‹ L'Italie avant la domination des RomainsChapitre 22 sur 283 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

le croyable de Tabsurde* Mais Tadulation historique seule ayoit suffi pour engager les Romains a falsifier leur généalogie. Personne n*ignore avec quelle complaisance ils se yantoient de tirer leur origine des héros et des demi-dieux , dont le nom étoit le plus bel ornement de leurs fastes. Les inRcriptîons laissées par Titus Quintus Fla^ mînius à Delphes , après la première guerre de Macédoine > nommoient déjà les Romains les descendants d'Enée (i). Cette descendance imaginaire , quand elle fut complaisamment approuvée par la Pythie (2), étonna le Làtium luimême ; et lorsque ensuite la famille d* Auguste fut parvenue au trône ^ on fît une maxime d'État de cette opinion adulatrice , qui y en confirmant Theureux augure des espérances de Rome ancienne, se lioit hierveilleusement bien à la reli- ■ ■ ^^-^— I —i— ^— —— 1.1 II — ^— i— — ^,^— ^— ^^— — —

(1) PluUrch. in Flamin. l\ est à remarquer que Plu- 4«rque , qui toujours sélé pour la gloire des Grecs auroit été fort enclin à confiraner cette descendance , est oUigë d'avouer qu'il sembloitquev les Romains n'ayoient avec les Grecs que de foibies liens et bien pau de vestiges •de parenté. » St^abon (XIII ^ p. 409 ) dit seulement que l6s JRomains se regardoieat comtne lel^ descendants d'fnée. .

(2) Plularch. de Pjth, oran, tom. H, p. 399^ --^-Les livres sibyllins accueillirent et confirmèrent l'oracle de Delphes avec la même indulgence. DioftysAf^Q»

6o PREMIÈRE PARTIE,

gioii et à la politique, par le souvenir du fameux oracle de Jupiter , lequel promettoit un empire éternel à la race de Vénus (i). Il n'en est pas moins vrai que le nom même de Vénus avoit été inconnu parmi les anciens Romains, et uétoit point mentionné dans les hymnes salaires (2). L'ambitieuse vanité des grands introduisit de même dans les fastes nationaux d'autres héros non moitis illustres, dont ils se glorifioient d'être indubitablement issus (3). C'est ainsi que Ton vit se répandre de toutes parts ces fictions honorifiques sur lesquelles

i^jbi

(i) Homer. Iliad. XX , 3o8 ; Dîonys. I, 53 ; Virgil. II, 278 : Imperium sine fine dedù Pour donner plus de cr^ -dit â cette pensée , Auguste fit placer dans le portique de son foriim la statue d'Énée ( Ovid. FasL V, 5i53 ) ; et en mémoire de son origine , il combla de bienfaits la nourelle Troie ( Strab. XIII , 409 J^

(2) Cinc. Alim. et Varro, ap. Macrob. Satum. II , 12.

X3) Ju vénal ( S ai. 1 , 100) appelle Trojugenas ces familles nobles qui se vantoient d'une généalogie trojenne,

etponrrillustration desquelles Varron et Hygin écrivirent plusieurs volumes. (Serv. in AEneid. V, 389, 704. Conf. Virg. V, 1 1 7-123 , 568. ). La famille Lamia , citée comme un exemple ae la plus haute noblesse, se disoit issue de Lamus , roi des Lestrygons ; de même que celle des Mamiliens se donneit pour être du sang d'Dlysse, dont on voyoit l'effigie empreinte sur leurs médailles. (Vaillant , Num, Fam. Rom. )

CHAHTHE IV. 61

s'appoyoitle système factice qui , dans une même origine , cumuloit les antiquités grecques et celles du Latium. Après que la crédulité eut égaré l'esprit et corrompu l'autorité de Ffaistoire ^ les écrivains des siècles plus éclairés furent obligés de respecter ces prétentions que la fortune des Romains avoit rendues sacrées ; et le génie des grands poètes , qui de tout temps a eu beaucoup de force pour exciter Timagination et perpétuer la vanité des peuples , ne contribua pas peu à répandre ces fables et à leur donner du crédit : enfin Terreur , sur ce points é toit encore ap*prouvée par la politique et soutenue par le pouvoir. Toutefois il se trouva parmi les Romains eux-mêmes des esprits courageux qui osèrent reprocher aux Grecs et è leur trop crédules imitateurs de si ridicules exagérations (1). Pline, qui comme nous étoit convaincu de la témérité de tant de fictions introduites dans l'histoire d'Italie, s'écrie qu'il a honte d'être obligé de recourir au témoignage des Grecs pour l'intelli-

(s) et qukquid Graecia mentiax

Audetin historia, Juvex. «Sa/. X, 174*

Grœcis historiis plerumquepoeticœ similis est licentia. QaintiL II, 4* Grœca fabulositas , grwca vanitas ^ porteniosa grœca mendaciay étc« sont, des plainte» fré^ qaentes dans les écrivains classi<{aes de Rome.

