L ITALIE AGRICOLE
tive. » Cette phrase se trouve au début d'un rapport que le sénateur Jacini présenta en i885 au gouvernement de son pays comme conclusion d'une enquête parlementaire sur les conditions agraires de la Péninsule. Et il ajoutait :
^ . u Nous sommes encore en présence de plusieurs ïtalies agricoles qui ne se ressemblent pas, non seulement au point de vue de la production, ce qui serait naturel, mais aussi parce qu'elles conservent les formations, les tonalités que les modalités politiques, administratives, sociales dont elles étaient l'émanation leur ont imprimées, et dont elles n'ont pu se défaire. »
Trente ans se sont encore écoulés, et les constatations de l'enquête Jacini demeurent toujours aussi exactes. Comme en 1860 et en i885, l'Italie agricole de 1914 (( offre une telle diversité de conditions de fait, que bien loin de présenter une unité économique, , on peut dire qu'elle réunit, plus qu'aucun autre pays I d'Europe, tout ce qu'il y a de plus disparate d'Edimbourg ou de Stockholm, à Smyrne ou à Cadix ». / Cette variété de conditions naturelles et économiques qui constitue le plus sérieux obstacle au progrès agricole, est bien faite pour fausser les conclu- / sions de notre observateur d'occasion.
Il a admiré l'abondance des céréales? l'économiste la juge une cause d'infériorité. Cette culture qui occupe plus de la moitié des terres travaillées, est ^naturelle dans les régions où la petite propriété ' domine. La densité de la population rend nécessaires ces champs de blé, de maïs, de seigle, qui pourraient bien souvent être exploités plus rationnellement si l'on subordonnait les cultures aux exigences de la nature, du sol, du climat. Les petits propriétaires ou les métayers vivent en grande partie des denrées qu'ils récoltent. Ils s'appliquent, par conséquent, presque exclusivement, aux productions quj suffisent à leur entretien. Avant de songera s'enrichir, il faut penser à vivre.
Et cependant, dans son ensemble, la Péninsule ne suffi-t souvent pas à ses besoins! Prenons l'exemple typique : celui du blé.
L'Italie se place au premier rang des nations qui cultivent le blé, si l'on tient compte du rapport entre sa superficie et la quantité de froment récolté. Elle produit, en effet, i58 quintaux de blé par kilomètre carré. La France suit de près sa sœur latine avec i55 quintaux; puis viennent la Hongrie avec no, l'Allemagne avec 65. La Russie — le grenier de l'Europe — arrive bonne dernière avec 6 quintaux par kilomètre carré.
Ne dirait-on pas qu'il y a contradiction entre cette suprématie apparente et l'affirmation portée bien souvent, en ces derniers temps, à la tribune de la Chambre : (( L'Italie ne produit pas assez de pain pour ses propres habitants : la production moyenne du froment n'atteint qu'une moyenne par hectare que l'on ne retrouve dans aucune nation d'Europe, sinon en Espagne! »
Il y a cinquante ans, le chiffre de la production du blé en Italie était sensiblement égal à celui des récoltes actuelles. La moyenne des années 1870-1874 avait été de 5o 800 000 hectolitres; en 1909, on atteint 5i 8i3 hectolitres; 52 362 000 en 1911; 45 102000 en 191 2; et exceptionnellement en 191 3, 58 352 000 quintaux.
Lebléoccupe, enitalie, unesuperficiede47920oohectares, ce qui équivaut à un rendement moyen de 12 quintaux par hectare.
Est-il normal pour un pays fertile, quand on le rapproche de la moyenne de 25 quintaux obtenue par la Belgique, de celle de 22 de l'Angleterre, de 20 de l'Allemagne et de 12 de la Hongrie?
Mais vous rencontrez du froment partout en Italie, même et surtout oii il vaudrait beaucoup mieux qu'il n'y en eût pas. Les moissons mûrissent facilement dans les plaines, elles tachent d'une note pittoresque les collines très vertes, on les découvre avec étonne-
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ment perchées sur les pentes arides des montagnes déboisées. Dans les Apennins, sur les hauteurs de la Sicile, de la Sardaigne, plus de i million d'hectares sont occupés par le blé.
