CHAPITRE QUATORZIÈME
Tant de causes ont concouru à la ruine de l'empire romain et de la civilisation gréco-latine, qu'une année enliére suffirait à peine à en exposer les origines, les progrés, les actions réciproques et le redoutable enchaînement. On peut les ranger d'abord en deux grandes catégories, extérieures et intérieures. Les premières s'annoncent par le désastre de Varus, si amer à Auguste (9 ap . J.-C), dorment pendant un siècle, s'accentuent à partir de Trajan et Marc-Aurèle, pour aboutir au sac de Rome par Aiaric, Genséric et Ricimer, loisque, sous la pression des Huns, les bandes germaniques débordent les frontières du Danube, du Rhin ci des Alpes. Seules, elles n'auraient pas sutli pour abattre le colosse qui, durant quatre cents longues années, a bravé, en somme, les assauts de la barbarie occidentale et les dangereuses incursions des Perses et des Arabes. L'empire est tombé par elles, mais comme s'écroule sous la tempête un arbre miné par des termites.
Nous essayerons peui-ôlre quelque jour de peindre et de juger sans engouement ce monde barbare qui devait chercher mille ans, sous les ruines qu'il avait faites, les restes de la civilisation qu'il avait anéantie; mais les vices intérieurs qui travaillaient ce grand corps romain et qui en paralysaient la force, nous donneront pour le moment assez à faire.
OTAUE ANlIQUtS
Rien du dehors, au premier siècle, ne menaçait sérieusement la sécurité de Tempire ; c'est en luimême que pullulaient, que se propageaient sourde ment les germes de mort. L'instabilité politique d'un régime mal défini, monarchie absolue sans hcrcdilé, contre-façon hypocrite de république stinatorialet livrait le pouvoir suprême à la seule kncc réelle qui restât debout, aux légions, aux généraux décidés à en payer Tappui ; et les provinces se voyaient continuellement ravagées par les armées chargées de les défendre. Une fois ces troupes aux prises sur les divers chemins qui les menaient â Rome, les peuples soumis, que la fameu-se pax roniana avait prudemment désarmés et réduits â la vie municipale, se trouvaient à la merci de tout envahisseur. Grevé de perpétuelles largesses aux soldats el de dépenses croissantes exigées par Tavidite des courtisans et la nécessité de prodiguer les vivies et les amusements à la populace de F^orae, pjtiem el circenaes, le budget central dévorait, par coupes réglées, luutes les ressources des populations qui, pour se dérober à l'impôt^ quittaient les maisons et les champs, ou bien se réfugiaient dans un quasi-esclavage/le colonai. EnHn, en dessous de ces maladies politiques, militaires et Hscales, s'aggravait d'heure en heure la contagion profonde, immense, purulente, du désarroi moral et intellectuel.
Auguste, nous Pavons vu, avait échoué contre le relâchement général des mœurs, contre cette prostration universelle qui avait gagné l'univers fatigué el les vainqueurs -^ non moins fourbus, non moins harassés, — de tous ces peuples broyés par Alexandre» achevés par Sylla, l^ompéc et César- Ses prédications morales, ses lois — quelque peu ridicules — contre le célibat^ Tadullère et le luxe, son exemple même, tout cela avait été accepté, cêléh é à Tenvi, et non avenu.
Il avait mieux réussi dans une tâche qu'il yvait
poursuivie avec amour: dans la double entreprise d'intéresser la vanité romaine à la restauration des vieilles légendes et divinités traditionnelles, et de résumer dans la famille Julienne, dans sa propre personne, enfin dans le Génie impérial, rhistoire de Rome et l'unité de l'empire. Mais il s'en fallait, et de beaucoup, que son œuvre fût sans défaut, ni sans graves dangers. Premièrement, elle était factice et ne faisait illusion à personne ; or, rillusion, on ne doit jamais l'oublier, est l'élément principal, sinon total du sentiment religieux ; si bien que tous ces Jupiter, ces Mars, ces Apollon, ces Vénus, somptueusement logés par le prince ou par des flatteurs qui s'y ruinaient, tous ces dieux n'étaient plus, même aux yeux du vulgaire, que des termes allégoriques (ce qu'ils sont en réalité), des noms — écrits en capitales — de l'air, de la guerre, du soleil, de la volupté, et ainsi de suite. En second lieu, le culte impérial, adroitement rattaché à la seule superstition laline demeurée vivante, aboutissait à un abus, très fAcheux, de l'apothéose, à la formation d'une hiérnrchic (pii ne sera pas longtemps inoffensive, et, ce qui es! pis encore, à la conception d'une orthodoxie persécu trice, tout à fait étrangère à l'esprit laï<)uc de l'ancienne religion latine, jadis simple instruincnl politique aux mains du patriciat, puis du Srnii(, puis du pouvoir suprême, essenticlleiiicnt civil.
