CHAPITRE DIXIEME LES SIBYLLES. APOLLON
Un mot de Pascal sur les Sibylles. — La tradition chrétienne, jusqu'au XVII* siècle, honore les Sibylles et s'appuie sur les Livres Sibyllins, déjà tenus pour sacrés à Rome dès le VI' siècle avant notre ère. — Les Pythies et prophéiesses n'ont manqué à aucun peuple; mais le nom de Sibylle semble particulier à l'Italie, bien que les oracles sibyllins aient été écrits en grec et apportés de la Grande Grèce. — Conjectures étymologiques. — Récit de Tite-Live. — Institution de duumvirs^ decemvirs et quindecemvirs sibyllins. — Autorité des Livres Sibyllins^ même après leur destruction totale dans un incendie du Capitole, en 83 av. J.-C. Ils furent alors reconstitués de pièces et de morceaux recueillis dans le monde romain tout entiei*. — Varron cite déjà dix Sibylles; mais une ou deux seulement ont porté ce lilrc : la Sibylle de Cumes, peut-être celle de Tibur. — Virgile a soin de mettre la Sibylle de Cumes au service d'Enée ; et avec elle Apollon, linspirateur des Livres Sibyllins, le dieu cher à Auguste. — Le culte d'Apollon, dans l'Italie méridionale {Apulu, Apulia)^ antérieur peut-être à l'extension des colonies helléniques, a passé chez les Etrusques et dans le Latium au temps des Tarquins. — xMais le premier, longtemps le seul sanctuaire du dieu, fut un bois de lauriers situé près de la porte Carmentale, où s'éleva en .^29, à l'occasion d'une peste, le temple d'Apollon, medicus, sospitalis ou sauveur. — Institution des Jeux Apollinaires, 212; adjonction au temple d'un théâtre ou d'un proscenium^ où fut joué le Thyeste d'Ennius. — Apollon a dû beaucoup à la légende d'Enée, protecteur de Troie, il s'est trouvé naturalisé romain. — Il semble avoir, des la première guerre punique, confisqué certaines cérémonies expiatoires dites Jeux Tarentins ou TerentinSf qui prirent ensuite le nom de Jeux Séculaires (r49). — Durée variable du Sxculum. — Dévotion de Sylla pour Apollon et les Sibylles. — Sylla, contraction de
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Les Sibrlics ont iMutagé la décadcaoe d*Hcrciile. Comme loi. elles nliabitent plus que les baraques foraioes ; elles oot cependant gardé qadqoes traits de Icor caractère primitif; elles rendent encore des oracles. Mais Pascal a fort cixanl6 leor crédit lorsqu'il a déclaré que « les livres des Sibylles et de Tri5mégîste. et tant d'autres qui ont eu du crédit au monde sont faux et se trouvent iaux à la suite des temps »> : Saint-Simon, Beaumarchais, sans parier de \'j! taire, les ont traitées sans aucune révérence : ■ Les trois fiiles de La Rochefoucauld, dit l'un, moururent Sibylles dans un coin de l'hôtel » : et l'autre : v Voyez cette vieille Sibylle î Par ce qu'elle a fait quelques études, elle veut dominer au château ! » Boileau déjà n'était pas tendre à leur égard.
Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique. Hurle tous les matins une Sibylle' étîque. On rappelle Chicane.
