L ESPRIT PUBLIC EN ITALIE
Témoignages d'Italiens. — Discussion de l'opinion de M.SigUele sur le patriotisme italien. — Le manque d'esprit d'entreprise. — Le besoin et la crainte de l'étranger. — Emigration et patriotisme.
L'Italie ennemie et alliée de l'Autriche. — Le socialisme et les épreuves de l'irrédentisme. — L'éternelle question de la Triple Alliance. — Les instructives péripéties de l'entrevue de Racconigi. — Autres incidents significatifs.
La politique intérieure. — Ce qui remplace les programmes. — Les libéraux italiens : leurs difficultés. — Républicains et socialistes. — Radicaux et catholiques. — Partis populaires et partis bourgeois. — Bons électeurs et bons candidats. — La diminution du sentiment religieux.
Avant de recueillir les impressions que j'ai gardées I de mes enquêtes et de risquer des appréciations personnelles, je voudrais leur donner comme prélude deux jugements émanés de l'Italie même. Ils sont assez sévères ; mais ce n'est pas du tout là ce qui me fait les
L ITALIE CONTEMI'OHAINE
mettre en avant. Je crois qu'ils disent la vérité, mais pas la vérité tout entière; j'ajoute que ce qu'ils omettent pourrait bien être à l'honneur de notre « sœur latine » — pour rendre à l'Italie une politesse qu'on maiique rarement d'y faire aux Français dans le cours d'une conversation, 11 faut encore reconnaître que plus d'un trait du caractère italien se retrouve dans le nôtre, surtout si nous nous regardons dans nos concitoyens du midi. Voici d'ailleurs ce que je lisais dans un journal modéré, patriote et libéral de Turin, la Stampa.
Il s'agissait du dernier livre de M. Emile Ollivier : « Je recommande vivement aux Italiens, disait l'article, la lecture de ce livre. Beaucoup de défauts de la France de 1870 sont les défauts de l'Italien d'aujourd'hui : la môme désagrégation dans les idées, la même incohérence dans les actes de volonté, la même absence
de préparation (voyez notre enquête militaire) et la même désorganisation dans les moyens de défense (pensez à notre tremblement de terre de Messine), la même inconscience des périls auxquels la nation peut être exposée tout à coup, malgré ses alliances, dans le tourbillon de la grande lutte qui se livre à côté de nous (pensez à la Bosnie et à Fllerzégovine). Ce livre de M. Emile Ollivier est un miroir. » Le journaliste terminait par ces paroles imagées : « La seule différence et le seul avantage qu'il y ait à signaler (en faveur de l'Italie d'aujourd'hui), c'est que nous n'avons pas sur la tête cette crête qui fit le malheur du coq gaulois en 1870 ; nous nous contentons de rester comme un volatile sans voix dans le poulailler européen. »
Il va sans dire qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre cette belle sincérité: elle ne va pas sans quelque affectation. Si au lieu de paraître en un journal de Turin, ce jugement s'était lu dans quelque feuille étrangère, il n'aurait point passé si aisément devant la clientèle nationale. Les misères politiques dont parle l'organe piémontais sont d'ailleurs tellement répandues dans maint milieu parlementaire que c'est déjà quelque chose de les apercevoir et que c'est beaucoup de se les reprocher avec une telle vivacité.
Après les hommes politiques, ou plutôt à côté d'eux, le peuple môme ! Voici comment le. juge un député très actif et très instruit qui, élu avec l'appui de catholiques, ne paraît pourtant point passer pour clérical : il est plutôt centre gauche. C'est l'honorable M. Pietro Niccolini, député de Ferrare. Après avoir parlé d'un débat qui s'était ouvert à la Chambre sur la question la plus vitale du pays, la question agraire, et qui, à son sens, n'avait abouti, à travers les discours les plus troubles, qu'aux résolutions les plus incertaines, il ajoutait : « Nous devons le reconnaître maintenant, il y avait vraiment de l'ingéniosité à en être surpris, et il était Jjien vain de récriminer. Dans notre système de gouvernement, la politique se fait au jour le jour, et l'attention publique ne peut s'arrêter longuement à une question, ni l'étudier à fond. Elle est toujours attirée par le dernier événement, par l'agitation qui la menace, par l'incident qui l'impressionne : à tout ce qui la frappe, elle donne une attention intense, mais brève. Elle accepte le diagnostic qu'on lui donne, pourvu qu'il soit
prompt : elle demande toujours une parole résolue, bénit ou maudit la mesure proposée au moment même où on la propose; puis, elle passe outre et se porte à d'autres problèmes, à d'autres solutions, pour continuer ainsi sa route, sans jamais s'arrêter. »
Il y a plus d'une population méridionale qui pourrait se reconnaître dans ce tableau. Mais dans ces masses qu'on nous montre si agitées et si versatiles, n'y a-t-il point quelques passions qui résistent à la mobilité des impressions journalières ! N'y a-t-il point un fond solide qu'on retrouve sous les apparences mêmes les plus contradictoires? Ni l'équité, ni l'exactitude ne permettentd' accepter sans réserve cette espèce d'examen de conscience.
Avant tout, on ne peut refuser aux Italiens le patriotisme. Très fiers de leurs pays, de ses beautés naturelles, de ses grands souvenirs, de l'attrait qu'il exerce sur les étrangers, ils voudraient pouvoir en être plus fiers encore. Ils trouvent, à peu près tous, qu'il n'a pas. jusqu'à présent en Europe et dans le monde la place dont il est ou dont il sera bientôt digne. Où est l'obstacle ? Un psychologue italien fort connu et qui passe pour avoir étudié avec une particulière pénétration la psychologie des foules, M. Scipion Sighele, se voyait consulté sur ce point, vers la fin de septembre 1909, et les feuilles italiennes reproduisaient à l'envi sa ré-
ponse : « Certes, disait-il, nous autres Italiens, pris individuellement, nous avons plus d'esprit naturel (j)m ingegno), plus de tempérance et de moralité, plus d'énergie et de résistance au travail que les Anglais et que les Allemands. Comment se fait-il donc que les grandes puissances européennes, la France et surtout l'Angleterre et l'Allemagne, aient, en tant que nations, une valeur assez supérieure {valgono socialmente assai piîi di noi), tandis que la matière dont elles sont formées, à savoir, l'individu, est inférieure à la nôtre? D'où vient ce paradoxe, ajoutait-il, que d'un élément à coup sûr meilleur, nous tirons un produit politique moins bon ?» Et le philosophe croyait en trouver la cause dans l'absence d'une conscience véritablement nationale. Il prétendait que l'âme italienne était encore fragn^ientée en petites âmes régionales, qu'on était avant tout Méridional ou Septentrional, Piémontais, Milanais, Vénitien, Napolitain...
Une pareille explication a de quoi surprendre ceux qui suivent, tantôt de près, tantôt de loin, la vie publique de la péninsule. Il est, ce semble, peu de pays qui aient autant le désir de la grandeur nationale et qui, après avoir laiit soupiré après l'unité, tiennent autant à la maintenir, à la renforcer même par tous les moyens possibles. Elle ne connaît, — ceci est trop évident, — aucune querelle analogue à celles des Autrichiens proprement dits et des Hongrois, des Allemands et des Tchèques. Elle n'a chez elle, à aucun degré, l'équivalent d'une Irlande, d'une Alsace-Lorraine, d'une Posnanie, pas même celui d'une Catalogne : aucune ten-
J. ITAMK CONTEMPORArST
danceparticulariste, à part une velléité, vite oubliée, de la Sicile, ne se manifeste chez elle. Qui donc ignore ffuc, de tous les peuples catholiques, celui qui, au fond, accepte pratiquement le mieux la suppression du temporel du Pape, c'est le peuple auquel le Pape appartient presque toujours par son origine comme par sa résidence ? Dans les régions demeurées les plus religieuses, je dirai môme chez maints prélats des plus marquants, on maintient le principe de la souveraineté territoriale du Saint-Père, on déplore, on condamne à l'occasion la violation que l'Etat s'en est permise ; en fait, on s'en accommode. S'il le faut, on cherche et on ne désespère pas de trouver des combinaisons où se concilient la Hdélilé au Pape avec le respect pour le roi et l'amour du risorgimento national. Par le ton où il se monte et par les métaphores, assez mal équilibrées, qu'il accumule, M. Sighele nous donne un exemple, — qui n'est pas isolé, — du genre de fierté de ses compatriotes. « Nous avons, dit-il, un patriotisme sporadi»jue et de phrases; nous n'avons pas encore un patriotisme constant et de fait. Nous nous exaltons de temps à autre quand quelque soufflet plus sonore vient à frapper la joue déjà rouge de notre politique extérieure {sic), et nous protestons alors avec des congrès et des discours. Nous faisons bien ; mais ce n'est pas assez. Nous devrions faire comme les Allemands, qui parlent moins de provinces à conquérir, mais qui arrivent à en conquérir peu à peu ! » « Nous devrions faire comme les Aile mands », c'est facile à dire, c'est moins facile à réaliser. Pour quelle raison ? Nous serions bien tentés ici
KNQUETKS POCIAr.ES
(le renverser l'explication du psychologue. Si ce patriotisme, si passionné pour la grandeur nationale, n'obtient pas davantage, la faute n'en serait-elle pas plutôt à la « matière première » qui manque de solidité, d'ordre et de discipline ?
Faut-il ajouter que, vivant sous un ciel clément, l'Italien ne connaît pas les besoins de l'homme du Nord, qu'il n'est pas assez aiguillonné vers le travail ? C'est là l'opinion d'à peu près tout le monde : elle ne saurait, elle non plus, être acceptée sans des retouches sérieuses. Assurément, maintes familles napolitaines et vénitiennes semblent bien avoir le privilège de vivre en plein air et de se complaire dans les haillons. Il ne faudrait cependant pas croire qu'elles ne souffrent pas de leur naisère et qu'elles ne font pas d'efforts pour en sortir. Les preuves du contraire sont nombreuses : l'intensité des courants d'émigration , la violence des grèves, la patience avec laquelle l'homme du peuple accepte, hors de chez lui comme chez lui, des travaux dont la dureté effraye les populations voisines... Ce n'est pas seulement le terrassier piémontais, c'est, plus encore, le travailleur des rizières du Pô, le vigneron de la Calabre, le soufrier de Sicile qui supportent, avec une nourriture et une hygiène insuffisantes, des journées d'un travail accablant. Malgré les efforts d'une élite d'ingénieux et prévoyants économistes, ce qui manque le plus à ce peuple en général, c'est l'esprit d'entreprise et de renouvellement. Il est ambitieux et il n'est pas entreprenant. Il remplit mainte région du vieux et du nouveau monde de ses ouvriers saisonniers, et ceux-ci
se contentent d'exécuter des travaux d'un ordre plutôt inférieur.
Sous la pression de la misère et devant les mirages des 20 et 30 francs de salaires journaliers que font briller à leurs yeux les agents d'émigration, l'Italien va de plus en plus volontiers en Amérique ; mais là non plus il ne paraît pas s'élever beaucoup au-dessus d'un travail obscur et d'un esprit d'économie qui lui permet de venir se reposer dans son pays d'origine. J'ai consulté sur ce point un grand industriel français qui avait fondé des usines en Piémont. Il avait vu là partir bien des familles, il en avait vu beaucoup revenir. Celles qui étaient allées en France et en retournaient ne pouvaient qu'y avoir pris certaines habitudes, nouvelles à quelques égards. Les deux races sont trop parentes pour qu'il n'y ait pas facilement, de l'une à l'autre, des échanges, bons ou mauvais ; mais de celte Amérique du Nord, si prodigieusement différente du milieu où a grandi leur jeunesse et où se sont consolidés leurs caractères héréditaires, les Italiens ne rapportent guère qu'une certaine lassitude et le désir de jouir en paix des sommes épargnées. La même chose m"a été dite sur les bords de la Méditerranée, dans cette population ligurienne qui s'honore d'avoir produit Christophe Colomb. Entre Gènes et la Spezzia on voit bien des villages dont une grande moitié a été transformée par l'apport des gains faits en Amérique ; mais en quoi ces transformations consistent-elles ? En mouvements de terrain formant des terrasses artilicielles que surmonte quelque tour gothique. Souvent, même dans les régions les plus
ENQIIETKS SOCIAI.F.S V»
vaillantes, comme celle de la vallée d'Aoste, les rapatriés se contentent de faire lever les hypothèques qui grevaient les biens paternels, de dédommager, dans la mesure où ils ne peuvent pas ne pas le faire, les copartageants de leur héritage ; alors, avec quelques machines et quelques paires de bœufs de plus, ils oublient aisément la fièvre d'action et de spéculation de la grande république.