Néanmoins, cette intolérance oiihofloxc ne panil point d'abord ; elle ne se manifesia iim';mic qnvdiifr. un temps où elle devenait inutile cl luncslc; et • c fut par ses bons côtés, par sa tolérance filu'» (h'diH gneuse encore que prudente â l'cgairl f|r ■. divinih'«< étrangères, que la religion iinpéiialc ;rnva Li d»" composition morale et religieunct du moud»' unli que. San< dogmC'.ct sans docti inc'», /i»: d'Mniind»iul qu'une adhésion de pure fonn'*, elU: hil-;^;in f'»iiir liberté au développeriicnt de* pii';^. iIi/':uik»' ■
DJEL'X DE L A^ït: MINEURE ET DE L EGYPTE
Lb \hzna MaUr. Taurobolcs cl Crîoboles ; le baptême de ^^„,, L„,- IJ..M „. ;.... ^ .*.. ^ Rome par Sylla. La Dta
iM>* — Sérttpis, le dieu mort L 'êcit d'un iniiié. ^ Jupiter
^àia/ius» Caôtuîj» Ijolichtnus, Héliopolitanus- — Adad- EhgybaK
N'ainement, Auguste avait mataienu strictement en dehors du Pomœrium, de l'enceinte sacrée, \ts dieux de TOrient, notamment Sérapis et Isis, auxquels, étant triumvir, il avait lui-même voué un temple après la mort de César, V^ainement Tibère, incrédule autant que soupçonneux, et quelques-uns des premiers empereurs, proscrivirent de temps en temps les cul tes nouveaux ; Rome, centre du monde et rendez-vous des peuples^ ne pouvait échapper aux dieux des nations. Qu'importaient d'ailleurs des interdits intermittents bornés à une ville nécessairement ouverte à tous ? Dans toutes les régions de l'empire, au-dessous de la religion impériale, purement politique et laïque, s agitaient en foule des religions d'une toute autre nature, offrant pour remède aux douleurs, aux misères physiques et. morales* des rêveries, des magies, des vociféra-, tions exaltées, des processions, des mystères* des frénésies sauvages, des ivresses et, avant tout, l'abdication de la volonté entre les mains des prêtres, illuminés ou charlatans ; toutes résolument indifférentes à riitat et à la vie civile^ hostiles à la raison et à la science. Le mal avait eu sa période d'incubation, période assez longue- Le transfert de la Cybéle idéenne, en 204, en avait marqué le début; les orgies criminelle^s réprimées par le séna* lus-consulïe des Bacchanales (i86). le remplacement des vieux Livres sibyllins, brûlés en 8 j, par un
fatras de prophéties ramassées en Grèce, en Egypte et en Asie, enfin les rapides succès de Sérapis avaient frayé la voie à des personnages et à des cultes le plus souvent similaires, qui, par leurs allures exotiques, par leurs extravagances, réveillaient, ravivaient la religiosité engourdie, la curiosité blasée des maîtres du monde.
La religion de la Magna mater, à laquelle il nous faut revenir, comme à un point de départ, avait d'abord été contenue dans de justes bornes, restreinte à une demi-publicité. Alais, dans les derniers temps de la République, elle paraît jouir à Rome d'une liberté entière. Sous Auguste, elle est une des principales distractions du peuple ; les poètes décrivent avec complaisance le culte phrygien, ses usages étrangers, les transports furieux de ses prêtres. Toutefois, Claude, le premier, autorisa la grande solennité du mois de mars, la fête de la Alagna mater et d'Attis. Nous en avons déjà indiqué Tesprit et le thème. Il s'agit d'une mèreépouse qui a perdu son fils ou son époux, et qui se désole, qui le retrouve et se réjouit. Ce drame se joue du 22 au 27 mars. Le premier jour ou le premier acte, 22 mars, s'appelait A jbor inhjt : un pin ou sapin, symbole d'Attis trépassé, était porté, au milieu des pleurs et des gémissements, dans le temple de la Grande-Déesse, où on l'enveloppait de bandelettes et de guirlandes fleuries. C'était un souvenir du jour où Cybèle, trouvant sous un sapin le corps mutilé du jeune dieu, l'avait emporté dans une grotte et avait répandu sur lui des larmes amères. Du 22 au 24, régnaient le deuil et le jeûne ; le 24 était le (( jour du sang », le point culminant de l'action : alors éclatait la frénésie des prêtres, les gain ; plus d'un se mutilait, avec une rage si maladroite qu'il en mourait ; on l'enterrait en grande pompe. Le 25, Attis, plus heureux que ses prêtres imbéciles, ressuscitait dans toute sa virilité ; il était rendu à sa mère, à son amie^ comme le, ç»o-
L IT^UB AfmQt
leil priolanier, vainqueur de ia nuit, est rendu à la terre, à la naiure fécondée. —Car toute celle fable grossière a*esi qu'une allégorie équinoxiale* — Une joie désordonnée succédait au délire de la douleur- Aprés un jour de repos, ou plutôt de volupté, la déesse consolée allait se puntier dans TAlnao, pelil atïluent du l'ibre. Une grande procession, carnaval des plus licencieux, sous la bénigne surveillance des qutndécemvirs palatins^ escortait le char qui menait au bain la pierre noire de Pessinunle.
