‹ L'Italie au travailChapitre 13 sur 14 · L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION

blique ; plusieurs ont été ou sont encore ministres. De grands avocats, des écrivains célèbres sont Italiens. Et tous ces Italiens doivent à eux-mêmes la -situation qu'ils se sont créée. La plupart, en quittant le sol natal, ne possédaient rien. Le principal agent de change de Buenos-Ayres s'est embarqué avec quelques lires en poche. Le « roi du blé » argentin, dont la fortune est évaluée à 5o millions, ne possédait presque rien. Un modeste ingénieur des chemins de fer sardes est aujourd'hui le plus grand entrepreneur de l'Amérique méridionale. Le propriétaire d'une petite usine de coton de Busto-Arsizio a fondé une filature qui est aujourd'hui la plus importante de l'Argentine et qui importe annuellement pour plus de 8 millions d'étoffes italiennes... »

Quelle merveilleuse leçon de travail et d'énergie ! L'Italie peut être ûère de ses émigrants ; ses enfants ont peut-être traversé des heures de découragement et d'amertume : s'ils ont trouvé la juste récompense à leur labeur, ils n'ont pas seulement travaillé pour eux, mais aussi et surtout pour la gloire de leur patrie.

La théorie de ceux qui ne voient dans l'émigration qu'une conséquence immédiate de la misère italienne est du reste sérieusement battue en brèche par Timplacable statistique.

Les premières données ayant quelque valeur remontent à 1876. Elles indiquent, pour cette année-là, 108000 émigrants; pour la période 1876-1886, la moyenne atteint 1 35 000; ce chiffre est doublé pendant la période de 1886 à 1900; il atteint 700000 en 1907 et dépasse 75oooo en 1912. La décroissance que marquaient les chiffres de 1908-1910 a été rapidement corrigée par ceux de ces dernières années. Le nombre des Italiens établis à l'étranger s'est élevé de 455000 en 1871, à plus de 6 millons en 1913 !

Cette progression formidable, qui n'est pas proportionnée à l'augmentation de la population, ne pourrait s'expliquer, d'après les partisans de la thèse que émigrant équivaut à misèrf , que par la décadence con-

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tiniie des conditions économiques italiennes. Or la régénération intérieure de la Péninsule, parallèle à son expansion extérieure, s'affirme chaque année, aussi bien sur le terrain économique que sur le terrain social. C'est une constatation évidente que ne peuvent refuser d'enregistrer les critiques les moins bienveillants.

Quelles sont donc les causes qui poussent les Italiens à abandonner en si grand nombre le sol natal?

J*ai eu Toccasion, dans un précédent chapitre, de rappeler deux enquêtes parlementaires faites dans les milieux agricoles — ceux qui fournissent le contingent le plus important à l'émigration^ — à trente années de distance : l'enquête Jacini et l'enquête Faina, pour les désigner d'après les noms des personnalités qui les présidèrent. Les rapports très fouillés des travaux de ces commissions constituent une mine précieuse non. seulement pour l'économiste mais pour le psychologue. Ils permettent de se rendre un compte exact de la mentalité des individus dont on a tenu à relater fidèlement les réponses, souvent fort caractéristiques et imprévues.

En comparant celles que les enquêteurs ont provoqué sur le thème de l'émigration, on peut mesurer le chemin parcouru.

Qu'avaient répondu à Jacini les paysans auxquels il demandait pourquoi ils s'expatriaient?

Je choisis quelques épis dans la gerbe bien fournie :

— Les propriétaires sont méchants. Vois comme je suis maigre ! As-tu vu le ventre du maître ?

— Pourquoi resterais-je ici : ce serait malhonnête (l'adjectif est délicieux), je gagne 2 lires ici et 14 en Amérique.

— C'est la force qui nous entraîne en Amérique, c'est là oii l'on trouve les 100 lires !

— Les Américains (les émigrants) qui ont la tête bien plantée font fortune et payent leurs dettes.

— Celui qui traverse les mers payera maison.

l'émigration aSi

Qiiels sont les plus grands hommes, que tu connaisses? demande-t-on à un berger.

— Jésus-Christ, Christophe Colomb et Garibaldi.

— Pourquoi? insiste Tenquêteur.

— Jésus-Christ est notre Seigneur, Christophe Colomb a découvert l'Amérique, Garibaldi nous a donné la liberté d'y aller.

La note change trente années plus tard, et voici quelques réponses qui marquent l'évolution :

— L'émigration, dit un propriétaire, est née comme un besoin, elle a grandi comme un désir, elle est devenue une maladie infectieuse.

— Au début, répond le maire de San Fili dans la province de Cosenza, on partait par misère, Ton part aujourd'hui pour faire fortune.

— Les enfants sucent avec le lait le besoin d'émigrer.

— Nous émigrons parce que nous voulons mieux vivre.

— Pourquoi nos fils n'iraient-ils pas en Amérique? l'exemple de leurs pères est bien fait pour les tenter.

Dans la première catégorie de réponses, dans celles plus anciennes, se révèle nettement la poussée impérieuse de la misère. Il n'y a pas d'équilibre entre les besoins et les ressources, et une partie de la population, bon gré mal gré, se voit obligée de le rétablir, en allant chercher ailleurs une nouvelle patrie. A cette force déterminante presque unique sont venues s'ajouter de nombreuses autres forcés dont nous trouvons les traces dans les dernières réponses que j'ai transcrites. Désir, exemple : ces mots reviennent souvent et donnent la preuve de la puissance de celle que l'on a bien défini la contagion psychique. Le lent exode des masses italiennes a abouti dans les différents pays d'Europe oii elles ont pris l'habitude de se diriger à la constitution de colonies souvent importantes, à une série de petites Italies étrangères qui ont une vie sociale pour ainsi dire individuelle. Les éléments qui les composent non seulement maintiennent entre eux un contact ininterrompu, mais les liens qui les unissent

à la mère patrie ne se relâchent pas. L'émigré continue, malgré son absence, à vivre chez lui : ses succès, sa réussite sont rapidement appris et commentés, ils viennent souvent à propos vaincre les dernières hésitations de ceux qu'il a laissés en arrière. L'émigrant se marie souvent avant son départ, dès qu'il a le pain assuré, sa jeune femme ne tarde pas à aller le rejoindre. Si sa position s'améliore, le père, la mère abandonnent à leur tour le village qui les a vus naître, sans se soucier de l'inconnu qu'ils affrontent, sans discuter la longueur du voyage ou les désagréments des traversées.

L'appât du gain, la perspective de la fortune rapide, la possibilité de revenir avec un petit pécule qui leur permettra d'acheter le coin de terre que toute âme de paysan rêve, vient s'ajouter à la force de l'exemple, à la contagion. N'oublions pas, en effet, que la grande masse des agriculteurs italiens, et surtout de ceux de l'Italie méridionale, ne peut en aucune façon être comparée à nos paysans de France, fermiers ou petits propriétaires. Ce ne sont que des « braccianti », des ouvriers agricoles, qui sont embauchés pour l'exploitation de la terre, au moment des semailles et des récoltes, à des salaires souvent très bas. L'Amérique représente pour ces hommes simples, non seulement la possibilité de satisfaire leur désir instinctif de posséder un champ, une parcelle qu'ils cultiveront euxmêmes et dont les fruits leur reviendront exclusivement, mais encore l'émancipation des patrons qu'ils détestent et dont ils subissent le joug, assez dur, avec impatience. Un cantonnier, interrogé dans la Basilicate, a répondu crânement à un commissaire :

— L'émigration est une gifle donnée aux propriétaires, — et Ton sentait dans son accent haineux le furieux désir d'administrer cette gifle!