Mais enfin autant ils apportent de lenteur passive et résignée dans leur travail de tous les jours, autant ils mettent de vivacité, de feu, d'emportement dans leurs motions oratoires, surtout quand l'honneur patriotique est en jeu. De là ce mélange qu'ils sont les premiers à analyser avec beaucoup de finesse et d'esprit. Car, ils le reconnaissent, ils regimbent contre les humiliations et ils les acceptent, ils protestent contre la force et ils s'y soumettent, ils critiquent sans pitié le rôle qui leur est fait dans la triple alliance et ils la renouvellent. Ils comptent moins sur un ensemble de mesures concertées et soutenues que sur le temps {tempo galantuomo)^ sur l'imprévu des événements, sur l'audace momentanée d'un conspirateur, sur l'art de se presser peu en cas de péril et beaucoup en cas de succès. Enfin ils espèrent toujours quelque incident où d'autres qu'eux se mettront en avant et leur demanderont leur concours. Ainsi pour arrêter ou refouler leur éternelle ennemie l'Autriche, ils ont successivement compté sur la France, puis sur l'Allemagne ; ils comptent aujourd'hui sur la Russie et sur ses alliés des Balkans.
Ce patriotisme, disons-nous, est très fier de son unité.
r ITAUE CONTEMPORAINE
Il y a bien en Vénétie, dans le Frioul, quelques populations incontestablemenl slaves (1), auxquelles il faut donner des prêtres spéciaux, parce que des prêtres strictement italiens ne sauraient s'y faire comprendre. « Ce sont des gens plus foncièrement religieux que nos Italiens », me disait à Venise un homme qui fait autorité, le curé de Murano. Il est vrai qu'un évêque, ancien supérieur du grand séminaire de Trévise, croyait devoir rectifier devant moi ce jugement. « Ces Slaves du Frioul, disait-il, ont avec leurs congénères d'Autriche des rapports nombreux. Or, en Autriche, la religion catholique est officiellement plus protégée et plus honorée qu'en Italie. De là, des habitudes extérieures qui attirent l'attention quand on visite celte partie de notre royaume. Mais, chez eux comme chez les autres Slaves, ces démonstrations ne suffisent pas à les relever de la faiblesse caractéristique de leur race. A chaque instant, il faut exercer des poursuites pour attentats contre les mœurs. » Quoi qu'il en soit, de cet îlot slave on n'a jamais.vu partir aucune protestation. Le mot de particularisme lui-môme serait de trop ; et, de l'autre côté de la frontière, il ne semble pas qu'on ait jamais essayé de répliquer à V irrédentis7ne bien connu par un autre irrédentisme.
11 faut en dire autant de la vallée de Pignerol et de la vallée d'Aoste. Celle-ci est un véritable prolongement de
(1) Elles ont leurs petits centres au nord-est d'Udine : Cividale, S. Piètre, Tarc^mo, Gemona (les noms ont été italianisés, comme les noms de beaucoup de villages slaves ont ^té germanisés en Autriche),
RNQITÉTRS SOCIAI.KS J 1
la Savoie, dont elle est plus rapprochée que séparée par ses montagnes mêmes et par ses cols qu'ont si souvent élargis et frayés les invasions des armées françaises, en attendant celles des touristes. Le peuple parle ici un langage mélangé de français, d'italien et de patois tout local. Les classes aisées, les commerçants et aussi les enfants des écoles parlent aisément le français. Je me souviens dune pauvre fillette de treize ans qui, près de Gourmayeur, s'exprimait avec une aisance, une pureté d'accent et une correction que ne suffisait pas à expliquer le commerce journalier des livres de classe et en particu- • lier de la grammaire. Je dirai même que dans la linesse [ avisée de son langage et de son attitude je retrouvais encore plus le Dauphiné que la Savoie. Dans la cité d'Aoste, je me trouvai au milieu des fêtes du huitième centenaire de saint Anselme auquel on élevait une statue ; elles avaient attiré un grand nombre d'ecclésiastiques, d'évéques et d'abbés mitres. Phrases françaises et phrases italiennes se croisaient dans le salon de l'éveché, — comme les deux langues figurent côte à côte sur les affiches apposées aux portes des mairies et '• des administrations publiques. Des chanoines me par- ' laient de nos publications et de nos journaux en hommes :- qui en faisaient leur lecture habituelle : « Nous sommes ' Français, me disait l'un d'eux » ; il ajoutait môme, avec un raffinement d'érudition qui ne craignait pas de re^ - monter au onzième siècle : « Nous sommes des Bourguignons. » C'est ici le moment de rappeler qu'au cours de l'année dernière, le gouvernement de Rome eut l'idée d'essayer par des mesures administratives et scolaires
12 l/lTAI.m CONTEMPORAINE
de refouler cette habitude persistante de l'idiome français.La tentative fut très mal accueillie et elle fut courte : le gouvernement ne s'y entêta point. Ce n'est un mystère pour personne, au sud des Alpes, que le principal mobile de cette brève campagne avait été le désir de seconder celle qui se continue encore, à l'heure présente, du côté du lac de Garde. Là, il ne s'agitpas d'une de ces survivances passées dans les habitudes et faisant depuis longtemps bon ménage avec les autres traditions de la patrie commune. Il s'agit d'un mouvement offensif de la nationalité germanique ; car les journaux allemands, les enseignes allemandes, les réclames allemandes descendent des montagnes tyroliennes et de plus loin encore ; elles s'allongent sur les rives du lac, en même temps que s'y multiplient les entreprises industrielles, commerçantes et hôtelières.
Quand ces dernières entreprises sont disséminées, quand elles se bornent à apporter des capitaux, à créer des usines qui donnent aux prolétaires italiens du travail, aux jeunes bourgeois et aux jeunes ingénieurs des leçons dont ils profiteront un jour ou l'autre, la nation les accueille assez facilement. Et toutefois elle commence à être inquiète. La municipalité de Rome a pratiqué pour la première fois la référendum en demandant à ses électeurs s'ils approuvaient la municipalisation des services de l'éclairage et des tramways. Une majorité énorme se prononça pour l'afïirmative, et l'on put même être surpris de voir les groupes catholiques s'unir aux autres pour donner cette apparente marque de confiance à un conseil radical, à un maire juif et franc-
ENQuâTES SOCIALES i3
maçon. L'on me donne l'explication 1res simple du fait. Les entreprises collectives fondées par des capitaux italiens et dirigées par un haut personnel italien ne sont pas encore en état de soutenir victorieusement la concurrence étrangère. Les Romains ont craint de voir ces deux importants services de la capitale passer en des mains « tudesques », et ils n'ont pas hésité. Combien donc l'inquiétude doit être plus grave quand il s'agit d'une sorte d'invasion générale donnant de toutes ses forces sur un point donné, et quel point ! Le plus voisin de l'un de ceux où le patriotisme national a émis la prétention d'élever l'une de ses revendications les plus passionnées !
Le peuple italien ne se contente pas. en effet, de défendre chez lui du mieux qu'il peut ses mœurs, ses arts et sa langue contre les étrangers mêmes qu'il appelle à lui. Sa sollicitude s'étend sur ceux des siens qui émigrent et qui créent plus ou moins loin des centres importants. Il est très jaloux de leur assurer protection, respect, bonnes conditions d'aller et de retour. Si quelques-uns d'entre eux se croient molestés en Allemagne, si le gouvernement du grand empire n'interprète pas en leur faveur et d'une manière assez bienveillante les règles du droit international, aussitôt les articles des journaux et les interpellations de la Chambre mettent le ministère en demeure d'agir et de réclamer plus d'égards envers une nation dont l'alliance devrait être un peu mieux appréciée et méritée. S'il s'agit des Etats-Unis, l'intervention est plus difficile. Mais dès que se présente une occasion d'élever la voi.x et de solli-
citer une amélioration dans les rapports, elle est saisie avec empressement.
Pendant la belle saison de 1909, le secrétaire général de la confédération des travailleurs des Etats-Unis, M. Gompers, vint, comme on sait, faire un voyage en Europe. 11 fut reçu par les socialistes des différentes nations, d'abord avec enthousiasme, puis avec une reserve mêlée de surprise, puis enfin avec une froideur marquée. Il parlait en homme d'organisation pratique et en homme de liberté : de là les déceptions de ceux qui avaient attendu de lui des encouragements et des secours en vue de la révolution prochaine. Il trouva donc les socialistes de France trop exigeants, trop utopistes, mêlant trop les questions politiques et surtout les polémiques religieuses aux problèmes du travail : il trouva les socialistes italiens trop pleins de ces mêmes défauts et, par surcroît, trop empressés à compter sur autrui plutôt que sur eux-mêmes. A Rome, on ne manqua pas de lui parler des émigrants italiens qui, entraînés par les agents d'émigration et les entreprises de transport, arrivent à New-York ignorants de la langue, très peu pourvus de capitaux, ne sachant trop de quel côté se porter, contraints par conséquent d'accepter des emplois subalternes avec des contrats purement verbaux. Les syndicats américains ne pouvaientils les accueillir plus fraternellement? Le flegmatique Anglo-Saxon ne fit à ces avances que des réponses assez dédaigneuses. Par l'intermédiaire de son interprète, il observa que c'était aux gens à se tirer d'affaire eux-mêmes, en s'unissant et en se groupant, et qu'aux
LNyunTKS SOCIALES 15
l^^lats-Uiiis tous les travailleurs sont égaux : chez ceux ([ui demandent à entrer dans les unions professionnelles, celles-ci ne connaissant que des travailleurs, elles ignorent leur nationalité originaire comme leur religion et n'en tiennent aucune espèce de compte ni dans un sens ni dans un autre. « Assurément, ajoute-t-il, il vient chez nous beaucoup d'Italiens, il en vient môme beaucoup trop ; car, par leurs offres de travail, ils relardent l'élévation des salaires. Pourquoi ne restent-ils pas chez vous pour y renforcer, par la pression du nombre, le mouvement émancipateur ? Et puis pourquoi, chez vous, les gens d'une profession se font-ils représenter et se laissent-ils diriger par des hommes qui ne pratiquent pas, qui, par conséquent, ne connaissent pas la profession ? Comment pouvez-vous accepter que des syndicats d'agriculteurs soient conduits par des journalistes, par des professeurs, par des avocats? Cela ne serait pas toléré en Amérique. »
Toutes ces déclarations et toutes ces questions faites l'une après l'autre, sans bruit, tombaient sur les auditeurs comme une pluie glacée. Dans l'état-major assez clairsemé qui avait tenu à monter au Capitole pour en faire les honneurs à M. Gompers, il se trouva cependant quelques orateurs pour dire naïvement que, en Italie, les travailleurs étaient trop ignorants pour pouvoir organiser par eux-mêmes une agitation quelconque.
On se sépara donc avec le sentiment très clair des déceptions réciproques. Les Italiens ne purent se tenir d'exprimer la leur avec leur vivacité coutumière. 11 leur
16 l'italie CUNTEMPORAINE
arrive quelquefois de se plaisanter fort agréablement eux-mêmes : à plus forte raison savent-ils voir ce qu'il est permis de railler chez les autres. Quand M. Gompers eut quitté la capitale, ils ne manquèrent pas de remarquer que ce travailleur puritain, cet homme épris des seuls droits du prolétaire, descendait à l'Hôtel Royal, qu'il visitait les ruines et les musées plus volontiers que les institutions de prévoyance ou que les banques de petit crédit, qu'il prenait enfin grand souci de la publicité donnée à ses arrivées et à ses départs, afin de se ménager de beaux accueils et de beaux adieux : l'heure annoncée de son départ pour Naples ayant été modifiée, il n'avait pas manqué d'aller faire faire luimême la rectification par téléphone...
