devant le roi, portant neuf volumes ou rouleaux de linge (lijitea), sans doute de papyrus, dont elle demandait un prix considérable. Tarquin hésitant, elle en brûla trois et offrit les six autres, sans changer son prix. Nouveau refus, nouvel holocauste. Il n'en restait plus que trois, lorsque le roi se décida. Les précieux manuscrits furent commis à la garde de deux prêtres spéciaux, duumviri sacris faciundis, et soigneusement enfermés sous le Capitole, dans une excavation. La confrérie s'augmenta, en 367, de huit nouveaux membres, puis de cinq en 83 ; il y eut donc des decemviri et des quindecemviri. Parmi eux ou à côté d'eux, se trouvaient toujours deux interprètes grecs, chargés de traduire et d'expliquer certains passages, dans les occasions solennelles. Toutes les cérémonies, tous les recours à des dieux nouveaux, tous les rites helléniques ont été institués en vertu des oracles sibyllins. Et si grande était l'autorité du recueil sacré, qu'après la destruction complète du Capitole en 83, quand les flammes eurent dévoré ces livres, garants de la grandeur romaine, on jugea indispensable de les remplacer ; des personnages doctes et sûrs recueillirent dans toute l'Italie et partout ailleurs les oracles de toute provenance ; on se procura ainsi d'abord deux livres, aussi révérés que les anciens, et transférés, en l'an 12,
du Capitole au lemple d'Apollon palatin, puis, successivement, et jusqu'au troisième siècle de notre ère, dix ou douze suppléments farcis de divagations juives, orientales et chrétiennes. Mais les vicissitudes des Livres sibyllins ne peuvent être séparées de l'histoire d'Apollon ; nous y reviendrons tout à l'heure.
Nous ne pouvons, bien entendu, contrôler les affirmations, d'ailleurs assez probables, de Tite- Live ; et il paraît avéré que dès la fin du V'' siècle, l'autorité des Livres sibyllins était pleinement établie. C'est sur leur injonction que le premier Lec//'siernium^ 402 ou 399, réunit dans le même hommage les dieux du Latium et ceux d'importation étrusque ou campanienne. Dés la première guerre punique, Nasvius mentionnait dans son poëme la Sibylle de Cumes ; il lui donnait même le nom de Cimmérienne. LesCimmériens, peuple entièrement fabuleux, appartiennent aux traditions de Dodone ; les Pélies passaient pour être arrivées sur l'arbre sacré, sous la forme de colombes venues du pays des Cimmériens. C'est par une étrange confusion que des colons grecs, imbus de cette fable, avaient transplanté en Italie le souvenir des Cimmériens imaginaires ; et, pour égaler la Sibylle de Cumes aux plus antiques prêtresses de l'Hellopie, ils lui avaient attribué la même origine, l'origine cimmérienne. Combien de conjectures historiques reposent sur de pareilles puérilités ! Nous n'avons à retenir que les indications certaines ou au moins probables : l'existence d'un culte spécial et d'un sanctuaire d'Apollon à Cumes, de souterrains permettant de machiner les fantasmagories liturgiques, de marécages et de gouffres voisins où l'on voulut voir les abords et l'entrée des Enfers, et enfin de pythonisses chargées d'entretenir la dévotion du peuple à l'aide de spasmes hystériformes et de discours incohérents. Quant à la Sibylle, c'est un personnage idéal, dont les traits ont dû être communs
ou à peu près à toutes les prêtresses fatidiques ; c'est une création de Virgile, et une création très logique ; il importait, en effet, au poète que le père des Romains, l'ancêtre des Jules, eût reçu la consécration des oracles sibyllins. Aussi s'est-il peu inquiété de la tradition que nous pouvons appeler tarquinienne ; il a, sans scrupule, vieilli de plusieurs siècles la ville de Cumes et le culte d'Apollon, et par suite l'introduction des dieux et des rites grecs dans le Latium.
