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CHAPITRE OiNZIÈME

ENEE ET VIRGILE

Contraste entre le rôle secondaire d'Enée dans l'épopée antique et le rang où l'élève la légende romaine. — Comment ce Dardanien fugitif a-t-il pris le pas sur tous les héros achéens que les colonies de la Grande-Grèce honoraient comme fondateurs? — C'est lorsque Rome se vit aux prises avec les Grecs de Tarente et d Epire, et d'autre part avec les Carthaginois, qu'elle accepta pour patron un Troyen devenu, par grand hasard, ennemi d'une reine de Carihage. — L'histoire d'Enée, s'avançant avec le culte d'Aphrodite, de Phrygie en Macédoine, à Cythère, dans le Péloponèse (Arcadie), finalement en Sicile, s'était fixée à Ségesie et sur le mont Eryx. — Dès le VI* siècle, le débarquement d'Enée à Cumes, dès le IV' l'origine troyenne des tribus latines, circulent dans le monde grec et pénètrent dans la vallée du Tibre. — En 280, Timée de Tauroméniuni raconte l'aventure de Didon. — Nsevius, en 235, y cherche le germe d'une rivalité inexpiable entre Rome et Carthage. La fable, développée par Ennius, est désormais établie et revêtue d'un caractère national. — Qt-i'y a-t-il au fond de celte (( vérité » officielle.' Une épithète personnifiée de la déesse Aphrodite Aineias ; ou tout au moins une divinité locale de l'Ida. — Pour Homère déjà, Enée, bien qu'inférieur à Achille, est un favori des dieux, un prédestiné. — Pendant que ce personnage voyageait lentement vers l'occident, sur les traces d'Ulysse, une modeste nymphe des bois, Venilia, Vernis, se dégageait peu à peu du groupe sylvestre et pastoral qui présidait à l'expansion de la vie dans la nature et dans l'humanité. — Inconnue à Rome avant les Tarquins, elle était regardée à Albe, à Gabies, à Lavinium, comme la patronne de la Ligue latine. Bientôt

associée à Mars, à Liber, elle prit dans le panthéon romain une si haute place que Venus, Veneris, donna naissance au verbe veneror, venerari, « vénérer, adorer ». — Noms, surnoms, attributs de Vénus. — Complètement .assimilée et substituée à l'Aphrodite protectrice des Tioyens, elle se trouva étrelamère d'Enée, qu'elle naturalisa laiin. — Enée, reconnu comme Pater Indiges, ancêtre des Romains, fit de sa mère la parèdre nécessaire de la déesse Rome, Dea Roma, dont elle partage désormais les autels et les honneurs. -- Culte national rendu aux Pénates de Troie et au tombeau d'Enée. — Les Jules, originaires de Bovillae, bourg voisin d'Albela-Longue, attribuant leur nom, lulus, à Ascagne, fils d'Enée, purent se déclarer héritiers de Vénus, descendants de Jupiter, prédestinés à l'empire de Rome et du monde. — Tous les éléments de VEnéide étaient donc rassemblés, lorsque Vii-giie entreprit de fondre en Lin vaste poème les légendes d'Ilion, de Carthage, de Rome et de la famille Julienne, les aventures d'Enée et l'apothéose des Césars. — A force de génie et d'art, l'œuvre réfléchie et érudite du poète raffiné se fait lire, se fait aimer, à côté des chants naïfs et insoucieux des rapsodes homériques. — Les six derniers livres manquent sans doute d'éclat et de fougue; mais combien ils rassemblent de traditions ! d'allusions exactes ou du moins vraisemblables qui flattent et amusent l'orgueil du lecteur romain. — Les Enfers latins sont une création de Virgile. S'il en emprunte la topographie à l'imagination hellénique, il en renouvelle les personnages; il aborde ces régions mystérieuses avec une mélancolie tendre, une sérénité sublime. — Rien de plus grandiose que le tableau des Champs Elysées, de plus délicieux que le bain des âmes dans le fleuve d'Oubli.

Rien, nous l'avouons, "ne saurait être plus indifféfent que l'histoire d'Enée. Ce personnage pieux, c'est-à-dire ennuyeux, qui sent le pensum et la récitation classique, peut bien, par religion, avoir commis un certain nombre de vilenies, comme d'abandonner la trop aimable Didon, et d'épouser malgré elle une jeune fille dont il a tué l'amant. Cela s'est vu plus d'une fois. Il peut bien, avec une troupe de fugitifs, s'être tailllé un royaume minuscule, au bord d'un ruisseau, dans un étroit canton de l'humble Latium. C'est une aventure des plus ordinaires, et qui, si elle s'est produite, n'a fait qu'ajouter un appoint insignifiant aux cent tri-

bus sicules, osques, latines, sabines, étrusques, de l'Italie antique.

Rien de plus inutile qu'Enée. Chaque ville de l'Italie centrale avait son héros éponyme ou fondateur, réel ou fabuleux : Antium, Antias, — Tibur, Tiburtus ou Télégone, — Praeneste, Caeculus, — Laurentum, Latinus, — Cures, Quirinus, — F'aléries, Halésus, — Pallantée, Pallas ou Paies, — Rome, Romulus, etc. Que venait faire cet intrus dans une contrée si richement pourvue de patrons et de divinités ?

Par quelle fortune singulière ce propriétaire d'un assez beau domaine au pied du mont Ida, ce guerrier trop sage dont le mérite s'effaçait devant l'audacieuse bravoure d'Hector, s'était-il trouvé rattaché aux origines de Rome et des Césars, et installé dans le panthéon national à côté d'une antique déesse des sources et des bois, Vénus, Venilia ^ Et cela tout d'un coup, sept ou huit siècles après les événements lointains qui avaient servi de thème aux légendes homériques, mais si fortement, si profondément, que la croyance populaire elle-même l'avait imposé aux historiens comme aux poètes, voire aux érudits et aux sceptiques, désigné enfin, comme ancêtre incontesté, comme héros nécessaire, au chantre pensif de la grandeur romaine r" Ces questions ne font-elles pas succéder à notre indifférence un peu de curiosité?

C'est de Cumes d'abord, et bientôt des diverses colonies achéennes, ioniennes et doriennes établies du XII^ au VP siècle sur les côtes de l'Italie méridionale que, soit par l'intermédiaire des Etrusques, soit par infiltrations directes, les Latins reçurent leurs premières notions sur le monde oriental. Les Grecs apportaient dans leur nouvelle patrie les dieux de leur race, Hèraklès, Apollon, Castor et Pollux, les patrons et les légendes héroïques de leurs nombreuses métropoles. Chaque groupe d'aventuriers hellènes comptait parmi ses

aïeux quelqu'un des rois et des chefs célébrés par Homère. La dispersion des vainqueurs de Troie, les récits de VOdyssée donnaient une suffisante vraisemblance aux voyages de Dioméde, d'Idoménée, de Philoctète, d'Epéos, le long de l'Adriatique et du golfe de Tarente. Ces noms fameux vieillissaient et accroissaient la gloire des villes dont la fondation leur était attribuée. Le souvenir d'Ulysse s'attacha aux rivages occidentaux, depuis le détroit de Messine où la tradition plaçait les gouffres de Charybde et de Scylla, jusqu'au mont Circello et pénétra, par l'Etrurie, jusqu'au pays des Vénètes. Les Etrusques avaient reproduit assez exactement la forme grecque Odusseus : Uthu^a ; les Latins en firent Ulysses, Ulyxès, comme Pollux de Piiltiike, (comme lacrii-ma, larme, de dakrii, et lympha de VosquQ diwnpa). Hésiode savait déjà que Latinos, Agrios, sans doute Faunus, et Télégonos étaient fils d'Odusseus et de Circè.

Quelle raison auraient eue les Latins de contester ces fables et ces généalogies ? Ignorants de leur passé, à peine sortis de la barbarie et de l'obscurité, ils s'en rapportaient aisément à des peuples plus cultivés; ils étaient fiers de ces relations antiques avec la race qui remplissait la terre de sa renommée. Ils acceptaient Ulysse en l'honneur de Kerka, l'une de leurs divinités les plus vénérées, Kerka reine de la mer et des enchantements, fille du Soleil. Enée leur était inconnu. C'était un Phrygien, un vaincu ; les cités de la Grande-Grèce n'en avaient que faire ; et Rome, leur élève, Rome tournée vers Delphes, vers l'Hellade, qui envoyait des commissaires étudier les lois de Solon, ne se souciait aucunement d'une origine troyenne.

Mais lorsque ses démêlés avec la Gampanie hellénisée, avec Tarente, et plus encore les incursions d'Alexandre le Molosse, roi d'Epire, et la guerre de Pyrrhus, lui eurent fait voir dans les Grecs des rivaux et des ennemis, elle se chercha d'autres pa-

rents, et prêta l'oieille à certaines rumeurs répétées de proche en proche et qui s'étaient répandues en Macédoine, en Grèce, en Sicile.

C'est dans ce dernier pays que s'était arrêtée et fixée, dès le Vl" siècle, la légende d'un exode troyen et des exploits du héros Aineias, fils d'Aphroditè et d'Anchise. On pense que Stésichore, mort en 560, y a fait allusion, et même au débarquement d'Enée sur le territoire de Cumes. Thucydide considère les Elyméens qui habitaient au pied du mont Eryx, à Ségeste, comme issus des Troyens. Aristote déjà (330 ?), Callias, biographe d'Agathocle, parlent de l'origine iroyenne du Latium ; Rome y croyait puisque, en 283, elle envoya des ambassadeurs à llius minor ; et, vers 280 (aux temps mêmes de Pyrrhus), l'historien sicilien Timée de Tauroménium raconta les aventures que Virgile embellira, sans en oublier l'épisode africain, les amours de Didon et la trahison d'Enée. Sur le point d'entamer avec Carthage une lutte de deux cents ans, ce conte fut avidement accueilli et commenté. Rome se plut à voir, dans la fuite d'Enée et le désespoir de la reine, la cause, le ferment d'inimitiés inexpiables. Naevius, vers 235 , dans son poème sur la première guerre punique, donna pour raison à la rivalité de Rome et de Carthage l'histoire des fondateurs des deux empires. C'était, en vérité, pour Rome, une chance heureuse que de rencontrer dans une haute antiquité des ancêtresennemis à la fois des deux rivales de la puissance romaine, la Grèce et Carthage.

En 241, la Sicile, arrachée aux Carthaginois, était restée entre les mains de Rome, au moins toute la grande moitié occidentale, qui est terminée par le mont Eryx, siège d'un célèbre sanctuaire d'Aphrodite. Il n'est pas besoin de rappeler qu'Aphrodite est le nom grec, indo-européen peutêtre (apradita ) (( qui voyage sur les eaux ))), d'une divinité phénicienne, sémitique, Istar, Astarté, As-

chéra, Phruti, etc.. déesse de l'humidité féconde chez les peuples continentaux (Chaldéens, Assyriens), déesse de la mer et des rapides jouissances chez les hardis marins de Sidon et de Tyr. Partout les Phéniciens, premiers colonisateurs du bassin de la Méditerranée, attachaient leurs navires au pieu d'Aschéra, à quelque pierre dressée, emblème de leur patronne ; partout ils élevaient à cette amie, dont les statues cypriotes nous ont conservé le sourire, des autels, des sanctuaires desservis par quelques prêtresses indulgentes. Les côtes de l'Asie Mineure, de l'Archipel^, de la Grèce, de la Sicile, de l'Afrique étaient jalonnées de ces temples, où les Grecs avaient succédé aux Phéniciens. C'est avec Aphrodite que s'était peu à. peu avancé vers l'occident le pieux séducteur de Didon ; les Romains le trouvèrent établi, et sans doute de temps immémorial, chez les Elyméens du mont Eryx. La ville de Ségeste ou Egeste adorait une Aphrodite Aineias, et possédait un autel consacré à Enée. Preller fait remarquer qu'avant la conquête romaine, il n'existait aucune inimitié entre les Elyméens et les Carthaginois ; bien loin de là — ces derniers étaient les alliés et les protecteurs de Ségeste, — et pas davantage entre Didon, Elissa ou Hanna, divinité nationale de Carthage, et Aphrodite Aineias. L'une et l'autre avaient la même origine phénicienne, asiatique. Ce fut la rupture des relations longtemps pacifiques entre Carthage et Rome qui changea en tragédie l'histoire amoureuse de Didon et d'Enée, qui en fit le présage, fort ingénieux, des rivalités futures.

Avant de montrer comment la Vénus latine prit dans la légende la place d'Aphr()ditè, il est bon de remonter, d'étape en étape, au point de départ d'Enée. On n'en saisira que mieux les vraisemblances qui ont permis à Virgile de calquer sur rOdyssée la première partie de l'Enéide, et de

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transporter à son héros les aventures et les exploits d'Ulysse. Si nous passons de la Sicile aux terres grecques les plus voisines, à Zante (Zakuntos), à Leucade, à Corfou (Corcyre) et, sur la côte d'Epire, à Buthrotum, à Actium, nous voyons des temples voués à Aphrodite Aineias, et dont la fondation est attribuée à Enée, son fils. De Cythère, une des premières conquêtes de Cypris, la déesse de Chypre, le souvenir d'Enée et d'Anchise a pénétré profondément dans le Péloponèse. en Laconie et jusqu'en Arcadie. Certains poètes cycliques, imitateurs et successeurs d'Homère, ont même supposé que Dardanus, un des ancêtres d'Enée, était parti d'Arcadie pour se fixer au pied de l'Ida. Anchise était venu mourir au berceau de sa race et, du temps de Pausanias, on montrait son tombeau près du mont Anchisius et d'un ancien sanctuaire d'Aphrodite. La Macédoine était un autre centre de mythes œnéens : la ville d'Ainéia reconnaissait Enée pour son éponyme et célébrait chaque année un sacrifice en son honneur. D'après Leschés dans sa Petite Iliade^ Enée, prisonnier de Néoptolème, aurait été emmené avec Andromaque et Hélénus en Macédoine et en Epire. Enfin, si l'on en croit Arktinos (VIP ou VI" siècle), après la destruction de Troie, soit défendue, soit livrée par lui, il se serait réfugié avec ses compagnons sur le mont Ida, c'est-àdire dans le domaine ou royaume de sa famille, là même où Aphrodite l'avait conçu et enfanté. Un fil presque ininterrompu court donc de V Enéide à IVliade^ et à l'Hymne homérique où sont racontées avec complaisance les amours d'Anchise et de la déesse. C'est à Homère que Virgile a emprunté le caractère grave et sacré de son héros.