Le reproche que M. Gompers avait fait à ses hôtes au sujet de leur émigration était-il d'ailleurs bien juste? On aurait pu lui demander tout d'abord ce que seraient les Etats-Unis sans les apports de la vieille Europe. Puis, les Italiens se contentent-ils d'implorer pour leurs nationaux la sympathie des groupes plus anciennement établis sur la terre américaine? Non. Ils ont déjà des hommes dévoués — particulièrement des prêtres — qui font eux-mêmes le voyage d'outre-mer pour se rendre compte de la situation des expatriés, pour voir ce qu'il y a lieu de leur conseiller de faire et de les aider à faire en vue de relever leur situation. Les hommes politiques s'en mêlent aussi : témoin le voyage si commenté du député socialiste Enrico Ferri en Argentine et le récit plus commenté encore qu'il en fit à Montecitorio en Juin 1909.
Les Italiens qui se rendent en Argentine semblent y ôtre clans de meilleures conditions que ceux qui vont dans l'Amérique du Nord. Ils y trouvent tout de suite un travail agricole plus rapproché, des villages italiens mieux groupés, un climat plus semblable à celui qu'ils ont quitté, une population enfin chez qui la langue même et les habitudes d'esprit qui s'y rattachent les dépaysent beaucoup moins. Pourquoi donc ceux qui vont aborder à New- York sont-ils de beaucoup plus nombreux ? Probablement parce que la majorité de ceux qui quittent le sol natal n'a ni assez de ressources ni assez de ressort pour entreprendre autre chose qu'un travail de manœuvre et de journalier. Quoi qu'il en soit, c'est dans le Brésil, dans l'Argentine et dans rUrugay que l'orateur socialiste avait été visiter ses compatriotes. Ce contact en pays lointain, sous un gouvernement étranger, l'avait ému ; et à son tour, il soulevait l'enthousiasme de la Chambre en lui racontant tout ce que les émigrés avaient gardé du sentiment national, comment sur le bateau même ce sentiment s'était exalté aux discours du député-voyageur, comment il avait un peu plus tard admiré toutes ces familles laborieuses, dont beaucoup avaient tenu à suspendre aux murs de leur logis le portrait du roi d'Italie « comme un symbole vivant de la patrie lointaine ». Il demandait au gouvernement d'intervenir davantage dans une sorte de direction et de tutelle de l'émigration, d'agir dans ce but sur ses agents diplomatiques et sur les compagnies de navigation. Il réclamait des mesures législatives en vue de faciliter la renaturalisation de
18 l/lTAME CONTKMPOBAINE
ceux qui avaient été oi)lig6s de se faire, pour un temps, citoyens du pays où ils étaient allés chercher fortune. Chemin faisant, il avait superbement magnifié la langue italienne, aflirmé l'immense supériorité de la civilisation latine sur les civilisations plus nouvelles. Pour couronner le tout, il conseillait au roi d'aller lui-même encourager ses sujets absents à ne jamais perdre de vue les intérêts de la mère-patrie.
Si j'ai analysé un peu longuement cette manifestation oratoire, c'est que la façon dont elle fut accueillie eut quelque chose de très inattendu. La majorité de la Chambre et les tribunes l'applaudirent avec l'enthousiasme des grands jours. Elle fut écoutée avec froideur, puis avec une certaine impatience, par le parti auquel on ne peut faire autrement que de rattacher, même au moment présent, M. Ferri (1), je veuxdireleparli socialiste. Il y eut là un symptôme bien significatif de cette crise qui travaille une bonne partie des Etats européens et qui, dans les ardeurs fiévreuses de Tàme populaire, tend à substituer l'unité de classe à l'unité nationale.
Tout d'abord, disait-on de ce côté de la Chambre et du public, ce discours avait contre lui ce qu'il ne disait pas. Du commencement à la fin, on n'y avait rien entendu de socialiste : il n'y était pas dit un seul mot de la misère des travailleurs et de leur exploitation parles
(1) Sa situation à la Chambre de Rome rappelle un peu celle de M. Vandervelde à la Chambre belge. M. Vanderveîde a été, lui aussi, visiter le Congo et il a loué l'œuvre africaine du roi. Ce n'est pas la seule chose que lui reprochent les pars de son parti.
RNQIIÊTES SOCIALES 10
capitalistes : le ton en était d'un optimisme intolérable. Semblables paroles auraient pu tout aussi bien sortir (le la bouche d'un conservateur, d'un royaliste, d'un dynastique, d'un patriote. Chose plus triste encore, par l'appel qu'il faisait à l'action des ministres, l'orateur acceptait, il justifiait toute l'armature du gouvernement bourgeois. Bref, c'était là un discours bourgeois, un discours nationaliste. La seule excuse était que le voyageur s'était encore cru sans doute à la fin d'un banquet, à l'heure des toasts ; il fallait peut-être lui pardonner d'avoir entendu avec émotion la « marche » du pays natal sur une terre lointaine. Certains allaient plus loin : ils déclaraient l'orateur définitivement exclu de « la plateforme socialiste ».
On ne sait jamais si la minorité d'un jour ne sera pas la majorité du lendemain, ou si tout au moins elle ne réduira pas à l'impuissance la majorité qu'elle a devant elle. C'est pourquoi il faut toujours étudier de près ces crises de la politique. Celle-ci mérite d'autant plus l'attention qu'elle n'éprouve pas seulement les Italiens dans leurs rapports avec cette énorme émigration dont ils voudraient tous, au bout du compte, tirer le plus grand profit possible : elle les inquiète gravement dans leurs rapports avec ces frères « captifs » dont ils parlent tant, leurs frères de Trieste et du Trentin.
Un homme d'Etat italien — je crois que c'est le chevalier Nigra — dit un jour : « L'Italie ne peut être que
20 I.'iTAUE CONTIvMrORAINK
l'allice ou l'ennemie de l'Autriche. » 11 parlait là en homnnie logique et loyal, encore imprégné des traditions classiques. Ses successeurs se sont souvenus mieux que lui que leur race a toujours été souple devant les difficultés les plus embarrassantes et toujours en quête de combinaisons invraisemblables : ils ont trouvé le moyen d'être à la fois les alliés et les ennemis de la puissance voisine. En cela je ne sais s'il faut dire qu'il ont guidé ou suivi le sentiment général de leurs concitoyens : en tout cas ils sont d'accord avec lui.
Gouvernants et gouvernés ont maint sujet de ne pas aimer l'Autriche et de la craindre. Les sujets de crainte, il estinutiie de les développer : les souvenirs de 1860 sont assez vifs et assez cuisants. Mais il faut rendre au bon sens des Italiens celte justice qu'ils n'ont jamais voulu, malgré les accès de mégalomanie de Crispi, se laisser entraîner à des dépenses militaires disproportionnées avec l'état de leurs finances et les ressources de la fortune nationale. C'est pourquoi ils se sont mis à l'abri en entrant dans la Triplice, oii Berlin assurait aux rapports communs avec Vienne, sinon la cordialité, au moins la sécurité.
Les griefs de l'Italie contre l'Autriche sont également bien connus. L'Autriche a dû céder successivement la Lombardié et la Yénétie : mais elle détient Trieste et Trente, deux pays dont les habitants, en majorité, parlent la langue de l'Apennin. Elle occupe des situations maîtresses qui lui rendent facile, d'un côté l'hégémonie de l'Adriatique, d'un autre coté un invasion nouvelle de
liNQUETES S(J<;iALt;S
la péninsule. L'Italie est d'autant plus affligée de cet état de choses que ses ambitions avaient porté beaucoup plus loin. Elle a longtemps regretté de n'avoir pas conservé Nice. Elle regrette encore amèrement de n'avoir pas su s'installer avant nous en Tunisie et de s'y être laissé devancer dans les actes décisifs. Elle a depuis cherché une revanche en Erythrée : la petite colonie qu'elle y garde ne suffît ni à la consoler ni à la dédommager du désastre d'Adoua. Ensuite, elle a mis en quelque sorte sa marque sur laTripolitaine pour la retenir à son profît lors du démembrement toujours rêvé de l'empire ottoman. Mais voici que cet empire modernisé fait mine de se défendre, aussi bien contre les Latins que contre les Grecs : la chrétienté ne peut môme plus lui reprendre la Crète. A plus forte raison faut il encore renoncer à cette Albanie dont Bismarck avait jeté l'idée dans les cerveaux de ses alliés, lorsque pour faire passer les combinaisons réelles il fallait en laisser espérer d'imaginaires. Voici que l'Autriche a considérablement fortifié sa situation dans les Balkans et qu'elle prépare sa future domination dans les mers à l'est de l'Italie.
Dans la série de ces mécomptes, les patriotes du royaume avaient longtemps gardé rancune à la France. Aujourd'hui ce ressentiment à notre égard est tombé. En résume, l'Autriche est la puissance avec laquelle ils ont incontestablement le plus de difficultés en perspective, et toutes celles qui les ont déjà divisés, toutes celles que les derniers événements soulèvent encore, ne sont pas pour les aider à bien résoudre la fa-
22 l'italie go.ntemi'ohaim;
meuse question des provincie irredente. Revenons î» elles. Il est intéressant (le suivre les complications qu'y introduisent depuis peu les tactiques socialistes, de voir quel accord ou quel conflit se prépare entre la politique internationale des classes unies de pays à pays et la politique purement nationale. Ici encore s'annonce pour les ambitions italiennes une épreuve nouvelle.
En 1909, un collaborateur d'un des principaux journaux de Rome interviewait à Trente un député du Parlement de Vienne. Ce député était Italien d'origine, mais il était socialiste (1). Sans doute il était attaché à la langue maternelle et il déplorait que les Italiens établis dans le Tyrol oubliassent peu à peu leur bel idiome pour s'acheminer, à travers un indéchiffrable mélange de dialectes, vers un « parler d'ostrogoth ». Il s'intéressait donc vivement au problème épineux de l'Université à créer dans le Tyrol, il désirait même l'autonomie du Trentin. De plus, il déclarait « ne pas faire obstacle » au mouvement nationaliste italien, dans l'espoir que celui-ci, à son tour, n'entraverait pas l'action des socialistes. Mais enfin, il fallait bien comprendre que quand on était de ce dernier parti, l'intérêt de la classe ouvrière, par delà les frontières artificielles des gouver-
(1) Il se définissait ainsi, lui et son groupe : « Nous ne sommes pas pour l'intégralisrae, encore moins pour le syndicalisme (révolutionnaire). Nous sommes plutôt approchés du réformisme italien, typeTurati; mais nous sommes moins tièdes et moins bourgeois, n 11 n'était donc ni anarchiste ni môme collectiviste bien avancé: ses déclarations n'en étaient que plus significatives.
T'NQUÉtliS SOCIALES 23
uuiHonls, p.issait avant tout. A la Chambre, aucun socialislo ne fait partie du groupe nationaliste. Le député allait plus loin ; il affirmait que ces revendications des races servaient la monarchie des Habsbourg beaucoup plus qu'elles ne la contrariaient, et il ne craignait pas d'avancer que si l'état présent dès choses était si mauvais dans le Trentin, si la police y redoublait d'esprit inquisitorial.la faute enétait aux agitateursplus qu'aux gouvernements.
Ces agitateurs du moins peuvent-ils dire qu'ils ont les sympathies évidentes et le concours résolu d'un peuple opprimé ? D'après le député interviewé, la bourgeoisie est seule à tenir en mains la bannière nationale; mais elle ne fait en réalité que peu d'efforts : ce qu'on appelle parti libéral est en dissolution dans le Trentin comme ailleurs, et c'est justice* car aux jours où il était le plus forti il n'a rien fait, rien tenté pour les véritables intérêts du peuple. Les émigrants qui devraient grossir le nombre des protestataires répètent invariablement et partout : « Que nous importe notre patrie, puisque la faim nous a contraints de l'abandonner ? » Les paysans sont les dynastiques (autrichiens) par excellence. 11 n'y a pas à se faire sur eux la moindreillusion. Aucun d'eux ne voudrait retourner sous le drapeau tricolore. Parcourez nos montagnes et vous y entendrez les gens répéter avec une conviction irréductible : « Oui, nous sommes Italiens, mais avec l'empereur, et cela vaut mieux : vive l'empereur 1 ■» Les masses populaires (i pupolarï) se gardent bien do heurter ce sentiment ; elles travaillent sans se préoccuper de savoir si elles
sont Italiennes ou non... Par leur attitude en lace de ces dispositions où il entre surtout beaucoup d'inertie, les socialistes, qui ont pour eux presque tous les ouvriers, sont conséquents avec eux-mêmes. Dans toutes les parties de la monarchie austro-hongroise, il n'est pas de parti nationaliste qui ne les blâme, qui ne les accuse. Tout récemment, les partis allemands de Vienne les déclaraient traîtres, parce qu'ils n'avaient pas voulu participer à l'agitation contre les Tchèques. Pour eux, la question économique prime tout, et s'ils ne font pas profession de nationalisme, c'est que pour eux le nationalisme est une gêne et non un secours.
