CHAPITRE TROISIEME
§ I. — Saturne, Ops, Consus, Tellus.
Caractère agricole et pastoral des divinités italiotes. — Antiquité de Saturne sur la rive gauche du bas Tibre. — Le pont Suhlictus, jeté entre l'ancien domaine de Saturne, Saturnia, et le tombeau de Janus [\q J articule) . — Les Frères Pontifes. — Le sacrifice des Argées. — Hypothèse sur l'origine de ce nom et de cette coutume. — Etymologies probables ou possibles de Saturnus : Sator ? Savitar } — Attributs champêties de Saturnus : S^ercw/ws. Vers saturniens, saiurce, saty?es. -— Les Saturnales. — Lua mater, Lua Saturni. — Antique férocité de ces divinités débonnaires. — Ops, la fécondité terrestrci également unie à Saturne et à Consus {Conditus, dieu caché) ou Consivius, dieu des semences, se confond avec Tellus. Terra mater. Couple factice : Tellumo et Tellus. Conjectures étymologiques. — Nombre de divinités assimilables à Tellus. — Hordicidia, sacrifice de la vache pleine. — Maia, Nymphae, Neptune.
Tous les écrivains qui ont traité de la mythologie latine sont d'accord pour signaler le caractère pastoral et agricole des plus anciennes populations italiques, et des innombrables Indigètes préposés par l'animisme aux travaux journaliers, aux diverses circonstances de la vie.
En s'emparant, comme nous le verrons, des premières places et des premiers rôles dans le panthéon latin, les dieux du ciel, du jour, de l'atmos-
phère n'ont aucunement supprimé celte multitude de puissances terriennes, plus voisines de l'homme, plus accessibles à des vœux sans cesse renouvelés. Le groupe a d'ailleurs évolué conformément à la loi; chacune des catégories qui le composent s'est condensée, résumée en un chef, en un couple qui la représentée^ lui commande ; et ces chefs, ces couples ont été volontiers admis par les divinités supérieures au partage du pouvoir suprême, ils ont été maintenus dans leurs fonctions, et ni Janus, ni Jupiter, ni Mars n'ont attenté à leur culte et à leur popularité ; ils se sont bornés à s'y associer. Nous verrons bien Mars envahir leur domaine et leurs offices avec d'autant plus de succès qu'il était leur proche parent, qu'il régnait sur les confins de la terre, dans l'atmosphère la plus voisine du sol; mais peu à peu, ce Mars orageux, printanier, fécondant, sylvestre et champêtre s'est abandonné à l'ivresse des combats et des victoires romaines ; il a laissé à,^turne, à Ops, à Gérés, à Liber, à Paies, et à leur cortège rural les semailles et les moissons, les vendanges, les jardins et les prairies.
L'antiquité de Saturne et d'Ops est reconnue et attestée par la tradition. L'un et l'autre, ils reculent, ils s'enfoncent dans ce passé lointain où tous les peuples, harassés par les guerres interminables, par les complications croissantes de la vie sociale, aiment à placer un âge d'or, d'insoucieuse égalité, de plantureuse et libre existence, sans histoire et sans lois. Ops est la divinité êponyme des Opisci^ des Osques, proche parente sans doute de Apu^ A]îilu, venue avec les Pélasges de l'antique Apia (le Péloponèse préhellénique). Les Ausones, les Auronces, l'ont trouvée établie sur les bords du Liris et du Vulturne. Quant à Saturne, bien que le Janus des Fastes se vante de l'avoir accueilli dans l'asile du Latium, son antériorité n'est pas moins manifeste. Saturnia fut le premier nom de l'Italie et de la région des sept collines, avant que les
Ombro-Latins atteignissent le cours inférieur du Tibre. La légende qu'Ovide rapporte a été imaginée par la vanité nationale après l'assimilation de Saturne au Kronos des Grecs. La faucille que le dieu tient dans sa main, secula, sicula^ permet de soupçonner en lui la divinité des Sicules, introducteurs de l'agriculture en Italie,
Longtemps après que les Sicules, expulsés de Saturnia, même de Tibur, où leur chef légendaire Tiburnus, Tiburtus, avait transporté le nom du Tibre, eurent disparu du Latium, Saturne régnait encore au temps du vieux roi sabin Ancus, petitfîls de Numa, sur la rive gauche du fleuve romain. Son souvenir reste associé aux origines du célèbre pont de bois, Siibliciiis^ dont les constructeurs nous ont légué le nom de Pontife, Pontifex, et qui, reliant Saturnia au Janicule, le domaine de Saturne à celui de Janus, ouvrait à Rome, pour la guerre et pour le commerce, les chemins de l'Etrurie.
Ce nom de fontifex a fort inquiété les étymologistes. Comment faire honneur à la charpenterie d'un titre que portaient à Rome, bien avant l'expulsion des rois, les quatre ou cinq (selon les auteurs) Sacerdotes publicï, chefs du clergé, régulateurs de la liturgie, du calendrier, de la justice, et dont le président, Ponti/ex maximus^ commandait au Flamine de Jupiter, aux Vestales, aux diverses confréries dansantes, Luperques, Saliens, Arvales, et même au rex sacrorum ? Comment admettre que des prêtres aient pu commencer par être des ouvriers utiles ? Au reste la tradition attribue à Numa l'institution des pontifes ; ils sont donc antérieurs, et de beaucoup, au pont dont ils auraient tiré leur nom .
L'argument, ai-je besoin de le dire ? est des plus faibles. Tout d'abord, la tradition ne nous dit pas si le collège fondé par Numa portait déjà le nom sous lequel il se fit connaître ; ni si le pont Sublicius fut le premier pont construit par des
(( faiseurs de ponts » (pontifices) ; secondement, rien n'est plus incertain que la chronologie des premiers âges de Rome ; et l'antiquité supposée de Numa lui a fait attribuer la plupart des institutions religieuses, qui ne pouvaient que gagner à vieillir. Numa, Ancus, l'un et l'autre représentants de la prépondérance sabine, importent assez peu. C'est le mot pontifex qui est tout ici : veut-il dire, ou ne veut-il pas dire « faiseur de pont )• ? Si oui, c'est du Pont que les pontifes ont reçu leur nom, soit pour l'avoir construit, soit pour avoir été chargés de le construire.