gence des événements de sa nation (r). Néanmoins les Romains» persuadés qu un précieux mé* lange de prodige et de fable étoit nécessaire pour donner de Téclat à l'origine de leurs cités (2) ^ s'étoient engagés si avant sur les traces desGrecs^ que dÀormais il ne leur fut plus possible de sépa^* rer leur histoire primitive des fictions mytho^ logiques , tant lorgueil est obstiné à défendre les prétentions même absurdes qu'il s'est une fois arrogées ! Rome ^ qui tenoit le sc^tre de l'Itair lie y vit bientôt tous ses autres peuples suivre son exemple, dans un temps où Tincurie ou d^autres causes ayant effacé la trace del leur origine, ils commençoient à tout emprunter de la Grèce. Cette folle vanité, qui leur fit, sans aucun égard , renoncer leurs propres aïeux pour en chercher d étrangers , fut un signal pour tous les autres peuples , qui se crurent dès lors en droit d'imiter cette licence , et de relever leur ori-> gine par quelque illustre et honorable tradition. La mythologie grecque , fondue avec l'histoire

(i) Pudet a Grœcis haliœ rationem mutuari [y\ia. 111,5). Mirum est qub procédât Grceca credulitasJ Nullum tam impudent mendacium est ut teste careaL. ( idem , VIII , aa ). — Voy. Êclaircistem. n« XIV.

(2) Datur hœc verua aniiifuUaêi , ut miseendo hwmana dwinis, pnmordîa urUmn au^u^tîara facioL Tit.-Liv. inproœm. •

cHAPiTKc rv. 63

des héros , source féconde d'admiration et d'amusement i offrit à tous ceux qui voulurent y puiser des ressources aussi faciles que flatteuses ; en sorte qu'on vÊb doit point regarder comme une chose étonnante si, parmi tant d'agréables récits , quelques légères ressemUances suffirent aux érudits pomr leur faire trouver dans la Grèce les fondements de toute l'histoire d'Italie (i). Par un effet de la foiblesse de l'esprit

(x) Piflon f historien renoounë , qui florisaoît an cornmencemçiit du septième siècle de Rome ( Vossius , de HisU Lat. p. 24 ) y ^'^^^ servi d'étymologies grecques , telles que cçlle d'Italie, qu'il tire de OvithXoç , vilulus (ap, Varron. Je A /i. II , 1 ) , et qu'il avoit prise dUellanicus de Lesbos ( Dîonys. I> 35 ; Apollod. Il , 5-xo ) , ou bien de Timée ; ce que fit aussi Varron dans son grand ouvrage {ap. GelLXl 9 1 ; id. de iS. A II» 5). Cornélius Alexandre, historien grec , à qfi pourtant son érudition mérita le surnom de Poljrhistor^ et qui vivoit au temps de Sjlla, peut être cité comme un des plus grands corrupteurs de ^histoire d'Italie. (Plutarch. ParalL 81 ; Serv. X, 389; YIII j 33o. ) Néanmoins', Jules Hygin , affranchi d'An-guste , avide d'étymologies et d'origines étrangères , fut son imitateur ( Snet. de Illustr. Grammat. 20 ). Dans nn de ses livres sur les villes d'Italie, il a débité les fables les pins absurdes et les pi us incroyables CServ. in AEneid. m, 553; VII ,678; Vin, M8 ; Macrob. Sat.l, 7. V, 18). Aimî Juba , pour ne point parler de beaucoup d'autres 1 dans son 'Sisioire romaine étendue et traitée à la manière des Grecs , se plut à vouloir déduire du grec les noiiis , les

humain, le jugement parvient tard à la matu*^ rite chez les nations comme chez les ibdividus ; la raison et' la philosophie sont toujours les dernières à se montrer : les actions extraordinaires, les illustres origines, la gloire d'être allié au sang des héros , ont dans tous les temps séduit les hommes : et qui pourroit affirmer quelles cesseront jamais de les séduire?

Mais l'esprit de critique introduit de nos jours dans l'érudition nous a enfin délivrés de ce respect timide que des opinions écrites et copiées durant tant de siècles imposoient à nos aïeux. Cet avantage inappréciable que nous avons sur les Grecs et sur les Romains de pouvoir discuter avec impartialité plusieurs points d'histoire que les lois religieuses les obligeoient de respecter, nous a ^ en même temps, autorisés à détruire plus d'une erreur et à rétablir quelques vérités. Pour être venus plus tard , nous avons acquis le droit de pouvoir dire que l'arrivée d'Hercule et d'Énée dans l'Italie furent des fables , sans avoir à crain-

usages et les coutumes des Romains. ( Plutarch. in Ro^ mul. et Numa. ) Nous citerons dans le cours de cet ouvrage plus d'un exemple de leurs ineptes assertions : bien que répétées à satiété dans plusieurs livres , on peut les mettre au rang de ces autorités des plus vaines que Mbntaigne appelle plaisamment gibier de gem Jbibles de r^ins.

Page 1