NI FER NI HOUILLE
Sur 28000 chaudières installées dernièrement en Italie, i3ooo eriviron ont été fournies par la fabrication nationale. Les grandes usines de Tosi à Legnano se sont créées, dans cette spécialité, une renommée qui s'étend au delà des Alpes.
Depuis 190S, les chemins de fer de l'État se sont adressés presque exclusivement, pour le matériel qui leur était nécessaire, aux ateliers du pays. L'administration a commandé en 1908-09, io3 locomotives; 194, en 1909-10; 255, en 1910-11 ; 222, en 1911-12.
Pour ces achats et pour ceux de wagons, le gouvernement a dépensé, de 1905 à 191 1 , plus de 600 millions.
L'industrie mécanique lutte cependant difficilement contre la concurrence étrangère et surtout contre celle allemande. Les métallurgistes se plaignent amèrement du (( dumping System », qui est largement pratiqué parles fidèles alliés germaniques.
J'en ai trouvé un exemple frappant dans un rapport, tout récent, du « Corps Royal des Mines ». Le syndicat allemand offrait à l'administration italienne des essieux laminés et forgés pour wagons de chemin de fer au prix de 40 lires les 100 kilos, y compris les frais de transport et le droit de douane de i3,25 par quintal. A la même époque, ce même syndicat exigeait en Allemagne, de l'administration des chemins de fer, de l'Etat, 38 marks, c'est-à-dire 47 lires les 100 kilos, pour une même fourniture.
Le dumping a du reste préoccupé le trust sidérurgique qui a essayé d'y remédier par un accord international qui a provoqué de nouvelles récriminations de la part de ses adversaires.
La Frankfurter Zeitung du 27 mai 191 3 l'a dénoncé en ces termes :
(( Nous apprenons qu'entre l'Union des aciéries illemandes et celle des aciéries italiennes a été i^tipulée upe entente par laquelle il est mis fin à une guerre économique qui coûtait chaque année Sooooo marks à l'Union allemande.
Par cet accord on a fixé la quantité de fers à T et en
I08 CHAt»ltîlÊ ^
U que l'exportation allemande pourra faire en Italie pendant les années 191 3 et 1914. L'Union allemande, avec une petite -particifation française^ pourra exporter en Italie 40000 tonnes par an. Les prix ont été immédiatement augmentés de 33 p. 100, car l'Allemagne était précédemment forcée de vendre à des prix de perte. Elle gagne par cette entente un million de marks environ. L'Italie. a conclu, en même temps, un accord avec la Belgique pour 3 000 ton^-nes et avec l'Autriche pour 2000 tonnes. Le bénéfice pour les aciéries italiennes sera de 2 millions et demi de lires par an. »
Faut-il ajouter que cet accord se traduit pour la consommation italienne par une perte correspondant au bénéfice réalisé par le trust?
Je tiens à rpippeler encore une objection des libreéchangistes qui ne peut manquer d'impressionner vivement. •
Les gisements de minerai de fer de l'île d'Elbe seront épuisés, d'après les calculs les plus optimistes, avant une dizaine d'années. Que deviendront alors les organisations colossales de « l'Elba », de» lllva », de ({ Piombino », ces ateliers monstres, les ouvriers qui y sont occupés? Quelles nouvelles mesures douanières devra-t-on prendre, à cette époque, pour permettre aux hauts fourneaux des aciéries italiennes de ne pas s'éteindre définitivement... et que deviendront les autres industries métallurgiques si on les oblige à renoncer aux importations étrangères?
L'avenir est assez angoissant... Revenons à l'heure présente et visitons un établissement sidérurgique. Sa naissance, son développement ont pu être artificiels; il n'en est pas moins intéressant au point de vue de la perfection de son outillage.
A tout seigneur tout honneur! Donnons la préférence à l'usine qui a marqué les débuts d*e la sidérurgie, à ces aciéries de Terni qui, pendant longtemps, ont représenté pour l'Italie ce que le Creusot est pour U France,
m FER NI HOUILLE IO9
Terni a une spécialité. C'est peut-être le seul établissement du monde, de cette importance, qui ait une force motrice exclusivement hydraulique.