Varron, tout en reconnaissant que le Sublicius, a été construit pour la première fois par les pontifes et souvent réparé par eux : abhis est factus primiim, et restiLutus sœpe^ rapporte une opinion du grand pontife Mucius Scasvola, qui a trouvé de nombreux adhérents. Prenant facere {/ex) dans le sens — très dérivé — de (( sacrifier », Scaevola rapprochait ponti de i)otis (celui qui peut (( pot-est^ potens ))) et traduisait Poti-fex (( investi de la puissance de sacrifier. » Plutarque, — mais il savait assez mal le latin — trouve (( faiseur de pont » ridicule ; il propi)se (( celui qui fait le sacrifice sur un pont )) ; et, par grand hasard, il ne s éloigne guère de la vérité.
Les modernes à leur tour ont torturé pontifex de toute façon ; pour Gœtting ce sera pomp-li-/ex, ({ qui célèbre une pompe religieuse ; pour Pfund, pomti-fex (d'un osque supposé pump-ti), (( celui qui fait cinq )), qui a découvert ou désigné par ses cinq doigts le nombre cinq !! l'inventeur du calcul.
Dautres, contractant le participe présent du verbe sanscrit pii (« purifier »), ont obtenu punant :=Lpnnt i-fex : 'A Celui qui fait les purifications ».
(( De gueire lasse », dit M. Bouché-Leclercq, et comme pour relever le rôle primitif des (( faiseurs de pont)), on s'est rabattu sur le grec pontos, patos et sur le sanscrit panthati, qui avaient le sens gé-
néral de chemin. Déjà un ancien vocabulaire chrétien avait comme deviné cette explication, qui n'explique rien : Pontifex, sacerdos quasi pontem^ vel iter^ aliis faciens : «Pontife: prêtre, faisant en quelque sorte pour les autres un pont ou une route )) (pont ou route conduisant au pouvoir ou au salut).
Tout cet effort d'érudition ou d'imagination porte à faux, croyons-nous. Les constructeurs du pont Sublicius^ qu'ils aient été contemporains d'Ancus ou de Numa, furent avant tout des artisans habiles et des cœurs hardis : assez habiles pour jeter sur un cours d'eau peu régulier une passerelle en bois légère et pourtant solide, bien qu'il n'y entrât ni bronze, ni fer ; hardis, car c'était chose grave, presqu'un sacrilège, de troubler le cours d'un fleuve sacré, d'éluder la volonté d'un dieu. Des expiations solennelles et peut-être la protection d'un dieu plus puissant, Janus, sans doute, qui avait sa tombe, ainsi que Numa, sur le Janicuie, pouvaient seules permettre l'achèvement de cette oeuvre audacieuse. Ainsi s'explique le caractère de sainteté qui s'attacha au nom des charpentiers du pont.
Les cérémonies étranges 'qui s'accomplirent en cette occasion et qui se sont perpétuées jusqu'au temps d'Qvide, marquent assez la terreur superstitieuse des Romains qui se risquèrent les premiers sur ce frêle pilotis.
Au mois de mai, nous dit-il, (( la Vestale, suivant l'usage, précipite du pont de bois les simulacres en jonc des anciens hommes. Prétendre qu'autrefois les vieillards de soixante ans étaient ainsi jetés au fleuve, à la mort, c'est accuser nos aïeux d'un crime. Voici l'ancienne tradition. Du temps où cette contrée s'appelait Saturnia, un dieu fatidique prononça ces paroles : Peuples, en offrande au dieu qui porte la faux, précipitez dans les eaux du fleuve deux corps humains. ))
Ces victimes, qu'on nommait Armées ou Argiens
ont fourni aux mythographes un sujet de contes invraisemblables, auxquels nous allons nous arrêter un moment. Retenons d'abord le fait : des sacrifices humains avaient inauguré le pont Sublicius ; ils étaient offerts à Saturne, et le règne de ce dieu remonte aux âges reculés où les Italiotes, comme les sauvages de Viti, se défaisaient pieusement des vieillards superflus, ou tout au moins offraient à leurs dieux des victimes humaines.
Qu'était-ce, maintenant, que ces Argées? Selon Varron, des Argiens, des Grecs, venus en Italie avec Hercule, et qui, après le départ du héros, avaient fondé Saturnia, au pied du Capitole. Ces Argiens, ou bien se seraient jetés dans le Tibre, par regret de leur ancienne patrie, ou auraient ordonné qu'on y précipitât leurs corps pour que la mer pût les ramener en Argolide ; ailleurs (Tite Live)^ on apprend que Numa avait institué en leur honneur et sur leurs tombeaux des sacrifices que les Pontifes nommèrent Argea ; indication qui s'éloigne moins de la vraisemblance que la légende des Argiens fondateurs de Saturnia. Au reste, Hercule n'ayant jamais existé, en tant que personne réelle, on ne peut tenir compte d'un récit où il figure et où il a été, nécessairement, forgé après la fusion des mythes grecs avec les croyances latines. Cette fable, toutefois, généralement admise, prouve que ces mystérieux Argées occupaient une certaine place dans les traditions populaires. Sans y donner une adhésion explicite, Virgile y fait diverses allusions aux VIl^ et VIII^ livres de l'Enéide.
Turnus descend d'Inachus, fleuve et roi de Mycènes ; le casque de Turnus a pour cimier l'effigie d'Argus, gardien de la Vierge ou Génisse lo ; les -Rutules sont qualifiés d'Avf^iva pubes, Argiva phalaîîx, Argiva juventus \ Evandre montre à Enée le bois sacré de VArgilète et lui conte la mort (lethum) de son hôte Argus.
Sacri monstrat nenius Argileti^
Testatur que locuni, et lethum docet hospitis Argi.
Enfin, Antor, un compagnon d'Hercule, envoyé d'Argos^ qui s'était fixé près d'Evandre,
Herculis Antorem comitem qui, missus ab Argis, Hceserat Evandro aique itala consederat urbe... ...et dulces nioriens reminiscitur Argos,
se rappelle en mourant son doux pays d'Argos.
La cérémonie du pont Subliciiis, qui se célébrait le 1 5 mai, n'était point la seule qui évoquât le souvenir des Argées. 11 y en avait une autre en mars, une procession, où les Argées figuraient, non comme victimes, mais comme divinités locales. On nommait, en effet, Ai'gea, des chapelles, Sacella, établies dans les 24 quartiers de Rome, et qui ne se confondaient pas avec les autres dédiées aux Lares compitales. L'origine de ce culte, dont le sens était oublié, remontait sans doute à des temps reculés ; les sace//a dont il s'agit représentaient, évidemment, ces tombeaux d'Argiens honorés par Numa, par Servius Tullius, et, après eux, par le collège des Pontifes, gardien soigneux des anciens rites.
