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CHAPITRE PREMIER

Anciens peuples de Tltalie centrale : Sicanes, Pélasges, Sicules. — Le groupe ausonien : Aurunes, Volsques, Rutules, Herniques, Eques, Laiins ; Sabcllicns, Marses, Samnites, Sabins : Ombriens. — Caiactère indo européen et parenté des dialectes qui se fondront dans la langue latine. — Aire étroite des Latins primitifs : le mont Albain, vallées de l'Aqua Ftrentina. du Numicius et du bas Tibre. Les voisins immédiats des tribus latines. — Origine volcanique des monts Albains ; \e pépérin et le travertin ; forêts marécageuses du littoral. — Absence de documents vi aiment anciens. Valeur des traditions conservées par Virgile et par Ovide. — Traces d une antique zoolâtrie : Le loup, la louve, le taureau, les toisons de brebis immolées ; les oiseaux, les augures et auspices ; le pivert, le poulet. — Culte des forêts, des clairières, du hêtre ; des fontaines, des fleuves, des lacs ; des montagnes, des pierres. — Groupes divins qui répondent aux diverses catégories d'objets animés d'un vague anihropisme. — Génies, mâles et femelles, des bois et des eaux, de la végétation, du piintemps, de la moisson. — - D\eux In Jio êtes qui président à tous les âges delà vie humaine, à tous les actes de 1 homme et de la femme, défenseurs du champ, de l'enclos et de la maison. — La faveur des dieux indioètes assurée à ceux qui récitent correctement certaines formules nommées indtgitamenta. — Indie;èies du mariage, de l'enfance, de la jeunesse et de la virilité. — Indigèies agricoles. — Liturgie: Sacrifices humains (Ver sacrum); substitution de victimes animales; choix des victimes, d'après la couleur, l'âge, le sexe et /es préférences et antipathies présumées des dieux. — Piédilection des dieux pour les entrailles, diversement accomodées. — Outils, vases, accessoires sacrés. — Offrandes végétales, pâtisseries. — Libations, lustrations. - Expiations. — Interprétation et procuration des prodiges ou signes, maladies, catastrophes, tremblements de terre. — Minutie extrême du rituel. — Divinités locales et nationales. — Dieu suprême des Latins : Jupiter Latiaris.

Je crains que la complexité du tableau esquissé dans nos préliminaires n'ait l'aissé dans l'esprit du lecteur une image quelque peu trouble et confuse :

tel est l'encombrement, l'enchevêtrement des peuples entassés, concassés et amalgamés dans cette longue botte italique, autour de l'inégale et capricieuse arête des Apennins ! Aussi vais-je en repasser les divers plans, prenant soin de les marquer d'un trait, sommaire, d'autant plus net et plus vif, vers la fin des temps néolithiques, — cinq à six mille ans avant notre ère, — L'Italie est occupée par des races venues d'Afrique et qui ont très probablement suivi les contours méditerranéens d'Espagne et de Gaule: ce sont les Liburnes, arrivés les premiers peut-être, sur le versant oriental de l'Apennin, et les Sicanes, 'qui couvrent l'ouest et le sud de la Péninsule. On peut considérer les uns et les autres comme des Ibères : Ibères est le nom donné par la tradition même aux premiers conquérants de l'Europe sud occidentale, qui forment encore le principal élément des populations espagnoles. Quelle pouvait être la manière de vivre de ces Ibères r On l'ignore ; on peut seulement penser qu'ils ignoraient l'agriculture, et même l'usage des métaux.

Les Ibères s'avançaient d'Occident en Orient. Leur marche fut arrêtée par deux invasions orfentales, Pélasgique au sud, Liguro-Sicule dans la vallée du Pô. La première, de beaucoup antérieure à la seconde, amena sur la côte adriatique, les lapyges peut être, plus sûrement les Messapiens, Dauniens, Apuliens, Peucéliens, Frentans (qui refoulèrent les Liburnes vers les bouches du Pô), et, sur le flanc occidental de l'Apennin, les Oïnotres, les Opisques, et les constructeurs inconnus des enceintes cyclopéennes encore debout sur divers points du Latium et de l'Etrurie. Les Sicanes, écartés vers le sud-ouest, comme les Liburnes l'étaient vers le nord-est, gagnèrent, tout en laissant des groupes çà et là, la Calabre et la Thrinakie ou Sicanie (future Sicile). Les Pélasges, sans doute supérieurs aux Ibères, tout au moins pasteurs

et vignerons (Oïnotres), avaient changé la face de l'Italie jusqu'à l'Arno et au Pisciatello (Rubicon) ; et une de leurs tribus, les Argées, gens d'Argessa, dont la tradition a fait des Argiens, puis des Arcadiens, les fabuleux Arcadiçns d Evandre, campait sur quelqu'une des sept collines (le Palatin, dit Vigile), lorsque se produisit la grande trouée Liguro-Sicule. Proches 'parents sans doute des Thraces, des Illyriens, les Ligures (originairement Lz'owsesJ couvrirent ou plutôt remontèrent la vallée du Pô, franchirent lApennin à sa jonction avec les Alpes et filèrent, le long de la Méditerranée, jusqu'en Espagne. Mais nous n'avons à nous inquiéter ici que d'une très notable partie de cette nation, solidement fixée autour du golfe de Gênes, jusqu'à l'Arno, et d'où se détachèrent au nord, les Taurini, futurs Piémontais de Turin, et au sud, les Sicules, en grec Sikèles, en égyptien, Shaikkalas, « faucheurs, moissonneurs )), si l'on admet quelque rapport entre leur nom et ceux de la moisson seges^ du seigle, secale^ de la faucille, secula ou sicula. — Au reste, et quel que soit le sens de ce nom, il est difficile de lui refuser une physionomie tout indo-européenne. Le suffixe /o, rattaché ou non au radical soit par un autre suffixe, soit par une voyelle de liaison, commun à toute notre famille de langues, est particulièrement familier au groupe italiote : Rutulus, Cœculus, Romiilus, vitulus, oraculuin^ poculum, toiipliim^ etc.

Laissons maintenant les Sicules, poussant devant eux les Sicanes, descendre vers le Sud et donner à un canton de l'OEnotrie le nom d'un de leurs chefs ou d'une de leurs tribus, halos, Itali. Ces événements sont nécessairement postérieurs à l'arrivée des Ausones, des Volsques, des Latins et des Sabins, puisque c'est cette immigration nouvelle qui amena la retraite des Sicules. La venue des Ausones ouvre une quatrième période, celle où nous allons nous arrêter. Il s'agit ici du groupe

central proprement dit, celui où s'est formée la langue latine, celui d'où est sortie la puissance romaine.

Nous avons déduit précédemment les raisons qui obligent à fixer aux environs du vingtième siècle l'établissement des Ausones et congénères entre le Tibre, TAnio et la Vulturne,desSabins un peu plus haut, sur la rive gauche du Tibre et dans l'Apennin. Cette date, approximative, cela va sans dire, est déterminée par le départ des Hellènes pour l'Epire et la Thessalie. En effet, une même pression, soit de Celtes remontant le Danube, soit de Carnes et de Venètes, Gètes ou Daco-Slaves, a ébranlé et séparé les deux éléments du groupe Hellèno-Latin. Il a fallu des siècles à ces deux agrégats voisins, pour s'oublier et pour développer, chacun à part et pour soi, deux langues aussi parentes et aussi distinctes que le sont le grec et le latin. Ces deux dialectes d'un même idiome ne s'étant rien emprunté, tout ce qu'ils ont de commun, — le fonds du vocabulaire et l'organisme grammatical — est nécessairement antérieur à la séparation des deux groupes. Enfin, lorsque les Ombriens, puissante arrièregarde des races Ausones et Sabelliennes, assirent leur domination sur toute la moitié septentrionale et orientale de l'Italie, c'est à-dire vers le XIV^ siècle, ils trouvèrent le massif central des Apennins, occupé et barré pour ainsi dire, par leurs prédécesseurs Sabello-Latins. Leurs pointes sur la Campanie et sur l'Apulie se perdirent, se noyèrent parmi des populations déjà compactes. Ils ne délogèrent ni ne recouvrirent les Vestins, les Sabins, les Pèligniens ni les Eques, ni les Herniques, ni les Vosques. Toujours est-il que, dès l'an 1400, tout au moins, entre les bouches du Pô et la Messapie, entre l'Arno. d'autre part, et le Silarus (golfe de Salerne) régnaient des dialectes destinés à se fondre dans la langue latine.

L'aire primitive des Latins proprement dits fut

des plus restreintes. Toutes leurs tribus étaient cantonnées entre la mer et les qlnfractuosités des monts Albains, d'où leur ville Albe la Longue dominait et bordait les charmants lacs d'Albano et de Némi, cratères de volcans éteints. Encore la curieuse légende de ce sanctuaire de Némi, de cette Diane meurtrière, agréant pour ministre l'assassin du brigand qui avait arrosésesautels dusangdesonprédécesseur, donne à penser que ces minimes escarpements n'ont pas été occupés sans combat. Le nom d'Albe, en dépit de la tradition postérieure consacrée par Virgile, semble appartenir aux Ligures (ici aux Sicules), comme Alpis, commQ Albium-hioauniim (Albenga) et Albiiim-hitemelium (Vintimiglia) ; il existait sans doute longtemps avant que l'adroite vanité de la famille Julienne, originaire de Bovilles, eût attribué la fondation d'Albe au fils d'Enée, Ascagne, changé en lulus, et comparé la ville avec les humbles hameaux des environs à une truie blanche, animal cher aux dieux, — au milieu de ses petits pendant à ses mamelles,

Alba solo recubans, albi circum uhera nati.

(( Ainsi )) dit Properce, en son langage élégamnient alambiqué, « Albe s'éleva puissante, Albe née, selon l'oracle, de la truie blanche, en un lieu qui paraissait alors bien loin de Fidénes. . . Dans ce temps là, moins petite était Bovilles, cette banlieue; et Gabies, qui n'est plus rien, abritait un peuple )) :

Quippe suburbance parva minus urbe Bovillœ, Et, qui nunc nulli, maxinia turba Gabî.

Quand ce chaînon latéral des Apennins a-t-il jailli du fond des eaux qui ont certainement couvert toute la frange toscane, latine et volsque, entre le Soracte et le mont Circello > Sans doute vers la lin des temps secondaires. Les laves épanchées par ces soulèvements ignivomes et dont un courant des-

cendit jusqu'à l'endroit où devait s'élever le tombeau de Cécilia Metella (Capo di Bove^ sur la voie Appia), ont formé ce tuf compact, \Qpépérin^ qui a fourni aux constructeurs romains tant de fortes assises et tant de larges dalles. Elles ont aussi, à l'état granuleux, donné la pouzzolane, qui constitue le sol des Sept Collines. Entre les coulées laviques, les cascades des torrents, les eaux sulfurées etcarbonatéesdes lagunes, déposaient des calcaires légers, le travertin que l'air durcit et que dore le soleil. Puis des limons saumâtres apportés par des ruisseaux stagnants, Numicius, Amasenus, s'étendirent en dunes ondulées, gagnant sur la mer, se couvrantde forêts marécageuses, hantées d'abord d'hippopotames, de rhinocéros, de mammouths, enfin, plus modestement, de sangliers, de loups et de couleuvres. On y a découvert des vestiges de de l'homme, des silex d'apparence néo lithique, de menues pointes de flèches. Le Tibre (peut-être Rumon) couvrait de ses eaux l'emplacement de Rome et déposait sur le Capitole, l'Aventin, l'Esquilin, le Pincio, à cinquante mètres au-dessus de son niveau actuel, des coquillages fluviatiles. Pendant bien des siècles encore, il devait inonder ses rives, notamment le quartier du Vélabre où les bateaux voguaient dans les rues :

Qua Velabra suo stagnahant flumine^ quaque Nauta fer urbanas velificabat aquas. (Properce).

Déjà dans les régions basses couvait la fièvre, l'antique déesse Febris^ à grand'peine écartée par les purifications (februatio) du mois de février, surtout par l'agriculture latine et le drainage étrusque.

C'est là, dans un étroit carré circonscrit par l'Aqua Ferentina, le Tibre, le rivage et le Numicius, que les Latins fondèrent une trentaine de villages, vers le nord : Bovillae, Aricia, vers l'ouest et le sud : Laurentum, Lanuvium, Lavinium. Sur

la côte, entre le Tibre et Laurente, ils avaient englobé les Aborigines et les Caskes, venus de la montagne. L'humble vallée du Numicius les séparait seule des Rutules, peut-être les roux^ ou les brillants (rulili)^ ou bien encore les conducteurs de chars (leur grossière monnaie est ornée d'une roue (rota). Ces Rutules tiennent plus de place dans l'épopée que dans l'histoire. Virgile a eu, sans doute, quelque raison pour les distinguer dès Câ^ fins; il donne pour aïeux à son Turnus des Achéens (Danaens plus lot) de Mycènes, Inachus, Acrisius; tes relations étroites qu'il lui prêle avec les Etrusques demi-grecs de Caeré-Pyrgi rappellent, à dessein peut-être, le caractère sensiblement tyrrhénien des objets trouvés dans les ruines d'Ardea, la capitale rutule. Mais on ne peut que former des conjectures sur les minces vicissitudes d'un si petit peuple, serré entre les Latins et les Volsques.

