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CHAPITRE VI

A LA RECHERCHE DU PROGRÈS ÉCONOMIQUE (Suite.) LES ŒUVRES SOCIALES DE l'iTALIE DU NORD

Les questions à se poser sur l'étendue des résultats donnés par les œuvres sociales — Efforts accomplis par les œuvres italiennes pour étendre leurs bienfaits. — Exemples d'initiative. — Qui les prend ? Ej^lise, aristocratie, classes moyennes. — Utilité et périls de l'intervention eccl<^siastique. — Eludes spéciales des œuvres vraiment dignes de servir de modèles. — Groupe de Bergame et groupe de Brescia. — Intelligence et succès des précautions prises. Combien elles sont nécessaires pour résister à la double concurrence du socialisme et de l'étatisme.

Pour les œuvres nouvelles comme pourles anciennes, pour les institutions agricoles comme pour celles qui doivent aider n'importe quelle classe de travailleurs et de petites gens, Tingéniosité des Italiens du JNord et la hardiesse étudiée de leurs conceptions sont bien connues de tous ceux qui s'intéressent aux progrès sociaux. Chacun connaît la liberté sagement laissée aux caisses

d'épargne, pour jouir à l'égard de la petite propriété, de la petite industrie, .du petit commerce le rôle d'un crédit foncier décentralisé. Mon but n'est pasd'énumérer etde décrire toutes ses créations. D'autres s'en sont chargés, et leurs livres peuvent être dans toutes les mains ; j'y renvoie bien volontiers mon lecteur. Je ne dirai donc que quelques mots de la nature toute spéciale des services rendus par les plus populaires de ces institutions. Il arrive souvent en Europe et en Amérique qu'on ait surtout à admirer de telles organisations, là où les classes élevées de la société y voient comme une rançon de leur supériorité et comme un moyen de se la faire pardonner ; car les misères n'ont été nulle part plus dures que dans les pays où l'extrême ignorance et l'extrême misère coudoyaient l'extrême civilisation et l'extrême opulence. Les socialistes arrivent alors. Aux promoteurs de ces œuvres qui aident bien des familles à s'élever au-dessus de la moyenne, ils reprochent de créer une nouvelle caste privilégiée, elle aussi, bien qu'inférieure encore à la première : elle la protège, disent-ils, et tend de plus à s'unir à elle pour résister à la poussée d'en bas. Ce reproche, nous le trouvions, il y a quelques instants, dans les paroles du chef même de la maison du peuple de Reggio. A ceux qui parlent ainsi la réponse paraît facile ; « nous créons une institution avantageuse pour ceux qui en usent ; que ceux qui en voudraient posséder les avantages viennent donc l'expérimenter. Si nous nous flattions de la mettre sans condition à la portée de ceux-là même qui ne font aucun elîort, on nous reprocherait avec raison, d'abord de

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faire de la pure charité, et ensuite de courir au devant d'un échec inévitable. »

On n'en doit pas moins désirer que ces institutions, après s'être adressées à une première catégorie mieux préparée, fassent l'éducation d'un second contingent, puis d'un troisième... Il arrive toujours un moment où la tâche devient ingrate ; car il est presque fatal que l'élévation de la nouvelle élite fasse ressortir davantage l'infériorité persistante et aggravée de ceux qui n'ontpas voulu ou n'ont pas pu s'élever en même temps qu'elle. C'est un fait que j'ai eu occasion de faire remarquer plus d'une fois dans de précédentes études. L'exemple de l'Italie m'y ramène. Nous avons vu que si dans les grandes grèves agraires les agriculteurs stables avaient gagné, les instables et les nomades avaient pour la plupart perdu à ces agitations provoquées cependant par eux-mêmes : car l'élévation apparente de leurs salaires ne peut masquer le fléau croissant du chômage. Dans les sphères des intérêts moraux, c'est encore pire. Dans une desprincipales villes de la Venétic, un homme admirablement informé et admirablement précis me disait: « La jeunesse qui entre dans nos organisations s'améliore beaucoup, ceux qui s'y refusent deviennent plus mauvais qu'auparavant. » C'est en quelque sorte une loi universelle.

Il est certain cependant qu'en général les institutions économiques et sociales de la Ilaute-Ilalie font ce qu'elles peuvent pour parer k ce danger ou l'amortir. Je me borne à deux exemples.

La caisse d'épargne de Bologne a fait des dons im-

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portants aux salles d'asiles, a subventionné des iiospitalités de nuit et établi des soupes gratuites, fait bcnclicier les orphelins et les sourds-muets de dons s'éle' vant à plus de deux cent mille lires. Elle est également venue en aide à un asile de mendicité, à un asile de tuberculeux, mais tout cela, près d'elle, à la portée de sa surveillance et de manière à ce que les secourus connussent bien l'origine des secours.

Les caisses lombardes ont largement subventionné, dans les mêmes conditions, les œuvres d'assistance à l'enfance, aux malades, aux invalides, aux pauvres et à différentes formes de l'étude,

Voyons maintenant avec plus de détails les organisa* tiens établies dans des centres qui ont déjà retenu notre attention, et voyons les surtout dans l'aide qu'elles donnent à l'agriculture, puisque c'est là l'industrie par excellence de l'Italie.

Le Piémont et la Toscane sont certainement riches en œuvres comme en hommes ; il suflit de citer entre beaucoup d'autres — le marquis Crispolti dans la première de ces deux provinces et M. Le Professeur Toniolo dans la seconde. Mais on peut croire que les petits propriétaires de celle-là et encore plus les métayers de celle-ci ont moins de peine à se tirer personnellement d'affaire, à force de travail. C'est surtout dans la région de Pise et de Lucques que j'ai trouvé à des degrés divers un optimisme mêléà une certaine nonchalance d'esprit. Dans chacune de ces deux villes je suis allé tout droit au personnage, qui, d'après ses fonctions, son caractère, et l'estime dont il est entouré, était le

mieux à même de me renseigner. Dans l'une d'elles, je suis en présence d'un homme qui ne tarit pas sur le bien-être de la Toscane, vrai paradis du métayage. Au point de vue religieux il concède bien qu'il y a dans les villes... de la haine ou du dédain? non pas, car la municipalité est bonne, comme aussi la députation.., mais une certaine freddezza. Chez les ruraux tout va beaucoup mieux. Quant au parti socialiste que nous avons devant nous, me déclara-t-il, il est divisé, il est même désagrégé : aussi lui résistons-nous victorieusement, d'autant que nous avons vu bien plus de discipline qu'à Florence et que dans la ville d'où vous venez. » Ce contentement si rare ne laissait pas que de me laisser quelques légers doutes. Je me demandais s'il ne s'y mêlait pas un peu de satisfaction personnelle ou bien encore le désir d'imposer à la confiance présumée d'un étranger un jugement très favorable. Au fond cependant je sais que cette satisfaction n'était pas sans de nombreux motifs.

A la ville voisine, je trouve un homme dont les réponses sont moins sommaires et plus précises. Quoi que très élevé, lui aussi, dans la hiérarchie, il est plus doux, plus modeste — à l'excès, ce me semble, et aussi moins optimiste. Non pas qu'il voie sous des couleurs moins riantes la situation matérielle de ses concitoyens : il a grand plaisir à m'expliquer qu'à côté du florissant métayage, il y a l'institution, encore préféré de lui, du colonat quasi perpétuel où les familles se transmettent de génération en génération des fermages qu'elles paient moitié en argent, moitié en nature. Mais il craint beau-

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coup, quant à lui, le progrès du socialisme, lequel ne heurte pas de front les croyances et les habitudes religieuses (car alors on le repousserait tout de suite) mais les affaiblit peu à peu en imprégnant les gens de son esprit.

La masse de la population est-elle donc si croyante et si fidèle à ses traditions ? Sans doute, elle a gardé un attachement au culte extérieur : s'il y a une fcte religieuse on y accourt en foule et joyeusement. Mais au fond le « cœur n'y est plus ». Fait-on beaucoup pour remonter le courant ? Mon interlocuteur me répond : « en dehors de quelques cercles déjeunes nous n'avons rien ». — « Pourquoi? » — « On n'a pas encore trouvé l'homme de la chose ». Je lui laisse entendre qu'il pourrait bien être là devant moi, cet hommedésiré. Il sourit avec humilité et avec une nuance de tristesse, peut-être (je l'ignore) comme quelqu'un qui ne peut pas faire la confidence des difficultés dont il ne réussit pas à venir à bout.