M. Bouché-Leclercq suppose qu'avant la fondation de Rome, l'une des tribus (Rhamnes, Titiens, Lucères, etc.jéparses sur les collines et les rives du Tibre, avait de menus dieux, analogues aux autres génies protecteurs, aux Mânes, aux Lares et aux Pénates, précisément ces Argei, qui continuèrent, à juste titre, à recevoir les offrandes dues aux esprits des ancêtres, des victimes humaines d'abord, puis des simulacres, matiiolce, oscilla.^ mannequins d'osier. Cette conjecture est ingénieuse, mais elle laisse toujours le nom sans explication ; elle n'éclaire pas non plus le sacrifice du pont. Pourquoi les Argées auraient-ils été des Argiens du Péloponèse, les seuls que les Romains
connussent lorsqu'ils acceptèrent la légende d'Hercule et celle de Diomède ? Avant l'Argos achéen, il existait un Argos pélasgique. Pourquoi les Pélasges, avant même que les Sicanes et les Sicules prissent possession de l'Italie centrale, n'auraientils pas transporté dans le Latiumces noms qui leur étaient si familiers '• Argessa, Argos, Argivi^ Argea, Arcades (les Arcadiens d'Evandre) >
La racine indo-européenne arc (( briller », d'où Arc-as, fils d'Apollon et de la nymphe Callisto, paraît identique à la forme arg, d'où Arg-os, le pasteur des étoiles, le navire Arg-o, Argos et Argessa des Pélasges, ar^-uros et ar^-entum, qui a, visiblement, le même sens de (( lumineux, éclatant, épithéies dont les anciens peuples aimaient à se parer. Qui sait si les Argées, tribu pélasgique, n'avaient pas été les premiers Po;z/z/z"ces, constructeurs du pont de bois, et s'ils ne s'étaient pas offerts en expiation au fleuve violé par leur charpente hardie. Ainsi s'expliquerait à la fois le nom d'Argées donné aux simulacres que les Pontifes précipitaient dans le Tibre, et aux divinités funéraires des quartiers de Rome, assimilées aux Lares, c est-àdire aux Mânes et aux ancêtres, étroitement associées au culte du foyer national, de Vesta. C'est pourquoi la grande Vestale présidait avec les Pontifes, au sacrifice du pont Sublicius, en l'honneur des anciens hommes et des anciens dieux Tibris, Dispateret Saturne.
On rattache d'ordinaire le nom de Saturne à satiim, la terre ensemencée, forme substantive, infinitif et participe d'une racine sa ou se, dont le redoublement sese a donné le verbe sesere, se? ère, semer. Au même groupe appartiendraient semen, semence, germe, les Semones^ génies des champs cultivés, et Seino Sa?icus, le Semeur Sacré, un des grands dieux sabins. La première syllabe de satum et de serere est brève ; dans Saturnus, elle est longue ; mais elle l'est aussi dans semen, semo qu'on
ne peut séparer de serere. Ces anomalies sont fréquentes : Voce77î et vocare, ducem et ducere, jurare et pejerare^ indicem et dicere présentent la même alternance du son bref ou long. Il n'y a donc point ici de difficulté : Salur, allongé d'un second suffixe, 7îiis, peut donc être rapporté à la racine sa ou se, semer. Toutefois, une forme conservée dans une très vieille inscription sur un vase, Saeturnus^ jette quelque doute sur cette étymologie si probable. Cette diphtongue explique bien l'allongement, mais elle-même s'explique peu ; elle résulte d'une contraction, mais quelle contraction? Un primitif sase ou sese-turnus n est guère satisfaisant ; un S médian se change en R ou disparaît sans laisser de diphtongue [Casmejia^ Ca?7iie?ita, Camena). La lettre double ae représente d'ordinaire un plus ancien ai^ par exemple dans œvum^ (grec a.tV(jd-)j)^à''o\xœvitaSy œtas, œternus. Ne serait-il pas possible que Sœlurnus, formé précisément comme œternus (ernus et urnus étant des variantes sans importance), renfermât un thème sait ou même encore saitar} S'il en était ainsi, on pourrait songer, sans aucune invraisemblance, à l'ancien dieu solaire aryen Savïtar, le fécondateur, de su, engendrer (Siiry a, lesoleil), ou de Svar, éclat, ciel.
Mais, si noblement apparenté qu'ait pu être le vieux Saturnus, et bien que la légende en ait fait le père d'une race et le roi fabuleux des Aborigènes, ~i\ s'est à peu près confiné dans ses attributions champêtres jusqu'à accepter pour fils ou pour épithète Stercutus ou Sterciilus, génie du fumier, Ste?-ciis. C'est que, pour les primitifs cultivateurs, ce fut un grand jour que celui où l'un d'eux, plus avisé que les autres, remarquant l'herbe plus verte, la moisson plus drue, aux endroits où les troupeaux avaient séjourné, créa la religion de l'engrais, le culte du fumier, logiquement associés au dieu de la faucille. Bien avant que l'italiote eût appris à construire des temples, à dresser des sta-
gô l'italie antique
tues, autour de la pierre informe ou du pieu qui figurait alors Saturne Sterculus, les laboureurs, les semeurs, les moissonneurs venaient danser lourdement et redire en chœur quelque grossière oraison, des vers mal rhythmés qui ont gardé le de saturniens^ d'où peut-être saturœ^ satyres^ oeuvres mêlées de prose et de vers — , tout en buvant à qui mieux mieux la meilleure part des libations, jusqu'à en être, comme le dieu, satur-i (( saouls )). Le fétiche était orné de bandelettes votives qui entouraient encore les jambes du Saturne romain, du Saturne civilisé. Les mythologues, ne sachant plus interpréter ce visage archaïque, contèrent qu'on attachait les jambes du dieu pour le retenir plus sûrement. Restait à savoir pourquoi on le déliait aux Saturnales. Sans doute pour symboliser le relâchement de ces fêtes.
Les Saturnales étaient des fêtes d'hiver, célébrées d'abord au milieu de décembre, puis, après la seconde guerre punique, le quatorzième jour de janvier, date indiquée par les prétendus Livres Sybillins. On peut supposer qu'à l'origine elles coïncidaient avec l'éclosion des semences, quand les petites pointes vertes de l'orge ou du blé sortent du sillon. A cette idée de libération, de montée vers la lumière, se rattachent peut-être quelques rites particuliers au culte de Saturne. Contrairement à l'usage général, c'est aperto capite, la tête découverte (et non pas voilée), qu'on abordait ses autels, et l'action d'y prier s'appelait îucem facere, faire la lumière, mettre au jour les germes confiés à la terre. Ce sont là des traits antiques, et je n'y vois pas l'influence grecque supposée par Preller ; pour les interpréter sûrement, d'ailleurs, il faudrait pénétrer d'autres menus mystères que la mythologie latine offre à chaque pas.
