LE METAYAGE ET LA PETITE PROPRIETE DANS LA HAUTE-ITALIE
Lieu d'élection par excellence du métayage : la Toscane. — Les tentatives de grève. — Solutions rapides. — Rétablissement de l'entente. — Analyse de la situation du métayer. — Les socialistes ennemis du métayage. — Leurs tentatives réitérées, en Toscane et en Romagne, pour séparer le métayer du patron et enrégimenter tous les travailleurs de la terre redevenus simples salariés. — Etude de la petite propriété dans le Piémont (province de Novare mise à. part) c'est là son lieu d'élection privilégié. — Ses épreuves et sa patience.
Quand on lit page à page — comme elle le mérite — l'enquête faite en 4902 par la Société des agriculteurs italiens, on est frappé de voir, au milieu des rappels de tant de troubles violents, un certain nombre de petites phrases comme les suivantes :
« Grèves dans toutes les parties de la Lombardie, sauf dans la province de Sondrio où domine le mé-
tayage (colonat tertiaire), dans les 9/10 de la campagne.
« Toutes les grèves de la province de Bergame se sont produites dans la partie irriguée; car c'est le métayage qui domine dans la partie sèche.
« Beaucoup de grèves dans la province de Mantoue où le métayage est rare...
« Bellune : métayage — pas de grèves. De même à Trévise et à Udine.
« Vérone : grèves dans la partie basse ; dans l'autre partie, métayage, pas de grève.
« Forli (qui appartient cependant à l'Emilie) : métayage, pas de grèves. C'est une région qui se rapproche de la Toscane et des Marches pour les mœurs agricoles. »
Ce sont là des exemples que je me contente de prendre au hasard entre beaucoup d'autres. Je relève d'ailleurs dans les souvenirs de mes entrevues cette phrase caractéristique recueillie entre Mantoue et Crémone : « Partout où existe le métayage, on s'en félicite ; là où il n'existe pas, on le regrette. »
Mais de même que nous avons étudié le régime et les dangers de la grande propriété là où elle est tout à fait prédominante, nous devons aller chercher le métayage là surtout où il constitue la méthode éprouvée, séculaire et à peu près universelle. Or, ici, point d'hésitation ! tout le monde nous désignera la Toscane.
D'après l'enquête de 1902, la Toscane faisait avec les régions du nord un contraste singulièrement éloquent. Les terrassiers, il est vrai, s'étaient mis en grève à.
yO l'itàuë contemporaine
Lîvoui*fle et à GroSsetto. Les ètiviroiis de FIdfeficè étaient aussi travaillés par les exemples de la grande ville et de sa population ouvrière. Mais partout ailleurs la fïiénie phrasé se répétait, avec quelques variantes plus encourageaiit'^S lés unes que les autres : « Lucques, pas de grèves nî de craintes de grèves, population douce, religieuse et morale, métayage avantageux. — Massa Carrara : pas de grèveâ, les paysans étant ici mieux traités qu'ailleurs : métayage — on ne veut ni ïîguéâ, ni chambres de travail ».
Que la Toscane ait été de tout temps et sôil encore le pays d'élection du métayage, il n'y a pas Heu de s'en étonner, La nature de ses collines et de son sol ne lui permet nî les grandes cultures rii les cultures tiouvèlles et savantes à production intensive. Elle est la région par excellence de ces produits traditlontiels, le vin, l'huile, les amandes, les fruits de toute espèce qui, entre les eaux cOUfaftt sous les ombragés et le soleil, multiplient les arbres et leS arbustes, objets de petits soins, constants ou répétés tous les jours. Sans doute, certaines statistiques l'ont eticôre une part assez large aux journaliers, qu'ils donnent comme formant 25 0/0 de la population agricole et aux petits ou moyens fermiers qu'on dit constituer un second quart, leS métayers fournissant à eux seuls l'âUtré moitié. Mais à la dernière Semaine sociale de Florence,en septembre 1909, un rapporteur faisait observer, sans être contredit, que les fermages n'étaient guère adoptés que pour les propriétés des Oeuvres pieuses de quelques paroisses, qu'il ne s'appliquait pas à plus de 4 0/0 de la propriété
l.NQUiÎTKS S(»CIALES 91
rurale, qu'il l'allail mettre encore en deliors des métayages quelques forets et les espaces bonillés des maremmes donnés d'abord à baux emphythéotiques, mais (jue finalement, dans la vraie terre toscane, le métayage occupe 250.000 agriculteurs sur 300.000.
Si nous voulons nous faire une idée de la Vie fUStique, mais plutôt heui'euse, des métayers toscans, îious ne pouvons mieux faire que de consulter l*Uh dés hommes les plus respectés de l'Italie, M. le comte Guicciardini, vice-président de la Chambre, puis ministre des Affaires étrangères dans le dernier cabinet Sonnino. M. le comte (juicciardini n'a parlé du métayage ni en théoricien, ni en politicien, il eti a parlé en connaisseur pratique et en homme résolu à devàtiCer la plupart de ceux de sa classe dans les concessions qui lui paraissent équitables. A la vérité, il met dans ses calculs une très minutieuse et très subtile attention à ne laisser passer aucune des petites ressources dont il est permis de grossir le modeste total des reveriusdu métayer. Mais enfin tous ceux qui cohnaissetit si peu que ce soit les campagnes savent qU*en définitive c'est bien ainsi que se constitue et se développe l'aisaiice relative du paysan.
Que gagne donc, en moyenne, le métayer toscan ? Pour l'établir, on additionne tous lès revenus (y conlpris ce que représente le logement, comparé à ce que coûte celui d'un ouvrier libre dans le bourg le plus rapproché) ; puis on divise le tout d'après le hoùibre des unités coopérantes, c'est-à-dire laborieuses et productives au point de vue du rendement général du dd-
92 I.'iTAI.IE CONTEMPORAINE
maine. Dans ce dernier calcul, on compte pour une unité tout mâle de plus de 15 ans et de moins de 65, on compte la femme pour un tiers, les enfants de 0 à 15 ans pour 1/6, les vieillards chacun également pour 1/6. Ainsi dans un métayage pris pour type, le métayer, un fils de 18 ans, la femme, 4 jeunes enfants de 9 à 15 ans, 2 vieillards, compteront ensemble pour 3 unités et un tiers.