Je vais d'ailleurs et plus d'une fois, est-il besoin de le dire ? dans la capitale Florentine où siège rUnione popolare italiana. Celle-ci est surtout une institution savante et lettrée, multipliant avec talent et distribuant avec obligeance des publications soignées, des discussions éloquentes sur des questions d'ordre général, sur la question de l'institution primaire et de la liberté de l'enseignement, sur la lutte contre la franc-maçonnerie, sur les problèmes de l'émigration. Une semaine sociale s'y prépare à l'époque de mon dernier passage ; on doit y traiter principalement de l'esthétique popu-

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laire, de la moralité de la Toscane et de la fâcheuse habitude des blasphèmes. De pareilles manifestations sont certainement nécessaires et elles sont bien à leur place en un tel milieu. Mais les efforts pratiques suivent-ils? Je m'adresse à un religieux fort distingué, dont le costume gagne encore d'être à l'ombre de la charmante église où les fresques classiques racontent les gloires de son ordre. Il se plaint que le clergé paroissial ne fasse pas son devoir, et il avoue qu'on ne l'a guère mis en état de lefaire,aveccesséminairesanémiésdesinnombrables diocèses. Aussi n'y a-t-il que très peu d'œuvres de jeunesses, très peu de patronages. Il ne f^it exception que pour certains curés comme celui dePerruccia, près de Pistoie et celui de Borgo San Lorenzo qui méritent d'être mis tout à fait à part pour l'ensemble des œuvres sociales de leurs paroisses (1).

Si l'on peut trouver des organisations puissantes, enveloppant des œuvres nombreuses, aussi actives que bien administrées et fort peu en peine d'expliquer leurs incontestables succès, il faut aller dans ces régions plus septentrionnales, où les éléments sont plus divers, les situations plus instables, les besoins plus pressants ou plus fortement ressentis et la lutte plus âpre.

Cette lutte, qui la soutient ? A l'exception d'un très petit nombre d'hommes à tous points de vue supérieurs,

(1) J'étais parti pour visiter l'une de ces deux paroisses. J'ai été malheureusement retenu dans la ville voisine par mes tentatives réitérées et inutiles à la porte d'un collège où le personnel dirigeant prolongeait vraiment beaucoup sa sieste du milieu de la journée.

les classes riches ne brillent point ici d'un bien vif éclat, et leurs compatriotes les plus qualifiés pour les juger ne vantant pas beaucoupleursservices. Onneméconnaitpas qu'elles ont encore quelques dehors religieux et qu'elles s'occupent parfois des intérêts publics dans la politique, mais rarement à fond : elles ne connaissent à peu près rien de l'ame populaire. En plus d'une ville, comme Vérone, comme Mentoue et comme Venise, on me dit qu'elles se défient des œuvres, qu'ellesn'ont que de l'ironie méprisante pour ceux qui les dirigent en jouant « aux démocrates ». Elles n'auraient pas moins honte, en ces milieux, de passer pour cléricales : elles rougiraient d'entrer dans une société de Saint-Vincent de Paul. Un des rares membres que notre société d'Économie sociale compte dans leroyaumeetqui a pour lui une assez longue expérience de plus d'un pays étranger, me dit nettement : « elles ne font rien ni pour le bien général, ni pour le leur ; elles ont besoin de nous, elles acceptent nos services, mais craignent de se compromettre avec nous aux yeux du gouvernement et aux yeux des partis qui leur sont le plus hostiles » Dans la plus attrayante des cités, le chef très pondéré d'une paroisse pleine de travailleurs, pleine d'enfants, pleine aussi de misère, me prouve qu'il s'intéresse bien, en connaisseur et en homme pratique, à tous les problèmes de son temps et de son pays ; il me déclare : « Nous ne sommes pas secondés du tout par les classes élevées ; elles n'ont le sentiment de rien, ne comprennent rien, ne font rien. L'aristocratie de l'intelligence (mais celle-là n'est-elle pas plutôt la fleur des

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classes moyennes ?) ferait encore quelque chose si elle était aidée par l'aristocratie de l'argent ; or celle-ci n'a que l'idolâtrie de la bassa carne (sic) • Aussi prévoit-il à bref délais de nouveaux progrès du socialisme. Sur les classes moyennes les jugements sont beaucoup moins absolus et plus divers. Sans doute il sort d'elles, ici comme partout, des politiciens ambitieux, et elles fournissent beaucoup d'adeptes aux loges maçonniques, à Ravenne surtout. Ailleurs elles se liguent très intelligemment, comme à Parme, pour la défense de leurs intérêts si menacés. Incontestablement elles rendent, par ce seul fait, de grands services, car elles arrêtent le travail de désorganisation et d'anarchie. Quelques uns me font observer que si elles ont les qualités bien connues du parti libéral, la lucidité, l'activité, la persévérance résolue, elles en ont aussi ces faiblesses plus sévèrement jugées à notre époque, à savoir cette disposition à estimer que c'est à chacun à faire ses propres affaires et qu'il n'y a rien à retrancher, mais aussi rien à ajouter à la liberté pure et simple des uns et des autres. Aussi l'évéque de Parme, tout en donnant, j'en suis bien certain, la préférence à l'Agraria sur n'importe quel groupe radical ou socialiste et en étant prêt à conclure avec elle des alliances limitées, a-t-il démandé à ses prêtres de ne point y entrer à titre de membres permanents et actifs. Malgré ces réserves, c'est, à n'en pas douter, dans ces classes moyennes que se recrute l'élite de ceux qui donnent aux œuvres sociales leur temps, leur intelligence et leur cœur.

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Quel est ici le rôle du clergé ? Il faut distinguer. La plus grande partie de l'ancien clergé est notoirement insuffisante, c'est le moins qu'on puisse dire : et je n'ai pas à chercher loin de son propre sein pour recueillir à son endroit les jugements les plus sévères. On a lu plus haut, la brève appréciation d'un religieux toscan. J'y reviens. Comment ce clergé ferait-il honneur à sa mission, recruté comme il l'a été à peu près partout, avant Pie X, dans ces prétendus grands séminaires que tous les évoques, même ceux dont les diocèses se touchaient avec des populations de quarante ou cinquante mille âmes, tenaient tant à conserver ? Des journalistes appartenant au catholicisme militant et n'étant pas sans payer assez cher, à l'occasion, le prix de leur franchise, m'en apprennent bien davantage. C'est très résolument qu'ils attribuent, par exemple, à la paresse, à l'orgueil, à la corruption, aux mauvaises mœurs du clergé la fâcheuse situation de la région de Bologne.

Léon XIll avait convié tous les fidèles et plus particulièrement leurs pasteurs à prendre en main les intérêts des classes déshéritées. Ses nobles appels compteront dans l'histoire. Mais dans ce pays d'où il les adressait au monde il restait à rendre le clergé plus capable d'y répondre. C'est ici le rôle plus obscur, plus ingrat, mais certes fort nécessaire,du Souverain Pontife d'aujourd'hui. Je n'ai pas à m'étendre davantage sur la réforme qu'il opère sans bruit, quoique non sans résistances. Les membres les meilleurs des deux clergés, régulier et séculier, tous ces hommes qui, sans s'élever

jusqu'à la franchise terrible et salutaire d'un Saint Bernard, génfiissent sur leur impuissance personnelle, ont à cœur de se remettre eux-mêmes en état de faire le bien attendu d'eux. Le jeune clergé, quand il n'est pas collé à son lieu natal et à sa famille, n'a pas tardé non plus à mieux s'orienter, à se tenir au courant des questions du jour, à voir clair dans les revendications légitimes des sacrifiés, à étudier ce qui se fait dans les nations voisines, à creuser enfin, spéculativement et pratiquement, ce qu'on peut appeler la théologie des problèmes ouvriers.

Sans doute il y eut, il y a encore, en plus d'un endroit, de l'inexpérience et des maladresses, parfois même quelque chose de plus regrettable encore. Un évêque de Piémont, dont l'ouverture d'esprit, la finesse, l'allure aristocratique unies à une très grande affabilité semblent présager de belles destinées ecclésiastiques, veut bien me laisser deviner à ce sujet ses préoccupalions, ses épreuves peut-être. Il ne nie point qu'il y ait un certain nombre de petits krachs et même de malversations dans les œuvres sociales italiennes les plus vantées. On parle beaucoup de celles qui se fondent, on parle moins de celles qui disparaissent. Il estime qu'on les a confiées trop souvent à quelques jeunes hommes ayant encore trop peu de tond. De temps à autre, on est heureux de trouver quelques personnes riches et charitables (quelque supérieur haut placé ?me demandais-je en l'écoutant) qui comble le déficit, surtout lorsqu'il est dû à quelque prêtre qui, ne pouvant rembourser son prêt, est responsable d'une avance peu

justifiée (1)... Tout cela connu et reconnu comme véritable dans certaines proportions, il n'en faut pas moins saluer dans l'Italie du Nord l'union de deux élites : une élite ecclésiastique et une élite des classes moyennes. Ce sont — non pas exclusivement, encore une fois, mais surtout — ces deuic là qui ont créé et qui, quand les précautions nécessaires sont prises, font vivre les œuvres les plus fortement admirées par l'étranger. Pour en juger sur preuves, il est temps de revenir aux créations de Bergame et de Brescia, car elles sont caractéristiques.

