‹ L'Italie contemporaineChapitre 5 sur 9 · ËSSENTIELLRS DE LA VIE · texte numérisé non relu

ËSSENTIELLRS DE LA VIE

Le développement apparent de la richesse. — Les déceptions.

— Accroissement des salaires. — Accroissement du prix de la vie. — La campaf,'ne contre la cherté du loyer. — Le cercle vicieux. Est-il possible d'en sortir?

Industrie, agriculture. — Comment le problème de leurs rapports se pose en Italie. — Opinion du député Longinotti.

— Manque fàcheuxd'équilibre. — Trop de vin. pas assez de blé.

[..es usines et le caractère de la main d'œuvre italienne. Importation et exportation.

De l'aveu général, le développement de la richesse italienne est notable (i). De 1898 à 4909, les exportations se sont élevées de 4.203 millions à 3.079. Les

(1) Le présent chapitre vise surtout les conditions économiques de l'Italie septentrionale L'Italie duSud a des misères tout à fait à part et qui demanderont une étude spéciale.

achats, il est vrai, n'ont pas cessé de dépasser les ventes; mais le milliard auquel on peut évaluer présentement la différence, le pays le paie avec l'or que lui laissent les touristes et avec l'argent qu'envoient les émigrés. Jusqu'ici, les sommes provenant de ces deux sources passaient pour être équivalentes ; à l'heure actuelle, on est disposé à attribuer plus d'importance à la seconde. Le commerce intérieur ne semble pas avoir été moins favorisé. Dans la période de 1893 à 1904, les protêts ont baissé de 409 à 286 par 100.000 habitants, et les ventes judiciaires d'immeubles sont tombées de 16 à 11, en chiffres ronds.

Les années 1904, 1905, 1906 sont généralement données par les publicistes comme des années de vaches grasses ; et elles devaient être d'autant plus bénies des populations, qu'elles venaient à la fin d'une période où, d'après des recherches faisant autorité, le coût général de la vie avait baissé.

De la période 1879-1881 à la pérfode 1901-1903, un économiste allemand, Gaisser, avait établi l'importance de cette baisse par des chiffres précis que la presse italienne a souvent enregistrés. 11 trouvait une diminution de 9,56 pour 100 sur le riz, de 46,01 sur le froment, de 19,17 sur les fromages, de 42,03 sur les pommes de terre, de 21,15 sur le pétrole. 11 concluait que sans les impôts exorbitants qui pèsent sur elle et notamment ceux qui renchérissent si durementle prix du sel et celui du sucre, l'Italie serait le pays de l'Europe jouissant des conditions les meilleures. On n'est pas surpris dès lors de constater que de

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1872-1875 à 1005, la mortalité est descendue de 30,5 à 21,9 par 100.000 habitants. La tuberculose n'a sans doute reculé que très lentement ; car en treize ans on n'a, sur la mortalité qu'elle amène, regagné que 3 individus par 10.000 habitants, tandis qu'en Allemagne, 10.000 habitants ont, dans une période de dix ans, reprisa la maladie meurtrière 88,3 sujets. Les habitations de la Haute-Italie se sont cependant bien améliorées; mais nous savons que les climats méridionaux, par les tentations qu'ils offrent à l'insouciance, au laisser-aller, sont peut-être plus perfides que ceux où l'homme se sent contraint de multiplier les précautions. Quoi qu'il en soit, l'amélioration était générale : les couches profondes de la population entendirent y participer déplus en plus.

Dans quelle mesure y ont-elles réussi? Depuis plus d'un an, ce ne sont de ville en ville que protestations et menaces collectives, congrès, pétitions, mises en demeure adressées aux municipalités et à l'Etat contre le renchérissement du coût de la vie, c'est-à-dire des denrées et encore plus du loyer. La pauvreté n'a-t-elle donc pas diminué? De toutes parts ils est aisé de recueillir la môme réponse : « Si, à coup sûr, mais ce qui a diminué plus encore, c'est la résignation à la supporter. »