Si les agriculteurs fournissent la grande majorité des émigrants, un autre contingent important est donné par les terrassiers et manœuvres. C'est à ces humbles ouvriers que sont dus les grands ouvrages dont la civilisation moderne est si fière, le percement

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du Gothard, du Loetschberg, du Simplon, dont les travaux ont été exécutés par une main-d'ceuvre presque exclusivement lombarde et piémontaise. Les maçons qui s'expatrient en France, en Suisse, en Allemagne sont fort nombreux; les ûlatures de soie de l'Ardèche et de la Drôme attirent les fileuses du Piémont; les verreries d'Oullins et du Nord, les vitriers de Val Soana ; les hôtels de la Côte d'Azur, les domestiques de la Ligurie...

Près de Sooooo Italiens sont établis en France, Soooo en Algérie et looooo en Tunisie. Le long du Rhin et en Bavière l'on compte 180000 Italiens, 160000 en Suisse, 20000 en Angleterre, 20000 en Turquie !

On a souvent accusé l'émigration de nombreux méfaits, soit au point de vue de son influence sur la moralité et la personnalité de l'individu, soit à celui des conséquences funestes qu'elle devrait avoir pour la métropole.

Ainsi que le fait remarquer justement M. Albert Dauzat dans son récent ouvrage sur V Expansion ita- UennCy il est un fait d'une vérité générale dans tous les pays : l'émigrant qui ne réussit pas, qui s'est ruiné ou qui est tombé dans la misère, ne revient presque jamais chez lui, malgré les facilités de rapatriement qu'on peut lui procurer, et cela pour des raisons psychologiques parmi lesquelles l'amour-propre figure en première ligne. En revanche quiconque rentre, après s'être expatrié, a presque toujours ramassé un petit pécule. D'autre part, l'exercice d'une profession saisonnière rapporte régulièrement un bénéfice net. Or il faut donc admettre, d'après la balance de l'émigration et de l'immigration, qu'une bonne moitié des Italiens partis pour l'étranger reviennent avec des économies. Cette preuve, ajoute M. Dauzat, peut être administrée autrement que par la statistique : il suffit de comparer, par exemple, dans le nord de l'Italie, les régions oti l'on émigré et celles où l'on n'émigre pas. Ici, comme la Valteline, ce sont d'antiques villages vétustés qui

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n'ont pas changé de physionomie depuis de longues années, pas plus que les habitants. Là — par exemple dans les provinces de Turin, de Novare — de coquettes maisons neuves surgissent partout, entre des jardinets, à la place des masures délabrées qui ont été jetées à terre; la population est plus aisée, mieux habillée, plus propre.

L'émigrant ne rapporte pas seulement de l'argent, mais encore des goûts d'ordre, de propreté, de bienêtre et surtout des idées de progrès qui chassent la vieille routine. Les progrès sociaux, moraux, intellectuels du peuple italien, surtout sensibles dans le Nord, relèvent en grande partie de l'émigration.

Les milieux oti se trouvent réunis les émigrants ne sont certainement pas des foyers de vertu et de morale sévère. Mgr Bonomelli, l'une des plus nobles figures contemporaines du clergé italien, qui a consacré une bonne partie de sa vie à ses compatriotes en exil et qui, par son activité d'un christianisme social pratique, a su mener à bonne fin une œuvre admirable, a écrit à ce sujet des page's d'un réalisme impressionnant. La promiscuité des logements, les mauvais exemples, les plaisirs faciles n'ont pas seulement pour conséquence la dégradation morale et physique de l'individu, mais favorisent le développement des trois plus graves maladies qui dissolvent la société moderne : la tuberculose, la syphilis, l'alcoolisme.

i^es familles sont aussi troublées par les nombreux départs des chefs, les femmes abandonnées n'ont pas toutes la vertu de Pénélope. (( L'Amérique nous a faits riches, s'écriait un paysan à la Commission d'enquête, mais elle nous a faits aussi cornards ! » Et M. Nitti, qui rapporte l'exclamation désolée, ajoute en bon pincesans-rire : « Il y a peut-être là un peu d'exagération ! »

On a aussi prétendu que le séjour à l'étranger affaiblissait chez les émigrants le sentiment patriotique. J*ai déjà dit que l'Italien se laissait difficilement absorber par le milieu où il était transplanté. Ce n'est

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qu'après un long séjour et, le plus souvent, à la deuxième génération seulement, qu*il consent à se faire naturaliser et à renoncer à sa qualité d'Italien. La guerre de Tripolitaine a permis de se rendre compte que l'on accusait injustement les émigrants d'oublier leur patrie et les devoirs qu'ils avaient envers elle. Voici ce qu'écrivait, le 25 décembre 191 1, le correspondant de Tripoli, du New -York-Herald :

« J'ai trouvé à Aïn-Zaraun grand nombre de soldats qui sont revenus des Etats-Unis en Italie pour faire leur service militaire. Un bon nombre parmi eux sont effectivement des citoyens américains et retourneront en Amérique après la guerre. Ces hommes sont venus ici volontairement pour remplir leur devoir. L'Italie doit être fière de ses enfants qui ont quitté leur pays d'adoption pour servir leur première patrie. Ils ont accompli un grand sacrifice en abandonnant pour l'armée les ateliers où ils travaillaient et les salaires élevés qu'ils gagnaient. »

M. Coletti avait raison : le peuple de travailleurs, qui passe par le creuset de la grande école de l'émigration, n'est pas un <( absent » comme il l'était peutêtre autrefois : il se sent indissolublement lié à ses compatriotes par le même esprit de sacrifice, dans un idéal commun.

Mais l'Italie contemporaine a des raisons plus constantes qui doivent la pousser à prouver la reconnaissance qu'elle doit à ses émigrants.

L'exode dont l'importance ne tend heureusement pas à diminuer est une soupape de sûreté indispensable à la vie sociale normale : une interruption dans son fonctionnement pourrait amener des désastres irréparables. La dépopulation qui nous préoccupe en France n'est pas à craindre ici, oii les doctrines de Malthus n'ont encore aucune prise sur le peuple ardent et fécond.

Chaque année marque une augmentation de 400000 habitants dans la Péninsule, et l'on peut se demander ce qu'il arriverait si ce formidable accroissement

n'était pas en quelque sorte compensé par le départ à l'étranger de ces armées de travailleurs qui vont offrir leurs bras aux pays qui ont peut-être une civilisation plus rafûnée, mais beaucoup moins d'enfants.

Dans les années de crises agricoles et industrielles le chômage produit déjà en Italie des effets déplorables dont le Gouvernement est obligé de se préoccuper sérieusement. En 191 3, en 1914, dans de nombreuses régions, les masses ouvrières ont réclamé impérieusement du travail et du pain. Le ministre de l'Intérieur et celui des Travaux publics ont cherché à calmer les protestations trop bruyantes par des promesses d'exécution immédiate de travaux importants dont, par économie, on espérait pouvoi*^; retarder la mise en chantier. Ces mesures ne peuvent avoir qu'un caractère temporaire, et, sans l'émigration qui empêche la saturation constante du marché du travail, les multitudes affamées deviendraient inquiétantes pour l'ordre public : il serait souvent impossible de les calmer et de les faire taire.

