‹ L'Italie au travailChapitre 5 sur 14 · L'AUTOMOBILE I · texte numérisé non relu

L'AUTOMOBILE I

les appareils, Toutillage sans cesse perfectionné, forment un tout auquel la moindre indiscrétion pourrait nuire, et Michelin a pris ses précautions pour éviter la possibilité de toute fuite. Les secrets de Bibendum sont increvables !

Mais je désire soulever un coin du voile — c'est du reste une indiscrétion autorisée — en ce qui concerne l'organisation ouvrière de l'usine Michelin. Dans un pays 011 les grèves sont à l'ordre du jour, et se sont souvent répétées avec une fréquence qui pouvait laisser concevoir des craintes pour l'avenir industriel de toute la nation, Michelin échappe à la loi commune et sa main-d'œuvre, faisant la sourde oreille aux conseils plus ou moins intéressés des meneurs de profession, donne l'exemple de la discipline parfaite.

N'exagérons pas. Il doit bien y avoir, là aussi, ces petits mouvements d'humeur qui se traduisent par quelques murmures, par des réclamations, mais le bruit, fort atténué, s'apaise rapidement, la mauvaise humeur n'est qu'éphémère et ne dépasse jamais l'enceinte de l'usine.

Quel est donc le pouvoir magique dont dispose le joyeux Bibendum? Aurait-il trouvé le moyen de résoudre égoïstement l'éternelle lutte entre les deux éléments de la production, de concilier capital et travail ?

Et pourquoi pas ? Les mesures qui ont été adoptées en Italie, après les excellents résultats obtenus à Clermont-Ferrand, ont fort bien réussi. Elles sont dignes d'être signalées.

Bibendum; très malin, a tout simplement pensé à transformer l'ouvrier en capitaliste, et l'ouvrier capitaliste a une mentalité toute différente de celui qui ne l'est pas.

Le système de Michelin ayant pour but de constituer une épargne à l'ouvrier et d'arriver à obtenir une production aussi parfaite et régulière que possible, est basé sur des gratifi.cations qui sont allouées à sa main-d'œuvre, tant sur la quantité que sur la qualité du travail qu'elle fournit.

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Ces primes sont absolument indépendantes du salaire ou rétribution horaire qui augmente automatiquement avec le temps de service : elles ne font, par cela même, pas partie du contrat de location de maind'œuvre, dépendent uniquement de la bonne volonté du patron, ne sont pas dues à l'ouvrier qui n'est admis à en bénéficier que le jour où la direction de l'usine juge cette mesure opportune et méritée.

Ce jour-là, l'ouvrier s'engage vis-à-vis de la Société Michelin à ne pas accepter de travail dans une usine concurrente pendant les trois années qui suivront sa sortie des ateliers turinois. Contre cet engagement, qui ne souffre aucune exception, on lui remet un carnet oii les primes- sont inscrites au fur et à mesure de leur distribution.

Quelle est leur importance et comment sont-elles établies?

Un service de vérification de fabrication, qui est un des plus importants rouages de l'usine, constate le rendement et la qualité du travail de chaque ouvrier. D'après les résultats de ce contrôle, on établit le montant de la gratification due à l'ouvrier dont le travail a été satisfaisant ou le montant de l'amende que mérite sa tâche exécutée peu consciencieusement. Les amendes ne sont jamais déduites sur le montant du salaire, mais sur celui des primes.

J'ai sous les yeux deux exemples qui serviront de commentaire éloquent. Il s'agit de deux ouvriers A et B. L'ouvrier A, entré chez Michelin en janvier 1907, a été admis aux primes le i"" décembre de la même année; l'ouvrier B est entré en mai 1907 et a été admis aux primes le i" janvier 1908. V'oyons quelle est leur situation au 3i décembre 191 3.

En entrant chez Michelin les ouvriers A et B, de simples manœtivres, touchaient, comme salaire, 25 centimes par heure. Au 3i décembre 191 3, leur paye horaire a monté à 38 centimes plus 3 centimes de gratification horaire, soit 4 fr. 10 par jour au lieu de 2 fr. 5o qu'ils avaient obtenus au moment de Tem-

l'automobile i3i

bauchage. Mais, en plus de cette amélioration journalière, ils sont devenus capitalistes. L'ouvrier A, a sur son livret de primes un crédit de 2 21 5 fr. 65, l'ouvrier B, un crédit de 2 0i3 fr. 90 sur lesquels la Société leur paye un intérêt de 5 p. 100. Ce n'est pas tout encore. Les ouvriers qui se sont fait apprécier par leur travail et dont l'ancienneté est suffisante, en plus des (( primes » sont admis aux (( contrats ». C'est une nouvelle forme de gratifications que certains ouvriers obtiennent chez Michelin, gratifications d'un minimum de 100 lires pour les hommes et de 5o lires pour les femmes — qui les oblige après signature de leur engagement sur papier timbré — à ne pouvoir quitter la fabrique sans un préavis de quinze jours. Les ouvriers A et B font partie de cette catégorie privilégiée et ont encore à leur crédit 716 fr. 60 et 757 fr. 35. En résumé, A possède après cinq ans de travail près de 3 000 francs et B, 2 800 francs.

Ils ne peuvent cependant disposer de ce petit capital qui ne leur sera versé par Michelin que trois ans après leur sortie de l'usine, s'ils sont restés fidèles à leur engagement de ne .pas s'employer chez la concurrence. En cas de maladie, la direction met cependant les sommes nécessaires à leur disposition. S'ils ont une occasion de s'établir, de renoncer au métier, en se mariant par exemple. Michelin n'attend pas l'échéance pour les mettre en possession de la petite fortune qu'il a amassée pour leur compte et sur laquelle, jusqu'au dernier jour, il sert l'intérêt de 5 p. 100.

Après un an de présence à l'usine tous les ouvriers sont admis au service de secours et en cas de maladie les neuf dixièmes des frais de médecin et de pharmacien sont payés par le patron, le dernier dixième seulement restant à la charge de l'ouvrier. Comme à la fin de chaque année Fusine chôme pendant quelques jours pour procéder aux opérations de l'inventaire, il est versé à tous les ouvriers, sans distinction, une gratification de 25 francs pour douze mois de présence.

Faut-il encore s'étonner, après ce rapide exposéj

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des mesures de prévoyance instituées par Biber 'um, que sa main-d'œuvre lui soit singulièrement fi.^ Ae? Il serait surprenant que la mauvaise graine du sabotage que l'on a jetée à Milan au début de 1914 et qui a provoqué la fermeture d'établissements importants, pût trouver chez des industriels animés de sentiments aussi humanitaires le terrain fayorable qui la laissa germer.

C'est avec une satisfaction profonde que l'on constate que cette heureuse initiative, qui trouvera probablement des imitateurs, est due à une maison française. Son application n'est malheureusem.ent pas à la portée des industries qui se débattent daiis les difficultés de la crise... et il sera toujours impossible de faire comprendre à l'ouvrier que patron et millionnaire ne sont, bien souvent, pas synonymes.

CIIAFIIRE VU

La Houille blanche

Le développement de l'industrie électrique en Italie. — Chutes d'eau et lacs artificiels. — L'utilisation des forces de la vallée de la Roja. — La traction électrique r.ur li2S chemins de fer italiens. — L'installation municipale de la ville de Turin. — Municipalisation et monopole. — Les industries électro-mécaniques en Italie.

En 1847, Richard Cobden, le grand économiste anglais, fit un voyage en Italie. Il fut accueilli à Rome par Massimo d'Azeglio. Le patriote italien caressait déjà, à cette époque, le rêve de sa patrie indépendante et libre et, dans les longues causeries qui réunissaient chaque jour les deux amis, la vision de l'homme d'Etat se dessinait. Il aimait à entraîner Cobden dans les environs de la Ville éternelle. Dans le calme silence de la campagne romaine, les paroles ardentes, que coloraient l'imagination de l'artiste, coulaient librement comme dégagées de l'oppression des souvenirs d'un passé trop grandiose. D'Azeglio voyait l'avenir, et Cobden, séduit par la beauté du rêve, n'en discutait pas la consistance. L'Italie nouvelle devrait imiter l'Angleterre, affirmait d'Azeglio, baser sa force sur l'exploitation de ses richesses naturelles, sur son développement économique. Un jour, cependant, quelques phrases mélancoliques échappèrent à l'Italien qui eut l'air de douter... (Cobden avait longuement disserté sur l'essor pris par Igg charbonnages dans sa patrie, sur l'avenir que les

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nouvelles découvertes assuraient à cette force encore, peu connue : la vapeur ! (( Que fera l'Italie, s'écria d'Azeglio, si elle n'a pas de houille? ?>

Cobden s'arrêta. Le soleil aveuglait de lumière l'horizon tranquille et pur. L'Anglais, habitué au brouillard et qui se grisait de clarté, tendit son bras vers le ciel : « La voilà, s'écria-t-il, votre vapeur! Que voulez-vous de plus pour développer les ressources de votre patrie? »

L'Italie devait, cependant, trouver quelque chose de plus; la nature, que d'Azeglio croyait pouvoir accuser, devait être la meilleure alliée du peuple qui allait entreprendre, après la conquête de sa liberté, le développement et la transformation de ses aspirations industrielles. Si les montagnes ne cachent pas dans leur sein des filons de houille, des sommets des Alpes et des Apennins, les chutes innombrables des eaux qui bouillonnent en cascades, représentent une mine inépuisable d'énergie, de force et de chaleur.

Les découvertes en électricité, survenues à la un du dix-neuvième siècle et dues en grande partie — il est juste de le rappeler — aux ingénieurs et aux savants italiens, ont ouvert une voie rationnelle pour l'exploitation d'une richesse naturelle immense.

M. Legouëz, rapporteur de la section française d'électricité à l'Exposition de Turin de 191 1, a mis en évidence comment l'Italie moderne avait su rapidement se rendre compte de tout le parti qu'elle pouvait tirer des inventions nouvelles pour l'utilisation de la houille blanche.

Les transports de force y ont été, en effet, favorisés par une loi libérale, et les grandes stations centrales qui ont surgi en Italie, peuvent supporter la comparaison avec ce qui a été fait de mieux dans les autres pays, tant au point de vue de la modernité des principes sur lesquels ont été basées leur étude et leur exécution, qu'à celui de l'importance des travaux et de la puissance des machines, de la quantité d'énergie

Terni. — Les Cascades.

Terni. — Les barrages de la chute d'eau.

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dont elles peuvent disposer, de l'étendue de la zone qu'elles desservent.

C'est en 1882 qu'Edison avait mis en action la première centrale électrique de New- York. En 1884 exposition de Turin révéla le transformateur Gaulard L invention da grand et douloureux Français était la solution du problème des transports à haute tension; l'hospitalière Italie lui permiï^ de pouv" ' réaliser sa première manifestation géniale. Les expériences qui furent faites entre Turin et Lanzo, petite

l'Il^V a' u""' ''""'^'"« '^'^ kilomètres de la capitale du Piémont, au pied des Alpes, passèrent presque inaperçues pour le gros public et, seuls quel ques savants, en pressentirent l'importance '

yue de chemin parcouru depuis cette époque 1 La première installation de transoort d'énerffie électrique en Italie date de 1892. Ce furent les célèbres cascades de Tivoli, darfs les environs de Rome, que 1 on songea à utiliser. La Société angloromaine pour 1 illumination de la Ville éternelle eut le courage de tenter l'entreprise qui réussit parfa tement 2000 chevaux furent ainsi transportas a 25 kilomètres de distance. Six ans plus tard la Soc.ete Edison, de Milan, terminait la^centrale de

wJ f kilomètres de distance, i3ooo chevaux de torce fournis par le courant impétueux de l'Adda En igo7. la « Società dell' Adamello » avec une chute de 900 mètres, à Valcamonica. produit du courant I 60 000 volts qui permet le transport de 20000 chevaux a u5 kilomètres; la même année, xMilan reçoit de Tirano 20000 chevaux par une ligne de 1S2 kilomètres, à 40000 volts. ° Les progrès se continuent. On inaugure la lio-ne Terni-Rome construite pour amener 3oloo chevaux à 75000 volts, sur 7S kilomètres de longueur; l'usme Ï55 knol°r' ^'\ Valteline, transporte à Milan ur 155 kilomètres, du courant à 55 000 volts pour une puissance de 32000 chevaux. Bientôt, la ligne ex pi o"-

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tée par la Société italienne d'électrochimie amènera 24000 chevaux à la tension de 85 000 volts, des Abruzzes à Naples, après un parcours de 180 kilomètres !

Dans toutes les vallées des Alpes, des Apennins, des usines sont projetées ou en construction. Parallèlement, la diminution du prix de revient du cheval thermique, due à la substitution des turbines à vapeur aux machines à piston, plus encore, peut-être, le succès du moteur à hydrocarbure de grande puissance, enfin l'emploi de l'énergie électrique dans les travaux agricoles, qui commence à se répandre, on, permis l'exploitation de grandes usines dans de régions qui étaient restées en dehors du mouvements pour diverses causes, et surtout par manque d'énergie, hydraulique et de centres industriels d'utilisation.

En 1898, la production d'énergie électrique, en Italie, s'élevait à 86 ySo kilowatts, soit 1 18 000 chevaux dynamiques. Pendant les dix années suivantes, l'augmentation a été de 435 000 kw. A la fin de 1908 l'industrie italienne avait à sa disposition 5iioookw environ d'énergie électrique, dont 36oooo fournis par des installations hydrauliques et i5oooo par d'autres moteurs. C'était une augmentation énorme de 665 p. ICO.