Or, le revenu net de chacune de ces unités oscille autour d'une moyenne de 390 francs, entre un minimum de 320 et un maximum de 539. Ainsi, dans la famille type analysée, le revenu total net de la maison sera en moyenne de 1.320 francs tout compris, sauf, cependant, ce qui ne manque pas de quelque importance, le produit du jardin potager qui s'y ajoute ; on ne le compte pas, sans doute parce que, n'étant pas sujet à partage, le propriétaire ne se croit pas en état de l'évaluer exactement.
Pour donner à ces estimations un aspect plus favorable, M. le comte Guicciardini fait une observation d'ailleurs très juste ; c'est que la valeur des produits nécessaires à la vie de la famille est estimée d'après le prix de vente ; or, il est évident que le métayer les a au prix de revient, ce qui diminue beaucoup son passif et laisse libre une plus grande partie de son petit actif. En somme, cette situation doit paraître et elle paraît en effet satisfaisante en une province où après ce qu'on appelle l'élévation récente des salaires en 1907, le salaire des charpentiers-menuisiers et des maçons a passé de 2 à 2 fr. 50, celui des bûcherons de 1 fr. 50
à 2 francs et celui des journaliers de 1 ou i fr. 20 à i fr. 50. Tous les voyageurs sont, d'ailleurs, à môme d'observer que de toutes les régions de l'Italie, la Toscane est, sans contestation possible, celle où les prix se sont le moins élevés et où la qualité de la vie s'est le moins altérée.
En réalité, bien des familles, tout en vivant sans aucun luxe, mais sans d'autres privations que celles dont ils s'accomodent facilement, trouvent le moyen de faire des économies. Le plus souvent ces économies se présentent sous la forme de comptes-courants chez le propriétaire transformé en une sorte de banquier. Sur 31 familles étudiées au Val d'Eisa (nord-est de Florence), 28 avaient ensemble un compte-courant de 45.527 francs, bien que 4 fussent ensemble débitrices d'un total de 1.422 francs. Près de Pistoia, sur 18 familles, 8 étaient en retard de 2.212 francs et 10 en avance de 6.521 francs.
D'après les juges les plus surs, le métayer toscan est, comme presque tous ses compatriotes de la province, an homme pas précisément sceptique, ainsi qu'on l'en accuse quelquefois, mais plutôt ami de la tranquillité, sans enthousiasme ni passion, soit pour le bien, soit pour le mal, fuyant les démonstrations violentes qu'un reste de traditions ou d'aptitudes artistiques lui ferait juger de mauvais goût. Fidèle aux traditions et aux habitudes dont il se trouve bien, il fréquente assiduement sa petite église et y fait même un peu plus que ce qui est prescrit comme obligatoire. Quand il n'est pas traité durement, et de manière à lui persuader
Oi l'iT4^1E CONTEifPOBAINE
qu'il a le droit de se faire justice lui-même, il est très fidèle dépositaire ; car il ne faut pas faire plus d'attention qu'ils ne méritent aux petits détournements de fruits, de légumes que je propriétaire luirmême estime tolérables, Aw retour du service militaire, le jeune homme reprend vite les habitudes de la famille qui, du reste, occupe souvent le môme métayage depuis un siècle. Là ne se lisent ni livres ni journaux. L'action récente des démocrates chrétiens et d33 socialistes a fait naître çàet là quelques aspirations nouvelles ; mais, presque partout, les pensées et les désirs sont bornés à l'horizon de la yie matérielle, agrémenté, il est vrai» (et plus peut-être pour le passant que pour le résidaut) par l'enchantement des paysages, par la beauté du ciel et par la finesse des produits. Les naissances, les morts, les mariages sont, avec les cérémonies religieusas, les seules occasions de sortir, pour up peu di3 tgmps, de la simplicité et de la sérénité acçouturuées.
Tout e«la est-il synorjyme de routiu# et de résistance au progrès? Les propriétaires les plus ijitelligents répondent que non, que le métayer sans doute ne prendrait par lui-môme auicune initiative, mais que quand on lui explique l'utilité d'une innovation et qu'il a commencé à s'en rendre compte, il s'y doP^^ très volontiers. C'est ce qu'il a fait pour la lutte contre le phylloxéra, pour la reconstitution des vignobles, pour le choix des cépages améliorés, pour les nouveaux procédés de vinification. Il n'y a pas de raison pour qu'il ne le fasse pas également dans tout ce qu'on lui démontrera devoir augmenter le produit total à partager.
Or, il a généralement de bons rapports av$p sgn propriétaire, car celui-çf sent bien qu'il ne peut pas se désintéresser de la façon dont marche son domaine. Les rapports sont même satisfaisants avec celui qu'on appelle le fallorç, c'est-à-dire l'intendant ou le ré§is' geur, chargé de se tenir et de tenir les intéressés au courant de ce qui peut iniïuer sur les modes de cuIt ture, sur les ventes et sur les achats.
Ce milieu si traditionnel et si calntie, si florissant et donnant, somme toute, la sensation d'une vie champêtre enviable, fut cependant troublé en i9()2 et en 49U7f Tout d'un (çpup, en avril 1903. du côté duChiusi, on apprit que les inétairies étaient abandonnées, le bétail délaissé, sans nourriture, mais le tout sans violences ni injures. Aucune autre explication que les suivante? : « La ligue l'a voulu, la ligue l'a ordonné ^- j'ai juré d'obéir à la ligue — tous le font, je fais comme les autres ».
De l'aveu de personnes appartenant à des nuances politiques diverses, les ligues socialistes pouvaient avoir et avaient, en effet, en vue deux résultats : l'un, plus lointain ou visé par les plus ardents, étaif de rompre le bon accord entre métayers et propriétaires, alin de hâter partout la formation d'un prolétariat dor cile, se prêtant à la lutte de classes et aux déclarations de guerre subites ; l'autre, plus imniédiat, était beau? coup moins d'obtenir pour le métayer des concessions avantageuses que de consacrer pour eux-mêmes le pouvoir, dont ils sont si ambitieux, d'intervenir dans les conflits sociaux.