Ces réserves faites, nous admettrons comme très vraisemblable le portrait que, de visu peut-être, Virgile nous donne d'une Sibylle cumèenne, et les renseignements poétisés qu'il nous transmet sur les procédés de l'industrie sibylline. Enée, porté sur les côtes de l'Epire, y rencontre Andromaque — heureuse aventure, puisqu'elle nous a valu la plus fraîche, la plus spontanée des tragédies de Racine — et, avec Andromaque, un ancien ami, Hélénus, fils de Priam, qu'Homère connaissait déjà pour un très habile devin. Hélénus l'engage à interroger la prêtresse de Cumes : « Lorque, fuyant la Sicile, tu auras atteint, en Italie, la cité cumèenne et les lacs divins, et l'Averne entouré de forêts murmurantes, tu apercevras une pythonisse hallucinée qui, sous un rocher creux, chante les destinées et inscrit sur des feuilles (d'arbre) des événements et des noms. Toutes les feuilles où elle a inscrit des vers, la poétesse les pose les unes sur les autres et les laisse dans son antre ; les oracles restent en ordre à l'endroit où ils sont rassemblés. Mais lorsque la porte s'ouvre, il suffît d'une brise légère provoquée par le mouvement des gonds, pour disperser les chants précieux ; les feuilles voltigent dans la caverne, aucune main ne peut les réunir et les ranger. Les consulteurs alors s'en vont sans réponse et maudissent le séjour de la Sibylle ». Il va sans dire qu'un fils des dieux ne peut redouter de pareilles déconvenues. Il gagne donc les rivages de Cumes qu'il
appelle euboïques, en souvenir des colons en partie venus de Chalcis en Eubée, et les hauteurs où réside le glorieux Apollon et l'antre immense, demeure de la redoutable Sibylle, à qui le chantre Délien ouvre l'avenir et suggère de profondes pensées. C'était un lieu souterrain creusé dans la roche eubéenne, avec cent accès et cent issues, par où s'échappent cent voix répétant les réponses de la Sibylle. A peine la prêtresse, Viroo, que le fidèle Achates était allé prévenir, a-t elle mis le pied sur le seuil, qu'elle s'écrie : (( Il est temps d'interroger les destinées ! Le dieu, voici le dieu ! Et soudain, là, devant la porte, pendant qu'elle parle, son visage se convulsé, son teint se brouille, ses cheveux tombent épars ; une fureur sacrée gonfle son coeur, sa poitrine haletante. Sa taille grandit et sa voix prend des sonorités plus qu'humaines, sous le souffle du dieu dont elle a senti l'approche ! Impatiente du joug divin, sa frénésie se déchaîne en transports délirants ; mais plus elle s'efforce de secouer le dieu qui la possède, et plus ce maître fatigue sa bouche écumante, et plus il lui étreint le cœur et la plie à sa volonté. Les cent portes s'ouvrent d'elles-mêmes, et par ces issues béantes s'exhalent dans les airs les paroles fatidiques. Ainsi mugissante en son antre, sous le frein qui dompte sa fureur, sous l'aiguillon que le dieu retourne en sa poitrine, la Sibylle de Cumes chante, en paroles obscures, la formidable énigme enveloppée dans les ombres de l'avenir ».
Les traditions qui inspirent de pareils accents ne sont plus des emprunts ; elles ont revêtu un caractère national. .En vain la Sibylle a gardé son nom grec, Deiphobè Glaitci, fille de Glaucus ; en vain elle parle dans un sanctuaire grec au nom d'un dieu hellénique ; du jour où les Latins l'ont adoptée, elle a pris place au seuil du panthéon romain, à côté des vieilles divinités du Latium et de la Sabine. Le vers ingénieux d'Horace : La Grèce
conquise a subjugué son farouche vainqueur, Gicecia capta ferum victorem cepit, exprime une vérité apparente. Mais il faut ajouter qu'en s'emparant des dieux et des idées de la Grèce, le peuple romain, même en ne le voulant pas, les a modelés à son image et à son usage. Nous avons \'u combien Hercule est resté différent d'Héraklès. Nous allons constater qu'en dépit des poètes, des pontifes, des mythologues, un dépit d'une identité nominale, et même rituelle, Apollon a changé de physionomie sur le sol romain. Comme Hercule, il a été naturalisé.