Depuis 1908, la progression a suivi son cours sans faiblir. Je crois que l'on peut évaluer, en 1914 (les statistiques précises font défaut), à plus de i million de chevaux la production d'énergie distribuée par les centrales italiennes.

Et les mines de houille blanche sont loin d*être épuisées. Les appréciations sur leur potentialité totale diffèrent sensiblement. En ne tenant compte que des chules à débit constant pendant toute l'année, le sénateur Colombo évalue la force que l'on pourra exploiter à 3 millions de chevaux. C'est certainement un minimum qui pourra être facilement dépassé par la création de lacs artificiels. Ce système a déjà, du reste, été appliqué en Italie. Il consiste à barrer une

tA HOUILLE BLANCHE iS'J

Vallée pour y laisser accumuler les eaux destinées à l'alimentation des turbines. La Chambre des députés a approuvé, en 191 3, un projet de loi concernant la création de deux de ces grands lacs en Calabre et en Sardaigne.

Il s'agit d'installations et de constructions n'ayant pas de précédent en Europe. Sur la Sila, le massif des Calabres, on a l'intention d'aménager trois réservoirs qui fourniront iSoooo chevaux effectifs d'énergie électrique qui sera distribuée dans les Fouilles et dans toute l'Italie méridionale. Une dépense de 65 millions a été prévue. Le réservoir de Tirso, en Sardaigne, aura un périmètre de 60 kilomètres et coûtera 25 millions. Les concessionnaires devront tenir à la disposition de l'Etat et au prix de revient, l'énergie nécessaire pour les services publics et après soixante années, au terme de la concession, les réservoirs, les centrales et les installations principales passeront gratuitement à l'Etat.

Mais revenons aux chutes d'eau et à leur utilisation admirable par l'industrie privée. J'ai pu me rendre compte dernièrement de la transformation radicale que peut apporter le progrès dans'une région, il y a trois ou quatre ans à peine, déserte et abandonnée. J'avais parcouru la vallée de la Roja, depuis Tende jusqu'à Vintimille à Tépoque oii, seules les lourdes diligences éveillaient, par leur bruit de ferraille, les échos d'une nature silencieuse et agreste. Les villages de Breil, de Fontan, n'étaient guère alors que la réunion de quelques masures aux fenêtres desquelles les sonnailles du véhicule, dont le passage constituait lévénement de la journée, attiraient les visages é'tonnés des paysans. Ils contemplaient avec une stupeur amusante l'étranger qui avait osé se perdre dans leurs parages peu hospitaliers. En dehors de ces hameaux sans intérêt, on ne rencontrait âme qui vive. Entre les roches nues, se perdant dans les gorges profondes et déboisées, dont les parois paraissaient souvent vouloir s'opposer à son passage, la petitQ

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rivière se frayait un chemin pénible, heurtant son eau claire aux blocs de calcaire que les siècles avaient détaché des hauteurs. Les oiseaux même fuyaient cette contrée sauvage, ravinée, dont la tristesse grandiose pesait lourdement, malgré le ciel bleu et le soleil qui dorait les crêtes et les pierres aux tons d'améthyste.

J'ai refait la même route cette année, par un beau matin de printemps. L'automobile avait remplacé la diligence. Les travaux du chemin de fer Coni-Nice et ceux des nombreuses installations électriques de la Société Negri avaient transformé le pays. Les villages sont devenus de petices villes, aux maisons coquettes aux auberges accueillantes, les chalets les plus divers s'accrochent à l'abîme, des armées de terrassiers, d'ouvriers, de mineurs, fourmillent sur les flancs de la montagne éventrée. Ce ne sont que chants, cris et appels bruyants sur la route défoncée par les nombreux charrois. La tranquille rivière a été brutalement arrachée au lit où elle sommeillait paisiblement. Trois, quatre usines la barrent, d'autres se construisent encore. Toute différence de niveau sensible a été utilisée, les digues succèdent aux canaux, les py4ônes métalliques se dressent orgueilleusement sur les rochers comme une violente affirmation de conquête. De temps en temps, au détour de la route, vous vous heurtez à la tache trop blanche d'une fabrique trop neuve à laquelle aboutit, par une pente invraisemblablement rapide, la coulée sanglante des monstrueuses conduites qui étalent le rouge du minium sur les monceaux des débris accumulés par les mines.

C'est, avouons-le, presque aussi laid que les réclames du chocolat X ou du pneu Z qui sont, naturellement, venues de suite mêler leur dissonance au chœur du progrès, et je comprends le sentiment de cette dame qui, au cours d'une excursion dans les riantes vallées du Piémont, réclamait une loi obligeant les industriels à peindre en vert les tuyaux énormes de leurs usines électriques!

LA HOUILLE BLANCHE iZ^

Ne faut-il pas pardonner cet accroc au pittoresque en songeant à ce que représente, pour un peuple, cette force qu'il ravit à la nature. C'est une somme de richesse considérable, c'est rindépendance conquise sur les Dassins houillers de l'étranger, c'est le bienêtre pour des régions qui paraissaient condamnées à végéter dans la pauvreté et l'abandon, c'est le travail pour des milliers de familles, c'est le pain, c'est la vie.

Les nombreuses centrales de la Roja fournissent non seulement l'énergie et la lumière nécessaires à toutes les petites villes de la Riviera italienne, depuis la frontière française jusqu'à Savone, mais la force pour deux entreprises qui sont appelées à un avenir et à un développement considérables. La première est celle, exercée par une Société française, qui transporte, par un système de trolleys, le charbon des navires arrivant à Savone et destiné aux usines du Piémont et de la Lombardie, jusqu'au sommet de l'Apennin, à San Giuseppe. Ce telphérage évite le transport coûteux de la houille sur un long parcours de chemin de fer, et cette installation, qui a coûté plus de i5 millions, est l'une des plus importantes d'Europe.

L'énergie électrique de la Roja sera aussi utilisée par les chemins de fer de l'Etat italien, pour la substitution de l'électricité à la vapeur sur de nombreuses lignes du Piémont et de la Ligurie.

L'Italie est très fîère de, ses installations pour la traction électrique, et elle a de bonnes raisons pour l'être, soit à cause du rapide développement de ses lignes, soit parce que c'est sur ces lignes qu'ont été effectuées les études et les expériences les plus intéressantes et les plus complètes sur l'application de la traction électrique aux grands réseaux.

La ligne de Milan-Varese-Porto Ceresio a été l'une des premières lignes à grand mouvement de voyageurs équipée électriquement. L'emploi du courant continu et du troisième rail y a été reconnu comme le meilleur système pour les trains légers et fréquents.

La ligne de la Valteline est, au contraire, un exemple de l'application du courant alternatif, avec hgne à haute tension, solution qui s'impose pour tous les services d'une voie ferrée : ce double réseau a 179 kilomètres de longueur.

Jusqu'en 191 3, l'installation de traction la plus importante était en Italie celle de la ligne des Giovi, d'une longueur de 19 kilom.ètres environ, construite par l'administration du chemin de fer de l'Etat, en vue d'augmenter la capacité d'une ligne qui ne répondait plus aux besoins du port de Gênes. Le type adopté est celui de la Valteline, courant triphasé haute tension et basse périodicité. La centrale à vapeur spéciale, construite au lieu dit Cava délia Chiappella, à proximité du port, contient deux turbo- alternateurs de 5 000 kilowatts chacun et une batterie de chaudières Babcook et Willcox. Le courant, produit à i3 000 volts est envoyé dans quatre sous-stations, oii la tension est abaissée à 3 coo volts efficaces. Dans chaque sousstation, il y a quatre transformateurs statiques monophasés de /So kilovoltampères, à bain d'huile et à reiroidissement naturel, soit trois par phase et un de rechange.

Les lignes de prise sont portées par des systèmes transversaux ; deux des phases sont constituées chacune par deux conducteurs de cuivre accouplés de 8 millimètres de diamètre; les rails de roulement, convenablement connectés, répondent à la troisième phase. Les locomotives, au nombre de vingt-cinq, ont cinq essieux; elles pèsent 60 tonnes et avec du lest /S tonnes. Elles portent deux moteurs asynchrones triphasés à 8 pôles, pouvant développer une vitesse de 45 ou de 22 km. 5 à l'heure, suivant qu'ils sont couplés en parallèle ou en cascade; une installation à air comprimé est utilisée pour la manœuvré des appareils et le freinage. Un double système de trolleys permet de changer le sens de la marche. On peut remorquer i 764 wagons à la charge de 18 tonnes par jour.

Une installation analogue a été exécutée sur le

versant italien du Mont-Cenis. Le parcours Bussoleno- Bardonnèche a 41 kilomètres de longueur et Tadministration italienne a construit en 191 2 la ligne Bardonnèche-Modane dont une bonne partie est sur le territoire français.

En 1914, on a inauguré le service Savone-San Giuseppe (énergie Ne^^ri de la vallée de la Roja), celui de Lecco-Monza, en Lombardie, et l'on a commencé les travaux pour la transformation de la ligne Turin- Pignerol. Les chemins de fer de TEtat ont entrepris les études nécessaires à l'application de la traction électrique sur la grande ligne Sampierdarena-Savone.

L'énergie nécessaire à l'exploitation électrique delà ligne du Mont-Cenis est fournie, depui's janvier 1914, à l'administration des chemins de fer par une société qui a, dans la province de Cuneo, exécuté des travaux importants pour utiliser les forces de la Majra. Pendant le premier semestre de l'exploitation du nouveau service de traction, les centrales de la Majra n'étant pas terminées, la force avait été cédée à la ligne du Mont-Cenis par l'installation municipale de la ville de Turin.

L'amabilité du Comte R'ossi, maire de la capitale du Piémont, m'a permis de visiter, sous l'intelligente conduite de M. Alexandre Fubini, la centrale de Chiomonte qui, par sa modernité et la perfection dé son agencement, peut représenter le type parfait des meilleures installations électriques italiennes.

La loi qui règle les municipalisations des services publics ne date, en Italie, que de 1903. La ville de Turin songea à en profiter sans retard, et elle était en mesure, dès i9o5, de soumettre à un référendum le projet dé l'utilisation des forces hydrauliques de la Doire. La majorité des électeurs approuva l'idée de cette entreprise hardie, à l'exécution de laquelle la municipalité n'hésitait pas à consacrer une quinzaine de millions. Ce capital fut, du reste, on ne peut mieux dépensé et constitue à l'heure actuelle un excellent placement.

Le développement industriel de Turin justifiait les espérances de l'administration piémontaise, qui, en 1897, avait déjà tenu à s'assurer la disponibilité d'une force de 4000 HP par un contrat signé avec la Société d'électricité Alta Italia, dont la centrale génératrice s'élève non loin de la petite ville de Lanzo, que j'ai eu l'occasion de rappeler déjà à propos des expériences de Gombault.

Turin est parmi les grandes villes italiennes celle qui est la moins appréciée à sa juste valeur. Les étrangers la négligent systématiquement, malgré les richesses de ses musées, de sa pinacothèque, malgré les beautés de ses palais, La renommée, mieux établie, des autres villes où des chefs-d'œuvre plus célèbres ont entendu claironner leur gloire, fait brûler cette étape par les amoureux des émotions artistiques.

Au point de vue commercial, Turin joue un peu le rôle de Cendrillon parmi ses sœurs italiennes. La bruyante activité lombarde, la grande ligne du Gothard, ont dévié du Piémont le courant principal du trafic international et l'ancienne capitale de l'Italie a un peu l'air de bouder dans son coin..

On aurait cependant tort de croire que Turin est resté en arrière darrs la noble randonnée que poursuit l'Italie moderne vers un idéal de travail et de progrès. Le Piémontais a toutes les qualités du Méridional, son intelligence ouverte, sa compréhension rapide, sa faculté d'assimilation prompte et non servile. Il ajoute à ces dons naturels un esprit plus pratique, l'amour du travail, l'effort tenace et patient qui ne s'émousse pas aux difficultés, qui ne se décourage pas aux premiers déboires. Moins vif, moins spirituel peuNetre, que ses frères du Midi, il est plus persévérant, plus solide, mieux armé pour la lutte économique : les rayons d'un soleil trop ardent ont été heureusement tamisés pour lui par quelques brumes septentrionales.

En 1872, Turin comptait i83 fabriques où travaillaient 1 3 486 ouvriers. Le recensement de 1911 dénonce les progrès accomplis en signalant l'existence dans la

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commune de 5 i5i établissements, usines ou ateliers, oij sont occupés 87295 ouvriers.

La force motrice, distribuée par 2826 moteurs mé caniques, représente le joli tota^l de 40000 chevaux.

L' (( Azienda Elettrica Municipale » dont l'organisation fut entreprise en 1900 ne risquait pas de rester sans clients !

La centrale génératrice de Chiomonte s'élève dans cette vallée de la Doire où Suse, capitale des Ségusiens, conserve jalousement les traces d'un passé historique glorieux. Les longs hivers de cette région, les tempêtes de vent, le ravinement des eaux sur des parois quelquefois verticales, donneraient à la contrée un caractère sauvage peu attrayant si la majesté des Alpes neigeuses, d'une part, et la caractéristique silhouette de la vieille abbaye de la Sacra de San Michèle, de l'autre, n'atténuaient la sévérité du paysage par un cachet de pittoresque beauté.