D'après Homère et l'Hymne homérique combinés, Enée reçoit le jour sur l'Ida . Elevé soit par sa soeur Hippodamie, soit par les nymphes de la montagne, il gouverne les riches troupeaux de son père, tout comme Paris et Lycaon surveillaient les pâlu-

rages de Priam. Quand la guerre de Troie éclate, il n'y prend d'abord aucune part, malgré son étroite parenté avec les princes d'IIion. Mais, traqué par Achille qui lui enlève ces bœufs, il se réfugie à Troie avec une troupe de Dardaniens. Priam l'accueillit assez mal, mais le peuple l'honora comme un dieu (//., XI, 58). Enée, bien que personnage de second plan, est l'Achille des Troyens. Comme Achille, dit M. de Ronchaud, il est né d'un mortel et d'une déesse ; comme lui lapide à la course, il a, comme lui, des coursiers de race divine. Il est pour Priam, comme Achille pour Agamemnon, un objet de jalousie. Mais Hector le regarde comme son plus ferme soutien et son plus sage conseiller. 11 est vrai que ses forces n'égalent point son courage. Un poète achéen devait le sacrifier aux guerriers achéens. Blessé d'une pierre par Diomède, il est sauvé par sa mère qui le couvre d'un manteau invisible ; il n'échappe aux coups d'Achille que grâce à l'amitié, assez inattendue, de Poséidon. Mais il faut penser que ce dieu des eaux n'était pas sans afiinité avec l'Aphrodite marine ; Poséidon savait, d'ailleurs, qu'Enée, par ordre du destin, devait remplacer sur le trône la race condamnée de Priam. Lorsqu'il supplie Athènè et Héra de secourir Ai^née aux prises avec Achille, (( craignons, leur dit il, le courroux de Zeus, s'il périt en ce combat ; le destin veut quil échappe. La race de Dardanos ne doit pas s'éteindi e. De tous les fils nés de ses amours avec des mortelles, Dardanos était le plus cher au fils de Kronos. Oui, bientôt régneront à jamais sur les Troyens, Enée et les fils de ses fils, et ceux qui naîtront ensuite )). Achille déjà, provoqué par Enée, lui avait crié: (( Est-ce que ton cœur t'entraîne à me combattre, parce que tu espères régner sur les Troyens avec les mêmes honneurs que Priam -^ » Et lorsque Enée, enlevé par Poséidon, a disparu soudain : (( Grands dieux ! Quel prodige ! V^oici à terre ma grande javeline, et

je ne vois plus l'homme à qui je l'ai lancée... Ah ! sans doute, Enée aussi est cher aux immortels ».

Enée est donc, pour Homère, un favori des dieux, un héros prédestiné. Mais sa grandeur, sa fortune, sont limitées à la Troade ; et nulle part il n'est fait allusion à ses voyages vers l'occident. Pourquoi > Nous le devinons sans peine. Enée était un dieu du sol, ou plutôt une déesse.

Lorsque, vers le X^ siècle, les colonies éoliennes s'établirent au milieu des Pélasges, des Thraces et des Phr^^giens, Dardanes et Teucriens, qui les avaient précédés sur les côtes de l'tlellespont, il s'opéra entre les peuples et entre les dieux des mélanges faciles, grâce à l'affinité des races et des croyances. Les rapsodes, dont les chants devaient former VIliade, s'emparant des mythes de la Troade, leur appliquèrent les procédés de l'anthropomorphisme hellénique ; ils dédoublèrent les divinités, personnifiant les attributs et les épithètes, imaginant des mères, des fils, des aventures, comme il convient dans un Olympe où les dieux sont ramenés à la figure et aux proportions humaines. Aineias, un qualificatif de l'Aphrodite de l'Ida, la favorable, la vénérable — si tant est qu'une étymologie grecque, ainéô, ainèmi, puisse être ici invoquée, — fut converti enparèdreet en fils de la déesse. Il est donc infiniment probable qu'un individu appelé Enée n'a jamais existé. C'est un privilège qu'Enée partage avec nombre de dieux et de héros, ave^J^atinus et Romulus, par exemple. 11 n'en est^que plus intéressant. Simple création, simple amusement de l'esprit humain, il a vécu, il vit encore d'une vie beaucoup plus intense sinon plus glorieuse que tant d'hommes réels, de rois et de peuples oubliés. Cet adjectif est devenu le père des Romains.

Venu d'Asie avec Aphrodite, il entre à Rome avec Vénus, et au grand avantage de celle-ci, qui paraît avoir occupé longtemps un. rang modeste.

Nécessairement, à l'époque où Enée lui a été donné pour fils, Vénus était déjà hors de pair; elle s'était détachée de tout ce peloton de nymphes: Carmenta, Feronia, Marica, Circé, Juturna, Angitia, Angerona, Vacuna, Fauna, Fatua, Flora, qui présidaient à la fécondité^dés bois,"cres prairies arrosées par les sources et les fleuves, à l'expansion de la vie dans le monde animal et dans le genre humain. Elles'était fait une place assez incontestée dans le panthéon latin, pour revendiquer, tout en gardant son propre nom, la beauté, les amours et la grandeur d'Aphrodite. Mais son élévation relative ne semble pas avoir commencé avant la chute des rois. C'est, en somme, grâce A son nouveau fils qu'elle s'est égalée à Romeelle-même et qu'elle a partagé les honneurs de Dea Roma.

D'après le témoignage authentique d'hommes qui font autorité, Cincius Alimentus, par exemple, et Varron, le nom de Vénus ne figurait ni dans les Chants Saliens, ni dans ceux des Arvales, ni dans aucun des monuments religieux de la période royale. Mais ce n'est pas, dit Preller, une raison pour refuser à ce culte une haute antiquité. Vénus pouvait être adorée — et elle l'était — sous d'autres noms, elle pouvait, avant d'être adoptée à Rome, s'être fort répandue dans le pays des Latins, des Rutules et des V^olsques ; en effet à Albe, à Gabies à Ardée, à Lavinium, on la trouve citée comme patronne de la Ligue latine. Elle n'était déjà plus ^exclusivement une déesse du printemps et de 'amour; elle présidait à tous les rapports sociaux, aux fraternités et fédérations, ce qui lui valut plus tard le nom de Concordia.

Le nom de Vénus est purement italique: aucun mot grec ne commence par la lettre V, du moins à l'époque où les Grecs ont été connus des Latins. Il se rattache à une racine indo-européenne, Van, Ven, qui signifie désirer, aimer: d'où venustus, venustas. Vana, en sanscrit, veut dire désir. On

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pourrait rapprocher encore vana^ la forêt. Ces deux idées ont fort bien pu se confondre chez des tribus qui cherchaient dans les bois leur retraite, leur nourriture et leurs plaisirs; aucun peuple plus que les Latins, d'Albano, d'Aricia, n'a révéré les forêts et les humides ombrages. Enfin je m'étonne de ne pas voir citer plus souvent deux mots qui, étant dérivés de Vénus, attestent son antériorité. L'un de ces mots est le verbe veneror, vener-ari ((( vénérer, adorer))); J'autre est Vénilia. Or, Venilia figure dans les Indigitamenta parmi les déesses qui aiment et caressent les enfants ; elle est aussi déesse des sources et des mers, épouse reconnue de Janus, le plus ancien des dieux latins dans la vallée du Tibre. Si l'on se souvient que Janus a été identifié de bonne heure à Quirinus, le Mars sabin, devenu un surnon de Romulus, on devinera que les relations de Venilia- Vénus avec Mars et avec fiome étaient bien antérieures à la légende d'Enée . Parmi les noms et les titres qu'elle a portés à Rome, il en est un qui attire notre attention : c'est Murcia ou Miiiiea\ qu'on le rattache à mulgere^ traire, à mulcere, caresser, amollir, d'où mul-ier, femme, et peut-être Mulciber ( Vulcain) ; où bien à myrtus^ le myrte; qu'on fasse de Vénus celle qui trait ou allaite, ou celle qui amollit les cœurs (Verticordia), ou celle qui aime les myrtes ou les arbrisseaux fleuris, on ne trouvera rien qui l'éloigné d'un dieu sylvestre, pastoral et générateur, tel que fut le Mars primitif. Rappelons en passant les deux myrtes placés à Cures dans le temple de Mars Quirinus, et la baguette de myrte que portait Faiinus. Mais les affinités seront plus marquées si murcia^ inurtea est une simple variante de marcia, martea, comniQ Mamintus est une variante de Ma)mar, Ma-iners, de Mars enfin. Tout un quartier de Rome entre le Palatin et l'Aventin, lieu peuplé de Latins par Ancus Marcius, était consacré à Murcia, et en portait le nom, Vallis Miircia\ dans le bois de

Murcia, on faisait, en avril et en août, des offrandes de fleurs et de fruits ; avril était le mois de Vénus, non pas d'Aphrodite, mais de celle qui ouvre les bourgeons, — quod ver omnia aperit — apen're, Aprilis. Les Vinalia, fête des Vendanges, associaient aussi Vénus au Bacchus italique, à Liber pater.

Il semble que le plus ancien temple de Vénus, à Rome, ait été celui de Cliiacina, Cloadna, près du Comitiinn, élevé, selon la tradition, par Romulus et Tatius, en mémoire de leur alliance ; les deux chefs s'y purifièrent avec des rameaux de myrte. Cloacina était la déesse, non des cloaques, des égouts, mais des eaux cachées et profondes, ce qui nous explique un usage, un rite de très ancienne origine : le i"" avril, après avoir invoqué la Fortune Virile, patronne des mariages, les femmes déshabillaient l'image de Vénus et la plongeaient dans l'eau. Au sortir de ce bain, la déesse était ornée de guirlandes fleuries et de branches de myrte.

Le caractère voluptueux commun à toutes les nymphes du Latium est^ sans doute, inséparable de Vénus. En elle se sont réunies ces déités des Indigitamenta, Vohipias, Voleta^ Liibia^ Lubenlinci (l'anglais love), de signification très variable, la bonne volonté, l'acquiescement, le désir, ce qui plaît aux hommes et aux dieux, fortune, la chance. Toutes ces nuances se sont fondues dans le personnage de Vénus, avec d'autres encore, qui lui viennent de ses fonctions telluriques et nourricières. Aussi, bien au-dessus des 'Vénus vulgaires, vulgivaga, campestris^ on concevait peu à peu une Vénus plus haute, Valma parens, la mère universelle. C'est à celle-ci que pensait Lucrèce, dans la fameuse allégorie qui ouvre son poème :

Mère des fils d'Enée, ô Vénus, \ olupic

Des hommes et des dieux! c'est ti fécondité

Qui peuple, sous la voûte où glisssent les étoiles,

La terre aux fruits sans nombre et l'onde aux mille voiles ;

C'est par toi que tout vit, c'est par toi que l'amour

Conçoit ce qui s'éveille à la splendeur du jour.

Tu parais, le vent tombe, emportant les nuages,

La mer se fait riante; à tes pieds les rivages

Offrent des lits de fleurs suaves, et les cieux

Ruissellent inondés d'un calme radieux.

A peine du printemps la face épanouie

Par la brise amoureuse éclate réjouie,

Les oiseaux, tout d'abord, chantent, frappés au cœur.

Ta venue, ô déesse, et ton assaut vainqueur.

Partout, au sein des mers, des fleuves, des montagnes,

Sous les bois pleins d'oiseaux, dans les vertes campagnes,

A travers tous les cœurs secouant le désii-,

Tu fécondes l'hymen par l'attrait du plaisir.

Un trait achèvera cette figure qui ne manque pas de grandeur. La puissance qui anime tout est aussi celle qui détruit toute chose, et qui par la mort renouvelle la vie. Par une confusion, certainement très antique, Lubentina, sous la forme de Libitina^ était devenue la déesse de la mort, et abritait dans son bois sacré les ustensiles nécessaires aux funérailles. Pareil contraste se remarquerait dans les cultes de Mana Genita, de Feronia^ d' Acca Larentïa, toutes déesses de la vie et de la mort qui alternent dans la nature.

Telle était l'antique divinité latine qui s'offrit, tout naturellement, pour mère au fils de l'Aphrodite Ainéias ; et ce fut cette rencontre qui décida l'ambitieuse famiUe d&s Jules à se réclamer de Vénus. Sans doute, ils ne l'auraient pas fait, si Vénus n'avait pas eu des autels dans leur petite patrie d'Albe et de Bovillae. Mais leur choix, en vertu même de leur nom, Julius, Jovilius, aurait pu se porter sur Jovis, sur Jupiter lui-même. Ils préférèrent se rattacher à la mère du héros prédestiné à l'empire du monde ! ils imaginèrent un luliis, fils d'Énée, ancêtre des Césars ; et Vénus régna, avec eux, sur Rome et sur l'univers. Laissons donc de côté, malgré certains détails curieux fournis par

les historiens, les surnoms et les temples des Vénus Obsequens (295), Verticordia (114), Calva, Equestris^ Myrica^ Purpurissa^ Salicia, belix (celleci portait un enfant dans ses bras), Mimnermia ou MeiuiJiia, Fisica (patronne de Fompéi). Et ne voyons que les deux grandes faces de la déesse, la fécondité universelle et la fortune victorieuse de la ville éternelle, compagne de Mars, Venus victrix^ parédre de la Dea Roma. Le couple de Rome et Vénus était officiel sous l'empire. Adrien lui éleva, près de l'arc de Titus, un temple magnifique, dont quelques débris marquent encore la place. L'édifice fut inauguré le 21 avril, jour des Palilia et de la fondation de Rome. Les deux déesses étaient représentées assises sur des trônes, et tout autour d'elles, sur les parois se développait l'histoire légendaire d'Enée et de Rome.