Queles salaires, soit à la campagne, soit à la ville, se soient considérablement améliorés, c'est là un fait universellement reconnu et même proclamé. Établir l'exacte valeur du salaire moyen de l'ouvrier de la Péninsule serait difficile. Si nous nous en rappotrons aux

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Statisticiens officiels, à leur méthode d'évaluation, nous apprendrons d'eux, que vers 1871-1872 il fallait environ 185 heures de travail pour payer un quintal de froment, et qu'il suffit aujourd'hui de 91 heures (1 . Mais quand les dépenses indispensables sont devenues plus faciles, les dépenses de simple utilité sont plus désirées; et enfin se fait sentir de plus en plus le besoin du superflu. Or, le public italien se plaint plus que jamais des conditions d'existence qui lui sont faites. Il s'aperçoit que les chiffres donnés par l'économiste allemand ne sont plus exacts. Le prix des choses avait donc grandi : la naïveté populaire n'avait pas prévu cette conséquence de l'accroissemment des salaires, elle s'en étonne et s'en indigne.

Le fait n'est pas douteux. Le voyageur s'en aperçoit quand il paye ses notes à l'hôtel et au restaurant. Il cherche en vain les bonnes installations à l'italienne, simples et savoureuses, qui l'accueillaient encore il y a quinze ans ; elles ont disparu devant la difficulté de garder avec les anciens prix les anciennes méthodes : elles ont cédé la place à des entreprises d'allure internationale, banales et coûteuses sous leurs semblants d'élégance superficielle. Mais il y a quelqu'un qui se plaint encore plus que le voyageur, c'est l'habitant, surtout, il est vrai, quand la chaleur habituelle aux réunions publiques enflamme son imagination,

(1) Voir dans la Rivista intei'nazionale di scienze sociali de mai 1909 l'étude de Chessa et ses précieuses références.

Devant les auditoires populaires, les orateurs, comme il fallait bien s'y attendre, s'en prennent à toutes sortes de choses qu'ils connaissent plus ou moins bien, à la balance du commerce, à l'entrée d'une trop grande quantité d'or, aux accaparements par les trusts, au trop grand nombre des petits commerçants et surtout à la cupidité des propriétaires. Quant à l'élévation des salaires et des émoluments, la plupart n'en parlent que pour gémir sur la manière dont s'en évanouissent les bénéfices. Par exemple on entendait dire, aux applaudissements de l'auditoire, en un meeting tenu à Turin le 6 août 1009 : « L'augmentation des dépenses pour la vie matérielle tend à rendre vaines et dérisoires les améliorations de salaire que les travailleurs ont obtenues de la classe capitaliste. » Un autre orateur, voulant être plus précis, établissait que si cette dernière augmentation avait été de 20 0/0, l'accroissement des dépenses l'avait certainement réduite à 2 ou à 3. Si un isolé s'avisait de dire que des deux phénomènes, l'un était précisément la cause de l'autre, il avait grand'peine à se faire écouter. II fallait ouvrir des recueils rédigés par des gens de sens bien rassis pour y trouver ces lignes plus résignées : « II ne serait pas inutile aujourd'hui de mettre en regard

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de l'élévation des salaires l'élévation des prix des denrées et de tous les objets nécessaires à la vie. Ce double tableau démontrerait que l'augmentation des prix est en partie une conséquence de l'accroissement des salaires, et qu'ainsi nous nous débattons dans un cercle vicieux. »

Que ce cercle existe au moment présent, rien de plus certain. Est- il impossible de le rompre? Ce n'est pas plus impossible qu'ailleurs. Seulement, il y faudrait de la patience et de la bonne volonté des deux côtés.

En ce qui concerrie les loyers, l'élévation est très sensible dans les villes, et même dans des villes moyennes, comme par exemple à Vicence (1). Là, la cause est de nature à crever tous les yeux : c'est Taftluence des nouveaux habitants émigrés des villages. Cette affluence a été plus grande que ne l'a été l'empressement des propriétaires et des entrepreneurs à construire de nouvelles maisons. Puis, il est avéré que les gens ne se contentent plus de certains logements qui leur suffisaient autrefois.