La dérivation des eaux de la Doire, exécutée par la ville de Turin, a son origine à Salbertrand, en aval du pont que traverse le chemin de fer de Modane. Le nom de l'endroit est français : Serre la Voûte. De suite après la digue, le canal en ciment s'enfonce dans la montagne qu'il traverse sur une longueur de plus de 8 kilomètres. Quatre années furent employées à cette partie de l'ouvrage qui se heurta à de nombreux obstacles imprévus.

Les eaux de la Doire sont, par la proximité des glaciers, généralement boueuses et, pour éviter l'obstruction des canaux de dérivation et la trop rapide usure de l'outillage hydraulique, auraient dû, logiquement, être soumises à une décantation dans des bassins ou réservoirs. Cette installation présentait cependant de graves difficultés techniques et financières. On a trouvé, heureusement, la solution du problème dans un système ingénieux de vannes automatiques.

Lorsque les eaux de la Doire, à l'époque de la fonte des neiges ou des grandes pluies, subissent des crues importantes, ces vannes, placées sur la digue, ne lais-

sent pénétrer dans le canal de dérivation que la nappe supérieure plus limpide en s'opposant, par contre, à l'entrée de l'eau, toujours plus limoneuse, des couches inférieures.

Le canal aboutit à la centrale de Chiomonte par deux conduites forcées d'une longueur de 640 mètres qui utilisent une chute de 325 mètres. Six turbines sont actuellement en fonction : quatre roues Pelton de 4000-4800 HP, 3/5 tours, pour les alternateurs, deux roues Pelton de 3oo-36o HP pour les excitatrices. Chaque turbine a deux prises d'eau parallèles, l'une sur chaque collecteur de distribution et chaque prise suffit à son alimentation.

L'outillage électrique est constitué par quatre alternateurs à courant triphasé de 3 5oo kiiovoltampères, 5o périodes, 3/5 tours, 8000 volts, accouplés directement ; les deux dynamos excitatrices ont une puissance de 200 k\v, ySo tours, 12S volts.

Quatre transformateurs triphasés, à bain d'huile et à refroidissement naturel de 3 5oo kiiovoltampères portent la tension de 8 000 volts à Soooo, tension de la ligne de transmission.

Cette ligne a une longueur d'environ 5S kilomètres et aboutit à la barrière du Martinetto, à Turin, oti s'élève la centrale de réception et de réserve.

Deux turbo- alternateurs de ySo kw, deux de 3 100 kw, huit chaudières tabulaires de 574 mètres carrés, constituent l'outillage de réserve et d'intégration turinoise de l'installation de Chiomonte.

Les usines de l'organisation municipale de Turin ne sont certainement pas les plus importantes d'Italie. Les 8 5oo HP qu'elles distribuent sont peu de chose, par exemple, en comparaison des 68000 chevaux de l'Edison de Milan, des looooode la Société Lombarde pour la distribution de l'énergie électrique, des 77000 HP de la Société Conti, Je n'obligerai cependant pas mon lecteur à visiter ces installations grandioses et à subir l'ennui d'une terminologie barbare pour les profanes.

Je crois plus intéressant, en ne nous éloignant pas du Piémont, de constater les résultats obtenus par la municipalisation turinoise, et l'influence qu'a eue sur le marché l'intervention de ce nouveau producteur.

En 1907, époque à laquelle la ville de Turin commença son exploitation, le service de distribution d'énergie électrique constituait un monopole de deux sociétés qui s'étaient partagé la ville en secteurs nettement divisés de manière à éliminer la concurrence. L'administration municipale, aussi bien que tout bon Turinois, devait subir .des tarifs et des conditions imposés qui rendaient onéreuse la consommation de force motrice et prohibitive l'illumination électrique.

Le prix normal était de 0,90 lire le kilowatt-heure et il fallait y ajouter la taxe de 10 centimes par kw. Une lampe à filament métallique de 40 bougies revenait à 0,14 lire par heure, tandis qu'un bec de gaz, muni du manchon à incandescence, ne coûtait guère plus de 0,02 lire par heure.

La ville de Turin débuta en fixant le prix du kilowattheure à c,5o lire; et les sociétés concurrentes furent obligées de consentir immédiatement à leur clientèle une réduction de 22 p. 100.

La consommation s'en ressentit rapidement. Elle n'était que de 3 900 000 kw en 1907, elle monta en 1908 à 4362000, en 1910, à 5890000, en 1913, à 8700000 kw.

En sept années, la réduction du prix de vente de l'énergie électrique pour l'éclairage subit une réduction de 45 p, 100, ce qui représente, pour la consommation, une économie d'environ 2 millions et demi par an.

Deux autres millions représentent l'économie réalisée par la réduction du prix de la force motrice, le coût annuel d'un kw étant tombé de 3oo lires à une moyenne de 220 lires.

La bienfaisante influence des services municipalisés exercés en concurrence avec l'industrie privée est évidente. La lampe électrique, qui restait encore, il y a

peu de temps, le privilège des classes aisées, à été rapidement adoptée par les maisons populaires. La ville de Turin est elle-même un bon client pour sa production : elle absorbe 45o kw pour l'élévation de Teau potable, 2 5oo kw pour le service de traction des tramways municipaux (qui en 1913 ont transporté près de 45 millions de voyageurs) et utilisera sous peu encore i 000 kw pour l'éclairage public.

Il est évident que cette heureuse influence serait détruite le jour où la ville ou le gouvernement se déciderait à monopoliser ces services en supprimant la concurrence.

La possibilité du monopole! Voilà l'épée de Damoclès qui paralyse, depuis quelques années, une partie du développement de l'utilisation des forces hydrauliques si abondantes dans la Péninsule. L'exemple a été donné par la Norvège et par quelques cantons de la Suisse. Le gouvernement fédéral s'est garanti le droit de capter et d'exploiter les eaux des plus importants bassins, de ceux du Rhône, de la Reuss, du Tessin, par exemple. En Italie, le ministre Nitti a proclamé autrefois la nécessité de l'étatisation des forces hydrauliques. La réussite du monopole des assurances sur la vie, qui avait soulevé de si vives oppositions, habilement vaincues, ne poussera-t-elle pas le gouvernement à réaliser l'idée énoncée par l'ancien ministre, alors qu'il n'était qu'un distingué professeur d'économie politique?

Je me garderai de discuter la possibilité de ce monopole; il me sufât d'y avoir fait allusion dans ce chapitre consacré à la houille blanche, cette force incommensurable de l'Italie moderne.

Malgré les besoins énormes en matériel électrique, conséquence d'un admirable réseau de distribution, il faut constater que les industries diverses se rattachant

à la construction et à l'utilisation de la force électrique ne sont pas très prospères en Italie.

Plusieurs constructeurs, comme le « Tecnomasio Italiano Brown Boveri » et la « Westinghouse italienne » ne sont, en réalité, que des filiales de maisons étrangères. Deux grandes maisons, Pireili, de Milan et Tedeschi, de Turin, ont une importance considérable comme fabricants de câbles. La société Marelli et C'' occupe dans sa fabrique de Sesto San Giovanni, soit directement, soit à domicile, mille quatre cents ouvriers, et exporte une grande partie de sa production de ventilateurs dans les pays d'Europe et de l'Amérique du Sud. Depuis peu, cette firme s'est aussi spécialisée dans la construction de moteurs particulièrement appréciés. Le laboratcrio Magrini, de Bergame, s'est acquis une juste renommée comme constructeur d'appareils, de tableaux, d'interrupteurs, de transformateurs.

Mais l'effort très sérieux que ces exceptions représentent ne fait que confirmer la réalité d'une situation qui est avouée par les Italiens eux-mêmes.

M. l'ingénieur Fumero n'hésite pas à attribuer le marasme de l'industrie électromécanique en Italie « aux très grandes difficultés résultant du régime douanier qui semble fait pour empêcher, dit-il, notre pays de s'adonner avec avantage aux industries les plus utiles à l'économie nationale ».

J'ai déjà eu l'occasion, en parlant de l'industrie mécanique italienne, de dire quelle était la situation regrettable oii la plaçaient les prix des usatières premières qu'elle doit utiliser.

Si l'on considère, fait remarquer à ce propos M. Legouëz, que l'industrie électromécanique emploie énormément de fer laminé, d'acier et de fonte spéciale, et si l'on tient compte que les droits de douane se payent sur le poids brut, tandis que par le travail et la refonte il y a une perte de matière de i5 à 25 p. 100, il en résulte qu'il est payé, pour les matières premières entrant dans une machine, un droit de douane de 6 à lo lires par quintal.

I4Î* CHAPITRÉ Vli

A cela s'ajoute la concurrence étrangère qui jouit de tarifs spéciaux de transport pour apporter ses machines à la frontière, tandis que l'industriel importateur de matières premières paye le plein tarif et même i5 à 25 p. loo de plus, si l'on tient compte du déchet de fabrication.

Les industriels italiens réclament, en conséquence, un abaissement des droits de douane sur les matières premières, un relèvement des taxes sur les machines finies et, en outre, une réduction des tarifs de transport des matières premières.

Il est fait en Italie un très large usage de l'importation temporaire pour favoriser l'exportation, mai? le remboursement des droits de douane ne se fait pas sur les déchets, de sorte que cette mesure libérale, entravée, comme toujours, par des questions de formalités et de délais, ne produit pas l'effet que l'on pourrait en espérer.

Il existe également un tarif de faveur pour les tôles qui servent à la fabrication des machines électriques, mais les petites usines, qui ne peuvent supporter les frais annuels de surveillance à domicile de la douane, parce qu'elles travaillent une trop faible quantité de tôle, ne peuvent en profiter.

Un exemple typique du peu de protection des droits de douane en Italie pour les produits fabriqués, est celui des lampes à incandescence. Autrefois, ces lampes payaient 3o francs le quintal, ou, environ, I centime pièce; depuis, le droit a été relevé à 5 centimes, quels que soient le type et la puissance lumineuse. Pour lès lampes à filament de carbone, ce droit de 10 p. 100 ad valorem^ compensait à peu près les charges sur les matières premières employées dans la fabrication d'une lampe : alcool, hydrocarbure, métal, verre, etc. Quand apparurent les lampes à filament métallique, ce droit devint ridiculement faible. En France, le droit est de -40 centimes; en Espagne, de 80 centimes; aux Etats-Unis, de 45 p. 100 ad valorem,

La preuve de l'entrave apportée au développement

lA HOUILLE BLANCHE 149

de l'industrie électromécanique par les droits de douane sur les matières premières est donnée par la prospérité de l'industrie des fils et câbles électriques. Cette branche, qui n'utiiise comme matière première ni fer, ni fonte, ni acier, a facilement pris une grande ampleur et non seulement reste maîtresse du marché italien, mais réalise un très beau chiffre d'exportation.

J'ai tenu à rapporter ces détails sur l'industrie électromécanique italienne, non seulement pour expli quer les raisons qui l'ont empêchée de suivre dans son essor magnifique l'utilisation de l'énergie électrique, mais pour aboutir à quelques constatations peu satisfaisantes pour notre amour-propre national.

L'Italie a de grands besoins en fait de matériel électrique; or cette industrie a non seulement pris une importance considérable en Allemagne et en Suisse, mais en France. On ne s'en douterait guère en examinant les chiffres des importations italiennes. L'Allemagne s'adjuge les deux tiers des 40 millions environ que l'Italie ppye à l'étranger, soit 08 p. 100 du total, avec tendance, à l'augmentation. La Suisse en prend 11 p. 100 et reste stationnaire..., la France ne figure dans les statistiques que pour 5 p. 100! Le rapporteur de la section française d'électricité à l'exposition de Turin a demandé à un ingénieur italien, fort connu et apprécié, les raisons de la suprématie écrasante de l'Allemagne. Est-elle due à une supériorité technique qui s'impose? à ses prix, à son organisation commerciale?

La réponse qu'il a reçue mérite d'être transcrite textuellement. La voici :

« J'ai fait, lui répond son interlocuteur, quelques réflexions sur les choses intéressantes que vous m'avez dites, à Turin, et je pense que s'il serait avantageux aux maisons françaises de trouver un débouché à leurs produits sur les marchés italiens, il serait aussi avantageux pour nous, de nous débarrasser du monopole que les maisons allemandes et suisses ont su s'assurer chez nous.

l56 CHAPITRE VII

« Dans bien des cas, il ne s'agit pas de simple concurrence de prix ou de qualité, mais il faut lutter contre les influences que les Allemands et les Suisses ont su acquérir par des participations financières, qui leur sont d'ailleurs profitables; pour lutter avec chance de succès, il serait nécessaire de suivre leur exemple.

« Il suffit de prendre une participation d'un tiers du capital nécessaire pour trouver les deux autres tiers dans le parys, qui ordinairement, quand l'affaire marche, finit par absorber le restant, tout en maintenant l'ancien conseil d'administration et presque toute l'organisation adoptée. »

Ces conseils, donnés par un Italien, viennent confirmer les douloureuses constatations que je faisais, dans mon premier chapitre, à propos de notre organisation financière en Italie absolument défectueuse.

Culture des betteraves.

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Récolte des betteraves.

La Betterave et le Sucre

Une industrie prospère. — Les inconvénients d'une protection exagérée. — Les mécomptes de l'agriculture et de la consommation. — La convention de Bruxelles et la sucrerie italienne.