Si la grandeur de Vénus est l'œuvre d'Enée, le concours de la déesse fut loin d'être inutile au héros. Il lui doit la faveur rapide qui l'accueillit dans les petites villes où florissait le culte de sa seconde mère. Tout de suite associé aux antiques patrons du pays, au Latinus de Laurentum, au Pater Indiges de Lavinium, au fleuve Numicius (dont M. Boissier a cherché les traces dans ses intéressantes Promenades archéologiques), Enée, Pater yEneas, fut considéré comme le premier défenseur des Latins contre les Volsques d'Antium (Camilla), et les Gréco-Etrusques, d'Ardea et de Caeré, Turnus et Mézence. Connu pour avoir emporté d'ilion son père Anchise et le fameux Palladium — traditions confirmées par des peintures de vases assez anciens (Nola) — , il passa aussi pour avoir institué le culte des Pénates, ces dieux italiques par excellence ; soit à Albe, soit à Lavinium (et la dernière opinion prévalut, parce qu'Albe avait péri depuis longtemps (avant 338), il avait déposé les Pénates de Troie. Aussi, cfiaque année, les magistrats et les pontifes propres de Rome venaient-ils rendre

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hommage à ce précieux patrimoine des Latins, et honorer sur les bords du Numicius un prétendu tombeau d'Enée. A partir du lll" siècle, l'image d'Enée portant son père, le Palladium et les Pénates, se multiplie sur les lampes d'argile, les pierres gravées, surtout celles de la famille Julia ; mais bien d'autres maisons romaines, cinquante environ vers la fin de la République, prétendaient à une origine énéenne ou troyenne. Le monument le plus curieux, parce qu'il est notablement antérieur à Virgile (II' siècle), est une ciste de bronze trouvée à Préneste, et où des gravures au trait représentent les principales scènes de la future Enéide : Enée et Latinus concluant une alliance solennelle ; le combat où Turnus périt en présence de la nymphe Juturna et du fleuve Numicius ; les funérailles du roi des Rutules.

Avant Virgile, Naevius, nous l'avons dit, avait expliqué les guerres puniques par l'histoire d'Enée et de Didon. Ennius, au début de ses Annales, retraça toute la légende comme la préface de l'histoire romaine. Mais l'ordre des faits était encore indécis et flottant. Pour Ennius et Naevius, à l'arrivée des Troyens, Albe-la-Longue existait déjà ; Enée était le père d'Ilia, ou Sylvia (llia rappelait mieux Ilïon), et par suite, l'aïeul immédiat de Romulus. Caton, le premier, imagina, contre toute vérité, qu'Albe était une colonie de Lavinium. Il fallut, dès lors, remplir le vide qui s'ouvrait entre Enée et Romulus. C'est à quoi pourvurent les traditions fabuleuses apportées à Rome par les familles albaines réfugiées sur le Cœlius. D'Enée à Numitor fut intercalée une longue suite de rois albains, souvent anonymes, qui défileront dans les Enfers devant Enée et Anchise. On n'en eut pas moins quelque peine à combler cette lacune obscure, de trois ou quatre cents ans, entre la chute de Troie et la fondation de Rome. Virgile ne nomme que cinq descendants d'Enée et de Lavinie : Syl-

vius ((fruit tardif de la vieillesse du héros... élevé dans les forêts... père des rois de la race d'Anchise )), Procas, Capys et Numitor. enfin Sylviusyî^néas (( illustre », comme son aïeul, (( par sa piété et par son courage » . 11 ajoute, faute de noms fournis par la tradition, (( ceux dont le chêne civique couronne le front, fondateurs de Nomentum, de Gabies, de Fidènes, de CoUatie, dePomœtium, d'Inuus, de Bola et de Cora )). Il arrive ainsi à Romulus, fils de Mars, dont lamérellia (ici forme féminine d'Ilion) est du sang (( d'Assaracus ». Il est vrai qu'il ne sait plus que faire d'Iule, le fondateur d'Albela-Longue, le chef de la famille Julienne dont, précisément, l'Enéide doit préparer et consacrer l'apothéose. Rien pourtant n'était plus aisé que de confondre les deux histoires de l'origine troyenne. Il suffisait de marier Iule à Lavinie pour rattacher directement César à Romulus.

Enfin Virgile se trouva en possession de tous les éléments qu'il allait mettre en œuvre. L'heure était solennelle. Actium venait de clore la première période de l'histoire romaine (29 av. J.-C.) ; le retour de la République était impossible ; et l'extrême morcellement de cette apparente unité, tout autant que la fatigue publique et l'ambition triomphante d'Octave, imposait au gouvernement du monde une forme nouvelle. C'est alors que Virgile conçut le plan d'une épopée politique où Rome pût voir son glorieux passé relié par une chaîne fatale au régime du principat. Virgile n'était pas Romain; Ligure, Vénète, Etrusque, Gaulois (i), comme pouvait l'être un humble cultivateur des environs de Mantoue, il avait seulement des obligations personnelles vis-à-vis d'Octave. Avec une très grande impartialité, une admiration véritable

(i) On est tenté de voir un souvenir celtique dans la description du rameau d'or (le gui, viscuni quod non sua seminat ■arbor), talisman qui ouvre aux héros l'accès des Enfers.

LA LÉGKNDE THOYENNE 399

pour les rudes vertus des vieux âges, il résolut cependant d'affermir, de consacrer la toute-puissance de son protecteur, qu'il avait déjà divinisé dans sa première églogue . a Ces loisirs, Mélibée, un dieu nous les a faits ; oui c'est un dieu pour nous». La mythologie de la famille Julienne lui fournissait une fable devenue populaire ; il s'y attacha uniquement et consacra aux aventures d'Enée et à l'apothéose des Césars, choisis par les destins pour l'empire du monde, les onze dernières années d'une vie déjà chancelante. Le sujet est d'ailleurs annoncé au i"" livre, dans ces vers que Jupiter adresse à Vénus :

Alors viendra César, fils des dieux et de Troie!

Jusques à l'Océan son pouvoir se déploie,

Sa gloire jusqu'au ciel ; au ciel où, quelque jour,

Lui-même rassurant ton maternel amour,

Riche de l'Orient vaincu, ce divin jule

Viendra te rappeler le nom du grand Iule.

Alors, d'un temps cruel s'adoucit la rigueur;

Où régnaient les combats règne l'antique honneur;

Veste maintient les lois; Quirinus et son frère

Ferment de clous d'airain les portes de la guerre.

Au dedans, sur un lit de glaives et de faux,

Ceinte de noeuds de fer, les bras liés au dos,

Horrible, l'on entend la Discorde domptée

Tordre en rugissements sa gueule ensanglantée.

Nul ouvrage n'excita une attente plus vive. Auguste, sentant que Virgile travaillait pour lui, ne cessait de réclamer la primeur de quelque morceau achevé, le « Til Marcellus eris », par exemple, dont l'émouvante lecture a suggéré à Ingres une belle composition. Virgile était une sorte de personne sacrée, inviolable, une divinité nationale. Les poètes s'écriaient, avec Properce : (( Il naît je ne sais quoi de grand, et l'Iliade est dépassée ! » Quand il venait à Rome, au théâtre, le peuple se levait ; dans la rue, la foule le suivait avec enthousiasme ; et souvent, pour éviter les ovations, il dut se réfugier dans quelque maison. Naples, où il

résidait, l'honorait comme son unique gloire, et pour le faire sien, elle lui donnait un nom grec où se trouvaient à la fois le nom de la cité (Parthénope), une sorte de traduction du nom de Virgile {virgo), et une allusion à la pureté du poète : on rappelait Parthéuias.

De tels hommages montrent bien de quel crédit jouissait, d'un bout à l'autre de l'Italie, le cycle légendaire des origines troyennes.. Virgile pouvait attribuer à son héros toutes les aventures compatibles avec les récits d'Homère et des Cycliques ; il parlait à un public d'avance convaincu. On a dit et redit que VEnéide est une œuvre de seconde main, une imitation constante d'Homère. Ce sont là de ces jugements dont la brièveté n'exclut pas l'inexactitude. Que Virgile ait attribué à Enée la plupart des aventures d'Ulysse, qu'il ait eu toujours Homère sous les yeux, c'est là la part du vrai. Mais il n'existe entre Enée et Ulysse aucun rapport de caractère, aucune ressemblance entre la langue sonore et flottante des rapsodes et le style coloré, condensé, de Virgile, entre le pensif et profond génie virgilien et la large insouciance homérique. Les poèmes d'Homère, surtout Tlliade, malgré les retouches du VP siècle, sont à peine des compositions. L'Enéide, au contraire, est une œuvre réfléchie (inachevée au gré de Virgile, qui voulait la détruire), mais où le chantre national ne s'écarte guère de son but. Dès qu'Enée, poussé par la tempête et le destin, a mis le pied sur le sol où s'élève Carthage naissante, l'intérêt s'éveille chez le lecteur romain. Le récit des derniers jours de Troie, si beau en lui-même et trop connu pour que nous insistions, met en relief les vertus et la vaillance d'Enée, justifie sa retraite par l'intervention de Vénus, supprime décemment Creuse qui gênerait fort les destinées et le second mariage de son pieux époux, et montre le Palladium, les Pénates sauvés de l'incendie, emportés à travers les flots vers les

lointains rivages où les attend la vénération du peuple-roi. Dans le troisième livre sont rassemblés tous les incidents du voyage légendaire. Les Troyens fugitifs s'avancent d'île en île à travers l'Archipel. Pour eux point de repos, le destin les pousse, l'oracle de Délos renouvelle les vagues promesses d'une nouvelle patrie. Ils s'arrêtent en Crète ; un songe leur crie : plus loin, toujours plus loin ! Voici les pointes de la Laconie, puis les îles Ioniennes, Zacynthe, Ithaque où règne leur plus cruel ennemi, l'artificieux Ulysse, et Leucade et l'Epire, Buthrotum où se sont retirés Ilélénus et Andromaque, délivrés par la mort de Néoptolème. Nous avons conté déjà cette touchante réunion des épaves d'Ilios, et les conseils prophétiques d'IIélénus. Enée touche un moment la terre italienne et fuit ces rivages de la Grande Grèce future où sont fixés déjà les plus rudes adversaires de sa race. Idoménée, Diomède, Philoctète ; il évite le détroit fatal où Charybde et Scylla ont happé les matelots d'Ulysse ; il voit de loin l'Etna qui vomit le souffle embrasé d'Encelade enfoui vivant sous la montagne. Ailleurs, au pays des Cyclopes, se dresse l'effrayant Polyphème, l'aveugle monstrueux dont Ulysse a trompé la fureur. Le fils de Vénus aborde dans une terre amie, au pied du mont Eryx où règne le culte de sa mère. Il confie Anchise à son hôte Acestes, chef des Elymes. Quant à lui, sa destinée l'entraîne, et la tempête emporte vers l'Afrique sa flotte dispersée.

L'épisode passionné qui remplit le quatrième livre, n'est pas une digression ; tout au contraire. Si Virgile l'embellit des plus riantes et des plus fortes couleurs, c'est qu'il veut symboliser la grande crise de la fortune romaine, les relations longtemps cordiales de la colonie phénicienne et de la cité latine, et la lutte formidable qui, de r(3ccident conquis, a lancé Rome sur l'Orient. Les haines futures éclatent avec une suprême énergie dans la malé-

diction de Didon mourante : (( Exoriare aliquis ! Que de mes os consumés sorte le vengeur qui portera le fer et le feu chez les colons dardaniens ! Rivages contre rivages, flots contre flots, que tout s'arme pour la lutte inexpiable. A travers les âges, je lègue ma haine à mes derniers neveux ! » Ne semble-t-il pas que, sur la fumée du bûcher, se dessine la figure menaçante d'Annibal ^

Mais quelque répit est nécessaire après des émotions si violentes. Enée retourne en Sicile, où il a laissé son père et une partie de son peuple. La mort d'Anchise permet au poète de décrire par avance les Jeux troyens, Ludi trojatti., plus tard célébrés à Rome, en y faisant figurer quelques ancêtres, fort apocryphes, des grandes familles latines : le jeune Atys, ancêtre des Atius :

Parvtis Atys, genus unde Atii duxere latini, V. 568.

Mnestheus, italien bientôt sous le nom de Memmius,

Mox ilaliis Mneslheus genus a quo nomine Memini, V. 117. Sergestus que, dovius tenet a quo Sergia Nomen, V. 121.

Scylla que Cluanthus

Cœrulea, genus unde tibi^ Romane Cluentî, V. 123.

et Sergeste, origine de la maison Sergia, et Gioanthe dont tu descends, ô Romain Cluentius...

Et puis, c'est du mont Eryx qu'est venue en Italie la légende d'Enée ; il faut y établir une colonie troyenne. Il faut qu'Enée fonde la ville de Ségeste et le culte d'Ainéias. Pourquoi ne pas rester sur cette terre amie ? Les femmes troyennes ne veulent plus courir les hasards. Elles brûlent la flotte. Vaine résistance ! Cumes et la Sibylle réclament le héros ; comme Ulysse, il doit descendre aux régions infernales. Nous y pénétrerons après lui. Mais il a terminé son Odyssée^ il lui reste à accomplir son Iliade.