Sans entrer dans tous les détails de cette double crise, il nous suffira de dire que ni en 1902, ni en 1906, elle ne fut violente, ni longue. Les patrons prouvèrent facilement à leurs gens qu'il ne pouvait exister pour eux. un droit de grève soudaine comme pour les ouvriers d'industrie n'ayant que des engagements à la journée ou à la semaine. De leur côté, les métayers présentèrent des réclamations respectueuses et modérées, relatives au souffrage des vignes, à l'emploi des machines à battre qu'il leur paraissait équitable de mettre entièrement à la charge des patrons. D'autre part ceux-ci cédèrent sur plusieurs points, et l'accord se fit sous la forme suivante : il était pris acte qu'un certain nombre de propriétaires avaient déjà réalisé par eux-mêmes quelques-uns des desiderata signalés, qu'on pouvait d'ores et déjà considérer les nouvelles conditions comme acquises et que rien n'empêchait de les généraliser.
En effet les contrats furent révisés et tout paraît rentré présentement dans la voie de la concorde et de la paix.
Somme toute, on avait plutôt gagné départ et d'autre à examiner une fois de plus le principe du métayage et les applications nouvelles à en faire dans des circonstances nouvelles elles-mêmes. Le principe réduit à ses termes essentiels est très clair : tout ce qui est capital et fond est fourni par le propriétaire ; tout le travail est fourni par le métayer, les fruits sont partagés par moitié (1).
(1) Cette troisième stipulation caractérise ce que les Italiens
Mais il n'est pas de formule juridique, si précise soitelle, qui ne puisse donner lieu à des contestations ; et peut-être la précision môme qu'elle affecte y prête-telle; car si la formule est simple et invariable, le milieu auquel on l'applique n'est jamais ni l'un ni l'autre. Ainsi, qui doit fournir les instruments de travail ? Quand ils étaient rudimentaires et peu coûteux, on pouvait les considérer comme faisant corps avec le travailleur luimême. Le cultivateur et sa bêche, le moissonneur et sa faucille, le vendangeur et sa serpette, allaient ensemble comme la couturière et son aiguille, ses ciseaux et son dé. Depuis que ces instruments se sont agrandis et compliqués, ne faut-il pas y voir une partie du capital ?
N'y a-t-il pas d'autre part des travaux plus considérables qu'autrefois et d'une plus grande portée, en ce sens qu'ils doivent améliorer le fonds même ? et dès lors, le propriétaire ne doit-il pas les rémunérer davantage ? N'y en a-t-il pas aussi qui ne tendent qu'à empêcher la perte de certains fruits et pour lesquels le métayer ne sera pas récompensé par un accroissement des récoltes sur lesquelles il était en droit de compter bon an mal an ?
Dans une telle discussion, juristes et casuistes pouvaient trouver facilement des arguments vraisemblables en faveur d'un système ou d'un autre. Mais il ne s'agissait pas là d'une discussion d'école. On était en préappellent la mezzadria perfetta, c'est-à-dire le partage exactement par moitiés égales. Il existe des métayers par tiers, avec des conditions variables ; mais le principe reste le môme.
\)S l'italie contemporaine
sence d'un conflit économique menaçant de dégénérer en un conflit de classes. De tous côtés gagnait la contagion des idées tendantes à augmenter la rémunération du travail aux frais du capital acquis. Les métayers pouvaient-ils être seuls tenus en dehors ? Et puis, s'il apparaît avec une clarté aveuglante que ce régime est celui qui conserve le mieux, les traditions, l'esprit familial et la paix, ne vaut-il pas bien la peine de faire quelques sacrifices pour le maintenir ?
L'étude de ces questions provoqua donc une sorte d'examen de conscience et des résolutions ou immédiatement réalisées ou destinées à préparer un avenir meilleur encore. Tout en rappelant bien haut l'accroissement de leurs charges, tout en expliquant que dans la majorité des communes l'impôt foncier atteint le i.^ ouïe 20 0/0 du revenu réel de la terre, les propriétaires firent des concessions. Elles peuvent être tenues pour peu coûteuses, mais enfin elles avaient leur prix auprès de travailleurs habitués à compter par petits chiffres. Les fournitures que le métayer faisait à son maître en nature, c'est-à-dire en fruits et en volailles, furent supprimées. Les salaires des jours de travail supplémentaire furent élevés au taux normal adopté pour les ouvriers libres de la région. Jadis, ces charges passaient pour une compensation du logement gratuit. M. le comte Guicciardini fait observer aujourd'hui que le logement est de droit, qu'il fait partie intégrante du capital à fournir par le propriétaire et que, la question de droit strict mise à part, il est à tout le moins le signe le plus apparent du caractère familial de l'asso-
ENQUÊTES BOCrALBN (K)
cialjon contractée entre propriétaire et cultivateur.
Ceci fait, on s'est mutuellement distribué des avis un peu plus sévères. On a conseillé aux propriétaires de ne pas considérer l'agriculture comme un simple sport, intermittent, de voir dans leurs métayers non pas de simples locataires, mais des associés, de bien choisir surtout leurs régisseurs ou fatlori, d'éviter de n'en avoir qu'un seul pour des domaines divers, éloignés les uiis des autres, de revenir plutôt à l'homme né dans le pays, sorti du rang des travailleurs, connaissant bien le sol et les cultures, et de ne pas tout concéder au nouveau fonctionnaire, la plupart du temps un fruit sec en quête d'occupations lucratives, exploitant également le propriétaire et le métayer, servant quelquefois à l'un comme à l'autre de caissier intéressé, c'està-dire usuraire. On conseilla de plus à tous les amis de la terre de savoir user correctement du crédit, du crédit hypothécaire pour les grandes exploitations, du crédit personnel pour les petites dépenses, mais toujours pour dépenses productives et en vue de progrès véritables, de se concerter surtout pour obtenir des pouvoirs publics qu'ils ne réservent pas toutes leurs faveurs aux ouvriers des villes, de maintenir enfin, avec l'unité culturale, l'unité familiale qui doit s'y adapter, de les défendre toutes les deux contre les appels extérieurs qui tendent à les rompre et qui n'en feraient bientôt plus que des débris disjoints.
La vérité oblige à dire que c'est surtout aux propriétaires qu'il y a lieu de rappeler ces instructions ; les travailleurs manuels accepteront l'impulsion et la di-
rection pourvu qu'on les leur donne de manière à leur être utile et à ne pas les humilier. Si le métayage est comme une famille, il convient, avant tout, que le chef en soit actif et qu'il demeure le plus possible présent.