Qu'est-ce qu'une très ancienne compagne de Saturne, Lua Saturni^ Lua Mater ^ celle qui délie^ ou qui dissout, ou qui lave, de luere} N'y a-t-il pas
dans ce nom une allusion à la délivrance des germes, à ces bandelettes dénouées lors des Saturnales, peut-être à la vie renaissant de la mort> Cette Lîia, sans cesser d'être une déesse de la fécondité, paraît, dés l'origine, s'être montrée farouche et sanguinaiie. On la nommait parmi les dieux à qui on offrait après la victoire les dépouilles de l'ennemi, dépouilles qu'on brûlait — comme engrais peut-être — sur le champ de bataille. Saturne, pas plus que ses adorateurs, n'était ennemi du sang, même du sang humam, si agréable à tous les dieux, et qui féconde si bien la terre. Par une interversion, qui n'est pas très rare, Lua s'est changé en déesse de la stérilité et de la destruction ; c'est le commentateur Servius qui lui attribue ce caractère; Preller remarque que, en hiver, Saturne est associé souvent à Dis, le dieu de la mort. Tout au fond, la Ltia Satiirni, déesse de la destruction, de la mort, de la délivrance, n'est qu'un nom de la terre, des lieux invisibles ou tout se dissout et se ranime. Nous la retrouverons dans le chant des Arvales.
Je reviens aux Saturnales, qui se prolongeaient durant sept joyeuses journées. Elles s'ouvraient par un sacrifice, un lectisternium et un banquet public ; le lectisternium, il faut le remarquer en passant, est une cérémonie relativement moderne, au moins sous ce nom, établie en 399 avant notre ère, sur les indications des livres sibyllins ; il consistait en ceci : les insignes, exuviœ, ou les bustes des dieux, étaient placés sur des lits [lecti, pulvinaria) ou coussins et prenaient part au repas sacré. A l'issue du festin solennel offert à Saturne, le cri fameux lo Saturnalia retentissait par toute la ville, appelant au plaisir et à la liberté la population tout entière. Plus de tribunaux, plus de maîtres. Les peines sont remises ; les luttes, les rivalités s'oublient ; la guerre est suspendue; on craindrait de livrer bataille en cette période privilégiée. Les
g8 l'italie antique
esclaves s'asseyent à la table de famille et sont servis par les maîtres : souvenir d'un âge où les anciens habitants du pays, les Saturniens, n'avaient pas encore été réduits en servitude par les envahisseurs latins. On échangeait des cadeaux de toute sorte, entre autres des chandelles de cire, des cierges, cerei^ modeste allusion peut-être au caractère lumineux, solaire, de l'antique Savitar (Si^/wriius). Les enfants recevaient des poupées, des figurines d'argile, oscilla, sigillaria, qui avaient été jadis des victimes humaines. On se livrait, en outre, à mille jeux de hasard, de dés ou autres qui servaient à désigner le roi du festin. Il suffit de consulter les auteurs, surtout les écrivains de la décadence, pour trouver le tableau des folies, des orgies autorisées à Rome pendant cet âge d'or d'une semaine. Les princes donnaient l'exemple ; si Auguste se contentait sagement d'envoyer à ses amis des cadeaux accompagnés d'épigrammes, Domitien imagina un jour de jeter au peuple, assemblé dans le Cotisée, des mets, des friandises, un repas gigantesque, permettant ainsi à Rome de dîner largement sans interrompre les jeux sanglants du cirque.
Ops ou Opis, la bonne mère, avait été de bonne heure associée à Saturne, dans le vieux temple du Clivus Capitol nus, élevésoit par Tullus Hostilius, soit par les Tarquins, aux lieux mêmes où. l'antique Saturnia adorait sa divinité éponyme. Ops était la terre fertile ; on l'invoquait gfssis, en touchant le sol de la main; elle avait sa part de toutes les fêtes agricoles, feriœ sementinœ, paganalia (fêtes du pagus, du pays), hordicidia (sacrifice de la vache pleine, horda). Ce nom d'0/>s est intéressant, soit qu'il procède d'une racine ap, obtenir, gagner, posséder, ou qu'il soit lui même l'origine de toute une famille de mots : opes, richesses, ressources, inops^ dépourvu, pauvre, opitidari, porter secours, opitulator^ surnom de Jupiter et de Mars, opus^ œu-
vre, travail, opifex, ouvrier ; remarquez l'association inévitable de ces idées : richesse et travail. Combien peu d entre nous, en écoutant un opéra, songent que ce mot laiin et italien, le même que notre français œuvre, est le descendant authentique de la vieille déesse des Osques ?
Bien que Ops ait été considérée comme la compagne, l'épouse de Saturne (comme Rhea l'était de Kronos), union sans doute suggérée par la mythologie hellénique, il est probable que son parèdre primitif était Constis, autre dieu de l'Italie prélatine. Denys d'Halicarnasse fait remonter le culte de Consus aux Arcadiens d'Evandre, c'est-à-dire à la période de Faunus. La tradition fixait au jour des Consiialia, qui tombait en août, la date de l'enlèvement des Sabines et lirait Consus de consilium, à cause de certains conseils donnés par le dieu à Romulus. Étymologie ridicule, et qu'il faudrait rejeter quand même on n'en proposerait pas d'autre. Il est certain que Consus était un dieu de la terreet un dieu caché. Son autel, auprès duquel Tarquin avait construit un cirque, était recouvert de terre et on le découvrait trois fois par an, le jour des nones de juillet, le 21 août et le 16 décembre, peu avant les Saturnales. Si vous vous rappelez le Mundus, cette fosse consacrée aux divinités de l'abîme et des morts, Orcus, Dis pater, et au fond de laquelle on plaçait la pierre des mânes, lapis manalis, troisfois par an découverte et arrosée de libations diverses, vous ne douterez pas que l'autel de Consus ne fût cette pierre elle-même et que Consus ne fût le dieu du Mundus. Les Consualia, ces fêtes où Ops toujours était invoquée, sous le nom d'Ops consivia, étaient célébrées avec le concours des prêtres les plus considérés et des Vestales. En août, tandis que le Flamen quirinus et les Vestales sacrifiaient sur l'autel de Consus, les Pontifes, dans le cirque voisin, présidaient aux courses, à celles où on avaitinvité les Sabines. Quelques jours après, dans la Ré-
gia et dans un lieu saint où seuls pouvaient entrer les Pontifes et les Vestales, celles-ci offraient àOps des sacrifices appelés Opeconsiva.