(i) Où la population qui comptait 44, 777 habitants en 1901, en compte aujourd'hui environ 53. 000. Une enquête récente y a établi que plus de 10.000 personnes (4.892 hommes et 5.373 femmes) n'y disposaient pas chacun de plus de 20 mètres cubes d'air au lieu de 50 ou 60 exigés par les hygiénistes. Ajoutez l'absence à peu près générale de lieux d'aisance. Mais nulle part la crise est aussi intense qu'à Milan. Aussi un orateur d'une réunion tenue à l'Arena le 26 septembre 1909 signalait-il — entre autres exemples — un logement de deux pièces que d'un seul coup le propriétaire avait augmenté de 90 lires.

Donc, en septembre 1909, on entendait crier dans des meetings de Milan queles locaux manquaient, et un orateur se faisait applaudir avec furie en comparant la situation de Milan à celle de Messine : l'avarice des propriétaires élevant scandaleusement le prix des loyers produisait dans la première ville le même effet que le tremblement de terre dans la seconde : on allait être obligé de coucher dans des barraquements. Or le 30 du môme mois, l'Office communal des habitations signalait dans Milan 1253 habitations disponibles, avec un total de 7.3t}9 pièces.

Dans tous les cas, il est à souhaiter que les capitalistes bâtissent des maisons nouvelles et améliorent les anciennes. Mais s'empresser, comme on le fait, de leur annoncer que s'ils n'abaissent pas leurs prix au gré de leurs locataires, ceux-ci ne leur paieront rien du tout et résisteront par la force aux tentatives d'expulsion, ou encore les menacer de boycottage en allant par masses s'installer d'office et gratis dans les bâtiments municipaux ou corporatifs, dans les palais domaniaux, y compris le Palais-Royal, dans les couvents et enfin dans les églises, ce ne sont pas là de très bons moyens pour encourager à construire. Or, pour un peu, les locataires irrités de ne pas trouver assez de maisons à louer, parleraient de brûler celles qui existent. Un esprit de paix et de tolérance favoriserait, ce semble, beaucoup mieux de nouveaux placements immobiliers (1).

(1) Il faut dire aussi que les impôts qui grèvent la construction sont lourds: ils sont plus de 16 pour 100 sur les

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Pour sortir du cercle vicieux dans l'ordre des produits industriels et agricoles, il est également des moyens qui n'ont rien de mystérieux ni de chimérique. Il faudrait que d'un côté les travailleurs, mieux payés pour un travail moins long, mieux à môme par conséquent de ménager ou de réparer leurs forces, voulussent faire profiter la production de ce surcroît d'énergie devenu disponible. Il faudrait, d'autre part, que les patrons s'ingéniassent pour assurer euxmêmes à ce travail une plus-value qui serait de leur fait, par le surcroît de soins qu'ils apporteraient dans leurs calculs, dans leur direction personnelle, dans l'emploi de leurs capitaux appliqués au perfectionnement de leur industrie. Alors l'augmentation de la qualité comme de la quantité des produits ferait hausser le plateau des avantages, et tout le monde en bénéficierait. Mais nous n'en sommes pas à croire que tout cela s'accomplira automatiquement. Il y a certes des lois naturelles, mais dont l'homme ne peut que trop retarder, troubler, arrêter même l'action bienfaisante. La bonne volonté de l'ouvrier italien a-t-elle été stimulée par l'élévation des salaires? A en juger par les déclamations d'un grand nombre de ses meneurs, il ne le semble pas, ou du moins y aurait-il

briques, de 15 pour 100 sur le ciment, etc.. Les orateurs de meeting n'ont pas manqué de relever ces charges et de les tlétrir. Mais en même temps ils demandent a l'Etat et aux communes d'intervenir -.< coûte que coûte » (mot dont, j'ai noté le retour fréquent) pour faire toutes sortes de choses qui se traduisent, en somme, par des dépenses.

beaucoup de réserves à faire. Ce serait bien pire si le nombre dos travailleurs agricoles intéressés à la multiplication des produits et si celui des travailleurs à la tiklie allait sans cesse en diminuant, comme le voudraient les socialistes, au profit des travailleurs à la journée.