La sagesse de ces accords apparaît encore plus digne d'approbation et même de louange, quand on suit les épreuves du métayage en des régions plus agitées, par exemple dans les Romagnes. Il fut un temps oii, à Ravenne même, d'antiques familles, telles que celle des Pasolini, pouvaient, dans la collection des Ouvriers européens, donner leurs métayers comme des types de travailleurs à mettre à côté des métayers toscans. A coup sûr ces métayers font toujours d'assez bonnes affaires : dans l'été de 1910 on calcule que sur les dix millions déposés à la caisse d'épargne de Ravenne, plus de la moitié leur appartient. Mais ici les métayers sont en contact avec les ouvriers instables de la grande propriété, qui les flattent ou qui les menacent, suivant (ju'ils croient trouver en eux des aides à organiser ou des obstacles ù vaincre. J'y ai déjà fait allusion; je suis obligé d'y revenir, car la situation est présentement très critique. II faut qu'entre les organisations opposées des propriétaires et des purs braccianti, les métayers prennent parti. Sans doute, avec leur habileté longuement réfléchie et toujours dissimulée de
paysans, ils ont pu caresser le projet d'user successivement des uns et des autres. Le salaire nominal, c'est toujours ce que l'on voit ou ce que l'on envie, sans regarder le revers de la médaille (i). L'élévation croissante des salaires chez les grévistes ne pouvait donc que créer, dans les opinions, dans les mœurs, dans l'ensemble des résolutions prises ou subies, un état favorable aux revendications des non possédants. Les métayers devaient d'autant mieux en profiter que, poussés par les braccianti, ils avaient, eux aussi, créé des ligues auxquelles, livrés à eux-mêmes, ils n'eussent probablement pas songé. Mais il arriva un moment où le métayer ne fut pas seulement arrêté par les calculs intéressés dont j'ai parlé, et qui l'induisirent à décliner des engagements imprudents. Les exigences des ouvriers instables lui apparaissaient comme de nature à lui causer, à lui-môme, trop de dommages. Si, en effet, ces ouvriers font manquer la moisson en boycottant ceux qui ne veulent pas payer des prix exorbitants, le métayer en perd sa part. Si les grévistes élèvent de plus en plus leurs prétentions, dans le seul but de pouvoir mieux braver le péril du chômage, volontaire ou non, et de vivre personnellement mieux qu'ailleurs, en se rendant, par exemple, à bicyclette sur le lieu de leur travail, s'ils exercent sur les propriétaires et sur
(1) « Dans son état actuel, la Romagne présente un phénomène à première vue incompréhensible, celui d'un chômage permanent, accompagné de salaires d'une élévation qu'on ne connaît dans aucune autre partie de l'Italie » {Stampa du 10 juillet 1910).
102 l'italie contempokaine
le gouvernement une pression de plus en plus menaçante, ils risquent bien de décourager les capitaux privés ; mais si ces capitaux ne viennent plus seconder, comme hier encore, les efforts de leurs assocîég, ie travail manuel de ces derniers perdra vite de sa fécondité.
Des périls à la fois plus inattendus et plus proches sont venus inquiéter les métayers romagnols. Dans l'été de 1909, au moment même où je me trouvais sur les lieux de mes enquêtes, les ligues ouvrières émettaient pour la première fois une singulière prétention. Après avoir tant maudit, tant combattu la machine, ils s'avisaient d'en réclamer le monopole. Certaines ligues régionales en avaient acquis pour leur propre compte et elles les sortaient surmontées de drapeaux rouges au son de la musique. Elles se flattaient d'en imposer l'usage, l'usage payé, bien entendu, sous forme de location, avec un tarif fixé par elles, à tous les propriétaires delà région ; ceux-ci ne devaient même pas avoir le droit d'en avoir à eux et de s'en servir sur leurs propres terres (1). C'était comme un privilège de cor-
(1) Pour montrer à quel degré d'illusion — réelle ou feinte — en étaient arrivés les auteurs de cette théorie, il suffira de transcrire ici ce passage d'un des plus grands journaux italiens du 9 juillet 1910 (à la reprise des hostilités).
« Le gouvernement, paraît-il, a déclaré que le droit des patrons de battre leurs grains avec les machines de leur choix et par conséquent le devoir des autorités de leur prêter main forte au besoin pour assurer le respect de ce droit, étaient incontestables. Cette nouvelle est de nature à produire dans toute la Romagne une impression incalculable » (sic).
poration, rétabli d'office, et une publication de Bologne, le HoUetino Fédérale Agrario, du 15 août 4909, signale plusieurs propriétaires qui, menacés de boycottage, avaient subi ces conditions. Des fermiers s'étaient vus aux prises avec les mêmes exigences, mais ils semblent les avoir repoussées avec une énergie plus décisive.
Or, dans les débuts, les braccianti avaient associé les métayers à leurs prétentions et aux gains qu'ils en espéraient. Us comptaient ainsi les enrégimenter plus sûrement dans leurs ligues, où d'ailleurs ils étaient certains de garder sur eux le bénéfice de la majorité numérique. Ils l'espéraient d'autant plus qu'ils gagnaient aisément à leur cause un groupe intermédiaire, beaucoup plus rapproché d'eux toutefois du pur prolétariat ; celui des braccianti terziarii, salariés venus pour la plupart du dehors et travaillant pour le compte du propriétaire, mais recevant comme salaire, au lieu d'argent, un tiers du produit de la récolte ; on leurpersuadait qu'ils avaient le droit d'employer exclusivement leurs propres machines (ou celles du parti) pour battre le grain destiné aies payer. Mais bientôt se produisit une de ces scissions qui avaient tant troublé la vie des corporations fermées et tant compromis leurs privilèges. Les ouvriers de la machine, mécaniciens, chauffeurs, pUeurs de paille, s'avisèrent qu'ils étaient seuls compétents et qu'en conséquence, ils avaient seuls droit aux produits de l'opération ; le paysan, dont l'office est de remuer la terre, n'y pouvait plus prétendre. Ainsi la guerre de classes, inaugurée par une
104 l/lTALIE CONTEMPORAINE
première lutte entre patrons et travailleurs, creusait sous elle un abîme de plus ; elle descendait jusqu'à une guerre de sous-classes entre deux catégories, un instant coalisées, de travailleurs. Il ne faudra pas beaucoup d'incidents de cette nature pour que les métayers, unis aux fermiers, s'assurent de plus en plus une organisation indépendante. Puis, dans les conventions à intervenir, ils se rapprocheront plus des propriétaires, associés à eux par leurs efforts de patience et à long terme, que des instables, vivant au jour le jour et ne songeant qu'au salaire à conquérir de haute lutte en toute occasion jugée favorable par eux.