La seconde partie de Y Enéide a été diversement jugée., Elle n'a point la fougue et la splendeur des poèmes homériques. On y chercherait en vain ces

physionomies si vivantes, si tfancliées, des rois achéens, encore moins Hélène qui fait tressaillir le cœur des vieillards, ni la touchante Andromaque, ou même la naïve Briséis. Evandre n'est pas Nestor. Laiinus reste loin de Priam, Enée d'Achille, d'Hector, d'Ulysse ou de Diomède. Il est facile d'expliquer cette infériorité, il est impossible de la nier. Chez les Hellènes, l'individu, homme ou femme, est d'une autre pâte que chez les Latins ; il est pétri d'une argile non plus forte, mais plus sonore et plus belle, en des moules plus divers, sur des types plus tinement frappés. Virgile, poète national, ne pouvait pas changer ses modèles. Fidèle à la vérité, il a peint les anciens peuples du Latium, de l'Ausonie et de la Sabine, tels que la tradition les lui présentait, tels que les voyaient ses contemporains, consultant des divinités obscures, au bord des sources et des marécages, dans l'épaisseur des forêts hantées, suivant avec minutie des coutumes immémoriales, des rites barbares ou puérils dont ils ne comprenaient plus le sens, guerriers courageux et inexpérimentés, pâtres ignorants qui se délassaient du labeur par des danses primitives et des joies animales, toute une humanité archaïque sans arts et sans aspirations vers le beau. C'est là un effort qui a dû coûter à sa nature affinée. Nul doute que les Romains ne lui en aient su gré, qu'ils n'aient reconnu dans ses peintures leurs dieux, leurs ancêtres et leurs souvenirs, qu'ils n'aient goûté le contraste si fiappant de leur glorieux apogée et de leurs humbles commencements, qu'ils n'aient regardé avec un légitime orgueil, en face de leur Palatin et de leur Capitole couverts de temples et de palais, enrichis des dépouilles du monde, la bourgade du patriarcal Evandre, et son pauvre sénat, et ces statues de bois, ces trophées de chasse qui décoraient la re<^ia, la cahute de Picus, tableau achevé dont Properce nous a laissé une agréable réduction :

Hoc quodcumque vides, hospes, quant inaxima Roma est, Ante Phrygem yEtieam collis et herba fuit.

Atque ubi navali stant sacra palatia Phœbo Evandri profugae pvocubuere boves...

Caria, prœtcxto quce nunc nitet alta scnatu Pellitos habuit, ruslica corda, patres...

(( Tout ce que tu vois, étranger, cette Rome si grande, avant Enée le Phrygien n'était qu'lierbe et colline; où s'élèvent les sacrés palais du Pliébus d'Actium, se reposèrent les bœufs d'Evandre fugitif...; cette curie où brillent aujourd'hui les toges prétextes eut son Sénat de cœurs rustiques, Pères vêtus de peaux. »

Joignez à ce charme, qui n'est pas encore effacé, même pour nous, les brillants épisodes de Pallas, de Lausus, de Camille, de Nisus et Euryale, des fureurs de la reine Amata, Ténumération vraiment grandiose des peuples alliés de Turnus et d'Einée, et tous ces mythes habilement rattachés au sujet, la lutte de Cacus et d'Hercule, l'oracle de Faunus, jusqu'aux augures et aux présages si chers aux primitifs, les tables de pain que mangent les Troyens, la truie blanche, alba, et ses trente petits, symbolisant la fondation d'Albe- la-Longue par Ascagne-Iïile :

Ascanius Lougam mûris quuin cingeret Albani,

et les trente tribus latines, filles de la cité blanche.

Et stetit Alba potens, albae suis oniine nala.

Properce.

. Certes, il faut du moins convenir que les livres vraiment latins de VEnéide ne sont ni les moins originaux, ni les moins précieux.

Nous avons détaché du poème le VI" chant, non pas qu'il ne soit en connexion intime avec le sujeU puisqu'il expose l'origine des fameux Livres Sibyl-^t lins, et que, par un artifice ingénieux, il condense en un raccourci magnifique, les fastes de la ville éternelle. Mais il a deux mérites particuliers. 11

comble une lacune de la mythologie latine ; et d'autre part il donne de la vie d'outre-tombe une vision que nulle doctrine religieuse ou philosophique n'a dépassée en grandeur, en sérénité mélancolique. C'est la quintessence du génie de Virgile.

Les Enfers latins sont au nombre des plus indigents : un trou profond recouvert d'une pierre, Mundiis^ Orcus, où réside une divinité muette, Dispaler, tardivement dotée d'une compagne, Proserpina ; un abîme indéterminé d'où s'échappent toutes les nuits des puissances vagues, Lara, Larundo, Larentia, Mana, Mania, et des spectres ancestraux adorés comme dieux domestiques, Lémures, Mânes, Larves et Lares. Les morts vivent. Mais c'est une foule confuse, sans nom, sans châtiments et sans récompenses. Cette conception, à vrai dire, n'a jamais changé. Les Latins hellénisés ont seulement agréé, sans y croire, les fictions, moins sommaires des Grecs. Lucrèce exprimait l'opinion presque unanime, quand il s'écriait : « Il n'est pas de Cerbère et de chien à trois corps ». Fabiilœ luanes, disait Horace. Virgile s'est contenté de metti-e un peu d'ordre dans les tableaux esquissés par Homère et par Hésiode, en ajoutant quelques traits indiqués par son sujet, l'entrevue avec Didon, la rencontre avec les guerriers achéens ; et, sans laisser dans l'esprit l'impression si vive, si lugubre et à la lois si ironique, des Champs d'Asphodèle, son Achéron, son Cocyte, son Tartare et ses Furies ne manquent pas d'une certaine horreur; mais on sent que tout cela est de convention. Ce qui touche, ce qui respire la vérité, c'est le sens de la justice, le sentiment de la pitié, et encore une certaine raison dans la fantaisie, une mesure dans Virréel, qui sont inséparables de l'esprit virgilien. Le poète songe aux malheureux, aux victimes du sort, aux enfants, aux jeunes filles qui n'ont pas atteint l'âge des noces, aux adolescents que leurs parents en pleurs ont conduits au bûcher. Comme

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il les aime ! Comme il peint leur multitude, aussi grande que les feuilles tombées sous le vent d'automne, que les oiseaux chassés par les frimas vers de plus chauds rivages ; et toutes ces mains tendues, pour obtenir le passage sur la barque fatale ! On entend, au seuil de Minos, la plainte douce, lamentable, immense des petits enfants sans mère, les protestations des innocents faussement condamnés, et de ceux qui, trahis par la vie, ont cherché sans crime un refuge dans la mort. On traverse le Champ des pleurs où les victimes d'amour cachent en des bocages de myrtes, leur blessure douloureuse ; et du fond du Tartare, une voix crie : a Apprenez la justice et la crainte des dieux ! » Mais le héros et son guide passent rapidement ; c'est aux Champs Elyséens qu'ils doivent retrouver Anchise.

Les voilà, ces demeures bienheureuses, ces grasses prairies, ces belles clairières vêtues d'une atmosphère pure et d'une lumière dorée, où s'épanouit, à l'abri des orages, la fleur de la vie ; des passe-temps, la lutte, la danse rythmée, le chant, divertissent la jeunesse ; Orphée en longue robe sacerdotale, promène tour à tour le doigt et le plectre sur les sept cordes de la lyre. Les antiques héros de Troie, Dus, Assaracus, sont couchés en paix sur l'herbe, à l'ombre des lauriers, aux bords d'un Eridan fabuleux ; à côté se reposent leurs chars, leurs armes et leurs chevaux paissant l'herbe odoriférante. Mais un groupe plus divin encore arrête nos regards : ceux qui sont morts pour la patrie, ceux qui furent des prêtres chastes, des poètes dignes de leur art, des inventeurs, des bienfaiteurs dont les services ont perpétué la mémoire, forment, sous un vaste ombrage, un tableau calme et glorieux qui a inspiré notre Delacroix. Anchise enfin se montre en un secret vallon, sur les bords du Léthé, passant la revue des âmes destinées à. revoir la lumière céleste ; il compte, il recense ses

futurs descendants, chers neveux dont il devine les destinées, les Sylvius, les Capys, les Nuniitor, Romulus et César, mais aussi les rois latins et sabins de Rome, Numa, Tullus, Ancus, et toute la légion des grands hommes, les Camille, lesCurius, les Cossus, les Fabricius puissants et pauvres, les grands Scipions, les Gracques eux-mêmes et le triste Pompée, toute cette pompe triomphale qui va se développe)- aux regards d'Enée. Rien de plus grandiose ; et cependant nous laisserons là tout ce décor de féerie, pour la peinture si charmante de ces essaims d'âmes brillantes qui voltigent aux rives du fleuve, semblables aux abeilles attirées par les lys des prairies: elles vieiinent là, boire au Léthé, l'oubli des maux de la vie, et, libres de tout souvenir, reprendre le désir et la force d'être hommes. Le père Anchise révèle à ses auditeurs le secret de l'univers vivant :

Apprends qu'une âme infuse en l'immense univers

Anime ce grand corps et circule au travers.

Un sou'.fle intime court dans les veines du monde,

Fécondant l'air, la terre et les plaines de l'onde,

Et la lune argentée, et l'astre radieux.

C'est la source qui verse au peuple ailé des cieux,

A l'homme, aux animaux, aux monstres que Nérée

Roule dans les replis de sa robe marbrée.

L'étincelle de vie et le germe éternel.

Mais l'être, embarrassé dans le limon charnel.

Flotte, attendant la mort qui va rompre ses chaînes.

De la crainte au désir et de la joie aux peines.

Prisonnier de la nuit, ses yeux cherchent en vain

La lumière perdue et le foyer divin.

Après la mort, d'autres épreuves commencent. Sur l'aile des vents, dans les abhnes des mers, dans les flammes des volcans, les âmes expient leurs erreurs et leurs crimes. Bien peu d'élues rompent le cycle et se reposent en ce vaste Elysée. Les autres, après mille ans révolus, dépouillées enfin de toute scorie terrestre, sont appelées par un dieu

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sur les rives du Léthé ; l'oubli qu'elles y puisent les engage seul à recommencer la vie.

Nous laisserons le lecteur sous l'impression de ces pures et inoffensives rêveries, que le grand poète a su renfermer dans une seule page, plus pleine que tous les in-folio de la théologie.

Dès le Vr= siècle a\ant noire ère, nombre de divinités étrusques et helléniques sont entrées dans le panthéon romain. Les unes ont pris des noms latins ou latinisés, Céiès, Proserpine, Hercule, Vénus, etc. D'autres, Cora, Apollon, Phœbé, i. atone, Enée, etc., ont gardé leur nom. Mais tous ont pris une physionomie latine et adopté le culte et les rites de leur nouvelle patiie; ils se sont contentés d'enrichir de leurs légendes la mythologie romaine. Queîquesuns, d'ordre secondaire, il est vrai, mais dignes encore d'intérêt, peuvent être i anges dans l'une ou l'autre de ces caiégoiies : les Gémeaux, Mercure, Cupidon, Esculape. — • Castor et Pollux, Dioscures, Tyndai ides, également révérés dans l'Italie méridionale et dans l'Etrurie [t'ollux est l'étrusque 'Piiltuke et non le grec Poludeukès), ont été naturalisés à Rome sous les Tarquins. — Ils combattent au Lac Régille (496) et viennent à Rome annoncer la défaite des Latins. — Cavaliers célestes et patrons de l'ordre équestre, ils sont encrée les protecteurs des barques et des trirèmes cl tète de cheval. — Asties jumeaux, ils président à la navigation. — Les exclamations Mecastor, Edepoll témoignent de leur popularité. Le Sénat siège dins le temple de Castor. Horace leur confie la nef qui porte Virgile. — Ce fut aussi aux temps étrusques que Mercurius, obscur génie des limites et des échanges, imposa son nom au grand Hermès, comme lui fils de iMaïa, ravisseur des bœufs lumineux, meurtrier d'Argus étoile, dieu du soir et du matin, qui porte au fleuve Léthé les essaims d'âmes fatiguées, l'inventeur de la lyre, l'éloquent messager de Zeus. Son premier temple à Rome fut élevé en 405, à l'occasion d'une famine. D'abord confiné dans son modeste office de protecteur du commerce, il ne tarda pas à s'approprier tous les exploits et tous les attributs d'Hermès. Il n'est pas facile de s'expliquer par quelle méprise singulière César et tous les Romains après lui crurent reconnaître Mercure dans les divinités

suprêmes des Gaulois et des Germains. La haute fortune de Mercure dans la Gaule romaine est attestée encore par divers noms de lieu; et les langues germaniques ont traduit Mercredi par a jour d'Odin » : anglais, Wednesday; allemand, Odinstag. — Autant Mercure a gagné en s'incorporant Hermès, autant le puissant Eros d Hésiode, le poétique Erôs de Sapho ou de Platon, est déchu en Cupido^ mince génie lubrique des Indigitamenta. Virgile, pour relever quelque peu ce fade Cupidon, l'a déguisé en lulus pour séduire la reine de Carihage. — Un dieu plus salutaire, le médecin Esculape, vint s'établir à Rome, dans l'Ile du Tibre, sous forme de serpent sacré ramené d'Epidaure en 291. — Quelques notes sur la médecine des Romains. Recettes empruntées à Caton et à Varron contre les écorchures, les luxations, la goutte. Eloge du chou. — Avec la Mère idéenne, le mysticisme oriental fait son entrée dans le monde latin. — Après le désastre de Cannes, on découvrit que les Livres Sibyllins conseillaient à la République de recourir à la plus antique divinité de leurs ancêtres dardaniens, la Magna Mat^r, simple aérolithe adoré à Pessinunie. — Grâce aux bons offices d'Attale, roi de Pcrgame, les envoyés de Rome obtinrent le caillou sacré et le rapportèrent sans encombre à Ostie. La déesse, menée en grande pompe dans la maison du plus honnête homme de la République, Scipion Nasica, ne tarda pas à obtenir un temple digne d'elle, où ses prêtres furieux, mutiles en 1 honneur d'Attis mort et ressuscité, pussent exploiter le désœuviement et la sottise du populaire, la curiosité dépravée des dames romaines (203-191). — Les lêies de la Magna Mater, les Mégalésies, parurent d'abord tout à fait analogues à celles de Gérés, et, de fait, Magna Mater n'était qu'un autre nom d'Ops, Tellus ou l'erra Mater. — Mais le mythe dont elle est l'héroïne, et tout l'appareil de son culte, ont et gardent un caractère asiatique et chihonien. Attis est une variante d'Adonis, de Sabazios et de Zagreus, un de ces Soleils dont la mort et la résurrection sont célébrées par des douleurs fi'énétiques et des extases délirantes. — De là toute une liturgie nouvelle, qui a passé dans les Mystères d'Eleusis et dans les Mystères du Bacchus orgiasiique. — De là ces Bacchanales nocturnes dont le consul Posthumius découvre les criminelles pratiques. — Le Sénalus-Consnlte des Bacchanales, 185; importance de ce document. — Rapports nombreux des Mystères de la Magna Mater, de Bacchus, avec ceux d'Osiris et de Sérapis. — Priape.

