‹ L'Italie au travailChapitre 12 sur 14 · L'ITALIE AGRICOLE · texte numérisé non relu

L'ITALIE AGRICOLE

de toute une foule d'individus des deux sexes; elle donne lieu à up trafic considérable sur les chemins de fer qui ont institué des services spéciaux pour le transport rapide d'une marchandise qui se détériore facilement.

Il est intéressant de suivre le travail fiévreux des femmes, des fillettes, des enfants qui, chaque jour, dès l'aurore, de Vintimille à Chiavari, sont occupés par les opérations délicates de la cueillette, de l'emballage, de l'expédition. Il ne faut pas perdre de temps, avant onze heures du matin tout doit être terminé : les paniers d'osier bondés de la moisson odorante doivent être rangés sur les quais de départ des gares, car le train spécial pour les fleurs passe à midi.

Rien que. dans l'arrondissement de San Remo, il y a eu, en-1912, une exportation d'environ Soooooo de kilogrammes de fleurs fraîches. Chaque jour douze wagons transportent les roses, les œillets, les mimosas à Pontebba, à Cormons, à Luino, à Ala. Ce sont les bouquets que l'on admire le lendemain ou le surlendemain à Vienne et à Berlin, sur les tables des restaurants à la mode, dans les riches intérieurs oii ils apportent un rayon de gaieté et de soleil, bouquets que l'on dirait composés de fleurs cueillies le matin, fraîches, délicieusement parfumées.

Cette culture a non seulement été une source de richesse pour la Riviera italienne, mais elle y a développé le goût du travail. Les populations de cette région se laissaient aller volontiers à l'indolence que favorise le beau ciel, et l'affluence du bon étranger. Elles ont trouvé une occupation qui n'exige pas un effort considérable, qui, pour la majorité de ceux qui s'y adonnent, est limitée à une demi-journée. Il reste encore du temps pour flâner au bord de la mer bleue, pour regarder la vague, pour exploiter le plus gentiment possible l'Américain ou l'Allemand qui vient soigner ses bronches ou guérir son spleen.

Bordighera a la spécialité des palmes : une ancienne tradition lui assure le privilège de fournir au Vatican

les rameaux que le dimanche avant Pâques on admire à Saint-Pierre ou à Saint-Jean-de-Latran. Sur le reste de la Riviera, on cultive les roses, les violettes, les œillets. Ce sont les fleurs le plus répandues, puis viennent les giroflées, les marguerites, le réséda, les renoncules.

La floriculture hivernale de la Riviera italienne n'a pas encore une organisation comparable à celle que l'on retrouve sur la Côte d'Azur française. Depuis peu de temps, les serres et les châssis ont fait leur apparition; ils sont encore disséminés et peu nombreux, ce qui n'est pas regrettable au point de vue esthétique. Il n'y a rien de plus joli au printemps que ces champs étages sur la montagne, où des milliers et des milliers de boutons piquent leurs couleurs éclatantes ou délicates sur le vert des buissons. - -

Un parfum très doux flotte dans l'air pur... c'est l'âme des Chromatelles, des Souvenir de la Malmaison, des Gloire de Dijon, des belles roses de France qui donnent le ton, le goût, la mode,

J'ai fait allusion dans la première partie de ce chapitre aux conditions naturelles qui étaient une sérieuse entrave au progrès agricole de la Péninsule. Dans de nombreuses provinces de l'Italie méridionale et de l'Italie centrale, la plus grande maladie est celle de la soif. Les gens en souffrent, les plantes en meurent. L'Italie moderne n'est pas responsable du déboisement de ses montagnes, elle subit le triste héritage de nombreuses générations. Il y a quelque cent ans que les bois de l'Apennin ont été brûlés pour gagner des terres à la charrue. Aujourd'hui, c'est la lande désolée, champs de sable' et de pierres que l'on n'ose plus ensemencer. Le sol, privé du soutien naturel des arbres, a perdu sa consistance, il s'éboule; les sources disparaissent, l'eau manque.

Dans tous les discours prononcés depuis un an par

La " Bonifica" de Ferrare.

Le travail des dragues.

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les membres du gouvernement, on sent la préoccupation de trouver des remèdes efficaces à un état de choses qui ne ferait qu'empirer si Ton ne prenait pas des mesures énergiques.

« Peu de questions, s'écriait en octobre igiS le ministre de TAgriculture, ont une plus grande importance pour notre pays qui a besoin d'une politique forestière habile et intelligente. Elle signifie défense et conquête du territoire national, et elle s'est imposée aux plus indifférents. La ruine des montagnes, la dévastation des torrents ont donné à tous les Italiens la préoccupation du danger. »

Depuis longtemps, l'Etat s'est rendu compte de son devoir, et il a en v^érité fait des efforts pour reconstituer les pâturages et les forêts du royaume. Cette partie importante de son domaine était régie par des lois anciennes datant de 1877 et fort peu respectées. Dans le but d'assurer la résistance des terres, le régime normal des eaux et l'hygiène locale, la loi de 1877 avait bien défendu tout déboisement et tout déchaumage. Elle avait mis sous la garde de ce qu'elle appelait la (( défense forestière )) les bois et terrains situés jusqu'à l'extrême limite de la zone oii croît le châtaignier.

Des comités forestiers, sous la présidence du préfet, avaient été institués dans chaque province. Toute la réglementation de la sylviculture et des pâturages leur était déférée.

ToùTes ces précautions n'existaient malheureusement que sur le papier et dans le recueil assez bien fourni des lois de la Péninsule. Les comités ne se réunissaient jamais, n'avaient aucune autorité ; les préfets songeaient plus aux élections qu'aux arbres et aux prairies. Le déboisement continu, déréglé, amena des éboulements, des torrents dévastateurs, des inondations qui provoquèrent souvent des crises économiques fort graves.

Des mesures sévères firent l'objet, en 1910, d'une nouvelle loi qui modifia les dispositions précédentes.

2l6 CHAPITRE XI

Le point de départ est la création d'un domaine forestier d'Etat. 11 est institué sous forme d'administration autonome chargée de veiller au développement de la sylviculture et du commerce des produits nationaux venant de l'exploitation des bois et forêts, par l'agrandissement et l'inaliénabilité de la propriété forestière domaniale. 11 doit donner en même temps l'exemple du bon régime industriel de cette dernière.

Les forêts et les terrains qui font actuellement partie du domaine de l'Etat ou qui y seront incorporés par expropriation, en vertu de lois spéciales, sont inaliénables et doivent être utilisés d'après un plan économique approuvé par le ministère de l'Agriculture.

L'administration forestière — et c'est un détail qui a son importance — a le droit de s'adresser, en vue d'avances ou de prêts, aux caisses d'épargne et aux institutions qui exercent le crédit foncier ou le crédit agraire.

Les bois et forêts appartenant aux communes, aux provinces, aux sociétés reconnues d'utilité publique, à celles anonymes, doivent, depuis 1910, être exploités sous la direction de l'autorité forestière. Des primes de 5o à 100 lires par hectare, sont accordées pour le reboisement, qui se fait sous la surveillance gratuite de l'administration. Les terrains autrefois boisés qui sont soumis par leurs propriétaires à un reboisement rationnel sont exonérés de tout impôt pendant quinze ans, s'il s'agit de taillis, et pendant quarante ans s'il s'agit de hautes futaies.

33 millions sont affectés à l'application de la loi pendant les cinq premières années : à l'expiration de ce délai, on inscrira au budget les sommes nouvelles qui seront nécessaires.

Voilà, certes, d'excellentes dispositions, bien faites pour calmer les cris d'alarme qui ont été poussés non seulement par les amoureux de la montagne et des paysages pittoresques, mais par les économistes qui se soucient plus de la richesse nationale que des beautés de la nature. Malheureusement, la solution

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définitive du grave problème est subordonnée à une autre question... à celle des fonds disponibles. On a pris l'habitude, depuis quelque temps, en Italie, de porter aux nues la situation exceptionnellement prospère des finances de l'Etat. Il n'est que juste d'admirer la résistance d'un budget qui non seulement a supporté avec vaillance les charges très lourdes qui ont pesé sur la jeune nation, mais sait faire excellente; figure parmi tous ceux des autres nations qui ne brillent pas par leurs excédents. ^

Peut-être s'obstine-t-on, dans la Péninsule, à présenter les choses sous des couleurs trop roses. Si ce n'est qu'une légère exagération de la réalité, doit-on accuser de traîtrise ceux qui trouvent ainsi le moyen de consolider la confiance des énergies et des capitaux dans l'avenir de la nation? Le fard habilement disposé sur le visage des femmes n'en a jamais atténué la beauté ; il n'a jamais réussi à en masquer complètement la laideur. On pourrait en dire autant du discours de certains ministres des finances et de certains artifices comptables.