L'arrondissement (circondario) de Bergame, avec ses subdivisions de Bergame, Clusone et Tréviglio contient une population d'environ 500.000 habitants, occupés en partie à l'agriculture et en partie à l'industrie. Unefamille fait travailler quelques-uns de ses enfants dans l'une et

(1; Depuis cette visite que j'avais l'honneur de faire au distingué prélat, j'ai apprécié plus encore l'exactitude de ce qu'il me laissait deviner et le tact avec lequel il laissait à mes enquêtes le soin de compléter ses confidences. Depuis lors les journaux italiens m'ont appris — entre autres choses — la condamnation à douze ans de réclusion d'un archiprêtre du Nord Est, « factotum » d'une caisse rurale et convaincu de faux ou détournements nombreux — puis un sinistre toscan ruinant un grand nombre de pauvres prêtres, en compromettant plusieurs (non des moindres, il s'en faut). Les journaux italiens du 27 novembre 1910, enregistrent les deux faits avec un calme relatif, qui est curieux : on dirait qu'il n'y a rien là pour eux d'extraordinaire.

quelques autres dans l'autre. Les filatures de soie et de coton y sont florissantes.

L'esprit du pays a toujours été et est demeuré très religieux. On me disait dans une autre province; « C'est la Vendée de l'Italie ». Les hommes ont le tort d'y boire plus que de raison : ceci est malheureusement acquis et reconnu. Malgré cette faiblesse, le peuple ne connaît pas la violence de tant d'autres provinces du royaume. Les physionomiesy sont gaies et douces, ell'activité des gens — c'est là ce qui nous intéresse le plus en ce moment — se plie volontiers à toutes les formes de l'union la plus fraternelle. En modifiant quelque peu le vers célèbre de Ghénier, on peut dire qu'ils approchent de plus en plus de ce qui devrait être l'idéal de notre génération, la pratique des vertus antiques dans des institutions modernes.

Quelles sont donc les institutions et les œuvres qu'a implantées et que cultive chez lui cet heureux coin de terre ? On pourrait répondre d'un mot qu'elles y sont toutes. On y trouve en effet:

— Congrégations pieuses et de propagande, cercles catholiques, unions professionnelles.

— Sociétés de secours mutuels, secrétariats du peuple, cuisine économique, hospitalité de nuit.

— Caisses rurales, caisses populaires ouvrières, banques de petit crédit, caisses de prêt sur nantissement de denrées agricoles.

— Assurances de tout ordre, vie, incendie, accidents, mortalité du bétail.

— Unions agricoles, œuvres des fermages collectifs.

— Office du travail, coopération de production et de consommations, boulangeries coopérative, etc.

Et au dessus de tout une vaste maison du peuple au chef-lieu (1).

Tout cela bien entendu, n'a pas été créé à la fois et d'après un plan dressé d'avance. Chacun de ces êtres moraux a été conçu et mis au monde selon les circonstances. Par exemple, la boulangerie coopérative n'a été comme improvisée que par ce qu'en une certaine année les boulangers s'étaient obstinément refusés à abaisser le prix du pain, malgré une baisse considé-

(1) Pour l'histoire, pour la description, pour la réglementation de chacune de ces œuvres, on peut s'adresser à la Maison du peuple et à l'obligeance de son chef, M. Rezzara qui disposent de notices imprimées toutes très explicites et très claires. On trouvera aussi dans le Correspondant du 2.^ novembre 190i un excellent article de M. Max Turmann. M. Turmann a étudié de très près toute cette organisation à un moment où elle était déjà très développée et n'avait plus guère qu'à affermir et à étendre ses progrès. Depuis 1904, ces progrès ont été certes marquants ; il y a eu accroissement dans le nombre des œuvres, dans le nombre de leurs adhérents, dans le budget de chacune d'elles. Mais sur presque tous les points le mouvement générai est bien le même ; il a la même orientation, les mêmes allures et le même genre de résultats qu'au jour où notre distingué compatriote en a pris en quelque sorte la mesure. Je ne vois qu'un ordre de faits où ses prévisions n'ont pas été confirmées. Il pensait qu'on reviendrait partout aux comités paroissiaux, tels qu'ils avaient fonctionné dans les années qui avaient suivi 1877. C'est le contraire qui s'est produit. Le nombre de ces groupements — jugés d'un caractère trop général et trop peu délini — n'a pas cessé de diminuer. Il cède la place, comme on va le voir, à des œuvres plus spéciales, qui d'ailleurs puisent très abondamment l'inspiration chrétienne aux sources communes.

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rable des farines. Sans doute on étudie constamment et les besoins et les moyens de les satisfaire ; mais sur cette route si richementjalonnée se détachent les monuments durables de quelques étapes où le mouvement général s'est accentué.

C'est en 1877 qu'il a commencé, ens'appuyant, d'un côté sur les œuvres de pure piété, d'un autre sur les sociétés de secours mutuel. Au fur et à mesure qu'il se développe, il passe, non pas précisément de l'homogèneàl'hétérogène, comme dirait Herbert Spencer, mais du général au particulier, c'est-à-dire qu'il pousse à fonder des coopérations poursuivant des buts de plus en plus précis et déterminés. C'est ainsi que des anciens comités paroissiaux s'est détachée, à côté des autres branches et comme un rameau qui va bénéficier d'une grande partie de la sève, l'association des pères de famille, chargée surtout de la surveillance des écoles et de la défense de la liberté d'enseignement (1).

Il y avait cependant un péril dans ces subdivisions qui pouvaient ressembler à de l'émiettement. Pour y parer, on s'est servi très hardiment de la force économique et financière. On a fondé en 1891 le Petit crédit bergamasque : il devait être le cœur par où passerait en un double mouvement, des extrémités au centre et

(1) Présentement, cette association se propose aufôi de combattre l'alcoolisme ; mais voici qu'on réclame à cette lin une organisation particulière : car un journal de la localité que j'avais acheté à la gare au moment de quitter la ville en signalait le besoin « urgent et énorme ».

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du centre aux extrémités, le sang nourricier sans lequel rien ne vit (1).

Mais ce n'était pas assez : les institutions de toute nature, économiques, sociales, religieuses, industrielles, rurales, devaient avoir aussi une tête. Ce rôle fut réservé à la maison du peuple. Quand M. Turmann écrivait en 1904, il terminait son article en disant : « Dans la casa del populo, chaque société, depuis la banque jusqu'aux unions professionnelles, possédera ses bureaux particuliers : outre deux belles salles de conférence il y aura un théâtre à 3000 places où se tiendront les assemblées fédérales ; dans ces édifices, on trouvera une bibliothèque, des salons de lecture et des jeux, un café, un restaurant, des bains et des chambres mises à la disposition des membres du clergé et d'une quelconque des associations de passage dans la ville ; au rez-de-chaussée on installera l'imprimerie, les administrations et les rédactions des périodiques catholiques. Ce sera bien on le voit la « maison du peuple », mais du peuple chrétien. »

Ce qui n'était alors qu'un projet sur le papier est aujourd'hui pleinement réalisé et dépasse môme ce qu'on avait espéré. On en a fait l'inauguration solennelle le 8 mars 1908.

Maintenant, sans entrer dans tous les détails de ce mécanisme ou plutôt de cet organisme vivant, disons quelques mots des hommes qui en sont les membres,

(1) Sur cette institution, voir la communication faite par M. llezzara au dernier congrès delà Société d'Economie sociale, à Paris (juin t910).

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des moyens d'action dont ils disposent et de l'idée directrice à laquelle ils obéissent.

A la tête du comité général et à la présidence de toutes les réunions importantes en retrouve le vénéré comte Medolago Albani qui représente et le Pape et la vieille aristocratie soumise ou Souverain Pontife. Mais à côté de cette présidence honorifique s'exerce tous les jours et s'étend à tout l'action de M. Rezzara.M.Rezzara, ancien professeur de littérature, est un homme des classes moyennes, entouré de collaborateurs ayant à peu près mêmes origines familiales et même caractère que lui, tous admirablement faits pour servir de trait d'union entre les classes auxquelles ils confinent par un côté ou par un autre. La leur a généralement plus que les autres une intelligence ouverte, une instruction étendue, des ambitions modérées et suffisamment justifiées, une attention curieuse, éveillée, bienveillante pour les nouveautés qui se concilient avec le respect des traditions fondamentales, ajoutons-y une situation qui a bien des chances de se mettre à l'abri des servitudes de la richesse comme de celles de la pauvreté. Profondément pénétrés du sentiment des besoins populaires et de l'inanité des promesses socialistes, ces hommes ont cherché des solutions d'ordre économique et ils les ont mises sur pied par une technique très étudiée. Ils ont non seulement admis, mais sollicité le concours de prêtres éclairés : il leur ont réservé dans leurs conseils une place qui leur permet d'examiner les innovations du point de vue chrétien et de garantir l'orthodoxie des procédés comme

celle des doctrines qu'ils supposent ; mais ils n'ont pas voulu leur laisser assumer aucune responsabilité d'ordre administratif ou financier (1). En un pays où un clergé pauvre tient à garder des relations intimes, quotidiennes, avec une famille non moins pauvre que lui et exigeante, la précaution était élémentaire. Là sans doute où l'élément laïque fait absolument défaut pour créer de telles œuvres, on est heureux de les devoir à l'initiative d'un prêtre agissant sous sa responsabilité : on peut espérer quele nombre des succès compensera largement, dépassera môme celui des causes de scandale comme celles que nous avons rapportées plus haut. Là où une alliance des deux éléments ecclésiastique et laïque est possible, c'est bien sur la méthode des promoteurs des œuvres bergamasques qu'il faut prendre modèle. En matière technique ils se sont réservé l'autorité. La conciliation est irréprochable.