Ceux-ci dont le nom, antérieur cependant à la domination étrusque, semble apparenté à Volsinies, à Vulci, ont joué un tout autre rôle ; le développement de leur marine et leur puissance militaire a retardé longtemps les progrès de Rome. De Corioles (rapprochez Cures, la ville des Sabins, et Cora) à Antium, d'Antium à Circéii et à Anxur (Terracina), ils occupent les marécages des fleuvesruisseaux Aslura et Ufens — les marais pontins [pomptini] — et confinent aux mauvaises terres des Sidicins et des Aurunces. ou Ausones, leurs proches parents de race et de langage.

Entre la Ferentina et l'Anio [Teverone]., de Pallanteum et Saturnia à Tibur (Tivoli), à Gabies, à Pedum, des Pélasges, des Sicarnes et des Sicules se maintenaient péniblement contre les Sabins, vignerons frustes et superstitieux, faucheurs aussi comme leur dieu (un décalque Saturne) :

Pater que Sabinus,

1)itisator, curvam serrans sub imagine falceni.

38 LITALIE ANTIQUE

A côté des Sabins, sur un sol rude, les Eques, duris JEquiciila glebis^ laboureurs armés, ne négligeaient aucune occasion de pillage, leur principale ressource •

Armati ierram exercent^ semper que récentes Convectare juvat prœdas et vivere rapto .

Derrière les Eques, dans les gorges de l'Apennin, au bord des sources froides, les Marrubes et les Marses cueillaient les herbes salutaires, récitant la naenia, la nénie — soutenue, dit Horace, par les (( sons magiques des flûtes », — disant l'incantation puissante qui guérit la morsure des vipères. Tel Virgile nous a peint encore le très vaillant prêtre Umbro qui charmait de sa voix endormeuse (( U colère et la dent des hydres empestées » :

.... graviter spirantibus hydris

Spargere qui sornnos cantuque manuque solebat

Mulcebatque iras et morsus arte levabat.

Ennius, plus sceptique, s'était fort diverti des sorciers marses et de ces superstitions qui avaient survécu à la liberté. iMais bien longtemps ces crédules montagnards devaient braver et fatiguer les armes romaines.

Un peu plus à l'est, sur le haut Anio, embusquées parmi des roches refroidies à peine, les tribus Herniques guettaient les troupeaux des Aurunces, les marchandises des caboteurs Volsques, et les chariots des Rutules. Le héros national de ces Herniques, Caeculus, fils de Vulcain, fondateur de Praeneste (Palestrina)^ passait pour s'être manifesté au milieu des flammes :

Inventumque focis omnis queni credidit xtas.

C'était, comme le Cacus de l'Aventin — son homonyme— un phénomène ou, plutôt, un souvenir volcanique. Contre ces déprédateurs, les Latins d'Albe étaient faiblement protégés par le demi-cer-

cled'une chaîne latérale, le mont d'Algide; lesEtrusques y bâtirent, y nommèrent, du moins, les deux villes de Tusculum (Frascati), de Veliirae (Velletri).

A l'origine donc, les Latins ne possédaient pas le tiers de ce qui a reçu plus tard le nom de Latium, et qui peut équivaloir à deux départements français. Ce n'est qu'après avoir été finalement domptés par Rome (496, bataille du Lac Régille, entre le mont Albain et l'Algide ?) et à peu près assimilés à la nation romaine, qu'ils ont étendu peu à peu leur nom à leurs voisins immédiats les Eques, les Herniques et les Volsques. Et quelle destinée plus obscure, plus inconnue que celle de ce minime groupe, si divisé, malgré ses appels à une grande divinité nationale, Jupiter Latiaris, si jalousé et serré de toutes parts entre des tribus congénères, puis soumis au joug des Etrusques établis à Tusculum, en face d'Albe, noyé enfin dans le rayonnement romain 1

C'est là, cependant, parmi ces rochers et ces bois marécageux, que les vieilles croyances latines, les vieilles divinités sans histoire, sans aventures, se sont pénétrées d'une vie si intense, si tenace, qu'elles ont résisté et souvent survécu au panthéon des Etrusques et aux brillants personnages de l'Olympe. 11 n'est guère facile, nous l'essaierons pourtant, de dégager cette mythologie — ces institutions, gravement puériles, souvent barbares, — de toutes les influences et de tous les mélanges qu'elles ont subis avant d'être observées et décrites plus ou moins fidèlement par des historiens et des érudits.

(( Les sources dont nous disposons, dit Preller. laissent beaucoup à désirer, car l'ancienne Italie, à part quelques monuments locaux, est muette, et la littérature de Rome ne commence qu'à une époque où la civilisation grecque a déjà pénétré les idées romaines. )) Ajoutez que les idées romaines étaient elles-mêmes un compromis avec les don-

nées latines, sabines et étrusques. Puis les documents de cette première époque littéraire, les Annales des Pontifes, les anciens chroniqueurs, les Cincius Alimentus, les Fabius Pictor, les poètes des guerres puniques, Naevius, Ennius, ne nous sont connus que p ar des fragments épars dans les grammairiens et les polygraphes. Encore avaientils reçu l'éducation grecque, si séduisante, à laquelle pas un, même Caton l'Ancien, n'a pu se soustraire. Nous ne négligerons pas sans doute les indications précieuses que peuvent fournir les compilateurs, soit trop philosophes comme Varron imbu de symbolisme stoïcien, soit trop crédules comme Denys d'Halicarnasse, les écrivains trop étrangers à l'esprit latin, comme Plutarque, et les historiens uniquement préoccupés de la grandeur de Rome, tels que Tite-Live. Les guides les plus sûrs, à tout prendre, sont peut-être Virgile et Ovide. Le premier, en dépit de nombreux anachro-

\ nismes, a, dans les six derniers livres de l'Enéide, restitué avec une intuition merveilleuse la vie et les croyances de l'antique Latium. L'autre a suivi, jour par jour, dans ses Fastes, les fêtes et les cérémonies de la religion nationale. Malheureusement

( il n'a écrit que six livres de ce calendrier poétique. Mais tous ces auxiliaires, auxquels il faut joindre un certain nombre d'inscriptions précieuses, authentiques ou traditionnelles, ne viendront utilement qu'après la fondation de Rome.

Nous sommes, en ce moment, avant l'histoire;' il faut nous figurer les Latins s'installant par petites bandes, avec leurs troupeaux, soit dans quelque enceinte de pieux, soit dans quelque citadelle abandonnée par les Pélasges, les Sicanes et les Sicules ; se partageant, par tribus d'abord, puis par gentes et familles, les territoires conquis, commandés par le Conseil des Pères, des patres ou patriciens qui le plus souvent élisent un magistrat suprême, prêtre et chef de guerre, rex, preitur, em-

hraliir (imperator), meddix tuticiis. lis parlent des dialectes rapprochés, mais plus différents de ce que nous appelons le latin, que peut l'être le français du Serment de Strasbourg de la langue de Voltaire ; ils ont chacun leurs divinités favorites qui régnent sur une ou deux lieues carrées, et quelques grandes divinités communes à la race, cinq ou six apportées du berceau de la culture indoeuropéenne, d'autres inventées ou empruntées en chemin. Mais ces dieux, ou aryens, comme Jovispater, Juno, Janjas, Diana, Vesta, ou proprement latins et sabins, Picus, Mars, les Pénates, les Génies, ont diT'sVssocier à des dieux antérieurs, déjà établis dans le pays, et qui appartenaient aux plus humbles couches de l'animisme. Des phénomènes analogues se sont produits chez tous les peuples, et notamment chez les Grecs ; mais ceux-ci, plus avancés dans l'anthropomorphisme, ont plus rapidement évincé ou subordonné les fétiches grossiers des Pélasges, ou bien, les revêtant de formes humaines, leur ont infusé une vie indépendante des rites et de la liturgie. Tout au contraire, les dieux italiques, sans passions et sans histoire, demeurent vagues et indéterminés ; ôtezleur les formules et les cérémonies, ils s'évanouissent. Ce ne sont plus que des noms impersonnels.

Ces dieux Indigètes, que, par une intuition vraie, mais d'après une étymologie douteuse, Virgile considère conr^me î7tdioènes, dit patrii, convenaient au tempérament superstitieux et formaliste des Italiotes. L'esprit positif des Latins s'ingéniait aux minuties ; leur dévotion pratique leur semblait d'autant plus efficace que les objets en étaient plus nombreux et plus variés. Ils se plaisaient à multiplier à l'infini les signes des volontés surnaturelles. Autant de choses, autant d'êtres, de phénomènes réels ou chimériques ; autant de dieux à fléchir ; autant de chances d'être exaucés. C'est ainsi que

chaque lieu, chaque circonstance, chaque phase ou incident de la vie, chaque mot de la langue, se trouvèrent doublés pour ainsi dire d'une divinité spéciale, indiquée ou indicatrice : indiges, mdex^ de die (deik-numi) montrer, digitus^ doigt indicateur. Et toute une science naquit, celle des indigitamenta, formules destinées à indigitare, à honorer et à fléchir les indi gèles.

Les dieux supérieurs eux-mêmes, et leurs nombreuses épiihèies, tantôt prises à part, tantôt associées — auront aussi leurs doubles.^ des génies mâles ou femelles — comme les Saktis du Civaïsme, — où réside leur puissance, leur virtualité. Cela au même titre que les animaux, les sources, les forêts et les pierres, que les morts et les vivants, que le champ et le foyer, que les saisons, les âges, les maladies, que les institutions, les industries, les arts, les passions et les idées. La simplicité, ou plutôt la pauvreté du système aboutit à l'encombrement, à la confusion dans la monotonie. En somme, le panthéon italiote va nous apparaître comme une sèche et interminable nomenclature d'êtres métaphysiques. Et pourquoi non? La métaphysique, on ne saurait trop le rappeler, est l'animisme même ; elle n'en est que la forme rationnelle. Indigétes, Semons, Génies n'ont pas de parents plus proches que les Types de Platon, les Catégories, les Entités et Qualités occultes de la Scolastique.

Abordons maintenant, suivant notre méthode, l'énumération des objets divinisés, en montant des êtres prochains, des choses ambiantes, aux aspects plus généraux de la nature. La plupart des animaux que l'on voit figurer auprès des divinités, à titre soit de compagnons, soit d'emblèmes ou de victimes, ont été, dans les époques primitives, l'objet d'un culte direct. Et, bien que les Indoeuropéens eussent déjà dépassé ce stade mental, ils continuèrent longtemps de regarder, avec une ter-

reur ou une admiration superstitieuse, certains animaux dangereux ou utiles. Avant d'être con-j sacré, comme nous le verrons, à Mars et à Fau-i nus, le loup, Hirpus chez les Samnites, Lupusl chez les Latins, a été le héros des Lupercales^ [lu-\ pum ercisci, pantomimes destinées à écarter le loup) ; et la persistance de ces fêtes prouve assez le! respect qu'il avait inspiré aux naïfs habitants des clairières de l'Apennin et des forêts qui bordaient i le Tibre. La louve sacrée préside aux origines romaines. Le Taureau sabellien (comparez le Tarvos trigaranos des Gaulois), qui avait guidé l'invasion des Marses et des Pentrii, figurait encore sur les monnaies de la guerre sociale, et dans le nom de la capitale samnite : Bovianum.

Les toisons des brebis étaient sacrées ; il en sortait des songes et des oracles ; rappelez-vous le vieux roi Latinus cherchant, comme il arrive parfois, des consolations religieuses, lorsqu'il va manquer de parole à Turnus, son voisin, à Lavinia sa fille, pour livrer son peuple au divin mais piteux Enée- C'est un de ces endroits, auxquels je faisais allusion, où Virgile a vraiment évoqué l'âme des vieux âges :

(( Inquiet de ces prodiges (un essaim d'abeilles \ et un feu follet), il se dirige vers l'oracle de Faunus, son père fatidique ; il gagne les bois où la haute Albunea résonne sous les saints ombrages, source ténébreuse à la méphitique haleine. Là, quand la prêtresse, étendue sur la toison des brebis immolées, s'est endormie dans le silence de la nuit, elle voitvoltiger mille simulacres changeants; elle entend des voix inconnues ; elle jouit du commerce des dieux, et interroge l'Achéron dans les profondeurs de l'Averne. Là s'en vient le vieux roi, demandant conseil, là, il égorge selon le rite cent laineuses brebis et, sur leur dépouille floconneuse, il se couche, il attend, et soudain une voix sort de l'épaisseur des forêts. . ))

Quel aimant se cachait dans ces peaux sanguinolentes ? Les Latins ne le savaient pas. Mais ils n'en étaient pas moins convaincus qu'une puissance prophétique y résidait.

L'impression produite sur tous les esprits incultes par le vol, le chant et les mœurs des oiseaux a laissé ici des traces plus profondes que partout ailleurs, au point de donner lieu plus tard à la plus étrange des institutions politico-religieuses. Emerveillés par la hardiesse, la force et la voracité des aigles et des vautours, les laboureurs et les pâtres du Latium ont accordé une attention particulière et attribué un mystérieux pouvoir aux oiseaux qui annoncent le retour des saisons et les variations de la température ; les devins habiles en tiraient aisément, non sans profits, des pronostics sur l'avenir des récoltes, la santé des troupeaux, et par suite sur le moment favorable aux expéditions de pillage et de guerre.