L'Italie est, après la Grèce, la Bulgarie et la Serbie, la nation qui consomme le moins de sucre. L'Anglais ne trouve pas de difficulté à en absorber de 40 à 42 kilogrammes par an, le libre citoyen des États- Unis lui fait presque concurrence avec la jolie moyenne de 38 kilogrammes, puis vient le Suisse qui se contente de 3o, l'Allemand de 20, le Français de 17. Lltalien n'arrive péniblement, depuis deux ans, qu'à une consorcmation annuelle de 5 kilogrammes.

Ne cherchons pas bien loin les raisons de cette absence de gourmandise. Elle n'a pour cause que la cherté d'une denrée qui pouvait autrefois' passer pour friandise, mais que les découvertes de la science moderne ont élevé au grade d'alimeht précieux et nécessaire. Si les bonnes ménagères de Londres peuvent, sans remords, confectionner de nombreux pots de confitures avec le sucre à 40 centimes le kilogramme, celles de Milan économisent soigneusement et peutêtre à regret le sucre dont le prix varie entre i fr. 40 et I fr. 60.

L'Italie a cependant une industrie sucrière nationale dont la production est plus que suffisante à sa consommation et dont la prospérité est difficilement

iSl CHAPITRE VIII

contestable. L'importation des sucres étrangers est absolument nulle. 11 n'en était pas ainsi jusqu'en 1808, époque où les neuf dixièmes du sucre consommé dans la Péninsule venaient de France, d'Allemagne et d'Autriche.

Quelques essais de culture de la betterave à sucre avaient bien été tentés. Cavour, en 1 836, avait eu l'idée de créer la première fabrique italienne, mais toutes les initiatives agricoles et industrielles avaient misérablement échoué.

Ce n'est qu'à partir de 1880 que les statistiques officielles signalent une culture qui, depuis, s'est largement développée. En iQiS, la récolte a dépassé 26 millions de quintaux contre i/Sooooo en 1912 et 1 5 658 000 en moyenne pour les années 1909-12. En une année la production a presque doublé dans l'Emilie et en Vénétie.

Les 60000 hectares, actuellement consacrés à la betterave en Italie, prouvent l'importance acquise par cette exploitation et tous les espoirs que l'agriculture nationale fondait sur cette nouvelle source de prospérité.

Ces espoirs avaient du reste une base solide. Un hectare de betteraves à sucre produit, en moyenne, en Italie, de 3oo à 35o quintaux de racines; dans les terrains bien cultivés et largement fumés, cette moyenne est dépassée et peut atteindre 5oo quintaux par hectare. Les betteraves sont achetées par les fabriques de sucre à 2 lires, 2 1. 3o le quintal. Le paysan a donc un revenu brut qui varie entre 600 et i 000 francs par hectare, et, en déduisant les frais de culture, un bénéfice net de 3oo à 5oo francs par hectare.

A ce bénéfice, il faut ajouter les avantages indirects de cette exploitation agricole. En effet, si la betterave est une denrée industrielle de tout premier ordre, elle constitue aussi un fourrage d'une grande valeur pour le cultivateur. Les feuilles, les (( colets » dont il doit débarrasser les racines avant de les livrer aux fabriques, lui servent pour engraisser son bétail; la bette-

LA BETTERAVE ET LE SUCRE l53

rave est enfin une excellente culture d'assolement et les moissons qui lui succèdent dans la ro ation annuelle sont plus abondantes et d'un rendement supérieur au normal.

Si, du côté agricole, tout paraît donc devoir assurer une réussite parfaite, nous ne pouvons constater du coté industriel et surtout au point de vue financier, que des résultats merveilleux, un développement rapide, des réalités qui sont plus que des promesses.

En 1891, il n'y avait en Italie qu'une seule fabrique de sucre, à Savigliano, en Piémont. Si nous n'en rencontrons encore que trois en 1897, elles passent à 12 en 1899, à 27 en 1900, à 84 en 1902, à 41 en 1910!

Ces fabriques représentent un capital de 82 millions, emploient treize mille ouvriers ec réalisent des bénéfices considérables/ Les dividendes moyens, qu'islles ont distribués à leurs heureux actionnaires en ces dernières années, dépassent 16 p. 100 et Tune d'entre elles, la plus itnportante, a pu avouer un bénéfice coquet de plus de 3 millions et demi tandis qu'elle ne disposait que d'un capital de 6 millions environ.

Et voici quQ les industriels parlent, en 1914, de la nécessité cruelle qui leur impose la fermeture d'une bonne partie de leurs usines ! L'année, nous l'avons vu, a été exceptionnellement favorable à la ré:olte des betteraves. Les trente-huit fabriques qui étaient ouvertes en 191 3 ont donné une production de 2700000 quintaux de sucre. Il en restait de l'année précédente Sooooo quintaux dans les magasins des sucreries : les raffineries ont donc une disponibilité de 3 200 000 quintaux qui représente le double delà quantité que consomme annuellement l'Italie.

Il n'y a qu'un remède à cette crise d'abondance, la réduction de la production.

Fermer les fabriques? mais que deviendront les 60000 hectares que l'agriculture italienne a consacrés avec tant d'enthousiasme à la culture nouvelle, se laissant convaincre par les encouragements et les sollicitations de l'industrie ? Ce serait la ruine pour

l54 CHAPITRE VIII

certaines régions dont les paysans ressemblent beaucoup au producteur de betteraves d'une caricature que Daumier signait en 1840 et oii le cultivateur, au nez prodigieusement allongé, contemplait d'un air navré son champ en s'écriant :

O vous qui produisiez et sucre et cassonade Je ne sais à présent que vous mettre en salade !

Augmentez la consommation en réduisant le prix de vente et vous aurez la solution du problème ! Non seulement vous ne serez pas obligés de fermer vos usines, mais vous vous verrez rapidement obligés de doubler leur production, de créer des installations nouvelles. Les économistes donnent ce sage conseil et le gros public fait chorus, en cette occasion, avec ceux qu'il a cependant l'habitude de considérer comme des raisonneurs subtils et ennuyeux.

- L'industriel fait la sourde oreille et se pose en victime.

Pour démêler les fils assez embrouillés de cette question, il faut remonter aux origines de l'industrie du sucre en Itane.

Le (( grand sucrier » de la Péninsule est M. Maraini, un député, ancien suisse naturalisé italien, qui a eu le mérite, non seulement de faire naître et prospérer cette industrie, mais d'y gagner une fortune color^sale.

Son œuvre a été bien souvent discutée : il a, dans sa patrie d'adoption, à côté d'amis fidèles et reconnaissants, des envieux et des adversaires féroces qui ne peuvent lui pardonner d'être la cause première de la situation actuelle.

En 1902, les conditions de l'industrie sucrière en France, en Angleterre, par exemple, présentaient plusieurs points de ressemblance avec celles qui préoccupent actuellement l'Italie. Il y avait en somme, en Europe, disproportion entre l'offre et la demande, et seuls les pays qui ne fabriquaient pas de sucre prlDfitaient du bon marché d'une dei^rée que les autres pays ne produisaient qu'au prix d'immenses sacri-

LA BETTERAVE ET LE SUCRE l55

ûces. La raison en était à l'impôt mis par les gouvernements sur les sucres vendus à l'intérieur et aux bonis de fabrication qu'ils accordaient aux exportations. En face d'une situation dangereuse pour tous, les délégués des divers gouvernements, réunis en 1902, à Bruxelles, prirent l'engagement : i** d'abolir les primes directes ou indirectes à leur sucrerie; 2° de ne point surtaxer de plus de 6 francs par 100 kilogrammes les raffinés provenant des autres nations signataires; S*" de frapper les sucres des Etats non adhérents de taxes au moins équivalentes aux primes dont ils jouissaient.

Le délégué de l'Italie à la conférence de Bruxelles n'était ni un diplomate, ni un savant : c'était tout simplement M. Maraini, industriel encore peu connu, très intelligent et qui était le principal intéressé des grandes installations sucrières qui venaient de se fonder dans la Péninsule.

En défendant les intérêts de son pays, M. Maraini était l'avocat de sa propre cause, ce qui dut certainement contribuer à l'efficacité de son éloquence. Habilement, il sut obtenir, tout en signant la convention internationale, une exception pour l'Italie. La production du sucre y était encore fort arriérée, l'industrie y était à ses premiers tâtonnements, il était impossible de pouvoir prévoir la possibilité d'une exportation : les arguments ne lui manquèrent pas pour soutenir la thèse des « infants industries » et l'Italie remporta à Bruxelles un véritable succès qui devait se traduire par des espèces sonnantes et trébuchai: es pour les sucriers. M. Maraini eut ainsi de beaux honoraires pour sa plaidoirie. Contrairement à l'engagement signé par la majorité des autres producteurs, l'Italie n'était pas tenue à limiter la protection à l'industrie, ni à abolir les primes aussi longtemps qu'elle n'exporterait pas de sucre.

Le premier effet de la convention de Bruxelles fut pour la France, l'Allemagne, la Belgique et l'Autriche, la forte diminution du prix du sucre et l'impossibilité des kartells entre producteurs : ils avaient besoin

l56 CHAPITRE VIII

de toute leur liberté pour se faire mutuellement une concurrence sérieuse en se disputant la clientèle. En France, par exemple, pour parer au préjudice que la suppression des primes d'exportation causait aux sucriers, le gouvernement prit le parti d'abaisser de 64 francs à 27 l'impôt perçu sur 100 kilogrammes de sucre. La précieuse denrée coûtait i fr. 25 le kilogramme ; elle tomba rapidement à 65 centimes.

En Italie, les choses suivirent un tout autre cours. Les trente-trois sucreries se réunirent en 1904 en un syndicat de production et de vente : l'Unione Zuccheri. Il a continué, depuis cette époque, à prospérer et à se développer pour le plus grand bien de l'industrie et de ses actionnaires et, il faut bien l'avouer, au détriment de la consommation et de l'économie nationales.

Quel est le régime douanier et ûscal du sucre en Itaîie?

Les. importations sont actuellement frappées d'un droit prohibitif de 99 lires par quintal et l'État perçoit un impôt de 74 lires par quintal de sucre fabriqué dans les usines nationales. Cette taxe de fabrication doit augmenter jusqu'en 1916 de i lire par an et par 100 kilogrammes. La protection, soit la différence entre le droit d'entrée et la taxe, est donc, actuellement, de 25 lires environ par quintal de sucre produit.

Les industriels affirment que toute réduction de cette protection rendrait impossible en Italie l'industrie des sucres.

Voici les principaux arguments qu'ils apportent à Tappui d'une affirmation qui peut paraître pour le moins exagérée.

Nous ne sommes aucunement responsables, disentils, de la cherté du sucre en Italie. Le seul grand coupable est l'Etat, l'Etat qui, par son impôt excessif, a doublé le prix d'une denrée que nous produisons dans des conditions bien moins favorables que nos collègues étrangers. Le fisc encaisse chaque année de 120 à 125 millions, et cette somme, que la consommation paye non sans protestations, ne passe pas dans les poches

LA BETTERAVE ET LE SUCRE iS;

des sucriers. La taxe de fabrication de y S centimes par kilogramme représente à elle seule plus de la moitié du prix dé vente ; il faut encore lui ajouter i5 centimes constitués par les droits d'octroi des grandes villes. Lorsque nous vendons, comme actuellement, le sucre à I £r. 40 le kilogramme, nous ne recevons donc effectivement du consommateur, que i fr. 40 moins 90 centimes, soit 5o centimes par kilogramme, prix qui n'est guère supérieur au cours du sucre dans les pays les mieux partagés. Nous sommes donc, autant que les autres Italiens, des victimes du régime actuel. Nous serions très heureux de pouvoir constater une dimxinution du prix du sucre en Italie. Elle ne sera réalisable que le jour où le Trésor pourra renoncer généreusement à la totalité ou à une partie de ce revenu. Ce jour ne nous paraît pas être proche... Le droit prohibitif sur les sucres étrangers constitue effectivement une protection pour nous : nous croyons cependant la mériter par la conquête agricole et industrielle que l'Italie doit à notre initiative.

— Si vous avez eu quelque mérite, quelque titre à la reconnaissance de la nation, ripostent les adversaires, cette dette a été largement acquittée. Nous ne reconnaissons pas du reste cette auréole de gloire dont vous aimez à vous parer! Votre soi-disant conquête agricole se réduit à un sophisme inventé pour les besoins de votre cause et dont tout le bluff, aussi habile qu'impudent, est aujourd'hui prouvé par la fermeture des usines que vous vous proposez d'effectuer pour vous donner le temps d'écouler les stocks accumulés dans vos magasins. Vous avez donc oublié toutes les protestations d'intérêt et toute la sollicitude dont vous accabliez l'agriculture nationale lorsque vous vous posiez en rédempteurs des misères du paysan italien? Si vos organisations industrielles se sont préparées à la possibilité d'un long chômage par l'accumulation des gros bénéfices qui ont été réalisés depuis une quinzaine d'années, en est-il de même pour l'agriculture que vous vous apprêtez à frapper d'une

l58 CHAPITRE VIII

manière aussi dure qu'injuste? Pourquoi devrait-elle supporter les conséquences des nombreuses erreurs que vous avez commises, tandis qu'elle ne peut se reprocher que d'avoir eu connance en vos promesses?