Pour se procurer les moyens de vivre, ils n'ont réclamé aucune subvention du gouvernement ni cherché les concours de puissants capitalistes. Le Pelil crédit a été fondé avec un capital de 203 4 actions de 20 lires chacune, que se sont partagées 260 associés, aucun d'eux ne pouvant avoir plus de 200 actions (ce qui au début représentait 2000 francs). En moyenne on en trouve dans les mêmes mains de six à sept. Sur ce capital de 40.650 il n'en a d'abord été versé que 23.962. Mais le développement fut si rapide que, de 1892 à 1910, les

(1) Et en cela, ils ont devancé les dernières instructions du Souverain Pontife,

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dépôts se sont élevés de 174.000 lires à près de 20 millions, ei les réserves, de 17(}7 à 662.323.

Le dividende qui, lapremière année, fut de 0,50par action s'est élevé à 3,50. Unepartiedes bénéfices, 12 pour 100, est mise à la disposition du conseil pour subventionner des œuvres diverses. (En 1904. la somme affectée à cet emploi fut de 21.715). Plusieurs modifications d'ordre technique ont put être apportées aux statuts. Mais on s'est bien gardé de toucher à l'article 4 qui dit : « Le but de la société est d'étendre les bénéfices du crédit aux associations de secours mutuels, aux caisses rurales et autres sociétés coopératives, aux propriétaires, aux commerçants, auxprofessionnelsdis'ers, aux travailleurs en général, en leur facilitant les moyens de faire fructifier leurs épargnes et de jouir des avantages de la prévoyance et de la coopération, spécialement de concourir par la mutualité à la conservation et au développement de la petite popriété et de la petite industrie. »

Nous ne pouvons, écrivait tout récemment M. Rezzara, nommer les particuliers auxquels nous sommes ainsi venus en aide. Mais nous pouvons indiquer les œuvres d'intérêt général qui ont usé de nous. » Et il citait plusieurs entreprises de chemins de fer électriques et de tramways, la construction d'un marché municipal...

L'érection de la Maison du peuple a été assurée de la même manière. J'ai eu sousles yeux la liste des offrandes par lesquelles il y a été pourvu. On y trouve 113 ecclésiastiques, 154 laïques, iJ9 associations catholiques. La plus forte souscription (6000 lires) est celle du Prévôt

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de Sainte Anne de Bergame, puis celles du Petit Crédit (5005, payables en trois annuités) du cercle catholique de Bergame (1500), du journal de l'Echo de Bergame (1000, payables en deux annuités). Viennent ensuite celles de l'évéque de Bergame, du cardinal Agliardi et de deux archiprôtres qui ont versé chacun 500. Léon xni ligure pour 400. Dans le reste sont de nombreuses offrandes de 100, de 50, de 20 lires. On n'a pas dédaigné d'y inscrire les modestes et touchantes offrandes d'une lire ou môme de 0,50 et 0,10. L'édifice devait donc figurer véritablement l'union des classes, avec ses proportions larges, confortables, élégantes, ne rappelant ni les somptueux palais d'une aristocratie trop oisive, ni les loges maçonniques aux fenêtres soigneusement fermées sur le dehors, mais les utiles aménagements d'une bourgeoisie laborieuse dont un éducation intelligente a ennobli les succès.

D'après quels principes, avec quelle méthode commune agissent toutes ces œuvres, on s'en rend déjà compte. L'œuvre primitive, très générale, à détaché d'elle des œuvres de plus en plus spéciales ; mais elle garde sur elles toutes son action tutélaire, en les inspectant, en les réunissant à intervalles réguliers, en leur faisant parvenir des documents et des avis, en s'occupant surtout de leur fournir par le crédit des moyens d'action.

A toutes ses caisses, à toutes ses banques, elle recommande de limiter leurs opérations à un territoire et àdesclients connus d'elles, de mettre toujours chacune de leurs tâches aux mains d'un spécialiste. Dans cet

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esprit, elle prescrit, pour les agriculteurs et pour les ouvriers, des méthodes offrant sur plusieurs points des différences bonnes à noter. Les agriculteurs obtiennent le crédit sans être astreints à des épargnes préalables : des ouvriers on exige l'épargne, soit un versement hebdomadaire d'une lire au moins (1).

En môme temps, on demande à toutes ces institutions de se seconder les unes les autres et d'avoir toujours en vue de favoriser de préférence les petits commerçants, les petits industriels, la petite culture. On leur rappelle enfin hautement la nécessité d'une propagande sociale et religieuse. Sont-elles donc fermées à tout ce qui n'est pas de leur foi ? Dans leur personnel dirigeant, oui : dans leur action et dans les services à rendre, non. Il convient ici d'insister. Encore un fois les promoteurs des œuvres, les membres des divers conseils, doivent être, ils sont des catholiques de croyance et d'action, ils s'engagent à la propagande et à l'exemple. On a vu que parmi les bureaux de la Maison du peuple est le bureau du délégué de l'évêché. Mais en même temps, l'œuvre accorde largement le crédit à tous ceux qui en ont besoin et offrent des garanties suffisantes d'honnêteté et de solvabilité. Elle ne refuse pas non plus de s'allier à des œuvres d'un autre esprit ou simplement neutres, dans une intervention d'intérêt général. Elle ne se refuse pas davantage aux alliances politiques. M. Rez-

(1) A Tréviglio, M. l'Abbé Portaluppi me dit que dans l'œuvre des habitations économiques, on tend à faire de l'agriculteur un propriétaire, mais de l'ouvrier, trop disposé ù changer, un simple locataire,

zara lui-môme me faisaitl'honneur de m'écrire ces lignes significatives : « nos succès irritent les socialistes qui ne peuvent rivaliser avec nous ; d'autre part malgré tout ce qu'elles ont de sincèrement démocratique et de franchement religieux, nos œuvres n'entretiennent aucun rapport avec les groupes italiens qui ont cru pouvoir usurper la dénomination de démocrates chrétiens. Mais l'activité et l'abnégation de nos chefs ont gagné les sympathies des libéraux modérés non sectaires ; et maintenant nous les avons avec nous à la tête de nos administrations publiques. » — On se demande souvent comment les catholiques doivent entendre leur activité sociale, l'exercer entre eux ou bien la fondre dans des œuvres communes à tous. La solution mixte de la maison du peuple de Bergame mérite d'être méditée.

On a d'autant plus de raisons d'en apprécier ce mélange de prudence et de hardiesse heureuse qu'en somme, comme tous les groupements bienfaisants, c'est avec une élite que celui-ci opère. M. Rezzara m'apprend que sur 50,000 ouvriers il n'y en a que 5000 de syndiqués ; or tous leurs syndicats sont catholiques ; les syndicats socialistes n'ont pas réussi. M. Rezzara m'apprend aussi qu'une grande partie des usines est aux mains de patrons suisses, protestants, venus presque tous de Zurich. Or, Zurich est bien un remarquable centre d'activité scientifique et industrielle: il n'en peut rayonner ni autant de tolérance ni autant de moralité. Le milieu bergamasque n'était donc pas aussi favorable qu'on pourrait se l'imaginer, et il ne faut pas croire que toute la population se soit jetée au cou des

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réformateurs avec un élan de nature à tout simplifier. Je m'explique môme qu'à Florence on m'ait dit (peut-être avec une petite pointe d'esprit de clocher, mais bien légère, je puis l'affirmer) « Oh 1 à Bergame, il ne faut pas croire que tout soit si beau ; il y a bien de la façade (1) ! » Soit ! mais n'empêche que derrière cette façade soit un bataillon sacré dont l'attitude et dont les actes profitent même à ceux qui ne font que s'en approcher pour des ententes partielles et discontinues. Parmi les 45.000 ouvriers non syndiqués il en est un nombre considérable qui vient frapper aux portes des œuvres et en retire de multiples avantages. Avouons que c'est déjà très beau.

Telles sont les institutions qu'il vaut la peine d'aller étudier à Bergame. On les trouve dans un cadre digne d'elles. Bergame englobe aujourd'hui deux villes. Lorsqu'on sortdelagareon adevantsoide vastes espaces quiachèvent de se bâtir etau milieu desquels s'étend une longue avenue. Tout au commencement estla Maison du peuple avec ses 3469 mètres carrés et ses 76 mètres de façade, dont l'hôtel vraiment « moderne » dans le bon sens du mot, occupe une belle part. Le jour où j'y arrivais était celui de la saint Alexandre, fête patronale de la commune. Les hommesdupayssont catholiques et ils sont gens pratiques. Les autorités ecclésiastiques ont donné satisfaction à ces deux sentiments en faisant de

(1) Pourquoi ne pas dire que ces juges n'accusent pas seulement l'amour de la boisson dont j'ai déjà parlé? Us croient aussi à certains vices qui étonnent. Sur ce dernier point cependant ils ne sont pas tout à fait aussi affirmatifs.

ce jour une fête religieuse avec messe obligatoire et cependant permission de trafic. Les deux églises de la ville basse regorgeaient d'hommes et de jeunes gens, on avait peine à ypénétrer. Puis, au dehors tous se mêlaient à l'agitation populaire devant les boutiques improvisées et devant les trétaux. Il se faisait là beaucoup d'affaires grandes ou petites. Malgré les habitudes reprochées aux habitants, on n'y voyait pas la joie lourde de certaines populations d'États plus septentrionaux, pas plus d'ailleurs que les démonstrations enfantines de gens plus méridionaux encore, qui s'enthousiasment pour des riens. On s'amusait toutefois d'un brave homme qui, vendant des épingles anglaises, portait tout son étalage piqué sur toutes les faces de sa longue blouse : son boniment plein de bonne humeur répondait à l'ingéniosité de son accoutrement.