Du côté des propriétaires, on est malheureusement en mesure de mieux préciser. Des réponses faites à des questionnaires très minutieux, il résulte qu'après les grandes grèves agricoles suivies d'incessantes menaces, un très grand nombre de propriétaires se sont sentis découragés. Au lieu d'augmenter leurs avances à la terre, ils les ont plutôt diminuées, sacrifiant ainsi l'avenir au présent. Beaucoup ont essayé de se dédommager par des placements industriels. De là cette fièvre de spéculation qui, dans l'automobilisme, par exemple, a fait monter jusqu'à 2.000 francs des actions qui sont descendues ensuite à 14 francs, pour remonter péniblement à 200. Après cette épreuve, ils se sont renfermés chez eux pour y refaire connaissance avec l'antique frugalité et y reconstituer des économies.

Si justement vantée qu'elle soit dans quelques régions pour certains produits nationaux, l'agriculture italienne n'en a pas moins bien des progrès à réaliser et bien des réformes à opérer. Je me contenterai ici

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des déclarations faites parles Italiens les plus patriotes. « L'Italie, disait-on à l'une des dernières semaines sociales de la Péninsule, à Brescia, l'Italie, qu'on célébrait autrefois comnae le grenier de l'Europe, ne produit pas aujourd'hui assez de pain pour ses propres habitants. La production moyenne du froment n'a pas encore dépassé 11 hectolitres par hectare; et pour ne pas rougir devant les nations de l'Europe, nous devons regarder l'Espagne qui est dans une situation pire encore. » Plus exactement la Niiova Antologia du 16 octobre 1909 rappelait comment l'Italie est obligée d'acheter chaque année à l'étranger pour 220 millions de blé. Le maïs qu'elle récolte ne lui suffit pas non plus. Elle doit annuellement en faire venir du dehors un surplus d'environ 200.000 tonnes. En revanche, elle produit plus de vin qu'elle n'en peut écouler et en consommer, au moins selon ses besoins réels. Tout récemment, l'un des députés les plus estimés du royaume et l'un des plus compétents en matière agricole, M. Niccolini de Ferrare, constatait à la tribune de la Chambre, comme un fait officiellement acquis, que le pays produisait de 15 à 20 millions d'hectolitres de vin au delà des nécessités, au delà même des possibilités économiques, et il ajoutait: « Notre agriculture produit peu de pain, et elle produit en vin le double de ce qui lui est nécessaire : là-dessus nous sommes tous d'accord. »

Ce manque d'équilibre est fâcheux à plus d'un titre, et il y a là plus d'une leçon pour ceux qui insistent si souvent, sans faire les distinctions nécessaires, sur

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les relations d'une bonne ou d'une mauvaise récolte avec le mouvement de la criminalité ou avec les variations de l'hygiène sociale. Bien que très insuffisante encore, la production du blé a fait des progrès dans le royaume, et il en est résulté que la consommation du maïs, dont les inconvénients sont si fort accrus par la cherté du prix du sel (monopolisé comme l'on sait), a diminué dans les mêmes proportions. Dans des proportions analogues encore ont diminué les cas de pellagre, dont on fait remonter la responsabilité à l'abus de la polenta, insuffisament salée. Enfin les cas de folie pellagreuse sont plutôt moins nombreux : les statistiques des Annuaires officiels en font foi ; mais en revanche, les cas de folie alcoolique se multiplient. Le nombre de ceux que l'on comptait dans les asiles était de 1.227 au 1"" janvier 1899. Au 1" janvier 1908, ils atteignent 2.271. Les morts par alcoolisme chronique suivent le même mouvement ascendant. Vers 1859, on n'en comptait qu'environ 430. Le chiffre s'en est élevé, en 1904, à 509, et en 1905 à 837. L'excès dans la production du vin compense donc et au delà, le léger profit retiré de l'accroissement de la production du froment. Autre observation importante : chez une nation qui serait plus particulièrement portée au vol, une mauvaise récolte de blé aggraverait les tentations : chez un peuple enclin surtout aux délits contre les mœurs et aux actes de violence, c'est une abondante récolte de vin qui double le péril. Que sera-ce quand elle deviendra surabondante ?