Tant que Rome ne sortit pas de l'Italie, les dieux qu'elle reçut de Cumes, de la Grande-Grèce, de la Sicile, furent naturalisés dans le panthéon latin.

Les mythes dont ces. dieux étaient les acteurs s'ajoutèient et s'accommodèrent aux légendes nationales ; les cérémonies et les solennités de leur culte alternèrent ou se confondirent avec les fêtes et les rites de l'ancienne liturgie. Nous avons vu Hèraklès, transformé en Hercule, hériter des exploits et de l'autel du Sabin Semo Sancus, Dius Fidius ou Récaranus, et des fonctions plus modestes d'Herculus, patron de l'enclos, du domaine et des industries. De même Enée et Vénus, dédoublement d'une déesse phrygienne, Aphrodite, Ainéias, ont été associés, mêlés intimement aux origines de la Ligue latine et de la Cité romaine, l'un comme Pater Indigès, porteur des Pénates sacrés, gendre de Latinus et ancêtre de Romulus, l'autre en qualité d'aïeule des Jules, mère de l'empire et parèdre de Dea Roma. Apollon aussi, bien qu'il semble, au premier abord, entièrement grec, a singulièrement diminué en venant s'établir, au VI" siècle, près de la porte carmentale. Il se releva, grâce à Enée, et comme ami des Troyens ; l'importance croissante des Livres sibyllins augmentait d'ailleurs son prestige ; enfin il réussit à entrer, lui aussi, dans la famille des Césars, à s'incarner dans Auguste. Si bien que, en somme, sous les traits consacrés du Phoibos grec, un dieu tout nouveau, un Apollon romain siégeait dans le temple du Palatin.

Ce fut seulement quand les provocations de Pyrrhus et la grande querelle punique, entraînèrent le Sénat, même avant la conquête assurée de l'Italie entière, à mettre la main sur la succession d'Alexandre, que le scepticisme, la curiosité, parfois la superstition, introduisirent à Rome, et sans retouche comme sans déguisement, les dieux et les cultes des peuples vaincus ou soumis. Et cette fois, les étrangers ne se fondirent pas — en général, sans doute — avec les anciennes divinités italiotes ; souvent ils les remplacèrent entièrement ;

souvent ils demeurèrent à côté, comme des variantes, en gardant leur caractère et leur physionomie individuelle.

Il y eut donc deux catégories d'emprunts, qu'on pourrait nommer l'incorporation et l'importation. Nous avons terminé avec la première. Avant d'aborder la seconde, nous devons au moins une mention à quelques figures indécises plus ou moins teintées de latin, mais qui n'appartiennent pas au vieux fonds italique, ou qui, sous un nom latin, recouvrent un dieu grec ; traductions imparfaites de conceptions trop raffinées pour l'esprit positif des /\usones.

Les plus anciens de ces dieux mixtes, ceux qui, peut-être, sont entrés le plus avant dans la croyance populaire, ce sont Castor et Pollux, que nous connaissons sous le nom de Gémeaux, de Tyndarides et de Dioscures.

Si, à travers l'agréable mythe grec de Léda et du Cygne, nous remontons jusqu'à l'origine des deux frères, nous nous trouvons en présence de deux phénomènes célestes déjà personnifiés avant la séparation des diverses familles indo-européennes, les deux crépuscules, époux ou frères des Aurores, compagnons du Soleil, les Açvinjii^ cavaliers du matin et du soir. Fils du Jour, du cygne éblouissant {Dïvos Koiiroi) et de la Nuit (Léda, autre forme de Lèlo), ils sortent de l'œuf cosmogonique, accompagnant, l'un Hélène (Svaranâ) la brillante aurore, l'autre Clutemnestra (la(( célèbre fiancée )),A/;2es/e;), qui, par opposition à Hélène, ne peut être que l'aurore du soir, la lueur assombrie, avant-courrière de la nuit funèbre où doit s'éteindre Agamemnon, un des synonymes ou épithètes du jour, de Zeus.

De ces métaphores, si transparentes encore dans les Vécijs^ les Grecs avaient perdu le sens ; les Dioscures étaient devenus pour eux des héros, comme tant d'autres, fils de Zeus ou de Tyndare {le mari de Léda), compagnons des Argonautes,

excellant, celui-ci au pugilat, celui-là au combat du ceste, mais cependant revêtus d'un caractère divin. Tout d'abord, ils n'étaient qu'à demi-mortels ; l'un ayant été tué, l'autre avait obtenu de partager son infortune : ils mouraient et revivaient tour à tour, l'un remontant à la lumière quand l'autre descendait dans la nuit infernale. Ainsi l'Açwin du matin alternait avec l'Açwin du soir. En même temps ils conservaient une place dans le ciel ; la constellation des Gémeaux {Gemelli, Jumeaux) leur avait été assignée pour demeure. Enfin, ils restaient par excellence les cavaliers, les patrons des exercices équestres.

On sait quelles affinités rattachent le cheval aux divinités atmosphériques et marines. Les Dioscures, en tant que cavaliers, protégeaient les navires (si souvent ornés d'une tête de cheval), qu'en leur qualité d'astres, ils guidaient pendant la nuit sur les flots mystérieux. Gomment n'auraient-ils pas été populaires chez tous ces Hellènes qui, à l'exemple des Argonautes, allaient chercher fortune sur tous les rivages de la Méditerranée "? Leur culte s'était donc propagé de bonne heure dans la Grande-Grèce et la Sicile. A Tarente, les Tyndarides jouissaient du plus grand respect. Les Locriens attribuèrent à leur intervention une grande victoire remportée sur les Crotoniates, non loin du fleuve Sagra. Des monnaies du Bruttium, de la Lucanie, de l'Apulie portent l'image des deux frères. Leur renommée avait gagné le pays des Rutules. Ardée leur avait dédié un temple, orné, paraît-il, de vieilles peintures grecques. Tusculum, à son tour, les avait accueillis. C'est par l'intermédiaire des Etrusques qu'ils avaient pénétré dans le Latium ; il n'y a pas lieu d'en douter ; les Etrusques les avaient rencontrés sur toutes les côtes où le commerce les attirait, et ils en reproduisaient volontiers les traits sur les manches ou ornements des miroirs. Au reste, la forme latine Pollux pro-

cède de l'abréviation étrusque Pultuk et non du grec Poludeiikès .

On peut admettre que, vers la fin de la monarchie, au temps des Tarquins, Rome connaissait les Dioscures ; l'ordre équestre les avait adoptés avec empressement ; et nul ne doutait que leur apparition ne fût un présage de victoire. Tout au commencement du cinquième siècle, à la fameuse bataille du lac Kégille, ils combattirent en tête de l'armée romaine ; ils vinrent même à Rome annoncer la défaite des Latins et abreuver leurs chevaux à la fontaine de Juturne. Du temps de Cicéron, l'on montrait encore sur un rocher l'empreinte du cheval de Castor. On contait aussi qu'ils apparurent à Rome lors des batailles de Pydna ( i68) et de Verceil ( loi).

Le prodige du lac Régille fut consacré par la fondation d'un temple, à l'endroit même où les Dioscures étaient apparus pour annoncer la victoire. Une fête annuelle, fixée au 15 juillet, fournissait aux chevaliers l'occasion de défiler dans tout l'éclat de leur équipement. C'était une pompeuse procession, la transvectio^ où la fleur de la jeunesse romaine célébrait une sorte de triomphe. Partant de la porte où jadis le dictateur Postumius victorieux avait fait son entrée, de nombreux escadrons couronnés d'olivier, couverts de la trabée à bandes de pourpre, décorés de leurs insignes militaires, s'avançaient vers le Forum pour rendre hommage aux Dioscures, et, montant au Capitole, venaient saluer Jupiter, le père des cavaliers célestes, Castor et Pollux, souvent désignés sous le nom de Castores. Le temple s'appelait d'ordinaire, pour abréger, temple de Castor ; le Sénat s'y assem^blait souvent, parce que ce vaste édifice était situé sur le Forum. Rappelons en passant que l'omission fréquente du nom de Pollux est confirmée par un bon mot du consul Bibulus, collègue impuissant de César : « Je suis traité, disait-il, comme Pollux, à

côté de Castor ». Geminus Polliix, dira Horace, ou même, sans le nommer, (( jumeau de Castor », oemelle Castoris. Toutefois l'exclamation bien connue Edepol ! Par le temple de Pollux ! montre que ce héros n'était pas oublié. Les femmes disaient plus volontiers Me Castor (que Castor me protège ! ), par allusion à caslus^ castitas (chaste, chasteté). Les ides d'août ramenaient tous les ans des Jeux spéciaux en l'honneur des Gémeaux, patrons nés des luttes athlétiques.

En passant dans le panthéon latin, les dieux du matin et du soir avaient perdu leur caractère cosmique. Les Romains n'en avaient retenu que les attributs utiles, la protection des armées, surtout de la cavalerie, et aussi des combats du cirque. Cependant, comme dieux de la navigation, ils étaient adorés dans les ports, à Ostie notamment, et confondus avec les Kabires, soit de Phénicie, soit de Samothrace ; et comme astres, guides des navires, ils inspiraient la muse, d'ailleurs tout hellénisée, d'Horace, qui leur recommandait ainsi le vaisseau de Virgile :

Puisse, avec la reine de Cnide Et les frères d Hélène, astres cléments et purs.

Le père des Vents qui te guide Ne déchaîner pour toi que des Zéphyres sûrs!

C'est vers le même temps, au V'' siècle, que les Romains entendirent parler d'une autre divinité grecque, Hermès, appelé Turms (peut-être Terminus) par les Etrusques, protecteur reconnu du commerce, même du vol, qui n'en différait guère. C'était l'attribut qui avait le plus d'intérêt pour des peuples maritimes. Quant aux grands mythes célestes, diurnes et nocturnes, qui rattachent précisément aux Açvins, aux Dioscures, le messager du dieu lumineux et le conducteur des morts vers les royaumes sombres, Hermès (Saramcyas), jumeau

4i6 l'itai.ie antique

détaché d'un couple (qui apparaît dans le duel vétique : Sarainéyau), les Latins ignoraient tout cela et n'en avaient nul souci. Mais, comme les bateliers du Tibre avaient besoin d'un dieu qui patronnât leur mince trafic, ils apprécièrent cet Hermès qui procurait tant de richesse à Cumes et aux cités méridionales ; et ils auraient sans doute adopté son nom sils ne s'étaient aperçu qu'un vieil et obscur génie des Indi<yitamenta, Mercuriiis^ au sens assez indéterminé, soit qu'il faille le rapporter à Mamercus, c'est à-dire à Mars (c. f. Mamiirius), soit y chercher un gardien des limites (Marg-ines)^ pouvait aisément s'occuper des denrées, merx, merces, et des marchands merc-atores . Mercure devint donc le substitut, le synonyme d'Hermès, et vit grandir son culte, ses fonctions, à mesure que les épopées, les hymnes d'Homère et de ses successeurs, révélaient aux Romains quelque face nouvelle du fils de Zeus et de Maia ; d'autant que l'Italie, comme l'Hellade, possédait une déesse Maia.

Le premier temple de Mercure à Rome fut fondé le jour des ides de mai 49^, à propos d'une famine, vers l'extrémité sud du cirque Maxime ; puis, de proche en proche, les chapelles, les autels, les statues se multiplièrent dans les rues commerçantes. Les marchands formés en corporation, Mercaiores, Mercuriales, venaient aux ides de mai sacrifier à Maia et à son fils, et joignaient à leurs offrandes une pratique des plus curieuses, qui non seulement rappelle la foi, si ancienne, aux vertus purifiantes des eaux lustrales, ou bénites, mais encore révèle chez les commerçants antiques certains scrupules assez inattendus. Près du temple se trouvait une source consacrée au dieu. Le marchand y trempait une branche ou goupillon de laurier et en aspergeait sa tête et ses marchandises, priant Mercure d'effacer les fautes, les menues ou grosses finesses, qui pouvaient entacher les transactions passées, ou même à venir. Chez Plante,

dans le prologue d'Amphitryon, Mercure est encore uniquement le dieu du commerce. Mais déjà son Caducée (Kèrukéion) est considéré comme le symbole des relations pacifiques. Horace résume élégamment les offices variés de l'éloquent petit-fils d'Atlas, messager du grand Jupiter et des dieux, inventeur de la lyre, adroit voleur des bœufs et du carquois d'Apollon... : « Toi qui as conduit Priam chargé d'or à travers le camp des Atrides, c'est toi dont la baguette guide vers les demeures fortunées l'essaim léger des âmes pieuses...; agréable aux maîtres de l'abîme comme aux divinités d'en haut. » Dès la fin de la république, il n'existe plus de différence entre Hermès et Mercure, ou, s'il y en a, c'est plutôt en faveur de Mercure. Il faut en effet que celui-ci eût singulièrement grandi pour que César l'assimilât au jdieu principal des Gaulois, et pour que les Gaulois aient accepté si volontiers cette fusion bizarre, consacrée par des noms de lieu fort répandus, Mercœur, Mercurey, etc. Néron fit exécuter par un artiste grec une statue fort précieuse du Mercure des Arvernes, sans doute pour le Mercurius dumias qui occupait le sommet du Puyde-Dôme. Enfin, ce dieu gréco-latin est resté en possession d'un des jours de la semaine, le mercredi, Mercurii dïes. lequel correspond au Wednesday, Odinstag germanique, jour d'Odin, de Vuotan, le roi des dieux Scandinaves et saxons. En Alsace, en Lorraine, dans la vallée du Danube, on retrouve encore nombre de vestiges d'un culte de Mercure, importé sans doute par les trafiquants romains, mais greffé sur des cultes nationaux. Une inscription du IP siècle en fait (( le très saint, l'auguste et très grand conservateur du monde ». Saint Justin le considère comme (( la Raison divine )) ; Ammien Marcellin l'appelle mundi velocior sensus (( la rapide intelligence de l'univers ». Ces expressions procèdent visiblement du symbolisme hermétique^ un des amusements du néo-pythagorisme

4i8 l'italie antique

alexandrin, qui déjà s'exerçait avant notre ère à subtiliser les vieilles fables, amalgamées et distillées pour ainsi dire en ses alambics.