11 est vrai qu'on peut alléguer en leur faveur des comparaisons plus honorables : Guy Patin appelle * Christine de Suéde « la dixième muse et la Sibylle du Septentrion » : et l'Eglise continue de chanter : <( Teste David cum Sibylla, »
Ce vers du Dies irae (XIII* ou XIV* siècle) est Técho d'une croyance fort ancienne et qui n'a guère rencontré de contradicteurs, au moins jusqu'au XVII* siècle. Môme les érudits de la Renaissance accordaient bénévolement aux Sibylles et à certains
livres dits Sibyllins une part notable dans la fondation du christianisme. Et les célèbres peintures de Raphaôl et de Michel- Ange donnaient à ces problématiques personnes une place, tout à fait méritée, auprès des plus granJs saints. Gomment, d'ailleurs, et pourquoi révoquer en doute une opinion, très inoffensive en elle-même, et soutenue à Tenvi par ceux qu'on appelait Pères, latins ou grecs > Sans parler d*un saint Prosper ou d'un saint Isidore, c*est Augustin, grand admirateur des Sibylles, qui note que le fameux acrostiche-rébus I/O^j; (lèsoiis Christos Théoii hiiios soter) et le poisson symbolique sont empruntés aux Livres Sibyllins ; c'est Jérôme, c'est l'empereur Constantin, qui invoquent en faveur du christianisme l'autorité des Sibylles ; c'est Lactance, Commodien, Arnobe, qui les citent avec éloges ; c'est l'enthousiaste Tertullien qui proclame leur véracité : Illa scilicct Sibylla vesi ver a vales : il va même jusqu'à les dire antérieures à toute littérature, ce qui est plus vrai qu'il ne pense : Anlcenim Sibylla qiicim munis lilteratura exstitit. L'accord des pères grecs n'est pas moindre, du moins jusqu'au IV" siècle : Clément d'Alexandrie afïîrme que les païens eux-mêmes ont eu des prophètes choisis de dieu, comme était la Sibylle, ou plutôt les Sibylles (rwle^VAy^v tô viuM;), qui prédisaient réellement les choses futures par inspiration divine. Théophile (sous Commode) montre la Sibylle pleinement d'accord avec les prophètes hébreux, soit qu'ils annoncent le passé, le présent ou le futur. Athénagore (Marc-Aurèlc) et Tatien font la Sibylle postérieure à Moïse, antérieure à la guerre de Troie :, Justin (Antonin) lui donne pour père Hérose (pourquoi pas Manéthon ou quelque autre >), et reconnaît que l'avènement et les principaux faits de la vie du Sauveur sont clairement énoncés au VIII' livre des Oracles Sibyllins. Certaines mentions de la Sibylle sont encore attribuées à un Clément pape, fin du I" siècle, à
Hermas, et même à Paul ; mais elles sont des plus douteuses, et voici pourquoi : c'est que les morceaux chrétiens des livres sibyllins datent de 1 an 138 après notre ôre, du milieu du II** siècle. Le reste du recueil (14 livres en deux tomes publiés chez Didot (1843-185 1) par feu Alexandre) appartient soit à des époques plus basses encore, soit, . indirectement, à la période judéo-alexandrine. Sous le régne de Ptolômée Philométor vers 160, des Juifs hellénisants s'étaient avisés d'imaginer des Sibylles Chaldéenne, Babylonienne, Erythrée, et d*en vendre les élucubrations aux crédules Romains ; encore la plupart de ces pseudo-prophéties avaient-elles péri dans plusieurs incendies du Capitole.
11 ne faut pas chercher bien loin les mobiles de ces supercheries, si communes dans tous les temps.
Les Juifs, et surtout les chrétiens, avaient un intérêt évident à glisser leurs croyances, leurs traditions el leurs légendes dans des livres considérés à Rome conmme sacrés ; et l'on ne peut nier que leur fraude ait réussi, puisqu'elle a trompé des gens de fort bonne foi, tels que Justin et Tertullien chez les chrétiens, Varron chez les païens. Celui-ci distingue déjà dix Sibylles, dont les quatre cinquièmes sont de pure fantaisie : la Persique, appelée Sambèthe, la Libyenne, la Delphique, la Cuméenne, l'Erythréenne, la Samienne, la Cumane (Cumes d'Eolie ou Cumana)^ l'Hellespontine, la Phrygienne (Ancyre), et la Tiburne, adorée à Tibur, sur le Teverone, comme une divinité. Vous venez de reconnaître cette Sibylle de Tivoli qu'on a installée dans un temple réellement dédié à Hercule.