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Lorsqu'on va de province en province on entend répéter presque partout : « Ce qui nous manque, à nous Italiens, ce sont des usines. Il nous faudrait un développement d'industrie nationale qui fit circuler des capitaux plus abondants, qui nous donnât des machines à meilleur compte, qui, par les justes impots qu'elle paierait, permettrait de diminuer les charges pesant trop exclusivement sur la propriété foncière et sur la consommation des produits de première nécessité ». En sens inverse, un député très populaire et rendu justement populaire par le rayonnement des œuvres dues à son dévouement, M. Longinotti, me faisait, à Brescia, le raisonnement suivant ; et ce raisonnement, il y a d'autant plus lieu de le remarquer que la région de Brescia, l'une des plus intelligentes et des plus actives de l'Italie, est également industrielle et agricole. « Le premier remède à la situation, me disait-il, serait une intensification plus régulière, mieux ordonnée, de la production rurale : les productions naturelles augmentant permettraient d'acheter plus de produits fabriqués. La prospérité de l'industrie ne peut être qu'un effet et pas du tout une cause de la prospérité agricole- Aujourd'hui, nos essais industriels ont quelque chose de factice et de forcé. On les imagine pour répondre à

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des hesoins de travail beaucoup plus qu'à des besoins, et surtout qu'à des capacités de consoramation : ces besoins ne se feront gentir que quand ils auront trouvé les moyens de se satisfaire. »

Sans être un économiste, on a entendu plus d'une fois, et ailleurs qu'en Italie, cette discussion en quelque sorte classique. Un profane peut en tirer cette conclusion, que les deux formes de travail sont nécessaires l'une à l'autre et que la prospérité de chacune d'elles ne peut que réagir heureusement sur sa voisine... à la condition qu'on ait pour toutes les deux un nombre de travailleurs suffisant. S'il fallait se décider sur le droit de l'une ou de l'autre à la priorité dans le pays qui nous occupe, on ne saurait hésiter à donner la préférence au point de vue de l'honorable député de Brescia. L'Italie est trop bien préparée par ses traditions séculaires et par les aptitudes acquises de ses générations successives à réaliser de grands progrès dans la pratique agricole, pour qu'on ne souhaite pas qu'elle donne avant tout le pas à ceux-là.

On peut, il est vrai, relever certains signes d'un grand développement industriel, montrer la consommation des combustibles d'industrie s'élevant de 4 millions de tonnes en 1887 à plus de 7 millons en 1900, et l'ensemble des forces motrices passant de 1 million de chevaux à 3 millions. Mais un grand nombre de ces usines sont fondées et dirigées par des étrangers. De bons juges estiment qu'en ces matières, l'Italien prend rarement les initiatives. Us le jugent très capable de s'initier aux méthodes importées et d'en tirer parti

lorsqu'il est bien encadré, bien dirigé ; mais le temps n'a pas encore fait toute son œuvre, et le patriotisme péninsulaire, tout en profitant de ces entreprises, les redoute à plus d'un point de vue. C'est ici l'occasion de rappeler comment à Rome, catholiques et révolutionnaires, cléricaux et francs-maçons s'unirent en un référendum pour appuyer la municipalisation d'un grand service public. Les partis les plus opposés savaient également que l'industrie privée ne pouvait rien assurer de national, et qu'il y avait par conséquent lieu de redouter l'ingérence des capitalistes allemands.

La nécessité d'une union entre l'agriculture et l'industrie n'en éclate pas moins dans certaines branches de la consommation publique, et en voici un exemple qui vaut la peine d'être étudié comme tout à fait caractéristique.