L'expansion pacifique, qui augmente le prestige et l'influence de l'Italie à l'extérieur, diminue le j^aupérisme à l'intérieur et permet d'envisager avec moins d'angoisse la solution agraire méridionale.

J'ai employé le mot de prestige : il pourra paraître inexact ou pour le moins exagéré à quelques lecteurs. Je me permettrai de les inviter à repasser dans leur mémoire les événements balkaniques et la place que l'Italie y a occupée, malgré tous les obstacles que l'on n'a pas négligé de faire surgir devant elle. La Péninsule ne fait que commencer à recueillir les fruits d'une œuvre de patiente infiltration due essentiellement à son émigration. Les ports monténégrins et albanais ont été mis en valeur par des bras et par des cerveaux italiens : à Antivari, Dulcigno, Alessio, San Giovanni di Medua, Vallona, Santi Ouaranta, ce sont des industriels et des commerçants italiens qui ont créé et qui exploitent l'outillage maritime et économique. Et non loin de ces régions, où l'Italie

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défend avec une politique, qui manque peut être de clarté, mais non de ûnesse, son influence et ses aspirations mal dissimulées sur toute la côte dalmate, dans les terres « irredente » qui frémissent sous le joug autrichien, les émigrants travaillent patiemment à une œuvre de longue haleine. Le Gouvernement de Vienne, tout en prodiguant les paroles de sympathie à son alliée, ne se fait aucune illusion sur le danger d'une pénétration pacifique qui a déjà réussi à s'opposer à la poussée slave... la lutte pour l'institution de l'Université italienne de Trieste n'est qu'un épisode d'une guerre de civilisations opposées.

La marée italienne monte sans arrêt, lentement mais sûrement, et l'aurore de la matinée de liberté radieuse à laquelle songent en secret beaucoup d'Italiens n'est peut-être pas si lointaine qu'on veut le dire.

Mais l'Italie reçoit de ses émigrants une preuve bien plus solide et tangible de leurs qualités. Nous rendonsnous compte, en France, de ce que peut rapporter financièrement à la Péninsule son émigration?

Près de 600 millions par an ! Plus d'un demi-milliard de revenu.

Ce bon argent liquide vient d'Amérique, de France, d'Allemagne aux caisses d'épargne, aux caisses postales italiennes, aux familles des exilés. C'est le fruit de l'économie, le bénéfice que l'Italien, sobre et travailleur, se garde de dépenser inutilement, dont il ne se défait que pour l'envoyer chez lui : c'est de l'argent italien qui doit revenir en Italie, car c'est le pécule qui, grossissant chaque année, est destiné à former le capital rêvé, celui qui servira à acheter la maisonnette, le champ; c'est la liberté, l'indépendance.

Six cents millions ! Ce chiffre est égal à celui de l'exportation totale de la plus importante industrie italienne, celle des soies et soieries, de cette industrie qui immobilise des centaines de millions en matière première, qui donne du travail à trois cent mille ouvriers, qui nourrit une bonne partie des provinces agricoles du Piémont, de la Lombardie, des

Romagnes, de la Toscane, de la Vénétie. C'est un fieuve d'or qui remplit la Caisse des dépôts et consignations et permet les emprunts pour les travaux d'utilité publique, c'est le fleuve d'or qui a rendu possible la conversion de la rente, c'est le fleuve d'or qui rétablit l'équilibre entre les exportations et les importations, ces dernières étant sensiblement supérieures aux premières, c'est le fleuve d'or qui modère le change, qui donne à l'Italie la possibilité de coter sa monnaie papier au pair !

Peut-on s'étonner, en présence des avantages énormes que le pays retire de l'émigration, de l'attention toujours plus vigilante et mieux coordonnée que lui prête le gouvernement? N'est-il pas de son devoir de se préoccuper d'une manière efficace d'assurer à la main-d'œuvre, qui se transporte sur les marchés de travail à l'étranger, un placement non seulement conforme à ses intérêts, mais à ceux de la nation?

La première loi italienne qui a apporté aux émigrants une protection sérieuse date du 3i janvier 1901. Elle a été complétée et mise au point par le décret du 10 juillet 1901, puis par une loi du 17 juillet 1910. Les services de Témigration ont été concentrés par le législateur en une institution spéciale, le Commissariat de l'émigration. Sans entrer dans le détail de ces dispositions, voici comment M. Cabrini, député socialiste italien, les résume dans un rapport présenté à l'Association internationale pour la lutte^ contre le chômage :

« La loi du 3i janvier 1901, après avoir déterminé les limites entre lesquelles l'émigration est libre, contient une première disposition qui autorise le ministre des Affaires étrangères, d'accord avec le ministre de l'Intérieur, à suspendre l'émigration vers une région déterminée pour des motifs d'ordre public, et lorsque des dangers graves peuvent menacer la vie, la liberté, les biens des émigrants. La même loi porte que personne ne pourra recruter des émigrants pour des pays transocéaniques, s'il n'a obtenu du Commissariat la

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patente de convoyeur d'émigrants, ainsi qu'une licence spéciale de ce commissariat, soumise à des garanties suffisantes.

Une autre disposition autorise le gouvernement à imposer des conditions de protection et des précautions spéciales pour le recrutement d'émigrants continentaux, fait par des agences d'affaires, des entreprises ou des particuliers, soit italiens, soit étrangers, avec un engagement déterminé de travail et de salaire ou de temps ou de lieu.

Des règles particulières sont applicables au recrutement des enfants mineurs. La loi du 17 juillet 1910 a accentué ces préoccupations et, comme les dispositions delà loi de 1901 sur les émigrants continentaux s'étaient montrées insuffisantes, elle a stipulé que le nouveau règlement, dans l'intérêt de tous les émigrants, pourra prescrire de nouvelles mesures sur le recrutement. Des mesures en ce sens sont, en effet, contenues dans le projet de loi approuvé par la Chambre des députés, le i5 juillet 1912.

Sur la base de ces dispositions, le Commissariat de l'émigration exerce une action de formes multiples, dont les principes directeurs sont les suivants :

1° Il est de rintérêt de l'émigration italienne de se répartir sur les marchés étrangers en tenant compte des conditions de ces marchés ;

2° Il est de l'intérêt de la nation italienne que son émigration ne porte pas préjudice aux avantages conquis par les travailleurs des pays d'immigration (heures de travail, salaires, tarifs établis par contrats, etc.).

Jusqu'à présent, l'action du Commissariat de l'émigration s'est bornée à préparer le terrain au placement convenable des émigrants, par l'organisation de services chargés de recueillir à l'étranger et de faire parvenir en Italie des renseignements sur les marchés de travail.

A New-York, par un accord entre les institutions locales de patronage et le Commissariat, il s'est fondé,

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il y a quelques années, un bureau de travail qui â pour mission de s'occuper du placement de la maind'œuvre italienne, mais, après une courte période d'essais, le placement pur et simple fut abandonné pour faire place à un service de renseignements tel qu'il existe dans d'autres Etats où se rendent les travailleurs italiens.