Le sucre italien n'a pas de débouchés à l'étranger? C'est bien ce que M. Maraini a voulu à Bruxelles, en 1902 et vous êtes les seuls auteurs d'une législation imprudente qui vous a, du reste, permis de faire en Italie, pour les sucres, la politique de la disette.

Votre cTDnquête industrielle? Mais si vous occupez pendant deux mois de l'année quelques milliers d'ouvriers vous avez empêché, par la protection qui vous a été accordée, le développement d'une série d'industries naturelles qui auraient fait la fortune de nombreuses régions déshéritées. Nul pays n'était mieux placé que l'Italie pour s'adonner à une large exportation des produits à base de sucre, fruits confits, confitures, biscuits, marmelades, sirops. On a essayé vainement de fournir à ces industries la possibilité de naître et de prospérer, en leur accordant l'importation temporaire des sucres étrangers ou le remboursement de la taxe de fabrication du sucre indigène. Le remboursement, ainsi que le fait remarquer M. Edoardo Giretti, n'a pas d'efficacité pratique, car il ne restitue que l'impôt perçu par l'Etat et non la protection accordée aux producteurs. Il oblige, en outre, les industries qui utilisent la trop précieuse denrée à immobiliser un capital double et même triple de celui qui suffit à la concurrence étrangère : elles doivent, en effet, non seulement disposer d'un capital correspondant à la valeur du sucre employé, mais à celle de l'impôt.

Le régime des importations temporaires doit, d'autre part, être nécessairement encoure d'une série de formalités et de précautions de la part du fisc et constitue une sérieuse entrave à l'exercice des petites industries agricoles, de celle» qui pourraient le plus économiquement et le mieux utiliser les produits du sol.

Ces doléances n'ont guèrç le don d'émouvoir les

LA BETTERAVE ET LE SUCRE l5g

sucriers. Seules les allusions aux bénéfices réalisés par l'industrie paraissent les exaspérer. C'est probablement le défaut de la cuirasse et ils le laissent un peu trop entrevoir dans leur défense maladroite.

— Vous ne vous occupez, répondent-ils à ce sujet, que des bilans des fabriques actuelles, vous feignez d'ignorer les tristes résultats qui ont été obtenus par de nombreuses installations qui ont misérablement sombré, il y a quelques années. Pourquoi oubliez-vous habilement les sucreries de Cecina, de San Giorgio di Nogaro, de Monterotondo, de Segni, de Crémone, qui ont dû renoncer à fonctionner et dont les actionnaires ont perdu les importants capitaux qui y étaient engagés. Ces désastres auraient-ils été possibles avec des conditions financières telles que vous les présentez au gros public? Il serait beaucoup plus exact de lui rappeler que nous avons encore, à l'heure actuelle, en Italie, des conditions d'infériorité agricole, des difficultés sérieuses qui s'opposent au développement industriel normal et que nous n'avons pas toujours réussi à surmonter victorieusement. Le capital que nous avons dû immobiliser dans notre outillage est beaucoup plus important que celui de la concurrence étrangère. La sucrerie itali'fcnne s'est, en effet, trouvée dans la nécessité de constituer l'outillage de nombreuses fabriques en même temps : le marché national ne pouvait satisfaire ses besoins, elle a dû s'adresser à la France, à l'Allemagne, pour la fourniture des appareils indispensables à une trentaine d'usines, en l'espace de deux ans. Les constructeurs spécialistes ont profité de l'aubaine et nous avons dû payer des prix exorbitants. Nous sommes, en outre, bien moins favorisés que les sucriers étrangers au point de vue agricole. Le rendement en sucre des betteraves de la Péninsule est inférieur à celui de tous les autres pays. Avec un quintal de racines nous n'arrivons à produire, en Italie, que ii kilogrammes de sucre, en moyenne, tandis que les industriels de France ont des rendements de 1 3 p. 100, ceux de Belgique de 1 5, ceux d Au-

l6o CHAPITRE VIII

triche de i6 p. loo. Il faut bien que nous tenions compte de ces éléments dans nos prix de ^revient !

Ces arguments ne suffisent pas à désarmer les adversaires qui s'en emparent pour continuer la polémique :

— Personne n'ignore que le rendement en sucre des betteraves varie suivant les régions oii elles sont cultivées. Seuls les sucriers italiens ont oublié ce principe élémentaire. Les actionnaires des fabriques qui ont été fermées ont payé les conséquences de cet oubli inexcusable d'industriels qui devaient avoir des préoccupations financières beaucoup plus importantes que celles techniques, puisqu'ils n'ont pas hésité à procéder à des installations fort onéreuses, sans même vouloir se rendre compte de la possibilité qu'il y avait de récolter la matière première, qui leur était nécessaire, dans les contrées qui avaient fixé leur choix. Les fabriques actuelles distribuent à leurs actionr>aires des bénéfices moyens de i6 p. lOO, et il est bon d'insister sur la valeur de cette moyenne. L'Unione Zuccheri a établi entre ses membres un accord par lequel elle a assuré les prix maxima de vente par la limitation conventionnelle de l'activité des usines.

Elle réussit ainsi à baisser artificiellement les moyennes générales des bénéfices de l'industrie. Plusieurs installations existent encore dans des provinces 011 la betterave ne donne que des rendements insuffisants, d'autres sont situées aune cinquantaine de kilomètres des régions de production et la matière première, marchandise pauvre, doit supporter des frais de transport industriellement inadmissibles. Il est avéré que les sucreries italiennes qui se trouvent dans des conditions normales d'exploitation peuvent, malgré le rfgime fiscal en vigueur, réaliser des bénéfices variant ::ntre 25 et 35 p. lOO : le consommateur a le droit d'exiger sa part dans ce gain exagéré dont les industriels ont profité trop longtemps.

Un événement assez récent est venu prouver que les adversaires des sucriers n'avaient pas tort de supposer

LA BETTERAVE ET LE SUCRi l6l

que les bénéfices de l'industrie dépassent, en Italie^ les limites que le bon public ne tolère que lorsqu'il ne se rend pas compte qu'il est le dindon de la farce.

Un groupe de capitalistes belges, flairant une excellente affaire, avait constitué, en 1909, une nouvelle société pour la fabrication du sucre en Italie.

Une usine fut rapidement construite et merveilleusement outillée à Pontelongo, près de Padoue. Les résultats du premier exercice d'exploitation réelle donnent la mesure des bénéfices que l'industrie de la sucrerie fournit dans la Péninsule. La sucrerie de Pontelongo a travaillé, en 1912-1913, 1 15 000 tonnes de betteraves en soixante-trois jours de travail effectif. La production du sucre a atteint 12 millions de kilogrammes, (( Nos bénéfices, avouent les membres du conseil d'administration, ont pleinement confirmé nos prévisions et celles des promoteurs de notre société. Nous avons réussi à consolider nos contrats pour l'achat des betteraves et à en conclure de nouveaux qui nous assurent un contingent annuel de 25oooo tonnes à partir de 1914. Cette circonstance nous a amenés à construire une seconde sucrerie d'une potentialité journalière de 1 000 tonnes. Les travaux s'y poursuivent avec activité et cette usine pourra travailler normalement au mois d'août 1914. Pour subvenir aux frais nécessités par la construction de cette usine, située à Bottrighe, sur le Pô, nous avons décidé de porter notre capital de 6 millions à 10 millions. Nous avons constitué une réserve de 53 1 494 francs et le bénéfice net de l'exercice écoulé est de i 591 589 fr. 18. ))

Résultat : dividende de 27 p. 100 environ, sans tenir compte de la réserve constituée par le montant de la prime d'émission des nouvelles actions.

L'Unione Zuccheri a rapidement compris tout l'intérêt qu'elle aurait à attirer dans son giron la sucrerie de Pontelongo et à étouffer ses révélations financières un peu trop compromettantes. La nouvelle société était bien placée pour résister aux séductions du trust : l'on affirme cependant que le syndicat a employé les

l62 CHAPITRE VIII

arguments irrésistibles et d'une si forte et palpable éloquence que l'on apprendra, à brève échéance, que Pontelongo a consenti à abdiquer son indépendance et que le groupe des sucriers italiens s'est augmenté d'une nouvelle unité obéissante et docile.

L'année 191 2 a été marquée par un épisode d'un caractère présentant une réelle gravité poux la question des sucres en Italie.

Sans discussion préalable, sans laisser le temps à l'opinion publique de discuter la mesure et très probablement de s'y opposer, sans même se donner la peine de la préparer à accepter docilement sa décision, le gouvern^ement italien a brusquement dénoncé l'accord qui avait été signé à Bruxelles en 1902. L'Italie s'est retirée de la Convention internationale.

En pleines vacances parlementaires, un communiqué officieux de quelques lignes a annoncé, le 3i août, qu'à partir du i*" septembre l'Italie cesserait d'adhérer à l'accord et qu'elle recouvrait ainsi le droit d*exporter librement ses sucres.

Des incidents de ce genre permettent de se rendre compte de la grande différence qui existe entre la préparation de l'Italie qui travaille à la discussion des questions économiques, qui ont cependant un intérêt vital pour la nation, et celle de bon nombre d'autres pays. En France, une pareille mesure, dont aucun gouvernement n'aurait du reste osé prendre la responsabilité sans essayer de se couvrir par l'approbation des Chambres, aurait déchaîné une campagne violente de presse, une série d'interpellations, des discussions passionnées. En Italie, l'indifférence presque complète accueillit la nouvelle qui passa du reste inaperçue de la majorité. Il y eut naturellement des articles dans les journaux que l'Unione Zuccheri avait négligé de s'assurer, les feuilles qui avaient refusé de soutenir le trust exprimèrent leur étonnement, formulèrent des critiques. Quelques revues économiques osèrent blâmer la mesure gouvernementale et en exposèrent courageusement et librement les fatales conséquences.

LA BETTERAVE ET LI SUCRE l63

La Riforma Sociale^ cet excellent périodique trop peu lu et trop peu apprécié, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, s'éleva encore une fois contre la consolidation d'un régime qui permet à l'industrie de poursuivre une politique de disette vis-à-vis de la consommation. Il est évident que la possibilité d'exporter signifie pour le trust la vente à l'étranger à des prix permettant la concurrence aux sucreries de France, d'Autriche, de Belgique et permettant aussi, par la liquidation de l'excès de production, la raréfaction de la denrée sur le marché national et le soutien des cours actuels.

Est-ce que la menace, impressionnante. pQur l'agriculture et pour la classe ouvrière, de la fermeture des fabriques, qui a suivi la dénonciation, de la part de l'Italie, de la convention de Bruxelles, ne serait pas un moyen habile pour obtenir du gouvernement affolé par les réclamations du prolétariat, de nouvelles concessions pour les exportations, une manœuvre assez bien combinée pour assurer de nouveaux bénéfices à une industrie qui a su conquérir le monopole légal du marché intérieur?

L'avenir donnera la réponse à cette question.

Le parti socialiste a nettement pris position contre les industriels. Il prêche, en cette occasion, une croisade qui rallie les suffrages de la grande majorité de la nation et a rarement eu une arme aussi formidable entre les mains.

Les sucriers, d'autre part, comptent moins sur la bonté de leur cause que sur les nécessités du budget qui difficilement pourrait renoncer aux 120 millions que l'Etat encaisse comme impôt.

Est-ce que le gouvernement admettra qu'une réduction de la taxe pourrait bien se traduire, à brève échéance, par une augmentation de son revenu? Plusieurs exemples de dégrèvements ont prouvé la justesse de cette théorie. Et, pour nous en tenir aux sucres, il est intéressant de constater ce qui- est arrivé en pareilles circonstances en Angleterre.

Les droits sur les sucres y étaient, en 1 848, de66 francs par quintal. Chaque Anglais consommait alors un peu plus de 1 1 kilogrammes par an. Vingt ans plus tard, en 1869, les droits sont abaissés à 29 francs et la cojisommation de chaqv|e Anglais monte à près dc-20 kilogrammes. En 1874, on supprime tout impôt, et la consommation passe à 27 kilogrammes en 1880, à 32 kilogrammes en i885, à 38 en 1895, pour atteindre 44 kilogrammes en 1901 . Au contraire, depuis la guerre du Transvaal, qui força l'Angleterre à remettre un impôt sur le sucre, non seulement la progression s'est arrêtée, mais on a constaté une diminution de 44 à 42 et à 40 kilogrammes par habitant.

L'idée d'une réforme fiscale en Italie ne serait pas, du reste, nouvelle. Un projet de loi avait été présenté, en 1909, à la Chambre, par M. Giolitti qui avait courageusement abordé la solution nécessaire d'une question qui intéresse toute la nation. Le président du Conseil proposait alors de limiter progressivement la protection qui, au i" janvier 191 5, se serait trouvée réduite à i5 francs, par quintal : le droit d'importation était en même temps ramené de 99 lires à 5o lires par quintal. Le consommateur, si la chute du ministère n'avait empêché la loi d'être votée, aurait bénéficié d'une réduction de 49 lires par quintal sur le prix actuel des sucres de n'importe quelle provenance.

Je crois que l'Italie n'est pas éloignée du jour où une réforme, plus ou moins calquée sur le projet Giolitti de 1909, sera réalisée. Ce jour sera salué avec joie non seulement par les consommateurs, mais par tous ceux qui ont à cœur le progrès économique de la Péninsule. Le sucre à 80 centimes ou même à i lire le kilogramme, permettra de lancer de nombreuses initiatives industrielles actuellement engourdies par une protection exagérée. Il marquera la naissance d'une quantité d'entreprises qui utiliseront les fruits dorés que mûrit le beau soleil d'Italie, industries naturelles de cette terre féconde

ÇH APURE IX

Les Vins italiens

La production et les désillusions de l'exportation. — Les grands crus de la péninsule. — Commerce des raisins.