Mais de temps en temps une note discordante trouble l'harmonie du choeur que l'on entonne sur les disponibilités du Trésor, une note qu'un chanteur imprudent laisse échapper et qui est aussitôt recueillie par les critiques moins bienveillants ou plus impartiaux. Le chanteur, cette fois-ci, est ce même ministre de l'Agriculture qui a proclamé la nécessité d'une politique forestière habile et intelligente.

A deux reprises, en octobre 191 3 et en janvier 1914 M, Nitti a répété exactement la même phrase, le même aveu. « J^e problème forestier, dit-il, celui de la constituti on du domaine des forêts de l'Etat, est le plus gra:nd problème économique agraire et industriel de .U'avenir. Il ne pourra cependant être résolu que lorsc.|ue la situation financière aura changé. Les conditicjns présentes nous défendent de l'aborder à l'heure actuelle et nous devons nous contenter de prépa;:er les éléments de la solution. »

Es! -ce que cette œuvre de préparation est jugée suffisante par ceux qui ont la hâte patriotique et légitime de voir leur pays développer ses forces naturelles en exploitant les richesses dont il pourrait facilement disposer, tandis que les conditions actuelles les condamnent non seulement à une inertie improductive mais à un dépérissement progressif qui inquiète?

La question du reboisement est, en effet, étroitement liée à celles des pâturages et de l'élevage du bétail.

L'Italie, malgré les progrès assez importants qu'elle a faits au point de vue agricole dans ces derniers vingt ans, est toujours l'un des pays d'^Europe qui élève le moins de bétail. Les statistiques, dans leur éloquence brutale, prouvent que la Péninsule ne se place qu'au quinzième rang pour la production des chevaux, au treizième pour celle des bœufs, au cinquième pour celle des moutons.

Il est vrai qu'elle se rattrape quand il s'agit de chèvres et dispute la suprématie à la Bosnie et à la Bulgarie pour la quantité de ces ennemies de toute culture et de tout réboisement.

La consommation de la viande a triplé depuis dix ans dans toute l'Italie septentrionale, et le prix du bétail est de lo p. loo plus élevé qu'en France. En 1907, l'Italie exportait près de 40000 bœufs; en 191 1 ce chiffre s'est réduit à 10 000 environ pour une valeur de 6 millions et demi contre les 17 millions que l'on encaissait quelques années auparavant. Les chiffres d'importation sont encore plus éloquents. En 1907, on importait 12000 bœufs valant 4 millions; en 1912, ce sont plus de iSoooo bœufs qui ont été intrc^duits en Italie pour une somme de 60 millions environ. Le bien-être s'est accru mais la nation — soi-disant essentiellement agricole — est incrapable de répondre à ses besoins sans cesse croissants-

Pour l'élevage du bétail il faut des pâturag^es bien gras, une production fourragère imense. Elle îxianque en Italie et j'en ai dit les raisons. La Vénétie, la Lom-

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bardie et TEmilie ont cependant de vastes et belles prairies où trois coupes de foin sont normales. La production totale de fourrages ne dépasse pas 3oo millions de quintaux, dont le tiers est fourni par les prés artificiels des provinces septentrionales.

La valeur totale de la production agricole italienne avait été évaluée, en 1860, à environ 2 milliards. Le Bureau des statistiques agraires a conclu, en 191 1, à une estimation de 7 milliards de lires.

L'amélioration en cinquante ans est donc sensible. Je crois cependant que la richesse agricole de Tltalie marquera pendant un bon nombre d'années encore une progression constante bien plus rapide que par le passé. Tout porte d'ailleurs à le supposer. Certes, comme partout ailleurs en Europe, l'agriculture italienne a cruellement souffert en ces derniers temps du progrès de l'industrialisme. L'attrait des salaires élevés, le mirage d'une vie urbaine plus facile, plus douce ont exercé sur les habitants des campagnes et surtout sur ceuxqui, dans l'Italie septentrionale, étaient à proximité des grandes villes, une déplorableinfluence.

Trop souvent ils ont abandonné des terres qui ne leur assuraient qu'une existence précaire, lassés par la lutte souvent ingrate qu'ils devaient soutenir contre la nature et les fléaux qui se sont abattus sur toutes les cultures. Une hostilité sourde et rancunière avait envahi le cœur du paysan : routinier, il n'avait, du reste, pas évolué avec son temps. Hostile aux méthodes nouvelles qu'il ne comprenait pas, et pour cause, il avait voulu s'en tenir aux méthodes ancestrales insuf^ usantes désormais à lui assurer le triomphe dans une lutte chaque jour plus ardente et plus âpre.

L'Italie assiste en ce moment aux débuts d'une ère de transformation agricole. Sous l'influence d'un enseignement scolaire plus régional et par là plus conforme auxbesoins locaux, sous l'influence del'espritd'associa-

tion et de mutualité qui se développe chaque jour avec une rapidité impressionnante, la routine et les préjugés sont fortement battus en brèche. La consommation sans cesse croissante des engrais, la diffusion des machines agricoles et les essais multiples de la motoculture sont les indices symptomatiques de la renaissance qui s'affirme.

L'Italie agricole aura une grande dette de reconnaissance vis-à-vis de M. Luigi Luzzatti, qui, pendant cinquante ans, a prêché, sans défaillance, la belle croisade de la coopération et de la mutualité.

Vers 1899 furent fondés les premiers consortiums agricoles. Après une période assez longue de tâtonnements et d'hésitations, l'on assiste à la floraison puissante des syndicats et unions agricoles de tout genre, coopération de vente et d'achat, caisses rurales, etc., etc. On en évalue le nombre actuel à plus de I 5oo. La Fédération Italienne des consortiums agricoles, dont le siège est à Plaisance, en a groupé plus de 600. Le Piémont est la région où ces sociétés sont plus nombreuses et où elles comptent le plus grand nombre d'adhérents; viennent ensuite la Lombardie, la Vénétie, l'Emilie, la Campanie, le Frioul.

La Fédération a vendu en 191 2 à ses membres pour 10892000 lires d'engrais chimiques divers, pour plus de 4 millions de sulfate de cuivre, pour 900000 lires environ de soufre et pour 2742000 lires de machines agricoles. Ces chiffres me paraissent d'une éloquence suffisante pour démontrer toute la bonté et la puissance de cette organisation.

Ce syndicat, quoique fort important, ne représente qu'une petite partie de la clientèle qui achète des engrais et des machines. La consommation ne fait qu'augmenter, ainsi que le prouvent les statistiques. En 1906, on produisait en Italie 5 597000 quintaux de superphosphates et d'engrais chimiques et on en importait de l'étranger 5 000000 de quintaux. En 1913, laproduction nationale s'est élevée à 10 millions de quintaux et l'importation à plus de 8 000000. Que Ton rapproche encore

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ces chiffres de celui de l'importation de 187.T qui était de 179000 quintaux, et l'on se rendra compte des progrès énormes de la technique agricole italienne.

Les mêmes constatations doivent être faites en ce qui concerne l'emploi des machines. Il y a peu d'années encore, les moissonneuses, les faucheuses, les batteuses, étaient pour ainsi dire inconnues, même dans l'Italie septentrionale. En 1906, on importait en Italie pour 5 millions de machines agricoles : en 191 3 on en a introduit dans la Péninsule pour 24 millions environ.

Les pays qui fournissent ces machines à l'Italie sont spécialement les Etats-Unis et l'Allemagne; une petite quantité vient de France ; notre production est cependant appréciée, mais ici, comme pour de nombreux autres articles, nous ne savons pas, ou nous ne voulons pas lutter contre l'envahissement germanique. J'aurais, du reste, à revenir sur cette question.

L'emploi toujours plus répandu de l'électricité dans les campagnes, traversées par de nombreux réseaux distributeurs de force, ne manquera pas de favoriser toujours plus les installations mécaniques. Elles commencent à prendre un véritable essor dans les grandes fermes et dans les centres agricoles où les petits propriétaires ont compris les avantages que peuvent leur offrir les syndicats et les coopératives. C'est pour eux la possibilité du groupement des parcelles et l'assimilation de leur exploitation à celle des grandes propriétés disposant de capitaux et d'outillage perfectionné.