Ces renseignements sont recueillis par les inspecteurs, parles attachés à l'émigration ou par les agents consulaires ; ils sont ensuite publiés soit dans des bulletins spéciaux, rédigés et imprim.és par le bureau, soit à Rome dans le Bollettino deW emigrazione y qui est répandu par les professeurs des chaires ambulantes d'agriculture, par les instituteurs, par les associations populaires.

Comme preuves évidentes delà tendance de l'Etat italien à exercer une influence spéciale sur la direction des courants d'émigration, M. Cabrini cite les faits suivants : l'arrestation des agents des organisations patronales allemandes de l'industrie du bâtiment qui étaient venus en Italie chercher des (( jaunes » (on les appelle ici « Kroumirs ») pendant le lock-out de 1910; les instructions données pendant l'hiver 1912-1913 par le ministère aux préfets, les engageant à publier les informations relatives aux nouveaux tarifs de cette industrie en Allemagne ; la clause d'un contrat stipulé entre le Commissariat et une fédération de compagnies minières françaises ainsi conçue : (( Le comité s'engage à ne pas recruter des ouvriers italiens pour tous travaux où seraient proclp.més la grève ou le lock-out, exception faite pour les ouvriers qui se trouveraient sur la place au moment de la reprise du travail. »

Et cette tendance, bien faite pour calmer certaines alarmes de notre classe ouvrière et pour éviter le renouvellement de conflits, qui menacèrent autrefois sérieusement la cordialité des rapports de deux peuples, a été affirmée solennellement par le marquis de San Giuliano à la tribune de la Chambre.

L'ÉMIGRATION à6i

n II arrive souvent, a dit le ministre des Affaires étrangères, qu'un certain nombre de nos ouvriers sont recrutés par l'étranger, oij les industries se servent d'eux pour abaisser le taux des salaires et augmenter la durée de la journée de travail et, le but atteint, jettent ensuite ces ouvriers sur le pavé. Je ne sais plus quel orateur a dit qu'il s*est trouvé quelqu'un, en dehors de cette enceinte, pour se réjouir de faits semblables, dont il faisait un titre de gloire et de louange pour les ouvriers italiens. Que d'autres s'en réjouissent; quant à moi, je m'en sens profondément attristé, car ces actes de (( kroumirage » impriment à nos ouvriers aux yeux des étrangers, un certain stigmate d'infériorité qui retombe sur le nom italien, et qui, en général, crée à l'égard de nos ouvriers de la haine et de l'aversion de la part des travailleurs étrangers, ce qui pourrait, à un moment donné, lorsque dans tel ou tel pays prévaudraient les courants démocratiques, fermer à nos travailleurs des débouchés dont ils ont besoin. »

L'œuvre du Gouvernement et du Commissariat de rémigration est complétée par celle des institutions privées qui s'occupent d'organiser au mieux des intérêts généraux et particuliers le courant des expatriés, et de soulager leurs misères. L'Umanitaria de Milan a une belle page à son actif dans cette organisation, et l'œuvre de Mgr Bonomelli s'occupe aussi activement, et avec autant de succès que l'initiative socialiste, des malheureux qui partent sans pécule suffisant et sans métier rémunérateur; elles font connaître aux émigrants les ressources, les besoins, les exigences des pays vers lesquels, ils se dirigent, leur prêtent au départ un appui moral et matériel, les protègent à l'étranger en facilitant leur rapatriement, en leur fournissant une utile assistance dans leurs différends avec les patrons, dans les contestations judiciaires, en cas de maladie, d'accident.

Grâce à ces œuvres, à celles des patronages et des syndicats ouvriers, l'émigrant qui ne part pas clandes-

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tinement est entouré, surveillé, protégé depuis le moment où il achète son billet pour l'étranger, jusqu'à celui oii il revient en Italie. Il n'échappe que volontairement à cette tutelle bienfaisante.

Encore un mot sur l'avenir de l'émigration italienne. La question est intéressante pour de nombreux pays qui doivent une grande partie de leur prospérité à ces migrations de travailleurs solides et persévérants.

Parmi les nombreuses raisons, plus ou moins exactes, qui ont été avancées en ces derniers temps pour justifier, non seulement l'expédition tripolitaine, mais la note assez douloureuse des f irais qu'elle a entraînés, on a affirmé que sur la nouvelle colonie pourrait être dirigée, à brève échéance, une partie importante de l'émigration italienne. M. Giolitti, dont la prudence oratoire est cependant proverbiale, [n'a pas hésité à annoncer, dans un discours, que plus d'un million de travailleurs trouveraient sur les côtes afr-icaines la possibilité de faire valoir les excellentes qualités de labeur mises jusqu'à présent au service exclusif des terres étrangères.

A la séance de la Chambre des députés du i3 févier 1914, deux orateurs appartenant à deux partis opposés ont combattu avec éloquence cette thèse qu'ils ont traitée de mirage dangereux.

Sur I million de kilomètres carrés qui constituent la superficie de la Libye, Soooo kilomètres carrés à peine sont cultivables et de nombreux colons italiens ne pourraient s'y installer qu'au prix de cruelles désillusions.

(( Notre émigrant, a dit M. Mosca, qui un mois plus tard devait être nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère des Colonies, notre émigrant va en Amérique parce qu'il y trouve des salaires plus élevés que ceux qu'il gagne en Italie. La grande erreur d ceux qui considèrent la Tripolitaine et la Cyrénaïque comme un débouché possible pour notre émigration, vient du fait qu'ils ont confondu la possibilité de production d'une denrée avec la convenance économique

Tripolitaine.

Coin d'oasis en automne.

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de sa production. Je crois que de nombreuses cultures pourront être faites en Tripolitaine : très souvent cependant on fera beaucoup mieux en ne les exploitant pas. Il est certain, en effet, que si le prix de revient d'une denrée produite en Libye est supérieur à celui qu'elle a dans une autre région, ni le capitaliste ni l'ouvrier ne peuvent faire face à la concurrence sans s'exposer d'une part à la perte du capital et de l'autre à des salaires de misère qui ne justifieraient pas l'émigration. »

(( Espérer que nos émigrants se dirigent vers la Libye? Mais pourquoi? s'écrie le leader socialiste, M. Labriola. En Tunisie, terre riche en phosphates, il y a 148 000 Européens dont 88000 Italiens et 46000 Français. En Algérie, nous sommes 45000, en Egypte 35 000. Dans le bassin méditerranéen, en général bien plus fertile que la Tripolitaine, vous voudrez bien en convenir, 177000 de nos compatriotes sont dispersés, chiffre assez modeste si on le compare au total de 6 millions et demi d'Italiens qui ont abandonné leur patrie. Les dunes de sable des nouveaux territoires que le sang de nos soldats a arrosées, ne peuvent exercer aucune influence sur la direction des courants migrateurs. L'Italien qui émigré se dirige vers les villes et non vers les campagnes. Le paysan n'abandonne pas la terre pour traîner une vie de misère sur de nouveaux labours. La Libye ne pourra jamais se prêter à une œuvre sérieuse de colonisation qui trouverait du reste, dans le climat meurtrier, un obstacle insurmontable. »

L'Italie a eu des rcisons politiques qui l'ont décidée à occuper la Libye : cette région ne devait, ne pouvait appartenir à une autre puissance. Notre voisine cherchera certainement à tirer le meilleur parti possible de cette fraction importante du bassin de la Méditerranée : les ministres des Colonies, MM. Bertolini et Martini, ont tracé le programme par lequel la Péninsule est décidée à devenir l'éducatrice, la collaboratrice de l'Arabe, eh développant les richesses,

pays, en les faisant valoir par des procédés nouveaux. Cette œuvre peut être accomplie sans détourner les émigrants de la Tunisie ou de l'Amérique, sans les aiguiller vers une terre qui aurait le mérite d'être italienne, mais qui les nourrirait moins bien et ne leur permettrait — du moins avant longtemps — de réaliser leur rcve de richesse qui se traduit actuellement en augmentation de prospérité et de bien-être pour toute la nation.