On comprend que les libéraux nationaux de l'Italie parlent de cette nouvelle politique avec un sentiment marqué de déception et d'amertume. Us ne sont pas moins irrités contre les catholiques qui, disent-ils, mettent la religion au-dessus de tout. Au moment même où les journaux commentaient les déclarations qu'on vient de lire, un d'entre eux attaquait violemment un député catholique de Brescia, M. Longinotti. M. Longinotti est un des hommes les plus actifs et les plus dévoués de cette haute Italie qui en a beaucoup. Par ses belles œuvres de coopération populaire, il lutte aussi vaillamment contre le socialisme et l'irréligion que contre l'égoïsme des classes élevées et contre l'indifférence que n'ont pas encore assez secouée les classes moyennes. Or, il avait écrit à l'un de ses collègues catholiques d'au delà des Alpes pour le féliciter, lui et son petit groupe, de ne pas développer uniquement chez le peuple trentin l'appétit vulgaire des biens éco-
nomiques, de renoncer aux revendications prématurées et par là même stériles, de savoir demander à la vraie foi et attendre d'elle un esprit de régénération utile à tout et à tous. « Voilà pourquoi, concluait-il, la cause de l'italianité du peuple trentin repose entièrement et uniquement sur vous. » En Italie comme en France, il est des bourgeois « libéraux et modérés » chez qui la peur du catholicisme est plus forte que celle du socialisme. Incontestablement, le député de Brescia se montrait nationaliste et patriote. Un journal qui prétendait sans doute l'être plus que lui trouva très adroit et très utile de lui jeter à la tête certaines manifestations autrichiennes où des « cléricaux » de race italienne avaient figuré devant la statue de l'archiduc Albert, le vainqueur de Custozza. En déplorant publiquement un tel fait, le publiciste lui donnait bien imprudemment plus d'importance qu'il n'en avait peut-être. N'eût-il pas été plus habile de rappeler que dans un pays où l'union de l'Eglise et de l'Etat crée aux fonctionnaires religieux des obligations difficiles à récuser, de pareilles concessions n'ont pas grande portée ?
En tout cas, il doit y avoir pour d'autres Etats quelque leçon à tirer de ces conflits où les désirs de l'Italie ne semblent pas voir s'ouvrir devant eux une voie bien facile. Quand une famille ethnique a l'ambition de rappeler à elle un de ses membres, ce n'est pas au nom d'un parti qu'elle peut entreprendre une telle tâche avec quelques chances de succès. Si elle donne chez elle-même le spectacle de divisions croissantes, comment pourrait-elle faire prédominer chez ceux qu'elle
'2C) l/lTAUK COXTEMPOBAINE
regrette l'esprit de réunion sur l'esprit de séparation? C'est au nom de tous qu'elle doit faire appel aux frères séparés, et non s'adresser à telle ou telle passion qui peut très bien trouver ailleurs au moins autant d'aliments et au moins autant de satisfactions. Encore une fois, le plus sur moyen d'obtenir qu'ils s'associent par leurs propres efforts à une politique réparatrice, n'estce pas de leur faire sentir l'attraction d'un large et puissant courant de pacification nationale?
Des aspirations communes, l'Italie tient à en avoir, et certes elle en a. A l'intérieur du pavs, les divisions ne peuvent que se manifester bruyamment ; mais ce n'est pas au bruit qu'elles font qu'il convient d'en mesurer l'importance- A l'étranger et dans les provinces convoitées, les obstacles créés — comme on vient de le voir — par l'internationalisme ouvrier sont bien de nature à calmer cette prudence méridionale qui n'aime généralement pas se heurter à un plus fort. Toujours est-il que les ambitions qui tiennent en haleine la fierté nationale se manifestent de deux façons : chez les uns, c'est la passion inconsidérée, tapageuse, grandiloquente et compromettante de gens qui n'ont à répondre de rien, pas môme de la persévérance de leurs efforts ; chez les autres, c'est l'orgueil calculé d'un patriotisme qui ne veut rien risquer inutilement, qui est toujours prêt à désavouer, si la sagesse le demande.
ENQUKTES SOCIALEf^ 27
les manifestations dont il est au fond le plus heureux. 1! faut rendre celte justice au pays et à l'habileté de sa politique traditionelle ; la seconde de ces deux formes du patriotisme est toujours sûre de s'imposer plus ou moins vite à la première et d'en conjurer les périls, lout en se réservant d'en tirer le parti le meilleur possible.
Je ne veux pas remonter trop haut ni expliquer une fois de plus comment, après l'abàlsement de la France, la vanité populaire non moins que l'intérêt bien entendu trouvèrent leur compte à entrer dans le concert des puissances centrales. Crispi traitant ou croyant traiter de pair avec Bismarck, c'était le gouvernement de la péninsule mis à côté de celui qui était l'arbitre de l'Europe. On avait donc l'espoir de faire payer son concours dans un remaniement à opérer à la suite d'une grande guerre probable.
Comment l'enthousiasme pour le bloc germanique s'est cependant refroidi, c'est ce qui est, en somme, assez facile à analyser. Ni les hommes d'Etat du royaume, ni ses publicistes n'en font du reste aucun mystère. Ils nous expliquent très nettement jusqu'où va, dans quelles limites se contient jusqu'à présent cette nouvelle oscillation de leur politique.
Peu à peu, l'Italie s'est demandé quel bénéfice elle retirait de la Triple-Alliance. Elle ne craint pas d'être attaquée par la France, et c'est autant à l'Allemagne qu'à nous qu'elle reprocha l'affaire de Tunis. Elle sent également que si l'Autriche devait un jour perdre Trente et Trieste, ce serait beaucoup plutôt au profit
du pangermanisme. Elle redoute donc une expansion de l'Allemagne vers le Sud autant qu'elle redoute une expansion de l'Autriche vers l'Orient, et elle voit très bien que les deux se tiennent, en se servant mutuellement d'excuse et de prétexte l'une à l'autre. D'autre part, elle a compris que pour sauvegarder ce qui lui reste d'influence dans la Méditerranée, il ne fallait compter ni sur la Prusse, qui doit être assez occupée du côté de Kiel et de Hambourg, ni sur l'Autriche qui entend réserver pour elle non seulement le ^'ord, mais le Sud et les issues de l'Adriatique. 11 lui fallait trouver des garanties dans d'autres ententes ; ces ententes, elle a su les réaliser. Les deux grandes puissances maîtresses de la Triplice lui en ont fait assez ouvertement un grief, et il ne fallut pas grand effort à la presse italienne pour que dans cette occasion elle sentit ce que signifiait le silence même.
En mai 1909, les premiers ministres de Berlin et de Vienne avaient eu à rendre compte des dangers qu'avait pu courir un instant la paix de l'Europe et à se féliciter devant leurs Parlements respectifs de la promptitude avec laquelle le péril avait été conjuré. Les journaux italiens firent alors très spirituellement ressortir comment M. de Bulow et son confrère avaient rendu hommage à... presque tout le monde. Ils avaient loué la prudence de la France, la loyauté de l'Angleterre, la bonne volonté de la Russie, la correction de la Turquie, l'attitude amicale de la Bulgarie, la résignation finale de la Serbie, la sagesse du Monténégro. C'était, disait une des feuilles les plus lues, comme un cinémato-
graphe où toutes les puissances déiilaient pour être saluées au passage et pour laisser apparaître au triomphe final la puissante union des deux Etats du Centre. Seule, l'Italie, leur alliée, était oubliée. Apparement, on avait voulu lui donner une leçon ; on avait voulu lui faire payer la circonspection trop évidente et peu désintéressée avec laquelle elle se réservait auprès de l'un et auprès de l'autre des portes de sortie et de rentrée.
On ne fait cependant pas de politique extérieure avec de jolies plaisanteries : du moins ne suffisent-elles pas. Aussi le journal qui avait donné cette théorie du cinématographe international se posait-il la question suivante : « Que devons-nous faire ? Ou rester dans la Triplice avec dignité ou en sortir avec loyauté? » La loyauté est assurément une belle chose et il sied toujours d'en parler ; mais elle a ses pièges, où les gens avisés prennent garde de tomber : il ne faut pas être dupe de sa propre générosité. Donc, avant de sortir, voyons si décidément nous ne pouvons pas, disaient les hommes les plus écoutés, améliorer la situation que nous nous faisons à nous-mêmes en restant. Aiguillonnés par tout ce que le problème a d'épines aiguës, ceux qui tiennent tout de môme à la durée de la Triplice raisonnaient ainsi : nous restons dans l'alliance pour en réclamer au besoin le bénéfice ; car, tant que nous ne l'avons pas dénoncée, les obligations qu'on a contractées envers nous subsistent : pour remplir les nôtres, nous avons le droit de proportionner nos saf, crifices à la situation qui nous est faite.
30 l'itaur contemporaine
Pour améliorer cette situation, les publicistos italiens ne comptent pas seulement sur la dextérité de leurs liommes politiques. Mais ils comptent bien aussi que les complications extérieures, dont ils suivent avec tant de perspicacité les péripéties, viendront à leur aide, et ils ne cachent ici aucunement leurs calculs.
La triple entente paraît se resserrer tous les jours. D'ici peu, à la suite de quelque incident — comme celui qu'avaient provoqué les prétentions injustifiées de l'Allemagne sur les déserteurs de Casablanca, — elle peut mettre tout à coup la Triplice en état d'infériorité. Croirons-nous que l'Italie, faisant diplomatiquement partie de la Triplice, en conçoit de l'ombrage et de l'inquiétude? Pas du tout ! Elle conclut que si le danger de se voir encerclé s'aggrave pour le grand empire germanique, c'est une raison de plus pour que celui-ci ne considère pas l'Italie comme une quantité négligeable et pour que, dès lors, il ne permette plus à l'Autriche de « faire sa grosse voix » contre l'alliée du Sud. C'est exactement le raisonnement que ferait laFrancesi, à chaque nouveau cuirassé mis à flot à Kiel ou Stettin, elle disait : « Tant mieux ! Voilà un motif de plus pour que l'Angleterre tienne à notre concours et se mette en mesure de le mériter ! »
Supposez encore que la France, continuant ce genre de raisonnement, ajoute : « Devant cet accroissement de la marine germanique, quedeviendrait donc la suprématie navale de la Grande Bretagne, si nos flottes (que nous devons bien compter voir se reconstituer), faisaient demi-tour et si pour une raison ou pour une
ENQUETES SOCIAI.rS 31
autre, nous chorchions désormais notre appui à ['Est plutôt (ju'à l'Ouest ? » C'est encore là, et très exactement, le langage do l'Italie. Elle a suivi avec un vif intérêt l'entrevue de Cherbourg, qui a confirmé la solidité de l'alliance franco-russe, et l'entrevue de Windsor, qui a donné à l'entente anglo-russe une certaine consistance. Elle suit avec non moins de sympathie les symptômes de raffermissement social de la Russie, comme la reconstitution, parfois suspendue ou entravée, mais toujours reprise, de nos ressources militaires. Tous les journaux reproduisaient, récemment, les calculs d'écrivains professionnels qui établissaient la balance des forces à mettre en ligne de part et d'autre (1). D'après les calculs les plus minutieux, où tout était examiné à la loupe, on concluait généralement à un léger avantage de la Triplice au moment actuel. On ne manquait môme pas de rappeler l'effet produit en Europe, à l'occasion des affaires des Balkans, par la promesse solennellement faite à l'Autriche de l'appui militaire de l'Allemagne. La belle nation qui se flatte qu'on doit se disputer ses faveurs, n'a le souci de faire des frais de politesse avec aucun de ses prétendants éventuels, C'est pourquoi les interprètesdesa pensée disaient cavalièrement : « A peine Berlin eût-il déclaré explicitement qu'il était solidaire de Vienne, que toutes les nations mirent laqueue entre les jambes, à commencer par la France. L'Angleterre, qui avait élevé la voix, s'aperçut qu'elle ne pouvait pas compter
(1) Article de la Préparaiione, journal militaire.
sur ses collègues de l'entente, comme elle l'avait espéré. » Seulement l'écrivain militaire ajoutait ici : « Mais les choses resteraient-elles ce qu'elles ont été alors, si l'Italie passait dans l'autre camp ? Elle paralyserait au moins la moitié des forces autrichiennes sur terre et la totalité de ses forces navales... » Rien de tout cela n'était insinué à mots couverts. L'Allemagne et l'Autriche, était-il dit en termes formels, ont « un intérêt extraordinaire à ce que ce passage ne s'opère pas et, par conséquent, à nous concéder quelque chose de plus que « des garanties désormais superflues et des avantages purement hypothétiques... Cela, nous le disons spécialement pour l'Autriche. » On sait comment l'Autriche a répondu : en hérissant ses frontières du Sud-Ouest de fortifications nouvelles, avec de nouvelles garnisons, et en doublant sa marine.