Un autre dieu, plus encore que Mercure, est grec sous un nom latin : c'est le trop classique et trop fade Cupidon ; et il faut avouer que le grandiose £"705 d'Hésiode qui a présidé à la naissance des choses, ou même le galant et tendre Erôs des lyriques et des statuaires n'ont pas eu à se féliciter de leur incarnation en ce terme trivial : Cupido, génie mâle ou femelle (plutôt), qui figure dans les vieilles nomenclatures rituelles, représentait uniquement le désir. Capables d'affection ou plutôt d'habitudes conjugales fort dignes et rigoureuses, mais peu scrupuleux dans les plaisirs de rencontre, les anciens Latins ont connu bien plus tard que les Grecs ce sentiment raffiné, délicat dans son ardeur même, que les modernes nomment amour. Et lorsque les Romains élevèrent Cupido à la dignité d'Erôs, ou Mercurius à celle d'Hermès, ils leur firent certes un honneur peu mérité. Virgile a pris soin, pour relever Cupido^ de l'associer étroitement à sa légende d'Enée. C'est cet enfant perfide qui, sous les traits d'Iiilus. insinue au cœur de Didon la funeste passion, d'où sortiront les guerres puniques. Mais laissons cet archer ridicule et méchant, dont les blessures envenimées ont trouvé trop d'indulgence auprès des faiseurs de madrigaux.

Un dieu plus salutaire nous réclame, le bon médecin Esculape.

La médecine, chez les anciens Latins, était des> plus sommaires : quelques précautions sans doute avant et après les couches, quelques infusions et applications d'herbes fébrifuges, des ablutions plus ou moins opportunes, en constituaient toutes les ressources réelles. Le reste était l'affaire des dieux. En échange d'offrandes appropriées, de prières correctes, de lustrations spéciales et d'innombrables ex voto, Mars Averruncus, Jupiter

L liNVASlON DES CULTES ÉIRANGERS 4I9

sauveur, Juno Lucina, Apollo medicus, Minerva medica, et quelques déesses obscures : Slrenua, Carnea ou Cardea, Salus^ Febris même, la Fièvre en personne, à défaut de quinine, devaient procurer parfois à leurs clients dévots le soulagement ou la guérison. Mais très souvent la maladie mettait en défaut le savoir divin. Les épidémies, les pestes se riaient des médecins surnaturels. Alors la piété aux abois se tournait vers des oracles nouveaux, vers des dieux étrangers, dont la bienveillance pouvait être déterminée par un hommage inattendu. C'est ainsi qu'en 291, à l'occasion d'une peste, Esculape se trouva mandé à Rome par les Livres Sibyllins, pour suppléer son père Apollon. C'était un ami des hommes. Il avait été foudroyé par Zeus pour avoir guéri un mécréant.

Ordre fut donné d'aller o^MCvh' Asclépios dans son sanctuaire d'Epidaure. Aussitôt que les envoyés parurent dans le temple, le serpent sacré se mit de lui-même en marche et les accompagna jusqu'à leur vaisseau. Le dieu était évidemment flatté. L'animal, cependant, faillit s'échapper. Dans une relâche qu'on fit à Antium, il disparut, mais au bout de trois jours il était revenu sur le navire; il n'avait fait cette fugue que pour visiter un bois d'Apollon et s'enrouler autour d'un palmier, marquant ainsi l'emplacement d'un temple qui jouit depuis d'une grande réputation. Arrivé à Rome, le serpent gagna à la nage l'île du Tibre, et s'y choisit une place. La peste s'enfuit aussitôt. Un temple fut le prix, bien mérité, d'une telle délivrance. L'édifice s'élevait à peu près au milieu de l'île, aujourd'hui consacrée à l'écorché Barthélémy, saint peu guérisseur de son métier, comme on le sut aux temps de Charles IX. Le serpent valait mieux, paraît-il, et l'on a retrouvé dans sa demeure bon nombre à^ex voto en terre cuite, offrandes de malades reconnaissants. Les Romains avaient admis volontiers la signification symbolique du serpent,

420 LITALIE ANTIQUE

dont ils vénéraient depuis longtemps le caractère sacré, le pouvoir magique et bienfaisant. Beaucoup de divinités nationales, iNlinerve, les Génies, les Lares, affectionnaient ce compagnon ; et les couleuvres étaient tolérées jusque dans le lit nuptial. Le serpent donnait donc, en quelque sorte, droit de cité à Esculape. Celui-ci partageait, le 6 janvier, la fête de son voisin Véjovis, hôte ancien de l'île ; bientôt il le fit oublier ; l'île entière devint son domaine, et pour éterniser le souvenir de l'arrivée du serpent, elle reçut la forme d'un vaisseau. Le dieu portant son bâton et sa couronne faisait bonne mine à ses nouveaux adorateurs, quand ils lui avaient immolé le coq ou le chien traditionnel ; et, la nuit, il consolait et soignait les malades endormis dans une salle contiguë à son temple.

Avec lui étaient venus toute sorte de médecins et de charlatans, à commencer par ses prêtres. Mais Caton protestait contre les remèdes de ces Grecs et ne cessait de recommander à ses concitoyens les vieilles recettes de sa médecine domestique. On en a conservé quelques-unes. Celles qui se réfèrent aux nombreuses propriétés du chou ne sont pas les moins étranges. (( Le chou, dit Caton, est le premier des légumes... // se digère admirablement^ entretient la liberté du ventre et des urines. Il est salutaire de toutes façons. » Suivant la préparation, il sert de vomitif, de purgatif, de remède contre la colique et la dysurie. Il en existe une espèce qui, appliquée sur les abcès, les tumeurs, les blessures gangrenées (( fait ce qu'aucun autre médicament ne peut faire. » Pour les luxations et le cancer au sein, il faut employer un cataplasme de chou broyé. Le chou tire les humeurs et dégage la tête et les yeux. Enflure de rate, maux de cœur, douleurs du foie, du poumon, du péricarde, la goutte même, rien ne résiste au chou. Avec l'urine d'un homme qui a mangé du chou, on prépare un bain salutaire, fortifiant pour les en-

fants, une lotion excellente pour les yeux, la surdité, la gale, le polype du nez.

A défaut de cette panacée, on peut recourir à certaines pratiques adroites — mais il faut les exécuter correctement :

(( Tu préviendras les écorchures pendant la marche en portant sous la boucle un brin d'absinthe du Pont. )) — Il y a encore ici une apparence de raison; mais quel sorcier de nos campagnes n'envierait la savante chirurgie incluse dans le passage suivant r

(( Pour guérir une luxation, il suftit de prendre une baguette de coudrier, longue de quatre ou cinq pieds, de la briser par le milieu et d'en faire rapprocher les deux moitiés sur ta cui$se par deux hommes, en chantant : In alio S. F. (?) motas vœta darius [davier 1), dardaries astataries dis suna piter {Jane?)l jusqu'à ce que les deux morceaux soient bout à bout. Agite un fer au-dessus. Quand les deux parties seront réunies, il faut les couper en tous sens et les attacher sur le membre démis ou cassé; cependant, aie soin, pour une fracture, de répéter tous les jours l'une ou l'autre formule suivante (carmen d'apparence ombrienne) :

Huât, Hauat, huât ista pista sista, doniiabo, damniausti a . Huât, haut, haut ista sistar sis ardannabon dunnaustra. (alias) : ista pista sista damia bodanna uslra.

(Ancienne nênia, peiu-êire: d La nénia marse mêlée de sons magiques. » Horace.)

J'ajoute ce conseil de Varron : Contre la goutte. Arrête, à jeun, ta pensée sur un tiers, et dis trois fois neuf fois en touchant la terre et en crachant : (( Je pense à toi, sois en aide à mes pieds ! Que la terre prenne mon mal et que la santé me reste ! »

En fait, Rome s'est longtemps défiée des médecins, et l'art médical y est presque toujours resté Tapanage exclusif des Grecs. Le dieu n'en fui que plus révéré, avec toutes les superstitions de son

culte. (( Ne nous en moquons point )), dirait La Fontaine, (( nous nous laissons séduire sur aussi peu de fondement ))... Et nul ne s*étonnera qu'Esculape, le roi, le savant, l'ami des hommes, ait eu la vie plus dure que beaucoup de dieux païens. C'est un de ceux qui ont résisté le plus longtemps au progrès du christianisme. Ne préside-t-il pas encore,, buste inoffensif, auprès d'IIippocrate, à la médecine moderne, préconisant, je pense, avec discrétion toutefois, l'accord de deux choses inconciliables, la religion et la science?

11 serait facile d'allonger cette énumération de dieux et de cultes grecs annexés, jusqu'à l'encombrement, à la mythologie latine. A partir du second siècle, le syncrétisme va faire son œuvre et sans éliminer, nous le verrons, les vieilles croyances populaires, élabore ce paganisme hybride qui amusera les lettrés sceptiques et provoquera le dédain des philosophes. Mais jusqu'ici le panthéon romain est demeuré conforme aux données indoeuropéennes. Les hôtes qui s'y glissent chaque jour prennent discrètement leur part des offrandes traditionnelles ; ils acceptent sans mot dire les sacrifices, les rites et les gestes des flamines et des pontifes. Le Sénat ne souffrirait pas d'innovations trop marquées dans la liturgie dont le patriciat garde jalousement les secrets. Plus d'une fois, bien qu'il admît des invocations sommaires aux dieux des peuples vaincus, dieux nouveaux, novensiles, il avait fait chasser du forum, du cirque et de la ville, les devins étrangers et les introducteurs de mimiques inconnues. Dès le cinquième siècle avant notre ère, en 426, les édiles avaient ordre de veiller à' ce que (( l'on n'adorât pas d'autres dieux que les dieux romains, à ce que l'on conservât au culte sa forme nationale )) (Tite-Live).

Encore en 213, lorsque l'invasion d'Annibal rejetait dans Rome des fugitifs de tous les pays voisins, celto-ligures, étrusques et campaniens, le

préteur Atilius faisait main basse sur tous les livres de prières et lormules magiques, répandus par les charlatans errants ; toutes les superstitions et pratiques suspectes étaient sérieusement pourchassées et refoulées hors des murs. Mais quoi ! Si le mysticisme malsain de l'Orient, auquel le génie grec est déjà en proie, n'a pas encore atteint dans ses forces vives l'énergie romaine et détrempé, pour ainsi dire, le caractère des peuples occidentaux, il s'approche, cependant, il sannonce par l'arrivée inévitable du Bacchus orphique et l'intrusion singulière de la Mère des dieux, la déesse chthonienne de la Cappadoce et de la Phrygie.

Celle-ci est venue, à la fin du troisième siècle, et comme toujours, dans un temps de crise et de calamités, mais, à ce qu'il semble, bien avant l'heure, et quand Rome n'avait encore mis la main ni sur l'Asie, ni même sur la Grèce. Il est vrai que la légende d'Enée, native de l'Ida, avait habitué les Romains à regarder comme leurs proches parents les peuples de la Phrygie et de la Troade; déjà Rome était en relations amicales avec la bourgade qui se parait du nom d'Ilion. Les descendants d'Enée pouvaient trouver de puissants prolecteurs dans les divinités qui régnaient au berceau de leur race.

On sortait à peine de l'étreinte d'Annibal. Le désastre de Cannes avait mis en question le sort du monde. Les dieux de Rome l'avaient mal défendue. Jupiter s'était détourné. Apollon avait épuisé son carquois. C'est en vain qu'on avait attendu Castor, et Pollux ne donnait pas signe de vie. Les Livres Sibyllins, comme toujours, furent chargés de traduire la pensée commune. Ils conseillèrent de transplanter à Rome, en cet extrême péril, le culte le plus primitif de la patrie antique, d'amener dans la ville la Grande Déesse de Pessinunte, la Mère Idéenne. A cette condition, ils promettaient la victoire. Juste au même moment, la Pythie de

Delphes, consultée, annonçait un triomphe prochain. Elle avait appris, sans doute, la récente défaite d'Asdrubal sur les rives du Métaure. Ainsi, l'heureuse inspiration des Livres Sybillins avait suffi déjà pour ébranler la fortune de Carthage. Que ne serait-ce pas, quand leurs ordres auraient été accomplis^^ Scipion venait de concevoir sa diversion audacieuse; il allait envahir l'Afrique pour arracher l'Italie à x^nnibal. Il fallait s'assurer de la Mère Idéenne.

Attale, un grand ami de Rome, était alors maître de l'Asie Mineure occidentale. C'est à lui que s'adressèrent les envoyés du Sénat. Une ambassade sofennelle vint le trouver à Pergame, encouragée en chemin par l'oracle de Delphes. La Pythie complaisante leur avait annoncé que la déesse les suivrait en Italie, et qu'il conviendrait de lui donner pour hôte le plus honnête citoyen de la République. Attale les reçut de son mieux et les conduisit lui-même à Pessinunte, la vieille et célèbre métropole de la Magna Mater, et leur remit la déesse, une pierre assez petite, de couleur sombre, de surface raboteuse, — et de transport facile. Oui, reculant de dix siècles, Rome allait revenir au cultes des aèrolithes. Ce qui était loin de lui nuire, elle n'en serait que mieux vue de Jupiter (La/)/s), Cybèle était un caillou, comme la divinité de Delphes, comme les fils de Kronos dévorés par leur père. Plus tard on l'enchâssa d'argent et on en fit le visage de l'idole Munis de cette Caaba (205), les envoyés détachèrent l'un d'eux pour annoncer l'heureuse nouvelle et hâter le choix de l'honnête homme demandé. Tous les suffrages se portèrent sur l'homme au nez le plus long, Scipion Nasica^ proche parent, d'ailleurs, de Scipion l'Africain, et surtout patricien renforcé. Celui-ci, en temps utile, se rendit avec les matrones à Ostie, où l'olDJet précieux débarqua sans naufrage.