(( Je méprise, disait Ennius, les augures du pays des Marses, aussi bien que les aruspices de village et les astrologues de carrefour, les pronostiqueurs d'isis et les interprètes des songes... Ils promettent des trésors et demandent une obole. ))

De coïncidences bien ou mal observées, réelles ou imaginaires, est né l'art augurai, l'art des auspices et tout son cortège de sottises officielles. Nous ne nous doutons guère quand nous entreprenons quelque tâche sous d'heureux ou inquiétants auspices, quand nous regardons quelque incident comme de bon ou mauvais augure, que nous sousentendons certaines croyances ou pratiques qui ont eu cours officiel pendant deux mille ans et plus. Les deux mots augure et auspice, veulent dire consultation^ inspection des oiseaux : Avi-gurium, avispicium. En passant, je vous présente le vieux verbe o-ws- e/'e, d'où vient gus-tus, goût, et qui se retrouve en germanique sous la forme kiusan, choisir. Gusere est devenu gurere, d'où le nomina-

tif guriiim, peut-être essai, épreuve, dégustation.

Parmi les volatiles dont la fortune a passé le mérite, citons le poulet, qui décide du sort des armées rien qu'en refusant le grain mondé qu'on lui prodigue. Le modeste pivert occupe aussi un rang à part. L'anthropomorphisme en a fait un roi légendaire, Picus (Picus eqiiinn domitor), changé en oiseau par les maléfices de Ci? ce, Picumnus qui fait pendant à un autre guerrier, Pilumnus (orné du ptltim, pour pinslum^ de pinsere^ frapper, piquer). Il ne se doutait guère, en piquant l'écorce . des arbres pour y chercher quelque vermine, que le bruit régulier de ses coups de bec serait interprété comme un avertissement donné dans la profondeur des bois.

C'est que toute rumeur, tout mouvement des feuillages ou de leurs hôtes éveillait l'inquiétude du passant. Le silence de la futaie sombre, nemus (le temple des Gaulois : netnet), le jour tremblant des clairières, liicns^ la grâce ou la majesté du hêtre, du chêne, de l'yeuse, du peuplier, frappaient tour à tour d'un égal étonnement l'esprit faible du pâtre et du guerrier en marche ou en embuscade, et qui, dans ces arbres croyaient voir leurs propres ancêtres :

Gens que virum truncis et duro robore nata.

Tel fourré ténébreux était plein de terreur sacrée ; tel bouquet de hêtres, fagutal, tel grand, arbre isolé, semblait un protecteur. Des aliments, des lambeaux d'étoffes, des peaux de bêtes tuées à la chasse, des trophées, des ex voto de toute sorte cloués aux troncs, suspendus aux branches, attestaient la reconnaissance de ces peuples enfants. A ces coutumes, si universelles, se rattache l'usage curieux de planter un clou en cérémonie dans la paroi d'un temple. On citerait bien des exemples

chez les primitifs de ce singulier hommage rendu aux dieux. A Rome, c'était un recours si important, si solennel, qu'un dictateur était nommé pour planter le clou sacré.

Tout dans la nature, avant de reprendre ses proportions et son rang dans la série des choses, a passé par la divinité : ainsi des eaux, des fontaines, fleuves, lacs, mers, ainsi de l'eau considérée en ellemême comme une source de force et de pureté ; ainsi de la montagne d'où jaillit le soleil (Sor-acté) ou le feu [Volcamis], du rocher sourcilleux aux grottes profondes, de la pierre tombée du ciel, carreau de foudre (Jupiter Lapis), ainsi de la borne arrosée de vin, de sang, d'huile, Terminus^ le dieu Terme, qui veille sur le champ et qui garantit le domaine sacré de la tribu ou du laboureur ; ainsi de la muraille qui enclôt la cité et ne peut être fondée qu'en un terrain consacré par des victimes et des offrandes ; ainsi du jambage et du seuil de la porte, de la dalle du foyer; ainsi de la prairie et du sillon.

Il est presque impossible, même chez les peuples les plus frustes, à plus forte raison chez des Indo-Européens, d'établir une démarcation entre le culte direct rendu aux objets, et l'adoration des puissances incluses dans les choses, puis émanées des choses. Dans la vieille Italie comme en toute autre contrée, l'illusion anthropique avait donc évoqué, nous l'avons fait entendre, d'innombrables génies, inhérents d'abord, puis attachés, puis préposés aux objets et aux phénomènes, aux accidents de la nature et aux événements de la vie humaine. Ils formaient des troupes, des essaims assez librement répandus entre ciel et terre, mais vaquant chacun à sa tâche préférée, qui dans la forêt, qui dans la prairie, qui dans les campagnes, pour surveiller les semailles et les moissons ; d'autres au bord des fontaines ombreuses, autour des lacs et des fleuves ; ou bien au foyer, dans l'âtre ; ou en-

core parmi les sépultures, au fond des antres ou des fosses qui conduisent aux demeures souterraines. Ceux-ci présidaient à l'union des sexes, à l'accouchement, à la naissance, ceux-là aux cérémonies funèbres, à la guerre, aux arts de la paix, aux plus humbles métiers. Les uns protégeaient les cités, les autres les familles, les individus ; les uns apportaient la santé, d'autres les maladies. Ces groupes indéterminés et, pour ainsi dire, anonymes, reconnaissaient pour chefs soit des divinités locales déjà pourvues d'une personne et d'une légende rudimentaire, soit quelque soldat sorti du rang, le premier entre ses pairs, qui s'était approprié le nom commun à son escouade et résumait en lui les attributs de tous. ^-^

Les forestiers, Sylvains et Faunes (les Favorables), faisaient cortège à leur confrère Faunus, \ vieux héros du Latium, père de Latinus, et à leur mère Fauna Luperca. Les pastoraux se pressaientJ autour des deux Paies, mâle et femelle. Les printaniers autour de Mars, Maïa et Flora. Les agricoles obéissaient, les semeurs à Semo Sanciis\t Sabin, ^à-Saturnus, à Consus ou Consivius, les moissonneurs et vendangeurs à Tellumo et Tellus, à Ops, à Cérès, à Herculus, gardien de l'enclos, à Vertumnus, à Pomona, à Liber, dieu de la libation. Dans le monde féminin des bois et des eaux, les Virœ ou FzVes, Viriles, Ly?nphce ou Nymphce, Casnieiice, Furiœ avaient pour coryphées Cerca, Egeria, Feronia, Ferentina ou Héreniatis, Juturna, Ilia ou Venilia, proche parente de Venus.

Les préoccupations génésiques, si invétérées en Italie qu'une certaine image est restée jusqu'à nos jours une amulette chère aux femmes les plus honnêtes, donnaient lieu à une foule de pratiques licencieuses. La lubricité féconde était l'un des attributs les plus ordinaires des génies et des nymphes. On retrouve ce caractère chez les menus dieux qui veillent sur tous les incidents des unions chastes

et du mariage consacré : MiUunus TiUuniis qui assure la conception, et Subigus et Dca Prema, Pertunda, Perfica, qui président aux mystères con jugaux.

Lorsque Lucina a délivré la mère et mis l'être au jour, l'enfant est accueilli par Potina qui l'abreuve, Educa qui l'élève, Cuba qui le couche, Ossipago qui affermit ses os, Statanus qui le met sur ses pieds, Farinus, Fabulinus, Locutius, qui lui apprennent à parler ; Iterduca le conduit, Domiduca le ramène à la maison. Mens, Sentia, Volumnus, Voleta, Paventia, Venilia, Volupia, Lubentina, Praestana, Pollentia, etc. exercent son esprit, forment sa volonté, calment ses terreurs, guident ses désirs, favorisent ses premières amours, le livrent, déjà fort et agile, à Peragénor, à Agénoria, à Stimula, qui l'initient à la lutte guerrière, aiguillonnent son énergie, tandis que Murcia, Numéria, Camena, Catius, Consus, tempèrent son exubérance, cultivent et affinent sa raison. Enfin Juventas, sur le seuil de la vie active, le recommande à Nério, la virile, et à la Fortune barbue.

Homme, il rencontre à chaque pas, en chaque lieu ou conjoncture, la divinité appropriée, dieux du repas et de l'habillement, de la cuisine, de l'étable, de la prison ; dieux des passages voûtés, Janaia,--Jana, Arquis. des montées, Ascensus et Clivicola, Limones ; du secret, du regard, Forculus, Limentinus, Lateranus, Carna ou Cardea qui écarte les vampires ; dieux de l'honneur, Honorinus ; du gain, Lucrius, Pecunia, Argentinus; Afferenda, qui apporte la dot ; Arculus qui terme les cassettes. Fessonia attend les gens fatigués avec sa sœur Quics. Pellona chasse les ennemis. Rediculus soutient la retraite. N'oublions pas Salus, la Santé, et Februa, qui, je pense, guérit de la Fièvre, Febris.

La série des dieux agricoles est peut-être la plus complète de toutes. Dans aucune autre n'apparais-

sent avec plus d'évidence la minutie et la pauvreté, le fétichisme verbal des vieux Italiotes. Aux noms mentionnés déjà, il faut ajouter les dieux du coteau, de la colline, de la plaine et du vallon : Jugatinus, Collatina, Rubina, Vallonia ; Seia, la semeuse ; Segetia ou Segesta, la moissonneuse; les protecteurs de l'épi, naissant, laiteux, mûr, de sa tige et de sa gaîne : Proserpina, Lacturcia, Lactans, Matura, Nodotus, V'olutina, Patelena. Hostilina égalise les têtes des épis. Runcina enlève les mauvaises herbes. Messia procède à la coupe, Tutilina à la rentrée en grange, Terensis au battage. 11 y en a bien d'autres, qui souvent font double emploi, Insitor, Subruncinator, Messor, Convector, Conditor, Promitor. Obarator et Occator remuent la glèbe ; Vervactor brise les mottes; Imporcitor herse ; Sarcitor sarcle. Meditrina s'occupe de la vigne; Mellona des ruches; Bubona et Epona des bœufs et des chevaux.

Ainsi se présente à nous, indéfiniment grossie par la cohue des abstractions personnifiées (Bonus Eventus, Annona, Pax, Victoria, Pudicitia, Libertas, Spes, etc.), la loule de ces dieux Indigètes, véritable fonds des religions italiques, consacrés par une liturgie rigoureuse, par des fêtes et cérémonies innombrables inscrites dans le calendrier, et intimement associées à la vie privée, publique et politique des Latins. Nous verrons qu'avant de se dégager du menu fretin qui grouille autour d'eux, les grands personnages de la mythologie s'y sont pour ainsi dire plongés et confondus. Ils se sont fait naturaliser indigètes.

A ce nombre indéfini de menues ou grandes divinités, dont les numina^ iiutiis, clignements d'yeux, causent ou arrêtent tant de prodiges, d'augures, signes souvent équivoques de volontés qu'il s'agit d'interpréter, les Latins prodiguent les prières, les offrandes et les expiations. Sans doute le rituel ne comporte pas encore cet excès de rigueur formalis-

tes,oùsesontingéniéslesclergésdeRomenaissantc, Flamines, Pontifes, Saliens, Luperques, Arvales, Titiens, etc. Il est évident toutefois que les Indigitamenta, Libri pontificn, Commentarii, rédigés au temps de Numa et d'Ancus (VIII' et VI^'), s'autorisaient d'usages et de formules plus antiques, déjà consacrées peut-être par l'écriture et, par cela même, antérieurs à l'influence étrusque. En effet, les Latins, Sabins et Sabelliens possédaient l'alphabet athénien archaïque avant que les Tyrsénes eussent enseigné le leur à l'Italie septentrionale. Au reste, les mots bizarres, les termes obscurs conservés par Caton, par Verrius Flaccus, appartiennent à des âges reculés ; c'est la tradition qui les a imposés aux compilateurs liturgiques.

Nous pouvons, sans anachronisme, donner dés à présent quelque aperçu de l'appareil et du mobilier sacramentel, des pratiques expiatoires et propitiatoires.

La nourriture étant l'unique souci du primitif, rien de mieux agréé ne pouvait être offert aux dieux que des aliments, des viandes, des gâteaux, du laitage, du vin, de l'eau fraîche. Le difficile était de connaître leur goût, sauf en un seul cas : le sang et la chair de l'homme, étaient pour tous, dieux et hommes, un vif attrait ; aussi, nul acte n'était plus pieux que l'immolation de toute la jeunesse d'une tribu, d'un ver sacrum ; mais il est à croire que cette insanité passa vite ; on jugea beaucoup plus sage de jeter dehors le croît importun, cet essaim nouveau que la vieille ruche ne voulait plus nourrir. Les sacrifices humains isolés durèrent plus longtemps ; l'histoire en a recueilli d'assez nombreux exemples. Toutefois, grâce à la substitution, procédé commode, on fit accepter aux dieux des animaux au lieu d'hommes, puis des mannequins et des poupées, puis des figurines d'argile ou de pâte, pourvu qu'on n'oubliât pas de les présenter ritu humano^ selon le rite consacré.

Scienditm in sacris simulata pro veris accipi : iinde^ quunt de animalibus quia difficile inveniuntur est sacrificandiim^ de pane vel cera fiunt et pro veris accipiuntur .

