CHAPITRE PREMIER La politique intérieure
I. Le gioliltisme d'avant-guerre. — II. La guerre et le ministère Salandra. — III. Un ministère d'union nationale : le cabinet Boselli. — IV. M. Orlando et le défaitisme. — V. L'armistice et la chute du cabinet Orlando. — VI. Les préparatifs du giolittisme : M. Nitti, — VII. Le l'etour du gioliltisme : le cabinet Giolitti.
On ne saurait dire que la guerre n'ait pas eu d'effet sur la politique intérieure de l'Italie. Elle lui a maintes fois insuffla un esprit nouveau. Maintes fois, on a senti passer dans Montecitorio, comme dans la Chambre française, de grands courants d'air frais. Sous la poussée de l'opinion, le gouvernement d'une part, la majorité du Parlement de l'autre, ont alors renoncé aux méthodes qui leur étaient coutumières. Ils se sont élevés au-dessus des questions de personne et des intérêts purement électoraux. L'intérêt national a pris dans la vie politique une place que depuis longtemps il n'occupait plus.
Cependant, même aux heures les plus critiques, le vieil esprit n'a jamais tout à fait disparu. Quoiqu'on fit, il est pendant la guerre demeuré vivant. Les défaitistes, les partisans du moindre effort ont, comme chez nous, travaillé sans relâche contre les intérêts de la patrie. Quand, en novembre 1918, la paix fut rétablie, ils ont essayé de LÉMOHOR. — Italie. 1
ramener l'Italie dans la voie tortueuse d'où elle était sortie. Mais leurs elîorts n'ont pas abouti. -L'Italie n'est plus aujourd'hui au régime des combinazioni. Après des élections successives, deux grands partis se sont, en elTet, formés au sein de son Parlement. Si ni l'un ni l'autre ne sont encore pleinement homogènes, du moins constituent-ils, dès maintenant, à proprement parler des partis d'idées. Les questions de personnes ne dominent plus, seules, comme jadis, la vie publique italienne.
Le giolittisrae avait, avant la guerre, en Italie, des adversaires irréductibles et des admirateurs enthousiastes.
Ce régime, dont un italien a pu dire qu'il avait pour seul but « la formation et le maintien d'une majorité parlementaire par la satisfaction d'intérêts purement individuels ou locaux», n'était pas l'œuvre de l'homme politique dont il emprunta le nom. 11 fut la suite logique, presque nécessaire, de la décomposition des vieux partis historiques, la droite et la gauche, et du transformisme qui s'était opéré en 1876. La fusion d'alors ne tarda pas à devenir confusion. Et, sur les ruines, aucun groupement nouveau ne se constitua. Le parti radical, émanation du vieux parti républicain, qui avec la prise de Rome et l'arrivée de la gauche aux affaires avait perdu presque toute sa raison d'être, même le parti socialiste, dont la croissance devait être cependant rapide, n'eurent, dans les vingt-cinq dernières années du xix^ siècle, à une heure quelconque, une politique. Leur action demeura purement épisodique, concentrée presque uniquement dans des manifestations sans lendemain. Et encore les divisions intestines qu'ils connurent diminuèrent-elles sensiblement l'influence et la portée des mouvements qu'ils organisèrent.
A la fortune du giolittisme servirent également les fatti
di MaggioàQÏ^^^. La manière forte qu'on avait essayée alors <làt être peu à peu abandonnée. Une nouvelle politique sociale fut inaugurée, dont M. Giolitli se Qt le défenseur. Dans le désarroi des volontés, il acquit ainsi, malgré son passé et l'affaire de la Banca Romana qui l'avait une première fois chassé du pouvoir (1), une hégémonie qu'il sut conserver et accroître sans cesse pendant près de quinze ans, même quand il n'était pas officiellement aux afifaires.