Le Socialisme

Ses origines en Italie et son développement. — Réformistes et syndicalistes. — Les luttes agraires. — Les lois sociales et les assurances sociales. — L'avenir.

J'ai essayé, dans les chapitres précédents, de tracer quelques notes sur Tessor économique de l'Italie contemporaine. Malgré leur insuffisance, j'espère avoir réussi à prouver que l'Italie du vingtième siècle a su conquérir, par son effort tenace, une place qui s'impose à l'admiration et qui est faite pour nous réjouir, ne fût-ce que comme preuve nouvelle de la renaissance heureuse de l'énergie latine.

Le prince Giovanni Borghese affirme, dans son ouvrage Vîtalie Moderne^ que les résultats obtenus auraient pu être plus merveilleux encore si des influences hostiles n'avaient contrarié l'œuvre générale qui les préparait et les réalisait. Parmi ces facteurs néfastes, il place au premier rang les conséquences délétères qu'ont eues sur les populations les théories socialistes.

Je crois cette affirmation pour le moins exagérée. La grande majorité de la masse ouvrière italienne a suivi, jusqu'à présent, les conseils de la partie la moins avancée de ses bergers, et ceux-ci, au contact des réalités politiques et sociales, ont été amenés à atténuer singulièrement la violence des théories initiales. Assez souvent les chefs de3 organisations ouvrières ont pris volontairement une attitude de con-

ciliation modératrice qui a servi à briser la poussée aveugle du prolétariat, entraîné par sa nature et par ses passions à l'assaut brutal de la société. La démagogie moderne a dû, en Italie, comme partout ailleurs, mettre une sourdine à sa haine pour toute autorité, sous la pression d'un opportunisme utilitaire, qui lui a permis, du reste, une série de conquêtes fort appréciables.

Les troubles n'ont pas manqué; les grèves ont été, peut-être, aussi nombreuses et aussi violentes que dans d'autres pays, mais il ne faut pas oublier que l'Italie est née de la révolution. La réalisation de son rêve politique ne pouvait, comme par un coup de baguette magique, apaiser les ardeurs que le sentiment patriotique avait pendant une cinquantaine d'années presque jalousement encouragées. Les conspirations, les révoltes, les guerres, trop longtemps à l'ordre du jour, avaient bien préparé les esprits au levain nouveau qui avait déjà en lui la force suffisante pour faire lever la masse lourdement travaillée par la misère et par la faim.

Il est même étonnant de pouvoir constater que, désillusionné par la lenteur avec laquelle s'opérait la transformation sociale que des rhéteurs imprudents lui avaient promise à brève échéance, le prolétariat italien ne se soit pas plus vigoureusement cabré en brisant les rênes qui essayaient de calmer son impatie-nce.

Depuis quelques années à peine — c'est-à-dire depuis trop peu de temps pour que le fait nouveau justifie les déductions du prince Borghese, — les éléments révolutionnaires ont gagné du terrain et paraissent déborder les efforts modérateurs de la tendance moins avancée.

C'est un danger pour l'avenir, un danger assez grave qui mérite d'être étudié dans ses origines et dans ses éventuelles coni^équences.

Deux grandes organisations socialistes se disputent actuellement la direction des masses : la Confédération

du travail, qui représente la tendance réformiste, d'une part; l'Union syndicaliste italienne, qui arbore le drapeau sanglant de la révolution intransigeante, de l'autre.

Rappelons brièvement comment elles sont nées

Ce n'est pas dans un centre industriel, dans un milieu ouvrier, qu'il faut chercher les premières manifestations du socialisme italien. Naples, la ville du soleil, de la douce indolence, a été le berceau de la première section italienne de l'Internationale. L'impétuosité généreuse de la nature méridionale, les conditions économiques déplorables du sud de la Péninsule, constituaient des ferments révolutionnaires de premier ordre, et le programme tracé en 1S67 par Bakounine devait être accepté par un grand nombre d'adhérents.

« Nous défendrons, disait-il, exclusivement la cause du travail et les intérêts économiques, sociaux et politiques de la classe ouvrière. » Autour de lui se groupèrent des enthousiastes, des étudiants, des avocats, des professeurs... et très peu d'ouvriers. Garibaldi se rallia aux idées du premier prophète des théories marxistes. « L'Internationale est le soleil de l'avenir! » s'était écrié le grand patriote touché par la beauté de l'idéal poursuivi, et la phrase est restée célèbre.

Malgré le programme ouvrier de Bakounine, la première section napolitaine ne fut, en réalité, que le foyer d'un anarchisme intellectuel qui ne pouvait avoir de prise pratique sur la masse : sa propagande se dirigea plus contre les systèmes de gouvernement que contre ceux de constitution économique. Elle se heurta dans l'Italie septentrionale non seulement à la mentalité patriotique créée par les luttes de l'indépendance, dont l'écho n'avait pas eu le temps de s'affaiblir, mais à la tradition démocratique et républicaine des idées de Mazzini.

Dès que les progrès de l'industrie et de l'agriculture commencèrent à s'affirmer en Lombardie, en Piémont, enRomagne, entraînant avec eux la constitution d'une classe ouvrière plus importante et mieux groupée

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qui avait déjà appris à se sentir les coudes dans de nombreuses sociétés de secours mutuels, la réaction contre le caractère intellectuel de l'Internationale de Naples se fit jour; elle aboutit, en 1882, à la fondation à Milan du Fascio Operaio Milanese et à l'élection des deux premiers députés s'ocialistes : Andréa Costa et Antonio Maffi.

Dix ans plus tard, en 1892, la scission entre Télément ouvrier et les anarchistes fut prononcée officiellement et au congrès de Gênes fut fondé le Parti socialiste des travailleurs italiens. L'organisation méridionale devait sombrer en 1894 dans la répression sanglante des émeutes siciliennes.

Les prolétariats rural et industriel se groupèrent en vue d'une amélioration de salaires en ligues de résistance ou fédérations de métiers. Les syndicats ouvriers s'organisèrent localement, sur le type des bourses de travail françaises, en des chambres de travail, qui, à leur tour, constituèrent, en 1903, une fédération.

Les ligues agricoles se fédérèrent en une organisation nationale des travailleurs de la terre et les syndicats ouvriers décidèrent en 1902 la création d'un grand organe de coordination, destiné à unifier le mouvement, qui pn.t le nom de Secrétariat central de la résistance.