Varron, à vrai dire, aurait pu, sans risque, énumérer beaucoup d'autres prophétesses, puisqu'elles n'ont manqué chez aucun peuple. Pour nous borner, et en restant dans le monde hellénique,
^appelons les Péléïaj\ Pelice^ de Dodone, et la célèbre Pythie de Delphes, assise sur son trépied audessus d'un gouffre dont les vapeurs troublaient sa raison et lui inspiraient ces oracles ambigus si richement payés par les villes, les rois ou les particuliers. Nul doute que l'Italie primitive ne comptât un grand nombre d'hallucinées du même genre. Les forêts, les sources, les grottes du Latium antique avaient leurs Caménes, leurs Carmentes qui révélaient l'avenir et les volontés des dieux. Telle était sans doute TEgérie deNuma, ou encore, chez les Etrusques, la nymphe Bygoïs. Mais aucune de ces Fatuae (celles qui parlent, qui dévoilent les destins), aucune des prêtresses fatidiques de la Grèce n'a porté le titre de Sibylle. C'est d'Italie que ce nom s'est répandu dans le monde gréco-romain ; et je ne sais trop que penser de l'étymologie grecque très généralement adoptée. Peut-être faut il accorder à Varron quelque foi lorsqu'il parle d'une Sibylle Tiburtine ; le mot aurait été sabin, ou sicule : diminutif de Sabiis^ nom de la race sabellienne, — avec affaiblissement très ordinaire de a et î (capio, incipio) \ ou bien apparenté à sibtlus, souffle, murmure, inspiration, — avec abréviation de la première syllabe. Il me paraît difficile de voir dans la terminaison ulliis, iilla, autre chose qu'un suffixe italique. Sibiilla (c'est la forme la plus ancienne) est construit exactement comme Tibiillus^ Catiillus, Cependant, je vous dois compte d'une autre explication, à coup sûr ingénieuse : Sio-boulè ou bolia, la volonté du dieu. Elle se fonde sur une prononciation dorienne de Ihéos, Les Doriens, paraît-il, sifflaient le ih aspiré, et ils disaient bollè pour boulé. Or, Apollon étant devenu le dieu dorien par excellence, sa prêtresse portait, dans la Grande-Grèce, le nom très approprié de Sio-bulla, Sibulla ; Cumes, ville pourtant Eolienne ou Achéenne, en adoptant le culte d'Apollon, avait aussi reçu ou imaginé le nom dorien de sa pythie.
/.4 l:talîe AFnofcm
(jt\ raîv.ri».. ^ rarcriie. me {nrntrucnt beaucoup ;.:a^ £vrte%. v. .^ prêtresses de F Apollon deîf^iqne, de VApo'Arjfi Amycleen. araiem iamais reçu Icuom de finhylit^. ou au oioiasde Tltédfailei.
Ou/>f c^u'iS en iotu c'est bieo delà Gnuide-Grece« et de Corne» mtme. comme la plupart des dieux et de% mythes grecs, que, selon les auteurs latins, provenaient le^ Lirrts mbyllin» antiques, si révérés et «Il consultés ^ Rome. Tite*Live a raconté, é'^ptts les Annales des pontifes et les anciens chroniqueurs, l'acquisition de ces livres par Tarquîn le Superbe. Une vieille femme s*était pré- «entée devant le roi, portant neuf volumes ou rouleaux de linge (/in/ca), sans doute de papyrus, dont elle demandait un prix considérable. Tarquin hési- Xani, elle en brûla trois et offrit les six autres, sans changer v^n prix. Nouveau refus, nouvel holoc;juHtc, f] n'en restait pi os que trois, lorsque le roi v; fWMa. Ij:s précieux manuscrits furent commis il lit ^/jidc de deux prêtres spéciaux, duumviri sjuis /jciunciis, cl soigneusement enfermés sous le C;ipiiolc, dans une excavation. La confrérie M'augmenta, en 367, de huit nouveaux membres, puis de cinq en S3 ; il y eut donc des decemviri et ries qiiindccemviri. Parmi eux ou à côté d*eux, se trouvaient toujours dtux interprètes forces, chargés de traduire et d'expliquer certains passages, dans les occasions solennelles. Toutes les cérémonies, tous les recours à des dieux nouveaux, tous les ritcM hcllénicjucs ont été institués en vertu des oracIcH Hibyllins. Et si grande était Tautorité du recueil sacré, qu'après la destruction complète du fiapiloleen 83, quand les flammes eurent dévoré ccH livres^ garants de la grandeur romaine, on jugea indiHpcnsablc de les remplacer ; des personnages doclCH et sûrs recueillirent dans toute Tltalie et partout ailleurs les oracles de toute provenance ; on RC procura ainsi d*abord deux livres, aussi révérés que les anciens, et transférés, en Tan 12,
i-ES SIBYLLES. APDLl.ON 56n
du Capiiole au lemple d'Apollon palatin, puis, successivement, et jusqu'au troisième siècle de notre ère. dix ou douze suppiéments fards de divagalions juives, orientales et chrétiennes. Mais les vicissitudes des Livres sibyllins ne peuvent ^ire séparées de Thisioire d'Apollon : nous y reviendrons tout à rheure.