Ces indications jettent-elles quelque lumière sur l'origine du nom de Cousus} Je n'oserais l'affirmer. D'une part, en tant que dieu caché, il pourrait être un participe contracté de conciere [ciim, dare, condere Jul^ur, enterrer l'éclair, condere urbem, enfoncer les fondements d'une y'iWe), coriditus, abscoiisus. Rien de plus satisfaisant, si la conservation de u dans CoJisualia ne semblait pas donner à cette lettre une valeur radicale et non simplement désinentielle. Il faut donc décomposer ainsi le mot : Consu-s et non Con-s (= dt )-us, Dès lors, on rattachera su à la racine su engendrer et l'on aura légitimé non seulement les dérivés coii-siv-ius (une des épithétes de Janus) consivia, Opeconsiva, mais aussi l'intervention de Consus dans les mariages. Quoi qu'il en puisse être, Consus est et demeure, de l'aveu de tous, anciens et modernes, un dieu de la terre et de la fécondité.
Ces variantes, mâles et femelles, de la Terre divinisée, sont nombreuses, et l'on n'en peut expliquer la surabondance que par le caprice des cultes locaux. Chacune, sans doute, prévalait dans une certaine région du Lalium, de la Sabine et de l'Ausonie. Rome, en s'annexant leurs districts, avait conservé leurs noms. Ainsi, à côté d'Ops et de Consus, nous rencontrons Telluset Tellumo.
De Tellumo^ forme antique et dérivée cependant, il ne reste que le nom. C'est le parèdre masculin de Tellus ; mais celle-ci a gardé longtemps sa personnalité et ses honneurs. D'où vient ce nom, entièrement synonyme de Terra } Faut-il y voir une prononciation dialectale, amollie, où VL est substitué à R. Vous savez combien ces deux liquides se rapprochent et se confondent. Ici, toutefois, il faudrait admettre l'antériorité deteira, mot dont l'origine a été judicieusement établie. Terra, participe
de tergere, est pour tersa ; c'est la ressuyée, la sèche, et il est visible que Telliis n'aurait pu venir directement de tersa. On peut, sachant le latin dépourvu d'aspirées, se rabattre sur une racine thaï qui a fourni aux Grecs Thalia, la muse aimable, et Thallo, déesse de la germination, de la saison printanière, ou même rappeler ©eXyw, traire, Oïj, allaiter, d'où Tethus, la nourrice divine, thelus, féminin. Avouez que Thallo et Tellus sont des formes bien voisines et répondent à des idées tout à fait concordantes, il existe enfin une racine tal et tla, grec A-taUanta^ A tlas> ; latin latus pour tlatiis^ large, solide, tul-i, tol-lo, porter, qui convient également au sens. Tellus était en effet considérée comme le support universel ; on l'invoquait dans les tremblements de terre ; en 268 avant notre ère, un Sempronius, vainqueur des Picentins, lui éleva un temple, expiation ou remerciement, parce qu'elle avait tremblé pendant la bataille. Pour symboliser le rétablissement de l'ordre, plusieurs médailles portent une figure de Tellus stabilïta, Tellus affermie.
La Tellus latine est, d'abord, la Terre, opposée au Ciel ; à ce titre, elle est la compagne de Jupiter, elle lui est associée dans les invocations. Elle personnifie le sein maternel de la nature bienfaisante ; (( Que deviennent les eaux, lorsque le Ciel, leur père, les précipite au sein maternel de la Terre ? » Lucrèce a merveilleusement rendu ce symbolisme, familier à toutes les races, exprimé dans toutes les religions naturelles, j'entends celles qui ne sont point factices ou révélées, qui sont nées du sentiment collectif et se sont développées en même temps que l'imagination. En Italie, comme partout ailleurs, Tellus., Terra ont reçu le nom de Mater ; la Terre, déesse de la conception féminine, préside aux unions conjugales ; à côté de Junon qui insuffle à l'enfant la lumière, l'intelligence, Tellus lui communique la sève de la vie.
Lucrèce dit encore :
Vivants, nous avons tous un seul et même père,
Le Ciel; et, quand la Terre, universelle mère,
De la liqueur céleste a reçu le dépôt,
Son giion, fécondé par les gouttes d'en haut,
Enfante les blés d'or et les riants feuillages,
Les races dt-s humains et les bêtes sauvages.
Puisqu'elle offre à leur faim de quoi nourrir leur corps,
De quoi charmer la vie et remplacer les morts,
Qui lui refuserait ce nom sacré de mère ?
Quand la terre a repris ce qui vient de la terre,
Le ciel aussi recueille en ses calmes hauteurs
Ce qu'il nous a versé de germes créateurs.
Si la terre est le berceau, elle est aussi le tombeau commun, le séjour des dieux inlernaux, la demeure d'où s'échappent les iMânes transfigurés en Lares prolecteurs et en riants Génies. Par ce caractère funéraire, elle se rattache, elle s'identifie à toutes ces divinités que nous connaissons, au moins de nom, Lua^ Mana genita^ Lara^ Lala^ Lariindo^ Acca Larentia, cette dernière mêlée de si près aux origines de Rome et au culte d'une certaine Diva Angerona, ou Dea Dia^ la patronne des Frères Arvales.
Au fond, de quelles divinités terrestres Telliis^ Terra ou quel que soit son nom, n'est-elle pas synonyme ou parente ? Des personnages ignés, tels que Vesta dont elle alimente le foyer, ou Vulcain, le tison (ssc. oulka)^ le volcan qui jaillit de son sein enflammé ? (elle s'appelle alors Maia Volcani, compagne ou mère du feu, qu'elle fait grandir (rac. mag.)\ des puissances humides, qui malgré leur origine céleste, se plaisent dans les sources, les lacs et les fleuves: Nymfhœ ou Lymphœ, Nepiimiis (rac. nabh^ grtcnephos^ néphélé, les Napées ; latin, 7îub^ nuage, pluie)? et de tous les dieux de la végétation et des fleurs, Feronia et Vénus, Flora et Pomona et Vertumnus r Nommée ou sous-entendue, la Terre est donc le plus souvent associée à tous les cultes. Tellus, bien que son nom ait perdu quelque peu de sa divinité en
passant dans la langue vulgaire, Tellus a eu longtemps des temples ; et une fête, curieuse par des usages archaïques, les Hordïcidia, lui était spécialement consacrée. Le 15 avril, alors que les épis naissants donnaient l'espérance d'une riche moisson, les prêtres immolaient en son honneur une vache pleine, bos horda ou forda. Un rite bizarre consistait à arracher du ventre de la vache le veau encore à naître et à le brûler à part, sans en rien garder pour le festin. Qui nous dira pourquoi la cendre de ce veau immolé, mêlée par des Vestales à d'autres substances, servait, peu de temps après, le jour des Palilia^ à la purification de l'assemblée? Sans doute — car la tradition rapporte que Numa ou même Faunus auraient institué les Hordicidia après de mauvaises récoltes ou des maladies persistantes survenues aux troupeaux — sans doute, le veau sacrifié avant de naître était offert pour le rachat de tout le bétail, de tous les biens de la terre ; et l'acquiescement présumé de la déesse avait communiqué aux cendres de la victime une haute sainteté, une grande puissance expiatoire ; nous connaissons assez ce genre de raisonnement pour n'en pas faire honte aux anciens hommes.