Le Secrétariat de la résistance fut enfin transformé en 1906 en un organisme nettement calqué sur notre C. G. T., qui s'intitula Confédération du travail. La C. G. T. italienne a un programme réformiste : elle ne vise pas à la révolution sociale, mais tout en acceptant la lutte de classes, ainsi que l'a déclaré son secrétaire général, M. Rigola, « elle n'entend pas refuser le concours des forces bourgeoises qui viennent à l'aide des travailleurs, poussées par l'élan de leur cœur ou la largeur de leur esprit ».

Ce programme qui n'a rien de dangereux était peu fait pour satisfaire tout le monde, et le fossé qui séparait les réformistes des révolutionnaires continua à se creuser chaque jour davantage.

M. Tavocat Olivetti, le distingué secrétaire de la puissante organisation patronale, la Confédération italienne de l'industrie, qui a eu l'amabilité de me fournir les éléments de ce chapitre, trace avec précision les caractéristiques du mouvement ouvrier italien.

Le parti ouvrier, dit-il, quoique ayant eu son origine dans le parti socialiste, s'est développé dans des organisations n'ayant, en apparence, aucune finalité politique. Ses origines et les opinions de ses membres ne pouvaient manquer cependant de donner aux fédérations de métiers une empreinte essentiellement socialiste : elles devaient en outre fatalement subir le choc en retour des nombreuses discussions, des luttes qui divisaient le parti socialiste. Tout en proclamant son caractère « apolitique », l'organisation ouvrière a continué à être le champ de bataille où se heurte la tendance transigeante à celle exclusiviste.

Les syndicalistes ne pouvaient se résigner à subir longtemps le joug de la majorité réformiste et ils se détachèrent en 1907 de la Confédération du travail qu'ils accusaient « de vouloir étrangler légalement tout mouvement ouvrier et de ne s'inspirer que d'un mercantilisme éhonté et sans bornes (Lanzillo) ». « Nous ne nous habillons pas, s'écrie M. de Ambris, chez le tailleur qui vend cette marchandise avariée que l'on appelle la paix sociale ! » Les adversaires de toute u activité réformatrice en régime bourgeois » fondent, en 1907, l'Union syndicale italienne, qui a déclaré une guerre sans merci à la Confédération du travail et à son action sociale.

La majorité de la classe ouvrière est encore actuellement ralliée à la Confédération du travail, qui compte 400 000 adhérents contre 98 000 qui se rattachent à l'Union syndicale italienne (191 3).

Il faut signaler cependant une contradiction étrange. La Fédération nationale des travailleurs de la terre, qui a adopté depuis quelques années les méthodes de lutte révolutionnaire, continue à edhérer à la jcéfor» miste Confédération du travail.

Le mouvement agraire est certainement celui qu plus que tout autre attire l'attention des socialistes et des sociologues en Italie. Tandis que le mouvement d'organisation des ouvriers de l'industrie ne présente aucune différence avec le même phénomène dans les autres pays, l'Italie a la triste supériorité des révoltes agraires les plus violentes et les plus dangereuses.

Bakounine avait deviné juste lorsqu'il affirmait que les paysans représentaient pour la révolution la force dynamique la plus intéressante et lorsqu'il prévoyait que « dirigée par le prolétariat urbain et organisée par la jeunesse révolutionnaire, la masse des paysans italiens formerait une armée qui serait invincible ». En Emilie, dans le Ferràrais, dans les Romagnes, depuis 1908, l'état de grève est un état normal. Dans le Ferràrais, oii le contrat de participation entre le propriétaire et le locataire (mezzadria) est peu répandu à cause des latifundia, créés par les « bonifiche », les revenus de la terre n'étant pas partagés, la lutte a pris des caractères absolument féroces.

Des enquêtes assez récentes ont révélé des épisodes impressionnants de cette guerre sans quartier. Les organisateurs prêchent la classique interdictio aqua et igni sous la forme plus moderne du boycottage.

Le propriétaire est mis non seulement dans l'impossibilité de pratiquer toute opération de culture, mais sa vie familiale elle-même est suspendue.

Il est défendu au boulanger de lui livrer du pain, le boucher ne peut lui fournir de la viande, le tailleur, le cordonnier, le barbier sont mis en demeure de lui refuser leurs services. Le boycottage a été étendu jusqu'au médecin, et une famille boycottée, frappée par un deuil, n'a pu trouver personne acceptant de procéder au transport du corps du défunt.

Le boycottage n'est qu'une des formes de la lutte : les organisations socialistes ont de nombreuses cordes à leur arc. Elles veulent essentiellement obliger les propriétaires à céder leurs terres en location aux con-

LE SOCIALISMB 2^1

ditions qu'elles jugent favorables. La chambre du travail pose au propriétaire un véritable ultimatum. S'il refuse, les syndiqués abandonnent les moissons, désertent les étables. Si la. résistance se prolonge, il trouvera un beau matin ses vignes arrachées; le lendemain, il assistera à la destruction a par combustion spontanée » de ses meules de foin. Les ouvriers qu'il embauche sont menacés, soumis au <( massage hygiénique des coups de poing et de bâton ». Et si tout cela ne suffit pas à persuader le propriétaire et ses acolytes, si le boycottage proclamé ne le décide pas à courber la tête, en s'avouant vaincu, l'on sème des clous dans les champs pour saboter les machines agricoles, l'on incendie les fermes. Ton détruit méthodiquement les récoltes et les bois.

Les exigences des organisateurs syndicalistes n'ont pas de bornes. La ligue des paysans de Molinelle a adressé aux propriétaires une circulaire ainsi conçue : (( Il est défendu d'introduire dans les communes où il existe des machines appartenant à l'organisation ouvrière d'autres machines sans autorisation préalable du comité de l'organisation. Les propriétaires qui essayeraient de contrevenir à cet ordre s'exposeront à des ennuis qui pourraient troubler l'ordre public. » Autorisation, contravention, ordre public ! ne dirait-on pas qu'il s'agit de dispositions venues d'une autorité à laquelle l'Etat aurait délégué ses pouvoirs?

En réalité les ligues des travailleurs de la terre constituent un véritable Etat dans l'Etat. Voici ce que l'une d'entre elles écrit à un journalier : « Si vous ne payez pas avant trois jours votre cotisation, nous vous défendrons de travailler. »

Une autre signifie au propriétaire a que dans la dernière séance il a. été statué définitivement sur le prix de location de ses terres » et lui donne huit jours pour l'accepter «sans discussion ». Une autre encore déclare devant le préfet <( qu'elle permettra pendant quatre jours aux ouvriers non syndiqués d'abandonner la région » et fait télégraphier par ce même préfet à un

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maire « que les nécessités de Tordre public imposent réloignement des ouvriers non syndiqués ».

Ces ligues ont des tribunaux : on y discute les différends, on y inflige des amendes, on y décrète des boycottages.

Et toute cette lutte sans merci n'a pas pour but une amélioration matérielle des conditions des paysans : les questions de salaires sont très rares. Les syndicalistes visent plus haut, plus loin. Ils ont déclaré la guerre au capital; ils sapent la base de la société en dirigeant tous leurs efforts vers un but unique : l'expropriation des moyens de production.