Tout au bout de la grande avenue qui coupe en deux la ville nouvelle est un funiculaire conduisant à la vieille cité. Au fur et à mesure qu'on monte on embrasse les panoramas des pentes alpestres dont le soleil illumine les teintes presque toujours d'un beau bleu foncé et aux pieds desquelles les usines grandissent dans la verdure de la campagne. Lorsqu'enfin on met pied à terre et qu'on franchit la porte des anciens remparts, on se voit tout aussitôt dans une cité quasi intacte du xiv* et du xy» siècle. On n'y a pas le spectacle de certaines villes comme Ravenne et, comme chez nous, Arles, où il faut chercher quelques ruines admirables dans un ensemble devenu horriblement vulgaire. Tout ici est archaïque par le décor, par les contours des rues,

par les maisons mêmes des particuliers, mais tout y est vivant, propre et soigné dans les détails de la vie courante. La bibliothèque communale est installée dans un édifice aux grosses pierres grises et aux larges dessins, aux graves proportions qu'elle n'a en rien défigurées. Les amateurs des choses de l'art ont longuement décrit les deux places où se groupent les édifices les plus précieux de la Renaissance : la satisfaction de suivre facilementdel'un àl'autrela succession historique des styles compense, et au delà, ce qu'il peut y avoir de disparate dans leur étroit voisinage. Il n'est pas jusqu'à la statue équestre de Garibaldi qui ne s'harmonise avec son milieu ; car il n'est pas besoin d'une imagination complaisante pour voir là l'héritier des condottieri d'autrefois.

Aux fêtes périodiques de la Maison du peuple de Bergame donne le plus souvent son assistance fraternelle M. Longinotti, secrétaire général de YUnion catholique du travail de Brescia et député d'une des circonscriptions de sa province. Lui aussi groupe dans son siège social, la vieille construction du Palais Saint Paul, tout un ensemble d'ceuvresqui rappellent, malgré quelques nuances, celles dont nous venons de parler.

Elles ont incontestablement un caractère, à moins qu'il ne faille dire tout simplement une apparence, plus démocratique, plus populaire, plus ouvrière, peut-être aussi un peu plus politique. Elles sont divisées en seize sectionsprofessionnellesqui, dans l'année encore récente (1907) où fut imprimée la notice qu'on me remet, comprenaient 1156 ouvriers d'industrie et 393 travailleurs agricoles,

L'Etat-major de l'Union même, c'est-à-dire de la fédération des sections est presque tout entier ouvrier. Chaque section élit, en effet, dans son propre sein, un délégué ; et ce sont les seize délégués qui élisent encore dans leur propre sein le président général, le vice-président général et le vice-secrétaire général. Seuls le secrétaire général et le caissier peuvent être pris au dehors. Je ne parle pas de « l'assistant ecclésiastique » ; il va de soi qu'il ne peut pas être un ouvrier. Chaque section s'occupe naturellement des intérêts professionnels du métier auquel elle correspond. Mais il y a de plus au palais Saint Paul des réunions où l'on traite de certaines affaires d'un intérêt collectif. Telles sont les affaires de résistance (resistenza). Ce sera les expliquer suffisamment, de dire que de 1902 à 1906 ont été décidées là, en tout, deux grèves, ayant eu toutes les deux une issue favorable. A côté sont les affaires d'instruction, qui se décomposent en : conférence de science populaire — école populaire de sociologie — instruction et propagande anti-alcoolique chez les ouvriers — école électorale. Viennent ensuite les affaires de coopérations — puis les affaires variées comprenant les secours mutuels, les assurances, le placement gratuit, le repos dominical, les conseils de prud'hommes.

Un des grands efforts de l'Union, son principal titre d'honneur aux yeux de la population est d'avoir obtenu, dans la partie basse de la province, un réseau de contrats agricoles intéressant une étendue de 1350 kilomètres carrés et 230.000 habitants.

Celle révision fut précédée d'une enquête minutieuse sur les conditions locales de la culture et de la production et sur les contrats en vigueur. Ce furent les 125 curés de la région qui dans l'hiver de 1907 se chargèrent de distribuer les questionnaires et de recueillir les réponses. Celles-ci furent examinées par une sous-commission de l'Union qui divisa le pays intéressé en trois zones et dressa pour chacune d'elles un mode de contrat. Les salaires fixes étaient gradués selon les saisons et selon les variétés de cultures ; mais partout devaient être assurés une maison hygiénique gratuite, du bois, un jardin, la moitié du produit de l'élevage des vers à soie et la faculté d'acheter tous les jours à la propriété un demi litre de lait à prix réduit. Ce projet de réforme fut imprimé et partout répandu, communiquénotamment aux municipalités, aux « corpsmoraux » , aux associations, et il était accompagné d'un appel patriotique aux différentes parties intéressées. 11 y eut quelques résistances qui, à leur tour, provoquèrent des grèves, mais très calmes, dans une quarantaine de communes. Finalement les nouveaux contrats furent adoptés à peu près partout ; et là où les réserves des patrons s'obstinèrent, les deux parties s'entendirent pour certaines moditications donnant aux travailleurs plus d'avantages que les anciens contrats. On a calculé que l'application générale et complète des nouveaux arrangements, apportait à la plaine brescianne un surcroit annuel de bénéfices d'environ deux millions de lires.

Pour mieux garantir l'avenir de la réforme il était institué une commission arbitrale, chargé de l'application

et de l'interprétation des contrats et jugeant les dilïerents sans appel. Cette commission comprend cinq membres élus, le premier par le syndicat agricole, le second par la Chaire ambulante d'agriculture, le troisième par la fédération de l'Union catholique, le quatrième par la Chambre du travail, le cinquième enfin par le vote unanime des quatre précédents, ou, a défaut de cette unanimité, par le président du tribunal civil de Brescia.

Si j'ajoute maintenant qu'au moment de la terrible grève de Parme, l'Union intervint assez heureusement en faveur de la pacification, qu'elle travaille présentement à la construction de maisons économiques, si je rappelle qu'elle essaie, elle aussi, le système des fermages collectifs, j'aurai, je crois, bien établi que les œuvres de Brescia font bonne figure. Elles semblent moins puissamment assises que celles de Bergame, moins confortablement installées, moins richement pourvues de capitaux ; mais luttant davantage en un milieu plus hétérogène, peuplé d'industries plus variées, plus modernes, plus agitées par conséquent (1), elles sont, au plus haut degré, dignes d'encouragments et d'éloges.

C'est toujours vers l'une ou vers l'autre de ces deux organisations ou de l'une de leurs parties constitutives que gravitent les œuvres catholiques du Nord de l'Italie.

Comme partout, elles ont à lutter contre deux concurrences redoutables ; celle du socialisme qui veut la guerre et celle de l'étatisme qui — même en [talieoù il a sufavoriser, par de très bonnes lois, la liberté de l'épargne et

(1) A Brescia ou ne boit pas moins qu'à Bergame : les ■ meilleurs amis du peuple l'avouent.

de ses usages — tend toujours à une centralisation périlleuse. Plus d'un symptômedonneà craindrequ'à son tour le trésor public ne veuille faire venir à lui ces sommes qui pouvaient si bien s'employer surplace pour y soutenir les initiatives privées et leurs groupements. L'emploi des fonds des caisses d'épargne en titres de rente sur l'Etat et en bons du Trésor augmente beaucoup. De 1890 à 1904 il avait à peu près doublé ; présentement il absorbe plus de la moitié des dépôts. Or, les dépôts de fonds ont bien augmenté, il est vrai, mais ils sont loin d'avoir doublé (1).

D'autre part, les Caisses d'épargne postales deviennent pour les caisses privées de redoutables rivales. Une loi du 8 juin 1908 a élevé à 4000 francs la limite des dépôts portant intérêt dans ces caisses, et elle a ouvert celles-ci aux dépôts des départements, des communes et de toutes les organisations légalement reconnues. La décentralisation du crédit foncier par le libre emploi des fonds des caisses d'épargne avait rendu et rend encore à l'Italie d'inappréciables services. Il est à craindre que la fiscalité centralisée, que les tentatives de faire monter la rente et d'avoir à sa portée un trésor mieux rempli, que le désir enfin de lutter contre des organisations taxées de cléricales, ne compensent pas par leurs propres bienfaits ce que perdront les petites institutions, si celles-ci voient se détourner, dans d'autres canaux, une partie des fonds qui venaient à elles.