Tel était donc l'état des esprits quand le voyage du tsar en Italie fut annoncé, préparé et finalement exécuté. Ici éclate dans toute sa force une de ces crises caractéristiques qui sont si fréquentes au sud des Alpes et qui généralement s'y dénouent toujours de la même façon. D'un côté, une agitation bruyante, irréfléchie, se donnant comme prête aux pires folies, semblant déjà se ruer vers le crime ; de l'autre, des groupements d'hommes avisés, réfléchis, pesant tout, calmant peu à peu les énergumènes et les retournant si bien que les uns et les autres rivalisent de zèle pour exalter ce qu'il avait d'abord été question de fouler aux pieds.
Avant tout, les socialistes et les anarchistes n'avaient pas voulu manquer une telle occasion d' « agi-
ter » et de « manifester » en faveur des partis populaires de tout pays. Les récits les plus fantastiques de massacres moscovites, de convois funèbres d'exilés sibériens et d'outrages faits à la Pologne, circulaient de tous les côtés. Les Chambres de travail décidaient que, à partir du moment où les navires du tsar souilleraient les eaux italiennes, personne ne travaillerait plus... ou moins pendant une journée... ou une demi-journée. Pendant tout le temps de son séjour, on arborerait partout des bannières... pour les envelopper de noir. Tout cela était bien théâtral, mais on pouvait redouter beaucoup plus ; car on sortait aussi du vieil arsenal tout ce que le peuple ami des révolutions y a remisé de mots excitateurs, d'épithètes troublantes et d'ordres du jour destinés à rappeler le souvenir de toutes les grandes exécutions, depuis le meurtre de Tarquin jusqu'à celui du roi Ilumbert. Je me trouvais à Milan dans le cours de septembre. Là, dans un hôtel très moderne, élégant, sinon fastueux, le premier garçon de service saisissait toutes les occasions de se faire l'écho du sentiment populaire. Il venait de causer avec une dame russe à laquelle il avait eu la prétention d'apprendre tout ce qui se passait d'horrible à l'est de la Vistule. Je m'empressai de l'interviewer. Il me fit savoir qu'il était deCôme, d'une famille de huit enfants, qu'il soutenait sa mère infirme, deux de ses sœurs malades, et que, quant à lui, il ne s'ocupait pas de politique, sa profession ne lui en laissant pas la liberté. Qu'eùt-ce été s'il se fût cru libre ? Il déclarait très froidement, comme il convenait à un homme en habit noir et cra-
vate blanche, que si le tyran descendait de son navire et mettait seulement le pied sur le sol italien, il n'en sortirait pas vivant. Là-dessus, il me rappelait le cas du roi Humbert, « un homme très gentil, pourtant », mais qui avait autorisé la répression impitoyable des troubles de Milan lors de la grande grève de 1898. On avait fait venir Bresci d'Amérique pour le tuer. « Ah ! il le fallait, Bresci avait été désigné, c'était son tour ! »
Qu'il ne fallût pas rire de pareilles menaces, la police en était, à coup sûr, convaincue. Delà, ces longues incertitudes, ces annonces successives d'ajournement ; delà, ces précautions minutieuses et le choix d'un itinéraire amenant le tsar dans la partie la moins exaltée du royaume, avec l'emploi le plus court du réseau ferré italien. Mais la vigilance gouvernemenlale ne fut pas seule à agir. La presse raisonnable, et même celle qui ne l'est qu'à peu près, comprenaient bien toute l'importance politique du voyage, elles tenaient à ce qu'il se fit et se terminât heureusement. Il ne suffisait pas de conjurer toute catastrophe, il fallait qu'on eût un succès brillant. On y réussit.
On commença d'abord par tourner en ridicule, ce qui n'était vraiment pas difficile, la débauche de rhétorique (or^i'a retorica) des faux tribuns qui, par surcroît, avaient résolu de manifester contre Alphonse XIII à l'occasion de l'exécution de Ferrer ; et le principal journal de Turin ne ménageait pas son ironie.
Les hésitations commencèrent. Comment reculer ? Allait-on perdre le bénéfice d'un si beau mouvement et rentrer tranquillement chacun chez soi ? Ménageant
dès hahilenient la transition, beaucoup firent observer (|ue pour prolester contre letsarisme, contrôla barbarie orientale, les italiens avaient toute l'année, mais que pour assurer à leur pays l'honneur et le profit d'une visite réclamée par les nécessités internationales, ils avaient à peine un jour ou deux et que vraiment il fallait l)ien faire cette petite part aux exigences de la politique. Et ici, avec un sentiment profond des lois (le riiisloire, on rappelait que, si un peuple est toujours à temps pour réparer les fautes de sa politique intérieure, une erreur une fois commise en politique étrangère peut entraîner des conséquences destinées à durer dos siècles. Pour ceux qui ne pouvaient s'élever jusqu'à la compréhension de telles maximes, on avait autre chose. Prenez bien garde, leur disait-on, que notre grève générale, nos cris et nos sifflets ne dégénèrent en troubles dont la police, guère meilleure, hélas ! que la police de tous les despotes, voudra opérer brutalement la répression. Ne leur donnez pas un tel prétexte ! Vous êtes trop intelligents pour tomber dans un tel piège.
Sous l'action de ces raisonnements ingénieux, on s'aperçut enfin que le problème était plus facile à résoudre qu'il n'avait semblé. Ceux qui aiment l'agitation pour elle-même en furent quittes pour faire de l'agitation contre l'agitation de la veille ; et après s'ôtre indignés si violemment contre la platitude des tsarophiles trahissant la cause prolétaire, ils s'indignèrent non moins violemment contre la folie tsarophobe, trahissant la cause nationale. L'action première avait été
« énorme » ; la réaction fut « énorme » à son tour, et ceci à la lettre : le môme adjectif reparut successivement dans les manchettes des journaux pour qualifier les manifestations pour et ensuite contre le tsar.
La Confédération générale du travail se laissa persuader et elle décommanda les manifestations hostiles. Il ne restait plus qu'à lancer le mot suprême : « Le tsar, qui veut rendre visite au roi d'Italie, n'a pas voulu passer par l'Autriche 1 » Alors peu s'en fallut que ce ne fût du délire. Des socialistes démarque se rendirent à Racconigi et le maire de Rome, le franc-maçon Nathan, figura dans les cortèges officiels des fêtes royales et impériales.
Les esprits politiques, — il en est beaucoup dans la péninsule, — n'abusèrent pas de leur succès. Loin de là, ils affectèrent d'en faire honneur — c'était une habileté de plus — à la sagesse profonde des masses. L'événement historique de Raccogini était donc une victoire, non du gouvernement, mais du peuple. Notre amitié, s'écriait-on, est recherchée ; notre inimitié est redoutée. « Vienne voit avec amertume se clore une période où nous étions à la merci de l'Autriche et se consolider un nouvel équilibre dans lequel nous pouvons respirer plus librement et exiger que les alliances à renouveler ne dégénèrent pas en un système de vasselage et de stérilisation. »
■ Les alliances à renouveler ! » Le mot est énigmatique. Rien ne dit ni qu'on les renouvellera, ni qu'on ne les renouvellera pas, et il en sera ainsi pendant longtemps. Les militaires insistent sur ce fait que,
ENQUÊTEvS SOCIALES 37
maintenant, ils n'ont pas à craindre d'être jetés du jour au lendemain dans une guerre sans une préparation suffisante : la marche de l'Autriche sur Salonique et la réalisation du fameux Drang nach osten sont arrêtées. Ils avouent qu'il leur manque bien des choses, mais ils se félicitent qu'on ait le loisir de procéder avec méthode et de se mettre en état de dicter ses conditions. Les économistes, — ou orthodoxes ou socialistes — demandent surtout qu'on se réserve le plus possible pour les améliorations d'ordre industriel et financier. Tous sont d'accord pour dire à peu près : «restons sans avoir l'air de rester ou sortons sans avoir l'air de sortir ; ce qui est essentiel, c'est de ne pas nous lier, c'est de ne rien annoncer de définitif à personne et de nous mettre en état de faire de notre liberté, le jour où elle nous sera officiellement rendue, l'usage qui nous paraîtra le plus avantageux pour nous. »
A n'en pas douter, une situation ainsi décrite serait une situation tout à fait privilégiée, et on comprend que l'amour-propre national serait fier de pouvoir se l'assurer dans le présent et dans l'avenir. En tant parler d'avance et si bien prévenir les gens, est-ce là cependant un moyen qui puisse longtemps servir sans inconvénient? En célébrant comme il convenait l'heureux événement de Racconigi, le grand organe du Piémont rappelait avec satisfaction la politique de la maison de Savoie, qui sut toujours prendre une position lui permettant de jeter dans la balance un poids léger, mais assez sensible pour la faire pencher en sa faveur. Il ajoutait: « nous sommes tiers que cet événement historique
ait eu pour théâtre notre vieux Piémont dont le passé contienttant de leçons depénétration politique etde subtilité diplomatique pour la nouvelle Italie. » Peut-être les ducs de Savoie savaient-ils mieux dissimuler leurs prétentions.Peut-être eussent-ils redouté d'avoir unepresse peu discrète et se feisant tous les jours un devoir de bien avertir les autres nations qu'on tient simplement à se servir de l'une ou l'autre d'entre elles indistinctement. Il est original et piquant de se poser comme désirant beaucoup moins l'élévation que l'abaissement de ses propres alliés. Le raisonnement sur lequel on s'appuie est, d'ailleurs, à la portée de tout le monde : il est clair que si ceux dans la compagnie desquels on a voulu se trouver occupent trop de place, celle dont on est obligé de se contenter devient trop petite. Tel est le leit motiv de la presse italienne. Qu'il ne soit pas sans péril de le répéter si souvent et si haut, un événement à peine plus récent que l'entrevue de Racconigi est venu le prouver.
Je veux parler du coup de fanfare lancé par le général Asinari, à Brescia, vers le 12 novembre 1909. On connait l'incident. Le général s'était laissé entraîner publiquement et solennellement, devant ses troupes, en leur remettant un drapeau , à exprimer ses espérances de soldat italien pour la revanche de Custozza et la délivrance des frères opprimés du Trentin et de Trieste. Le cas, dira-t-on, n'est pas rare, c'est celui du général Bailloud et du général d'Amade. Pas précisément. L'imprudence du général Asinari était beaucoup plus
LiNQUliTES SOCIALES
sérieuse, car sa provocation était directe et, — c'est toujours là qu'il faut en revenir, — elle s'adressait à une puissance alliée. Mais, pour nous, ce qui mérite le plus l'altention (en dehors de ce que la manifestation morne avait de symptômatique), c'est la manière dont l'opinion publique l'a relevée, c'est le genre de commentaire qui a accompagné la disgrâce inévitable de l'indiscret patriote.