§ II. — Dieux de la moisson et des vendanges
Cérès (Ker-es) ; le nom a été rapproché de Kerus, Kerka (Circé), du grec Ker, Kersa. Racine Kar^ d'où Kronos, Caranus, creare. — Fêtes nombreuses : teriœ sementiiiœ, Fornacalia, Pa^analia (dtsciiption d'Ovide), Cerialia, Catularia. — Rapports de Cérès avec le dieu Orcus. — Le libuin et la libatio. — Le dieu Liber et la déesse Libéra, dieux de la vie, de la joie licencieuse, et de la vendange. — Procession du fascinum et vers fescennins. — Proserpina. — Bona Dea.
Comme Saturne et Ops, Consus et Tellus, les divinités spéciales de la moisson et de la ven-
dange, Cérès, Liber et Libéra sont foncièrement italiques; et, dans les campagnes, elles ont gardé leur physionomie indigène longtemps après que Rome les eut assimilées à Démétèr, à Dionysos et à Perséphoné, — confusion fort ancienne puisqu'elle remonte aux débuts de la République, aux temps de la fameuse bataille du lac Régille.
Le nom de Cérès a été judicieusement rapporté par les Latins eux-mêmes au verbe cre-are. On a aussi pensé à une racine ^er, qui se trouve dans ^erere et dans le suffixe adjectif ger. Le sens convient et aussi le son, car l'ancienne prononciation distinguait mal les deux gutturales c et g. On disait indifféremment vigititi ou vikinti (d'où vicies vicesimus), gnaivus et cnaeus^ ysv-jatog, (( noble, bien né )) Caïus et Gaïus, Caranus et Garanus (un Kronos sabin). Mais il faut s'en tenir ici à la racine Kr^ Kai\ faire, produire, créei'. Kérès n'est qu'un des innombrables Kéri^ génies, principes actifs de la nature que les Italiotes célébraient par des Kerimoniœ, des cérémonies. C'était le nom donné aux mânes, duonus Kérus ; et Kerka, la fameuse Circé, n'en est qu'une variante. Les Keres homériques appartiennent à la même famille, et très probablement les Cabires Axio-Ketsos, Axio-K^rsa. Comparez l'osque Kerri^ l'ombrien Cerfus, Cerfius. On verra donc dans Cérès un terme générique, dont les fonctions de la déesse ont déterminé, précisé le sens.
Cérès comptait dans son cortège tous ces menus dieux agricoles que nous avons énumérés déjà et qui personnifiaient soit tous les incidents du travail agricole, soit les phases diverses de la croissance des céréales : Proserpina^ la petite racine qui serpente au sortir du germe, Vohitina^Xa gaîne qui enveloppe la tige du blé, Paîelena ou Patella, l'apparition de l'épi, etc. Patella était le nom de Cérès dans l'Italie centrale.
Les fêtes de Cérès étaient nombreuses, les Feriœ
sementinœ^ dont la date était indiquée chaque année, mais qui tombaient d'ordinaire en janvier ; — on les nommait aussi Paganalici ; les tornacalia (février), où l'on rôtissait les grains broyés de la dernière récolte; en avril, les Amharvalia, processions expiatoires autour des champs, puis au mois de juillet et d août les Cerealia proprement dites, les fêtes de la moisson. Gérés était invoquée encore avec Liber et Libéra, au temps des vendanges : ces trois divinités avaient à Rome un sanctuaire commun, jEcies Cereris. Nous dirons quelques mots de ces solennités champêtres.
Les Paganales ont inspiré à Ovide des vers excellents : « Jeunes bœufs, couronnés de feuillage, restez prés de la crèche pleine, jusqu à l'heure où le printemps ramènera vos travaux. Et toi, villageois, suspends au pieu ta charrue émérite. Le sol refroidi craint l'atteinte du fer; laisse reposer la glèbe, la semaille est accomplie ; laisse reposer les bras qui l'ont cultivée. Que le pays soit en liesse ; habitants, promenez la lustration dans le village ; présentez aux foyers rustiques les gâteaux annuels. Offrez à Tellus, à Gérés, mères des moissons, le froment qu'elles nous donnent et les entrailles d'une truie féconde. Gérés et Terra veillent en commun aux soins agricoles; celle-ci prête son sein à la semence, l'autre la fait éclore. Déesses dont les efforts unis ont amendé la barbarie antique, par vous le gland du chêne (âge du bronze) a fait place à une nourriture plus fortifiante ; rassasiez de vos dons, sans mesure, l'avidité du laboureur, et que la récompense réponde au labeur. Donnez aux tendres semis une croissance régulière; défendez les jeunes tiges contre le froid brûlant des neiges. Quand nous semons, ouvrez le ciel aux brises propices ; arrosez de pluies bienfaisantes le grain caché dans le sillon. Ecartez des épis, que nous vous devrons, l'essaim destructeur des oiseaux rapaces. Et vous, fourmis, épargnez
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le grain répandu ; après la moisson votre butin en sera plus copieux. Puisse le blé croître à l'abri de la rouille funeste et des chaleurs desséchantes. Sans périr de maigreur, qu'il évite les risques mortels d'une végétation trop luxuriante. Epargnez à nos champs l'ivraie fatale aux bourgeons et l'invasion des herbes stériles. Enfin, qu ils rendent avec usure le froment, clccjjr qui subira deux fois l'épreuve du feu. )>
On voit par ce dernier trait que la farine primitive, grossièrement pilée, était rôtie légèrement, comme le maïs qui entre dans la pâte des Pyrénéens. Elle se conservait mieux ainsi. Quand on faisait le pain, la farine recevait une seconde cuisson. Sans doute, ces procédés étaient conservés pour la fabrication des gâteaux sacrés. Les Fornacilia perpétuaient le souvenir de ces tâtonnements antiques. « C'étaient, dit Ovide, des hommes ignorants que les anciens laboureurs. Toutefois, on semait, on coupait le froment, et Gérés avait les prémices de la récolte ; l'usage était de torréfier le grain: mais bientôt le feu ne laissait qu'une cendre noire ou bien prenait à la chaumière- Alors intervint le four; la Fournaise fut déesse et les hommes joyeux suppliaient Foniax de régler la cuisson. Aujourd'hui, le Curio mciximus (le chef de la Curie) avec les paroles consacrées indique le jour des Fornacales. jour de joies et de festins. Ceux qui n'ont pas fêté en temps utile se dédommagent aux Quirinales, deux jours après, par des réjouissances, nommées feriœ stultorum, fête des sots eu des fous ».