La triste influence de l'élément syndicaliste n'avait eu guère de prise, jusqu'en igi2, sur l'élément ouvrier industriel. Les réformistes avaient souvent contribué à faire échouer les mouvements fomentés par les révolutionnaires. Les ouvriers, nous l'avons vu, avaient dans leur grande majorité, accepté lathèse de la collaboration des classes, et celle de la négation de l'action directe des travailleurs. On a pu croire que les syndicalistes se limiteraient pendant de longues années encore dans le champ industriel, à une politique de prudente temporisation et à un programme que M. Labriola a osé définir par les adjectifs de <( pédagogique et éducateur » ! Mais la victoire des révolutionnaires au congrès de Reggio, en 191 2, victoire qui a modifié la couleur du parti socialiste officiel, paraît avoir décidé les syndicalistes à travailler plus sérieusement la masse ouvrière industrielle. Le premier acte de la nouvelle direction a été l'envoi significatif à la Confédération du travail d'un télégramme où elle saluait fraternellement le prolétariat orgat isé en lutte de classes.

Malgré la crise industrielle, les premiers essais de boycottage et de sabotage ont été faits à Milan en 191 3 et en 1914, dans les grandes usines métallurgiques. Des grèves sans nombre ont éclaté; dans les établissements Miani et Silvestri, prenant pour prétexte le renvoi non justifié d'un des leurs, les ouvriers ont mis

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le feu à des machines, ont brisé l'outillage. Les meneurs ont prêché publiquement la légitimité du sabotage, réclamant ce droit pour l'ouvrier en lutte contre le patron... Seule, l'attitude ferme et résolue de Torganisation patronale a évité que Ton sanctionnât officiellement cette théorie anarchiste que les grévistes voulaient voir admettre par Tindustriel.

Le gouvernement — prétextant la nécessité d'une neutralité absolue dans les conflits entre travail et capital — a laissé faire et laissé dire... et il est regrettable de devoir rappeler, qu'à peu de mois de distance, il s'était opposé brutalement à la possibilité d'un look-out de défense préparé par les industriels à Turin, ce qui, pour le moins, prouve qu'à Rome il existe dans les questions ouvrières deux poids et d^ux mesures.

Que réserve l'avenir, si l'élément révolutionnaire parvient à s'imposer à la masse ouvrière? Le prince Borghèse aurait-il raison en affirmant « qu'en Italie on est réduit, hélas, à ne pouvoir compter que sur les abus monstrueux de cet état de choses pour produire dans le pays la réaction salutaire qui en arrêtera le développement » ?

Ne faut-il pas plutôt compter sur le bon sens ouvrier pour empêcher les abus monstrueux de se produire? I.es réformistes ont eu le grand mérite d'encourager l'extension progressive de la coopération en Italie. Les syndicalistes l'ont sans cesse combattue en reprochant aux coopératives de ne pouvoir garder leur caractère combatif et de se transformer rapidement en entreprises capitalistes. Mais, ainsi que le fait remarquer M. Lémonon, la coopération est l'une des sources les meilleures auxquelles s'abreuve le peuple italien; elle a eu une heureuse imluence sur l'âme populaire; elle a appris à la foule à mieux connaître et apprécier ses intérêts, elle lui a appris les bienfaits de la paix sociale, elle lui a appris que l'amélioration de la vie quotidienne s'obtient plus par l'aide mutuelle que par la lutte de classes et la révolution.

La tendance réformiste plutôt qu'à la lutte de classe

brutale et violente dirige ses efforts vers une habile politique de classe. D'après elle, l'ouvrier a non seu- ' lement besoin de toucher des salaires élevés et de réduire le nombre des heures de travail, mais le devoir de s'instruire, de protéger sa santé, de limiter le travail des femmes et des enfants, de s'assurer contre les risques d'accidents, de maladie. De cette conception naît la politique sociale et la longue théorie des lois que le prolétariat a conquises, quelquefois avec la collaboration des classes plus aisées, mais dont le mérite remonte essentiellement à la volonté tenace et jamais lassée de ses chefs. Les syndicalistes les acceptent, mais dédaignent en tant que dégénération réformiste tout effort en vue de les préparer, de les améliorer. Elles représentent, pour ces ennemis irréductibles de lapaix sociale, unanesthésique des ardeurs révolutionnaires, un moyen de prolonger artificiellement la vie du régime bourgeois.

Peut-on admettre que le prolétariat italien sera, dans Tavenir, non seulement assez ingrat, mais assez peu soucieux de son véritable intérêt pour renier les chefs qui l'ont jusqu'à cette heure, en somme, admirablement dirigé, pour se lancer aveuglément dans l'aventure syndicaliste qui ne pourrait qu'aboutir à la réaction invoquée par le prince Borghèse?

Est-il possible qu'il préfère pendant longtemps à la réalité pratique des conquêtes sociales et à l'amélioration de ses conditions matérielles le romantisme nébuleux de quelques intellectuels anarchistes?

Pour se rendre compte du chemin parcouru, grâce aux efforts réformistes depuis une trentaine d'années, il est intéressant de rappeler l'état actuel de la législation sociale en Italie.

Le parti socialiste ne peut revendiquer la paternité exclusive de ces initiatives humanitaires et sociales. En i858, Cavour posait les bases d'une Caisse de retraites pour la vieillesse et écrivait :

« Nous voulons affirmer la nécessité qu'il y a d'établir dans tous les pays qui ont atteint un degré suffisant

LE S0CIALISM8 É^J

de prospérité et de richesse, sur des bases solides et prudentes, le principe de la charité légale qui sanctionne comme un devoir social absolu les mesures de prévoyance destinées à éviter à tout citoyen la possibilité de succomber dans la misère. »

Cavour ne devait pas réaliser son projet. L'Italie n'avait pas encore atteint « le degré nécessaire de prospérité » qu'il avait entrevu réalisable dans un avenir trop rapproché; elle devait non seulement secouer le joug de l'oppression étrangère mais songer à se constituer économiquement. Ce ne fut que trente ans plus tard que, à la suite d'une enquête sur les conditions hygiéniques des travailleurs de la terre, on vota une loi réglementant l'assistance aux indigents, loi qui pourrait encore servir de modèle à de nombreuses nations.

Les premiers essais de législation sociale — jexception faite pour quelques dispositions sur l'âge et l'horaire de travail des enfants dans les mines, qui datent de 18/3 — remontent à 1886. Les députés ouvriers, qui avaient été accueillis avec une sympathique déférence par leurs collègues, avaient apporté à la Chambre les doléances et les réclamations du prolétariat italien. Les problèmes du travail étaient à l'ordre du jour depuis les discussions qu'avait soulevées la politique sociale de Bismarck et de Guillaume I*"" en Allemagne.

En 1886, l'on fonde en Italie la Caisse nationale des accidents qui a pour but de développer l'assurance facultative contre les accidents du travail et l'on vote la loi qui limite le travail des femmes et des enfants. C'est un premier pas qui soulève de nombreuses oppositions : l'élément libéral est encore hostile à toute intervention de l'Etat dans le champ du travail.

Depuis cette époque on a parcouru un grand chemin, on est allé quelquefois même bien vite. Les différents ministères qui se sont succédé de 1886 à 1914 — et spécialement ceux présidés par M. Giolitti — l'homme qui domine toute la politique de l'Italie contemporaine

$j6 CHAPITRE XIV

— ont souvent coqueté avec l'extrême gauche et se sont volontiers, sous prétexte d'une tendance démocratique, soumis à ses exigences, sans toujours se rendre compte si la nation était en état de supporter les nouvelles charges que les dernières lois lui imposaient.