Nous ne pouvons, bien entendu, contr^Mer les affirmations, d'ailleui^ assez probables, de Tite- Live : et il paraît avéré que dès la tîn du N'"^ siècle, l'autorité des Lîrres sibyllins était pleinement établie. C'est sur leur injonction que le premier l.cciis terniiim. 402 ou 399, réunit dans le même hom mage les dieux du Latium et ceux d'importation étrusque ou campanienne. Dés la première guerre punique, Naevius mentionnait dans son poCme la Sibylle de Cumes ; il lui donnait même le nom de Cimmérienne. LesCimmériens, peuple entièrement fabuleux, appartiennent aux traditions de Dodone \ les Pélies passaient pour être arrivées sur Tarbre sacré, sous la forme de colombes venues du payvH des Cimmériens. C'est par une élranjic confusion que des colons grecs, imbus de celle fable, avaient transplanté en Italie le souvenir des (^inimOiions imaginaires ; et, pour égaler la Sibylle de (Aimes aux plus antiques prêtresses de rilellopic, ils lui avaient attribué la même origine, l'origine cimmérienne. Combien de conjectures liisloriqucs ropo sent sur de partiilles puérilités 1 Nous n'avunn \\ retenir que les indications certaines ou au nioin»^ probables : l'existence d'un culte spéciiil cl d'im sanctuaire d'Apollon à (Munies, de sontcnains permettant de machiner les fantasmaj^oi ics liîurjii(|uc^, de marécages et de gouffres voisins r»ù l'fm voulut voir les abords et l'enlrée des l^nfcrs, et cnlin de pythonisses chargées d'entretenir la dévotion rhi peuple à l'aide de spasmes livsîcriforfncs cf de dis cours incohérents. Quant à la Sibylle, cC^t un per sonnage idéal, dont les traits r>rit dû être coîîirnuf\«^
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OU à peu près à toutes les prêtresses fatidiques ; c'est une création de Virgile, et une création très logique ; il importait, en efFet, au poète que le père des Romains, l'ancêtre des Jules, eût reçu la consécration des oracles sibyllins. Aussi s'est-il peu inquiété de la tradition que nous pouvons appeler tarquinienne ; il a, sans scrupule, vieilli de plusieurs siècles la ville de Cumes et le culte d'Apollon, et par suite l'introduction des dieux et des rites grecs dans le Latium.
Ces réserves faites, nous admettrons comme très vraisemblable le portrait que, de visu peut-être, Virgile nous donne d'une Sibylle cuméenne, et les renseignements poétisés qu'il nous transmet sur les procédés de l'industrie sibylline. Enée, porté sur les côtes de l'Epire, y rencontre Andromaque — heureuse aventure, puisqu'elle nous a valu la plus fraîche, la plus sponlanèe des tragédies de Racine — cl, avec Andromaque, un ancien ami, lïélénus, fils de Priam, qu'I lomère connaissait déjà pour un très habile devin, lïélénus l'engage à interroger la prêtresse de (Àinies : (( Lorque, fuyant la Sicile, tu auras atteint, en Italie, la cité cuméenne et les lacs divins, et l'Avernc entouré de forêts murmurantes, tu apercevras une pythonisse hallucinée qui, sous un rocher creux, chante les destinées et inscrit sur des feuilles (d'arbre) des événements et des noms. Toutes les feuilles où elle a inscrit des vers, la poétesse les pose les unes sur les autres et les laisse dans son antre ; les oracles restent en ordre à l'endroit où ils sont rassemblés. i\iais lorsque la porte s'ouvre, il suffit d'une brise légère provoquée par le mouvement des gonds, pour disperser les chants précieux ; les feuilles voltigent dans la caverne, aucune main ne peut les réunir et les ranger. Les consulleurs alors s'en vont sans réponse et maudissent le séjour de la Sibylle ». Il va sans dire qu'un fils des dieux ne peut redouter de pareilles déconvenues. Il gagne donc les rivages de Cumes qu'il