Tout d'abord, il semble avoir précédé en Italie, aussi bien qu'en Grèce et dans le Péloponèse, les Hellènes proprement dits, et surtout les Doriens qui le choisirent comme dieu national. La forme primitive de son nom, Aplii^ Apulu, conservée chez les Etrusques, transparaît encore dans le nom antique de l'Apulie ; et le culte de l'Apollon du Soracte, Apollo Snrajius, dans une région qu'on peut appeler ombro-sabine doit être antérieur à la fondation de Rome. Les Osques et les Ausoniens étaient donc tout préparés, tout disposés à l'accepter des colons grecs, avec la figure que lui prêtaient des arts encore ignorés en Italie, avec les attributs et les aventures imaginés par une race plus poétique et plus cultivée. La religion d'Apollon s'était acclimatée dès les IX'' et VIIL" siècles dans toute l'Italie méridionale, à Cumes, à Métaponte, à Crotone, à Rhégium; si l'acquisition des Livres sibyllins remonte réellement aux derniers temps de la monarchie, elle implique la connaissance, tout au moins, du culte d'Apollon, vers la fin du VI® siècle. Mais il faut probablement descendie au siècle suivant, à l'époque des Décemvirs. Le premier sanctuaire d'Apollon à Rome fut un bois de lauriers situé sur l'emplacement futur du Cirque Flaminius et du théâtre de Marcellus. C'est là que, vingt ans plus tard, à l'époque du Tribunat
militaire,, à l'occasion d'une peste et sur l'injonction des Livres Sibyllins, fut élevé et dédié, en 429, le temple d'Apollon Sauveur, le seul temple d'Apollon jusqu'au temps d'Auguste. H était voisin de la porte Carmentalis, un nom qui atteste la parenté reconnue de la Sibylle avec les Carmentes latines.
Le premier caractère d'Apollon que l'on rencontre est celui de dieu sauveur ; ce n'est que plus tard qu'il Revient le dieu de l'art, de la musique. Sans douté, Rome reconnaissait bien en lui un dieu prophète, un dieu inspirateur quelquefois nommé Aperta ; et, dès l'expulsion des Tarquins, elle envoie à Delphes consulter l'oracle. Mais c'était l'Apollon Sauveur à qui s'adressait avant tout le culte romain, Apollo Paean, Apollo luedicus^ invoqué par les Vestales, sans qu'on puisse aisément expliquer ces relations entre Apollon et Vesta. Sans doute la qualité commune de dieux ignés, les vertus salutaires du foyer et du soleil, ont motivé le culte rendu par les Vestales à Apello^ comme disaient les Osques, au médecin céleste qui détourne les maux, alexicacos. Nous avons déjà vu cette épithète dévolue à Hèraklès, et je pense qu'elle était appliquée à beaucoup d'autres divinités. Le premier bien réclamé des dieux c'était l'absence des maux qui arrêtent l'homme à chaque pas; sentiment très naïf, mais 1res juste. Averruncus^ Lupercus^ Propiilsor^ celui qui balaie, écarte, repousse, étaient des noms que les anciens Latins prodiguaient volontiers à Faunus, à Mars, même à Jupiter.
En 212 avant Jésus-Christ, un prophète célèbre, Martius, dont les sentences ont bien pu constituer la plus forte part des Livrer sibyllins, et qui passait pour avoir prédit clairement le désastre de Cannes, recommanda, comme un sûr remède contre l'ennemi, l'établissement de Jeux Apollinaires . Ces jeux, qui paraissent avoir été une imitation des
Jeux pythiens, devaient être célébrés joyeusement (comité))^ organisés par les décemvirs sibyllins et présidés par le préteur de la ville. Une collecte à domicile en couvrait les dépenses. Les années qui suivirent, les mêmes jeux, les mêmes sacrifices se répétèrent. Jamais la protection du dieu n'avait été plus urgente ; et, en 208, à l'occasion d'une peste, la date de la fête annuelle, — désormais perpétuelle, — fut fixée au 5. juillet. Les réjouissances ne tardèrent pas à déborder sur une semaine entière : le centre en était l'Apollon Cannentalis^ sauveur, et le cirque voisin, qui prit bientôt le nom de Flaminius ; les courses, les luttes, les processions expiatoires étaient coupées de chants religieux et profanes, de farces et de pantomimes, comme aux fêtes de Diane et de Minerve.
Une légendequePreller ditancienne nous montre les jeux scéniques associés de bonne heure au culte d'Apollon. Le peuple réuni écoutait le chant d'un vieux mime quand un cri éclate à travers la foule : (( L'ennemi est aux portes ! Tout le monde se précipite et court aux remparts ; mais voici qu'une grêle de traits tombe du ciel sur les assiégeants, si bien que les Romains retournent sur le champ aux Jeux du dieu sauveur, sospitalis. Le vieux mime n'avait pas interrompu son chant. » Cet Apollon, l'ost des grecs en sut quelque chose devant Ilion, n'avait pas son pareil, même en Judée ou au Mexique, aux pays de Jahvè ou de Quetzalcoatl, pour lancer sur les armées des averses de pierres et de flèches meurtrières, sans parler de la peste, qu'il maniait avec adresse pour raviver la foi en son pouvoir guérisseur. C'est d'ordinaire à la suite de quelque épidémie que de nouveaux honneurs lui sont décernés. Les hommes sont vraiment par trop — comment dirai-je r — Et c'est pain bénit à tous les bons dieux qu'il s'est faits, de l'exploiter à l'envi. Enfin, passons quelque chose à celui-ci, en faveur de ses goûts artistes ; c'était une
sorte d'esthète, ainsi qu'on dit en patois, épris d'art, dé lettres et de théâtre.