Il semble qu'en juillet 1910 ils aient jugé l'occasion favorable ; car les troubles renaissaient à Ravenne — dans la partie remarquons-le bien où la situation des travailleurs de tout type s'était le plus améliorée. Ces troubles étaient aggravés, bien entendu, par les conflits politiques des républicains et des socialistes entre lesquels le sang venait de couler une fois de plus. En face de la vieille Chambre de travail socialiste, s'était élevée et rapidement développée une nouvelle Chambre de travail, républicaine. Les socialistes entendaient maintenir et faire triompher leur principe, que les machines agricoles devaient être la propriété, non desimpies particuliers, mais des groupes de travailleurs. Or, des groupes il y en avait toujours beaucoup, qui ne s'entendaient pas, qui étaient môme violemment hostiles les uns aux autres. Tels d'entre eux, àl'encontre des batteuses « jaunes » et delà cavalerie qui les escortait, sortaient, au son de la musique, des batteuses
ENQUÊTES SOCIAMiS 105
'• rouges », avec leur personnel réclamant pour lui seul le droit de les conduire, môme sur la propriété du patron (1). Beaucoup de salariés tertiaires cédaient à
(1) Une lettre de Ravenne du 10 juillet 1910 rapporte l'incident que voici. « On a vu à Gastiglione de Ravenne un exemple typique. La coopérative, composée de socialistes, de républicains et de cléricaux avait, l'année dernière, acheté une batteuse de 14,000 lires. L'autre .jour s'éleva la question de savoir si la machine devait battre avec une main d'oeuvre « rouge n ou avec une « jaune ». La majorité des associés était républicaine ; mais le président de la coopérative était socialiste, et il menaçait de faire mettre la machine sous séquestre, moyen pratique d'empêcher le travail. Aujourd hui se sont abouchés deux socialistes et un républicain de l'association, et après un demi-heure de colloque, la question fut résolue pacifiquement, (ce qui n'arrive pas toujours, il s'en faut). On convint que la machine resterait à la majorité républicaine, mais que les socialistes retireraient leur part du capital social, afin d'avoir à eux une machine « rouge ».
Ainsi machines patronales, machinesouvrièresrépublicaines, machines ouvrières socialistes, personnel socialiste risquant d'être au service d'une machine républicaineet s'y refusant.., le résultat de cette al)ondance de machines et de personnels fut qu'un grand nombre de produits destinés à l'exportation ne purent pas être récoltés.
En janvier 1911, la Chambre est saisie de diflerentes interpellations et de divers ordres du jour en vue de mettre fin aux litiges. Une grosse majorité parait d'accord pour déclarer qu'en principe, le droit du propriétaire d'avoir ses machines et de s'en servir n'est pas douteux, mais pour ajouter qu'en face du droit il y a la politique et ses exigences. Qu'exige-telle donc, cette politique ? Qu'on essaye de satisfaire tout le monde, sans doute ! Beaucoup se flattent d'y réussir en s'en rapportant à celui qui est placé entre le propriétaire et l'ouvrier, au métayer : lui seul serait chargé des battages, et il aurait le libre choix entre les machines ouvrières et les machines patronales. Ce sera se décharger du fardeau sur des gens qui seront peut-être fort embarrassés pour le porter.
la pression ; les métayers résistaient. Mais pendant toute cette agitation, si les troupes envoyées par le ministère réussissaient à prévenir ou à raréfier les coups de couteau et de revolver, elles n'empêchaient ni les grains de pourrir sur place, ni les propriétaires de se demander s'ils n'allaient pas tout abandonner. Convocations, entrevues, proclamations, ordres du jour se croisaient. On demandait l'arbitrage et on refusait de l'organiser. Les chefs socialistes émettaient cette prétention naïve ou audacieuse, que quand des chambres de travail n'étaient pas d'accord, c'était à la confédération générale, c'est-à-dire à eux-mêrae de les y mettre. Ils étudiaient cependant les moyens d'amener à eux, par des concessions apparentes, les métayers assez imprudents pour écouter quelques-unes de leurs propositions. L'important pour les socialistes, nous l'avons vu, est de donner un coup de sape de plus dans l'entente des propriétaires et de leurs associés, pour hâter la ruine des premiers. Ils avaient bien dans la province de Bergame soutenu un jour la cause des capitalistes contre une organisation catholique qui, elle, soutenaitles ouvriers. Ils espéraient discréditer celle-ci, ou lui rendre la vie difficile. Elle écartée, ils se flattaient bien de reprendre leur tactique habituelle. Il leur en coûtait donc peu déjouer môme jeu dans l'imbroglio ravennais. Finalement on rédigea des compromis spéciaux, temporaires, concédant ici ce qu'on n'osait pas imposer là, le tout avec de belles phrases etdes stipulations qu'évidemment chacun se réservait d'oublier ou d'interpréter à sa façon suivant les circonstances.