Grâce à la diffusion de l'esprit d'association, les essais de motoculture se multiplient depuis deux ou trois ans à peine. Les congrès agricoles de Bologne, de Ferrare et de Verceil et l'œuvre tenace de propagande faite par un sénateur piémontais, M. le marquis Ricci, ont eu raison de la défiance du paysan qui regardait les charrues automobiles et les autres appareils qu'on lui présentait avec plus de terreur que d'intérêt. J'ai vU fonctionner à Verceil une charrue au-omobiie, à socs percutants et démontables, qui per-

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mettait d'obtenir un émiettement presque parfait de la terre découpée et en même temps l'enfouissement des chaumes et du fumier. Elle se composait de deux parties essentielles, ïe châssis automobile et l'appareil laboureur.

Le châssis était monté sur de grandes roues munies de bandages métalliques qui évitaient le dérapage. L'appareil laboureur consistait en un cadre disposé à l'arrière du châssis et portant les socs; un mécanisme spécial commandé parle moteur transmettait à ceux-ci successivement des secousses et des variations pério diques. La vitesse des secousses étant plus grande que l'avancement du véhicule, la traction de celui-ci ne participait au travail que pendant une période assez courte, de telle sorte que l'adhérence des roues au sol n'avait qu'une importance minime dans le fonctionnement de l'appareil.

La motoculture ne sera-t-elle pas un obstacle au progrès de l'élevage du bétail, déjà fort arriéré en Italie? C'est une question qui mérite d'être étudiée. Je dirai simplement que les défenseurs des méthodes très modernes soutiennent que les animaux considérés désormais à peu près uniquement comme producteurs de viande, utiliseront à une transformation rapide de leurs rations alimentaires la force qu'on leur faisait appliquer à la traction...

L'avenir dira si les espoirs que l'on fonde sur la motoculture se réaliseront pour l'essor définitif de la puissance agricole italienne.

Je ne veu?^ cependant pas terminer cette rapide et très incomplète étude de l'agriculture de la Péninsule sans parler du plus bel effort poursuivi pendant cinquante ans, de cet effort qui ne sera peut-être jamais parfaitement accompli, qui a englouti des centaines et des centaines de millions, mais qui constitue l'un des plus nobles titres de gloire pour la jeune nation qui veut se débarrasser de ses tares naturelles et ne ménage, à cet effet, ni ses forces ni son argent. Je fais allusion à l'œuvre d'assainissement des terrains incuites et

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marécageux, au drainage de ces immenses étendues d'eau saumâtre, sources de fièvres, de malaria, qui occupent une trop grande partie du royaume; à la lutte contre la nature marâtre que Ton a baptisée ici du nom de (( bonifica ».

Une statistique de 1860 avait établi que, sur les 28658000 hectares qui constituaient l'Italie, 4649203 étaient improductifs. Une bonne moitié de ces derniers pouvait cependant être mis en valeur, ce n'était qu'une question de temps, de volonté et de capitaux. Toute une législation a été élaborée, à cet effet, et les lois de 1899 et de 1900 ont vigoureusement contribué à la solution du problème en établissant que pour les dépenses que comportaient des travaux de ce genre, présentant un caractère d'utilité publique, l'Etat fournirait les six dixièmes du montant, tandis que deux autres dixièmes seraient à la charge des communes et de la province.

De 1862 à 1906, près de 600000 hectares ont été reconquis. Le programme des nombreuses sociétés qui se sont constituées en vue de l'exploitation de ces terres a été tracé par M. Poggi, directeur de la Société agricole industrielle : (( Elles doivent cultiver sans luxe, mais avec tout le capital nécessaire, ne pas cultiver en vampires pas plus qu'en d lettantes; cultiver industriellement, rapidement, prudemment; faire tous les travaux de bonification qui rendent possible et avantageuse une exploitation toujours plus intensive. »

Le consortium, qui exploite 100 000 hectares près des embouchures du Pô, dans la province de Ferrare, est la plus importante de ces organisations.

Il y a cinquante ans, le marécage se confondait avec le delta du grand fleuve et les lagunes de Comacchio. Un désert immense, une étendue sans horizon d'eau stagnante, où la seule végétation était constituée pai des roseaux noirs qui pliaient sous le vent du large. - Des vols de corbeaux, quelques canards sauvages ani-\ maient rarement le paysage triste, mort ; c'était le

règne de la malaria, des fièvres paludéennes, contrée maudite par la nature, que les hommes fuyaient.

Plus de 80000 hectares ont été desséchés depuis cette époque : des récoltes abondantes mûrissent, des troupeaux paissent sur de riches pâturages là oii, sous le ciel toujours chargé de lourds nuages, la triste solitude paraissait ne pouvoir jamais être troublée. C*est l'œuvre d'un demi-siècle de travail, de peines, œuvre de géants, travail de cyclopes.

Toute la terre que l'on voulait mettre en valeur était située au-dessous du niveau des cours d'eau et de la mer; des dunes formaient, à intervalles, des obstacles naturellement infranchissables.

On a creusé pendant cinquante ans des canaux, pendant cinquante ans des dragues géantes ont enlevé des millions et des millions de mètres cubes de boue, des centaines de millions d'hectolitres d'eau ont été puisés, élevés et refoulés dans la mer. Puis on a créé des champs, on a bâti des fermes, des étables, des villages entiers, on a fait naître la vie où régnait la mort. Voilà ce qu'est la « Bonifica ».

Le succès n'avait pas souri aux premières entreprises. Reprenant un ancien projet que les ducs d'Esté et de Ferrare avaient ébauché, la Société pour (( la Bonifica dei terreni Ferraresi », fondée en 1872, iaillit sombrer avant de pouvoir recueillir les fruits de son initiative courageuse. Après dix ans de lutte, ayant perdu son capital, chargée de dettes, elle était obligée de se mettre en liquidation. En 1882, la Banque de Turin, son principal créancier et actionnaire, acceptait le mandat de liquidateur.

La Banque de Turin se rendit cependant bientôt compte que l'opération se traduirait par un désastre non seulement moral, mais financier, et elle eut le courage de soutenir qu'il serait préférable de tenter un nouvel essai en fournissant à la Société les moyens de poursuivre encore une fois le but qu'elle avait rêvé. La mise en liquidation fut révoquée en 1886. Une partie du doîïiçiîne avsiit été cédée à diverses entreprises

l'itàlie agricole fliS

par des contrats de location et d^emphytéose : entre propriétaires et locataires l'on constitua le consortium actuel. Il se remit à l'œuvre en 1896, ayant à sa disposition un capital de i5 millions, qui devait lui suffire pour mener à bonne fin l'entreprise.

La loi de 1900 vint, en assurant une large participation de l'Etat aux frais de bonification, lui donner une aide puissante.

Le réseau total de la canalisation d'écoulement des eaux mesure 5oo kilomètres! Les canaux qui servent de déversoir aux terrains inondés aboutissaient, jusqu'en 1903, à l'établissement hydrovore de Codigoro. Cette installation était essentiellement constituée par une usine couvrant 7 5oo mètres carrés. Les eaux, amenées par un collecteur dans un réservoir de i5o mètres sur 55, étaient aspirées par huit pompes Gwine, de 4 mètres de hauteur, dans un second réservoir de mêmes dimensions que le premier, mais situé au niveau du fleuve Volano, c'est-à-dire à 2 mètres et demi au-dessus de celui du sol de la Bonifica.

Les pompes étaient mises en mouvement par quatre moteurs de 800 chevaux. Pour alimenter quatorze chaudières, il fallait aller chercher l'eau à/ kilomètres de l'usine, celle des canaux ne pouvant être utilisée à cause des sels qu'elle renferme et des corrosions qu'ils provoquent.

Les huit pompes, fonctionnant sans cesse, aspiraient 180 millions de mètres cubes d'eau par an.

Cette installation ne donna pas des résultats satisfaisants : on s'aperçut trop tard de son insuffisance. A l'époque des fortes pluies, les terrains qui avaient été péniblement desséchés furent de nouveau submergés. Le tassement des terres que l'on avait prévu devoir se limiter à un maximum de 60 centimètres, sous l'influence du dessèchement et de la désagrégation des matières organiques, avait atteint 3 mètres et parfois 3 m. 5o.

Tout était à recommencer, à modifier, sinon à refaire.

En 1903, une nouvelle et plus puissante installation hydrovore fut créée à côté de Tancienne que Ton transformait en même temps. La leçon du passé avait été utile. Dans la seconde usine, construite sur 12000 pilotis de cimewt armé, douze chaudières alimentent cinq moteurs Sulzer de 800 chevaux. Ils mettent en mouvement cinq turbines qui élèvent 8 mètres d'eau chacune, à la seconde.

Les eaux sont divisées, d'après leur niveau, entre les deux installations : 60 mètres cubes à la seconde sont ainsi passés des réservoirs collecteurs à ceux de décharge : le débit d'un petit fleuve. 8 millions ont été dépensés dans ces travaux importants.