(( Il faut savoir que, dans le culte, les objets simulés sont acceptés pour réels. Quand les animaux requis pour le sacrifice sont difficiles à trouver, on en fait en pain ou en cire, qui tiennent lieu des vrais. ))

Maintenant, comment connaître l'animal préféré de ces gourmets invisibles? Qui demande un taureau, un bouc, une brebis blanche ou noire, un agneau non encore tondu ; qui une vache stérile, une chèvre bien encornée, une truie vierge ou mère, un cochon de lait? Celui-ci voudra, sans doute, une victime qui n'ait pas encore porté le joug (injiigis), celui-là un agneau de deux ans, ou une brebis de haute laine (altilanea). C'est la question que la probation, examen des plus sérieux, avait pour objet de résoudre.

11 importait d'abord que la victime fut appropriée à l'intention et à l'objet du sacrifice, selon qu'il s'agissait d'une consultation divinatoire, dune prière, d'une action de grâce, ou d'une expiation : hostia consiiltatoria, commendatoria^ impetratoria, depulsoria. Il fallait aussi deviner les préférences des dieux. On s'arrêta au procédé fort commode

Ide leur offrir des victimes qui leur fussent ou agréables ou antipathiques, pensant qu'ils se réjouiraient de recevoir les unes et de voir mourir les autres. Ainsi on pouvait sans scrupule immoler à Cérès le porc ennemi des moissons, à Liber, le bouc qui broute les vignes, aux chastes Caménes, la truie immonde. En général, on réservait aux dieux infernaux les victimes noires, les rousses aux dieux ignés et à ceux qui semblent brûler les moissons, tels queVulcain ou Robigo, les blanches aux personnages solaires et célestes. Le plus souvent les dieux et les déesses demandaient des victimes

de leur sexe et de leur caractère, réel ou supposé : Mars, Neptune, des mâles entiers et fiers, taureaux, verrats, béliers ; Jupiter des bêtes sages et soumises, bœufs, porcs et moutons ; Proserpine une génisse bréhaigne, Cérès une vache pleine; Juno Lucina les brebis mères de deux jumeaux, ambignœ oves. Tous aimaient que la victime eût ou deux dents à chaque mâchoire ou une dentition de deux ans, bidens, bidentaL Mais le porc, par dessus tout, déjà si cher au bon Eumée et aux héros de l'Iliade, faisait les délices de ceux qui le mangeaient au nom des dieux ; il était doué, et plus encore la truie grasse et tendre, d'une haute vertu expiatoire. En somme, et malgré tant de formalités, les dieux latins n'étaient pas trop difficiles à satisfaire, ayant toujours le goût même de leurs interprètes et de leurs fidèles. En prenant soin de ne jamais leur présenter de poules à bec et à pattes jaunes, — qu'ils avaient en horreur, — on pouvait, avec un peu de craie, leur faire accepter un bœuf roux pour un blanc, et rajeunir singulièrement la bê.e en lui dorant les cornes.

11 suffisait de savoir correctement frapper la victime, sur la tête, au cou, dans le poitrail, avec la hache [scena ou sacena) ^ Xtclunaclum ou iQculcitulus^ avec le maillet de bois ou de plomb ; découper les chairs sur le billot, moluanm, avec la secespita^ ce bon couteau du prêtre, lame oblongue solidement fixée par des clous d'airain (de l'airain de Chypre !) à un manche d'ivoire, rond, orné d'or et d'argent à la garde.

Ce n'était pas tout cependant. Il fallait encore que le sacrificateur fût parfait cuisinier, qu'il sût apprêter à une sauce avantageuse le morceau, le mets favori du dieu, les partes prœsiciœ ; soit les entrailles, feiidicœ, hiraœ^ ou le péritoine, omeiitum^ les testicules, polimina^ les estomacs des ruminants, œrumnœ^ soit la queue de bœuf saupoudrée de farine, palasea, ou garnie de chair à la base,

offa penita ; soit la cuisse, strebula, ou la poitrine, ruma. Guidés par leur propre goût, les habiles parvinrent à connaître assez bien, à deviner les plats de choix, les farcimina , ragoûts et hachis. On s'aperçut, notamment, que tous avaient un faible . pour les abats (i) exta, intestins grêles farcis (apexabones), boudins de sang de bouc (hïrciœ), de poumon haché (silicerniœ^ longçibi), de saindoux et de tripes [tœdœ^ nœniœ). Dès lors, il ne fallut pas se tromper, mener un taureau à qui voulait un boeuf, servir du bouilli (arvigœ^ hosiiœ)èi qui aimait le rôt! Surtout il importait de n'omettre aucune^ des formalités prescrites : les rubans et bandelettes, infulœ. vittœ, pour le temple et les victimes, le sujfibiilum, sorte d'agrafe chère à Vesta, le voile pour la tête (capital), ou même pour la main droite, ni, en certains cas, le cinctus gabinus (manière de trousser la toge) ; encore moins les herbes saintes, verveine et autres, les arbres heureux seuls admis aux foyers divins, enfin les paroles, les prières, dans l'ordre fixé par le rituel. Fi de l'invocation qui ne débutait point par Janus I (( Ja7ie pater, te hac strue bonas preces precor iiti stes volens propitius inihi liberisqiie meis^ do?no familiœ que meœ... Ejusdem retergo mactevino injerio esto... )) (( Janus pater, avec ce gâteau je t'adresse des prières pures ; veuille être propice à moi et à mes enfants, à ma maison et à ma famille... Aux mêmes fins, sois honoré (glorifié) par le vin répandu !» Il y en avait comme cela pour tous les dieux, toutes les offrandes, toutes les victimes et toutes les circonstances. Chaque oubli, chaque erreur entraînait une nouvelle cérémonie, expiation, piaculum, réglée par le prêtre et, naturellement, très profitable

(i) Exta porriciunto, dts danto. in altaria aramve focurnve eove quo exia dari debebunt. (( Déposez les entrailles, donnezles aux dieux sur l'autel, l'ara, \t focus (autel portatif), enfin à l'endroit où les entrailles devront être offertes. »

au matin exorciste. Et puis, il y avait les amendes et les dispenses.

Pour éviter aux immortels les inconvénients d'une alimentation trop fortifiante, d'adroits fictores ou pâtissiers pétrissaient de mille façons, en gâteaux sacrés, les farines, le miel, le lait et le sel. On connaît les noms' et quelquefois la recette de ces fercta ou liba [adorea liba, Virgile) : africia, arculata, catiimeum, conspolium, cubula^ glomus, gratilla, pastillum^ subiicula, sumincinalia, turunda. etc. Il y avait des tablettes, strues, fabriquées par :des struferctarii ; des salsamina composés de quatre espèces de farines ; des sufflmenta, fève et millet délayés dans du vin nouveau. Le far pium ou mola casta salsa^ si employé dans les sacrifices ou les cérémonies qu'on en a tiré les mots con/arretio (communion nuptiale) et immolare^ donnait lieu aux manipulations les plus méticuleuses. Il n'y entrait que du sel broyé et fondu par les Vestales, qu'une tleur de farine extraite d'épis cueillis, sèches, égrenés, grillés, piles par les mêmes personnes saintes, chargées d'approvisionner les autels. Les dieux ne dédaignaient pas non plus certaines bouillies, fitilLi^ frumen, piiltes refrivœ ; ils buvaient aussi du lait, du vin doux (sacrima), surtout de l'eau du Numicius, de l'eau de source, qu'on jetait sur la lerre pendant que l'officiant mangeait et distribuait les gâteaux.

Les vases sacrés étaient en argile ; tous les textes s'accordent sur ce point; lorsque l'abondance des métaux permit de les faire en bronze, en argent et en or, ils gardèrent les formes de la poterie antique, telle que Cicéron put la voir encore dans les temples de Vesta. « Ces pots, disait- il, lui en avaient plus appris sur les rites des ancêtres que les dissertations des Stoïciens. )) A des formes anciennes demeuraient attachés d'anciens noms, calpar, arferïa, cuturnium^ athanuvium, simpuliim ou simpuvium (d'un usage si général que les dévo-

tes s'appelaient simpulatrices)\ paiera (l'insigne des Epulons) ; guttus, qui versait le vin goutte à goutte \ futile, amphore sans pied, toujours portée par les Vesiales ; malluvium^ pollubruin^ aiguières et bassins à laver les mains ; capis, capula, capedo, capeduncula, lepesta, vaisselles sabines ; favissœ, grands bénitiers placés à l'entrée des temples, pleins d'une eau dont les dieux reconnaissaient déjà la vertu.

S'agissait-il de laver quelque faute individuelle, ou d'attirer sur une maison, une ville, un champ, sur les moissons et les vendanges la faveur des patrons célestes et terrestres (medioxiimi) ou souterrains? des Indigètes ou des Novenstdes (sabins)? une aspersion correcte, histratio, le plus souvent ambulatoire, ambiirbium, amhavvalia, produisait les résultats les plus salutaires, surtout, cela va sans dire, quand elle était dûment accompagnée de sacrifices, d'offrandes et d'invocations convenables, indéfiniment récitées et répétées sans qu'une syllabe en fût omise.

Tout ce (( mécanisme liturgique », dit Bouché- Leclerc, inventé pour porter aux dieux et traduire dans la languequ'ils avaient choisie les hommages des individus, ou de la tribu, de la nation « avait pour centre et pour moteur l'utilité pratique.. . Une partie des actes religieux avait pour but d'obtenir 1 leur protection )) ; tous les autres, de détourner ou prévenir leur colère.

(( La théologie donnait à ces derniers le nom d'expiations », quand ils étaient destinés à réparer les effets de fautes privées ou publiques, réelles ou supposées ; et le nombre de ces péchés, prévus et catalogués dans les Commentaires des Pontifes était aussi considérable que la nature en était puérile ; ils consistaient presque toujours dans l'omission de quelque formalité liturgique: (( Sciendiim... si quid m ceremoniis non fiterit observatum , piaculiim admitti. )) (( Si quelque point dans les cérémonies,

/ n'a pas été observé, Texpiation est nécessaire » . O n / en était quitte pour recommencer les processions, I les jeux et les sacrifices viciés par la négligence ' des officiants ou des fidèles, ou bien pour offrir aux dieux irrités des hécatombes, libations et lustra- I lions nouvelles. Mais il y avait aussi des fautes ' jugées inexpiables, et qui entraînaient l'excommunica lion : impius neaudeto placare donis iram deoriim . Les dieux manifestaient leur mécontentement par des signes qu'il fallait interpréter, par des maladies, des catastrophes et des prodiges, incendies, ouragans, éruptions volcaniques, apparitions de fantômes ou de comètes. Tantôt une vache ou une statue avait parlé. Il était né un veau à cinq pattes ou à deux têtes. Mars avait brandi sa lance. Un enfant avait crié victoire dans le sein de sa mère. Xln essaim d'abeilles s'était posé dans un camp ou sur un laurier sacré. " ^^

Laurus erat tecti inedio in penetralibvs altis.,. Hujus apes summutn densce {mirabile dùtu !) Obsedere apicevi, et pedibus par niuiua nexis Examen snbitum ramofrondente pependit.

Continua Vates : externum cernimus, inquil, Advenlare virum el sinnma doniinari er arce !

(( Un laurier s'élevait au centre de la haute demeure... Soudain, ô prodige, s'abattit sur cet arbre saint un tourbillon d'abeilles, et l'on vit l'essaim aux pattes entrelacées pendre à l'un des verts rameaux. Aussitôt le devin : Je vois, dit-il, arriver de bien loin un héros étranger, je le vois dominer sur cette citadelle. » (Enéide, liv. VII).

Des loups étaient entrés dans la ville ; des oiseaux avaient fait leur nid dans la barbe de Jupiter. Des rats avaient rongé des lingots d'or ou de fer. ..

(Votre fer, il n'est plus. J'ai regret de vous dire Q'un rat l'a mangé tout entier! ..)

Il tonnait dans un ciel serein. Une pierre était tombée du ciel. Des armées avaient paru dans l'air. Des flammes avaient jailli du sol. Un gouffre s'était ouvert dans un champ, sur une place publique.