appelle euboîques^ en souvenir des colons en partie venus de Chalcis on Eubée, et les hauteurs où réside le glorieux Apollon et Tantre immense, demeure de la redoutable Sib3^11e, à qui le chantre Délien ouvre l'avenir et suggère de profondes pensées. C'était un lieu souterrain creusé dans la roche eubécnne, avec cent accès et cent issues, par où s'échappent cent voix répétant les réponses de la Sibylle. A peine la prêtresse, Vir^^o, que le fidèle Achates était allé prévenir, a-t elle mis le pied sur le seuil, qu'elle s'écrie : « Il est temps d'interroger les destinées î Le dieu, voici le dieu î Et soudain, là, devant la porte, pendant qu'elle parle, son visage se convulsé, son teint se brouille, ses cheveux tombent épars ; une fureur sacrée gonfle son cœur, sa poitrine haletante. Sa taille grandit et sa voix prend des sonorités plus qu'humaines, sous le souffle du dieu dont elle a senti l'approche î Impatiente du joug divin, sa frénésie se déchaîne en transports délirants ; mais plus elle s'efforce de secouer le dieu qui la possède, et plus ce maître fatigue sa bouche écumante, et plus il lui étreint le cœur et la plie à sa volonté. Les cent portes s'ouvrent d'elles-mêmes, et par ces issues béantes s'exhalent dans les airs les paroles fatidiques. Ainsi mugissante en son antre, sous le frein qui dompte sa fureur, sous Taiguillon que le dieu retourne en sa poitrine, la Sibj^lle de Cumes chante, en paroles obscures, la formidable énigme enveloppée dans les ombres de l'avenir ».
Les traditions qui inspirent de pareils accents ne sont plus des emprunts ; elles ont revêtu un caractère national. En vain la Sibylle a gardé son nom grec, Deiphobc GIjiucî, fille de Glaucus ; en vain elle parle dans un sanctuaire grec au nom d'un dieu hellénique ; du jour où les Latins Font adoptée, elle a pris place au seuil du panthéon romain, à côté des vieilles divinités du l.atium et de la Sabine. Le vers ingénieux d'Horace : La Grèce
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conquise a subjugué son farouche vainqucar, Grœcîj capta ferum viciorem ceptt; exprime une vérité apparente. Mais il faut ajouter qu'en s'emparant des dieux et des idées de la uréce, le peuple romain, même en ne le voulant pas, les a modelés à son image et à son usage. Nous avons \ai combien Hercule est resté différent d'HérakIés. Nous allons constater qu'en dépit des poètes, des pontifes, des mythologues, en dépit d'une identité nominale, e( même rituelle, Apollon a changé de physionomie sur le sol romain. Comme Hercule, il a été naturalisé.
Tout d'abord, il semble avoir précédé en Italie» aussi bien qu'en Grèce et dans le Péloponése, les Hellènes proprement dits, et surtout les Doriens qui le choisirent comme dieu national. La forme primitive de son nom, Aplu, Apulu, conservée chez les Etrusques, transparaît encore dans le nom antique de l'Apulie ; et le culte de rApoUon du Soracte, Apollo Sorjtiiis, dans une région qu'on peut appeler ombro-sabine doit être antérieur à la fondation de Rome. Les Osques et les Ausoniens étaient donc tout préparés, tout disposés à l'accepter des colons grecs, avec la figure que lui prêtaient des arts encore ignorés en Italie, avec les attributs et les aventures imaginés par une race plus poétique et plus cultivée. La religion d'Apollon s'était acclimatée dès les IX* et VIII* siècles dans toute l'Italie méridionale, à Cumes, à Métaponte, à Crotone, à Rhégium; si l'acquisition des Livres sibyllins remonte réellement aux derniers temps de la monarchie, elle implique la connaissance, tout au moins, du culte d'Apollon, vers la fin du VI® siècle. Mais il faut probablement descendre au siècle suivant, à l'époque des Décemvirs. Le premier sanctuaire d'Apollon à Rome fut un bois de lauriers situé sur l'emplacement futur du Cirque Flaminius et du théâtre de Marcellus. C'est là que, vingt ans plus tard, à l'époque du Tribunat
militaire, à l'occasion d'uae peste et surTinionction des Livres Sibyllins, fut éievo ei dcdic, ca ^^o» le temple d'Apollon Sauveur, le seul temple d\\ pollon jusqu'au temps d'Auguste. 11 était voisin de la porte Carmenfalis. un nom qui atteste la parente reconnue de la Sibylle avec les Carmenies lati nés