Les consommateurs italiens, tout le monde le sait, se plaignent au fisc de l'aggravation qu'il fait peser sur trois denrées de première nécessité. Ils accusent les droits sur les blés de faire renchérir le pain ; ils trouvent odieux que la vente du sel soit un monopole d'État comme la vente du tabac ; ils se plaignent enfin de la majoration artificielle du prix du sucre, qui se vend juste le double de ce qu'il coûte en France, le triple

de ce qu'on le paie en Suisse. De telles conditions pèsent terriblement sur bien des produits désirés par les familles, sur le chocolat, sur les fruits cuits, sur les confitures ; elles nuisent particulièrement à l'alimentation des enfants. Aussi, dans l'espoir de retarder sa chute, le ministère Giolitti avait-il, dans les derniers jours de sa carrière, offert à la population un large dégrèvement des droits de douane sur les sucres étrangers. Mais aussitôt la presse scientifique et même l'autre avaientdémontré que c'était là ruiner d'un seul coup et la culture de la betterave et les industries se rattachant à la fabrication du sucre : l'argument porta et le projet perdit ses défenseurs,

Pourquoi ? Les techniciens analysaient ainsi les causes de l'échec que, disaient-ils, on etit pu prévoir. Us prenaient pour terme de comparaison l'Autriche. En Autriche l'élaboration de 100 kilogrammes de betteraves donne 17 k. 13 de sucre tandis qu'elle n'en donne en Italie que 15,53. Voilà pour la culture. Maintenant il faut calculer les frais de transport. S'il est vrai qu'il en coûte plus d'amener un quintal de blé de Ferrare à Turin que d'en amener un de Chicago à Gènes, on ne peut s'étonner que dans l'industrie sucrière le transport de la matière première à l'usine et le transport du produit manufacturé sur le marché coûtent en Italie 10 pour 100 de plus. Le charbon, d'autre part, se vend le double. Les machines ont dû venir, elles aussi, de l'étranger. Les usines étant nouvelles n'ont encore pu rien amortir : le taux d'intérêt de leur fonds de roulement est donc plus élevé. Les salaires à la vérité sont

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moindres : mais pour obtenir la même quantité de tra- \.'iil, il faut employer le double d'ouvriers.

Cotte dernière assertion, je la trouve dans une revue scientifique d'économie politique, très autorisée, de Florence. Un étranger n'en est que plus à l'aise pour grouper d'autres témoignages concordants. L'Italien qui, à la terre, est un incomparable terrassier et s'y accommode de certaines tâches dont ne voudraient pas la plupart des Occidentaux, devient aisément, dans l'industrie, un ouvrier soigneux et attentif, mais il reste lent. On comprend d'ailleurs que l'insuffisance, pour ne pas dire trop souvent l'absence d'instruction élémentaire, lui enlève certains moyens plus rapides de comparaison et de réflexion. Bien des Français possesseurs d'automobiles qui, poussant jusqu'en Italie, s'y sont vus victimes de quelque accident, ont été à même de le vérifier : les ouvriers qu'on leur amenait faisaient très bien le travail, mais ils mettaient près de trois heures là où un ouvrier français n'en eût mis qu'une. Est-ce pour cela que le correspondant du Times à Rome faisait ressortir, avec -bien d'autres confrères, même Italiens, que si le ministère parlait de relever les tarifs de transport déjà si élevés relativement à ce qu'ils sont dans la plupart des États, c'était parce que les dépenses du personnel sont beaucoup plus fortes sur les chemins de fer du royaume que sur aucun autre réseau européen ? Un député qu'on loue pour sa conscience et pour le sérieux de ses informations déclarait il n'y a pas longtemps a la Commission du budget (1) que l'en-

(1) Voir la Stampa du 2 nov. 4909.

semble des voies ferrées italiennes employait 12.000 agents de plus qu'il n'était" nécessaire ». Si pour juger de la « nécessité » présente, il tablait sur le travail obtenu par les entreprises de transport de l'étranger, il risquait fort de demander l'impossible à son ministre. L'ouvrier italien aime à regarder à droite et à gauche, à causer, à prendre son temps. La vivacité qu'il meta de certaines heures dans ses mouvements comme dans ses discours, laisse voir assez vite le besoin de se tempérer et de n'affronter, en quoi que ce soit, aucune tâche lui paraissant disproportionnée. De l'aveu général de tous ceux de nos compatriotes que leurs fonctions ou leurs affaires obligent à résider en Italie, c'est là ce dont il faut s'accommoder partout, depuis la domesticité jusqu'aux plus grandes fabriques.