Dès 179, il est question de la construction d'un proscenium auprès du temple ; et dix ans plus tard, Ennius, peu de temps avant sa mort, y faisait jouer sa tragédie de Thyeste. Les Jeux Apollinaires et le temple primitif restèrent toujours en grand honneur. Même à l'époque d'Auguste, cette vieille construction fut restaurée, embellie avec goût par un certain C. Sosius, qui l'orna d'une statue en bois de cèdre, amenée de Séleucie, et du fameux groupe des Niohides, si souvent décrit par les anciens et admiré par les modernes. Rappelons que, pour punir Niobé d'une innocente vanité maternelle, les enfants de Latone massacrèrent de gaîté de cœur cette famille sans défense. On aimerait à croire que Sosius mit quelque ironie à consacrer au dieu qui l'avait commise le souvenir d'une action si véritablement divine. Mais non. Ce sont là finesses qu'on pourrait tout au plus attendre d'un Cicéron, d'un Atticus. Sosius n'était guidé, à défaut de piété, que par le désir de se faire valoir auprès du prince et auprès du peuple, en plaçant un beau groupe dans le temple d'un dieu à la fois très officiel et très populaire.
La légende troïenne, connue et acceptée de tous dès le IIL siècle, avait singulièrement rehaussé le prestige d'Apollon. Bien qu'il eût assez lâchement abandonné Hector aux bords du Simoïs, il avait protégé /)nf5 yEneas^ Enée, l'ancêtre des Romains. Ce n'était plus une divinité grecque. Loin de là, il avait combattu les Hellènes et semé la mort parmi les soldats achéens. Si les Doriensde Sparte l'avaient choisi pour dieu national, c'est que les Doriens avaient avec les Troïens sans doute, par suite avec les Romains, quelque parenté. On raisonnait ainsi dans ce temps-là. Bref, Apollon sospes ou medicus était devenu — je le faisais pressentir tout à l'heure — un dieu italique, un dieu
latin. C'est comme tel qu'il se trouva insensiblement associé aux jeux Terentins ou Séculaires, d'abord funéraires et expiatoires, soit vers 250, soit cent ans plus tard.
L'origine de cette cérémonie, bien que la légende ait été forgée après coup, nous reporte aux plus vieilles croyances du Latium et de la Sabine. On conte qu'un certain propriétaire sabin, Valesius (sans doute descendant de Ilalesus et venu de Paieries), voyant ses trois enfants atteints d'une contagion mortelle, eut recours à la prière. Alors une voix mystérieuse, celle d'un Lare, peut-être, ou d'un Pénate compatissant, lui conseille de mener ses enfants par le Tibre à Tarente. (Les oracles aiment à plaisanter). Valésius, sans observation, embarque sa famille, descend le fleuve, et, arrivé à la hauteur du champ de Mars, aperçoit dans le voisinage une colonne de fumée. 11 apprend que ce lieu est nommé Taientmn, Terentum (en sabin Tereimniy terrain mou, friable) ; il y court, voit qu'une vapeur brûlante sort de terre, fait chauffer en cet endroit, dit longtemps Campus ignifei\ de l'eau puisée au Tibre ; les enfants boivent et guérissent. Le récit serait plus complet si Cacus y figurait. Dans une autre version, plus bizarre, c'est la foudre, en frappant le bosquet des Lares, qui avertit Valésius de la mort prochaine de ses enfants ; désolé il voue aux dieux infernaux son âme et celle de sa femme; exaucé, il prend le nom de Manius Valésius Tereniinus. J'aime mieux la première tradition, qui rend compte à peu près de Terentum. Pendant le sommeil qui suit leur guérison, les enfants voient en songe un dieu, qui leur ordonnait de sacrifier des victimes noires sur l'autel de Dispater et de Proserpine, d'y tenir des lectisternes et d'y instituer des jeux nocturnes. Leur père fait creuser à cette place et retrouve à vingt pieds sous terre l'autel des dieux infernaux, c'est-àdire le lapis manalis d'un antique mundus^ celui là
même que nous avons déjà vu consacré au dieu caché, à Consus ; et il y célèbre, durant trois nuits, pour la guérison de ses trois enfants, les cérémonies prescrites.