Il ne suffit pas de dessécher les terrains : il s'agit ensuite de les défoncer, de les défricher, de les rendre cultivables. Les machines agricoles les plus modernes, les plus puissantes et les plus perfectionnées s'imposent à cette œuvre gigantesques. Songez que les charrues Sack, tirées par quatorze bœufs, réussissent difflcilement à entamer cette terre. Dès 1892, on a adopté dans la Bonifica le premier train de charrues à vapeur système Fowler. Il se composait de deux locomobiles et de charrues à trois et à cinq socs. Depuis cette époque, de nombreux essais ont été pratiqué-s et l'on est arrivé à remplacer les locomobiles par des moteurs à huiles lourdes ou à gaz pauvre. La difficulté de se procurer de l'eau pour l'alimentation des chaudières rend indispensable cette transformation du premier outillage pour la motoculture.

(( La Società per la Bonifica Ferrarese » n'exploite qu'une partie de son ancien domaine, 16000 hectares environ. En 191 1, elle possédait 17 locomobiles, 17 batteuses, 17 égreneuses, 33 faucheuses, 37 râteaux mécaniques, 3oo charrues, 60 rouleaux plombeurs et brise-mottes, 35o herses, 35 semeuses et une quantité d'autres machines pour les cultures spéciales, pour la préparation et la distribution des engrais. Cet outillage formidable est cependant encore insuffisant!

I,es constructions, maisons d'habitation, étables

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greniers, canaux, routes, représentent un dixième de la superficie totale défrichée. Un millier d'hectares a été transformé en prairies naturelles stables, oii l'on élève quatre mille bœufs et vaches et quelques centaines de chevaux ; une cinquantaine d'hectares a été boisée. Le reste est cultivé. Une bonne moitié est occupée par le blé et le maïs (3g p. 100 de froment, 17 p. 100 de maïs), puis de l'avoine, du seigle, du chanvre, des betteraves, des pommes de terre, du tabac...

Les rendements sont satisfaisants : 20 et 22 quintaux par hectare pour le blé, 280 à 38o quintaux pour les betteraves. En 1910, on a récolté Soooo quintaux de blé, i5ooo d'avoine, Soooo de pommes déterre, 18000 de maïs, 71 000 de betteraves.

De véritables petites villes ont été créées et se développent : cités modernes, propres, coquettes, où tout est prévu et rationnellement coordonné. L'un de ces villages, Le Venezie, pa.r exemple, compte 3 000 habitants, dont 2 5oo dans les fermes disséminées et 5oo dans l'agglomération centrale. On y trouve une mairie, des écoles, une église, une caserne de carabiniers (elle est, hélas, trop souvent nécessaire), un théâtre, un cercle, un bureau de postes et télégraphes. Une coopérative de consommation y fonctionne depuis 1901 ; un moulin électrique moderne moud 6000 quintaux de blé, un établissement modèle de panification mécanique fournit 10 quintaux de pain par jour. Un réseau de voies Decauville permet le transport rapide des denr-ées sur un rayon d'une cinquantaine de kilomètres.. Les canaux navigables ont un trafic important qui se concentre dans un bassin aménagé comme un petit port...

Ce serait parfait si une grosse question ne restait encore malheureusement à résoudre : celle de l'eau potable. La société de la Bonifica a bien fait construire trois citernes en ciment armé munies de filtres et pouvant contenir chacune 200 mètres cubes d'eau. Elle a bien percé deux puits artésiens de i35 et

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145 mètres de profondeur. Le tout est absolument irisuffisaîU et le manque d'eau continue à se faire Cfueiîément sentir. Divers projets sont à l'étude; ils représentent une dépense énorme qtiô ne permettent pas encore les résultats financiers de l'entreprise.

Certes, la situation de la société de la Bonifica n'est plus comparable à celle de 1882 : les actions donnent du 7 1/2 p. 100, bénéfice industriel intéressant. Ne ëerait-ôn cependant pas en droit, après tous les sacrifices faitSj après les pertes du passé, d'aspirer à des résultats plus satisfaisants?

La grève, la triste grève agraire, est la lèpre qui ronge, qui mine cette noble entréprise. La bonification a apporté dans la lande une véritable révolution. A ses débuts, une nombreuse main-d'œuvre saisonnière était accourue à l'appel de la société, pour' défricher la terre. La vie était dure, le travail pénible, la contrée malsaine, sans ressources : des salaires très élevés compensèrent justement ces difficultés. Dès que les grands travaux de défrichement et d'installation furent terminés, dès que l'état normal fut établi, les immigrants se trouvèrent trop nombreux, il fallut décliner les demandes de travail d'un très grand nombre d'ouvriers agricoles. Ce fut Torigine d'une crise qui se renouvelle chaque année au moruent des récoltes.

Ayant escompté pendant de longs mois cette période d'activité, les salariés, enrégimentés par divers groupes politiques, prétendent se refaire Cj^^ peu de temps de leurs trop longs chômages. Tous les étés, c'est une nouvelle grève qui éclate, provoquée pair les demandes des journaliers qui formulent des récla^ mations inacceptables. On essaye d'embaucher des ouvriers en Vénétie, en Romagne, en Lombardie : ce. sont des luttes souvent sanglantes, des émeutes. Et les moissons très mûres attendent sur pied la solution du conflit, un orage les détruit, le vent les couche; dans les étables, on refuse de traire les vaches, de sortir . les troupeaux. j

L*lfALIE AGRICOLE ItÇ

Quand le propriétaire cède, ou lorsqu'une entente se fait, il est souvent trop tard : si la récolte n*est pas irrémédiablement compromise, le bénéfice est toujours réduit et devient chaque année plus problématique.

Il faudrait pouvoir employer d'une manière plus continue, moins saisonnière, la masse des travailleurs qui vit dans le Ferrarais : ce serait possible si la partie de l'exploitation qui est encore inculte était défrichée.

Cette possibilité est cependant subordonnée à la solution du problème de l'eau. Deux lois nouvelles de 191 1 ont reconnu la nécessité, pour toute mise en valeur de terrains improductifs, de résoudre la question de l'eau, et non seulement de celle nécessaire à l'alimentation et à l'industrie agricole, mais de celle indispensable à l'exploitation de la terre. Il ne su f fit pas de reconnaître cette nécessité, il faut encore rendre possible cette nouvelle obligation. Les sacrifices faits parles particuliers ont été trop importants, les charges de toute nature, qui les oppriment, sont trop lourdes pour que l'Etat puisse leur refuser, dans cette œuvre de régénération nationale, un appui financier.

Ce sera alors, non seulement à Ferrare, mais en Basilicate, dans le Latium, dans l'Ombrie, dans les Marches, en Sicile, partout en somme oià, avec une constance ailmirable, se poursuivent ces entreprises de conquête, ce sera alors vraiment la rédemption de la terre et j ». '/'.ui gr^.nd'Z victoire de l'Italie agricole moderne.

L'industrie des Étrangers. Le Marché italien

Le commerce dans l'Italie méridionale et dans l'Italie septentrionale. — « Made in Germany f>. - La concurrence allemande. — La nécessité de l'effort fr. ;ais. — La Chambre de commerce française de Milan. — Le crédit et les difficultés du marché italien.

L'Italie a, de tout temps, exercé une attirance secrète sur les voyageurs épris de soleil, d'art et de beauté. Il paraîtrait donc naturel que dans cette étude rapide de quelques-uns des nombreux progrès accomplis en ces derniers temps par ce pays, il y eut un chapitre spécialement consacré à cette industrie très spéciale que l'on a l'habitude d'appeler l'industrie des étrangers.

La vérité serait assez difficile à dire. L'Italie, peutêtre trop confiante dans le charme des souvenirs de son passé de gloire, dans l'attrait des trésors que lui ont prodigués la nature et le génie de ses enfants, n'a pas encore senti la nécessité d'accomplir un effort sérieux dans le but de rendre son hospitalité un peu moins primitive. C'est une femme qui se sait très belle et qui affecte de mépriser les fanfreluches de la toilette; trop sûre du pouvoir de sa grâce, elle oublie presque volontairement les soins indispensables au «cadre qui met en valeur sa beauté.

J'ai lu, il y a quelques mois, dans un journal italien un article où les Suisses étaient fort malmenés. Peuple d'hôte|iers! Cette injure, si cela en est une, ce dont je

l'industrie des étrangers 23i

doute fort, revenait souvent sous la plume du brillant: chroniqueur. Elle ne peut, en vérité, être lancée à la figure du peuple itatîen !

Le confort, le bien-être, la satisfaction matérielle de ses visiteurs, paraissent en effet constituer encore le cadet de ses soucis.