Ces champs aux épis peu touffus et mal fournis ne peuvent représenter des exploitations commerciales. On y atteint péniblement un rendement de 8 quintaux par hectare, tandis que la vallée du Pô donne aisément i5 et 17 quintaux. C'est la richesse pour le paysan de la Lombardie, ce n'est que le pain quotidien péniblement gagné pour celui des régions montagneuses. Mais il faut vivre et Ton s'accommode du peu lorsque l'on manque des moyens nécessaires à obtenir le plus. Comment renoncer au blé, puisqu'il est souvent impossible de songer à l'élevage? Les pâturages sont épuisés, l'eau, le temps, l'argent manquent pour transformer la terre. Le soleil ne suffit pas à la régénération des terrains qui, sous l'influence du climat, souvent très favorable, pourraient donner des résultats comparables à ceux que l'on obtient dans la basse Lombardie ou dans la plaine de Tavolière.
Les 5o millions d'hectolitres de blé que l'Italie récolte ne suffisent pas à sa consommation sans cesse croissante. En 191 1, on a importé près de 14 millions de quintaux de blé représentant 3oo millions de francs.
Pour protéger l'agriculture nationale, on a établi, en 1871, un droit d'entrée de i lire 5o par quintal. Il fut élevé à 3 lires en 1877, à 5 lires en 1888 et à 7 lires en 1894. Depuis 1895, il reste à 7 1. 5o. L'Etat a encaissé, depuis la création de ce droit, plus de i milliard.
On serait tenté de croire que c'est surtout le trésor italien qui a été protégé!
De divers côtés on réclame depuis longtemps Tabolition ou la dimiijution progressive d'une protection qui n'a aucune raison d'être de subsister, sauf pour quelques grands propriétaires et pour les caisses de l'Etat.
Le droit fut établi pour défendre l'agriculture italienne contre la concurrence américaine; or, on a cal-
culé qu*il existait en Italie 3 2/5 uoo propriétaires de
1 are à i hectare, 614000 de i à 2 hectares, 4.50000 de
2 à 4, 342000 de 4 à 8, et 25oooo seulement possédant plus de 8 hectares. Les adversaires du droit d'entrée sur les blés étrangers prennent pour base de leur raisonnement ces chiffres. Ce n'est pas, disent-ils, la petite propriété, la seule digne de la bienveillance nationale, qui retire un bénéfice quelconque de la protection. Le petit propriétaire, le métayer consomme facilement sa récolte, souvent elle ne lui suffit pas : il est condamné à payer plus cher le pain qu'il mange. Seuls, les grands propriétaires, les riches, ont tout intérêt à ce que l'on maintienne un droit d'entrée qui leur assure une source de revenus importants.
Il est naturel que le parti socialiste ait dans cette question épousé la cause des libre-échangistes. On peut, par conséquent, prédire qu'à brève échéance on assistera en Italie à une modification du tarif doua- ^'ler et à une augmentation des importations de blé. Ce ne sera que justice : si le Trésor encaisse, le peuple paye.
Le droit d'entrée renchérit de son montant et parfois même de quelque chose en plus, le blé qui se vend sur les marchés. On peut estimer à 35o millions par an la somme que coûte, en moyenne, aux consommateurs italiens, le régime actuel. Pendant la période 1873- 1886, correspondante au droit de i fr. 5o par 100 kilos, on a importé en Italie 3 millions de quintaux de blé environ. Actuellement, cette quantité a quadruplé. C'est la meilleure preuve de l'amélioration des conditions économiques de la population, la consommation du pain étant, en général, le plus sûr baromètre de la richesse d'un peuple.
Le paysan, l'ouvrier italien ne mange plus exclusivement, du moins dans la plus grande partie du pays, de la « polenta 0. On le croit encore en France, on l'écrit même souvent. C'est une erreur grossière. Dans la plaine du Pô, dans toute l'Italie du Nord, en Romagne, en Toscane, le paysan vit aussi bien que
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celui de nos campagnes. Il n'y a plus guère que dans les provinces méridionales et en Sardaigne, oii le pain blanc soit encore considéré comme un aliment de luxe.