Comment ces solennités privées, gentilitia sacra, se transformèrent-elles en jeux publics, et à quelle date? Pourquoi y rattachait-on l'origine des Jeux séculaires, et pourquoi Apollon, plus tard Apollon et Diane, évincèrent-ils Dispater, Consus et Proserpine ? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Les prétentions contraires de la famille Valeria et des quindécemvirs sibyllins, entin les différentes méthodes de calculer le sœculum^ se croisent et s'entrecroisent de façon à rendre impossible l'intelligence nette des points principaux. Le siècle semble avoir été longtemps la durée assez variable d'une vie humaine ; pour en fixer le commencement ou la fin, on s'en rapportait à des signes envoyés par les dieux. Ainsi, en l'an 43, un astre ayant apparu durant les jeux funèbres de Jules César, Octave déclara que c'était l'âme du dictateur ; et un auspice étrusque, Vulcatius, annonça au peuple que c'était une comète marquant la fin du neuvième siècle et le commencement du X% le dernier de l'histoire étrusque. En fait, ou selon toute probabilité, ce fut vers la première guerre punique et sur l'indication des Livres sibyllins, par conséquent en l'honneur d'Apollon sauveur (sospitalis), que furent institués les prevniQvs Jeux séculaires ; tous les Jeux séculaires précédents ont été introduits, par contrebande et tardivement, dans les Annales romaines. C'est alors, en 249 ou 236, qu'ils se substituèrent aux fêtes célébrées dans le Terentum par la gens Valéria ; et ils en gardèrent le nom, ludi tarentini. Cent ans plus tard ou environ, 149, au début de la troisième guerre punique, eurent lieu les seconds Jeux séculaires^ généralement considérés comme les quatrièmes. Le second intervalle fut beaucoup plus long. Les guerres ci-
viles ne se prêtaient guère à ces réjouissances. Auguste les rétablit, avec un grand éclat (en l'an 17), et certaines innovations ou plutôt restaurations archaïques.
Mais avant cette époque, il s'était produit certains faits intéressants relatifs au culte d'Apollon. Nous devons au moins les mentionner. Le fameux dictateur Sylla était un fervent adorateur d'Apollon alexicacos, dont il portait sur lui une petite image, et de la Diana du mont Tifata (prés de Capoue), dès longtemps assimilée à l'Artémis grecque. 11 étendit le domaine de cette dernière et favorisa le culte d'Apollon. Cette dévotion toute personnelle — qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, de piller indignement le sanctuaire de Delphes, — était une tradition de famille. Un de ses ancêtres, décemvir Sibyllin, avait pris une part active à la fondation des Jeux Apollinaires, et le nom de Sylla qui est une contraction de Sibylla, se rattache à cette circonstance. Au moment où Sylla va rentrer victorieux dans Rome, en 83, un incendie dévore le capitole et les livres Sibyllins. C'est alors qu'eut lieu un renouvellement factice que nous avons signalé. Le nombre des prêtres Sibyllins fut porté à quinze, et le nouveau collège définitivement préposé au culte d'Apollon ; chacun de ses membres est revêtu des insignes du dieu : le laurier, le trépied, le dauphin et le corbeau. En même temps une commission est nommée pour ramasser à travers le monde, en ItaHe, en Grèce, en lonie, en Phrygie, en Afrique un nouveau recueil de sentences, fort hétérogènes, comme on peut bien croire, d'un caractère surtout oriental, recueil grossi à diverses reprises par les élucubrations de tous les adeptes de dieux étrangers, qui affluaient à Rome de tous les coins de l'univers. Nous avons dit tout à l'heure que toutes les dénominations attribuées aux Sibylles datent de cette époque. On s'amusa même à leur donner des noms personnels.