La politique deM. Giolitti fut toujours essentiellementempirique. Les critiques les plus diverses lui ont été adressées. Aucune vue large, a-t-on dit, en matière de politique extérieure ; à l'intérieur, aucun effort d'amélioration. 11 connaissait l'administration, puisqu'il en avait été l'un des fonctionnaires — et il n'eut jamais la pensée de l'assainir. Il ne se soucia pas davantage d'opérer dans l'instruction publique, dans l'organisation judiciaire, dans la législation interne les transformations qui s'imposaient. Fixer le régime des eaux, problème capital pour toute l'industrie et l'agriculture, assurer au sol les améliorations nécessaires, même mettre le pays matériellement en état de se défendre contre une attaque de l'étranger, il ne s'en préoccupa point. Les grandes réformes ont toutes été réalisées pendant qu'il n'était pas au gouvernement. « Les actes qui ont marqué ses ministères, écrit M, Ciccotti, n'ont pas été autre chose que des expédients parlementaires ou le résultat d'impulsions irréfléchies. Il a fait l'expédition de Tripolitaine, mais peu de jours avant il avait renvoyé une classe dans ses foyers, et il dût convenir que c'était la fatalité qui l'avait subitement décidé à la guerre. Il a fait voter le suffrage universel, mais quelques mois plus tôt, non seulement il
(1) En 1893. M. Giolitti était alors président du Conseil. H fut accusé d'avoir soustrait à la Banca romana un document à l'aide duquel il comptait écraser Crispi.
n'y pensait pas, mais, mieux, il raillait qui y pensait... » (1). Le prince Giovanni Borghese n'a pas craint d'écrire que a le parlementarisme giolittien avait constamment entravé les initiatives et les efforts de la nation ».
Les adversaires de M. Giolitti ne lui ont pas moins reproché ses procédés de gouvernement. A leurs yeux son souci constant fut d'essayer de corrompre qui le combattait. Ils ont prétendu qu'il ne s'était servi de la réforme électorale que comme d'une arme de désordre (2) ; le parti socialiste, il l'aurait parlemenlarisé pour étouffer les quelques grandes idées qu'il pouvait semer ; il aurait favorisé l'anarchie dans le radicalisme embryonnaire; en 1913, il aurait, avec le pacte Gentiloni, asservi les cléricaux (3), et au vieux parti libéral lui-même il serait parvenu à imposer sa discipline indisciplinée.
Oue ces critiques soient fondées ou non, un fait, avant la guerre, demeurait certain : M. Giolitti, par son expé-" rience et son autorité personnelles, s'était imposé à l'Italie.
(1) Ettore Ciccotti, « La guerra e i partiti politici » dans la Vita italiana, 15 mai 1917.
(2) Le suffrage universel et le monopole des assurances furent les deux bases principales du programme démocratique de M. Giolitti lors des élections de 1911. Ces deux reformes lurent par la suite réalisées.
(3) Le pacte Gentiloni fut fait à l'occasion des élections de 1913. C'était une entente entre M. Giolitti et le Président de l'Luion électorale catholique, le comte Gentiloni, ami de Pie X. Il fut révélé, avec b>'aucoup de naïveté et d'imprudence, parle comte Gentiloni lui-même, au lendemain des élections, dans une interview au Giornale dltalia. Le comte Gentiloni donna les noms de tous les candidats giolittiens qui avaient ou sollicité ou obtenu les suffrages catholiques, en signant, ou au moins en ne repoussant pas, une cerlauie déclaration émanée du Vatican. L'interview et l'accord qu'elle expliquait firent grand tapage aussi bien chez les giolittiens que chez les catholiques. Le comte Gentiloni conserva cependant sa fonction et la confiance de Pie X. A sa mort, en 19l6, l'orgaidsation électorale catholique fut modifiée, et la présidence en fut confiée par Benoit XV au comte Santucci.
Quand il quittait le gouvernement, sa succession passait à un de ses lieutenants, qui ne faisait que suivre ses directives. Même quand il semblait rentrer dans l'ombre, il demeurait le chef. Sous un autre nom, il continuait de gouverner.
La guerre européenne éclata quelques mois à peine après que M. Salandra eut succédé à M. Giolitti. Celui-ci avait fait les élections (octobre 1913) selgn sa manière habituelle : il avait tout mis en œuvre pour conserver dans la Chambre nouvelle sa majorité. Il la conserva. Comme sa devancière, la Chambre compta des catholiques, des nationalistes, des libéraux conservateurs, et, à gauche, des radicaux, des républicains, des socialistes réformistes, des unifiés (1). Chacun de ces partis eut sa droite, son centre, sa gauche. iMais tous comprenaient des giolittiens, ce qui retirait à chacun sa physionomie propre. La Chambre de 1913 n'était ni réactionnaire ni socialiste, ni conservatrice ni démocratique. Comme celles qui l'avaient précédée, elle était uniquement giolittienne. M. Giolitti en était le seul maître.