Certes, à Rome, aussi bien qu'à Venise ou qu'à Naples, dans toutes les grandes villes placées sur l'itinéraire traditionnel des voyages circulaires, les étrangers trouvent les grands hôtels, les caravansérails construits pour les millionnaires en mal de voyages. Ils ont même l'agréable surprise d'y retrouver les mêmes menus, la même cuisine, les mêmes gérants, les mêmes garçons, auxquels ils sont habitués en Suisse, en Egypte, sur la Côte d'Azur. Sans grand effort d'imagination, l'Américain richissime ou l'Allemand cossu, peuvent y avoir l'impression qu'ils n'ont pas quitté leur pays natal, car il est rare d'y entendre prononcer un mot d'italien.

Je connais à Rapallo un grand hôtel oii il m'a été impossible de me faire apporter un verre d'eau non seulement en le demandant en français, mais ce qu'il y a de beaucoup plus étrange, en parlant italien. Domestiques, caméristes, tout le personnel ne savait que l'allemand !

Mais si votre bourse, hélas, moins bien garnie que celle des habitués de ces palaces, ne vous permet pas de les aborder, si vous êtes obligé de chercher gîte et nourriture dans les <( alberghi » de second ordre, il vous sera assez rarement donné de rencontrer cette propreté, cette simplicité ordonnée presque familiale, rnais confortable, qui fait, à juste titre, l'orgueil des nombreuses pensions de Lucerne, de Zurich, des plus petits « trous pas chers » de Suisse, et que l'on est heureux de découvrir de plus en plus fréquemment en France.

Et que dire des hôtels des autres viiles italiennes, de celles qui ont le tort d'être écartées de la grande route, de ces cent villes plus intéressantes et plus

23a CHAPITRE XII

délicieuses les unes que les autres, de ces villes encore réf ractaires au cosmopolitisme nivcleur, où Ton éprouve Texquise sensation d'aller un peu à la découverte, qui vous donnent la joie intense et profonde de la révélation subite, foudroyante du chef-d'œuvre ignoré, inattendu!

Il est difficile d'y parvenir, aussi difficile qu'il y a vingt ans, même si vous pouvez vous accorder le luxe d'un voyage en automobile, car les routes sont généralement mal entretenues. Et lorsque après des trajets interminables dans des wagons' qui n'avancent pas, après de longues heures de cahots dans des voitures préhistoriques, vous franchissez l'enceinte de ces vieilles cités oti flotte un parfum de moyen âge, lorsque vous commencez à vibrer à la chanson des souvenirs qui paraît se dégager de chaque pierre, c'est l'ignominie de l'hôtel mal tenu, aux odeurs écœurantes qui vous attend, l'hôtel oii l'on mange mal dans des assiettes peu lavées, l'hôtel aux lits recouverts de baldaquins de soie brochée, dont les draps ont une blancheur douteuse, l'hôtel où vous rentrez le soir, épuisé de fatigue et d'émotions, pour ne pas dîner et ne pas dormir, l'hôtel dont le propriétaire, à votre départ, vous écorche consciencieusement. La Toscane avec ses grâces d'idylle, l'Ombrie mystique, les Abruzzes sauvages, la Calabre âprement pittoresque, et, sans aller si loin, les environs souvent merveilleux des grandes villes septentrionales ont peut-être l'attrait de la beauté antique qui n'a pas encore été violée par le progrès : ils ont certainement aussi tous les inconvénients, tous les désagréments de contrées peu fréquentées, 011 l'étranger est l'oiseau rare dont on ne s'occupe que pour songer à le plumer, en se souciant bien peu de la triste réclame qui est ainsi faite à tout le pays.

Les neuf cent mille étrangers qui descendent chaque année en Italie ne représentent cependant pas un élément de richesse négligeable. Ils laissent au pays qu'ils visitent plus d'un demi-milliard, chiffre d'exportation

l'industrie des étrangers 233

qui, pour être invisible, n'en a pas moins un grand poids dans la balance économique de la nation.

Question argent mise à part, et sans tenir compte de la nécessité pour l'Italie de voir continuer et augmenter cette invasion pacifique qui, chaque année, se renouvelle, la Péninsule aurait un intérêt moral, une raison de prestige, à mieux satisfaire l'étranger qui, pendant quelques semaines ou quelques jours, vient chercher, au delà des Alpes, la fièvre des sensations artistiques ou le repos qui verse la santé et l'oubli.

Je crois que les plus féroces détracteurs de l'Italie moderne se rencontrent parmi ceux qui ont eu l'occasion de la connaître ou de mal l'apprécier dans un séjour trop rapide. Sans préten.dre que la rancune des estomacs peu satisfaits puisse être plus tenace que les impressions de beauté ou d'histoire, il est naturel d'admettre que les ennuis de voyages privés de commodités, les tracasseries de services publics mal organisés, le défaut du confort le plus rudimentaire, suffisent souvent à ternir les meilleurs souvenirs laissés par cette terre admirable. Et l'on pardqnne encore plus difficilement lorsque l'on a la certitude d'avoir été trompé.

Il n'y a pas que les hôteliers qui peuvent se reprocher quelque chose dans cet ordre d'idées : une bonne partie de tout le petit commerce qui vit du voyageur a une manière étrange de concevoir en Italie l'industrie des étrangers.

Que d'histoires n'entendez-vous pas chaque jour répéter ! Bijoux de la meilleure camelote vendus comme or du plus fin titre, statuettes qu'au déballage l'on constate brisées et dont la cassure ancienne est la preuve évidente de la substitution opérée au moment de l'expédition, potiches plus ou moins pompéiennes dont les fêlures ont été adroitement dissimulées, objets dont on n'a pu constater, dans la savante pénombre du magasin, la confection défectueuse ou la fraîcheur relative... on n'a que l'embarras du choix dans les récriminations de ce genre !

l34 CHAPITRE KII

Que voulez-vous? l'étranger n'est qu'un client de passage; on ne le reverra probablement jamais : si on lui fait payer un prix ridiculement cher une antiquaille sans valeur, si on le trompe, qu'importe! On n'aura pas à subir l'ennui de ses protestations, il s'en va et ne pourra réclamer : cela suffit à calmer les scrupules du vendeur. Et puis c'est un voyageur, un riche che non patisce (qui ne souffre pas).

C'est une mentalité enfantine, une mentalité méridionale, qui s'affirme à mesure que l'on descend vers le bas de la botte. Sans être tous comme les cadets de Cyrano « menteurs et bretteurs sans vergogne », les Napolitains sont nés sous un soleil encore plus brûlant que celui de la Gascogne.

Un Allemand, M. Von Rauber, à dit que les Napolitains ont dû être créés avant que l'on ne menât grand bruit autour des sept péchés capitaux. Il y a quelque chose de vrai dans cette boutade. Le commerçant du Midi n'est pas immoral, s'il n'est pas moral. Il est simplement assez souvent amoral. Il juge les choses son intéxêt, celui des autres, sous un angle différent du nôtre : c"est une question de latitude, de soleil.

Souvenez-vous des réflexions de Stendhal :

« Les actions de peu d'importance qui remplissent

la journée d'un petit marchand, comme celui qui vient

de me vendre le portrait de Béatrice Cenci, se décident

d'après les mêmes habitudes morales que les actions

mportantes... L'éducation agit ici en sens inverse : la

civilisation agit contre la vertu et lui enseigne, sans

le vouloir, la fraude et le crime. )>

Ce qui était vrai en 1827 l'est encore, en partie, en 1914.

Le Méridional ne paraît dominé que par une seule préoccupation : réaliser avec le moindre effort le maximum de tranquille oisiveté. N'ayant pas de grands besoins, il se contente de peu : il ignore volontairement le travail continu : les industriels, qui ont essayé d'installer des usines dans le midi de l'Italie, en savent quelaue chose. Lorsque l'occasion

l'industrie des étrangers 255

se présente et qu'il la juge favorable, il la saisit sans s'attarder à en discuter la plus ou moins grande moralité. L'étranger représente souvent pour lui cette occasion, ce champ d'exploitation facile. Le gamin de Naples l'exploite en faisant des cabrioles et en réclamant un sou pour sa peine, les lazzaroni l'exploitent en s'astreignant à avaler des macaronis toutes les fois qu'un Anglais s'arrête, amusé, devant eux; les chanteurs l'exploitent en ressassant, depuis trente ans, la même Santa Lucia aux portes des mêmes hôtels; les voituriers l'exploitent en promenant leur client affolé pendant de longues heures, malgré ses protestations qu'ils feignent ne pas comprendre... C'est du commerce méridional, c'est presque le seul qui soit prospère.