Au culte de Cybéle se rattachent les Taurobûlcs et CrioboleSi dégoûtantes expiations, originaires aussi de TAsie Mineure et qui s'introduisirent à Rome au temps d'Adrien, Un grand nombre d autels destinés à ces cérémonies sont venus jusqu'à nous; on en a découvert à Naples (13^), à Bénévent. à Vénafrum» à Formies, à Rome autour de Saint-Pierre, et beaucoup aussi à Lyon. Toujours, ils portent une tète de taureau ou une tête de bélierg avec un couteau de sacrifice. La Grande Déesse y est représentée, souvent avec Jupiter, en qualité de mère universelle et primordiale. Attis est le jeune amant, le demi-dieu, que la déesse sans mère, donc radicalement immaculée, aime d'un divin amoisr, à qui elle donne l'empire des champs et du soleiL C*est à ce grand couple qu'on vient demander lexpiation et la purification de la vie, par le sang du taureau et de Vagneau, du jeune bélier. Voici comment la cérémonie est décrite par le chrétien Prudcntius. Prudence : L'initié se place dans une fosse recouverte d'un plancher à claire-voie. Sur ce couvercle, on amène la victime, taureau ou bélier du sacrifice» et on lui plonge le couteau dans la poitrine. Le sang qui jaillit coule à tlots dans la fosse, inondant l'initié qui. s'il est vraiment pieux, ouvre ia bouche au liquide rédempteur. Les inscriptions attribuent à ce baptême une vertu bien connue ; il procure la renaissance et la vie éternelle. Les particuliers n'étaient pas seuls à en apprécier les mt~
rites. Des villes, des provinces entières se le faisaient administrer par représentants. La cérémonie était aussi très souvent célébrée peur le salut de l'empereur.
Tous les cultes asiatiques présentaieni les mêmes caractères essentiels. La divinité de Cumana, en Cappadoce, Enyô, déesse de la Lune et de la Nature, avait, comme la Magna Mater, ses prêtres furieux, bellonarii^ qui couraient autour de îautel, vôtus de robes noires et les cheveux épars, et se mutilaient horriblement en l'honneur de quelque Attis dont on ignore le nom. Tibulle a vu la prêtresse se fouetter jusqu'au sang, se déchirer les bras avec une hache et, toute ruisselante, prophétiser l'avenir. C'est à Sylla qu'elle doit d'avoir été confondue avec l'honnête Bellone ou Duellona romaine, antique génie indigéle de la guerre. C'est cet illustre superstitieux qui l'a introduite à Rome. On raconte qu'en 88, il se trouvait alors en Asie, la terrible déesse lui apparut en songe et lui commanda de marcher sur Rome pour s'y baigner — s*y purifier sans doute — dans le sang de ses ennemis.