Un bien petit nombre crut devoir dire que le gouvernement était sévère et qu'il cédait à sa servilité habituelle. Dans certains journaux d'opposition, ceci est de style. Ils eussent été autrement durs pour l'incurie ministérielle, si elle se fut attiré une intervention diplomatique et des injonctions que la promptitude de la mesure prise put épargner à la fierté du pays. 11 y en eut un peu plus pour faire remarquer que les Autrichiens ne s'étaient pas fait faute, en plus d'une circonstance, de prononcer des paroles analogues. — Ana- V logues, peut-être, mais non pas identiques ni aussi graves, durent répondre les gens plus rassis ; car si les soldats dont on parlait avaient fait de claires allusions à l'ennemi, — si peu déguisé, — de l'autre côté de l'Adriatique, et à la nécessité de se tenir en garde contre lui, aucun ne l'avait fait en activité de service, devant le front d'un régiment, et, chose plus incompréhensible encore, en découvrant expressément le roi lui-même. En somme, on peut dire que la mise à la retraite immédiate du guerrier trop impatient eut l'approbation universelle.
Parce que l'attaque était injuste et qu'elle méconnaissait la loyauté de la puissance alliée ? Cela, per*
sonnne ne l'a dit : et tous ont réservé formellement les espérances de la nation. On a surtout insisté sur cette vérité, que les généraux étaient chargés de faire la guerre et de se tenir prêts à la faire, mais quand la nation le voudrait, et qu'en attendant^ il ne leur appartenait en rien de la rendre inévitable. Beaucoup voyaient aussi dans cette incartade un empiétement du militaire sur le civil et comme une menace de pronunciamienîo : ils avaient déjà peur de voir surgir un général Boulanger. Ce qui dominait, enfin, c'était le sentiment que nul n'a le droit d'engager ainsi le pays quand le pays n'est pas prêt. Déjà le président de la Chambre avait commis une imprudence en prononçant ces mots : « Notre Trentin. » C'était là une voie où il ferait bon de ne pas trop s'aventurer... si vite. 11 n'était pas de la dignité d'une grande puissance comme l'Italie de se livrer au même jeu que la Serbie contre l'Autriche ou que la Grèce contre la Turquie.
Au moment où j'écris ces lignes, tel est le dernier en date de ces divers incidents qui mettent en lumière tout ce que le patriotisme italien a d'orgueil et de souplesse. Nous l'avons dit, peut-être serait-il plus fier de ne pas tant vanter sa propre habileté. Mais, enfin, l'Italie tout entière est attachée pieusement à ses souvenirs, elle est enthousiaste de sa civilisation latine, elle est soucieuse de sa grandeur à venir ; ses groupes socialistes eux-mêmes seraient aussi heureux de voir leur pays reprendre la terra irredenta que les socialistes allemands sont désireux de conserver l'Alsace-Lorraine, le Sleswig et la Posnanie.
La politique extérieure de l'Italie méritait de nous retenir longtemps ; car c'est bien par elle que se manifeste avec le plus d'unité et de clarté cet esprit public que les nations ont intérêt à discerner les unes chez les autres. De la politique intérieure d'un pays donné, on est tenté de dire qu'elle lui est plus spéciale et qu'elle n'intéresse que lui. Mais la vie internationale étend de I plus en plus ses ramifications et multiplie de plus en |- plus ses échanges. Le catholicisme a été international de tout temps ; le socialisme a la prétention de l'être presque autant : la franc-maçonnerie a ses mots d'ordre qui passent rapidement au-dessus des frontières. La France a encore le privilège de voir imiter en bien des pays ce qu'elle fait de bon et plus encore, peut-être, ce qu'elle fait de mauvais. Enfin, ni la logique des idées, ni la suite des expériences, ni la pression croissante des p, appétits surexcités, ne favorisent plus nulle part certaines attitudes équivoques et certains jeux d'équilibre qui, en effet, ont un peu l'air de se mal soutenir à peu près partout.
C'est à quoi cependant l'Italie a de la peiné à renoncer. S'il est un peuple où l'on aime à s'abriter sous les mots et à y dissimuler son impuissance à organiser carrément les choses, c'est bien celui-là. J'étais à Rome à la veille d'élections partielles très disputées. Le can-
L ITALIE CONTEMPOHAINE
diclat qui devait être élu était un prince qui s'affichait comme ^ clérico-radical » : il était appuyé par un républicain des plus bruyants, et l'on soupçonnait divers ecclésiastiques d'avoir mis à sa disposition des ressources destinées à des usages moins profanes. C'est du moins ce qu'insinuaient, non pas des circulaires conlidentielles, mais des affiches qui émanaient d'autres milieux ecclésiastiques et que j'ai lues à la porte d'une grande église. Les concurrents se combattaient à coups de réclame. Du grand seigneur, les uns affirmaient qu'il était le bienfaiteur, les autres qu'il était le tyran de ses contadini. Quant aux promesses mêmes, dont les candidats sont en général si prodigues, chacun les remplaçait par de belles phrases. Les uns invoquaient la nécessité de ne pas laisser faire un « affront à la majesté de Rome ». A quoi les autres répliquaient par le devoir de ne se laisser arracher « aucun lambeau d'une bannière immaculée. » De programme, aucun.
Les paroles imagées et lés périodes sonores sont également à la mode dans les questions sociales. Quelques jours après l'élection dont je viens de parler venaient les préparatifs du 1" mai. Les divers partis semblaient s'être donné le mot pour enlever à la fameuse manifestation tout caractère troublant et la transformer en une fête inoffensive. A côté des affiches socialistes, s'élevant surtout contrôles lois qui affament le peuple, c'està-dire contre les droits sur les grains, s'étalaient les affiches oii les modérés célébraient les joies du printemps, la résurrection de la nature, le frais coloris des premières fleurs et concluaient que c'était bien le mo-
nient où tous les cœurs devaient s'unir dans une commune espérance. Ainsi, tout le monde en frais de poésie, pour célébrer ici la lutte, là l'union des classes 1 Finalement tous en fêtes et en vacances !
Au bout du compte, cela valait mieux que des barricades et que des coups de fusil. Mais enlin, dans ces échanges de paroles, que disent d'utile les hommes véritablement sérieux ? Ils sont très nombreux en Italie dans les rangs de ceux que la vie politique tient à l'écart; il est à craindre qu'ils ne soient plus rares parmi ceux qui sont censés représenter l'esprit public et qui bon gré mal gré, le représentent, en effet, dans une trop large mesure. Les plaintes de l'élite sont significatives et il faut se garder de les dédaigner. Ne nous arrêtons pas cependant à celles des « cléricaux » : on pourrait nous dire qu'elles sont trop prévues. Je me contente de celles que font entendre les amis les plus éprouvés du bien public compris à la façon des fondateurs de l'unité tant désirée et aussi à la façon des plus illustres financiers, promoteurs de ces ingénieuses institutions qu'ont tenu à étudier de près tous les hommes pratiques de l'Europe. L'Economiste^ de Florence (dans ses numéros de mars 1009) pouvait parler, sans crainte d'être démenti, de la « médiocrité déconcertante » des candidats et des élus. Tandis que tel journal de Milan qui se distingue par la bonne tenue de son libéralisme lettré signalait les vociférations et les pugilats de la Chambre des députés, où la mention des corps à corps entre honorables est devenue, dit-il, aussi banale que la letlura del verbale, la lecture du procès-verbal, le journal
financier essayait de mesurer ce vide qu'aucun fatras ne peut dissimuler. « M, Luzzati mis à part », il ne voyait partout que la constante préoccupation de ne jamais laisser voir trop clairement sa pensée sur les questions les plus graves. Rien, disait-il, n'est traité à fond ; tous les partis travaillent à atténuer leurs divergences, de manière à pouvoir s'entendre au moment psychologique, c'est-à-dire au partage du pouvoir et des faveurs du pouvoir. Ils concluent ou paraissent conclure des alliances, mais sans aucun esprit de sacrifice sincère ni de part ni d'autre. De semblables unions ne peuvent aboutir qu'à de la brouille, le jour où l'on se déciderait à essayer de faire quelque chose. Mais le plus longtemps possible on reste dans le vague ou l'on promet de ces réformes qui demandent des études et des expériences très longues. Sur ce qui pourrait être résolu ou décidé plus vite, on se tait. Le savant recueil remarquait que ce silence s'étendait chaque jour davantage sur les questions autrefois les plus agitées, comme celles du régime constitutionnel et des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il se demandait, avec quelque scepticisme et quelque « mélancolie » (c'est lui-même qui écrit le mot) si c'est là une preuve de sagesse et de bon sens, une preuve, par exemple, que les catholiques renoncent à des « revendications impossibles » ou s'il ne faut y voir qu'une disposition croissante à se détacher de la chose publique.
A ce dernier trait, on reconnaît le langage d'un organe centre-gauche, de ce parti riche en hommes distingués, instruits, bons patriotes, mais qui a quelque
peu compromis le beau nom de « libéral » en luttant, avec une ferveur trop exclusive, pour les intérêts d'une élite privilégiée qui réclame surtout pour elle le droit d'user..., quelquefois môme d'abuser des avantages acquis. Or, le parti libéral paie aujourd'hui très cher, — et c'est un malheur pour le pays, — la sérénité où il a longtemps voulu se complaire et s'enfermer. D'abord, ceux qui restent vraiment fidèles à ses idées et à son programme sont extrêmement réduits. Tout leur espoir est de constituer une minorité qui se réserve pour réserver son avenir ; car, disent-ils, entre les cléricaux et les partis populaires, ils ne peuvent rien de plus. Sont-ils restés immobiles? Non 1 Ils s'efforcent de s'élever au-dessus du « quiétisme libérâtre » d'autrefois ; ils entendent jouer un rôle de tutelle et de prévoyance : ce sont surtout les libéraux anglais, on ne sait plus trop s'il faut dire d'hier ou d'aujourd'hui, qu'ils prennent pour modèles.
Ce petit bataillon peut encore jouer un rôle s'il sait user de son ascendant et conclure adroitement de ces alliances dont pSiTleV Economiste . La preuve en est que, dans les projets de combinaisons ministérielles, on met toujours en avant le nom de M. Sonnino, qui paraît être son chef. Mais il a de la peine à se recruter et à maintenir son unité. On dit souvent qu'il va disparaître et qu'il n'y aura plus en présence l'un de l'autre que les deux extrêmes, le catholicisme et le socialisme. Disparaître ? Le mot est tout à fait excessif. Des gens de milieu, craintifs et indécis, flairant le vent, portés aux concessions et les redoutant, conservateurs par nature
ACy l'italie contemporaixe
et par intérêt, mais s'ingéniant à faire la part du feu et craignant toujours de l'avoir faite trop grande ou trop petite, voilà ce qui ne manquera jamais en aucun pays et en aucun temps. Sans doute un pareil groupe est constamment effrité et entamé par l'action du flot qui monte ; mais il n'est pas sans réparer ses pertes par de nouvelles acquisitions. Que faut-il, en effet, pour y entrer? Un peu d'âge, — ce qui vient toujours — des déceptions, — ce qui n'est pas moins inévitable, — le sentiment de la fatigue, des économies assez sérieuses et quelques restes d'ambition pour soi ou pour les siens. Quelquefois y entrent, dès le début de leur vie politique, des jeunes gens d'une distinction et d'un bon sens précoces, mais à qui manquent l'entrain et la séduction de la nouveauté populaire. Le tout réuni vaut à une assemblée des critiques utiles et des propositions parfois très clairvoyantes, mais ne va pas beaucoup au delà.
Les libéraux italiens qui veulent arriver au pouvoir sont donc toujours en quête de quelque alliance de nature à renforcer et à entraîner leurs gens. Ils pratiquent ici la méthode qu'ils croient appelée à leur réussir indéfiniment dans le renouvellement de la Triplice, et qui consiste à s'appuyer sur ceux-là mêmes dont on convoite les dépouilles. Tantôt ils mettent en avant ceux des leurs qui se rapprochent des libéraux belges et des nationaux-libéraux d'Allemagne, et ils espèrent ainsi rallier un assez grand nombre de députés plus avancés. Tantôt ils comptent sur les libéraux conservateurs pour ramener à eux un plus gros contingent de modérés.