Ne nous en plaignons pas trop, si nous aimons la couleur locale. Que serait Naples sans ses gamins, ses lazzaroni, ses Santa Lucia et ses voituriers! Telle qu'elle est, avec tous ses défauts, contre lesquels nous pestons, c'est la ville admirable que l'on aime comme l'on adore les belles choses, vers lesquelles on se sent invinciblement attiré par un charme mystérieux, vers lesquelles on retourne même si Ton a la secrète conviction qu'elles ne sont pas parfaitement saines et bonnes.

Toutes ces peccadilles n'auraient guère d'importance si, passant du domaine des petites transactions à celui des affaires, on ne retrouvait, sous le vernis d'une correction commerciale absolue, les traces des m-êmes tendances, le sceau des mêmes préoccupations. Il y a peu de pays dans notre Occident où il soit plus difficile démener abonne fin une affaire sur des bases nettes, précises, sûres. Un Italien du Nord, un Lombard, un Piémontais devient l'étranger pour le Méridional... Des deux côtés l'on se tient pendant longtemps sur la défensive, l'on n'ose pa?^ démasquer ses batteries : se connaissant probablement très bien, l'homme du Midi a la conviction qu'il est impossible d'avoir des pourparlers commerciaux sans s'efforcer de

236 CHAPITRE XTI l'

se rouler l'un l'autre, et il ne peut s'empêcher de considérer celui qu'il a devant lui que comme un adversaire qui s'emploie à le tromper. Il essaye donc, même lorsque son flair l'avertit que le négoce est avantageux, de se ménager une porte de sortie, une issue qui lui permettra, à l'occasion, de résilier ou tout au moins de discuter encore le contrat. C'est la possibilité de la combinazione.

La combinazioneX Le voilà, le vilain mot que les amis sincères de l'Italie voudraient-voir bien vite disparaître de son vocabulaire. Il représente un mélange de faux-fuyants, de restrictions mentales, un amalgame de ces mille riens, nuances impalpables qui heurtent la transaction droite, simple, honnête : c'est trop souvent la grande entrave aux intentions les meilleures, aux dispositions les plus amicales.

Le Méridional a souvent la naïveté de ne pas dissimuler sa préoccupation constante, et sa sincérité est sa plus grande excuse.

Je me souviendrai toujours d'un con-seil que me donnait un commerçant de ces parages avec qui j'étais en excellents rapports d'affaires.

— Avec nous, me disait-il, il faut toujours être sur ses gardes. Méfiez-vous de tout le monde, de ceux que vous croyez les plus sûrs. Et il ajoutait avec un bon sourire désarmant : Méfiez-vous de tous, méfiez-vous de moi-même !

Comment en vouloir à celui qui se découvre avec tant de candeur?

Mais on aurait grand tort de généraliser. Il n'y a pas de comparaison possible entre le boutiquier, le commerçant de l'Italie méridionale et ceux du Piémont, de la Lombardie, de la Vénétie, de la Ligurie, de la Toscane, en un mot ceux de la plus grande partie de l'Italie qui travaille. Nous retrouvons ici la même honnêteté, la même droiture commerciale, les mêmes mœurs qui rendent chez nous les affaires faciles et agréables. Les grands magasins de Milan, de Turin, de Gênes, ne diffèrent guère de ceux de Lyon, de

Bordeaux, de Toulouse. Peu à peu, on a su y abandonner la mauvaise habitude d'une majoration excessive des prix de demande qui entraînait de longs et ennuyeux marchandages.

Il n'y a pas bien longtemps, il était normal, pour le vendeur, de réclamer vingt pour obtenir une offre de quinze ou même de dix. L'acheteur, qui finissait par enlever l'objet marchandé au prix qu'il avait péniblement obtenu, s'en allait, peu satisfait, avec l'impression qu'il aurait dû faire une offre encore inférieure et que le marchand aurait aussi bien cédé. Le système du prix fixe s'est heureusement généralisé : on sait à quoi s'en tenir quand on fait un achat.

Si les affaires sont agréables avec le commerçant italien, elles ne sont pas faciles, surtout pour nous, Français, qui avons eu le grand tort de trop négliger un marché devenu important. Il ne faut pas en accuser la bonne volonté de nos voisins transalpins, mais la concurrence et nos mauvaises habitudes de vendeurs.

Dès que nos exportateurs essayent de s'introduire dans la clientèle italienne, ils sont obligés de constater la place prédominante que l'industrie allemande a pu s'y assurer. Non seulement elle a remplacé les importations françaises et anglaises pour bon nombre d'articles, mais elle réussit à battre en brèche la production nationale elle-même.

L'inlassable activité germanique ménage les plus effarantes surprises.

Il n'est pas rare de latrouver installée enmaîtresse des potique là où. la tradition, l'habitude, la nature même, paraissaient devoir lui défendre toute chance de succès.

A Florence, on a assisté à la décadence rapide du travail des orfèvres et des argentiers qui avaient une renommée séculaire : ils ne pouvaient, plus lutter contre la concurrence allemande.

A Venise, les bijouteries en filigrane, que l'on rapporte volontiers comme un souvenir caractéristique et bien local, viennent directement des grands ateliers de la Frusse.

A Rome, les objets de piété, que se disputent les pèlerins dévots, sont de la bonne camelote de l'Allemagne protestante.

La quincaillerie, la bimbeloterie, la maroquinerie à bon marché qui se vendent en Italie, viennent en droite ligne de la Bavière. Sur les boîtes s'étale souvent ia devise qui a encore de l'attrait : (( Article de Paris, Nouveauté »; elle est naïvement démentie par un « Made in Germany » aussi insolent qu'indiscret.

Mais ce n'est pas seulement dans le petit commerce que l'on se heurte à l'étiquette triomphante de « Made in Germany», c'est dans toutes les branches de l'activité commerciale et industrielle. Les machines des installations nouvelles tout aussi bien que l'outillage des arsenaux? « Made in Germany. » La parfumerie, les chaussures? « Made in Germany.» Les poteries, les porcelaines, les appareils d'éclairage, les appareils orthopédiques, les machines à coudre, les dentelles, la soie artificielle? « Made in Germany, Made in Germany. » C'est toujours le même refrain qui devient une obsession, c'est le refrain qui poussait l'un de nos gros industriels français à s'écrier : « Mais laisseznous la paix (il fut même plus énergique) avec votre clientèle italienne, elle n'existe que pour l'Allemagne ! ))

Cette suprématie absolue, cette affirmation d'une supériorité écrasante est le résultat d'un travail patient et souvent assez difficile, le succès d'une organisation admirable que nous ferions ou plutôt que nous aurions mieux fait d'imiter. Une véritable invasion d'Allemands en Italie a commencé par préparer le terrain : dans tous les bureaux des grandes organisations industrielles et commerciales des jeunes gens, des commis ont joué le rôle d'avant-garde. Ils ont étudié le pays, les mœurs, les goûts, ils se sont préparés à la lutte commerciale en procédant en même temps à une œuvre de semailles qui devait assurer les moissons futures. Les renseignements ainsi recueillis ont été prv^cieux pour le fabricant allemand, qui s'est trouvé rapidement

en mesure de répondre aux exigences du nouveau marché.

Pendant de longues années, quand la nation était pauvre, ce fut le triomphe de la camelote, de l'article qui avait beaucoup d'apparence, de celui qui ne résistait peut-être pas à un examen attenta ou à un usage prolongé, mais qui coûtait peu. L'article solide, mieux fait, a remplacé lentement la camelote.

L'Allemand n'a pas perdu son temps à vouloir imposer son goût et son type de fabrication : il s'est efforcé, au contraire, de répondre aux désirs, souvent habilement devinés, de la clientèle qu'il se donnait la peine d'étudier sérieusement. La réussite a été rapide, et maintenant que le succès couronne ses efforts, le commerce germanique ne s'endort pas sur ses lauriers, mais continue à lutter comme si le marché restait encore à conquérir. Les commis voyageurs du Rhin envahissent à chaque saison la Péninsule, la parcourent, la fouillent dans ses recoins les plus éloignés, les moins abordables : toutes les grandes maisons d'exportation allemandes ont des succursales établies dans les centres importants, à Milan, à Turin, à Bologne, à Gênes : celles qui n'ont pas de filiales ont choisi avec soin de bons agents dépositaires auxquels elles confient un aépôt qui augmente au fur et à mesure que les affaires se développent. Les agents sont bien fournis de catalogues, rédigés en italien; leur œuvre est fortement appuyée par une savante réclame dans les journaux techniques et les revues spéciales de la Péninsule.