Et ce fut une belle procession: les dames por-

laient la déesse; derrière ou devant maixhaient les ambassadeurs et le plus honnête des citoyens; à quelque distance de Rome, toute la population s'était portée à la rencontre du cortège; dans toute les rues fumait l'encens ; partout des pontifes, de saintes corporations, psalmodiant des cantiques de bien venue, imploraient pour la République la puissante protection de la divine pierre. Tant de vœux furent exaucés, grâce à l'habileté de Scipion et de Flamininus (Zama, 202 ; Cynoscéphales, 196). Tite-Live raconte gravement ces choses — qui pourraient d'ailleurs se passer exactement de même aujourd'hui ; mais il a négligé quelques menus enjolivements qu'Ovide a consignés dans ses Fastes. « La Mère, nous dit-il, a toujours aime les monts Dindymos et Gybèlé, l'Ida sourcilleux et la riche Ilion. Lors qu'Enée transféra Troie aux champs Italiens, peu s'en fallut qu'elle ne suivît les navires auxquels il confiait ses dieux. /) Mais la déesse attendait que Rome, après cinq siècles d'existence, levât fièrement la tête au dessus de l'univers dompté. C'est alors que le prêtre lut dans les Livres sibyllins ces mots obscurs, mais bientôt élucidés par la Pythie; «La Mère est absente; Romains cherchez la Mèrel A son arrivée, qu'une chaste main la reçoive. )) Les députés viennent à Pergame; Attale, une première fois, refuse, mais la terre tremble, une voix sort du sanctuaire, disant : (( C'est moi qui ai suggéré la demande des Romains ; point de délais ! Rome est digne de réunir tous les dieux dans son sein. Rome a les Phrygiens pour aïeux. » Aussitôt, sous la hache tombent les pins (emblèmes d'Attis ressucité), les pins « contemporains de ceux que le pieux Enée abattit pour sa t fuite >). Ovide raconte le voyage, à peu près calqué sur celui d'Enée, et l'arrivée du navire à l'embouchure du Tibre. Il peint le concours de peuple, chevaliers, sénateurs austères, les mères et les filles et les brus, et les vierges préposées au culte des

foyers sacrés. Ici la légende place un trait deminaïf, demi-malin. Parmi les Vestales, il en était une la plus noble, une Claudia, dont la renommée avait quelque besoin de réparation; la déesse voulut bien lui veniren aide; elle se fit tout à coup si pesante que tout l'effort des mariniers tirant sur une corde ne put faire démarrer le bateau engravé dans un banc de sable. Claudia sort des rangs, se met trois fois un peu d'eau sur la tête, et, les cheveux épars, prononce ces paroles : (( Mère des dieux, on nie ma pureté. Si mon crime est imaginaire, tu donneras ici un gage démon innocence, et, chaste, tu céderas à de chastes mains. » O prodige, Claudia tire le câble, et la déesse, redevenue légère, la justifie en la suivant. Le lendemain — après un petit divertissement sacerdotal au confluent du ruisseau Almone, bain de la pierre sainte ; hurlements de prêtres, glapissements de flûtes, roulements de tambours, — Claudia radieuse, — et qui douterait d'une vertu attestée par une telle déesse? — marche devant le char que trament des vaches attelées de festons fleuris.

Et la peau des tambours tonne au choc de leurs mains.

Et la cymbale éclate, et les cornets farouches

Avec le tifi"e aigu glapissent sur leurs bouches;

Le mode phrygien exalte leur fureur;

La pique au bras, joyeux, ils courent; et l'horreur

Effare et traîne aux pieds de la Mère Idéenne

L'ingratitude impie et le vice et la haine.

Muette elle s'avance à travers la cité,

Aux âmes comme aux corps dispensant la santé.

Semés sur son chemin, Tor et l'argent résonnent;

D'un nuage odorant les roses la couronnent. . . (LucRi:CE).

Enfin la Grande Mère entre par la Porte Capène et c'est là qu'elle est reçue par l'homme au grand nez, jusqu'ici totalement oublié par Ovide.

La noblesse, d'où était venue, évidemment, l'idée de cette bizarre translation d'une divinité tout à fait inutile à côté d'Ops, de Tellus, de Cérés, et

même de Vénus, propre mèie de l'ancêtre troyen, la noblesse, qui pensait se rehausser par là aux yeux de la plèbe crédule, affectionna particulièrement ce culte exotique. D'abord logée dans le temple d'une vieille Victoria palalina, la Mère des dieux ne tarda pas (191) à posséder une demeure digne d'elle. Une fête, le 12, 4 ou 10 avril, des Lectisternes, des jeux Mégalésiens^ à l'instar des Mégalésies grecques, des représentations scéniques où Ton joua le Pseudolus de Plante, signalèrent l'installation de la déesse. Son temple, voisin de l'Apollon palatin, plusieurs fois brûlé, fut rebâti à diverses reprises; et le peuple, non moins que les patriciens, adopta une divinité si intimement liée aux origines romaines, et qui prenait la première place parmi les jeux du Cirque. Les nobles échangeaient, aux Mégalésies, de plantureux banquets, miititationes \ repas simples d'abord, puis si riches, si coûteux que, dès i6r, les principaux du Sénat durent s'interdire par serment de dépasser une certaine somme. La plèbe aussi avait ses réjouissances, ses banquets, mais aux fêtes de Cêrès qui suivaient immédiatement les Mégalésies.

En apparence, rien n'était changé aux coutumes ni à la liturgie. Magna Mater ^ en somme, n'était qu'un autre nom de Terra Mater ou toute autre déesse de la fécondité terrestre. Ses importateurs avaient pris soin d'exclure tout fanatisme trop violent, de taire ou dévoiler à moitié l'histoire mythique de celle qu'ils présentaient comme une chaste matrone. Tous les chants sacrés de ce culte étaient rigoureusement en grec; il était défendu aux citoyens de prendre la flûte et de revêtir le costume bariolé pour suivre la procession annuelle qui circulait dans la ville, quêtant pour les besoins de l'église: — car le prêtre et la prêtresse phygiens à qui il avait bien fallu confier leur déesse, et encore moins la confrérie d'eunuques et de mutilés inséparable des déesses asiatiques, ne pouvaient se con-

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tenter du fromage blanc à la ciboulette, nounituie sacramentelle delà Mère Idéenne. Ces gens avaient faim. Aussi vendaient -ils à qui mieux mieux des drogues, des amulettes, des reliques excellentes pour philtres d'amour et fétiches de jeu. Ils contaient aussi d'invraisemblables et vilaines histoires qui étonnaient le populaire et amusaient, dit-on, la curiosité des dames romaines.

En somme, et l'on s'en aperçut bientôt, l'arrivée à Rome de la Magna Mater de Pessinunte marque une limite entre deux époques très différentes de l'histoire religieuse des Latins. Le culte phygien de Cybèle ouvre à l'Asie les portes de Rome; et ce ne sont pas seulement de répugnantes horreurs, d'obscènes cruautés dont il va suggérer, ramener peut-être, l'usage depuis longtemps aboli, c'est une lamentable et vaine puéiilité, dramatisée par l'hystérie, qu'il va insinuer, glisser et enraciner dans l'esprit latin : en résumant d'aussi près que possible une de ces fables, toutes similaires, et que le lecteur connaît déjà, Attis et Cybèle, Adonis et Aphrodite, Thammouzet Istar, ou encore Sabazios et Alà, lacchos et Dèmèter, Sérapis et Isis, on voit à nu le fond, si pauvre, sur lequel se sont édifiées certaines religions qui se croient profondes et sublimes. On y retrouve jusqu'à tiois idées, dont l'une est fausse et les deux autres banales. Chaque soir le jour languit et s'éteint, chaque matin il se réveille et grandit. Chaque automne, l'année incline vers l'hiver stérile; à chaque printemps, elle refleurit et prépare les riches moissons. La nature semble pleurer la disparition du jour ou des beaux mois, et saluer joyeusement le renouveau de la lumière et de l'année. Voilà l'observation, vraiment enfantine, qui a servi de thème à des divagations infinies.

Le principe lumineux, fécondant, salutaire, est un dieu qui meurt et qui ressuscite ; c'est par des larmes, des cris, des mutilations, qu'il faut celé-

brer sa perte ; par des chants, des danses, et de folles débauches qu'il faut célébrer sa résurrection. Les souffrances, les épreuves sanglantes, la passion du dieu mourant, sont les conditions même de son retour à la vie et, par surcroit, expient, effacent les fautes et les chagrins des mortels . Ce dieu tour à tour pleuré et salué de transports délirants, ce dieu qui meurt et qui revit, qui souffre et qui expie, dieu victime et rédempteur, c'est Attis, qui se mutile lui-même et meurt de sa blessure entre les bras de sa mère ou épouse affolée, la déesse de l'Ida ; c'est Attis ressuscité, fier de sa vigueur nouvelle. En son honneur, des fanatiques imbéciles, comparses de ce drame illusoire, s'intligent des dégradations sans nom, et se consolent de leur frénésie meurtrière par les joies furieuses de l'ivresse mystique et les prostrations de l'exlase. Puis ce délire, d'abord sincère, devient une obscène comédie, une simulation honteuse et fructueuse. Les eunuques volontaires, les Cilles forcenés, ne sont plus que des fakirs mendiants, montreurs de fétiches et de reliques, marchands de litanies, d'eaux miraculeuses et de formules expiatoires.

Tel était en Asie, tel lut à Rome, vers la fin de la république et durant la période impériale, le vil métier, l'enseignement corrupteur qui reconnaissait pour patronne et fondatrice l'auguste déesse de la terre féconde, la mère des dieux, aïeule d'Enée et du peuple romain. Les sages tempéraments que le Sénat et quelques empereurs essayèrent d'imposer à ces folies ne purent tenir contre la corruption générale des mœurs, contre la curiosité dépravée de matrones oisives.

De pareilles théories, des pratiques analogues n'étaient pas étrangères au culte de Bacchus.

Nous savons qu'aux débordements naturels à un dieu du vin, surtout à un dieu de la Thrace barbare, Dionysos avait joint très vite les substilités

vicieuses des Sabazios, des Bagaios phrygiens, du Zagreus crétois et de Tlacchos d'Eleusis. Ce triste mélange de métaphysique et de luxure s'était opéré en Grèce, dès le VI'' siècle, sous l'influence de l'Orphisme. 11 fut apporté en Italie par les colons de i'Ionie et de l'Hellade, et la Grande-Grèce en fut tout entière infectée ; il se propagea aisément chez les Etrusques, opulents et sensuels. Dès le troisième siècle, les exploits et les mystères de Bacchus ont envahi la céramique et fournissent la plupart des motifs qui décorent les vases italo-grecs. Le monde latin ne pouvait éviter la contagion. La vieille triade nationale Cérès, Liber et Libéra, si naïve et si fruste, se prêtait à l'assimilation. Sous le couvert de ces dieux innocents et de leurs joies rustiques, l'incestueuse famille d'Eleusis, Démèter, lacchos et Corè, se glissa dans les temples et dans les fêtes dédiés aux débonnaires patrons des vendanges. Les prêtres, les poètes, les populations même accueillirent sans défiance les légendes qui enrichissaient une mythologie indigente et donnaient à leurs dieux obscurs une histoire, un éclat nouveaux.

Rien ne semblait changé dans la religion et dans le culte public. Mais voici que, tout d'un coup, le Sénat, bien que devenu fort tolérant pour les fables importées de Cumes, de Tarente ou de Corinthe, se voit forcé d'interdire absolument les Bacchanales. Un décret est lancé, le fameux Sénatus consulte des Bacchanales, et des milliers de personnes se trouvent impliquées dans un vaste procès. Que s'était-il donc passé ? Ceci : que, sous prétexte de se livrer à des ébats très équivoques en l'honneur de Bacchus et Libéra, il s'était formé des centaines de sociétés secrètes qui., d'un bout à l'autre de l'Italie, ourdissaient des complots criminels contre les personnes et contre l'Etat, Dans ces conciliabules, véritables nids d'infamies, couvaient des révoltes et des trahisons absolument ignorées.

Un jeune homme, que son beau-père voulait faire disparaître au moyen des fêtes de Bacchus, fut prévenu par une affranchie qui l'aimait, Ilispasa P'ecenia. 11 porta plainte au consul Sp. Postumius Albinus, et une enquête révéla d'horribles désordres : on apprit qu'à peu de distance de Rome et d'Ostie, dans le bois d'une antique déesse Stimula, ou Simula (Sémélér), des assemblées secrètes d'hommes et de femmes se livraient, cinq fois par mois, aux excès les plus effrénés de la fureur orgiastique. Selon Tite-Live, cette religion mystérieuse, d'abord réservée aux femmes, avait été apportée d'Etrurie par un Grec, prêtre ou devin. Puis, une Campanienne aurait découvert une retraite sûre dans ces bois riverains du Tibre. Ce fut cette femme qui admit des hommes à l'initiation. Dés lors les Bacchanales nocturnes ne furent plus qu'un prétexte à débauches obscènes. (( Tous les crimes, rapporte Tite-Live, y trouvent place. Si quelques uns se montrent rebelles à la honte et trop lents à s'y prêter, on les immole comme des victimes. Le grand principe religieux consiste à ne rien considérer comme interdit par la morale. Les hommes se mettent à prophétiser avec les mouvements violents d'une ivresse frénétique. Les matrones, en costumes de Bacchantes, les cheveux épars, plongent dans le Tibre des torches allumées que l'eau n'éteint pas, (le soufre vif y est mêlé à la chaux). Des hommes, attachés à des machines, sont entraînés dans des cavernes, et on ne les revoit plus ; ils ont été enlevés par les dieux. Les initiés sont en très grand nombre, déjà tout un peuple. 11 y a là des hommes et des femmes de noble naissance. Depuis deux ans on a décidé de ne plus initier personne au-dessus de vingt ans. )) Telles furent les révélations de l'affranchie. Mais elles mirent sur la trace d'une foule de faux, de meurtres, d'empoisonnements, enfin d'une conspiration politique dirigée par deux plébéiens, les

Catinius, un Falisque, Opiternius, et un Campanien, Minius Cerrinius. Les révélations du consul terrifièrent le Sénat. La répression fut aussi rude qu'elle était urgente. Et, ce qui est bien rare, elle fut efficace. Le Sénat mit le pied sur les Mystères, et il les écrasa du coup. En Apulie, sept mille hommes périrent ; à Rome un nombre presque égal de victimes, grands prêtres et initiés, fut jeté en prison ou supplicié. Les femmes étaient remises (( cognatis aiit in quorum manu essent )) pour être supprimées à huis clos.