Chaque fait de ce genre, et bien d'autres, donnaient lieu à une instruction sérieuse. On entendait les témoins dignes de foi. On décidait si le prodige concernait la nation ou l'étranger, s'il était privé ou t>ublîc, prodigiinn publicum. C'était ce qu'on appelait suscipere, prociirare prodigiiim, (( prendre en considération le prodige et en procurer l'expiation )). Quand les prêtres, les augures (plus tard les haruspices et autres devins) en avaient expliqué le sens, les mesures étaient prises pour en conjurer les effets probables, ou en effacer les conséquences. Un décret faisait connaître la requête, la volonté (postilionem) des dieux, et ordonnait les cérémonies nécessaires, et l'ordre des prêtres était sanctionné par \ts paires, les anciens. Plus tard un sénatus-consulte donna force de loi au décret des pontifes ; mais nul doute que ces formalités ne consacrassent de vieilles traditions latines etsabines. Quelques procurations, qui nous ont été conservées, rappellent des époques tout à fait primitives,

Toutes les fois qu'on avait entendu parler un bœuf, il était d'usage que le Sénat tint une séance en plein air, — sans doute dans la prairie même où les vaches pouvaient l'entendre ! Les pluies de pierres, si fréquentes en ce temps-là, devaient être procurées par neuf jours àt fériés (processions et danses) solennelles, par ces nimdines [Novemdies] qui devinrent plus tard des foires etm^archés. Les sécheresses, très naïvement, étaient traitées par YAquelicium^ cérémonie où l'on faisait jaillir de l'eau. Quand il naissait un hermaphrodite (à Frosinone), ou que Jupiter laissait la foudre tomber sur Junon, il était recommandé de faire chanter

trois fois neuf jeunes vierges, sans omettre les victimes majeures, et autres accessoires. On n'avait pas plus tôt senti ou appris un tremblement de terre que des fériés convenables étaient immédiatement ordonnées ; mais, par prudence, ignorant quel dieu ou quelle déesse faisaient trembler la terre, les prêtres se servaient de ia formule : Si deus. sidea^ si deo, si deœ, qui ne pouvait choquer aucune des puissances mystérieuses conviées aux sacrifice. Voici le texte de Varron : Ubi terram movisse senserant, nunciatitm ve erat,Jeiias ejits rei causa edicto imperabant^ sed dei nomen, ita uti solet, eut servari ferias oporteret, statuer e et edicere quiescebant, ne, aliumpro alio nominando , falsar eligione populum adligarent.. . Hostiam — si deo si deœ — immolabant.. .\ quoniam et qiia vi lit per quein deorum dearum ve terra tremeret, incertum est.

Les prescriptions rituelles se sont évidemment compliquées. La richesse et l'orgueil du peuple romain, la rivalité intéressée des collèges de prêtres, ont beaucoup ajouté aux pompes rustiques de Laurente, de Lavinium, et même de la Rome primitive. Mais rien n'a dénaturé le vieux fonds du culte italiote.

Nous avons reconnu, dans les croyances les plus intimes et dans les populations de l'antique Latium, une naïveté sérieuse, une étroitesse d'esprit, qui contrastent avec l'éclat joyeux des Achéens homériques et des belles figures olympiennes. Ce n'est pas que les grandes divinités manquent à ces obscurs porchers de Laurentum, à ces farouches laboureurs Eques, tenant d'une main la houe, de l'autre Je javelot, et nous serons fort embarrassés d'établir entre ces dieux une hiérarchie ; toutes les tribus latines célèbrent en commun les fêtes de Jupiter Latiaris, qui siège sur le mont Albain ; les Sabins honorent Mars et Sancus, et Quirinus ; les Prénestins (Herniques) Caeculus ; les Volsques Jupiter Anxur et la Fortune ; autour de Saturnia,

c'est Saturne, c'est Janus qui tiennent le premire rang, Diane à Aricie. Mais ce sont, en somme, les petits dieux, les dieux de l'animisme qui touchent de plus prés au cœur des Latins, et qui sont l'objet d'un culte si minutieux, si perpétuel, qu'on se demande où ces peuples prenaient le temps d'aiguillonner leurs bœufs, de paître leurs porcs et leurs moutons, de forger leurs piliuns^ leurs piques et leurs boucliers, de piller et de chasser leurs voisins, hommes et fauves, enfin d'exercer leurs diverses fonctions laïques ou sacerdotales. On s'explique comment, durant tant de siècles, parmi tantde dévotions parfois barbares, souvent égayées par des sacrifices appétissants, leur existence a coulé si obscure, si inutile et si digne d'oubli.

Les pratiques funéraires : impureté du cadavre, de la maison où il réside et des personnes qui le touchent ; aspersions et sacrifices expiatoires. — Inhumation : sacrifice et banquet funéraire ; Sao ijîcihin novemdiale, Feriœ denicales, Parentatio. — Incinération : os exceptîim, os resecUmi. — Le monde d'en bas : inftri\ enclos d'Orcus ; Dispater, roi des trésoi's et des ombres. — La devctio, rites et formule. — Le mundvs et le lapis manalis. — Les Lémures, les Larves, les fantômes nocturnes. — Les Mânes : Kerus Manus, Mana Génita, Summanus. Mater Matuta. — Commémoration des morts : les Feralia, les Caristia. — Les Lares [Lases], de la famille, de la rue, du carrefour, familial cs^ viales, compitales. — Les Génies, le dieu Genius. — Les Pénates, fidèles gardiens des provisions [penu] et du foyer, domestique ou national. — La relisjion domestique, culte des ancêtres et du foyer, dont les i ites secrets se transmettent de mâle en mâle, préside au mariage patricien {Conmibltim) ; traditio, deductio, confarreatio . — Vesta, déesse du foyer privé ou public, intimement liée aux Mânes, aux Lares et aux Pénates, est inséparable de l'autel et du sacrifice. — Le rôle du vitmdus et du feu sacré dans la fondation des villes, notamment de Rome. — L'atrium et le pemis de Vesta ; simplicité et pureté de son culte. — Les Vestales, honneurs qui leursont rendus. Châtiments qu'elles encourent.

Le problème de la mort est le premier qui se soit posé devant Thomme, au sortir de l'inconscience animale ; on peut même dire qu'il a été résolu avant d'être posé. Herbert Spencer, E.-B. Tylor, Fustel de Coulanges, nombre desavants après eux, ont expliqué comment l'ombre mouvante des ob-

jets, l'image réfléchie par les eaux, les fantômes évoqués dans le rêve et l'hallucination suggérèrent la conception d'un double^ d'un corps subtil, plus ou moins séparable du corps mortel, d'un simulacre inaccessible à la maladie et à la mort. De ce dédoublement sont issues toutes les croyances et les pratiques funéraires. Mais, bien qu'il éludât, qu'il écartât les terreurs de la séparation définitive, cet expédient idéal ne pouvait supprimer l'impression vraie causée par l'évidente extinction de la sensibilité, de la parole et du mouvement. Si bien que, partout, le culte universel des morts fut, et est resté, un compromis entre deux convictions presque égales : la certitude de l'événement lamentable jet sans remède ; et la foi craintive à la vie d'outreitombe. C'est ce conflit et ce mélange de deux sentiments contraires que le Folk-lore retrouve dans les traditions et les usages qui intéressent au plus haut point le philosophe, l'ethnographe et l'historien : car, dans le livre des religions, le chapitre de la mort, à quelques variantes près, ne diffère que par la langue où il est écrit ; en tout pays, chez tous les peuples, l'organisme de la famille, de la tribu, de la cité est intimement lié aux croyances et aux pratiques funéraires. Mais bien que foncièrement identiques chez toutes les nations qui ont reçu, à un degré quelconque, la culture indo-européenne, ces croyances, ces pratiques ont pris dans l'antique Italie, dans la vie privée et publique des Latins, un développement, une importance dont la Chine seule nous offrirait l'image et le pendant.

L'ordonnance des funérailles latines reproduit la marche même de l'esprit. On y sent tour à tour l'effroi, le dégotàt, le respect, le chagrin et l'espérance.

Durant sept jours le mort reste dans sa maison, où, d'après Servius, on le laissait se dissoudre jadis. Cjest la collocatio (àt locus, lieu ; leiTâHavre demeure sur place). Pendant cette période, nul ne

peut toucher le corps sans contracter une souillure ; les parents, la. maison sont réputés impurs, domus fiinesta. De là toute une série de purifications expiatoires : la salle est balayée avec un balai sacré ; devant la porte est fiché ou suspendu un rameau de cyprès ou de sapin, ancêtre de notre goupillon ; une truie, qui trouvera bientôt son emploi, est immolée en l'honneur du mort, c'est la porca prœsentanea (un terme assez vague ; la truie offerte en présence du défunt, ou bien préliminaire, préparatoire) ; car le moment est venu du convoi, des obsèques, exsequiœ (de seqiii, suivre, ex, hors de la maison). Le cortège, qui devint si somptueux, défilant sur les places avec ses pleureuses, ses musiciens et ses mimes, se rendait au lieu de la sépulture, ordinairement très près de la maison, dans l'enclos même, pour que le mort se sentît encore chez lui, pour que le fils pût, chaque jour, rencontrer ses ancêtres.

Le mot qui signifie enterrement, humatio (de humus, terre, sanscrit bhumi), a survécu à l'usage, très postérieur, du bûcher. (Noterai-je que notre mot inhumé signifie le contraire du latin inhumatus, qui veut dire privé de sépulture. In est tantôt négatif, tantôt locatif ; c'est dans ce sens que le français l'a employé).

La fosse était arrosée de vin ; des fruits, des fleurs étaient déposés sur le cercueil, ainsi que deux béliers immolés ; il est certain que des créatures humaines, plus tard représentées symboliquement, accompagnaient l'hôte des séjours inférieurs. Une pelletée de terre, la première, celle qui nous remue encore le cœur, était jetée solennellement ; puis sur la tombe comblée, parmi des arbustes fraîchement plantés, un banquet [silicernium) était offert aux assistants et au mort présent, bien que couché sous la dalle funéraire. L'idée d'impureté s'évanouissait dans une fumigation de baies de laurier. Le neuvième et le dixième jour

après les funérailles, une nouvelle cérémonie, sacrificium novemdiale^ un nouveau banquet, accompagné de jeux funèbres, feriœ denicales^ fixaient définitivement la situation du mort, jusque-là fort indécise, et consacraient son retour et son installation favorables dans sa famille, sa maison, au foyer domestique, où les anniversaires, annuels ou mensuels, ramenaient d'autres commémorations, comprises sous le nom de parentatio.

L'inhumation demeura seule admise en principe ; seule, correctement accomplie, elle purifiait le mort et les parents qui l'avaient touché, donnait aux Mânes accès dans les royaumes souterrains et levait l'interdit qui frappait la famille/z^nes/e.

Lorsque l'incinération l'eut emporté, sous les Tarquins peut-être, le Rituel pontifical usa de subterfuge pour sauvegarder au moins un simulacre de la coutume ancienne. D'abord une motte de terre, jetée sur les cendres éteintes, figura l'inhumation ; ou bien quelque débris épargné par la flamme, os exceptum, fut enterré; puis on prit l'habitude singulière de couper sur le cadavre un doigt, os resectum, et de faire à cette partie réservée, les honneurs de véritables funérailles, — ces feriœ denicales, qui assuraient au tombeau l'inviolabilité. — Par un privilège, qui compliqua beaucoup, plus tard, les questions de propriété, les sépultures étaient retranchées à jamais du monde profane, et exceptées de tous contrats de vente. — Au reste, lentement, les mœurs modifièrent ces proscriptions traditionnelles ; les cénotaphes, les fosses communes — puticuli^ culinœ — les tombeaux de famille, \QSColumbaria^ enfin les cimetières, obtinrent tour à tour les honneurs, le caractère sacré, mais nullement le prestige de crainte respectueuse, attachés dans le principe aux sépultures antiques. \ La sépulture était refusée aux hommes frappés \de la foudre (haïs des dieux), aux suppliciés, indignes de frayer avec les mânes (les bons), et aux

suicidés, parce qu'ils avaient répudié les lois de la nature.

Tout en nous bornant aux traits généraux, nous n'avons pu éviter tout mélange de coutumes plus récentes, étrusques notamment ; et il n'est pas, d'ailleurs, certain que des usages attribués aux Etrusques n'aient pas été par eux empruntés à de plus anciens occupants, Vénétes et Ombro Latins.

Quoi qu'il en soit, il semble bien ressortir de ces prescriptions méticuleuses qu'avant l'inhumation réelle ou simulée, la véritable situation du défunt restait quelque temps fort douteuse ou plutôt complexe ; les survivants étant à la fois persuadés qu'il était mort, que son double était, à vrai dire, vivant, mais descendu en des lieux inconnus et fermés ; et, plus fermement encore, que ce double, ce fantôme, voltigeait çà et là, rentrait la nuit dans son ancienne demeure, avec des intentions ambiguës, inquiétantes. C'est que les pays d'en bas, inferi^ peut-être hondiim (pour fundiim)^ ne plaisaient guère aux anciens Latins ; ils s'en faisaient une idée aussi effrayante que vague. C'était un enclos souterrain peuplé de divinités nombreuses et presque sans nom, et surtout de spectres, de puissances actives, Kéri, Kéres, émanées des morts, enclos de Uragus ou Orcus (nom diversement expliqué), du démon nocturne aux ailes noires qui va frapper aux portes désignées, guerrier armé qui, lâchement, par derrière, porte au mourant le dernier coup. Au-dessous d'Orcus, dans les profondeurs, résidait Dis-pater [dives), — Caton nous a conserva la forme bizarre : Divesiinapitei\ — le dieu des abîmes et des trésors, et naturellement en rapports intimes avec la Terre-mère, avec les semences, les germes (Proserpina), ce qui atténuait le caractère morose de sa majesté sévère. Mais' nous n'avons à le mentionner ici que comme le père de tous les esprits favorables ou malveillants, Dea muta ou Tacita, Libitina, Furiae ou Furinae,

6Ô l'italie antique

Laîa, et autres, dont les noms viendront à leur tour, enfin comme roi des Mânes. j Le côté terrible du monde d'en-bas éclate dans / l'antique usage de la devolio, sorte de formule par laquelle les ennemis étaient voués aux dieux infer- ; naux, soit qu'un couple étranger, barbare, appar- I tenant à la nation condamnée, fût enterré vivant \ sur la place publique, soit qu'une troupe entière I s'offrît elle même à Dis-pater en échange de l'arl mée adverse, soit enfin qu'un héros comme Curtius \ se sacrifiât, se jetât dans un gouffre pour exciter les Mânes à la vengeance, ou qu'un général, voyant la victoire hésiter, se précipitât, pour le sa- ' lut de tous, au plus épais des bataillons. Les plus ' célèbres de ces dévouements furent accomplis par les Décius, pendant les guerres latines et samnites. Le consul avait été averti par une apparition nocturne; au moment critique, il fait venir le pontife, et la main au menton, la tête voilée, les pieds sur une épée qui ne devra jamais tomber aux mains des ennemis, il prononce la fatale formule :

(( Jane, Jupiter^ Marspatei., Quiiine, Bellona., Lares, divi Novensiles, dii Indigetes, divi quoriini est poteslas noslrorum hosiiumque, dii que Mânes, vos precor venevor veniam peio feroque lUi populo romano Quiritium vim victoriam que prosperetis, hostes que populi romani Quiritium terrore for:nidine morte que affîciatis. Siciit verbis nuncupavi, ita pro re publica Quiritium exercitu legionibus auxiliis populi romani Quiritium, legiones auxilia que hostium mecum diis Manibus Tellurique devoveo. )) (Tite- Live.)