Au mois d'avril 1914, à son heure (2), sans aucun vole de défiance, il se retira — comme, d'autres fois déjà, il s'était
(1) Le parti socialiste réformiste s'était constitué en 1912 à la suite du congrès de Reggio Emilie, qui avait prononcé l'expulsion hors du parti officiel d'un certain nombre de leaders, MM. Bissolati, Podrecca, Bonomi et Cabrini. Les réformistes avaient dans la Chambre de 1913, 21 sièges et les unifiés (socialistes officiels) 69.
A côté des réformistes et des unifiés existait, depuis 1907, un autre groupe socialiste, le groupe syndicaliste, qui avait à sa tête MM. de Ambris, Arca, Marangoni et Paolo Mantica.
L'organe des socialistes officiels était VAvanti, celui des réformistes VAzione socialista et celui des syndicalistes II socialismo.
(2) La situation en Tripolitaine et des menaces de grève générale rendaient la position de M. Giolitti très difficile.
retird. M. Sonnino refusa sa succession ; deux fois à la tête (lu gouvernement, il n'avait pu y demeurer qu'un très court espace de temps, et il semblait garder de ses échecs amertume et découragement. M. Salandra, le chef de ce qu'on élait convenu d'appeler le parti libéral-conservateur, accf^pta le pouvoir. Il l'accepta, parce qu'il savait que M. Giolitti ne le combattrait pas. Au surplus, en avril 1914, aucun gouvernement n'eut pu s'établir et se maintenir si la majorité giolittienne s'était déclarée contre lui.
Les débuts du ministère Salandra (I) furent difficiles.
(1) M. Salandra, qui appartenait à la droite, forma un ministère de gauche. Seuls les radicaux et les socialistes en furent exclus. Le portefeuille des Affaires Etrangères et celui de la Marine demeurèrent aux mains de leurs titulaires dans le cabinet Giolitti, le marquis di San Giuliano et l'amiral Millo.
Le cabinet Salandra fut accueilli avec une extrême froideur.
De la fusion des éléments de droite et de gauche, accentuée encore plus tard par l'entrée dans le cabinet de M. Bissolati, socialiste réformisie, et de M. Barzilaï, républicain, M. Jean Carrère a expliqué, dans une intéressante lettre au Temps (28 mars 1916) le bien qu'on pouvait attendre. Contrairement à ce que pense M. Carrère, cette fusion n'a cependant guère donné d'heureux résultats... L'agitation des partis d'action, démocrate et nationaliste', n'a pas été davantage salutaire. Voici la lettre de M. Carrère :
« Etant donné la formation même du royaume d'Italie et la nature du Risorgimento, les mots de droite et de gauche ne comportent pas, comme chez nous, une antinomie irréductible dans les principes politiques. I^a révolution italienne entreprise contre l'Autriche, contre les anciens Etats morcelés et contre l'Etat pontifical, a été conduite également par les hommes de l'extrême droite et ceux de l'extrême gauche. Tous ont voulu et veulent la même chose, c'està-dire l'unité nationale et son achèvement ; et tous (à peu d'exceptions près) veulent réaliser cette unité définitive sous l'égide de la monarchie.
« Ainsi donc, pas d'opposition fondamentale entre la droite et la gauche. Ces divers groupes ne se différencient que par des nuances d'opinions et surtout par des divergences de tempéraments. A gauche se trouvent les éléments actifs, entreprenants, pressés d'arriver au but et de brûler les étapes, dynamiques, en un mot ; à droite les éléments plus modérés, prudents, trop prudents peut-être, et qu'inquiète tout changement brusque aux habitudes acquises.