ENQUSTBS SOCIALES 107
Périodiquement on peut répéter la môme formule : 1 Pour le moment, les hostilités violentes paraissent suspendues » ; mais la population sédentaire attachée aux traditions ne peut ignorer ce qui l'attend, si elle faiblit. Le but des socialistes est de ruiner la propriété, en l'attaquant directement et plus encore en ébranlant tout ce qui lui sert comme de contrefort et d'étai. Tout pacte qui intéresse un non propriétaire à la propriété d'un autre leur est donc odieux, et le seul mot de coinleresenza désigne pour eux un ennemi. Dans la ville ou plutôt le gros bourg d'Argenta (entre FerrareetRavenne) peuplé de 25,000 habitants, dont les trois quarts vivent de l'agriculture, ils n'ont au Conseil municipal qu'une majorité de 1 voix, 40 contre 14; mais ils proKtent de cette faible prépondérance pour exclure systématifjuement de toute assistance communale ceux qui acceptent un régime cointéressé avec un propriétaire quelconque. Quand l'esprit d'utopie se lieurte à la résistance des forces naturelles dont il se sent incapable de venir à bout par une action loyale, il se rabat sur des moyens tortueux. 11 s'imagine aussi qu'il retiendra mieux ses nouvelles recrues, parfois hésitantes, en agissant sur elles par la terreur. A Ravenne, celui qui est infidèle au mot d'ordre et pactise avec l'adversaire est frappé d'une sorte d'interdit : on défend de lui fournir du lait, môme s'il a un enfant malade, et, si sa maison brûle, il est interdit de lui porter secours. J'ai bien vu qu'à propos d'un incident de cette nature, un journal du parti ergotait sur cette forme de barbarie sectaire ; mais ses explications et ses
distinctions embarrassées ressemblaient terriblement à un aveu.
Jusqu'ici, peu de métayers, surtout en Toscane, cherchent à devenir propriétaires. S'ils ont été éprouvés par la mévente des vins, s'ils ont à souffrir de bien des exigences fiscales, il peuvent aisément se rendre compte que là rien n'est imputable au métayage. La petite propriété, si elle a son indépendance et quelques chances heureuses de développement, a, elle aussi, les mêmes sujets de plainte, avec un certain nombre de soucis en plus.
C'est évidemment en Piémont (la province de Novare et ses grandes rizières mises à part) qu'il faut venir l'étudier. Les statistiques nous donnent le nombre de propriétaires par 100 habitants dans les diverses provinces du royaume. En 1905, la moyenne est de 12,66. Sur les six provinces septentrionales, presque toutes sont au-dessous, mais surtout la Toscane qui n'en compte que 8,5. Le Piémont est notablement au-dessus ; car il arrive à 21, et cela encore une fois, malgré la région de Novare et Verceil qui n'a que 12,34.
Une autre statistique vient compléter celle-ci. Sur 100 agriculteurs combien y en a-t-il qui cultivent leurs propres terres ? L'Annuaire officiel nous disait pour 1902-1903 : il y en a 10 dans les Romagnes, 40 en Tos-
ENQUéTES SOCIALES 109
cane et 70 dans l'ensemble du Piémont; la proportion y atteint môme 90 dans les parties montagneuses.
Propriété ne signifie pas nécessairement richesse, ni même nécessairement aisance. Le Piémont passe bien pour la province qui a le plus de capitaux à elle, de capitaux nationaux. Calculer les parts qui reviennent à la grand© propriété ou à l'industrie très développée déjà et aux économies venant de la petite propriété serait difficile. Pour nous en tenir à la petite propriété, il résulte de tous ces témoignages que présentement elle est favorisée là où elle peut se livrer à l'élevage et aux productions recherchées dans les villes, mais qu'ailleurs elle vit péniblement, surtout quand elle compte sur le vin, dont la mévente l'a beaucoup éprouvée depuis deux ans.
Les environs d'Alexandrie sont assez bien partagés. La politique aventureuse du chef-lieu se trouve même lui être avantageuse. Les conservateurs et monarchistes qui forment, dit-on, la majorité réelle de la population s'étant divisés, les socialistes ont conquis la municipalité. Ils ont fait plus, ils ont consolidé leur situation aux yeuxdu plus grand nombreen abolissantles octrois et en les remplaçant, comme l'ont fait ailleurs bien d'autres villes, par des impôts que supportent exclusivementles classes riches et les classes moyennes, malgré les départ d'un certain nombre de familles qui passaient à Alexandrie plusieurs mois d'hiver et n'y reviennent plus, à cause des charges qu'on a fait peser sur elles. La combinaison a été d'autant mieux acceptée que la ville compte près de 3,000 ouvriers occupés à la fa-
uo
L ITALIE CONTBMPOUAINE
brication des chapeaux de feutre. Ces ouvriers, jouissant de salaires tout à fait exceptionnels de 0,7 et 10 francs par jour, sont calmes ; inais ils le sont surtout parce que la place compte 5,000 honames de garnison. Leurs beaux salaires et la suppression des octrois leur permettent une vie plantureuse. Aussi les marchés — surtout celui du lundi où se vendent chaque semaine plusieurs milliers de têtes de bétail — sont-ils florissants, et les paysans, satisfaits de cet état de choses, font-ils maintenant cause commune avec les ouvriers de la ville. La petite propriété — là où la vigne ne domine pas — est très peu endettée et elle fait très bien ses affaires.
Dans les hautes vallées comme celles d'Ivrée et d'Aosle et sur les flancs de leurs montagnes, à la fois très vertes et très rustiques, c'est le pays où la féodalité s'est le plus longtemps conservée, comme l'attestent encore de nombreux châteaux dont plus d'un est attribué au xiii' siècle. Des colonies calvinistes étaient venues de l'Allemagne, s'y étaient établies àla Réforme ; des centres jansénistes s'y sont également constitués. Les uns et les autres y sont incontestablement en décadence ; les jansénistes surtout y ont complètement disparu, tandis qu'un certain esprit français s'y conserve avec l'usage de notre idiome. A bien peu de chose près, c'est la Savoie, dont il semble que les montagnes rapprochent encore plus qu'ils ne séparent les deux pays. Dans la partie relativement basse, du côté, par exemple, d'Ivrée, sont encore de belles prairies herbagères d'une assez grande étendue et coupées de cul-
ENQUÊTES SOCIAXES 111
tiires à grand reodement, comme le mais» la betterave. U'Ivrce à Aoste, le caractère delà toute petite propriété s'accentue, les vignes entourées de murs en pierres sèches, les treilles soutenues par des colonnettes irrégulières, escaladent une bonne partie de la montagne. On reconnaît ce travail opiniâtre qui ne coule au paysan que son temps et sa peine. Aux approches d'Aoste et à Aoste même la vallée s'élargit, les sources entretiennent la fraîche verdure de petites prairies. Les gens, habitués à tout mesurer à une échelle modeste, vous montrent, avec une certaine admiration mêlée peut-être de quelque envie, des fermes qui comptent « jusqu'à 30 ou 40 vaches », ou encore telle propriété quia bien coûté 100.000 francs ; elle est d'ailleurs exploitée directement par son propriétaire.