Le premier caractère dWpollon que Ton rencontre est celui de dieu sauveur ; ce n'est que plus tard qu'il devient le dieu de Tart, de la musique. Sans doute, Rome reconnaissait bien en lui un dieu prophète, un dieu inspirateur qncK|ucfojs nommé Aperta ; et, dès l'expulsion des larquins, elle envoie à Delphes consulter roracic. iMjiis ^'0 tait l'Apollon Sauveur à qui s'adressait uvanl tout le culte romain, Apolio Pjc.itiy /l/>()/A> nicJiciis^ invoqué par les Vestales, sans qu'on puisse aisOniciil expliquer ces relations entre Apollon cl Vcsla. Sans doute la qualité commune de dicnx i^nès, Ich vertus salutaires du foyer et du soleil, ont nn>livé le culte rendu par les Vestales A Apcllo, connue disaienllesOsques, au médecin célesle (juidcloni ru* les maux, alextcacos. Nous avons déjà vn relie; épi théte dévolue à llérakiés, et je pense ipTclh' él.ul appliquée à beaucoup d'autres divinilcH, \ ^r pir mier bien réclamé des dieux c'élail Vii}i',i't\ri'. dr» maux qui arrêtent rhonmic à (:\in'\uti pas; '.rtï\\ ment très naïf, mais 1res juste. Avînin- ir,, Liîpn eus, Propulsor^ celui qui balai';. '';';arh;, F/pou*.''*, étaient des noms que les au'jcfiH Laiifiv piodi guaient volontiers à l-'aunus, ;i Mar ., tw'jti': .• Jnpi ter.
En 212 avant Jcsijs-^vljrj'.t un p.opl»'.i'. '^/ir'htt , Marlius. dont les S'^ntcn-,'; . ^fUt i-i' n \,*i "//r';'Mu' • la plus forte part dc*rA/>7<f, ".il'-JIm-^.. * » 'jiij \,:m^, :t\s pour av '^ir prédit •,!^ir';:f •';.'.* .'; '.'.- ;i' 'm. '-.*, * ,.Mih* rcc'.-rrin-iandî*. zoui:u': -.r. -/,: ,",•;.'.',' ' ■,/; f . > t, nerr.:. ie*. <*'':,;%- crrj^r,* '.': J':,/ '.',,.'.)'..'. •*- ^ ,k jfjT, '^'ji pirais^cr.* '< '*.' ',*', *'■'. .':. *-;*,', • '. .
370 L ITALIE ANTIQUB
Jeux pythiens, devaient 6tre célébrés joyeusement (comiter)^ organisés par lés décemvirs sibyllins et présidés par le préteur de la ville. Une collecte à domicile en couvrait les dépenses. Les années qui suivirent, les mêmes jeux, les mêmes sacrifices se répétèrent. Jamais la protection du dieu n'avait été
f)lus urgente ; et, en 208, à Toccasion d'une peste, a date de la fête annuelle, — désormais perpétuelle, — fut fixée au 5 juillet. Les réjouissances ne tardèrent pas à déborder sur une semaine entière ; le centré en était TApolIon Carmentalts^ sauveur, et le cirque voisin, qui prit bientôt le nom de Plaminius ; les courses» les luttes, les processions expiatoires étaient coupées de chants religieux et profanes, de farces et de pantomimes, comme aux fêtes de Diane et de Minerve.
Une légende que Prellerditancicnne nous montre les jeux scéniques associés de bonne heure au culte d'Apollon. Le peuple réuni écoutait le chant d'un vieux mime quand un cri éclate à travers la foule : « L'ennemi est aux portes ! Tout le monde se précipite et court aux remparts ; mais voici qu'une grêle de traits tombe du ciel sur les assiégeants, si bien que les Romains retournent sur le champ aux Jeux du dieu sauveur, sospiialis. Le vieux mime n'avait pas interrompu son chant. )) Cet Apollon, l'ost des grecs en sut quelque chose devant Ilion, n'avait pas son pareil, même en Judée ou au Mexique, aux pays de Jahvè ou de Quetzalcoatl, pour lancer sur les armées des averses de pierres et de flèches meurtrières, sans parler de la peste, qu'il maniait avec adresse pour raviver la foi en son pouvoir guérisseur. C'est d'ordinaire à la suite de quelque épidémie que de nouveaux honneurs lui sont décernés. Les hommes sont vraiment par trop — comment dirai-je r — Et c'est pain bénit à tous les bons dieux qu'il s*est faits, de l'exploiter à l'envi. Enfin, passons quelque chose à -celui-ci, en faveur de ses goûts artistes ; c'était une
sorte d'esthète, ainsi qu'on dit en patois, épris d'art, de lettres et de théâtre.