Celles-ci font-elles de bonnes affaires? Nos consuls estiment qu'il est extrêmement difficile de savoir la vérité. Les gros industriels, qui sont la cible du fisc, font tout pour que le gouvernement ne connaisse pas leur situation. Les salaires nominaux inscrits dans les statistiques sont majorés presque tous. A l'égard de leurs ouvriers, les patrons ne sont pas moins sur la défensive. Ils ont cru se les concilier en leur faisant, à un moment donné, des concessions assez larges : ils ont

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VU, disent-ils, que le résultat le plus certair avait été de donner l'élan à de nouvelles réclamations ; ajournées pendant les crises, elles sont prêtes à se manifester bruyamment au premier symptôme de reprise. Ces ouvriers, il est vrai, ont plus d'une excuse. Des organes très sérieux de l'Économie sociale de l'Italie a vouent que l'inspection du travail destinée à améliorer l'hygiène et la sécurité de l'ouvrier, reste à peu près entièrement sur le papier. « Uispellorato del lacoro e irrisione » . On a bien voté une loi, mais on n'a créé aucun des moyens qui seraient nécessaires pour en assurer l'exécution, ce qui favorise les patrons les moins consciencieux au détriment des autres. Mais ce qui mérite plus d'attention peut-être, c'est que les travailleurs sont encore bien mal nourris : il est pénible de les voir, à leur repas de midi, se contenter d'un morceau de pain avec une charcuterie dont il ne faudrait pas avoir surveillé de trop près le mode de fabrication. Quelle part faut-il faire ici à l'incurie et à la routine et quelle aux véritables difficultés ? La consommation de la viande a triplé depuis dix ans dans toute la Haute-Italie, mais grâce à l'importation. Le prix du bétail est de 40 pour 100 plus élevé qu'en France. Précisons pour les statisticiens (1).

(i) J'emprunte ces chiffres à un travail très étudié qui, en septembre dernier, fut soumis à la Ligue électorale des esercenti de Turin. Voir la Stampa du 18 sept. 1909. On désigne en Italie sous le nom de esercenti l'ensemble des petits métiers. Les affiches qui visent à mobiliser tout le monde des affaires débutent toujours par ce triple appel: Indiistriali, Comniercianii e Esercenti.

Pendant quelque temps, l'Italie exportait plus de bétail qu'elle n'en importait : elle aimait mieux le vendre que de le consommer. Aujourd'hui c'est l'inverse. En 1908, elle a exporté 12.256 bœufs et elle en a importé 138.295 — ce qvi signifie que ses besoins (comme ses capacités d'achat) se sont accrus, mais qu'elle n'est pas encore en état de les satisfaire ellemême.

On peut en dire autant pour la volaille et les œufs. De 1907 à 1908, l'exportation des premières a baissé de 94.916 à 80. 704. De 1906 a 1908, l'exportation des seconds est tombée de 322.654 à 266. 346. Les producteurs trouvent donc de plus en plus, semble-t-il, sur le marché national des prix plus rémunérateurs que ceux que leur offrent les marchés étrangers ; mais les consommateurs, plus exigeants, se plaignent d'avoir à payer si cher ce que les nations voisines se procurent chez elle à meilleur compte. Remédiera-t-on à cet état de choses par des moyens comme ceux que réclamait l'année dernière une iruportante minorité du Conseil municipal de Turin ? Affichage officiel des prix soidisant normaux, suppression d'intermédiaires, marchés francs avec gratuité des places pour les paysans invités à venir eux-mêmes en plus grand nombre apporter leurs propres produits, ouvertures de fours municipaux, etc. Non, rien de tout cela n'avance la solution du problème essentiel, qui est celui de l'augmentation de la production ; il ne serait même pas diflBcile de démontrer que quelques-uns de ces expédients la retarderaient. Rappelons-nous enfin ce que nous avons vu de

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l'insuflisance des récoltes de blé et de mais. Nous conclurons aisément avec l'honorable député de Brescia, que tout nous ramène à la question rurale et à la nécessité d'obtenir avant tout de l'agriculture nationale des progrès nouveaux.

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