Ici, comme en plus d'un pays de montagne, une certaine instruction s'unit à une très grande simplicité. On me fait remarquer que beaucoup de centres très modestes ont imprimerie et librairie, que la petite ville de Bielle a installé une école professionnelle fréquentée pendant l'hiver par les jeunes gens qui se proposent d'émigrer. D'autre part, errant à Ivrée, qui est déjà une cité vivante et prospère, je pénétrais dans une sorte d'enclos situé sur la hauteur, à proximité d'une place silencieuse; là, au-dessus d'une porte à laquelle accédait un escalier bien simple, je voyais représentée une poule amenant ses poussins sous ses ailes. L'art de la Renaissance n'avait rien à y voir, ni dans le dessin ni dans la couleur : le tout pouvait être diî à un artiste du village ; mais on y lisait : filios appello,
c'étaient les armoiries de l'évêque ; c'était le « Palais épiscopal. » Les anciens calvinistes qui avaient essayé, dit-on, une sorte de contre Saint-Barthélémy, dont persiste le souvenir (1), n'ont jamais dû reprocher à l'épiscopat de ce pays de négliger le peuple pour les grands et la vie évangélique pour le luxe des beauxarts.
Deux révélations des statistiques m'avaient quelque peu surpris et surpris même en ce qui touche à tout l'ensemble du Piémont. C'est la région qui, de l'aveu général, est la plus sérieusement religieuse de toute l'Italie : c'est aussi celle qui a le plus de propriétaires cultivant eux-mêmes leurs propres terres. En môme temps c'est elle qui donne, dans les scrutins politiques, la plus forte proportion de voix socialistes, et c'est elle qui a la natalité la plus basse.
Sur le premier point, on mit aisément fin à mon embarras, en m'expliquant que le non expedit du Souverain Pontife empêche généralement les catholiques de voter dans les élections de députés et que, dès lors, il n'est pas étonnant que l'élément socialiste prenne de ce fait un relief trompeur. On aurait pu en dire da-
({)Il persiste surtout dans la tradition que voici. Toutes les églises de la vallée d'Aoste sonnent encore aujourd'hui l'Anfçélus à onze heures et demie. On prétend qu'un chef huguenot avait projeté, sur les ordres de Calvin, de faire un grand massacre de catholiques à l'heure de midi d'un certain jour; mais le coup avait manqué parce que le sonneur avait mis sa cloche en branle une demi-heure trop tôt. Depuis lors on sonne toujours avec la bienheureuse avance qui a sauvé la population fidèle.
vantage. Il s'agit ici de comparer des chiffres proportionnels. Or, le Piémont, étant la province la plus instruite, est celle qui compte le plus d'électeurs dans toutes les couches de la population puisqu'on Italie les illettrés ne votent pas. Ce sont donc les provinces les plus arriérées (nous le verrons à propos de l'Italie du Sud) qui ont, non pas le moins de socialistes, mais le moins de socialistes votants.
Sur le second point, on pouvait hésiter davantage ; car si, en général, les croyances catholiques encouragent la fécondité des familles, il est encore plus connu et plus certain que le souci du bien acquis la ralentit. Jusqu'ici les pays de faire valoir direct sont, toutes choses égales d'ailleurs, beaucoup moins prolifiques que les pays de fermage ou de métayage et que les milieux purement ouvriers. Il semble bien établi que ce faire valoir direct attache les familles à leur bien, leur en fait craindre la division et le morcellement, et que par conséquent la peur de multiplier les copartageants, destinés à se ruiner en frais pour se disputer des parcelles insignifiantes, est plus fort que le respect des prescriptions bibliques. Tout ceci est spécieux, mais, dans le cas présent, n'est que spécieux. En réalité, le régime de la propriété n'est pour rien dans la faiblesse relative de la natalité piémonlaise ; car en Italie le père de famille est bien autrement armé qu'en France contre le morcellement elles dangers du partage forcé. De plus, les mœurs ajoutent encore, surtout en Piémont, aux moyens de lutte que lui fournissent les lois.
D'abord la quotité disponible laissée au père est de
114 l'italie contbmpobaine
la moitié de ses biens, quel que soit le nombre de ses enfants, et de cette quotité disponible les filles sont généralement exclues, en fait. Pour avantager les fils et les attacher par cela même plus solidemenl au bien héréditaire, le père les considère souvent comme ayant gagné à son service, dans leurs jeunes années, les gages d'un auxiliaire; mais ces gages il ne les leur a pas donnés ou n'est pas sensé les leur avoir donnés de son vivant : il les laisse comme une créance capitalisée qui s'ajoute à leur part légale. Si rien de tout cela ne suffit, eh bien I me dit un avocat de Turin que je rencontre à Ivrée et qui me donne toutes ces explications, « il faut que les notaires s'ingénient et trouvent des combinaisons ». Il y a d'ailleurs quelque chose qui facilite celles-ci, c'est le retour de plus d'un fils qui rentre de l'étranger avec des économies ef les consacre à faire lever les hypothèques, à indemniser, s'il y a lieu, tel de ses frères ou telle de ses sœurs. Il maintient par là l'héritage comme ont pu le souhaiter ses auteurs.
L'émigration répare ainsi d'une certaine manière le trouble qu'elle a pu causer, car c'est elle qui, à n'en pas douter, est la seule cause de l'infériorité remarquée dans la population piémontaise. Infériorité légère, ne négligeons pas de le dire, puisque le nombre moyen des membres de la famille est encore ici de 4,2 contre 5 en Toscane et 5,5 en Vénétie. Ce faible écart s'explique facilement par la longueur des absences que font si souvent les maris émigrés.
Par le fait de l'excédent des naissances et de la proportion qu'il atteint, l'accroissement de la population
dans l'Italie entière devrait se chiffrer par 10,8 sur i.OOO habitants. Déduction faite des pertes causées par l'émigration, il n'est que 6,1. Dans la plupart des provinces du Nord la perte est d'environ 2 pour 1.000. Dans le Piémont, elle est plus considérable, elle est de 5,1 (l'accroissement n'étant en fait que de 3,4 au lieu de 8,5). On ne saurait en être surpris quand on voit que dans l'un des derniers recensements, par le fait de l'écart entre la population légale et la population résidente de fait, il manquait au Piémont 90.000 de ses habitants. Avec une population presque égale, la Vénélie n'avait qu'un écart de 58,000. C'est que l'émigré piémOntais s'en va de chantier en chantier, de mine en mine, d'un bout de l'Europe à l'autre, on peut dire, pour quelques-uns, d'un bout du monde à l'autre.