Les lois qui ont pour but de réglementer le travail ont été forgées sans interruption. En 1907, c'est celle sur le travail des femmes et des enfants qui limite à douze ans l'êige: minimum auquel ces derniers peuvent être admis dans les fabriques, détermine l'horaire maximum en fixant la journée de onze heures pour les enfants et de douze heures pour les femmes mineures, et défend le travail de nuit aux deux catégories. Cette loi a depuis été complétée, en ce quii concerne les enfants, en subordonnant leur admission au travail à certaines conditions d'instruction obligatoire.

La loi sur le travail dans les rizières marque peu de temps après un sensible progrès. Non seulement le législateur est intervenu dans la détermination de l'âge des ouvriers et dans la limitation des heures de travail, mais il a obligé le propriétaire à fournir aux salariés des locaux d'habitation hygiéniques, des paillasses pour dormir; le contrat de travail a été, dans ce cas spécial, étudié et réglé dans ses détails les plus minimes.

La loi générale sur le contrat de travail dans l'industrie n'a pas encore été abordée : il y a bien eu des études, des projets déposés. On a eu, jusqu'à présent, le bon sens de comprendre que l'Italie est encore industriellement un peuple trop jeune pour résoudre ce grave problème. Les conditions de milieu, les habitudes y sont trop diverses pour songer à réglementer d'une manière uniforme les circonstances variées qui accompagnent les rapports entre patrons et ouvriers. L'Etat s'est limité à instituer une magistrature spéciale, les Collège di probiviri, sortes de conseils de prud'hommes, qui jugent les différends sur 1 interprétation et l'application 4ç» cçntirftti individuçlii ou collectifs.

En 1908, une loi nouvelle a — sans se préoccuper des traditions et des usages — défendu le travail de nuit dans les boulangeries. La loi de 1907 sur le repos hebdomadaire a rendu obligatoire une interruption de vingt-quatre heures consécutives dans le travail de tout salarié. L'Italie a, en 1909, ratifié la Convention de Berne, en interdisant le travail de nuit aux ouvrières. En 1910, elle interdit Temploi du phosphore blanc dans les industries.

Si nous passons aux assurances sociales, nous constaterons qu'en 1904 l'Italie a admis le principe de l'assurance obligatoire contre les accidents sur le travail, et qu'en 191 2 elle a précédé les nations les plus avancées par la loi sur la maternité.

La loi de 1907 avait rendu obligatoire pour les femmes en couches un repos de quatre semaines, après leur délivrance : celle de 1912 a déterminé les allocations qui leur sont dues pendant cette période. La caisse de la maternité est alimentée par les cotisations des ouvrières et des patrons et par une contribution de l'Etat. Le premier projet de loi, qui avait soulevé de nombreuses oppositions de la part des industriels, n'admettait pas cette subvention de l'Etat et rejetait toute la charge de l'assistance aux femmes en couches, sur les patrons et sur les ouvrières. C'était un principe dangereux surtout pour l'avenir, en prévision des futures et inévitables formes d'assurance obligatoire qui finiront par être proposées et adoptées en Italie.

Les organisations ouvrières continuent, en effet, a exercer une pression formidable sur le gouvernement pour obtenir de nouvelles dispositions législatives en faveur du prolétariat. Si le budget italien présentait un peu plus d'élasticité la question des retraites ouvrières aurait certainement déjà été abordée. M. Sonnino, l'ancien président du Conseil, a timidement proposé, avant les élections, de commencer à assurer à tout ouvrier âgé de soixante-cinq ans une retraite de 3o centimes par jour. Le parti socialiste a accueilli le projet Sonnino avec un éclat de rire homérique.

Le moment serait du reste mal choisi pour vouloir obtenir les retraites et les dirigeants s'en rendent compte : ils ne manqueront pas de profiter des circonstances dès qu'elles seront favorables et sauront une fois de plus imposer leur volonté. Ils ont pour ainsi dire à leur disposition le laboratoire oii se préparent silencieusement les lois sociales. L'Ufficio del Lavoro et le Consiglio superiore del Lavoro, constitués en 1908, ont une tendance socialiste évidente, à laquelle essayent inutilement de s'opposer les représentants des classes patronales agraire et industrielle.]

La première loi qui sera mise à l'étude — ■ et, avouonsle, avec beaucoup plus de bon sens que celle des retraites — sera celle qui pourvoira à l'assurance contre les maladies. Le programme tracé par Tex-ministre du Commerce, M. Nitti, sera certainement celui de ses successeurs. Avant de songer à donner, disait-il, une retraite aux hommes et aux femmes de soixantecinq et de soixante-dix ans, nous avons le devoir de défendre la famille et la stabilité des revenus des familles ouvrières contre les embûches de l'adversité. L'assurance contre les maladies permettra de modifier la loi sur l'assurance contre les accidents qui ^donne lieu actuellement à des abus insupportables.

M. Geisser, dans un article sur le livre Ce que deviennent les lois sociales^ affirmait dernièrement que seule l'assurance contre les maladies répond à une véritable nécessité pour l'Italie moderne. Il souhaitait de ne plus devoir être obligé de constater que les lois sociales, engendrées par l'un des plus beaux sentiments humanitaires, sont trop souvent défigurées par des imperfections techniques ou administratives et finissent par produire des effets moralement et socialement délétères.

Tous les amis aînçères de ce beau pays doivent s'associer au vœu (de l'éminent économiste.

L'Italie, après l'effort magnifique qu'elle a donné et qui a si bien réussi, a non seulement besoin de paix sociaie, mais d'une période de recueillement qui lui

permettra de reconquérir quelques avantages qu'elle possédait sur les autres nations et que son trop rapide progrès a atténués.

Les lois sociales, les assurances sociales, se traduisent généralement par de nouvelles charges imposées à la classe industrielle et agricole. Les ouvriers qui, théoriquement, en supportent une partie, savent à brève échéance, obtenir de larges compensations pai des* augmentations de salaire. Toutes ces mesures ont pour conséquence définitive un accroissement des frais de production. Cet accroissement se traduit par un renchérissement du prix de revient qui se répercute sur le prix de vente et rend la concurrence avec les produits fabriqués à meilleur compte toujours plus difficile.

Nous avons entendu les industriels italiens se plaindre amèrement de la bureaucratie encombrante de leur .gouvernement; elle était fatale : l'Etat, après avoir légiféré, pour assurer l'exécution de la loi, a été obligé d'accroître le nombre des inspecteurs du travail qui, pour avoir de bonnes notes, ne se gênent pas pour faire de l'excès de zèle; toutes les nouvelles réglementations ont entraîné le développement de la paperasserie administrative.

Or, l'Italie a plus que jamais besoin, en ce moment, d'augmenter les débouchés de son industrie et de son agriculture, de débarrasser son activité impatiente des entraves inutiles.

En Italie, comme en France, la réglementation outrancière du travail a, à côté des répercussions matérielles, des répercussions morales dont on s'apercevra* moins rapidement, mais qui n'en sont pas moins très profondes et très mauvaises^ Il n'y a pas que le chef qui peut être découragé par toutes les gênes des textes sans cesse modifiés et multipliés, mais du fait de toutes ces réglementations il s'élabore une mentalité nouvelle dans le monde ouvrier. L'idée de la respon-

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