Que font nos maisons françaises? Le plus souvent, elles renoncent à la lutte et se rangent à l'avis de l'industriel qui nous sommait de lui laisser la paix ! Je ne sais quel écrivain allemand a déclaré que le commerce et l'industrie de France étaient malades, mais que Ton ne pouvait encore se rendre compte s'il s'agissait d'un simple rhume ou de phtisie.

En voulant faire de la lourde ironie, ce docteur a raté son diagnostic*

240 l'industrie des étrangers

Notre commerce extérieur souffre d'aboulie plutôt que de phtisie, il n'est impuissant que parce qu'il ne veut pas se donner la peine de réussir. La concurrence allemande n'est pas imbattable en Italie, pas plus qu'ailleurs, et j'en appelle à ceux qui ont essayé, aux représentants de quelques-unes de nos grandes aciéries par exemple, aux agences nouvellement installées de nos grands magasins parisiens.

Malheureusement, la majorité de nos industriels et de nos commerçants, se drapant dans les riches plis d'une ancienne renommée, n'aiment pas à se déranger. Une clientèle qui ne vient pas d'elle-même frapper à leur porte, n'est pas une clientèle intéressante...

Il y en a qui font un petit effort. Je reçois assez souvent des lettres de producteurs français qui me demandent de leur indiquer un agent, un représentant pour une partie de la Péninsule. J'ai toujours répondu en essayant de décider mon correspondant à venir luimême en Italie non seulement choisir l'homme de confiance entre les mains duquel il veut remettre ses intérêts, mais étudier le marché, se rendre compte de ses besoins, de ses habitudes... Je dois avouer que je n'ai que très rarement réussi.

Lorsque l'on ne s'adresse pas à un Français habitant l'Italie, on écrit plus simplement encore au consul. Ce pauvre fonctionnaire devient alors responsable de tous les échecs, de tous les déboires. Les consuls ont peut-être eu tous les défauts que leur a reprochés M. Doumer, dans son rapport sur le budget des affaires étrangères en iSqS; j'^n ai connu, depuis, qui faisaient leur devoir d'une manière intelligente et habile, qui donnaient à leurs fonctions consulaires le caractère commercial qu'elles doivent avoir, qui trouvaient le temps de rédiger des rapports qui auraient été très intéressants si l'on s'était donné la peine de les publier et de les lire. Pas plus qu« leur^ prédécesseurs, ils n'ont échappé aux doléances et aux critiques des commerçants français qur voudraient trouver dans les consuls de véritables agents^ de leurs

maisons, faisant ce qu'ils ne se décident pas à faire eux-mêmes tout en comprenant, par une vague intuition, que cela devrait être fait pour réussir.

Au point de vue commercial, nous avons le privilège de posséder en Italie une organisation admirable, la Chambre de commerce française de Milan : nos producteurs paraissent trop souvent l'ignorer. Pour se rendre compte de l'importance de cette institution, il suffit de jeter un coup d'œil sur les rapports annuels présentés aux assemblées générales. La Chambre, qui a un millier d'adhérents, fournit plus de mille trois cents bulletins de renseignements confidentiels sur la clientèle italienne à des maisons françaises et rend, par le contrôle sévère de ses informations, de réels services aux firmes qui s'adressent à elle. Trois cents litiges ou faillites sont réglés annuellement par ses soins et la solution que reçoivent ces conflits prouve tout l'intérêt qu'apportent dans cette œuvjre délicate et souvent peu agréable les membres de la compagnie qui se dévouent à leurs compatriotes. Des centaines de représentants sont 'annuellement indiqués à des maisons françaises non seulement à Milan, mais dans toute l'Italie.

Je tiens surtout à signaler ici le Bulletin mensuel de la Chambre de commerce de Milan. C'est la publication la mieux faite dans le genre, la plus complète que je connaisse en Italie. Aucun journal technique italien ne donne, à mon avis, des renseignements aussi précis, aussi sûrs à propos de toutes les questions économiques intéressant la Péninsule. Aucun problème, aucun article de valeur n'échappe à i'œii attentif et intelligent de sa rédaction, qui le traduit, le résume, le commente. Le Bulletin de Milan ^ qui fait le plus grand honneur à M. Hugon qui s'en occupe d'une manière spéciale, devrait être le bréviaire de tout commerçant et industriel français désirant s'introduire sur le marché italien; il constitue une mine inépuisable de documents, de précieuses informations, à laquelle, pour ma part, j'ai bien souvent puisé.

J'y ai trouvé, par exemple, une traduction de deux | articles de la Deutsche Exfort Revue qui me permet • d'aborder une question assez délicate qu'il est cependant nécessaire d'effleurer ici : celle des défauts de la clientèle italienne. Nul ne devrait mieux la connaître que les Allemands dont j'ai, à maintes reprises, eu l'occasion de signaler la prépondérance commerciale. Voici les conseils que donne à ses compatriotes le périodique teuton :

(( Les rapports avec la clientèle italienne sont très agréables. Les clients sont polis, et si la chose est possible de quelque manière, ils ne laissent pas partir le voyageur étranger sans un ordre... En général, la qualité de la clientèle devient plus mauvaise à mesure que l'on va vers le midi. La plus grande ville d'Italie, Naples, avec 700000 habitants environ, doit spécialement être visitée avec la plus grande prudence. Les pertes y sont très nombreuses et les crédits très longs sont à l'ordre du jour. Il faut accorder le crédit avec beaucoup de prudence. Le mode de payement le plus usité est à quatre-vingt-dix jours. On a l'habitude de faire traite sur le client : les échéances sont souvent dépassées. »

Et dans un autre numéro, la Deutsche Ex-port Revue revient à la charge dans des termes encore plus précis, sinon plus flatteurs.

(( La clientèle italienne doit être sans cesse surveillée de très près, car le manque de sûreté des créances est toujours grand. Leur encaissement est allié à de nombreuses difficultés : le mode de payement préféré est la lettre de change que les banques sont de plus en plus prudentes à escompter. Les voyageurs qui ne vont que rarement en Italie risquent de perdre le contrôle des variations qui se produisent dans le crédit qu'ils peuvent accorder à leurs clients. Quelques avocats allemands qui s'installeraient dans ce pays pourraient y avoir une nombreuse clientèle. »

Je n'aurais jamais osé formuler des appréciations aussi brutales : elles sont du reste exagérées. S'il est

exact que le payement comptant se rencontre assez rarement en Italie et que, pour ceux à échéance, il arrive bien trop souvent que le débiteur se fasse tirer l'oreille, cela ne suffit pas pour conclure que la majorité des créances manque de sûreté dans la Péninsule, S'il en était ainsi, je me garderais d'engager les Français à y intensifier leur effort.

Le capital de roulement n'est abondant ni dans l'industrie ni dans le commerce et les effets de cette raréfaction de l'argent se font souvent sentir.

Ceci est un fait certain qu'il serait puéril de vouloir nier. D'autre part, des mauvaises habitudes ont pris pied sur le marché italien et il serait fort difficile de les changer. Il est cependant étonnant de voir les Allemands jeter la pierre à leurs excellents clients italiens, alors qu'ils sont en grande partie responsables des coutumes dont ils se plaignent maintenant amèrement. Lorsqu'il s'agissait de pénétrer dans la clientèle et surtout d'éliminer la concurrence anglaise ou française, ils ont accepté toutes les conditions que l'acheteur leur imposait, souvent dans l'espoir de se débarrasser des agents qui, avec une insistance aussi tenace qu'énervante, chaque mois, chaque semaine, venaient renouveler leurs offres et solliciter un ordre d'essai.

Les payements à longue échéance, qui soulèvent l'indignation de la Deutsche Export Revue, ont bien souvent eu leur première origine chez le vendeur qui les proposait à son futur client comme la meilleure preuve de sa bonne volonté et de son désir de boucler des affaires. Le système a été trouvé fort commode, et ce qui était une exception est devenu la règle.

Le public, l'acheteur au détail, a fait le reste. J'entendais dernièrement un grand couturier de Milan qui se plaignait d'avoir des factures que sa clientèle aristocratique ne lui soldait pas depuis deux et même trois années. Insister était s'exposer à perdre des clientes précieuses auxquelles un sentiment d'orgueil mal placé empêche de discuter loo francs sur le prix

d'une robe ou d'un manteau, aussi il prenait son mal en patience et priait ses créanciers de patienter à leur tour. Un cercle vicieux se forme ainsi : les négociants retardent leurs payements parce qu'ils ont beaucoup de peine à encaisser leurs créances.

Surtout en ce qui concerne le grand marché septentrional, et c'est de beaucoup plus important, on a tort d'exagérer les craintes et de les généraliser. Les maisons de commerce parfaitement sérieuses et solvables ne manquent pas en Italie.