Au commencement de septembre 1909, j'arrivais à Aoste le jour même où l'on célébrait en grande pompe le huitième centenaire de la naissance de saint Anselme. Je trouvais réunis à l'évêché les témoins les mieux renseignés des mœurs de la région. Ils s'accordaient à me dire que sur les 90,000 habitants de l'arrondissement il y en avait certainement 10,000 vivant au dehors, bien au-delà des frontières, y restant des trois, quatre, six et même dix années en annonçant toujours leur retour et en le remettant toujours. Or, comment leurs familles vivent-elles en leur absence ? Généralement la femme est très honnête et très courageuse. Elle et ses enfants ont le petit bien, le travait irrégulier, de ci de là, l'élevage des vers à soie et les envois d'argent du
] 1 f) L ITALIE CONTEMPORAINE
mari. Il y a bien de la pauvreté, bien des souffrances, mais enfin on vit... comme on peut... corne duo.
En me rendant d'Aoste à Courmayeur je cause avec un vieux paysan qui trouve que les jeunes, émigrés ou non, ne savent plus économiser comme autrefois, que certains célibataires vont gagner en Amérique des 25 à 30 francs par jour et n'en sont pas plus riches. Beaucoup cependant reviennent en apportant de quoi acheter des terres : et finalement il n'y a point de misère profonde, mais en attendant, les ménages sont longtemps divisés, la mère vivant comme à l'état de veuve; et de plus, des milliersd'absentsquirenoncentpourlongtemps à accroître la famille comptent encore comme habitants : ils servent donc à augmenter sur le papier le nombre de ceux sur qui sont établis les pourcentages. Autrement dit, en langage technique, ils diminuent le numérateur en maintenant le dénominateur, l'un et l'autre artificiellement.
Ce n'est donc pas encore dans la petite propriété piémontaise qu'il faut aller chercher les effets de la propagande néo-malthusienne.
Ce n'est point là, non plus, qu'il faut chercher des motifs d'accentuer l'antagonisme entre les pauvres et les riches; caries intérêts de la petite et de la grande propriété sont solidaires, et lesdétenteursdela seconde sont encore ceux qui le comprennent le mieux. On l'a vu en France par le mouvement des syndicats agricoles, oùla petite propriété a pu retirer tant de bénéfices des initiatives prises surtout par la grande. L'état d'esprit m'a paru être le même en Piémont. C'est dans
ENQUHTES SOCIALES 117
les classes élevées, c'est chez les maîtres de l'Université de Turin, c'est dans les châteaux voisins de leurs fermes dominant les hauteurs, que l'on recueille les plaintes les plus amères sur le sort de bien des petits propriétaires isolés, cultivant leurs propres terres. Ceux-ci trop souvent empruntent sur hypothèque et à intérêts parfois élevés. Ils restent donc nominalement propriétaires, paient les impôts, mais, en définitive, travaillent pour leurs créanciers entre les mains de qui vont les véritables profits de la culture. Réduits à leurs ressources individuelles, ces pauvres gens deviennent plutôt les esclaves que les maîtres de leur modeste domaine, et c'est bien là ce que les socialistes leur crient ou leur soufflent à l'oreille (1). Seule, l'association peut les préserver, tous les grands propriétaires qu'on peut consulter le proclament. C'est là un des points essen-
(1) D'après une étude publiée dans la Revue économique internationale de février 1908, la dette hypothécaire italienne serait d'environ 3 milliards, c'est-à-dire inférieure à ce que l'on croit généralement -), Elle ne pèserait surtout pas sur l'agriculture autant que sur l'industrie etsurles constructions et les terrains des usines. Les prêts faits au sol seul, en tant que sol cultivable, ne seraient que de 800 millions. Mais nous parlons ici du Piémont. C'est le momentd'observer que les ventes par expropriations forcées, bien qu'inférieures àla moyenne du royaume (que grossissent beaucoup les ventes de la Basilicate, de la Fouille), y sont néanmoins supérieures à celles delaplupart des provincesseptentrionnales. EUessont de 8,6 par 100,000 habitants, contre 7,6 en Toscane. 5,4 en Emilie ; 3,8 en Vénétie ; 1,7 en Lombardie. Depuis la période 18861887, toutefois, le coefficient a diminué dans l'ensemble du royaume et il a diminué surtout dans le Piémont où il est tombé successivement de 20,4 à 8, 8, et à 8, 6.
tielsoù éclate le plus l'impossibilité d'englober les urbains et les ruraux dans la même propagande et de leur faire caresser longtemps les mômes rancunes. Tandis que les grands industriels trouvent toujours qu'il y a trop de syndicats entre ouvriers, les gros propriétaires ruraux trouvent toujours qu'il n'y en a jamais assez entre ceux qui possèdent le moindre petit coin de terre et ceux qui possèdent de plus gros domaines. Dans l'industrie, le développement des inventions et des découvertes a jusqu'ici poussé à la concentration des usines et à l'accroissement presque indéfini des vastes entreprises. En agriculture, l'action de la science et celle des capitaux favorisent toutes deux également la culture intensive, laquelle permet et souvent même appelle la multiplication des petites propriétés. Les grosses en conçoivent-elles de la jalousie ? 11 ne le semble pas, car elles savent bien qu'en favorisantles succès de la petite propriété, elles propagent les bonnes méthodes, elles accroissent la production, tout en la régularisant par une plus grande variété de produits utiles, consommés surplace; elles savent surtout qu'en développant la mutualité et en facilitant le crédit pour tous, elles raffermissent la propriété en général, qu'ainsi elles préviennent le déclassement et les adhésions au socialisme qui en senties suites.
Malgré les voix socialistes recueillies dans les petites villes et parmi les ouvriers nomades qui viennent voter entre deux émigrations, là est le fondement de ce que la province du Piémont offre encore de traditionnel, de solide et de rassurant.