Un Sénatus-consulte fameux décida que les statues et les autels de Bacchus seraient conservés ; mais qu'il n'y aurait plus jamais, à Rome, eten Italie, ni bacchantes, ni grands prêtres, ni maîtres de collèges bachiques, ni initiés, ni trésoriers.

Un exemplaire de ce décret a été découvert en 1640, aux environs de Tirioli, en Calabre sur une table de bronze, tel que les envoyés du Sénat Font fait afficher dans toute l'Italie. Et ce texte, fidèlement résumé par Tite-Live, se trouve être le spécimen le plus étendu et le plus authentique du latin officiel au temps d'Ennius et de Plante. Il est conservé au musée de Vienne. Quelques lignes, empruntées à la restitution de feu Egger, pourront être rapprochées de l'inscription de Duilius, sans doute rajeunie et restaurée vers le commencement du IP siècle :

Q. Marciiis L. f. S. Postumius L. f. Cos. senatum consoluerunt IV Octoh. apiid œdem Duelonai. S. c. arf^ M. Claudi. M.f. L. Valeri. P. f. Q. Minuci. C. f. De bacanalibus quel foideratei esent., ita exdeicendiim censiiere : 7iei quis eoriim bacanal habuise velet. Set ques esent., quet, sibei deicerent necesus ese bacanal habere., eets utei apud pr. iirbanuin Romam venirent... Bacas vir ne quis adiese velet civis romanus, neve nominus latini.. . is que de senaiuos senieniiad ... Neve pecuniam quisquam eorum

comoinem abuise velel;... neve pro magisti atuo.. . quiquam fecise velet;... sacra in oquoltod^ neve in piiblicod, neve in pîivatod, neve exlrad urbem... ; neve inleribei virei pions duobus. . . arfuise vêlent . . . Atque utei hoce in tabolaui aliénant inceideretis, ita senalus aiquom censuit, uieiqiie eani figier joubeatis^ ubei facihuned gnoscier possit... at que utei ea bacanalia. . . ita utei suprad scriptuni est in diebus X quibus vobeis tabelai datai erunt^ faciatis utei disniota sient in agro Teurano .

En voici la traduction : (( Q. Maicius, fils de Lucius, S. Postumius, fils de Lucius, Consuls, ont consulté le Sénat dans le temple de Bellone, aux Nones d'octobre. Ont assisté à la rédaction (Senatus consulto arfneriLnt), M. Claudius, Lucius Valerius, Q. Minucius. — Au sujet de ceux qui se sont associés pour les Bacchanales, le Sénat décrète : Défense à qui que ce soit d'entre eux de tenir bacchanale ; s'il en est qui se croient obligés à célébrer bacchanales, qu'ils viennent à Rome en faire déclaration au prêteur urbain ; sur leur demande, leurs explications entendues, le Sénat décidera, pourvu que cent sénateurs aux moins soient présents... La présence aux bacchanales est interdite à tout homme, soit citoyen romain, soit de nom latin... Le Sénat interdit à tout homme d'être prêtre, à tout homme et à toute femme d'être chef de l'association ; défend entre eux tout engagement, par serment, par vœu, par promesse, par compromis, tout échange de parole, tout sacrifice secret, public, privé ou hors la ville, sauf autorisation du préteur urbain approuvée par cent sénateurs au moins ; et dans ce cas aucune réunion pour un sacrifice ne comprendra plus de cinq personnes, deux hommes au plus, trois femmes au plus... Quiconque manquerait à ces prescriptions encourrait la peine capitale. Vous ferez graver ce décret sur une table d'airain, et vous le ferez afficher en un lieu où il puisse aisément être lu ; et toutes bacchanales...

devront être, clans les dix jours, supprimées dans tout le territoire Teuranien ». (La désignation, naturellement, variait avec le lieu).

Bacchus, sans doute, ne périt pas. Marins et Antoine eurent le droit de l'estimer comme conquérant et comme buveur. 11 resta le frère et le synonyme de l'antique Liber. Mais jamais on ne re\it ces mystères orgiaques supprimés parle Sénat. La République avait échappé cette fois à un grand péril. Qu'importait, hélas ! cette victoire d'un jour ? Assez d'autres cultes secrets offraient déjà et offriront plus tard un refuge aux déserteurs des religions nationales et aux ennemis de la civilisation antique. Déjà l'Egypte alexandrine envoie aux dieux ressuscites et rédempteurs un puissant allié, nouvel Attis, nouveau Bacchus-Zagreus, Sérapis [Osor-Api] qui résume en lui les dieux solaires Osiris et Apis. Dès les premiers Ptolémées, fin du W^ siècle, Sérapis, regardé comme une sorte d'Esculape, Isis, patronne des femmes ei assimilée à la vache lo, en compagnie de leur chien Anubis, passèrent en Grèce, et y furent bien reçus. Ils pé nétrèrent aussi en Occident d'assez bonne heure, par Malte, la Sicile et l'Italie du sud, où l'on trouve encore aujourd'hui tant de traces de leui culte. De là, ils gagnèrent l'Etrurie et se fixèrent à Florence. C'est la marche habituelle. Le Latium se trouvait investi. Rome, il est vrai, résista longtemps, mais elle n'était plus enfermée dans de^ murailles, et des infiltrations continues y amenaient de toutes partsles idées et les croyances étrangères. Sylla en était particulièrement curieux, lui qui reconstitua les Livres sibyllins, farcis de fables orientales, lui qui ramena d'Asie une autre Cybèle. une autre Istar, la déesse barbue de Comana, plutard confondue avec la guerrière latine Duellona, Bellone. Ce n'est pas sans raison qu'un collège de Pastophores, prêtres de Sérapis, se vantait d'avoii officié à Rome, du temps de Sylla, Cette installa-

tion toutefois fut précaire Toute une série de défenses vint frapper la religion égyptienne, en lui interdisant le Capitole et la vieille ville En l'an 38 avant Jésus-Christ, malgré la résistance du bas peuple où leur culte avait jeté de profondes racines, Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis furent expulsés du Capitole. En 53, nouvel arrêt du même genre. En 50^ nouvelle exécution ; mais cette fois, aucun ouvrier ne voulant toucher l'autel, le consul est obligé de prendre la cognée. Les amours de César mirent l'Egypte à la mode ; il était dieu làbas, ainsi que Césarion,le fils deCléopâtre. Enfin en 42, les Triumvirs eux-mêmes élevèrent un temple à Isis et à Sérapis, en plein champ de Mars, dans une partie fort peuplée de la ville, mais en dehors du Pomœrium. La lettre de la loi n'était pas violée. Auguste la respecta. Sous Tibère, en 19 de notre ère, un décret très sévère du Sénat bannit encore les superstitions juives et égyptiennes. En fait, le culte proscrit ne cessait de grandii". Sous les Flaviens, il avait franchi l'inutile Pomœrium, les Anlonins le protégèrent, et après Caracalla, Rome se trouvait pleine de Sérapis et d'Isis ; l'Espagne, la Gaule, la Suisse, et jusqu'à la Germanie, si l'on en croit Tacite, adoraient ou connaissaient les dieux de Memphis. Mais leurs cérémonies auront leur place dans le tableau de la décadence.

Qu'est-ce, maintenant, que ce personnage si séduisant pour des adorateurs de la Mère des Dieux et du Bacchus orphique } Sérapis, frère époux d'Isis, la déesse voilée, pèved' Harpe/a oti, de Horus enfant, qui met un doigt dans sa bouche, et dont on a fait l'emblème du silence? Une combinaison d'Osiris, le soleil vaincu par la nuit, mutilé par le dieu des ténèbres, Typhon, et réduit au rôle de roi des morts, avec Hapi, âme d'Osiris, soleil ressuscité, éternel. C'est un travail grec, assurément, et compliqué de métaphysique ; on a parlé, pour

Sérapis, d'origines orientales, d'une image rapportée de Sinope (sur l'Euxin), d'une légende native de Séleucie en Syrie. Tout cela n'est ni vrai ni faux. Le sens du mythe était aussi connu sur rOronte ou en Paphlagonie qu'aux rivages du Nil, ou bien encore sur la colline d'Eleusis. On pouvait à bon droit, dans les magnifiques Sérapéums de Memphis ou d'Alexandrie, honorer sur le même autel Pluton, Asklèpios, Zeus, Bacchus et le dieu du Soleil. Mais la part des éléments égyptiens, et des plus antiques, est absolument prépondérante dans le mythe de Sérapis. Il ne renferme, en somme, rien de plus, et c'est beaucoup trop, que l'histoire du grand dieu de la moyenne Egypte, Osiris, dieu de Téni et d'Abydos, tandis qu'Amoun et Chnoufis régnaient de Thèbes aux Cataractes, Râ d'Héliopolis à Suez, et, dans le Delta Neith et Pacht sur la côte, Phta dans la région de Memphis. Isis, Hes en égyptien, c'est la déesse associée à ce principe masculin, lumineux, qui, tous les soirs, tous les ans, quand le jour baisse, quand les feuilles tombent, meurt sous les coups du vent brûlant des déserts, sous l'haleine du dragon ténébreux. Isis, c'est la Démèter, la Cybèle, etc., qui doit à Osiris toute sa fécondité, et qui, désespérée, cherchant partout la virilité perdue d'Osiris, suit son époux jusque dans l'Amenti, dans les enfers, puis remonte victorieuse pour donner le jour à Hor, autre Osiris, chargé de venger son père et de gagner chaque jour, chaque année, la revanche inévitable d'une défaite également fatale : car l'éternel combat ne cesse pas même une heure de mettre aux prises la puissance ignée et fécondante, le démon funeste de la nuit et de l'aridité. Vous voyez dans quel cercle étroit tourne la pensée religieuse, surtout chez les races à demi perfectibles de l'Oi'ient, races dont la suture cérébrale s'était fermée, rivée, soudée, il y a plus de deux mille ans. Ces races n'ont jamais pu dépasser la conception qui a été le

suprême effort de leur philosophie : un dieu, mort, ressuscité et rédempteur. Mises en contact, par l'énorme folie d'Alexandre, avec le monde grec fatigué, puis avec le monde romain, malade et incohérent sous une apparence d'unité, ces races bornées et pourries ont infusé dans l'âme occidentale leur courte sagesse et leurs espoirs décevants. C'est pourquoi Sérapis, -mystérieux et grave, Isis voilée, reine des enfers et des mers, image de la nature fécoiide, alternant des charnelles amours aux extases de la douleur, et le bon Hapi, le bœuf du Nil, bien étonné s'il eût pu savoir qu'Osiris résidait en lui, et le brillant épervier, le soleil des vivants, Horus, Marmachis, flarpocrate, et le vieux chacal Anubis, chien des morts, nourri de rituels funéraires et de formules saintes, qui, les oreilles dressées, la queue entre les jambes, escorte et garde la divine triade, voilà pourquoi ces êtres, déjà familiers, sous d'autres noms, aux superstitieux et aux désœuvrés de Rome, obtinrent dans le monde gréco-latin une hospitalité si universelle et si durable.

Moins funeste cent fois que ces dieux à prétention, était un autre visiteur de même origine solaire, ramené d'Asie Mineure par les légions de Lucullus et de Sylla : le patron de Lampsaque, dieu générateur et guerrier, Priape, que le scepticisme et la lubricité romaine ont ravalé aux simples fonctions de terme et d'épouvantail peu décent. Horace l'a rencontré dans un jardin des Esquilles, qui remplaçait un ancien cimetière et qui, malgré l'aspect riant des allées et des parterres fleuris, attirait encore les vagabonds et les sorcières. Tronc de figuier qu'un rustique sculpteur a fait dieu .[maluit esse deiim)^ le suppléant débonnaire de Terminus, Sylvanus, Herculus, etc., a perdu tout souvenir de sa grandeur antique. Il n'est plus ce doublet, évident, de Priam, cet émule de Sabazios, |d'Atthis, de Dionysos ; le vieux patron de la Phrygie

et de la Troade s'amuse désormais à écarter les oiseaux pillards, à terrifier les magiciennes en faisant éclater comme une outre d'Eole son derrière de bois. H ne sait pas que Crepitus a tonné jadis. Et le poète qui transcrit ses confidences facétieuses ne s'en soucie pas plus que lui-même. Saluons en passant ce lancier honoraire, dieu rare que le ridicule a fait inoffensif.

Nous venons de traverser une époque de transition où la mythologie latine, perdant sa puissance assimilatrice, cesse d'imprimer sa marque sur les dieux et les mythes empruntés à la Grèce et à l'Orient. Cette empreinte latine, on la distingue encore en des personnages mixtes, tels que Castor et Pollux, Mercure, Cupidon, Esculape ; elle s'affaiblit et s'efface de plus en plus sur les divinités décidément étrangères, la Mater de l'Ida, le Bacchus orphique, enfin Sérapis. La masse populaire demeure sans doute attachée à ses vieilles cérémonies, à ses croyances, pour ainsi dire originelles. Mais elle n'en est pas moins pénétrée d'un virus délétère qui la livrera, énervée, anémiée, à la fureur des Barbares.

Auguste essaiera, bien vainement, de restaurer les vieux usages; il réussira mieux, en apparence du moins, à fonder, sur l'apothéose que l'adulation lui décernait, rattachée ingénieusement au culte si tenace des pénates, une sorte de religion civile, seul lien moral de l'immense agrégat romain. Mais l'empire succombera fatalement au mal contracté en 204 av. J.-Ch., tant cette peste revêtira de nuances et de formes, tant elle débilitera les hâves héritiers de Numa et de Cincinnatus.

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