Les fêtes de la moisson commençaient par des sacrifices expiatoires en l'honneur des morts, pour pallier quelques négligences possibles dans les cérémonies funéraires. Au reste, nous savons que le culte de tous les dieux champêtres confine à celui des dieux infernaux. Toutes les fois qu'on enterrait un mort, la victime, égorgée pour purifier la
maison, était aussi offerte à Cérès, à la Kère du tombeau. Cette victime, la porca prœsentanea^ prenait aux fêtes de moisson le nom, équivalent, de prœcidane.i^ préliminaire. Le sacrifice accompli, on présentait à la déesse le prœmetium, première gerbe. Le mot s'est confondu avec primitiœ, les prémices. Le culte, naïf et joyeux dans les campagnes, se compliqua dans les villes de rites et de souvenirs helléniques, mais n'en fut pas altéré dans ses traits principaux. Gérés, à Rome, bien qu'identifiée avec Déméter et pourvue d'une histoire empruntée aux légendes d'Eleusis, resta une divinité italique et nationale. Aux Cenalia d'avril qui duraient huit jours, on croyait célébrer la réunion de Cérès et de Proserpine ; mais on fêtait, en réalité, les promesses de la moisson verdoyante et la nature apaisée, la déesse féconde et radieuse. Tout le monde, prêtres et fidèles, vêtu de blanc, se rendait en procession au cirque voisin du temple. Un spectacle, fort populaire en ce jour, c'était une chassse au renard. On attachait à la queue de ces animaux des torches allumées et on les lançait dans le cirque. C'était un divertissement emprunté aux habitants deCarseoli, bourgade latine. Selon Preller, le feu mis à la queue des renards symbolisait les ravages de la rouille ou nielle des blés. Cette rouille était déesse, d'ailleurs, et même dieu, Robigo, Robigus. Elle avait son bois sacré aux environs de Rome et ses Robigalia entre les Jeux de Cérès et ceux de Flora. C'était, disait-on, une institution de Numa. Ovide a rencontré encore et suivi la procession de Robigo, conduite par le Plamen quirinalis. Au lever de la Canicule, au moment où cette maladie se déclare dans les champs, on sacrifiait à Robigo de jeunes chiens rouges, fort analogues aux renards enflammés. Une porte voisine en avait gardé le nom de Catularia. De pareils usages sont évidemment archaïques; ils viennent en droite ligne de l'animisme primordial.
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Il y avait en août une autre fête de Gérés, celle ci purement grecque, où les femmes seules étaient admises. Pour symboliser les voyages et la douleur de la déesse, les femmes se séparaient pendant neuf nuits de leurs époux ; elles paraissaient ensuite, vêtues de blanc, couronnées d'épis de la moisson nouvelle. Par une singulière aberration, cette Ce rès des femmes passait pour hostile au mariage ; mais ces subtilités ne touchaient guère le peuple. Tout le monde continuait à regarder la féconde Gérés, tout aussi bien que Tellus et Junon, comme une déesse de l'hymen. On célébrait même en grande pompe ses noces avec Orcus, dieu des mânes et des germes cachés dans les dessous du monde. Ainsi que nous le disions, le culte de Gérés était resté latin, et si national à Rome, que, de l'aveu de Gicéron, Romesemblait, en réalité, l'avoir donné aux autres peuples et non l'avoir reçu d'eux. Il faut dire que Vaniiona, l'approvisionnement de Rome, était un des grands soucis de la République, encore plus de l'Empire : et ce fut là une des causes qui assurèrent à la déesse du blé tant d'honneurs, de prières et d'actions de grâces. U œdes Cereris avait éié construite après une disette qui suivit l'expulsion des Tarquins et dans le temps où venait d'être instituée l'édilité plébéienne, chargée spécialement de veiller à l'arrivée et au marché des céréales. 11 est même probable que ces magistrats tiraient leur nom du temple, JEdes, où ils avaient leur bureau, leur siège officiel : c'étaient là qu'ils faisaient les comptes de Va^mona^ qu'ils organisaient leur surveillance et qu'ils distribuaient aux plébéiens du pain et du blé. Le temple et la déesse étaient même devenus le gardien et la patronne des libertés du peuple ; toute violation de ces libertés entraînait un sacrifice expiatoire à Gérés.
Aucune divinité ne tient de si prés à Gérés que Liber, non pas tant parce que la boisson, quelle qu'elle soit, est comme la sœur jumelledela nourri-
ture, mais Liber, à l'origine, ne faisait qu'un avec Cérès, étant le gâteau, le pain, libum, dont la déesse avait fourni les éléments. Que de sens variés se cachent au fond des syllabes obscures, divinisées par les anciens hommes ! Le mélange intime de l'eau, du miel, de la graisse avec les farines de l'orge ou du blé, l'offrande aux dieux, la libation, la joie expansivedes buveurs, la force génératrice, la vie, la liberté, la bienfaisante libéralité, toutes ces idées étaient incluses dans la racine lib ou libk (gr. «Àetç/w, oindre, germ. Ubeii^life^ vivre), et s'en sont échappées de par le monde, suggérant des procédés alimentaires, des usages liturgiques, des concepts grossiers ou nobles, créant des dieux et dégourdissant la pensée.
Le libum [adorea liba], gâteau humecté^ oint, ainsi pourrait-on le traduire, était fait de fleur de farine passée au four, de miel et dhuile ; nul doute qu'une si merveilleuse invention n'ait donné lieu à des réjouissances infinies, à des danses, à des chants en l'honneur du dieu éponyme du libum. Et cette pâtisserie fort primitive demeura pour toujours l'offrande traditionnelle réclamée par Liber. Celui-ci ne fut donc pas tout d'abord le dieu des vendanges; ses attributs divers, surtout ses fêtés du 17 mars, la place qui lui était faite à côté de Cérès aux jeux Libérales d'avril montrent en lui, à lorigine, un dieu plus grand et surtout moins défini, nourricier, protecteur de la vie et de la propagation des êtres. Pour qu'il pût se restreindre, plus ou moins, à son office le plus connu, il fut nécessaire que le verbe libare prit le sens d'arroser, que la libalio, considérée à part, en dehors du libum, consistât en un liquide quelconque répandu devant les dieux, le plus souvent en quelques gouttes du vin qu'on allait boire. C'est ainsi que, passant du liquide onctueux au liquide fermenté, le dieu du libum devint le dieu de la libation et, par suite, de la vendange.