(1) C'est-à-dire celle où ne domine ni la petite propriété se suffisant à elle-même, ni le salariat sans engagements fixes.

GHAPIRE VII

Un bssai de réforme rdrale en Italie. Les fermages collectifs

Le but poursuivi : la suppression de rintermédiaire du grand fermier. — Deux types de fermage collectif. A Treviglio, petite propriété: maintien de l'action individuelle. — ARpggio et à Ferrare. grande propriété : système peu éloigné du collectivisme. — Les avantages et les difficultés. — L'innovation pourra-t-elle se généraliser ?

Sont-ce là les seuls essais qui aient été faits et qui se poursuivent en Italie? Non. Ici se place l'institution nouvelle des fermages collectifs [affittanze colleltivé).

L'idée qui a servi de point de départ à cette intéressante innovation est simplement celle-ci : supprimer entre le propriétaire d'un grand domaine et les cultivateurs l'intermédiaire onéreux du fermier et faire refluer la majeure partie de ses bénéfices sur les travailleurs proprement dits. J'ai déjà dit que le fermier était très impopulaire, qu'il était même l'objet de la }>lupart des

malédictions des paysans. Le principal initiateur de la nouvelle conception a souvent donné en exemple le fait suivant : « Un jour, dit-il, j'eus en ma possession un document d'où il ressortait qu'un fermier payant annuellement une rente de 1.150 francs d'une propriété qu'il sous-louait à divers cultivateurs, en retirant un gain de 750 francs. » 11 ajoute qu'il a exposé la chose à bien des amis, sans leur révéler le nom, et qu'elle a provoqué un désir unanime de mettre fin à de tels abus...

La difficulté était de faire sortir de la routine les propriétaires comme les paysans. Aux yeux de ces derniers il ne fallait pas grand effort pour faire briller les avantages d'une situation où ils seraient maîtres de leur travail et seuls bénéficiaires de son produit. Aux premiers il fallait donner des garanties. On s'adressa d'abord aux œuvres pies, en leur représentant les caractères bienfaisants et Futilité sociale de l'opération. S'y prêter n'était pas pour elles sans quelque mérite. Mettant leurs fermages en adjudication, elles provoquaient une concurrence et des surenchères qui, tout en contribuant à élever de proche en proche le prix courant des fermages au détriment des Contadini, n'en produisaient pas moins pour elles un bénéfice apprécia, ble. H fallait au moins leur apporter l'équivalent de la caution que leur fournissait l'unique fermier en déposant entre leurs mains, soit sous forme d'un livret de caisse d'épargne, soit autrement, une somme représentant deux années de loyer. Le moyen imaginé fut de constituer, avec les nouveaux fermiers et leurs protec-

teurs, une association coopérative dont chacun accepterait envers tous les autres une responsabilité illimitée pour tout ce qui intéresserait le passif de l'opération. Cette responsabilité d'ailleurs devait être atténuée par l'obligation imposée à tous de s'assurer contre les risques de mortalité, d'incendie et môme de suppression de récolte pour faits de force majeure. Mais cet ensemble de précautions ne faisait pas encore disparaître toute difficulté. Ces associés, que donneraient-ils en garantie? Eh bien 1 ils donneraient non seulement leur travail et leurs récoltes ainsi préservées de gros mécomptes, mais tout ce qu'ils pouvaient apporter avec eux de matériel de culture, de botes de travail, puis un fond de réserve formé avec une avance (vingt lires en moyenne) exigée de chaque associé. Que si le tout ne suffisait pas, le crédit rural, si bien organisé dans l'Italie du Nord, était appelé à combler la différence. Des avances étant accordées sans trop de difficulté à de simples particuliers, en considération de leur profession honnêtement exercée, à plus forte raison ne seraient-elles pas refusées à une collectivité si soigneusement organisée.

Pour l'organiser que fallait-il ? La suppression des intermédiaires ne pouvait pas être absolue. On aurait donc un conseil, composé d'hommes dévoués donnant gratuitement des avis et même des ordres et, de plus, un directeur technique avec un comptable (1), se con-

(1) Et s'il le fallait, si l'importance de l'opération le comportait^ un caissier.

tentant l'un et l'autre d'un traitement fixe. A cette espèce d'état-major la Compagnie devrait obéissance. Elle s'y prêterait d'autant plus volontiers qu'elle éprouverait vite les bienfaits des achats en commun, des ventes en commun (celles-ci toutefois facultatives), de l'introduction des bonnes méthodes, des renseignements sûrs, et enfin de la certitude de ne pas travailler, leur disaiton, pour un parasite cupide, oppresseur, venant trop aisément à bout des misères individuelles démunies de la force que seule l'union peut communiquer.

Ce programme, il faut le dire à l'honneur des provinces septentrionales, a pu être réalisé. Il ne l'a pas été partout, bien entendu, ni môme, il s'en faut, dans la majorité des régions, mais il l'a été dans un nombre de communes suffisamment significatif. Là où la petite et moyenne propriété prédominaient déjà, les familles obtenant une part du fermage collectif demeuraient maîtresses chez elles, aménageant leur travail journalier à leur idée, et elles étaient assurées d'être seules bénéficiaires des produits qu'il aurait obtenus. Là où régnait la grande propriété avec le régime quasi exclusif du salariat et sa conséquence presque forcée, une population trop familiarisée avecles idées collectivistes, tous avaient à mettre en commun travail et produits pour s'en voir partager les gains. 11 est superflu, je crois, d'expliquer que la première forme est celle qui a finalement obtenu le plus de succès et qui parait s'être assise le plus solidement.

J'ai pu la voir de très près, au cours de l'été de 1909, dans la commune déjà célèbre de Treviglio (province

de Bergame) où l'abbé Portaluppi, un des curés de la paroisse, l'a fondée en 1901, sous la dénomination : Societa dei probi viri contndini di Gastelceretto e Battnglie. Elle avait débuté avec 116 familles dont le nombre a été porté bientôt à 119 et à 122.

L'étendue totale du domaine — propriété d'un orphelinat — est de 540 hectares, loués pour 12 ans avec un bail de 48.000 francs, non compris diverses charges, comme le paiement des taxes provinciales et municipales, la taxe d'irrigation, les assurances. La caution déposée est de 96.000 francs. Comment a-t-on réuni le capital nécessaire? Quelques amis généreux des œuvres sociales prêtèrent, sous leur responsabilité, une somme importante en valeurs publiques, les seules que puisse accepter un orphelinat mineur. Restait à trouver 67.000 francs. On se les procura dans une institution de crédit, moyennant « un compte courant passif » garanti par la signature de trois associés non cultivateurs, c'est-à-dire membres du conseil. Un fonds de réserve et de garantie fut de plus formé, en demandant à chaque cultivateur un versement spécial de 15 pour 100 de la valeur de sa quote-part de fermage.

Le comité représente l'association avec toutes les attributions et clauses de style qu'on trouve généralement dans tout acte de procuration. Lui seul achète en gros les engrais, le bétail, les machines, et nul ne peut introduire une innovation sans son consentement. Mais d'autre part, aucune des obligations qu'il a pu contracter ne lie la société que si la majorité absolue des votes des contadini les a confirmées : la chose

une fois faite, opposants comme abstenants doivent l'accepter.

Fondée, nous l'avons dit, en 1901, l'organisation apparaissait en 1909 comme très florissante. Étant jeune encore elle n'a pas eu à s'agréger, à proprement parler, de membres nouveaux. On a seulement dédoublé quelques familles devenues trop nombreuses. A l'exclusion comme à l'admission président des conditions d'ordre moral très nettes. Non pas qu'on exige de profession de foi ni de certificat d'habitudes religieuses ; mais le milieu est bien connu, chacun sait que les prêtres y ont la haute main. Le règlement d'ailleurs spécifie que l'œuvre a pour but « l'amélioration des conditions morale, religieuse, sociale et économique des associés. » Il prévoit donc comme causes de licenciement non seulement les délits contre les personnes, contre la propriété, contre les mœurs, mais les délits contre la religion. De 1901 à 1 900 un seul membre a dû être congédié : le fait ne s'est pas reproduit depuis lors.

La région est très religieuse, c'est peut-être, avec les meilleures parties du Piémont, la plus sérieusement, la plus vraiment catholique de l'Italie : elle est par conséquent très respectueuse et très confiante envers la plupart de ses prêtres. Celui qui joue ici le grand rôle, M. l'abbé Portaluppi, ne s'est pas contenté, pour justifier cette attitude, de son caractère sacerdotal. Il a multiplié autour de lui les œuvres modernes, caisses rurales, constructions de maisons à bon marché, etc. On conçoit que son crédit moral en ait été singulièrement accru et consolidé. Je ne dirai pas que le territoire sur

ÈNQuéTES SOCIALES 100

lequel s'étend son action très attentive et aussi très persuasive, toute pleine de simplicité, d'esprit pratique et d'une aimable bonhomie, est un petit Paraguay, mais il en rappelle tout de môme un peu le souvenir.