Mérophila (Erythréa), Amallhéa (Cumana)^ Athénaïs, Phaënnis Chaonia)^ Démo (Cujiiœa), et des parents divins, Jupiter, Neptune, la Terre. Une ville de Phrygie (llius Minor) eut une Sibylle sur sa monnaie. Il est probable que l'étymologie grecque du mot SibylLi ne remonte pas plus haut. Tels quels, ces livres apocryphes remplacèrent complètement le recueil détruit par les flammes, et en répandant les fantaisies théurgiques des adorateurs de Sérapis, d'Hermès, de Mithra, les espérances messianiques des Juifs hellénisants, modifièrent sensiblement le caractère d'Apollon, l'environnèrent d'une auréole mystique. Dieu sauveur, dieu solaire, il l'était déjà ; mais les nouveaux livres l'identifièrent au dieu oriental du soleil, à un rédempteur, dont le régne allait inaugurer un ordre nouveau. Après une grande année, analogue aux âges de l'Inde brahmantique, et composée d'un grand nombre de siècles, une révolution sidérale devait, en ramenant les astres aux points qu'ils occupaient lors de l'origine des choses, déterminer une nouvelle période d'années, un nouvel âge d'or. Le génie rêveur de Virgile s'empara de ces données, et, vers 40 ou 39 avant notre ère, à l'occasion d'une naissance attendue dans la famille d'Auguste ou de Pollion, le poète composa la célèbre églogue, Pollio, tant de fois imitée par Ronsard, Malherbe, J -B. Rousseau, La Fontaine, Pope, Lamartine, où est développé ce thème, fort bien résumé par J. B. Rousseau : (( Voici le jour heu reux marqué des destinées, pour un ordre nouveau de siècles et d'années. ))
Rien de plus achevé que la forme dans le Pollio ; mais c'est le fond qui importe ici, et cet accord si parfait entre les croyances étrangères, les aspipirations du monde romain et le milieu social où le poëme a été composé. La soif de la paix à tout prix, de l'oisive contemplation mystique, c'est le mal qui dévore les peuples harassés, battus par
l'ouragean furieux des proscriptions et des pillages militaires. Un vaisseau a demi naufragé dans une rade encore agitée accueille avec transport le premier rayon douteux qui lui ouvre, dans l'horizon d'airain, de plus sereines perspectives. Toutes les mains sont tendues vers le port. Il s'agit de toucher la terre, de s'y coucher dans une immobilité absolue, au bord même des flots. (( Les champs s'écrie Horace, gagnons les champs bienheureux, et les îles florissantes où la terre sans culture nous rend tous les ans la moisson, où fleurit à jamais la vigne non taillée ! Là, du creux des chênes le miel découle. Là les chèvres d'elles-mêmes viennent se présenter à la main qui les trait... ! )) Virgile peint l'attente commune et le désir unanime ; il les partage et s'en émeut. La fatigue le pénètre, la joie de la prochaine délivrance l'envahit tout entier, se traduit dans ses vers en magnifiques hyperboles :
II est venu cet âge où la Sibylle appelle A de nouveaux destins une époque immortelle, Et les siècles déjà, recommençant leur cours, D'Astrée et de Saturne ont ramené les jours. Du haut des cieux descend une race divine. . . A cet heureux enfant souris, chaste Lucine! L'aube de l'âge d'or en ce berceau nous luit, Et les siècles de fer sont rentrés clans la nuit. Viens, Diane, déjà règne Apollon ton frère... Si quelque deuil survit à nos forfaits, ses lois Du long joug des terreurs vont délivier la terre. Lui, régnant sur la paix qu'inaugura son père, Admis à l'ambroisie et compagnon des dieux. Parmi les immortels, il v^eira ses aïeux. . . Sa couche même à flots répand les douces fleurs. Il meurt, l'affreux serpent! L'herbe au suc délétère Meurt, et le nard d'Asie embaume au loin la terre... Les épis onduleux viendront jaunir la plaine. Aux buissons empourprés pendra le raisin mûr... La terre en tous endroits produira toute chose. La vigne échappe au fer et le soc se repose; Déliez vos taureaux, i-obustes laboureurs. La laine n'apprend plus à feindre les couleurs : La toison du bélier par la prairie est teinte; De pourpre, de safi an, de suave hyacinthe
L'herbe en les nourrissant vêtira les agneaux. Coiirtz, a dit la Parque, ô dociles fuseaux! Accomplisse/, du ciel les arrêts séculaires... Monte, glorieux fils du monarque des dieux! Vois tressaillir d'espoir et la terre et les cieux. Avec la terre au loin et les déserts de l'onde, Vois sur son axe ému frémir l'orbe du monde A l'approche des temps dont jannonce le cours. Que le ciel pour les voir me donne assez de jours!