Parmi les déesses, d'origine sémitique assurément, chaldéo-syrienne, peut-on dire, dont le culte prospéra sous les Séleucides, et fut apporté il Rome par les légions et par des généraux souvent destinés à l'empire, on ne peut oublier la fameuse Dca Syria, dont Plutarque et Lucien se st^nt occupés, après Néron, qui s'en fit le zélé protecteur. C'est une Vénus, parédre féminine d'un dieu s()laire quel conque, Baal, Thammouz, Adonis, et au Innd identique à la Cybèle phrygienne, a Mcllonc, i'i TArtémis d'Ephése; Haalilh, Mylilta. Utar, As chéra, Astarté, Aphrodite, Juno-Curilin, on peut lui donner indistinctement touH cch noinn. ICII'* préférait, paraît-il, celui d'Alarpçatis, qu'on p<Mil rapprocher de l'Ahtar des anciens Atahe^, d'î Adar^ un nom du soleil. Les PliilintinH \'i\t\n\,\\vj\\
L ITALIE AJITI^UK
«OUs le Dom de Dcrkéio, femme de Oa^en ou Da- 4J00. Les Perses ravaienl trouvée sur rEaphrate^ au gué de Kai kàmish, cl Tavaient admise dans leur painth^oa. C*esi prds de l'Euphrale eflcore (et c*esî pourquoi Lucien, de Samo^ate, la conaaîssait si bicQK c*està Bâmbyké« fliéropolis (la ville sacrée), que s'élevait soo temple le plus ancien^ foadé par Setniramis.
Il ne faut aUacher h miette tradition aucune impintîince historique, Sémiiamis, Sammoui'amith, la reine aut colombes, aux jardins «uspcudus, n'était qu'UQC divinité babyionienae, un des synonymes d Atargatis,
La Cûoccption de la Dea Syi ia avait été à ce point élargie par le i^yncrétisme (fusion universelle des divinités similaires), qu'elle i appelait à la fois Junon, \'énus. Khéa, Minerve, Diane, les Parques, etL, Cdtait rékmenJ féminin de lu dyadfi suprôme, que le monothéi-sme a &i Vfiinemcnt tenté de supprimer. { Tant qu'il y aura des femmes^ il y aura des déesses, et pourquoi pon r) A rentrée du sanctuaire se dressaient deux emblèmes géaèsiques, de jurande dimension, élevés, disait-on, par Bacchus ; à l'intérieur, un Jupiter et une Juaon étaient portés par des couf^îles de ta ui eaux et de lîon^; entre euKi on remarquait une petite statue de Sàmiramis, et, ç^ et là, des images d'Apollon, dWtlas, dUennês, dlléléne, d1 iécube. de Paris. Le temple, cela va sans dire^ avait son bois sacré, ^aste parc peuplé d'animau^c, dont le soin occupait trois cents prèties vêtus de blanc.
On aura, je pense, reconnu un de c^s paûidaës^ (tel était le nom que lui donnaient les Perses), un de ces lieux de délices que les rédacteurs de la Genèse hébraïque ont transfigurés en Eden, ou paradis terrestre, soit que cet ouvrage fût, comme il e?t probable, postérieur à la Captivité, soit que les Hébreux primitifs, original res de Chaldée et de MésopoVamVe, exi^^^M gardé Je souvenir de ces
Causes morales de la décadence romalne 47 i
enclos verdoyants, si précieux en des climats torrides.
Les animaux — destinés au saciitice — n'en étaient pas les seuls habitants. Une multitude de joueurs de flûte, d'eunuques, de danseuses, concouraient aux deux sacrifices quotidiens et aux grandes cérémonies annuelles, l'une en souvenir du déluge, l'autre en l'honneur du printemps et du soleil ressuscité. D'innombrables pèlerins accouraient à ces fêtes, pour s'enivrer de danse, de musique et de sang. Car les mutilés ne manquaient pas plus à la déesse de Syrie qu'à ses collègues de Cappadoce et de Phrygie. Les collèges de prêtres ou de serviteurs rassemblés autour des sanctuaires asiatiques formaient autant de couvents qui vivaient de la crédulité publique, lançant dans les villes, dans les campagnes, de petits groupes de frères quêteurs.
Des troupes de fanatiques et d'eunuques ambulants parcouraient ainsi l'Asie et la Grèce, et rançonnaient la piété des imbéciles attirés par les contorsions et litanies sacrées ; les plus présentables entraient dans les maisons, exhibant, comme tant d'autres mendiants à domicile, des lettres, des recommandations, des images bêtes et des reliques efficaces. Encore la déesse n'encaissait-elle qu'une faible part de la récolte. Lucien et Apulée nous ont peint de vives couleurs l'hypocrisie et la licence de ces escrocs religieux, le cortège aviné se reformant quelque peu à l'entrée des villages; l'Ane porteur de la déesse — un proche-parent de Balaam et d'un autre ànon fort connu depuis — prenait luimême une pose décente, « acceptant comme siens l'encens et les cantiques ». Quand le cercle de badauds s'est grossi, les eunuques forains commencent leur pantomime, ils dansent, ils se démènent, hurlent autour de la sainte idole « à qui cet honneur se rend », et puis ils font le lour en secouant leur sébile. Rien de nouveau sous le soleil.