Le vermouth de Turin. — Les grands producteurs Cinzano et Martini et Rossi.

L'Italie paraîtrait prédestinée à être le pays du bon vin : elle se contente de n'être encore, après la France, que la plus importante productrice européenne.

Voici quelques chiffres pour ceux qui aiment les statistiques:

En 191 3, les vignobles de la Péninsule ont produit 79992000 quintaux de raisins, contre 66 836ooo en 1912 et 68710000, moyenne des années i909-i9i2.En vin, la production a dépassé 64000000 d'hectolitres, ce qui est une assez jolie quantité, même comparée aux 60000000 d'hectolitres que fournit le sol français et algérien.

Le Piémont, l'Emilie, la Campanie donnent, à eux seuls, presque la moitié du total (looooooo de quintaux de raisins par région), les Pouilles suivent de près avec 9000000 de quintaux, puis viennent la Toscane, la Sicile.

La superficie occupée pai la vigne en Italie représente plus du quart des terrains cultivés. Illic veniunt ^felicius uvae^ s'écriait avec raison Virgile et les hommes ont profité avec si peu de discrétion des excellentes dispositions de la nature, que l'on peut se demander si la Providence n'a pas envoyé avec

un sens admirable d'opportunité, non seulement les nombreuses maladies qui déciment les vignobles, mais les médecins et les buveurs d'eau pour servir de modérateurs efficaces à, l'épidémie vinicole qui a sévi dans la Péninsule.

Le phylloxéra a été un des grands coupables de cet engouement exagéré. Lorsque le terrible fléau menaça Il y a trente-cinq ans environ, la production française, on se figura probablement en Italie que nos vignerons n auraient m la force, ni les moyens de tenter la reconstitution des vignes dont ils avaient arraché les souches. Sans hésitation, on coupa les oliviers, on délaissa les mûriers, les champs de blé furent transformes en vignes et pendant quelques années, les prévisions les plus optimistes parurent devoir se réaliser. Ues quantités énormes de vins italiens passèrent les Alpes pour venir combler le déficit de la production française. Tandis que de i8;i à i8;8 l'exportation totale du vin s était maintenue, dans la Péninsule, à une moyenne de 400000 hectolitres, de 1879 à 188; elle arriva a une moyenne de plus de 2000000 d'hectolitres Le maximum fut atteint en i883 avec 3 582 000 hectoiitres dont 2782000 avaient été absorbés ^. le marche français.

La rupture commerciale de 1887 et les mesures de représailles que nous avions adoptées contre la production agricole italienne vinrent briser les ailes à un beau rêve. En 1890, l'Italie n'exporte plus en France que 19000 hectolitres environ, et depuis cette chute lamentable elle a dû renoncer atout espoir de conquête définitive. £n 191 1, 51426 hectolitres ont été vendus a notre consommation.

La Péninsule a bien essayé de diriger l'excès de sa

politique tendait la main aux vignerons. Il faut constater un nouvel échec dont les producteurs son

Lien'fTvn ' m''^"^'"^^"'' '^' ^^' circonstances étaient bien favorables pour leur permettre de supplanter les vins français dans une bonne partie de leUr exportation.

Martini et Rossi. — Cuves en béton armé.

Martini et Rossi. — Les foudres de vermouth.

Je me souviens de la caricature parue à cette époque dans un journal illustré allemand, les Lustige Blàtter y si je ne me trompe. Elle donnait la note exacte de la situation. Le chancelier de l'Empire, M. de Caprivi, armé d'une massue herculéenne qui, pour l'occasion, avait pris la forme d'un énorme ûasco de vin de Chianti, était représenté repoussant de l'autre côté du Rhin l'armée des bordeaux et des bourgognes en déroute. A l'ombre de l'homme d'Etat, les vins italiens, coiffés des plumes caractéristiques des bersaglieri et décorés de la croix delà maison de Savoie, occupaient victorieusement les places évacuées par les troupes, vinicoles françaises. . . C'était le temps 011 les restaurants italiens faisaient fureur à Berlin, oti dans les Wcinstube de la capitale il était de mode de réclamer du barolo ou de l'asti, en délaissant le médoc et le Champagne.

Notre défaite était à cette époque facile à prédire. Les événements ont cependant consacré la victoire définitive de notre production. Sur 1200000 quintaux qu'importe actuellem.ent l'Allemagne en vin de consommation directe, 400000 viennent de France et 3oooo seulement d'Italie. Dans les qualités destinées à la distillation, nous avons repris la suprématie perdue en iQii par suite d'un regain des importations italiennes.

Sur les 5o 000000 d'hectolitres de vin de toutes sortes que l'Italie produit, elle ne réussit plus à en exporter que 2000000, dont 35oooo environ en Suisse, 240000 dans la République Argentine, iSoooo au Brésil, looooo en Allemagne et Soooo en France.

Quelles sont les raisons de cet échec indiscutable? L'Italie, je le répète, par son climat, par la fertilité d'une grande partie de ses terres, réunit non seulement toutes les conditions nécessaires à des vendanges abondantes, mais devrait être le pays des crus recherchés, des vins au bouquet parfumé qui sentent le soleil et les fleurs.

M. Luigi Luzzatti, avec la rondeur sensée qui le

I xa

tàS CHÀPITRÏ IX

caractérise, n'a pas hésité à mettre le doigt sur la plaie.

« La première condition pour vendre, a-t-il dit, est de bien produire. Il est inutile de réclamer des protections douanières, dont Tefficacité est éphémère, si l'œnologie italienne ne se décide pas à chercher en elle-même les moyens de sa régénération. Toute diminution de droits dans les tarifs douaniers étrangers continuera, dans les conditions actuelles de notre industrie vinicole, par se traduire en un avantage donné aux Etats plus avancés que nous dans Tart œnologique. »

C'est une vérité que l'on n'admet qu'avec difficulté en Italie où, malgré tout, on est très fier des vins nationaux. Bien que des progrès importants aient été réalisés en ces dernières années dans les anciennes méthodes assez primitives de fabrication, on peut affirmer que le vin est encore généralement mai fait dans la Péninsule et que sa qualité est très inférieure à celle que l'on devrait obtenir.

Les Italiens prétendent — et souvent ils n'ont pas tort — qu'une bonne partie de la production que la France leur achète se transforme dans les manipulations savantes des bordelais ou des bourguignons, en crus classés, que nos industriels vendent à des prix dix fois supérieurs à ceux, que valent les vins du Piémont ou de la Toscane. Cette constatation devrait simplement leur prouver que la matière première dont ils disposent est excellente et qu'ils ne savent pas en tirer le parti que nous réussissons à en obtenir.

Il y a une dizaine d'années, la Chambre de commerce italienne de Londres, interrogée sur les causes de la diminution constante des exportations des vins italiens en Angleterre, répondait textuellement : « Cette réduction est essentiellement due au fait que nos producteurs n'envoient jamais deux ans de suite le même type de vin. Les Anglais ont cessé de boire du vin italien et celui que l'on importe n'est plus qu'exclusivement destiné à notre colonie ou bien sert pour des couj-a^^cs secondaires. »

Le manque d'un type constant, voilà la grande infériorité italienne, même dans les meilleures qualités, dans les crus les plus appréciés, les plus connus. Si les années se suivent elles ne se ressemblent guère, surtout en fait de vins, qu'il s'agisse de barolo, de chianti, de barbera, aussi bien que de vernaccia, de malvasia ou de toute autre qualité vraiment naturelle. L'uniformité..., qui constitue en ce cas un mérite spécial, ne se retrouve que dans les vins soumis, comme le marsala, à des préparations spéciales où les méthodes scientifiques et industrielles des laboratoires œnologiques entrent forcément en jeu.

M. Alessandri, professeur à l'Université de Pavie, constate avec mélancolie cet état de choses déplorable et essaye de l'expliquer. Voici ce qu'il nous dit :

— Les vins naturels qui, il y a une centaine d'années, voyageaient et arrivaient aussi bien... portants qu'ils étaient partis, n'existent plus. Pour les transporter il faut les alcooliser, les manufacturer, les travailler, les dépouiller et quelquefois même les... habiller.

La Toscane conserve, à vrai dire, toujours un peu plus de sincérité, mais une bonne partie des vins que l'on vend comme toscans ne sont, en réalité, que des vins de Bari, de Barletta, de Sardaigne, souvent assez mal manipulés.

Et le barbera, le fameux barbera, le barolo? qui est-ce qui ignore encore qu'ils sont produits généralement avec des vins des Pouilles?

Il y a, en Italie, des bons, des très bons vins..., mais il n'y a pas de types.

Vins de Piémont? vins de Toscane? cent goûts, mille nuances différentes dûs, à la variété innombrable des coupages, des plâtrages, des mélanges renouvelés chaque année avec des qualités différentes, dans des proportions variables, par des œnologues peu expérimentés et surtout peu instruits.

Et notre savant interlocuteur ajoute :

(( Je suis partisan du progrès, mais je remarque qu'en Italie la quantité de vin que l'on consomme annuelle*

ment est de beaucoup supérieure à celle que la quantité de raisins récoltée devrait produire. Dans les années de récolte normale, des milliers d'hectolitres souffrent de la mévente, tandis que, surtout dans les grandes villes, des fleuves de liquide rouge coulent en abondance et sont dégustés par le consommateur sous le couvert d'étiquettes aux désignations aussi pompeuses que mensongères. »

Les doléances de M. Alessandri sont confirmées de toutes parts. Je cueille dans un journal la recette suivante :

(( A Milan, on produit, en grande quantité, le vin de Toscane qui se vend en fiaschi. La plupart du temps, la matière première vient de Riposto ou des Fouilles ': on ajoute de l'eau en abondance, de l'acide tartrique ou ce qui vaut mieux (!) de l'acide citrique, un peu de parfum d'iris, et ensuite on fait passer ce mélange dans une machine qui ajoute l*acide carbonique nécessaire pour donner au vin le piquant caractéristique du vin toscan. »

Et voilà pourquoi il est si rare de trouver du bon chianti. Le véritable vient de la province de Sienne et celui du baron Ricasoli jouit de la plus ancienne renommée. C'est le vin qui se rapproche le plus de notre beaujolais; il est fort agréable et moins lourd, moins chargé en matières colorantes, que la plupart des autres vins italiens. On le vend en fiaschi, flacons au col allongé, contenant de 2 à 3 litres, à la panse rebondie couverte de paille tressée : le fiasco n'a pas de bouchon, une légère couche d'huile, disposée à la surface du liquide, empêche toute communication avec l'air extérieur. Le fiasco est élégant, caractéristique : placé sur la table, dans un support à bascule, il permet le geste délicat et non sans grâce où excellent les Italiens et qui consiste à saisir le verre entre le pouce et l'annulaire et à le remplir en inclinant le fiasco par une légère pression de l'index. C'est une manœuvre périlleuse qui réserve quelques surprises désagréables aux débutants.

Les meilleurs crus de vins rouges se produisent en Piémont. Nous connaissons peu, en France, le barolo, le gattinara, le grignolino, le barbaresco, le barbera. Ils ressemblent trop à nos bordeaux ou à nos bourgognes, sans toutefois les égaler : le palais de nos gourmets, habitués au velouté et au bouquet du château-lafite, du pommard, du voageot, n'a aucune raison pour leur préférer l'arôme plus rude, la saveu. plus agreste des vins piémontais.

Le barolo authentique est un vin généreux, assez capiteux, d'une belle couleur chaude : c'est le grand cru italien, celui que produisent les douces collines d'Alba. Il n'acquiert sa perfection qu'après quatre années de bouteille : il devient alors plus moelleux, prend du corps et son bouquet se développe. C'est i'un des rares vins de la Péninsule qui se conserve très longtemps en se dépouillant presque complètement et en prenant une teinte am'orée élégante. Trois grandes marques sont spécialement renommées. L'Opéra Pia de Barolo, propriétaire des anciens vignobles du marquis de Barolo, a des caves immenses à Barolo et à Serralunga. C'est une vaste organisation administrée par l'Institut de San Paolo de Turin, dont les revenus servent à entretenir de nombreuses œuvres de bienfaisance. Viennent ensuite la firme Calissano d'Alba, et celle des comtes de Mirafiori. Ces deux établissements vinicoles ont un outillage moderne fort perfectionné.

Le vin de Gattinara est moins connu que le barolo, peut-être à cause de sa production assez réduite. Il se distingue par un bouquet particulier qui le fait apprécier par les connaisseurs. C'est le cru qui atteint les plus hauts prix en Italie. Le gattinara ayant dix ans de tonneau se vend 400 et 5oo francs l'hectolitre.

Ces vins représentent, pour le Piémont, l'aristocratie de la production : le barbera, dont on consomme des quantités importantes, est un vin cher à la masse, un bon vin populaire, assez gros, un peu lourd pour les estomacs délicats. On en exporte dans la République Argentine une qualité que l'on appelle u aimable » et

que renierait le dernier de nos œnologues français.. C'est un vin rouge mousseux, douceâtre, sans bouquet, boisson fort secondaire qu'imposent aux. producteurs les habitudes de la consommation et, il faut bien l'avouer, une singulière perversion du goût.