Les grammairiens, les érudits ont entassé sur cette églogue des montagnes de commentaires et d'hypothèses. A entendre les uns, l'enfant annoncé au monde est le Messie, l'âge d'or l'ère chrétienne, le Royaume de Dieu. Ils affirment, d'après Lactance et Eusèbe (111% IV''), que des traditions juives s'étaient glissées dans les Livres Sibyllins, ce qui est vrai dans une certaine mesure, ou bien qu'Hérode, hôte de PoUion, Nicolas Damascène, favori d'Octave, ont pu entretenir Virgile de prophéties messianiques. Telle a été la conviction des premiers siècles chrétiens. Virgile a passé pour un précurseur (leste David etc.), pour un Jean-Baptiste d'Occident. Delà l'autorité des Sorts Virgiliens, et le rôle de Virgile dans la Divine Comédie, Des théologiens anglais, Chandler, Whiston, Cudworth, sans parler de Pope [Messie], l'ont présenté sous ce jour mystique ; et V. Hugo l'a coiffé du nimbe sacré : (( Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, le vers porte à sa cîme une lueur étrange. Dieu voulait qu'avant tout, rayon du fils de l'homme, l'aube de Bethléem blanchît le front de Rome. »
Il reste acquis que les Apocryphes sybillins ont pu ne pas être étrangers à l'inspiration de Virgile, et que celui-ci a concouru à une sorte de transfiguration de l'Apollon romain. Mais ici, l'adulation discrète a joué un rôle visible en ce trait : « déjà régne Apollon ton frère ». Apollon, c'est Octave, qui voyait volontiers son précurseur, son prototype, dans un dieu appelé à ouvrir une ère nouvelle, à
pacifier l'univers. Quand la victoire d'Actium (Actium était célèbre par son temple d'Apollon) eut fait du futur Auguste le maître du monde, elle fut regardée comme le triomphe d'Octave-Apollon sur Hercule-Antoine.
Spectateur du combat, l'Apollon d'Actium D'en haut tendait son arc.
Actius haec cernens arcuin intendebat Apollo T)esuper. . . JEn. VII 70.^.
On supposa qu'Apollon s'était substitué à l'insignifiant Octavius, comme Zeus à Amphitryon. Apollon, à l'égal de Vénus et de Mars, mère dEnée et père de Romulus, entra dans la famille impériale. Protecteur des Troyens, des Romains, il était digne de donner à la terre le fondateur de l'Empire. Auguste prit fort au sérieux ces flatteries à demi patriotiques ; et l'on sait que dans les festins intimes où ses arnis prenaient le costume des dieux, il se déguisait volontiers en Apollon. Il montra pour son père putatif une dévotion particulière, et lui éleva sur le Palatin un temple magnifique où furent transférés et gardés désormais les Livres S^^billins (an 12), dont il fit, en qualité de souverain pontife, exécuter une copie soignée et corrigée. Nous avons sur ce point le témoignage de Suétone (Auguste^ XXXI). a Revêtu, après la mort de Lépide, du grand pontificat, (Auguste) fit ramasser de toutes parts et brûler plus de deux mille volumes de prédictions, écrits en grec et en latin, dont les auteurs étaient anonymes et peu recommandables. Il ne réserva que les oracles Sybillins ; encore en fit-il un choix ; et il les enferma dans deux cassettes d'or, sous le piédestal de la statue d'Apollon palatin. » C'est sur le seuil même du temple encore tout éclatant de sa blancheur neuve que Virgile le place pour assister au défilé des peuples vaincus (VIII 720) :
Ipse sedens niveo candentis liininc Phœbi...)
Partout il favorisa les sacrifices et les jeux dédiés à Apollon, surtout à l'Apollon d'Actium, et à l'Apollon Palatin. Les quindécemvirs devinrent les prêtres officiels de ce dernier.