C'est un spectacle très curieux que celui de la ferme principale où habite fraternellement une partie des familles associées (les autres étant disséminées dans un rayon peu éloigné). On entre dans un grand quadrilatère où, de chacun des deux côtés les plus longs, se touchent les maisons familiales, construites sur le môme plan, avec pièces au rez-de-chaussée, pièces au premier. Par devant les habitations est une galerie couverte où l'on peut mettre à l'abri bien des objets de culture, bien des produits attendant la vente ou la consommation. Au milieu est un espace assez large contenant les classiques trous à fumier, chacun se trouvant en face de la maison de son propriétaire.

Le lot de terre cultivable attribué à chaque famille est de 2 hectares et demi au minimum, de 7 au maximum (nous sommes ici dans un pays de culture intensive) : un petit espace est réservé comme champ collectif d'expériences. Chacun, je tiens à le répéter, est seul responsable et seul bénéficiaire de son lot qu'il travaille à son idée. Mais il est deux genres de travaux qui sont accomplis en commun : l'entretien des chemins du domaine, exécuté, non par corvées, mais par journées payées sur le budget commun, et l'élevage des vers à soie. Pour cette dernière industrie a été monté un outillage perfectionné, dans un local spécial, avec un avertisseur électrique des températures. L'abbé Porta-

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luppi me dit que le produit de ces élevages joint à celui des journées mises au compte de la société, suffit dans chaque famille à payer la location de sa maison.

Pour cela et pour le reste, chacun a son livret où sont portés son crédit et son débit. Non pas que la société fasse des avances en argent : elle se les interdit absolument. Si le paysan croit avoir besoin d'emprunter, il s'adresse à la caisse rurale, comme s'il était un cultivateur indépendant et isolé, mais la société fait des avances en nature, sous forme de semences, de matériel agricole, de bétail : elle se charge, si on le veut, de la vente des produits.

Ici — comme en maint autre endroit — je pose la question : ceux qui n'ont pas pu entrer dans cette organisation exceptionnelle y perdent-ils ? La vue de ces avantages dont ils sont privés, la comparaison qui s'établit entre eux et les autres dans l'estime générale et dans la mesure du crédit, tout cela les met-il dans une situation inférieure à celle qu'ils occupaient précédemment au même niveau que ceux qui viennent de monter d'un degré ? L'abbé Portaluppi réfléchit, mais il me répond très résolument : « Non ! je ne crois pas qu'ils y perdent, je crois plutôt qu'ils y gagnent, eux aussi : car ils apprennent à imiter ceux que nous aidons à perfectionner leurs cultures : puis beaucoup souhaitent que nous leur réservions un lot, le moment venu ; le désir qu'ils ont d'entrer dans la société fait alors qu'ils se surveillent davantage dans leur travail et dans leurs rapports sociaux.

Sans doute Yaflittanza coUeltiva compte bien tirer

ENQUÊTES SOCIALES -Ol

d'elle-même de futurs associé». Elle s'en prépare par une école à elle, école gratuite. Elle l'a construite à ses risques et périls sur la propriété de l'orphelinat, donc sur le terrain d'autrui, ce qui est une marque éloquente de sa confiance dans l'avenir. Ses enfants sont élevés là, côte à côte avec les orphelins du domaine, et, le soir après notre visite, nous en rencontrons beaucoup sur les chemins qui les ramènent de l'école chez leurs parents : ils font un singulier contraste avec les petits analfabeti qu'on a tant de peine à éviter dans les rues des villes. Ils nous saluent tous très poliment, mais sans autre parole que l'apostrophe pieuse : lodato sia Jesu Cristo I

Ne croyons pas toutefois que l'œuvre soit close et fermée et qu'elle ne cherche pas à grouper, là où elle le peut, de nouveaux adhérents. Assez près d'elle, dans le diocèse môme de Bergame, elle voit prospérer des sortes de filiales : à Arcena, où sont établis 17 familles ; à Spirano, où l'on a débuté avec 50 pour arriver, en deux ans, grâce à l'intensification des cultures, à pouvoir en réunir 100. Il faut noter surtout la création de Sola : elle est spécialement intéressante en ceci, que c'est la première où l'on ait put obtenir un fermage collectif d'un particulier (le comte San Severino). Dans le diocèse de Brescia, les œuvres catholiques ont fondé en 1907 sur le même type, les affittanze collective de Lalli et de Sforzatico. L'idée a fait son chemin plus loin encore. Je ne parle pas pour le moment de la Sicile ; mais il convient de noter les imitations réalisées à Novare, à Plaisance, à Reggio et dans le pays ferrarais.

'2&2 l'itaIIe contemporaine

A Bergame j'avais recueilli à M. Rezzara ce renseignement entre beaucoup d'autres : C'est surtout du côté des œuvres pies que se tournent les promoteurs de l'idée nouvelle. Or, ces œuvres, étant mineures, ont besoin, pour consentir un fermage collectif, de la permission des autorités provinciales. Quand celles-ci sont catholiques, elles s'y prêtent volontiers. Quand elles sont libérales, à plus forte raison quand elles sont radicales ou radicales-socialistes, elles cherchent, pour s'y opposer, toutes sortes de prétextes; car elles craignent de favoriser le prestige et le crédit des catholiques.

Les socialistes ont cependant voulu rivaliser avec ces derniers, et à Reggio, j'ai pu causer de leurs tentatives avec le directeur delà Maison du peuple, M. Verguanini. C'est un homme d'allure modeste, sérieuse, obligeante, mais très instruit et très entreprenant, ayant réussi, malgré bien des difficultés, qui ne lui étaient pas toutes personnelles, à organiser un vaste réseau d'œuvres inspirées du socialisme réformiste. Lui et ses ^associés ont même pu prendre à leur compte la construction et l'exploitation d'une ligne de chemin de fer. Quel avenir est réservé à cette dernière entreprise comme à quelques autres? ce n'est pas sur place et en quelques jours qu'on peut l'apprendre avec certitude : les commentaires des amis et ceux des ennemis doivent être également exagérés.

En ce qui touche les fermages collectifs, la casa cattolica de Reggio m'affirme que c'est elle qui, dans le diocèse, a établi les premiers et qu'elle les a organisés

d'après le système de Tréviglio. Donc ici aussi l'œuvre est collective parce que c'est la société qui contracte le bail, qui en répond, et qui fait à chaque associé les avances nécessaires ; mais les paysans qu'elle établit dans les divers lots sont tous fermiers sous leur responsabilité personnelle. La Maison du peuple des socialistes ne pouvait guère se résigner à copier l'organisation catholique. Sa clientèle d'ailleurs compte beaucoup trop de braccianti, d'hommes peu portés à la stabilité. M. Verguanini comprend très bien les objections qu'on peut lui faire, et la façon dont il va au-devant d'elles témoigne, chez un homme si avisé, d'un certain embarras instructif. « Notre système, me dit-il, est plus difficile que celui de Tréviglio ; car à Tréviglio, évidemment, le paysan s'intéresse davantage à cette terre et à cette culture dont il sait être seul à retirer les bénéfices proportionnés à son travail. » Mais il prétend que c'est là une œuvre de «privilégiés». L'œuvre d'une élite, c'est possible, et même certain, mais non à coup sûr de privilégiés arbitrairement limités en nombre, puisque là comme ici elle doit se développer ou s'arrêter suivant qu'on trouvera ou non des hommes préparés à prendre des terres que leurs propriétaires voudront bien affermer de cette façon. Autrement, rien dans son principe et dans son essence, ne s'oppose à ce qu'elle s'étende indéfiniment. Ce qui me semble plus exact — mais il n'appartenait pas au chef de le proclamer ou même de l'avouer — c'est que dans le territoire de Reggio, si travaillé par toutes les variétés du socialisme et si éprouvé par les abus de la grande

propriété, les paysans n'ont pas l'éducation nécessaire pour pouvoir devenir si vite, même avec la tutelle d'une société, de petits fermiers amis sédentaires du travail régulier.

Quoi qu'il en soit, voici la méthode que m'explique M. Verguanini. Ici aussi la coopérative fondée ad hoc se charge de payer le fermage total au propriétaire, mais c'est elle qui paie également les colons. Elle les paie d'abord selon les journées faites, et dont elle ne garantit pas le nombre : aussi laisse-t-elle à ses gens la liberté de s'occuper là où ils veulent quand le travail manque à à l'entreprise. Si le travail y est, au contraire, abondant, elle emploie, mais à tarifs spéciaux, les femmes et les jeunes gens de ses familles. Tous les quinze jours, sinon même toutes les semaines, on donne des à compte. A la fin de l'année on procède au règlement définitif et on partage les bénéfices au prorata des journées de travail effectuées. Chaque coopérative a son conseil et son directeur technique, toutes sont reliées dans une fédération qui, au besoin, comble le déficit de telle ou telle. De mille hectares, l'ensemble de l'œuvre était arrivée, en 1909, à deux mille.