Le sessella lombard, le valpolicella de Vérone, les divers castelli romains ont une renommée locale et une production limitée.

Un certain nombre de vins blancs mériteraient plus de vogue. Nous connaissons, en France, surtout le marsala, le capri, le lacryma-christi et l'asti, ce dernier parmi les vins mousseux.

Le marsala doit son origine à un Anglais, M. Woodhouse, qui, étant venu en Sicile en 1793 pour y traiter quelques affaires, fut frappé par la ressemblance qu'offraient les vins de la région avec le xérès ou sherry qu'affectionnent les palais britanniques. M. Woodhouse flaira la possibilité d'une bonne spéculation et acheta 60 tonneaux de marsala qui furent expédiés du port de Trapani en Angleterre. En 1796, Woodhouse fonda, dans les environs de la ville de Marsala, le premier établissement vinicole de la contrée et son exemple fut rapidement suivi par un de ses compatriotes Benjamin Ingham et par un Italien Vincenzo Florp. Actuellement, quarante-cinq sociétés exercent, dans la seule province de Trapani, l'industrie et le commerce du Marsala. La préparation de ce vin est assez compliquée : chaque maison a sa méthode, ses secrets jalousement conservés.

La légende donne au lacryma-christi une origine plus poétique. Voicr ce que l'on raconte dans les environs de Naples. Lorsque Lucifer fut chassé du Paradis, il emporta dans sa chute un morceau du séjour céleste qu'il devait abandonner. Il tomba avec sa motte de terre dans le golfe de Naples qui, depuis cette époque, est bien devenu un Paradis terrestre habité par des diables : ces derniers — on ne parle naturellement pas des Napolitains! — révèlent bruyamment leur présence par le cratère du Vésuve. Nçtre-Seigneur

LES VINS ITAUENS I^^

Jés'ÀS-Christ, en se promenant un jour en ce bas mondcj eut l'occasion de s^arrêter sur ce coin de terre bénie. Il reconnut son origine et s'en émut. Deux larmes coulèrent sur les joues de l'homme-dieu et mouillèrent le sol. Une souche de vigne poussa en cet endroit : elle devait donner les raisins merveilleux qui servent à la production du nectar méridional. M. Straforello, à qui j'emprunte cette légende, la fait suivre par une anecdote comique. Je la racontais, ditil, à un bon 'Allemand qui dégustait un verre de vin du Vésuve : Oh ! mon doux Jésus, s'écria-t-il, pourquoi n'es-tu pas venu pleurer en Allemagne!

Et puisque nous en sommes aux historiettes, en voici encore une sur le vin de Montefiascone, dans le Latium, vin de dessert fort connu au moyen âge sous le nom d'Est, Est, Est. L'évêque d'Augusta allant de Viterbe à la ville Eternelle s'arrêta, pour son malheur, un jour à Montefiascone. Il voulut goûter les différentes qualités de muscat qui y étaient produites et qui avaient une grande renommée. A chaque nouvelle dégustation, le bon prélat s'enthousiasmait et, trouvant le dernier verre le meilleur s'écriait : Est! (Le voilà!) Il en découvrit un si grand nombre qu'il en mourut, en répétant Est! Est! Est!

Son serviteur fidèle le fit enterrer et grava sur sa tombe cette inscription :

Fropter nimimn esiy est, est Dominus meus mortuus est.

Mais revenons aux temps actuels beaucoup plus prosaïques. La branche de l'industrie vinicole italienne qui a peut-être réalisé les plus grands progrès, est celle des vins mousseux. Pendant de longues années, les centres de consommation étaient envahis par les moscati spumanti, vins doucereux, troubles et souvent désagréables, qui trahissaient, malgré leur préparation maladroite, le bon parfum du raisin et la saveur de l'excellente matière première que l'on y avait gâchée.

L'on vend aujourd'hui, en Italie, des vins muscats bien préparés, limpides, agréables sans être trop doux, parfumés, pouvant en un mot satisfaire les connaisseurs les plus difficiles. Il ne faut pas les comparer à nos champagnes, c'est un autre genre, une qualité toute différente, ayant moins de brio, moins de montant... C'est un vin mousseux qu'apprécient les dames, qui peut cependant soutenir victorieusement la concurrence que lui font certains « champagnes apocryphes » qui viennent de France en Italie, pour la plus grande honte de notre grand vin national. Asti et Canelli sont les grands centres de production.

J'ai dû constater au début de ce chapitre les désillusions de l'industrie vinicole italienne en ce qui concerne l'exportation. Depuis deux ans, le commerce français s'intéresse un peu plus aux vins de coupage fournis par l'Emilie et les provinces méridionales. Les vendanges des Fouilles et de la Calabre donnent des vins aussi riches en matières colorantes qu'en alcool. Plusieurs de nos compatriotes qui sont venus en Italie en 191 3i pour y faire des achats importants, destinés à combler le déficit de la récolte française, ont eu à se plaindre des systèmes de fraude exercés par les vendeurs. Certains journaux du Midi ont admis publiquement la légitimité (?) de mouillages qui renouvellent peat-être le miracle de la transformation de l'eau en vin, mais qui seraient bien faits pour décider les négociants français à renoncer définitivement à leurs achats en Italie. Le bulletin de la Chambre de commerce de Milan s'est fait l'écho de ce danger et a fait remarquer avec raison aux viticulteurs italiens que les lois sur la fraude sont très sévères en France et qu'elles sont rigoureusement appliquées par un personnel compétent et n'ayant autre chose à faire que de s'occuper sans relâche de cet important service.

Les lois pour combattre la fraude dans le commerce des vins existent bien dans la Péninsule, mais, comme beaucoup d'autres, elles ne sont observées que par

LES VINS ITALIENS l^jS

ceux qui n'ont pas attendu les dispositions législatives pour être honnêtes. Les municipalités, qui constatent des diminutions de plus en plus grandes dans le revenu de l'octroi sur les vins qui représente une des plus solides recettes de leur budget, s'associent aux réclamations présentées au ministère de l'Agriculture par de nombreux viticulteurs de l'Italie septentrionale qui protestent parce que l'abondance de vin baptisé en fait diminuer le prix de vente.

D'après les renseignements recueillis, nous dit M. Hugon, il paraît que la quantité d'eau ajoutée aux vins ne serait pas inférieure à 8 ou lo millions d'hectolitres par an! Et il faut admettre que si ce chiffre était exact, il vaudrait la peine d'être pris en. considération non seulement par les viticulteurs, mais aussi, un peu, par les consommateurs qui, à Milan, finiraient par payer 60 et 80 centimes le litre, l'excellent liquide que la municipalité leur procure, régulièrement analysé, au prix de 18 centimes le mètre cube, sans frais accessoires de mise en bouteille, d'étiquetage mensonger...

C'est une question qui a une grande importance, non seulement au point de vue des bons rapports franco-italiens, mais à celui de la consommation nationale.

L'agriculture italienne a cherché un^ compensation aux déboires éprouvés par le commerce d'exportation des vins en se retournant vers celui des raisins.

Elle a, du reste, parfaitement réussi, et l'Italie tient la première place dans les envois à l'étranger des grappes dorées fort recherchées par les marchés de consommation et surtout par l'Allemagne. Sur 35oooo quintaux que Berlin, Cologne, Hambourg et Munich achèterj»!: dans le Midi, i5o 000 environ viennent d'Italie. Les raisins sont expédiés de juillet à décembre dans des petites caisses en bois, dans des paniers et corbeilles à l'emballage très soigné. Parmi les raisins noirs, le Negretto des environs de Bologne est fort apprécié. Les raisins blancs préférés sont le Trebbiano

jaune des Abruzzes connu en Allemagne sous le nom de Goldtrauben, la Veidea de Plaisance, le Colombano de Pise.

A la fin de juillet, les centres de production commencent leurs expéditions des provinces de Lecce, de Bari, de Montesilvano, de Castellamare Adriatico et l'on voit arriver régulièrement sur les marchés allemands le Trehbiano doré qui, par sa belle apparence, sa douceur et son emballage irréprochable, attire la préférence du consommateur ; même lorsque le marché i regorge de raisin il est toujours coté plus cher que les \ autres qualités, préféré aux chasselas qu'expédie l'Ai- J gérie. Les représentants des maisons de Castellamare 1 qui exportent cette qualité en Allemagne vendent généralement les lots qui voyagent sur la base du télégramme d'expédition. A l'arrivée de la marchandise, ils n'ont qu'à la distribuer aux acheteurs qui l'ont accaparée.

La production du vermouth est essentiellement piémontaise. Cet excellent apéritif, que l'on consomme en Fran.ce sous le nom de (( turin », est en réalité un vin blanc muscat dans lequel on fait infuser des essences aromatiques, de l'absinthe, du china, de la cannelle, de la vanille, de la gentiane, du safran, et de nombreuses autres drogues plus ou moins connues. L'origine du vermouth remonterait aux Romains et le turin ne serait, d'après certains auteurs, que Vabsinthiarium vinuni que dégustaient les « cives » dans les débits de boissons de la Rome impériale. Il est beaucoup plus certain que la préparation du vermouth, tel que nous le connaissons, fut commencée en i;86, à Turin, par un certain Carpano et que les liquoristes Cora exportèrent, en i838, les premières bouteilles de l'apéritif que l'on'trouve maintenant dans les plus petits cafés d'Europe et d'Amérique.

Les armes Carpano et Cora existent encore à Turin.

La première a une grande renommée et tout bon Turinois connaît, par longue expérience, la très modeste boutique du coin de la piazza Castello oii, de onze heures à midi et de cinq à sept, se débitent des centaines et des centaines de vermouths.

Rien ne révèle à l'étranger la spécialité de ce magasin aux apparences peu attrayantes : pas de tables, pas de chaises, un simple zinc autour duquel se presse la foule des amateurs ! Mais, pour la modique somme tde 20 centimes, on vous sert un verre de vin blanc frais, parfumé,. peu alcoolisé, qui ne ressemble en rien à ce que l'on boit en France sous la même dénomination de vermouth. A quoi tient cette différence? Mystère! Pourquoi ce producteur n'a-t-il jamais essayé de prendre une large part à l'exportation toujours xroissante du vermouth italien? Second mystère!

Les mauvaises langues prétendent que la production totale du muscat des vignes piém^ontaises ne suffirait ;pas à alimenter la consommation d'une seule des ^grandes fabriques de la région. Il est certain que 'plusieurs d'entre elles ont recours aux vins de Sardaigne, de Romagne et des Fouilles pour effectuer des mélanges auxquels ne se croient peut-être pas autorisés, par respect de la tradition, les successeurs ;de Tancêtre Carpano.

L'Italie exporte plus de 164000 hectolitres de vermouth par an, et l'on peut affirmer que ce total se divise à peu près en quantités égales entre deux pro- [ducteurs, Cinzano et Martini et Rossi.

La maison Cinzano, dont le propriétaire M. Marone •est connu en France en tant que châtelain de Vizille, ^produit son vermouth dans les environs d'Alba, à ;Santa Vittoria. Le (( Cinzano » est trop connu en France pour que j'en fasse ici l'éloge. Il doit sa popularité universelle beaucoup plus à sa composition naturelle et simple qu'à l'ingéniosité d'une recette ou d'une formule. L'établissement de Santa Vittoria est admirablement situé pour servir de réclame naturelle au Cinzano. C'est le centre de la production vinicole

piémontaise et les riantes collines qui entourent les bâtiments sont couvertes de vignes qui produisent ce célèbre moscato qui avait valu au pays, du temps où le falerne et le cécubo faisaient la joie des festins de César, le doux nom d'Œnotria, ou terre de Bacchus. A Santa Vittoria les Cinzano ont réalisé l'une des plus importantes et des plus modernes installations de pressoirs qui existent en Italie. L'établissement couvre une surface de 85 000 mètres carrés dont 20(5oo de galeries souterraines, utilisées comme caves pour les vins mousseux.

Quatre cents ouvriers et ouvrières y sont occupés, cinquante-cinq moteurs électriques y mettent en mouvement les pompes et une triple sérié de toutes les machines oenologiques les plus perfectionnées. Dans les celliers deux cent quarante-cinq cuves en béton armé, d'une contenance de 5oo à 800 hectolitres chacune voisinent avec une interminable série de foudres et de cuves en chêne.

La réserve moyenne en vins et vermouth est de iSoooo hectolitres, plus un million de bouteilles de vins mousseux. La production normale de Santa Vittoria est de deux mille cinq cents caisses de douze bouteilles par jour!...

Le cadre qui entoure l'établissement vinicole de la grande concurrente de Cinzano, celui de la firme Martini et Rossi, à Pessione, est beaucoup moins séduisant. Il est situé dans la plaine piémontaise, à l'horizon se découpent les jolies collines turinaises fort pittoresques, mais où les vignobles n'existent qu'à titre de souvenir déjà ancien. L'industriel a préféré la proximité des grandes voies de communication à celle des centres de production. J'ai visité les celliers Martini et Rossi, grâce à l'obligeance du sénateur Rossi, maire de Turin et chef de la maison. C'est un foyer d'activité et de vie d'une rare intensité. Les propriétaires ne doivent pas vouloir s'exposer à s'attacher aveuglément à la routine : depuis les appareils les plus modernes destinés à la pasteurisation des vins jusqu'aux filtres,

aux œnothernes les plus compliqués, depuis les caves immenses où trônent les cuves en béton armé aux dimensions invraisemblables et les foudres gigantesques, jusqu'aux appareils pour la stérilisation, le lavage, le bouchage automatique des bouteilles, tout y révèle Tesprit scientifique de l'industriel avisé qui est à l'affût de toutes les découvertes, qui veut les connaître, les expérimenter.