Elle est fournie par le torrent A^elino dont les eauî< sont captées en amont de la célèbre cascade délie Marmore que Byron a chanté et où Chateaubriand, le cœur désenchanté, vint rêver un jour en compagnie de l'amie qui allait bientôt mourir.
Le sujet était en vérité digne du poète.- Je ne connais pas de spectacle plus grandiose, plus superbe que celui de cette cascade, merveille de l'Ombrie.
Une masse énorme tombe perpendiculairement d'une hauteur de 80 mètres dans un abîme sans fond. L'eau rebondit sur les rochers noirs qu'elle paraît devoir briser. C'est ensuite un-e série de nouvelles chutes, cataractes violentes qui pulvérisent le Velino en une buée qui irrise la dentelle de marbre que les stalactites de calcaire forment en s'accrochant aux aspérités des roches. Les torrents d'écume mugissent, s'amoncèlent, se poursuivent, pour retomber comme épuisés, avec de longs frémissements, dans le sombre ravin de la Nera.
La force que pourrait fournir cette chute merveilleuse est évaluée à i3oooo HP. Terni n'en a détourné qu'une petite partie, 10 000 chevaux environ.
A 5oo mètres de la prise, l'eau est décantée dans un bassin naturel de i3 mètres de profondeur et de i3oooo mètres de capacité. La masse épurée s'écoule du bassin de décantation par un canal et quatre conduites en fonte de 800 millimètres, l'amènent, après un parcours de 4 kilomètres, aux aciéries.
Elle arrive à Terni avec une pression de vingt atmosphères. Par un réseau de distribution fort compliqué, la force hydraulique met alternativement en mouvement une centaine de turbines Pelton et Girard, à axe horizontal, d'un rendement qui varie entre i 000 et 4000 chevaux.
Entrons dans les aciéries. Le spectacle a été souvent décrit et il a été toujours difEcile de rendre
IIO CHAPITRE V
avec efficacité l'impression de stupeur, j'allais dire de terreur, qu'un profane éprouve en pénétrant dans ces halls oii travaillent les cyclopes modernes.
La gueule ouverte des fours rangés côte à côte vous aveugle par la lueur du métal incandescent. Pendant de longues minutes, ces trous vous hypnotisent avec leur rayonnement. On ne distingue dans la pénombre qu'un enchevêtrement fantastique de poutrelles gigantesques, de formes bizarres, d'outils inconnus qui râlent et qui grincent. Dans le fond, la nuit est trouée brusquement par des flammes qui s'élancent, par des gerbes d'étincelles qui fusent, crépitent, par l'éblouissante clarté d'un ruisseau d'or qui zèbre le sol. Les torses nus des ouvriers passent rapidement dans ces lueurs, se teintent de reflets sanglants et se replongent dans le noir comme des ombres diaboliques...
C'est une vision qui ne vous paraît pas humaine, on se sent une petite, une toute petite chose qui pourrait être saisie, anéantie, sans laisser de traces... la gorge se serre d'une angoisse un peu ridicule, mais invincible.
Il y a là sept grands fours. Deux d'entre eux ont une capacité de 5o tonnes, un troisième de 45 tonnes.
Ce sont des fours Martin. Le gaz nécessaire à leur chauffage est fourni par des gazogènes à lignite, disposés parallèlement à l'aciérie. Du type Siemens, ils sont situés à 8 mètres au-dessous du sol et ont quatre foyers chacun. On m'explique comment le gaz épuré passe dans un grand collecteur souterrain de i65 mètres de long.
Je suis entraîné vers le fond de la galerie pour assister à la coulée d'un lingot qui sera plus tard le tube d'un canon. Le ruisseau de feu qui jaillit du trou de coulée représente, paraît-il, près de Soooo kilogrammes de métal. La fontaine d'or emplit les poches avec l'éblouissement des fusées d'étincelles... la cascade de mét;il liquide qui tombe dans la fosse oii le moule a été préparé finit par paraître inoffeiisive, on