(( Janus, Jupiter, Marspater, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles, dieux Indigètes, divinités dont la puissance s'étend sur les nôtres et sur les ennemis, et vous, dieux Mânes, je vous prie et vénère, je demande et implore cette grâce que vous accordiez au peuple romain des Quirites force et victoire, et que vous frappiez de terreur, d'épou-

vante et de mort les ennemis du peuple romain des Quirites. Conformément aux paroles que je prononce, ainsi pour la chose publique des Quirites, pour l'armée, les légions, les auxiliaires du peuple romain des Quirites, je voue avec moi aux dieux Mânes et à Tellus, les légions et auxiliaires des ennemis. ))

Aussitôt il monte à cheval, s'élance en avant et meurt. Dès qu il est tombé, la terreur s'empare des ennemis et la bataille est gagnée. Si le général dévoué échappait, par grand hasaid, même vainqueurTll ne pouvait plus, même après l'expiation con\eiiable, prendre part au culte des dieux. Aucun sacrifice offert par ce personnage équivoque, épargné ou dédaigné par les dieux, ne devait êfre considéré comme pur. Toutefois il lui était permis d'offrir à tel dieu qu'il lui plairait, par exemple à Vulcain, ses armes et une victime. Tite- Live parle aussi d'une image haute de sept pieds qui, dans une place désormais sacrée, devait être ensevelie et arrosée du sang des victimes. En effet, le dévoué ayant survécu, il était juste que les enfers reçussent quelque compensation.

Unecérémonie d'uncaractère antiqueétaitspécialement consacrée aux hôtes des régions infernales; c'était, à coup sûr, un ancien mode de sépulture. Une fosse était creusée en forme de ciel renversé ; on l'appelait mundus, mot qu'on a rapproché de la divinité étrusque Manlus^ et qui fait songer au mimd germanique, la bouche. C'était bien en effet la bouche des enfers. Au fond du trou, une dalle, la porte de mort, figurait l'entrée du pays des ombres. Sur cette pierre étaient répandus le sang et les libations expiatoires : de là peut-être le sens de pur qui s'est attaché au mot mundus, et aussi celui de monde, monde des vivants, séparé de l'Orcus par la pierre du sépulcre. Trois fois par an, la terre / ramenée sur le mundus était fouillée, au temps des semailles et de la moisson, et la pierre, lapis ma- ,

nalis, soulevée comme pour aérer l'abîme et donner la volée aux esprits.

Les avertissements donnés par des revenants, n'ont jamais été rares, mais ils se multiplient à mesure que nous remontons vers le passé ; les Latins les ont toujours redoutés.

Des lieux souterrains où régnent Dis et Orcus, sortaient quelquefois, à moins que faute d'expiations suffisantes ils n'y fussent jamais entrés, des fantômes lugubres. Lémures, Larvae, qui hantaient au milieu de la nuit leur ancienne demeure terrestre. (Tétaient des spectres d'apparence effroyable, ombres maigres et efflanquées, squelettes qui torturaient les morts et frappaient les vivants de folie, mania ; on leur donnait pour mère, par une fausse étymologie grecque, la déesse inoffensive des Mânes. Ovide nous raconte comment, de son temps encore, on conjurait ces hôtes incommodes qui choisissaient pour leurs visites le doux mois de mai, parce que, dit le poëte, on portait alors des offrandes à la cendre des morts, et le petit-fîls faisait des expiations sur la tombe de son aïeul... »

(( Vers le milieu de la nuit, quand le silence amène le sommeil, étouffant les cris des chiens et les voix des oiseaux, le timide observateur des vieux rites s'éveille en sursaut. Les deux pieds nus, il rapproche les doigts et le pouce, écartant d'un claquement léger l'ombre qu'il pourrait rencontrer par mégarde. Par trois fois, il purifie ses mains dans une eau de source. Puis il se retourne et prend dans sa bouche des fèves noires qu'il crache en arrière, disant : Je jette ces fèves, et par elles je rachète moi et les miens. Il répète neuf fois ces paroles sans regarder en arrière. On pense que l'ombre ramasse les fèves et suit l'homme sans être vue. Il plonge encore ses mains dans l'eau, frappe un vase d'airain et prie l'ombre de quitter la maison. Il dit neuf fois : « Mânes pater-

nels, sortez ! et se retourne alors, assuré d'avoir accompli purement les rites prescrits. »

Ainsi les superstitions nous conservent souvent les plus antiques soucis et les actes les plus naïfs de l'enfance humaine. Mais laissons les Lémures et les Larves ; nous les retrouverions au besoin dans nos campagnes.

Les Mânes, inferi, silentes, les infernaux, les silencieux, dont le nom est inscrit sur tous les tombeaux, Divîs Manibus^ ce sont les morts purifiés par les cérémonies rituelles, et, d'ordinaire, des esprits sereins et bienveillants. Kérus Mcinus^ tel est leur nom le plus antique, le Génie propice. On reconnaît dans Kérus la racine Kr ou Kar, faire, créer, qui a donné aux Grecs les Kères et peut-être Kronos, aux Italiotes Kerus, Kérés, Kerka (Circé), le dieu sabin Carajius, et le verbe creare. On trouve, sur un vase de Vulci, l'inscription Kerri foliolnm, coupe dédiée au Génie. Le mot cerimo 7iia, cérémonie, est dérivé de Ker, ou plutôt Kertmo (comparez Tellu-mo, dieu de la terre, et Lucumo, titre des chefs toscans, d'où Lucumonia, — Properce dit ordinairement Liic-mo^ et une fois Liico-mediiis). Quant à Manus, à Mana Genita ou Mania — la bonne mère, la mère des Mânes — est-il possible de remonter à un sens plus primitif que « bienveillant et doux ? )) Il existe un dieu fort ancien, Summanus, encore adoré à Rome et associé à Jupiter, qui préside aux éclairs nocturnes et aux lueurs du matin, mane, dont le fréquentatif matuta, a été divinisé sous le nom de Mater Matula^ l'aurore.

Que Sub-maiiiis soit proche parent de Manus, on n'en peut guère douter, même si on l'explique, comme certains mythologues, par Summus Manus ou Maniiun^ le plus élevé, le roi des Mânes. Il y^ aurait donc dans manus, dans mânes, quelque chose de lumineux, rapide sillage de l'éclair nocturne, aube crépusculaire émanée de la nuit du

-yO L ITALIE ANTIQUE

tombeau, comme l'eau qui coule, îna?iat, du sein de la terre, lueur d'heureux présage qui manque à l'être qualifié àHmmanis^ de monstrueux, de cruel : monstrum immane cui liunen ademptum, (( monstre odieux auquel est ravi l'éclat du regard )).

Pour peu que l'on songe aux infinis détours de l'association des idées, aux sens divergents que chaque langue a su obtenir d'une même racine, d'une même syllabe pourvue de quantités et de suffixes divers, vous ne vous étonnerez pas de voir rattacher des idées de lumière et de bonté à ces fantômes du sépulcre, jadis honorés de victimes humaines qu'on a représentées plus tard par des poupées, m.iniae, manïolae, oscilla, même par des têtes d'oignons et de pavots, suspendues aux maisons et aux tombes comme les têtes humaines aux portes des villes ; — les Tarquins sacrifiaient encore des enfants aux Mânes. Chaque groupe de mots lessemble à un labyrinthe. Le fil en est embrouillé ou rompu, mais on ressaisit parfois des fragments utiles qui vous ramènent au point de départ.

J'interroge encore manus, ce mot mystérieux, et je suis frappé d'une ressemblance qui aurait dû m'éclairertout d'abord. N'est-ce pas la copie exacte du sanscrit manas, du grec menos, deux fils immédiats de la vieille racine inan^ « penser », ellemême issue de ma, (( mesurer » et (( créer )) [matar, 7nater), ni an, qui a donné: ssc. manu, manushya, germ. manmi, mannisk, man, l'homme, lat. mentis, mens, l'intelligence! sans compter une foule de noms et de verbes qui ont le sens de souvenir, d'avertir, d'éclairer : car y a -t-il avertissement plus direct pour le Latin superstitieux que l'éclair, pour le Latin pâtre et laboureur matinal et matois [matutus), que l'aube qui l'appelle aux travaux journaliers, l'aube si douce, si bienveillante, qui le déaélivre des terreurs nocturnes? Moneta, épithète de Junon, qui est la lumière du ciel (Lucina), Junon qui avertit qui se souvient ; Menerva, beau-

LE CULTE DES ANCÊTRES ET DU FOYER J l

coup moins étrusque sans cloute qu'Italique (malgré l'abrévation sauvage Mnrfa), et qui a fourni le YiQuwQTht promenervare^ avertir ; Menerva capta, de caput, épithète obscure qui justifie peut-être l'assimilaiion postérieure de Minerve à Athèné, la brillante lumière de la pensée jaillie de la tête de Zeus. Ne vous croyez pas perdus dans ce dédale, où s'ouvrent à chaque pas des percées nouvelles embranchées sur d'autres réseaux de passages hasardeux. Nous ne nous sommes égarés qu'en apparence et nous allons en sortir plus instruits, je pense, de l'origine et du rôle des Mânes, forme alourdie, épaissie, de Manus. Manus est donc l'esprit de l'homme enseveli, qui a gardé une lueur de vie dans la tombe et qui remonte avec l'aube, ressuscité et divinisé, à la lumière du jour. En tant que Mâne, il reste un dieu silencieux et triste de la nuit, errant dans les dessous du monde, dans les demeures d'Orcus. Nous le verrons, sous d'autres noms, participer gaîment aux réjouissances de la famille et de la cité.

Ce double caractère est nettement marqué dans les deux principales fêtes consacrées aux morts. Les premières, les Feralia^ se passaient à l'extérieur. Les sanctuaires de tous les dieux étaient fermés ; toute cérémonie suspendue ; on ne pouvait sacrifier que sur les tombes, et il n'y avait d'autres dieux que les morts cachés sous la terre. On apaisait les Mânes par toutes sortes de mets et de cadeaux. Ils n'étaient pas, à vrai dire, bien exigeants, et ils faisaient bien ; les riches alors l'é- . talent si peu et en si petit nombre! (( Honorez, dit Ovide, les âmes des aïeux; les Mânes ne demandent guère : un souvenir pieux plutôt qu'un riche présent : quelques couronnes éparses sur le couvercle du tombeau ; des épis, quelques grains de sel, des violettes çà et là ; du pain trempé dans du vin pur, et cela même en un tesson ramassé dans la rue. On peut faire mieux, mais l'ombre est satis-

faite. Toutefois, les morts ne veulent pas être oubliés. Une fois, pendant une guerre longue et acharnée, le peuple négligea les jours réservés aux Mânes. Prompte fut la vengeance. Dans la ville éclairée de funèbres bûchers, les cadavres abandonnés sortirent des tombeaux, effrayant de leurs plaintes lugubres, de leurs apparitions terribles, les rues et les campagnes du Latium. )) Une peste fut attribuée à de pareilles omissions. Mais les prodiges cessèrent à la reprise des cérémonies.