C'est en plein épanouissement de cette religion nouvelle que fut reprise la tradition, si longtemps négligée, des Jeux séculaires, et, comme il est aisé de le comprendre, avec une splendeur inusitée. Un héraut parcourut l'Italie, annonçant des solennités que nul n'avait vues et ne devait jamais revoir. Toute la magistrature civile et religieuse fut appelée. (( Jugez si chacun s'y trouva ! ». Après un certain nombre de menus suffrages et sacrifices convenables à tous les grands dieux du ciel et de l'abîme, la cérémonie commença, la nuit, sur le Tarentum, où trois autels recevaient le sang de trois brebis noires, destinées à être complètement brûlées. En même temps, sur une scène vivement éclairée, un acteur débitait un chant de circonstance ; puis on procédait aux jeux traditionnels. Le lendemain, une procession se rendit en grande pompe à l'endroit consacré. Enfin, le troisième jour, neuf garçons et neuf jeunes filles chantèrent des hymnes latins et grecs dans le temple d'Apollon palatin. Horace avait été chargé de fournir ces cantates, que nous pouvons lire encore dans ses odes. Tout ce qu'on peut dire de ces morceaux, c'est que le plus court est le moins médiocre. Horace est le moins officiel des poètes, et ce genre ne convient guère à son esprit sceptique, à son talent plus fin que grand. Mais le Carmen sœculare et son appendice ou variante (Liv. IV, 6), n'en sont pas moins des documents à consulter. En voici quelques traits : (( O dieu, qui as puni, sur les enfants de Niobé, l'indiscret orgueil de leur mère, Dieu qui as frappé le ravisseur Tityos, c'est par toi qu'est tombé le roi de Phthie, le fils de Thétis marine, Achille, presque vainqueur de Troie. Cet invincible a été faible devant toi. Celui dont le jave-
lot redoutable ébranlait les murs d'Ilion, il est tombé, comme le pin mordu par le fer, comme le cyprès renversé par la tempête ; et sa tête s'est enfoncée dans la poussière dardanienne ! Sans toi, sans les prières de Vénus, le père des dieux n'aurait pas relevé la fortune d'Enée... O Phébus et Diane, reine des forêts, gloires radieuses du ciel, le temps est venu, le temps prescrit par les vers sybillins, où de chastes enfants, des vierges choisies, doivent chanter l'hymne aux dieux qui se sont plu sur les sept collines. O Soleil bienfaisant, qui renais toujours nouveau, toujours le même, et toi, Lucine, douce Ilithye, amie des jeunes mères, vous ne pouviez rien voir de plusgrand que Rome, Rome votre ouvrage. Si c'est bien par vous qu'Enée, s'échappant de Troie en flammes, guidant vers de meilleurs destins une troupe fugitive, a établi sur le rivage étrusque les débris d'Ilion, S03^ez favorables au peuple, à la puissance romaine, à ce rejeton d'Anchise et de Vénus, qui vous offre ces taureaux blancs. Ecoutez les prières des Décemvirs et les vœux de cette jeunesse instruite par le poète Horatius ! »
Ici encore, les dieux sont grecs de nom, mais troyens, c'est-à-dire romains de cœur.
Les Jeux séculaires, comme la plupart des fêtes à longue échéance, ne répondirent jamais à leur titre. Sous divers prétextes, ils revinrent à des intervalles irréguliers, sous Claude, en 46 de J.-C, sous Domitien, en 87, sous Antonin, Septime Sévère (203), Philippe {246), Gallien (258), et finalement en 297, sous Dioclètien. Ce furent les derniers.
Bien que les religions mystiques des symbolistes et décadents de Rome, les amusements des farceurs, magiciens et spirites, l'expansion d'un nouveau culte solaire, celui de Mithra, et le terrible virus de la contagion christicole, ne cessassent d'ébranler l'autorité des anciens dieux gréco-latins,
de ces dieux presque inoffensifs, qui joignaient à quelque beauté une ombre, un reflet de la raison et des sentiments humains, l'Apollon du Palatin conserva des fidèles, moins par lui-même, il est vrai, que grâce à la faveur croissante qui s'attachait au fatras Sibyllin. Encore au temps d'Aurélien, le recueil prophétique était consulté avec un respect profond. Sous Julien, on le sauva, à force de dévouement, d'un incendie qui consuma le temple. Enfin, à l'époque où Rome fut envahie par les Goths et les Vandales, ce livre fétiche devint une cause de superstition et d'exaltation si inquiétantes que Stilicon le fit brûler, ou crut l'avoir détruit. iMais ce phénix, nous l'avons vu, est sorti de ses cendres, plus que probablement nourri et restauré d'éléments plus apocryphes encore que sa substance première.
Apollon, le lumineux, le resplendissant génie du soleil, de la poésie, de l'art, fut jeté aux enfers sous le nom d'Apollyon. Mais en vain. Démon ou divinité, il survivra, dans le souvenir des hommes civilisés, à quelques-uns de ses successeurs.