Dès 179, il est question de la construction d'un proscenium auprès du temple ; et dix ans plus tard, Ennius, peu de temps avant sa mort, y faisait jouer sa tragédie de Thyeste, Les Jeux Apollinaires et le temple primitif restèrent toujours en grand honneur. Même à l'époque d'Auguste, cette vieille construction fut restaurée, embellie avec goût par un certain C. Sosius, qui l'orna d'une statue en bois de cèdre, amenée de Séleucie, et du fameux groupe des Niobides, si souvent décrit par les anciens et admiré par les modernes. Rappelons que, pour punir Niobé d'une innocente vanité maternelle, les enfants de Latone massacrèrent de gaîté de cœur cette famille sans défense. On aimerait à croire que Sosius mit quelque ironie à consacrer au dieu qui l'avait commise le souvenir d'une action si véritablement divine. Mais non. Ce sont là finesses qu'on pourrait tout au plus attendre d'un Cicéron, d'un Atticus. Sosius n'était guidé, à défaut de piété, que par le désir de se faire valoir auprès du prince et auprès du peuple, en plaçant un beau groupe dans le temple d'un dieu à la fois très ofïiciel et très populaire.
La légende troïenne, connue et acceptée de tous dès le 111*= siècle, avait singulièrement rehaussé le prestige d'Apollon. Bien qu'il eût assez lâchement abandonné Hector aux bords du Simoïs, il avait protégé pins yEneas^ Rnée, l'ancètrc des Romains. Ce n'était plus une divinité grecque. I^oin de lA, il avait combattu les Hellènes et semé la inort parmi les soldais achéens. Si les Doriensdc Sparte l'avaient choisi pour dieu national, c'est que les Doriens avaient avec les Troïens sans doute, par suite avec les Romains, quelcjne parenté. On raisonnait ainsi dans ce temps-là. Bref, Apollon .sv).vpes ou mediciis était devenu — je le faisais pressentir tout à l'heure — un dieu italique, ua dvtv^
l'itaue antique
hilin. C'est comme tel qu*il se trouva iûsensiblemeûl associé aux jeuK Tereniifjs on Sècuhiire^r d'abord funéraires et expiatoires, soit vers 2^0, soit cent ans plus tard.
L'origine de cetîe ' ér ^ît tXà forgée après \.vieilies croyauces du J ■-onte qu'un certain pu.
sans doute descend ar' éries), voyant ses troi
igion mortelle^ euf ■•'-
oix mystérieuse,
'un Pénale comf ses enfants par le
bien que la légende s reporte aux plus t de la Sabine. On ire sabin, V.ilesitis ssus et venu de Pa-
atteinls d'une cona prière. Alors une ^are, peut-être, ou
conseille de mener I renie, (Les oracles
aiment à plaisanter), vaiésius» sans observation, embarque sa famille, descend le fleuve, et^ anivé à la hauteur du champ de Mars, aperçoit dans le voî* si nage une colonne de fumée. Il apprend que ce lieu est nommé Tarentum, Terentum (en sabin Terenum, terrain mou, friable) ; il y court, voit qu'une vapeur brûlante sort de terre, fait chaufFer en cet endroit, dit longtemps Campus igiiifer, de Teau puisée au Tibre ; les enfants boivent et guérissent. Le récit serait plus complet si Gacus y figurait. Dans une autre version, plus bizarre, c'est la foudre, en frappant le bosquet des Lares, qui avertit Valésius de la mort prochaine de ses enfants ; désolé il voue aux dieux infernaux son âme et celle de sa femme ; exaucé, il prend le nom de Manius Valésius Terentinus. J'aime mieux la première tradition, qui rend compte à peu prés de Terentum. Pendant le sommeil qui suit leur guérison, les enfants voient en songe un dieu, qui leur ordonnait de sacrifier des victimes noires sur Tautel de Dispater et de Proserpine, d'y tenir de/ lectisternes et d'y instituer des jeux nocturnes. Leur père fait creuser à cette place et retrouve à vingt pieds sous terré l'autel des dieux infernaux, c'est-àdire ie lapis manalis d'un antique immdiis^ celui là
même que nous avons déjà vu consacré au dieu caché, à Consus ; et il y célèbre, durant trois nuits, pour la guérison de ses trois enfants, les cérémonies prescrites.