Si les Feralïa étaient un véritable jour des morts, triste ou du moins attendri, les Caristia^ dés le lendemain, respiraient la joie des banquets familiaux. On appelait cette fête Cara Cognatio, d'où l'on peut inférer que Vagnatio. la parenté par les mâles, seule légale chez les Romains, n'avait pas remplacé chez les Latins antiques la parenté générale et naturelle, cogîiatio. Ovide nous a laissé un aimable tableau des Caristia (ainsi nommées, dit-il, par les parents affectionnés, cari cognati^ réunis autour d'une table commune). (( Après la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, il est doux de se tourner vers les vivants ; après tant de pertes, il est doux de voir ce qui reste de notre sang et les progrès de notre descendance. Venez donc, cœurs innocents; mais loin, bien loin, le frère perfide, la mère cruelle à ses enfants, la marâtre qui hait sa bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstinés à vivre ! Loin, ceux dont le crime accroît la richesse, et celle qui donne au laboureur des semences brûlées. Maintenant, offrez l'encens aux dieux bons de la famille (ce sont les Mânes) ; mettez à part sur le plateau, patella, des mets arrosés de libations, et que ce gage de piété reconnaissante nourrisse les Lares qui résident dans l'enceinte de la maison [iiicincti Lares). ))

Ce nom de Lares, que portent de préférence les Mânes sortis du tombeau et considérés comme protecteurs de la famille, de la maison, du domaine,

de la tribu et de la cité, paraît avoir signifié maître, chef,rûi. C'est dans ce sens que les P^trusques l'ont adopté pour leurs Lucumons : Porsena, Lars de Clusium. Mais la forme Lases^ conservée dans le Chant des Arvales, avait déjà substitué R à S avant l'arrivée des Etrusques et engendré toute une famille de divinités et de génies : Lara et Lala, peutêtre Laverna, pour Lasverna (comme Caniena pour Casmena), Larva, Larundo, Acca Larentia. Or, tous ces êtres vagues ont gardé un caractère inquiétant et funéraire. On les invoque autour des tombeaux, on craint de les rencontrer la nuit dans les lieux solitaires. 11 faut donc admettre que le mot dont ils dérivent avait la même acception, et que les Lases n'ont pas été à l'origine autre chose que des esprits errants, les âmes des ancêtres, comme les Mânes. C'est l'usage, c'est le temps qui a introduit entre eux des nuances, souvent oubliées d'ailleurs. Car, dans la langue commune, Lares et Mânes sont demeurés synonymes. L'idée de mort s'était donc peu à peu retirée du culte des Lares, et l'on voyait surtout en eux des gardiens, des protecteurs de la vie. Ils formaient comme la transition entre les Mânes et les Génies, qui président à la naissance (gignere) et qui transmettent aux choses de la nature et aux enfants des hommes le germe ancestral engourdi chez les Mânes et réveillé chez les Lares. Ainsi se perpétue la vie.

Les Lares de la famille habitaient la salle commune, y atrium, humbles images de cire ou statues de bois, puis de pierre et de métal, commises aux soins de la ménagère. Mais leur puissance invisible et tutélaire résidait dans le foyer domestique, entretenu dans un état de propreté parfaite, balayé tous les soirs. Caton le recommande instamment. Tous les jours, à chaque repas, une part était prélevée et déposée devant le foyer sur un plateau ; l'offrande, vin et aliments, était jetée dans le feu, au cri de Dit propitti \ et le repas pouvait alors con-

tinuer. On citerait chez tous les peuples des coutumes analogues, et je n'y insiste pas. Toutes les / Calendes du mois, les Ides, les Nones, surtout les ■ Calendes de Mai, dites Laralïa, ramenaient des prières, offrandes et libations spéciales.

(( Les Lares, considérés comme bons génies de la maison, prennent part à toutes les fêtes. Quand le jeune homme revêt la robe virile, on leur consacre la bulle, ornement de son enfance; quand un parent revient de la guerre, ils reçoivent une portion du butin ».

Le Lar familiaris, qui les résume tous, est un conseiller indulgent, dont l'affection encourage la familiarité. De maître, il devient serviteur, comme le follet du bon Lafontaine. C'est presque dans ce rôle que Plaute nous le représente dans VAiilularia^ expliquant l'intrigue de la pièce. « Je suis, dit ce dieu complaisant, le Génie protecteur de la maison. Le père et le grand-père du propriétaire ont été mes bons amis. Le grand-père m'a confié un trésor que je garde soigneusement près du foyer pour le donner maintenant à la fille de la maison, une bonne et pieuse enfant qui me fait des cadeaux tous les jours ».

A tous et en toute occasion, ces lutins du foyer font bonne figure, comme il sied à d'anciens morts consolés qui aiment les vivants. Leur inoffensive bonhomie devait survivre à la désuétude et à l'oubli ; de l'armoire — Lararium — où l'on finit par les reléguer, ils continueront, jusqu'au V" siècle, à veiller sans bruit sur leur négligente postérité.

Les Lares n'étaient pas tous entrés dans les maisons. Beaucoup, d'innombrables, étaient restésdans les champs, dans les rues (viales), au croisement des routes, dans les carrefours (compitales) et partout protecteurs bienveillants, prœstiies. Chacun ou plutôt deux par deux, fils jumeaux de Mercure et de Lara, ils avaient leur région, leur quartier, leur chapelle et leurs offrandes d'aliments, de

fruits, de fleurs et de feuillage. Toute jeune femme entrant pour la première fois sous le toit conjugal, devait faire offrande d'un as, non seulement à son mari et aux Lares de la maison, mais aussi aux Lares du carrefour voisin. Tous les habitants du quartier contribuaient d'un gâteau à leur fête annuelle. Ces réjouissances populaires, pleines de gaîté, même de licence, accompagnées de jeux, de pantomimes, rappelaient encoie, par plus d'un trait, l'origine funéraire des Lares. Ainsi, les gens du peuple suspendaient aux chapelles et aux portes ces ex votOj ces poupées de laine, ces têtes de pavots et ces gousses d'ail que les Mânes acceptaient comme des souvenirs d'anciens sacrifices sanglants. Le culte des Lares publics était bi solidement établi qu'Auguste essaya, non sans succès, d'en faire le pivot d'une religion universelle, la religion civile de l'Empire.

Des Lares aux Génies, le passage est aisé ; ceuxlà conservent la famille, ceux-ci la propagent. Comme les Lares, les Génies reçoivent un culte privé et un culte public. Dans la maison, le Génie est, et le protecteur du lit conjugal, lectiis gemalis^ qui naturellement lui est consacré, et l'esprit tutélaire de chaque membre de la famille. Dans ce dernier emploi, il s'identifie avec les individus, et, comme de juste, l'anniversaire de la personne est la fête de ce dieu qui lui a transmis l'existence et qui s'est attaché à elle pour la vie. Ce jour-là, on offre au Génie de l'encens, du vin, des couronnes, évitant avec soin les offrandes sanglantes, parce que le jour où l'on a reçu l'existence ne doit coûter la vie à aucune créature vivante. C'est le Génie qu'on remercie de tout ce qu'on éprouve d'heureux; c'est par lui qu'on jure et qu'on supplie. Compagnon assidu de nos plaisirs et de nos peines, il s'associe parfois, souvent, à nos passions, à nos faiblesses, lorsqu'il ne les encourage pas luimême. Il y a des Génies forts et des Génies timi-

des : (( Mon Génie étonné tremble devant le sien », dit le poète. Le Génie est parfois moins brave qu'on ne voudrait ; quand il voit la mort inévitable, il abandonne son protégé, de même qu'Apollon, dans Homère, délaisse piteusement Hector condamné par le destin.

Les personnalités collectives et les personnifications avaient aussi leurs Génies. On cite le Génie de Pouzzoles, fort en honneur, celui de Stables qui ne Ta guère préservée du Vésuve, celui de Bénévent, de la colonie d'Ostie, etc. Sur une monnaie italienne de la guerre sociale on voit le Génie de l'Italie foulant aux pieds un étendard. Le Génie du peuple romain, puis de l'Empereur, prit fatalement le pas sur tous les autres et devint le Génie par excellence, Genius, auquel, dès le début de la seconde guerre punique, cinq grands animaux lurent sacrifiés, sur l'ordre des livres Sibyllins ; Genius, tantôt adolescent, tantôt homme fort et barbu, diadème, portant le sceptre et la corne d'abondance. Au reste, le culte officiel de Genius n'arrêta nullement la diffusion des Génies dans les bourgades et les villes, dans les marchés et les légions. Des rues, des maisons avaient leur Génie dont la figure peinte sur une muraille, la préservait de toute souillure. Enfin, partout dans la campagne le Génie du lieu, Genius loci, invisible et doux, soupirait dans le bois, faisait verdoyer la prairie et jaunir la moisson ; et là encore il avait son autel rustique, et son image, l'image d'une couleuvre inoffensive.

Il est curieux de voir partout le serpent associé à l'idée de puissance bienveillante et cachée. Nos fées sont aussi couleuvres. Quoi qu'il en soit, le serpent en Italie était l'emblème du Génie non seulement champêtre, mais aussi domestique, et on le laissait sous cette forme pénétrer et pulluler librement dans les maisons et dans les chambres à coucher. Il y eut des Génies des dieux, comme des

Génies des hommes, et, ce qui a plus d'intérêt, des Génies des tombeaux, adorés comme les Mânes. Ainsi les Génies revenaient à leur point de départ. Et le culte de ces Génies funèbres se substitua si bien à celui des morts que les Feralia prirent le nom de Genialia, Fête des Génies.

(( Génie et Lare, dit Apulée, c'est le même être ». Et Sérvius, le commentateur de Virgile, ne nous laisse pas ignorer qu'une parfaite synonymie existe entre Lares et Pénates, entre Pénates et foyer. Mais de même qu'il existe quelques nuances entre les Mânes, les Lares et les Génies, les Pénates ont eu, plus qu'ils ne conservent, à côté des trois autres, une certaine personnalité. /

Les Lares et les Génies étaient les ancêtres re- \ venus à la maison ; les Pénates n'en étaient pas | sortis ; et s'ils la quittaient ce n'était qu'avec la famille changeant de domicile. Peut-être étaient-ils les âmes des morts ensevelis jadis sous le foyer, dans leur demeure. Leur nom se retrouve dans penès^ ((proche, auprès, dans la puissance de )), dans penitus, à fond, profondément, dans penetrare et penetralia., pénétrer, intérieur, sanctuaire, mais surtout dans un terme bien latin et de même origine sans doute : peuus, le butin, les provisions, ce qu'on a sous la main, ce que les Lares, les Pénates étaient instamment priés de garder ; les Péy «a^e.s surtout, comme leur nom l'indique. Ils par-| tageaient avec les Lares les honneurs de l'atrium, les offrandes journalières d'aliments et de couronnes ; ils reçurent même comme eux — par extension — des emplois publics — Pénates publici^ — ; patronages de corporations, de quartiers, de cités, i d'armées et de navires ; mais le vrai Pénate était le / gardien constant, incorruptible et invariable de la maison et de la race. Nulle divinité n'est restée plus présente à l'esprit des Latins et aussi des Romains. Virgile a bien compris cet attachement lorsqu'il a placé dans les mains du vieil Anchise (( les

' objets sacrés et les Pénates paternels » Sacra manu \ patriosqiie Pénates^ teucros que Pénates, ces Pénates teucriens qui doivent présider aux destins d'Albe, de Lavinium et de Rome.

11 semble ou plutôt il est certain, pour diverses raisons, à cause peut-être de la persistance des Pénates primitifs à ne quitter ni le corps ni la demeure de l'ancêtre défunt, il est certain que les Pénates sont restés plus intimement associés au foyer. Et qui dit foyer — quand il s'agit del'homme, qui garde encore un vague souvenir des bienfaits du feu (l'homme, avant le feu, n'est qu'un animal inférieur à beaucoup d'autres), — qui dit foyer dit tout ce que la famille possède de vénérable et de cher. La flamme, c'est l'habitant par excellence, Vesta, de la racine vas^ demeurer, comme la grecque Hestia, Vesta qui attend au retour le laboureur ou le guerrier fatigué, tandis que Pénates et Lares penchés au dessus de la ménagère soufflent doucement sur les charbons où mijote la polenta de farine d'orge, où grille le chevreau qu'un loup a blessé. Vesta qui ranime, assouplit les membres raidis, et rend au jeune époux la force de protéger et accroître sa jeune famille, le courage d'égaler ses aïeux en vertus et en gloire. Oui Vesta réjouit le corps et parle au cœur ; et chaque jour c'était elle-même, c'était le foyer, qui recevait l'offiande jetée au feu pour les Mânes, les Lares et les Pénates.

Le culte du foyer domestique, c'était le culte même des ancêtres, de la Gens, exclusif de tout contact, de tout regard étranger. Toute cérémonie de cette religion secrète devait être recommencée en cas d'interruption du dehors. Nul magistrat, nul prêtre n'avait le droit d'intervenir par des prescriptions ou des défenses. Chaque famille avait ses rites, soigneusement cachés. Le feu sacré d'une maison n'était pas celui d'une autre. Notez que le foyer n'était jamais placé hors delam aison, ni près

de la porte où il aurait été trop en vue. Les Latins le cachaient au milieu du logis, près des dieux intérieurs, Pénates, dans l'atrium, dans le Vestibulum, demeure de Vesta. Suo qiiïsque ritu sacrificia facial (Varron), sacrificia occulta, dit Cicéron. Que chacun accomplisse selon son propre rite les sacrifices secrets: telle était la loi absolue du culte domestique. Les formules, les prières, les hymnes qui en faisaient partie essentielle étaient un patrimoine sacré. Le père, seul interprète et seul pontife de sa religion, avait seul le pouvoir de la transmettre et de l'enseigner à son fils. (( Cette religion, dit très bien Fustel de Coulanges, ne pouvait se propager que par la génération. Le père, en donnant la vie à son fils, lui donnait en même temps sa croyance, son culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funèbre, de prononcer les formules de prière. La génération établissait un lien mystérieux entre l'enfant qui naissait à la vie et tous les dieux de la famille. Ces dieux étaient sa famille même, c'était son sang. L'enfant apportait donc en naissant le droit et le devoir de les honorer; comme aussi, plus tard, quand la mort l'aurait divinisé luimême, il devait être compté à son tour parmi ces dieux de la famille », ces ancêtres dont les effigies étaient rangées autour de l'atrium et du foyer sacré. La religion domestique ne se propageait que de mâle en mâle, non seulement parce que, dans les idées des anciens indo-européens, surtout des Aryas, des Grecs et des Latins, le principe reproducteur résidait exclusivement dans le père ; mais encore parce que la fille, en quittant la maison paternelle pour celle de son époux, adoptait nécessairement un foyer et des dieux nouveaux. Ce sont ces considérations qui déterminent tout l'organisme de la famille, du mariage, des successions, sur lequel ont été et sont encore calquées les institutions de notre droit privé.