Parmi ceux qui les conseillent, les uns leur disent: « Surtout, ne vous laissez pas compromettre par les catholiques, ils vous perdraient. N'avez-vous pas vu, sur les murs d'une de nos grandes villes, cet appel électoral où l'on raillait l'alliance d'une bourgeoisie incrédule, mais avide de conserver ses avantages économiques, avec un clergé qui passe par-dessus cette irréligion pour recevoir en échange la direction de la eunesse et les gros revenus des œuvres pies ? Séparezvous donc nettement des cléricaux, et cela vous réhabilitera près des partis d'avant-garde. » Les autres insinuent: « Ne feriez-vous pas beaucoup mieux de vous rapprocher des catholiques et de leur promettre quelques concessions, comme une certaine liberté d'enseignement, pour qu'en retour ils renoncent à des prétentions confessionnelles tenues de trop de côtés pour désormais inacceptables ! »
Je n'ai pas besoin de dire que, là comme ailleurs, ceux qui veulent jouer un rôle et faire quelque bruit vont toujours plus à gauche, mais que, pas plus là qu'ailleurs, ils ne sont récompensés de leurs sacrifices comme ils l'espéraient. L'un des derniers étés, j'ai suivi de près plusieurs élections très disputées. Les libéraux constitutionnels cherchaient, selon leur habitude, à s'agréger quelques éléments flottants. Us s'étaient surtout adressés aux socialistes. Le premier accueil avait été fort dédaigneux : ils ne s'en étaient pas découragés, et, plutôt que de se retourner vers les groupes plus conservateurs, ils s'étaient obstinés dans leurs avances. Le résultat fut qu'ils furent outrageuse-
48 l'itaue contemporaine
ment battus. Et où ? Dans celte Lombardie ei dans ce Piémont, berceau de la monarchie nationale. Un des candidats constitutionnels, qui avait dû se soumettre à la tactique de son parti, ne recula pas devant l'aveu public de l'humiliation au-devant de laquelle on l'avait mené. « Q'avons-nous vu? écrivait-il aux journaux: des hommes cruellement insultés volant pour leurs insulteurs et ceux-ci acceptant les voix sans retirer leurs insultes, allant même jusqu'à se glorifler des unes et des autres. »
Le parti libéral et constitutionnel ne veut donc pas se compromettre aVec la droite. 11 pousse môme envers elle la défiance jusqu'à faire grise mine (voir Y Economiste du 30 octobre 1910) aux œuvres sociales qu'elle organise contre les socialistes, il sait même quelque gré à ces derniers de l'opposition qu'ils font aux catholiques. Mais, quand il se retourne à gauche, il est assez embarrassé, car qu'est-ce qu'il y trouve ? « Le bloc des partis populaires », qui comprend surtout trois groupes principaux : les radicaux, les républicains, les socialistes. Qu'ils soient tous anti-cléricaux et la plupart francs-maçons, ce n'est pas là ce qui effraye le parti libéral. U craint beaucoup plus leur hostilité à l'endroit de ses doctrines économiques.
Les radicaux opèrent en amalgamant le programme anti-clérical et le programme dit national. Ils prétendent concilier l'amélioration des services publics avec la liberté des associations professionnelles (1), concilier
(1) Sous ce rapport, l'Italie entend ne pas être traitée d'arriérée. Les magistrats sont en train de se constituer en
le raffermissement des forces militaires avec l'établissement d'un budget qui ménage les forces contributives du pays. Nous, Français, nous ne connaissons que trop cette phraséologie sans idées utiles et cette action qui n'est résolue que quand il s'agit de confisquer ou de détruire, tout en disant, bien entendu, qu'on a offert à celui qui fait la folie de se suicider les moyens les plus raisonnables de s'assurer, dans la solidarité nationale, une existence régulière et vraiment libre.
Quelle différence y a-t-il entre les radicaux et les républicains ? Les premiers disent aux seconds : « Nous ferons tout ce que vous voulez faire vous-mêmes, excepté la république. » Les seconds avouent que les institutions actuelles sont solides, et ils ne feront présentement rien pour les renverser, quoique bien convaincus que tant qu'elles dureront, ils ne pourront pas faire triompher l'ensemble de leur programme. Ils se flattent néanmoins de réveiller la conscience publique, d'élever le peuple à l'intelligence de ses droits, de le rendre apte à préparer la conquête définitive de sa souveraineté... le tout plus énergiquement que les radicaux. Pour reprendre le mot célèbre, ils jouent à peu près le même air, mais ils affirment qu'ils le jouent mieux. Après cette ouverture, ils font entendre quelques morceaux plus « substantiels » : le suffrage universel sans les restrictions dont il souffre encore, l'indemnité parlementaire, le droit pour les électeurs
association professionnelle, comme les postiers, les instituteurs et les électriciens. Quelques-uns même ont proposé une alliance avec la Confédération L'énérale du travail.
de révoquer leur mandataire, le droit absolu d'association pour tous les citoyens, y compris les fonctionnaires, la laïcisation complète de tous les services, l'abolition de la loi de garanties, la nation armée.
D'autre part, avec les socialistes, les républicains demandent l'abolition des droits sur les grains et son remplacement par l'impôt direct, unique et progressif.
Si nous allons maintenant aux socialistes, nous les trouverons très divisés sur le choix des routes à prendre et sur la rapidité à imprimer à la course. Les uns sont syndicalistes révolutionnaires, les autres simplement réformistes. Dans les congrès qui se tiennent de ville en ville, on voit l'emporter, tantôt le premier de ces deux partis, tantôt le second. Actuellement, c'est le dernier qui paraît avoir la majorité ; mais quant au but à poser et à faire espérer, il est à peu près le même pour tous. A la suite du remplacement des impôts de consommation par l'impôt proposé sur le revenu, ils placent différentes réclamations, les unes plus hardies, les autres plus modestes, et qui montrent assez bien la préférence que somme toute ils donnent aux réformes d'ordre économique. Du service militaire ils ne réclament que la réduction et ils se prononcent en faveur de la représentation proportionnelle. En revanche, ils exigent une loi contre les corporations religieuses et « le développement de la laïcité dans toutes ses manifestations ». Ils attendent enfin du pouvoir des subventions aux logements populaires et aux coopératives ouvrières, l'extension à l'agriculture de l'institution des prudhommes et, — ce qui est plus menaçant dans
l'iiiiprévision de la formule. — la défense des consommateurs contre la cherté de la vie.
A la lecture de ces programmes on se demande si la division des partis n'a pas pour but principal de multiplier le nombre des présidents, vice-présidents, secrétaires généraux, ou bien si l'on n'est pas dans l'un de ces cas où les gens ne sont pas divisés parce qu'ils ont des opinions différentes, mais affichent des opinions différentes parce qu'ils étaient déjà divisés pour d'autres causes et qu'ils ne veulent pas avoir l'air de penser les uns comme les autres. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans la région la plus agitée, dans la Romagne et particulièrement à Ravenne, les socialistes et les républicains sont à couteau tiré (et ceci n'est pas toujours une métaphore).
Au moment où je recueillais sur place les éléments de mon travail, un homme, à Ancône, était frappé à mort par la balle d'un revolver qui allait tuer, par surcroit, un passant inoffensif. La presse enregistrait le fait sous cette rubrique : « Un socialiste tué par un républicain » ; et la dépêche envoyée d'Ancône à la feuille que j'ai eue sous les yeux donnait ainsi son commentaire : « Entre républicains et socialistes existent des haines profondes et des polémiques féroces ». Dans le cas présent, la polémique ne portait sur aucun point de doctrine. Il s'agissait d'un imprimé où le socialiste avait rappelé des poursuites intentées au père du républicain, conseiller provincial, et à son fils, sorti récemment de prison. J'ai demandé cependant si derrière ces querelles locales et personnelles il n'y avait pas
L ITALIE CONTKMl'OUAIXli
d'autres causes d'hostilité permanente. A Ravenne même on m'a répondu : « Actuellement, les républicains sont maîtres de la municipalité : les socialistes leur en veulent — de cela d'abord — mais aussi de ce que le parti républicain, disent-ils, se fait l'instrument d'une domination bourgeoise et maçonnique. Ce n'est pas que les loges elles-mômes ne soient pas divisées ! tout le monde veut en créer ! Il y a des loges séparées de bourgeois républicains — ce senties plus nombreux — et de bourgeois monarchistes : on prétend même qu'à ces derniers sont agrégés quelques prêtres (et c'est un prêtre qui me le dit). Mais c'est surtout aux francs-maçons bourgeois et soi-disant républicains que les socialistes font la guerre. C'est pourquoi dans certaines élections ils se sont séparés du bloc ; et, s'ils n'ont pas tous voté pour le candidat monarchiste, ils ont du moins assuré son succès. Ce n'est pas la seule fois d'ailleurs qu'ils ont su se départir de leur intransigeance, d'après ce que me racontait le rédacteur en chef d'un grand journal de Milan. En une partie de la région, les démocrates chrétiens et quelques ecclésiastiques avaient soutenu avec énergie les réclamations des ouvriers : ils avaient pris fait et cause pour les grévistes. Voyant avec regret se développer une aussi dangereuse concurrence, les chefs socialistes allèrent trouver les patrons et leur dirent : » Entendez-vous donc avec nous, vous verrez, nous ne serons pas aussi exigeants que les curés et nous vous assurerons des conditions plus douces «.
Dans ce chaos de constellations dévoyées, quelle
KNQUÎCTES SOCIALKS 53
altraclion peut donc exercer le parti libéral? et quels sont les corps qu'il a quelque chance d'attirer dans son orbite ? Parmi tous les groupes qui se forment et se déforment à Montecitorio comme dans le pays, il n'en est pour ainsi dire aucun qui ne tienne à se ménager l'appui de quelque autre, mais sans faire ostensiblement campagne avec lui. Les libéraux qui veulent du concours du bloc devront lui servir un petit mélange oîî il y aura, — c'est un journal italien qui parle, — « un peu de guerre aux congrégations, un peu de divorce, un peu d'école laïque et quelque chose encore d'analogue ». Inutile dédire que s'ils appellent à eux les voix des catholiques, ils se gardent bien de leur donner des garanties : car peut-on voir une garantie dans l'entrée au sein du cabinet d'un homme ou d'un autre, quand cet homme est obligé lui-môme de s'ajuster ou de s'adapter à un milieu si composite? Dans la crise qui éclata au mois de décembre 1909, une des combinaisons préconisées avait été l'accord de M. Sonnino, représentant du centre droit, avec l'extrême-gauche, en passant par-dessus les interméidiaires. Dans le gros de la majorité, enfin, apparais- ^saient jusqu'à ces derniers temps deux noyaux^ dont [l'un voulait s'agréger le plus d'éléments possible, ;mais avec l'exclusion des socialistes, et dont l'autre [entendait exercer la même attraction, mais avec l'exclu- 'sion des cléricaux. Pour sortir d'embarras, peuvent-ils idu moins se compter et tabler sur la force numérique [des uns et des autres? Mais voici la difficulté. Partout où j'ai sollicité des statistiques parlementaires, on m'a
h ITALIE CONTEMPOBAINE
répondu en riant : « Gardez-vous bien de vous en rapporter à celles qu'on vous montrera ; elles sont toutes fausses ! Suivant tel comité, il y a quatorze députés catholiques; suivant un comité voisin, il y en a soixante ou soixante-dix, et il en de même pour toutes les fractions de la gauche, de l'extrôme-gauche, de la droite, de l'extrême-droite et des centres. » Combien donc est juste la réflexion faite un jour par VOsseriatore romano : « Ceux qui veulent éloigner les libéraux des catholiques, et qui n'y réussissentque trop, privent le parti constitutionnel de l'aide d'électeurs qui, s'ils ne sont pas toujours les plus nombreux, sont toujours les plus actifs, les plus disciplinés et les plus désintéressés. »
On comprend maintenant ce qui fait tout à la fois l'embarras et pendant quelque temps la sécurité d'un ministère, comme, par exemple, celui de M. Giolittti, qui est tombé pour avoir abordé des questions sérieuses et mettant en jeu des intérêts. Pendant longtemps, on le caractérisait de ce seul mot : « Nihilisme politique. » Il ne prenait parti ni pour ni contre les grévistes, ni pour ni contre les propriétaires ; il leur laissait toute liberté aux uns et aux autres, et quand on lui parlait de l'établissement du divorce, il répondait tout simplement que la chose ne lui paraissant pas nécessaire à la grandeur du pays, il pensait qu'elle pouvait attendre. On s'impose le plus souvent aux gens par les qualités ou par les défauts les plus contraires aux leurs et en les déconcertant par une tactique à laquelle ils n'entendent rien,
ENQl'KTES SOCIALES •'•'
Toujours on annonçait que M. Giolitti devait se retirer devant quelque liomme plus apte à de grandes choses et à une politique plus digne d'une noble nation. 11 se maintenait néanmoins et on est partout d'accord qu'il a tout à la fois hâté et choisi lui-même le moment de sa chute en laissant la Chambre aux prises avec des problèmes que ni lui ni elle ne semblent actuellement en état de résoudre à la satisfaction d'une réelle majorité.