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Nous pouvons facilement nous figurer le Liber italique avant et même après son assimilation à Dionysos. J.iber, ou, comme on l'appelait communément, Liber pater^ c'est le dieu de la plaisanterie et de la joie désordonnée, mais aussi le gardien de la propriété, le garant des marchés, le défenseur des libertés municipales ; ses fêtes, surtout celle des vendanges, sont une époque de licence illimitée dans le langage et dans les mœurs. A Lavinium, la vieille ville des Pénates troïens, tout un mois était consacré à Liber, temps de gaîlé et de désordre. Au reste, dans l'Italie entière, la vendange, comme la moisson, interrompait toutes les affaires, judiciaires ou politiques. Au milieu des danses et des jeux, on offrait à Liber les prémices du moût, on purifiait en son nom tous les ustensiles de la vendange et du pressoir.
Dieux de toute production féconde, Liber et Libéra étaient implorés pour la fertilité des champs, pour celle des animaux et des hommes. Aussi promenait-on en leur honneur, et le plus religieusement du monde, l'emblème si universel, si révéré dans les temples antiques, le fascinum générateur. Etrange fortune des mots! Celui ci veut dire faisceau, faix, tout ce qu'il y a de plus vague ; et voici qu'il devient le principe générateur, un objet sacré que la matrone la plus considérée de la bourgade vient couronner publiquement de fleurs ; puis c'est un talisman précieux contre l'avis des malicieux esprits de l'impuissance, contre le mauvais œil et la magie ; c'est un charme qui fascine^ fascinât^ et qui peuple l'univers. Preller rapporte, non sans raison, à fascinum, le nom de vers fesceiiiiins^ donné à de grossières chansons où éclatait toute la gaieté des vendanges, et que les mariées, sous leur voile, entendaient résonner dans le cortège nuptial (l'invention des vers fescennins a été attribuée aux habitants de Fescennium).
Les Ltberalia, célébrées à Rome le 17 mars, doivent être rappelées, à cause d'une alliance remarquable entre les pratiques les plus primitives et les attributions les plus abstraites de Liber. D'une part, le vin n'y figure pas, c'est le libum qui paraît au premier plan. Des prêtresses âgées, couronnées de lierre, allaient par les rues vendant des liba et suivies d'un petit troupeau, pour fournir immédiatement à l'acheteur l'animal du sacrifice. D'autre part, en ce jour,ondonnaitauxadolescents, liberi^ la robe de liberté, toga libéra.
La déesse Libéra n'est que le nom féminin de Liber, et comme telle, la patronne de la conception. Ces couples abondent dans la mythologie latine comme dans la religion védique : Jovis, Juno ; Janus, Diana; Faunus, Fauna ; P'atuus, Fatua ; Consivius, Consivia ; Anxur, Angitia ou Angerona ; Portunus, Fortuna ; Pomonus, Pomona, etc. C'est rinti'oduction des fables éleusiniennes qui donna à Libéra une personnalité distincte. Gérés se confondant avec Démèter, Liber avec Dionysos, il fallut trouver un pendant à Kora^ à Persephonè. Libéra était désignée, pour cet office de soeur, de femme, ou de mère de Bacchos ; c'est comme troisième personne de cette triade grecolatine qu'elle figurait dans le temple romain, Vy^des Cereris. Elle fut toutefois suppléée dans ce rôle, trop subtil et trop mystique pour elle, par Proserpine. Nous avons vu que Proserpina n'était qu'une minime divinité indigète de la germination mentionnée à son rang dans le cortège de Gérés *, mais elle eut cette double fortune de ressembler, par le son, à Persephona, et de se prêter aisément au symbolisme de la fable grecque. D'une coïncidence fortuite on conclut à une réelle identité. Souterraine pendant l'hiver, aérienne au printemps, Proserpine peut-être tour à tour l'épouse de l'abîme, de Dis, le Pluton Latin, et la compagne de Bacchus Liber, le dieu joyeux des moissons et
des vendanges, doublant ainsi la sombre Hécate et la bienveillante Libéra.
Mais les mythologues, où plutôt les théologiens de Rome hellénisée eurent beau faire ; ils ne parvinrent pas à dénaturer le caractère de Libéra; celle-ci demeura toute latine ; elle conserva ses affinités natives avec la vieille Gérés, avec les divinités italiques de la végétation ; telles que Maia, par exemple, et Bona Dea, ou Fauna.
Bona Dea, la bonne déesse, nous est connue par l'aventure de Clodius et de Pompeia, la femme de César — qui ne devait pas être soupçonnée, et qui le fut. Mais la dépravation qui s'était glissée dans ses mystères, et toutes les légendes contradictoires sur la chasteté ou la lubricité de Bona Dea, sur ses amours avec Faunus, ne doivent pas nous faire méconnaître en elle une très antique divinité de la nature, qui tenait de Junon, de Flora et de Libéra. Dans son vieux sanctuaire de l'Aventin résidait un serpent : la déesse tenait un sceptre de la main gauche ; au-dessus de sa tête, on plaçait un cep de vigne, à ses côtés une cruche de vin ; toute sorte de simples et de plantes salutaires étaient recueillis dans son temple. Rien de plus archaïque. Maïa, patronne du mois de mai, était invoquée avec Bona Dea. C'était la déesse de la croissance. On en faisait l'épouse de Vulcain, une déesse de l'Agriculture, à laquelle vient s'associer, au mois de mai, pour produire les fleurs et les fruits, la force vivifiante du feu. Vous savez que la Grèce possédait aussi une Maïa, mère d'Hermès. Quand le mince dieu romain du commerce, Merciirius, fut assimilé au puissant messager de Zeus, on lui donna pour mère la Maïa Volcani. Cq Mer ciirï us, qui eut son premier temple à Rome en 49:; avant J.-C., paraît avoir longtemps présidé obscurément aux échanges qu'on opérait sur les confins des territoires, margines, merk chez les Germains, fnaiches, en français. Mais nous ne pouvons pas suivre aujourd'hui sa fortune.