Comment ces solennités privées, gcniilili\i sjcij, se transformérent-elles en jeux publics, et à quelle date r Pourquoi y rattachait-on Torigine des Jeux séculaires, et pourquoi Apollon, plus tard Apollon et Diane, évincérent-ils Dispater, Consus et f^roserpine ? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Les prétentions contraires de la famille Valeria et des quindécemvirs sibyllins, enfin les différentes méthodes de calculer le sœcitlum^ se croisciU et s'entrecroisent de façon à rendre impossible l'intelligence nette des points principaux. Le siècle semble avoir été longtemps la durée assez variable d'une vie humaine ; pour en fixer le commencement ou la fin, on s*en rapportait à des signes envoyés par les dieux. Ainsi, en Tan 43, un asire ayant apparu durant les jeux funèbres de Jules César, Octave déclara que c'était l'âme cju dictateur ; et un auspice étrusque, Vulcatius, annonça au peuple que c'était une comète marquant la lin du neuvième siècle et le commencement du X'^, le dernier de l'histoire étrusque. I^^n fait, ou .selon toute probabilité, ce fut vers la première guerre punique et sur l'indication des Livres sibyllins, pai' consé quent en l'honneur d'Apollon sauveur (sospiLilis), que furent institués les premiers ./c/rv sécul. lires ; tous les Jeux séculaires précédents ont été introduits, par contrebande et tardivement, dans les annales romaines. C'est alors, en 249 ou J56, qu'ils se substituèrent aux fêtes célébrées dans le 'Terenium par la gens Valéria ; et ils en gardèrent le nom, liidi tarenliiii. Cent ans plus taid ou environ, 149, au début de la troisième guerre punique, durent lieu les seconds Jeux sécuLiiirs^ générale ment considérés comme les quatrièmes . I .c s';cond intervalle fut beaucoup plus long. Les ^ucwiis fJ\-
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viles ne se prêtaient guère à ces réjouissances. Auguste les rétablit, avec un grand éclat (en Tan 1 7), et certaines innovations ou plutôt restaurations archaïques.
Mais avant cette époque, il s'était produit certains faits intéressants relatifs au culte d* Apollon. Nous devons au moins les mentionner. Le fameux dictateur Sylla était un fervent adorateur d'Apollon alexicacos, dont il portait sur lui une petite image, et de la Diana du mont Tifata (prés de Capoue), dés longtemps assimilée à l'Artémis grecque. Il étendit le domaine de cette dernière et favorisa le culte d'Apollon. Cette dévotion toute personnelle — qui ne Tempécha pas, d'ailleurs, de piller indignement le sanctuaire de Delphes, — était une tradition de famille. Un de ses ancêtres, décemvir Sibyllin, avait pris une part active à la fondation des Jeux Apollinaires, et le nom de Sylla qui est une contraction de Sibylia, se rattache à cette circonstance. Au moment où Sylla va rentrer victorieux dans Rome, en 83, un incendie dévore le capitole et les livres Sibyllins. C*est alors qu'eut lieu un renouvellement factice que nous avons signalé. Le nombre des prêtres Sibyllins fut porté à quinze, et le nouveau collège définitivement préposé au culte d'Apollon ; chacun de ses membres est revêtu des insignes du dieu : le laurier, le trépied, le dauphin et le corbeau. En même temps une commission est nommée pour ramasser à travers le monde, en Italie, en Grèce, en lonie, en Phrygie, en Afrique un nouveau recueil de sentences, fort hétérogènes, comme on peut bien croire, d'un caractère surtout oriental, recueil grossi à diverses reprises par les élucubrations de tous les adeptes de dieux étrangers, qui affluaient à Rome de tous les coins de l'univers. Nous avons dit tout à l'heure que toutes les dénominations attribuées aux Sibylles datent de cette époque. On s'amusa mêmeàleur donner des noms personnels,