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Le mariage latin, devenu le mariage romain, connubium, comportait trois actes solennels — et il en était de même chez les Grecs — la traditio, la deductio, la confarreatio : la livraison ou abandon de la jeune fille, la conduite de la mariée à la maison nuptiale, la communion des deux époux, La jeune fille n'est pas attachée au foyer paternel par son propre droit, mais par la volonté du père de famille ; elle n'en peut donc être détachée que par la volonté du père, qui la livre, qui la donne à la famille étrangère. Conduite à la maison de son époux, voilée, couronnée, précédée du flambeau nuptial, aux chants d'un vieil hymne dont on ne comprend plus le refrain : Talassie, Talassie, elle reçoit devant le seuil le feu, emblème du foyer domestique, et l'eau lustrale qui sert à la famille pour tous les actes religieux. Alors, souvenir du rapt primitif, l'époux l'enlève dans ses bras et lui fait franchir le seuil sans qu'elle l'ait effleuré du pied. La deductio se termine dans l'atrium, devant le foyer autour duquel sont groupés les Pénates, les Lares et les images des ancêtres. Là les deux époux sacrifient, versent la libation, prononcent quelques invocations, enfin mangent ensemble un gâteau de fleur de farine, pa?tis farreus. Cette communion sous les yeux des divinités de la famille associe les époux dans le même culte : uxor socia humanœ rei et divinœ. La femme, entrée en partage des choses humaines et divines, a désormais les mêmes dieux, les mêmes fêtes, les mêmes ancêtres que son mari. Déliée de tout lien religieux avec son père (à elle), car on ne peut appartenir ni à deux familles ni à deux foyers, elle est maintenant devant son mari — qui résumé en lui toute la lignée ancestrale, — elle est loco filiœ, comme une fille, comme une pupille perpétuelle.

Nul doute que le culte du foyer ancestral n'ait franchi de bonne heure l'étroite enceinte de la maison ; les tribus ne sont que des agglomérations de

génies remontant à un ancêtre commun, les cités qu'une juxtaposition de tribus. Chaque enceinte, qu'elle contienne une bourgade ou une ville, doit posséder un centre sacré, un feu et des Pénates publics, une flamme vivante, nous dit Ovide, qui symbolise les aïeux, la patrie, l'unité morale et religieuse des citoyens assemblés.

Les circonstances qui ont accompagné la fondation de Rome nous montrent l'intime relation qui | existait entre les Mânes, les ancêtres et le feu na- j tional. Tant d'auteurs, Caton, Ovide, Tacite, Ver- \ nus Flaccus, Plutarque, Denys d'Halicarnasse les'^ ont décrites d'une façon concordante qu'il est difficile d'en suspecter l'authenticité. Elles étaient d'ailleurs célébrées chaque année, à date fixe, le 21 avril, avec une fidélité toute traditionnelle. Et qu'il s'agisse d'Albe, de Lavinium ou de Rome, les origines ont été pareilles. Le fondateur, appelons-le Romulus, — bien que ce nom, dérivé de Roma, ait été foigé après coup, — Romulus donc, après avoir consulté les oiseaux, choisi l'endroit favorable et célébré un sacrifice, allume un feu de broussailles, puis saute, suivi de ses compagnons purifiés, à travers la flamme légère. Il creuse ensuite une fosse circulaire ; vous avez reconnu le mundus. Il y jette une motte de terre apportée d'Albe ; et chacun à son tour jette un peu de terre . du pays d'où il vient. Pourquoi? C'est que l'homme, \ attaché par la religion au sol où reposaient ses ancêtres divins, ne pouvait se déplacer sans impiété si, par une fiction, il n'emportait avec lui son foyer et ses aïeux ; il fallait qu'il pût dire, en montrant la place nouvelle qu'il allait adopter : (( Ceci est encore la terre de mes pères, terra patrum, patria\ ici senties Mânes de ma famille, réunis en ce lieu purifié pour y recevoir un culte perpétuel et veiller sur leurs descendants. » Sur la dalle du mundus^ ou sur l'autel placé au-dessus, un feu est allumé, feu éternel et sacré, foyer commun et cen-

tral de la cité future, autour duquel doit s'élever la ville comme la maison autour du foyer domestique. Et dès qu'à une certaine distance l'enceinte, ici carrée, ailleurs irrégulière, a été tracée avec un soc de cuivre (selon un rituel sans doute contemporain de l'âge du bronze), n'y eût-il pas une hutte, pas un toit, la ville est fondée, puisqu'elle a son foyer et ses Pénates. Partout où l'on n'a pas soulevé la charrue pour indiquer une porte, la muraille et le fossé [Pomœrium^ post-muriim^ derrière le mur) sont sacrés ; celui qui les franchit est digne de mort. Rémus lui-même, le jumeau légendaire, périt pour avoir sauté par-dessus le sillon. Quelque jour, l'esprit du fondateur ira rejoindre les Lares de la cité, qu'il résumera en lui, et le feu de l'autel sera la substance impérissable du héros éponyme.

Chaque ville donc avait sa Vesta et ses Pénates ; et chaque colonie allumait le feu de sa Vesta au foyer de la métropole. C'est ainsi que Rome honora spécialement la Vesta et les Pénates d'Albe-la- Longue, puis, après la destruction d'Albe, ceux de Lavinium, considérés comme les Pénates même de Troie, Sacra principia populi romani^ c'est-à-dire les objets sacrés auxquels se rattachaient les origines de Rome et de toute la nation latine. Un temps vint où Vesta, sans cesser de résider dans le feu, et non seulement dans celui du foyer national, mais encore dans les feux allumés sur l'autel de toute divinité, prit une figure humaine, et présida en personne au culte qu'on lui rendait dans son atrium^ devenu son temple. Une partie de l'édifice, entourée de nattes, était encore appelée pettus, magasin de Vesta, et renfermait le mobilier nécessaire aux cérémonies. Ailleurs, d'autres objets sacrés (à Rome le fameux Palladium), des figures, statuettes, talismans, emblèmes génésiques, accessibles seulement aux Vestales et aux Pontifes, étaient soigneusement nettoyés la veille

des fêtes, des Vestalia. Une grande simplicité (i ), une grande propreté, unegrande pureté, tels étaient les points dominants du culte. De là, les nombreuses purifications, les minutieuses précautions avec lesquelles était puisée et apportée l'eau sainte du Numicius ou du Tibre ; et les lois sévères, cruelles, auxquelles les Vestales étaient astreintes. Ces vierges gardiennes du feu, choisies dès l'enfance parmi les plus nobles familles de la cité, étaient revêtues, il est vrai, d'une inviolable dignité ; la première place leur était partout réservée ; mais leurs moindres fautes entraînaient la mort. L'oubli de leur chasteté, l'extinction du feu sacré étaient des crimes inexpiables ; les malheureuses étaient lapidées, battues de veiges ou enterrées vives.

On comprend que des honneurs si périlleux ne fussent pas précisément recherchés. Le Pontife Maxime (à Rome) eut soin d'en dispenser les filles de Pontife, de Flamine, Quindecemvir, Septemvir, Epulon, Salien, Tubicen sacroriim, les fiancées de Pontife, enfin les sœurs de Vestale. Mais dans toutes les autres familles nobles (plus tard chez les plébéiens, et, sous Auguste, chez les affranchis) ce personnage, qui exerçait le pouvoir spirituel des anciens rois, désignait souverainement les futures prêtresses de Vesta. Toute jeune fille de six à dix ans, bien née et bien constituée, pouvait être appelée, sans recours et sans pitié, à un service rigoureux d'au moins trente ans. Dès que le grand pontife avait prononcé la formule fatale : Sacerdotem Vestalem quœ s.icros facial quœ jus siet sacerdotem Vestalem facere pro populo romano Quiritium.. . ita te, Amata capio : (( Je te prends, Amata, pour remplir les fonctions saintes dont les prêtresses Vestales doivent s'acquitter pour le peuple romain

(i) Vesta COI onalis pauper gaiidehat a5«//i5. Properce IV, i. Vesta. pauvre alors, se contentait d'ânons couronnés de fleurs.

des Quirites)) ; il devenait le père, le maître et le juge de cette infortunée ; bien plus, il exécutait luimême la sentence qu'il avait portée.

(( La Vestale qui a violé son vœu de virginité » dit Plutarque [Numa] « est enterrée vivante prés de la Porte-Colline. Il y a dans cet endroit, en dedans de la ville, un tertre d'une assez longue étendue qu'en latin on appelle agger. On y construit un petit caveau où l'on descend par une ouverture pratiquée à la surface du terrain. Il y a dans le caveau un lit, une lampe allumée et une petite provision des choses nécessaires à la vie : du pain, de l'eau, un pot de lait et un peu d'huile, comme pour dissimuler qu'on force à mourir de faim une personne consacrée par les plus augustes cérémonies. Celle qui a été condamnée est mise dans une litière qui ferme exactement et qu'on serre avec des courroies, de manière que sa voix ne puisse pas même être entendue, et on lui fait traverser le F'orum. Il n'est pas de spectacle plus effrayant à Rome, point de jour où la ville présente un plus lugubre aspect. Quand la litière est arrivée au lieu du supplice, les licteurs dénouent les courroies. Le Pontife Maxime, avant l'exécution fait certaines prières secrètes et il lève les mains au ciel. Il tire ensuite de la litière la patiente couverte d'un voile, la met sur l'échelle, par où l'on descend dans le caveau, puis s'en retourne avec les autres prêtres. Elle arrivée au bas, on remonte l'échelle et l'on recouvre le caveau en y amoncelant de la terre jusqu'à ce que le terrain soit de niveau avec le reste de l'agger. »

Telle était cependant la puissance delà tradition qu'en dépit de ces féroces insanités, de gré ou de force, l'institution des Vestales se perpétua jusqu'aux temps de Constantin, de Gratien même. Symmaque a pu voir encore des Vestales albaines et des Vestales romaines.

Il n'y a point de culte dans le paganisme qui ait

gardé plus longtemps le caractère animique. Bien que Vesta fût une déesse, c'est le feu qui était adoré, et avec lui les ancêtres. Aux Veslalia, le 9 juin, fête du pain, fête des meuniers et des ânes, c'étaient les antiques offrandes des Lares et des Pénates, des mets placés sur de simples plateaux, que les matrones apportaient, pieds nus, au temple de Vesta.

L'extinction du feu était une calamité publique. Ce feu ne pouvait être rallumé qu'à sa source naturelle, soit par la concentration des rayons du soleil, soit par le mode primitif, par le frottement de rameaux, de bâtons consacrés. C'est ainsi qu'on le renouvelait chaque année, le premier mars.

La persistance du sentiment animiste est bien marquée dans une anecdote que rapporte Tite- Live. — Durant la seconde guerre punique, le temple de Vesta faillit périr dans un incendie. Rome est en alarmes, le Sénat prescrit une enquête, et, sans aucune preuve, le consul accuse quelques citoyens de Capoue. Et voici son raisonnement, que j'abrège : « Cet incendie, qui devait arrêter nos destinées, ne pouvait profiter qu'à nos plus cruels ennemis. En avons-nous de plus acharnés que les gens de Capoue, cette ville qui aspire à l'hégémonie, qui est présentement l'alliée d'Annibal ? Ce sont donc ces hommes là qui ont voulu détruire notre Vesta, notre foyer éternel, ce gage et ce garant de notre grandeur ! ))

Nous avons essayé de grouper, d'enchaîner dans un ordre naturel et logique toute cette série de croyances et de pratiques dévotes qui relie la crainte, l'amour et le culte des morts, des ancêtres divinisés. Mânes, Lares, Génies, Pénates, à l'adoration du foyer domestique, du feu privé et national. Ce n'est pas à tort que Fustel de Coulanges a vu dans cette religion animiste la base de la famille, du mariage, de la cité et de la nation antiques ; on pourra lui reproclier seulement de s'être

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confiné dans son sujet spécial, et d'avoir donné à croire qu'il ignorait ou qu'il subordonnait au fétichisme funéraire, des éléments religieux beaucoup plus relevés, plus intellectuels, le culte des aspects et des phénomènes de la nature ambiante, de la lumière et des astres, de l'atmosphère, de la terre et du ciel.

Ces éléments mythiques ne manquaient à aucune tribu de culture indo-européenne. Et tout en s'abandonnant à ces minuties liturgiques si commodes à l'ignorante crédulité, les Ausones les plus primitifs ont certainement réservé aux dieux de la vie et du jour les plus hauts rangs de leur panthéon.

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