Cinquante millions de bouteilles de vermouth sortent en moyenne, chaque année, de la fabrique de Pessione. Martini et Rossi fait à Cinzano une concurrence acharnée et lui dispute les grands marchés d'Europe et d'Amérique.

La Question méridionale

Sud contre Nerd. — L'aristocratie, le clergé, la bourgeoisie de l'Italie du Sud. — Le paysan. — L'Italie agricole et les latifundia. — L'avenir des provinces méridionales et le crédit agraire. — L'aqueduc des Fouilles.

La liquidation d'une affaire m'avait appelé, l'année dernière, dans une petite ville de la province de Cosenza. Il est plus facile d'aller de Paris à Saint- Pétersbourg que de Milan là-bas, en Calabre, presque au bout de la botte. Après vingt-cinq heures de chemin de fer nécessaires pour arriver à Paola, il faut subir une longue attente dans cette petite ville dénuée de tout intérêt. Cinq heures d'automobile sont le minimum que l'on emploie pour traverser ensuite l'Apennin. C'est une véritable traversée avec roulis et tangage provoqués par les routes défoncées et aussi mal entretenues qu'il y a vingt ans.

'On arrive à Cosenza pour reprendre le train qui met trois heures pour franchir une cinquantaine de kilomètres. — CM va fiano va sano.

A la station de San Giorgio, la voiture de M. SaverioR...,un aimable ami calabrais, m'attendait. Tous les villages de la région sont à deux ou trois heures de la voie ferrée qui suit le fond de la vallée, tandis que les centres habités se perchent sur la crête des collines.

M. R...,don Saverio, comme on Tappelle là-bas, me

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reçut avec la courtoisie un peu obséquieuse qui caractérise l'hospitalité méridionale.

Sa villa, la seule maison de San Giorgio ayant l'aspect d'une demeure habitable, fort bien située, en dehors de la rue unique du village, domine la vallée du Crati.

Devant sa large terrasse italienne se déroule le panorama superbe de l'Apennin et de la haute esplanade de la Sila, puissant massif d'oii surgissent audessus d'épaisses futaies de pins, de châtaigniers, de chênes et de hêtres, les rochers grisâtres du Botte Oonato et du Montenero.

A droite et à gauche, la longue théorie desjcolîines peu cultivées, souvent arides. Sous le ciel très bleu, sous le soleil implacable, la contrée paraît déserte : le silence règne; on se sent loin, très loin des remous de la civilisation enfiévrée.

Ereinté par les quarante heures de locomotions diverses que j'avais supportées pour franchir i 3oo kilomètres, je me retirai de suite après le dîner.

Sur la table de ma chambre, en évidence, un journal

était ouvert. L'article de tête, sabre par un cojip de

crayon rageur, devait attirer mon attention. Le titre :

« Comment on apprend aux jeunes Français à con-

taître l'Italie. »

Il s'agissait, une fois de plus, d'un manuel de géographie en usage dans nos lycées. Presque tous les journaux italiens se sont occupés de ce livre et ont commenté avec aigreur les chapitres consacrés à la ^éninsule. La feuille méridionale était particulièrement violente : son langage venimeux trahissait l'intention de blesser non seulement les auteurs d'un Eraité scolaire malheureux dans ses appréciations îur l'Italie contemporaine, mais la France et les Français

Après avoir parcouru le journal qui m'était évidem-

lent destiné, je le mis dans ma poche.

Le lendemain, après une longue journée de discuspons aussi violentes qu'inutiles, je me retrouvai, à

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l'heure du cigare, avec M. R..., sur la terrasse de la villa.

L'heure était favorable à la causerie amicale.

— Vous avez lu? me demanda R..., sans préam bules, en désignant la feuille qui pointait hors de ma poche.

— Sommairement. L'article est méchant et injuste. Pourquoi faire rejaillir sur une nation entière l'erreur d'une appréciation individuelle dont je suis le premier à reconnaître et à regretter l'inexactitude brutale ? Est-ce que nous croyons en France que tous les Italiens ont pour notre pays les sentiments que se plaît à étaler, chaque semaine, le correspondant romain de l'un de vos plus grands journaux ?

— Passez-moi cette feuille, me demanda R..., sans répondre.

Il se mit à lire à haute voix :

(( L'agriculture italienne, considérée dans l'ensemble, est médiocrement florissante : malgré la fécondité du sol, d'immenses territoires sont incultes, l'outillage est défectueux; faute d'un bétail suffisant,

les engrais manquent Les statistiques officielles

décèlent pour toute l'Italie une affreuse misère. L'eau est la seule boisson des habitants, malgré les riches récoltes de vin. Partout le paysan a une nourriture insuffisante, des logements malsains, une existence précaire et misérable. Les malheureux s'expatrient : de là l'intensité croissante du mouvement d'émigration. Ceux qui restent se font brigands : plus d'une fois, depuis vingt ans, on a vu des provinces entières se soulever et des troupes d'hommes en révolte se jeter sur les fermes des riches pour égorger et piller, j

J'avais essayé inutilement d'interrompre cette lecture.

— Les deux dernières phrases sont stupides, continua R...; en pliant le journal, pour tout le reste vos Français ont parfaitement raison!

La conclusion était si inattendue que je me mis à rire.

O PU en

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— Voyons, don Saverio, pas de paradoxes ! Mes Français, comme vous dites, ont le tort de parler, en 191 3, de ritalie de 1860. Ils retardent !

— Ils parlent comme le sénateur Faina, comme les parlementaires italiens de la très italienne commission d'enquête sur les conditions des paysans dans l'Italie méridionale ; ce sont les mêmes phrases pour les mêmes constatations.

— Peut-être... Mais les richesses des campagnes piémontaises ? Tadmirable réveil de la Vénétie agricole ? et toute la plaine lombarde? les Romagnes, la Toscane ? Il y a dans cette appréciation, que vous avez tenu à me relire, un grave défaut de généralisation inexacte qui saute aux yeux pour peu que l'on connaisse l'Italie d'aujourd'hui. Il est d'autant plus déplorable, qu'il fausse la mentalité d'une nouvelle génération. L'Italie a fait des progrès incontestables aussi bien au point de vue agricole qu'à celui industriel...

Don Saverio s'était levé : il repoussa d'un coup violent la chaise, qui bascula, et embrassa d'un geste large et théâtral le panorama qui se déroulait devant nous.

— Et ceci? cria-t-il. Ceci ne comptera donc jamais comme Italie? Ah! vous voilà bien, vous, les « Settentrionali », et la prononciation accentuée des consonnes doubles donnait à sa voix une expression de défi, rageur. Vous l'avez faite, ITtalie, c'est entendu, vous nous avez rachetés, c'est convenu; vous avez proclamé l'unité, grâces vous soient rendues! Mais après un demi-siècle, est-ce que nous comptons pour vous? Dans la grande famille que vous avez constituée, ne sommes-nous pas, comme au premier jour, les parents pauvres, ceux dont on a honte, ceux que l'on voudrait oublier? Je connais la boutade : Si l'Italie méridionale pouvait tremper pendant quarante-huit heures dans les deux mers qui l'entourent, ce serait la fortune de la Péninsule! Boutade? Pas tant que ça : elle traduit votre pensée intime, votre conviction proconde. Mais

nous les connaissons votre prospérité agricole, votre développement industriel! Nous admirons vos progrès de richesse, nous envions la puissance de votre crédit! Et nous, les frères méridionaux, qu'avons-nous fait depuis cinquante ans? qu'a-t-on fait pour nous? Promenez-vcus dans la Calabre, visitez les Fouilles, la Campanie, la Basilicate et parlez-moi encore, si vous l'osez, de renaissance, d'essor économique. Allez en Sardaigne, et dites-moi si l'on avait besoin d'aller en Tripolitaine pour admirer des landes désertes et incultes!

Ils ont raison, vous dis-je, répéta-t-il plusieurs fois en froissant le journal. Ils ont plus que raison, s'ils connaissent ces contrées qui représentent, du moins au point de vue de l'étendue, une bonne partie de l'Italie. Vous parlez de généralisation inexacte? Dame, le Nord se sent humilié de pouvoir être confondu avec le Sud! Mais nous existons, (( per la Madonna », et il est temps que l'on se souvienne de nous autrement que pour nous exploiter...

Don Saverio continua longtemps. Les Méridionaux ont le verbe facile. Je ferai grâce au lecteur de la suite de la tirade, variations sur le même sujet.

J'ai tenu à rappeler ce souvenir, car il pose l'une des questions les plus graves qui préoccupent les hommes d'Etat italiens : la question méridionale. C'est le grand problème dont la solution n'est pas encore prochaine, ensemble de difficultés sans nombre que seul le temps permettra, peut-être, de résoudre.

J'essayerai d'en résumer les données principales.

Il n'y a pas que les Français et les étrangers qui ont contribué à créer et à développer la légende de la fertilité et des ressources naturelles extraordinaires de l'Italie méridionale. De nombreux hommes politiques italiens ont chanté avec emphase les dons que la nature avait prodigués à cette région. Dépretis la définit « pays de richesses », Minghetti la trouve (( prospère », Bonghi n'hésite pas à la déclarer « trop favorisée par la nature » Actuellement encore la

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m'aiorité des Italiens du Nord sont convaincus qu'il suffit de gratter le sol de la Calabre ou de la Campanie, pour y faire pousser des récoltes merveilleuses. Les provinces du Sud sont, à leurs yeux, des terres très riches qui somnolent dans un climat idéal, un printemps éternel, et qui ne doivent leur misère incontestable qu'à la paresse instinctive de leurs habitants.

Ceci étant admis comme vérité, il est naturel d'excuser le sentiment de ceux qui considèrent cette partie importante de l'Italie comme un boulet que la nation traîne inutilement à son pied, poids mort, bien lourd, pour un peuple jeune qui veut marcher rapidement et qui ne supporte qu'à contre-cœur l'inutilité d'une partie de son effort.

La réalité est différente.

. L'Italie méridionale et insulaire est un pays généralement pauvre dont les ressources sont fort limitées.

Cette affirmation du ministre Nitti est exacte.

J'ai fait allusion, en transcrivant tout à l'heure la tirade de mon ami calabrais, à l'enquête sur les conditions des paysans dans les provinces méridionales, enquête qui, de 1907 à 191 1, a été conduite et présidée par le sénateur Faina. Les six gros volumes qui résument les travaux importants de cette commission ne font que confirmer à chaque page l'exactitude de la définition donnée par le ministre de l'Agriculture du dernier cabinet Giolitti.

L'Italie méridionale et insulaire représente près de la moitié de la superficie totale du royaume 126 818 kilomètres carrés sur 286682.

La plus grande partie de cet immense territoire est peu fertile ; c'est le pays du soleil, mais du soleil implacable, qui dessèche, qui brûle.

Certes, la région à primeurs de la Campanie révèle un sol d'une richesse étonnante, mais elle n'occupe que 200000 hectares. La plaine de Tavolière, dans les Fouilles^ se prête admirablement, de son côté, à la grande culture intensive, et, sur divers points, aux cultures comme celles de la vigne, de Tclivier, de

iè6 Chapitre X

l'amandier. Mais les montagnes qui couvrent près cle 5o p. 100 de ces contrées ne conviennent guère qu'aux bois et aux pâturages''.

En outre, elles sont souvent déboisées, couvertes d'éboulements. Les rivières se sont transformées en torrents irréguliers, les terres sont entraînées, sans que la plaine y gagne, sous les accumulations d^eau sédentaire et marécageuse.

La malaria sévit sur toute une longue bande de terrain de 20 à 5o kilomètres de largeur qui s'étend de Chieti, en ligne presque droite, jusqu'au centre du golfe de Tarente, avec des foyers d'infection dans la province de Lecce et dans celle de Catanzaro.

La Sicile, dont les côtes septentrionale et orientale sont assez fertiles, n'est pas mieux dotée dans son ensemble.

La chaîne des Apennins, avec une altitude de I 200 mètres et des sommets de 3 000 mètres dans les Abruzzes, et de 2 200 dans la Campanie et la Basilicate, n'est pas assez élevée sous ce climat méridional, pour comporter des glaciers et donner des forces hydrauliques. Ni houille blanche ni houille noire dans l'Italie méridionale; du soufre seulement en Sicile.

Au point de vue commercial, toute cette partie de la Péninsule est bien située géographiquement sur la grande ligne qui relie l'Asie, l'Australie et la côte orientale d'Afrique aux grands marchés d'Europe, mais les bateaux n'y font pas escale. Seule, la malle des Indes prend la voie de terre à Brindisi, et elle n'a guère de trafic que dans le sens du Nord.

Soumise jusqu'en 1860 au gouvernement des Bourbons, l'Italie méridionale, qui formait le royaume des Deux-Siciles, n'était pas préparée à la lutte pour l'existence. Ses productions, qui n'avaient pas de concurrence, y entretenaient un certain bien-être : c'était alors le jardin de l'Europe. L'argent ne manquait ni à

I. Cf. Communication à la section agricole du Musée social^ par M. F. Couvert.

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