A Argenta (entre Ferrare et Ravenne) je retrouve les luttes, bien insuflîsamment assoupies, des socialistes et des catholiques. Les premiers ont la majorité numérique et font tout pour la conserver : les seconds s'efforcent par leur dévouement et par leurs oeuvres, de s'assurer au moins la qualité. Tandis que les socialistes et la municipalité qu'ils ont formée (1) réservent toutes

(1) A deux voix de majorité seulement, je l'ai dit plus haut.

leurs faveurs au purs braccianti, sans s'élever jusqu'aux organisations, si remarquables en somme, des rélormistesdeReggio, VUrùone agricoln cattolica dont M. le comte Grosoli, de Ferrare, est le plus important promoteur, a établi elle aussi des nffiUanze collettive [\). Elle a pu obtenir de divers propriétaires des terres sur lesquelles elle a établi 1050 travailleurs formant 150 familles. On estime le rendement par hectare — année moyenne — à BOO lires. En 1909, on s'en prommettait mille.

Malgré les divergences si prononcées des deux partis dans l'Emilie et dans les Romagnes, les catholiques d'Argenta ont presque donné raison, pour leur contrée, au système de M. Verguanini. Ils ont estimé que ni la nature de leur sol et de leurs cultures, ni surtout l'état arriéré de leurs paysans — jusque là soumis à un régime de serfs, pour ne pas dire de bêtes de sommes — ne permettaient le systèmedeTréviglio. La culture se fait donc en commun sous la direction d'un chef technicien. La société fournit les avances nécessaires en bétail, en instruments de culture et en engrais. Elle prélève sur les bénéfices un tant pour cent comme intérêt de ces avances ; ensuite elle partage le produit net au prorata du nombre des journées de travail et — notons ceci — du nombre des membres de la famille. Ici, comme à Reggio, le cultivateur garde le droit d'accepter ailleurs un supplément d'occupation. (2/

(I) Elle en a établi aussi une à Tragheto, mais je n'ai pu la visit»»r.

il) Or, la commune est assez rici:e : son patrimoine est

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Un tel régime demande une discipline assez étroite. La vivacité de la lutte entre les deux groupes ennemis a au moins pour résultat de provoquer de part et d'autre une émulation d'esprit de corps. Les socialistes excluant les catholiques de toutes participations aux libéralités de la bienfaisance communale, l'Union catholique n'admet dans ses œuvres agricoles que des catholiques notoires et notoirement pratiquants.

Comment le système est-il vu dans la région ? Au camp socialiste il est naturellement vu d'un très mauvais œil par les chefs ; car il arrête d'autant plus le recrutement de leurs troupes, qu'il semble avoir écarté beaucoup d'ouvriers nomades et avoir encouragea la stabilité des engagements bon nombre de ceux qui viennent encore dans la commune. C'est dire que le peuple proprement dit ne partage pas au fond du cœur les sentiments de ses maîtres. Il n'est pas rare, me dil-on, de voir des gens très compromis par leurs accointances passées avec les socialistes et extrêmement antireligieux, feindre un beau jour des sentiments catholiques dans l'espérance de se faire admettre à l'œuvre agricole de l'Union. Ceux qui ne réussissent pas dans cette tentative, ai-je demandé, sont-ils jaloux de ceux

eslimé à 700.000 francs. Argenfa, quoique très peuplt'e (vingt-cinq mille habitants) n'en a pas moins, dans toutes les parties de son aggiomération, l'aspect d'un village, peu propre même, mais avec quelques contrastes, tels que celui d'un fort beau jardin public aménagé sur de vieux remparts démolis et un théâtre où, lors de mon passage, on jouait et rejouait Manon et Werther de Massenet.

doiil ils ambitionnaient la compagnie ? — On me répond : « Ils s'en prennent surtout à leurs chefs, » Est-ce pour cela que la majorité socialiste est tombée si bas, que la peur n'empèclie plus autant, comme elle y réussit à Ravenucs, de faire baptiser les enfants, que les enterrements civils diminuent et qu'enfin on note divers signes d'apaisement, comme le maintien d'un aumônier et de religieuses au bel asile des vieillards (1) ?

Le développement et les progrès de l'idée seraient donc certainement désirés par le gros de la population. L'obstacle est surtout du côté des propriétaires. D'abord il en est beaucoup qui avaient déjà loué leurs terres à long bail et sont encore engagés pour de longues années. Mais il en est beaucoup aussi, me dit-on, qui profitent de ce que l'institution est nouvelle et discutée pour afficher une défiance très favorable à l'élévation exagérée de leurs prétentions.

En résumé, les affittanze coUetlive ont réussi ; c'est pour les œuvres sociales de l'Italie du Nord un réel succès. Il est à croire que ce type d'association ne disparaîtra pas du royaume et qu'il y rendra de très grands services. Chemin faisant nous en avons signalé les difficultés. Il faut trouver des propriétaires qui consentent à ce mode fermage, et pour les trouver, il faut offrir des garanties. Ensuite il faut avoir sous la main des hommes

(1) Don d'un bienfaiteur, qui, sans défiance et ne prévoyant pas l'arrivée au pouvoir d'un parti pubveraif, avait associé dans la direction des établissements l'archiprêtre et le syndic. Le syndic actuel, quoique socialiste, laisse faire l'archiprêtre et raumôiiipr.

qui vivent en bon accord les uns les autres et tous ensemble avec le directeur technique (1 ) comme avec les membres du comité directeur. Les organisations respectives des groupes socialistes etdes groupes foncièrement catholiques ont pu jusqu'ici obtenir cette discipline de lapassionmisedepartetd'autreauservicedela cause. Aura-t-on là autre chose qu'une solution de plus à offrir à ceux qui se mettent ou qui se maintiennent plus facilement que les autres dans les conditions voulues ? Ce système coopératif supprimera-t-il celui des fermiers individuels, tel qu'il a été pratiqué jusqu'ici, au lieu de tenir simplement ceux-ci en garde contre ces moyens nouveaux de les contraindre à ne pas justifier tant de soupçons et tant d'attaques ?

Il est trop évident que ni la diversité des conditions sociales et politiques, ni la diversité des sols etdes cultures, ni les crises imprévues de la vie économique, ne permettront jamais la suppression universelle et définitive d'une méthode séculaire et éprouvée. Bien des gens rêvent néanmoins, en cette matière comme en quelques autres, la suppression des intermédiaires. Dans un Congrès tenu en 1906 a Milan, on a bien voulu reconnaître que le locataire principal et le fermier prenant tout à son compte avaient rendu dans le passé de très grands services, qu'ils pouvaient en rendre encore dans les moments où l'agriculture doit se transformer, essayer

(1) Le vaillant député catholique de Brescia, M. Longinotti me dit : « il faut trouver pour la direction l'homme adapté à la fonction. Si on l'a, tout va bien ; sinon, rien ne va, et c'est un désastre. »

des procèdes nouveaux, risquer des grosses avances et procéder scientiliquementpourl'application deprocédés perfectionnés (1). On concédait par là même, je pense, qu'en acceptant d'avance les risques il acquérait des droits indiscutables à jouir des excédents assurés par son industrie personnelle. Mais, ajoutait-on, les temps sont venus de se passer d'un tel concours, là où l'agriculture et ses méthodes, ayant terminé leur évolution, sont bien assises dans un état définitif : on le peut d'autant mieux que si jadis l'intermédiaire était inévitable pour mettre au service du travail capitaux et connaissances, aujourd'hui les capitaux se trouvent aisément par le crédit collectif, et les connaissances se popularisent de plus en plus...

Ces divers arguments ne sont pas tous d'égale force. Sans doute la coopération de petits capitaux et la diffusion du petit crédit font grand honneur à l'Italie — à l'Italie septentrionale, s'entend — et c'est bien cette organisation de l'emploi des fonds d'épargne qui, en devançant la location collective, l'a seule rendue possible.

Quanta la diffusion des connaissances, c'est autre chose, et on peut se demander si un directeur technique maigreraentpayé, sans grand espoir d'avancement et de gains exceptionnels, seraiten étatdofairefaceàcertaines difficultés. Les vraies connaissancesagricoles,autresque celles de la culture habituelle et consacrée, celles qu'on

(1) Plus d'un socialiste instruit de nos jours fait la même concession au sujet du capital : ils se louent des services passés...

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appelle quelquefois ôccessoires, mais qui ont tant d'importance en économie rurale, sont encore bien loin d'être si répandues qu'on voudrait le croire. Enfin quand pourra-t-on jamais reconnaître que tel mode d'exploitation est définitif? On dit que le système de location collective suppose un état moyen ordinaire et fixe. Ne serait-il pas aussi exact de dire qu'il est souvent de nature à le perpétuer, alors que cet état pourrait être avantageusement modifié?

Ces doutes n'empêcheront heureusement pas ces intéressantes créations de durer comme dure le métayage. Mais heureusement aussi ni l'un ni l'autre ne tueront les initiatives et les entreprises personnelles, pas plus que les coopératives de production industrielle ne tue» ront le patronat et les coopératives de consommation le commerce ; car on n'empêchera jamais personne — espérons le, du moins — de rendre à la collectivité des services exceptionnels et nouveaux par la valeur de son idée et l'habileté de son entreprise. Rien n'empêchera non plus ceux qui apprécieront ces services d'y recourir et de les payer ce qu'ils voudront.

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