En appelant à collaborer avec lui des hommes comme M. Luzzati et le comte Guicciardini, M. Sonnino, israclite spiritualiste, renforcé d'un Anglais libéral — car telle est bien sa double hérédité familiale — a formé ce que nous appellerions chez nous « un grand ministère ». Mais qu'on s'avise donc d'en risquer un en France, en faisant appel à des savants de premier ordre et à des diplomates éprouvés ! Que durerait-il ? Ce que vient de durer le second ministère Sonnino, renversé ou se retirant, comme le premier, après une durée ue cent jours '. Le successeur du prudent et silencieux M. Giolitti, avait apporté avec lui un programme qu'on aurait pu appeler académique, tout à fait digne d'être longuement discuté dans une société d'économistes. C'était à la fois trop et trop peu. A la première affaire remettant en conflit les intérêts particuliers des différentes régions maritimes du royaume, il s'est déclaré lui-même impuissant. M. Luzzati lui succède à son tour. Toute l'Italie intellectuelle est Hère de posséder un tel financier ; mais toute l'Italie politicienne proclame ou augure qu'il ne fera qu'occuper un instant la scène,
56 l'italii contemporaine
pendant que les partis se livreront dans la coulisse aux combinaisons artificielles et aux intrigues destinées à leur assurer à eux une meilleure distribution des profits. Qui peut dire quelles concessions lui seront imposées?... Du jour au lendemain, toutes les perspectives se modifient (1).
Dans cette incertitude et cette confusion des vieux partis « libéraux et bourgeois », verra-t-on s'engager la lutte entre les deux seuls partis extrêmes, c'est-à-dire entre le socialisme et le catholicisme?
Les premiers ont pour eux le nombre, facile à accroître avec les recrues que leur envoient tant de travailleurs jusqu'ici fort misérables et tant d'hommes ignorants des vrais remèdes. Ils ont cette force que, sous l'impulsion des besoins et des appétits, donne la volonté de réussir sans s'embarrasser de doctrines, de science et de discussions. Ils ont aussi la complicité forcée des partis qui ont périodiquement quelque alliance à conclure avec eux, quoiqu'ils en aient peur ou plutôt parce qu'ils en ont peur.
Les seconds ont pour eux leur dévouement aux insti tutions municipales — où le non expedit ne les a jamais
(1) Au moment où je revois ces lignes, M. Luzzati est encore au pouvoir ; mais il s'est bien gardé de faire quoi que ce soit de sérieux. Il a fait accepter pour les conventions maritimes un règlement provisoire qui ne résout rien. Et cependant, tout le monde le considère comme devant bientôt céder la place.
arrêtés. — Ils ont leur science de plus en plus exercée (les institutions de prévoyance et l'art de grouper l'élite des pères de famille de bonne volonté. Ils ont aussi l'action de leur jeunesse enfin dirigée par une fraction elle-même rajeunie du clergé. Ils ont leurs semaines sociales, à l'imitation des nôtres, et tous ces systèmes coordonnés d'oeuvres solidaires dont les villes de Bergame et de Brescia donnent des modèles admirables ; car c'est dans ces derniers foyers que s'allume et s'alimente le plus richement la flamme du catholicisme ambitieux de reconquérir les âmes, et c'est de là qu'il rayonne peu à peu à travers mille difficultés.
La plus grande de toutes est la diminution du sentitiment religieux dans l'Italie tout entière. Le fait n'est pas douteux, tant les autorités de tout ordre sont unanimes à le déplorer. Le caractère si extérieur de la piété méridionale, la quiétude où somnolait l'ancien clergé, les trop nombreux prêtres inoccupés qu'il tolérait, l'excessive multiplication des évêchés (ij et des séminaires, la plupart trop peu importants pour être le siège d'une vie intellectuelle et d'une émulation suffisantes, l'ignorance religieuse qui sévit dans le peuple à l'égal de toutes les autres formes de l'ignorance
(1) Les villes y tiennent cependant, et de manière à créer bien des difficultés aux projets de réforme. Dernièrement, le Souverain Pontife dut transporter à Rovigo l'évêché dont le siège était encore dans la petite ville, ensablée et comme perdue, d'Adria. Quand l'évêque revint, un peu plus tard, faire sa visite à Adria, il fut reçu à coups de pierres, et peu s'en fallut qu'il ne fût tué. Les agresseurs ont du comparaître devant le tribunal le 13 novembre 1909.
58 l'italib contemporaine
(et ce n'est pas peu dire), la rapidité avec laquelle on préparc, si c'est là préparer, à la première communiq/i, vingt abus enfin auxquels le Pape actuel fait une guerre que la catholicité ne connaît pas assez, tout cela devait faire encore à la longue plus de mal que les calomnies représentant le clergé comme ennemi de la grandeur nationale, puis comme ennemi de toute amélioration matérielle. Ces deux dernières causes ont, il est vrai, beaucoup agi dans le passé, et malheureusement il faut prêter grande attention à cette parole que je recueillais de l'un des chefs les plus considérés des groupes catholiques, M. le comte Grosoli : « Là, me disait-il, où les socialistes nous ont devancés et où les premières améliorations sociales leur ont été dues, la situation demeure très difficile pour nous. » Elle doit l'être d'autant plus que l'engouement populaire seconde là leur ordinaire tactique et les dispense de temporiser, comme ils le font la plupart du temps. Leur gros griet contre le catholicisme, on le sait, c'est de trop modérer l'élan des lutteurs en partageant leurs espérances entre le ciel et la terre. Par la nature de leur propagande et par la direction qu'ils impriment à tous les efforts de leurs adhérents, ils ne réussissent que trop à les orienter vers les seules jouissances de la terre et vers les jouissances immédiates. Ils affirment donc au nouveau venu qu'ils ne s'occupent pas de ses croyances: ils les respectent, ils les ménagent même, très certains que bientôt dans leur compagnie le néophyte n'y pensera même plus. C'est pourquoi l'évêque très zélé et très ouvert de l'une des villes du Piémont (Casale) vou-
ENQUÊTES SOCIAI.KS 59
Init bien me résumer ainsi les instructions qu'il donnait à ses prêtres : là où n'a été encore créée aucune œuvre socialiste, ouvrir à tous indistinctement celle que l'on fonde; là où l'œuvre sectaire est établie, ouvrir aux seuls catholiques un milieu qui les préserve et les affermisse.
Ce qui reste d'esprit religieux pourra-t-il être ravivé par tout ce que les jeunes catholiques y souillent d'esprit d'organisation et de dévouement aux classes pauvres? Le peuple sera-t-il touché par cette campagne (jue le clergé de l'Ombrie a engagée tout récemment en faveur des ouvriers agricoles, par celle que l'organisation catholique de Bergame a soutenue à propos de la grève de Ranica pour défendre le droit des ouvriers au syndicat et à la discussion avec les patrons par l'intermédiaire des chefs de syndicats ? Appréciera-t-il tous les efforts des prêtres de Treviglio pour faire prospérer les fermages collectifs? Et, d'autre part, le clergé, devenu plus instruit, plus actif, plus « exemplaire » à bien des points de vue, plus soucieux aussi d'agir sur riniimité des âmes, obtiendra-t-il que le règne de la doctrine ait enlin plus de fond que de façade ?
En cela, il peut compter, ce semble, sur le concours do la femme dans presque toutes les parties de la péninsule ; car ce n'est pas seulement dans les groupes d'émigrés à l'étranger (1), c'est en Italie même qu'elle fait remarquer sa supériorité sur la population masculine. Malgré les divagations d'un certain nombre de
(I) Voy. nos articles sur la Suisse, Correspondant de t908.
00 I.'lTAI.IE CONTEMPORAINE
dames dilettantes qui se font prédicatrices de bouddhisme, de soufisme ou de spiritisme, la femme italienne a, en matière sociale et religieuse, un ascendant qui, on peut le dire, est généralement mérité. A n'en pas douter, c'est grâce à sa résistance, non dans des meetings, mais dans les relations quotidiennes de la vie, qu'est due l'exclusion de toute tentative sérieuse d'un projet de loi pour le divorce. EnKn, l'enseignement religieux est encore donné dans les écoles. Je n'en juge pas ici la valeur : mais enfin, pour qu'il soit amélioré, il faut tout d'abord le conserver, c'est ce qu'on a fait jusqu'ici. Les mères de famille n'y ont pas nui.
En attendant la réalisation de ces espérances, on est obligé de constater qu'en Italie, — comme en quelques autres nations, par malheur, — l'élite, qui existe et qui est remarquable, n'agit guère sur ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit public. Mais entendons-nous bien sur le sens de ce mot : élite. Ce que j'entends par là n'est pas celle dont un prêtre du pays mantouan me disait : « Les classes élevées, qui ne font rien, comptent sur nous, mais elles ne veulent pas se compromettre en notre compagnie. » Je ne veux cependant pas exclure de l'élite quelques-uns de ceux qui, sous prétexte qu'il ne faut pas se laisser réduire à l'impuissance, transigent plus que de raison et s'affaiblissent d'autant. Mais je pense surtout, je l'avoue, au petit bataillon de ceux qui ne veulent pas transiger sur les principes essentiels, se voient frappés d'une sorte d'ostracisme, mais ne s'y résignent pas, luttent quand même sur le terrain demeuré libre encore, soucieux de justifier, quand ils le
peuvent, ce mot que je recueillais du vaillant député de : Brescia, M, Longinotti : « Ce ne sont pas les bons électeurs qui manquent le plus, ce sont les bons candidats. » En face de gens qui se jalousent, se divisent et cherchent à se tromper mutuellement, ceux dont je parle gardent 'fidèlement leur indépendance et leur unité. Ils ne s'offrent à personne, mais ils ne se ferment systématiquement à aucun de ceux qui, connaissant leurs idées, en acceptent au moins quelques-unes. L'Eglise, dont ils s'inspirent, n'est ni individualiste, ni socialiste. Elle ne méprise ni ne flatte les classes populaires; elle a toujours donné aux classes riches les avertissements les plus sévères, sans vouloir les spolier ; et, à l'égard de l'Etat, elle n'a jamais été ni une révoltée, ni une esclave. Telles sont les traditions qu'ils servent avec clairvoyance et où ils voient avec raison pour les véritables progrès, non des obstacles, mais des appuis. Ils espèrent que l'on comprendra, de la sorte, à quel prix est leur alliance, et qu'un jour ou l'autre les hommes raisonnables et les hommes désabusés trouveront que ce prix est léger.
Nous disons : un jour ou l'autre. Il n'y a pas à compter que ce soit demain. Pourquoi? Dans cette étude de l'esprit public en politique extérieure, en politique intérieure et en matière religieuse, nous avons eu à suivre comme une chute graduelle. De belles et amples façades, nous sommes descendus à des fondements de plus en plus fragiles. Or, pour avoir en politique nationale autre chose que des apparences décoratives et la prétention un peu naïve de tirer indéfiniment son épingle
02 l'italie contempokaine
du jeu, il faudrait, chez soi, au lieu d'un émiettement de groupes factices, un ou deux grands partis servis, chacun de son côté, par des fidèles convaincus. Pour avoir enlin de part et d'autre celle fermeté, la recherche des laveurs ministérielles et des applaudissements éphémères des foules ne suffit pas. Mieux vaudrait un sincère amour du bien public et la volonté d'élever l'âme populaire par un retour à des croyances qui ennoblissent tout et ne gâtent rien. Quand une nation redevient sérieusement chrétienne, elle redevient nationale dans le sens le plus beau du mot, et bientôt elle exerce sur les autres Etats une autorité qui excite à la fois moins de défiance et plus de respect. Cela n'est pas seulement vrai pour l'Italie, mais cela est vrai pour elle. Bien des gens affectent de croire le contraire : il n'y a malheureusement que l'expérience, — et encore pas toujours, — qui puisse les désabuser à temps!