Les Français peuvent les connaître s'ils le veulent : notre commerce d'exportation a la possibilité de faire, dans la Péninsule, d'immenses progrès ; il est profondément regrettable, non seulement pour notre prestige, mais pour notre influence, de constater qu'actuellement il n'occupe en Italie qu'une place secondaire. Malgré les nuages qui assombrissent trop fréquemment le ciel franco-italien, on n'est pas mal disposé contre nous de l'autre côté des Alpes. Les Français habitant l'Italie se rendent mieux compte que tout autre des véritables sentiments d'un peuple qui a, avec nous, des afiinii es de race, d'habitudes, de goûts. La pénétration commerciale se réduit en somme à une question de volonté de notre part. Nous avons, ainsi que l'écrivait M. Picard, a l'intelligence, la probité, le goût natif. En France l'ingéniosité, l'esprit inventif, l'amour du beau se transmettent intacts de génération en génération. » On lésait et on le reconnaît en Italie, oij nous avons un rang à reprendre : il suffit, je le répète, de vouloir.

CHAFITRE XIIT

L'Émigration

Conséquences morales et matérielles de l'expansion extérieure. — Les Italiens dans la République Argentine. — Les causes de l'émigration. — La protection accordée aux émigrants. — L^avenir de l'émigration et la Tripolitaine.

Les émigrants ! Ce mot évoque immédiatement dans l'esprit du lecteur, j'en suis convaincu, une théorie d'impressions assez tristes. C'est la ruée lamentable d'un peuple de miséreux à la conquête du pain que leur refuse la patrie marâtre ; c'est l'exil vers des terres inconnues et souvent peu hospitalières, l'abandon du toit paternel, chéri malgré les douleurs qu'il abrite; c'est l'exploitation de la bête humaine par les ignobles marchands de bras qui trafiquent honteusement sur l'ignorance et la passivité de la masse naïve; c'est, en un mot, la nouvelle et très moderne contrefaçon de l'esclavage par laquelle la civilisation contemporaine tolère hypocritement le remplacement des noirs affranchis, par les ouvriers racolés et embarqués comme un bétail stupide.

Les émigrants! Oui de nous n*a contemplé les foules douloureuses de ces pauvres voyageurs parqués dans la salle d'attente d'une.gare de frontière? ils avaient l'air égaré au milieu du bruit et du mouvement qui les entouraient en les affolant ; les fumées du vin du départ vite dissipées, ils étaient là, hébétés, les yeux perdus dans leur rêve lointain, incapables même d'un regret, misérables, ne songeant qu'à surveiller les

quelques bardes qu'ils traînaient dans un sac de toile grise, harassés parles heures interminables de voyage à travers l'Europe, écrasés par la lassitude dès le début de leur randonnée. Ils attendaient avec une résignation fataliste pendant des nuits, pendant des journées entières, immobiles, silencieux, l'ordre qui les dirigerait vers un nouveau train oti ils s'entasseraient sans murmures, comme s'ils n'étaient plus ni des hommes ni des femmes, mais des brutes, des choses !

Et quelques jours plus lard ce sera l'embarquement, la traversée... De Amicis, l'auteur délicat de ce petit chef-d'œuvre qui s'appelle Cuore, a chanté, dans sa jeunesse, la misère de ces voyages où les émigrants pleurent des larmes de sang, leur arrivée là-bas, « pauvres loques humaines décharnées, trahies par des négriers menteurs, objets de mépris et de honte, bêtes de somme, chair de cimetières, qui vont là oii les autres sont morts, tel le mendiant aveugle et vagabond s'en va errant de porte en porte... »

L'émigration, s'écrie-t-on volontiers en France, voilà la plaie sanglante de l'Italie, la meilleure preuve de sa misère incurable, le démenti aux affirmations de progrès ! Une mère abandonne-t-elle ses enfants lorsqu'elle est en mesure de les nourrir?

Et M. Henry Joly se demande dans son enquête sociale sur l'Italie contemporaine, en parlant des gigantesques entreprises de redressement des provinces méridionales : (( Pourquoi tant élargir et consolider des chemins alors qu'on voit s'approcher le moment oii il n'y aura plus rien à y faire circuler? L'altération du sol et l'exode des habitants, qui s'engendrent et qui s'aggravent indéfiniment l'un l'autre, sans qu'on sache bien quel est celui des deux qu'il est le plus expédient d'enrayer pour enrayer aussi l'autre, voilà les calamités de l'Italie contemporaine ! »

Je ne crois pas qu'un écrivain, fût-il de grand talent, oserait à l'heure actuelle brosser un tableau des émigrants avec les couleurs sombres employées

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par Edmond de Amicis. Toute l'opinion publique se soulèverait avec violence contre des affirmations qui non seulement ne répondent plus à la réalité des faits, mais heurteraient la conviction de la majorité.

Voici des lignes qui ont été accueillies avec sympathie : elles serviront de pendant à Topinion de l'auteur de Cuore dont l'illustre Français, membre de l'Institut, paraît singulièrement se rapprocher.

Je les trouve dans un rapport de M. Coletti, professeur de statistique à l'Université de Payie.

(( L'émigration, dit-il, est le phénomène qui a donné à notre peuple une conscience plus éclairée de lui-même, par la somme de travail et d'initiative qu'elle révèle ; c'est le phénomène qui, faisant pénétrer l'idée et le sentiment de patrie dans un grand nombre d'esprits, a élargi les frontières mêmes de notre pays. L'émigration a eu des conséquences admirables pour l'Italie; ce qui pouvait à l'origine paraître une faiblesse, s'est affirmé cornme une manifestation de la puissance morale et physique de notre peuple, de cette partie la plus modeste de notre peuple qui, résistant à la douleur et à l'adversité accumulées par les siècles, a trouvé le moyen de s'affranchir virilement et physiologiquement, en employant la seule richesse dont -cdle disposait, la richesse du travail. »

La grande majorité des économistes — et ils sont légion — qui, en ces dernières années, ont étudié sous ses divers aspects le phénomène de l'émigration italienne, partage, avec quelques réserves, l'opinion de M. Coletti et renie le sentimentalisme de de Amicis. On s'est rendu compte, avec raison, en Italie, que le devoir de la nation était beaucoup plus de songer à protéger les émigrants que de chercher à enrayer leur exode qui, loin de causer tous les dommages dont on se complaisait à l'accuser, est, somme toute, une source abondante de richesse et de prospérité pour la mère-patrie.

Sans vouloir me perdre dans une étude détaillée d'un fait social de la plus haute importance, étude

qui sortirait du cadre de ce modeste ouvrage, il était naturel que dans V Italie au Travail une place fût faite à cette manifestation très caractéristique de la vigueur sociale de l'Italie contemporaine.

Il ne faut pas, en effet, vouloir s'obstiner à croire que seul le rebut de la population se trouve obligé, par la nécessité de manger et de vivre, à aller chercher à l'étranger le pain que lui refuse le sol natal.

M. Lémonon l'a fort bien noté dans ses pages sur l'avenir économique de l'Italie. Celle qu'il consacre à l'émigration est digne d'être transcrite : « Ces émigrants, dit-il, qui restent partout où ils se trouvent des Italiens, qui ne se laissent pas absorber par la race au milieu de laquelle ils vivent, mais qui, comme les colons anglais, gardent un amour tenace pour leur langue et leurs mœurs originaires, fondent de véritables colonies qui sont d'excellents clients pour la mère patrie. Et ce ne sont pas seulement les trois millions d'Italiens qui sont fixés au Brésil, en Uruguay et en Argentine qui achètent à l'Italie, c'est aussi la population tout entière de ces trois pays. Le fait est particulièrement sensible en Argentine. A Buenos- Ayres, plus du tiers de la population est italien, plus de la moitié du grand commerce est entre les mains d'Italiens : l'ensemble des maisons de commerce italiennes représenta un capital d.e /So millions. Les ouvriers sont, pour la moitié, des Italiens. La totalité du trafic fluvial, les deux tiers du cabotage sont faits par des Italiens; les quartiers neufs de Buenos-Ayres et de la Plata ont été presque entièrement construits par des architectes et des entrepreneurs italiens. L'agriculture des riches plaines du pays est exploitée par des Italiens : un propriétaire piémontais cultive en céréales 27000 hectares, une maison génoise 5 000 hectares de foin; les pjus grands vignobles de Mendoza, de San Juan, de Buenos-Ayres, qui produisent annuellement près de 2 millions d'hectolitres de vins, appartiennent à des Italiens. Il y a des Italiens dans la politique : un Italien a été président de la Repu-

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