L'économiste dilettante auquel je faisais tout à riieure allusion et qui juge une nation de la fenêtre d'un sleeping, s'étonnera peut-être de cette affirmation, car il aura remarqué que les fermes piémontaises ont toujours à leur balcon la note pittoresque des épis qui sèchent à l'air et dont le jaune d'or tache si agréablement la verdure des campagnes. J'aurais tort, en effet, d'afûrmer que l'on a renoncé au maïs et à la polenta dans l'Italie septentrionale. La polenta, qui, pendant des siècles, a été considérée comme le pain exclusif des Italiens, était une abominable bouillie de farine de maïs : le sel étant très cher, on en mettait très peu, et la pâte épaisse que l'on laissait refroidir était fade, malsaine. Si l'on continue à en préparer dans les campagnes, c'est par tradition : l'atavisme est cependant singulièrement atténué par l'assaisonnement et j'ai goûté à des (( polente » délicieuses, oii non seulement le sel n'avait pas été oublié, mais oii le fromage ret le beurre transformaient l'insipide bouillie en un égal de gourmets.
On cultive encore en Italie i Sooooo hectares en maïs. La production est" de 25 millions de quintaux. La Vénétie et la Campanie sont les régions où cette culture est le plus développée.
En 1 870-1 8/4 on récoltait 6 millions de quintaux de plus : il y a donc une sensible réduction qui aurait été beaucoup plus importante si l'on n'avait pas ensemencé en maïs la plupart des terrains marécageux qui ont été assainis et fertilisés en ces derniers temos. Dans ce cas, réduction signifie progrès. Le maïs, pendant de longues années, a été synonyme de pellagre. Les savants, les docteurs ont étudié cette maladie et le sel a été conseillé comme remède efficace. L'Etat a commencé en 1904 à distribuer gratuitement du sel dans les régions où la pellagre faisait des ravages et a
procédé à des installations de fours de dessiccation oii les paysans peuvent faire sécher leur récolte et empêcher ainsi une fermentation nuisible, cause du fléau qui faisait annuellement de nombreuses victimes.
Ueffet de ces mesures fut immédiat. En 1902, les statistiques officielles dénonçaient sur 100 000 habitants i3 décès dus à la pellagre. Cette proportion est tombée à 4,9 en 1907, et ne dépasse pas 3,5 actuellement. Il y avait eu encore 4gSo décès en 1907 : ils se réduisent à i 5oo environ.
La quantité de sel distribué par l'Etat est le signe le plus éloquent de la lutte victorieuse soutenue. En 1904, plus de 2 millions de kilogrammes avaient dû être donnés aux indigents pellagreux; en 191 1, la quantité se réduit à 880000 kilogrammes.
L'Italie est encore le pays d'Europe qui a la plus importante culture de riz. L'étendue des rizières a cependant considérablement diminué. En 1 870-1 874, plus de 23oooo hectares étaient occupés par cette graminée : ils donnaient 4900000 quintaux. En 1890, la superficie des rizières se réduisait à 193000 hectares produisant 3i5oooo quintaux. Actuellement on ne compte plus que 146000 hectares qui fournissent (chiffre de 191 3) près de 5 millions et demi de quintaux. Tandis que la superficie se réduisait presque de moitié on est revenu, et l'on a même dépassé, la production d'il y a quarante ans. Cet heureux résultat est dû aux progrès agricoles : les terrains ont été aménagés aux exigences de la culture d'une manière définitive, les engrais chimiques ont fait le reste. La salubrité des régions occupées a gagné à la réduction de ces immenses étendues où, pendant plusieurs mois, l'eau règne en souveraine. La stabilité de la culture a permis non seulement d'établir un réseau de canaux bien étudié, mais a donné naissance à une industrie imprévue, généralement ignorée, et cependant fort prospère : celle de la pisciculture dans les rizières.
A rexposition de Verceil de 1912, j'ai été très
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étonné, comme membre du jury, de trouver parmi les produits exposés de superbes tanches et de non moins belles carpes !
J'ai déjà parlé, dans d'autres chapitres, de l'importance des cultures du mûrier, de la vigne, de la betterave. Je ne m'occuperai pas ici non plus d'une série d'autres récoltes importantes, mais qui, ne présentant aucun caractère spécial, ne donneraient lieu qu'à une suite assez fastidieuse de statistiques. Je tiens plutôt à rappeler deux cultures qui sont bien associées à la conception traditionnelle du pays du soleil, celle de l'olivier et celle des fleurs.
L'olivier se rencontre dans toutes les provinces italiennes, sauf dans le Piémont; près de 2 millions d'hectares lui sont consacrés. Plus des deux tiers des olivaies se trouvent dans la partie méridionale,
^ sur le versant de l'Adriatique, dans les Pouilles, les Calabres. La Toscane et la Sicile ont la douceur du climat et la fertilité du sol qui conviennent à l'arbre au feuillage triste, qui donne au paysage un cachet de mélancolie : en Toscane, quelques cyprès rendent plus grave le tableau; les oranges et les citrons, en Sicile, heurtent brutalement, de leurs taches vives, la monotonie des olivettes. Ce n'est pas une culture prospère. Depuis trente ans, la dépression productive ne fait que s'accentuer.
Plus de 3 millions et 1/2 d'hectolitres d'huile étaient autrefois donnés à l'Italie par ses oliviers : on n'atteint
, guère actuellement que 2 millions d'hectolitres en com-
/ prenant, dans ce chiffre, l'huile en dernière pression, l'huile lavée et au sulfure. Les paysans sont en partie responsables de cette décadence. Les oliviers ont été
.-/•pendant trop longtemps abandonnés à eux-mêmes, mal fumés, jamais taillés. D'autres cultures avaient attiré les cultivateurs qui ont compté sur la bonne volonté du ciel pour protéger leurs olivaies. Et le ciel n'a pas toujours été miséricordieux, car, depuis un certain nombre d'années, la gelée, les brouillards et la sécheresse ont beaucoup contribué au dépérissement
ii2 CHAPITRE Xî
des vieux oliviers qui faisaient la gloire de l'Italie classique. A ces maux il faut ajouter ceux dont les spécialistes donnent une énumération aux noms souvent barbares : la rouille, la mouche, la cochenille, la fumagine, la fléotripide, le cycloconium..., et j'en passe.
Les deux derniers, disent-ils, sont ceux dont les ravages sont le plus impressionnants : la fléotripide détruit les jeunes pousses les plus productives, le cycloconium dépouille de leur feuillage de nombreuses et de très vastes zones d'oliviers, naguère encore pleins de vie.
Le Bulletin de VInstitut international (^agriculture de Rome signale, à la fin de 191 3, des symptômes de réveil dans l'oléiculture italienne. D'après les investigations des rédacteurs, l'on pourrait affirmer qu'à côté des vieilles olivaies, aux arbres dépérissants et infructueux, on en installe de nouvelles et que des mains habiles ont su, en ces derniers temps, rendre à la vie de nombreux oliviers en les taillant, en les fumant et en les soignant avec une méthode rationnelle. Si ces renseignements sont exacts, on verra bientôt l'oléiculture reprendre, en Italie, la place qui lui est due parmi les cultures les plus productives.
Il y a cependant une région où l'on n'a pas attendu les méfaits de la fléotripide ou de la mouche de l'olivier pour prendre des mesures radicales contre la décadence de l'olivaison. C'est dans la province de Porto Maurizio et plus exactement dans toute la région qui part de Vintimille et continue la Côte d'Azur française par les délices de Bordighera, de San Remo, de Pegli et de Rapallo. Les oliviers séculaires qui grimpaient sur les montagnes de ces sites enchanteurs ont été coupés pour faire place à des vignes, puis les ceps ont été arrachés pour être remplacés par des roses et des œillets.
L'exploitation des fleurs du littoral italien représente un mouvement de capitaux fort important et réclame pendant près de huit mois le travail continu