LA POLITIQUE I?iTERIEURE 7
L'opposition des socialistes, les émeutes de Romaine — la semaine rouge — rendirent sa tâche particulièremeat
« Or qu'arrivera-t-il, s'il se forme et grandit, dans les milieux appelés conservateurs, des hommes de conviction ardente, de volonté agissante, d'audace intellectuelle, désirant proliter de toute occasion propice pour réaliser, par des réformes et des change" ments nécessaires, la destinée de leur pays ? Us devront, d'une part, secouer l'inertie naturelle de leurs compagnons de droite et s'allier inévitablement avec les hommes actifs de la gauche. Mais ils auront pour eux cet avantage qu'ils n'épouvanteront pas trop les partis de droite, auxquels ils appartiennent, et qu'ils pourront conquérir la confiance des partis de gauche par la sincérité de leurs intentions. Et de cette manière, tout en maintenant autant que possible l'équilibre entre les éléments contraires, ils pourront faire accomplir à leur pays une importante évolution.
a Tel est le mécanisme qui explique en grande partie l'histoire de l'Italie moderne, et notamment celle du Risorgimento. Par qui fut menée à bien cette révolution ? Par des hommes de gauche exclusivement, comme Garibaldi et Mazzini ? Non. Par des hommes de droite, comme Cavour et Massimo d'Azeglio ? Non plus. Mais par des conservateurs sachant utiliser et fertiliser l'agitation nécessaire des tempéraments d'avant-garde.
« Et ce fut ainsi que Cavour, homme des partis modérés, obtint les résultats quasi merveilleux qui ont fait sa gloire et l'unité italienne : en s'alliant avec Garibaldi, en se tenant en contact avec le républicain Mazzini, en s'appuyant sur Victor-Emmanuel et en entraînant la droite confiante et persuadée. Or, ce qui s'est déjà fait il y a un demi-siècle avec l'alliance de Cavour et des agitateurs révolutionnaires, recommence, ou plutôt continue aujourd'hui sous des formes nouvelles, avec Sonnino, Salandra et leurs amis d'une part, et d'autre part, les groupes démocratiques ayant pour chef reconnu M. Bissolati. Telle est la page d'Histoire à laquelle nous assistons.
« MM. Salandra et Sonnino représentent en effet les forces agissantes du parti libéral monarchique italien, et la tradition de la pensée cavourienne. Ils ont donc résisté aux courants les plus conservateurs qui tendaient à ne pas rompre la longue alliance avec les empires du centre et à laisser dormir l'Italie dans une éternelle neutralité ; et ils ont réalisé une fois encore la fusion entre les partis modérés et les partis d'action pour la réalisation d'un grand dessein national. Pour eux comme pour Cavour, il n'y a donc pluset il ne doit plus y avoir de partis ni de factions, en ce moment, mais seulement des Italiens qu'il faut maintenir étroitement unis pour conduire le pays à la victoire. Et M. Bissolati, qui représente-
L ITALIE D APRLS GUERRE
ardue. Il comptait sur les vacances parlementaires pour amener l'apaisement. Mais le coup de foudre que furent
en quelque sorte le traditionnel parti d'action, a su persuader aux groupes démocratiques d'oublier leurs aspirations ou leurs griefs particuliers, raffermissant ainsi la confiance en un gouvernement dont les principaux dirigeants sont d'origine modérée.
« Du reste, M. Marzilaï, ministre sans portefeuille, qui est, comme M. Hissolati, d'origine démocratique, voire républicaine, a, hululement affirmé que dans le ministère actuel, il n'existe aucune préoccupation de politique intérieure. Personne n'y cherche à favoriser un parti plutôt qu'un autre. Au contraire, dit M. Barzilaï, on évite toutes les questions susceptibles de créer des divisions dans le pays, parce que le but à atteindre n'est pas le succès d'un parti, mais la victoire nationale.
« Si donc, en tant qu'observateurs étrangers et, par conséquent, objectifs, nous cherchons à dégager, au-dessus des mouvenipnts de la politique intérieure, le réel avantage qui nous parait dériver du fait que MM. Salandra et Sonnino ont été maintenus au pouvoir par un vote presque unanime de la Chambre, cet avantage nous paraît consister en ceci : que d'une part, à cause même de leurs origines, de leur passé et de leur tempérament, ils sont, pour les classes conservatrices un peu timorées, la garantie que, quoi que fasse le gouvernement, il le fera par une nécessité supérieure, et non par emballement ou par esprit révolutionnaire ; et que d'autre part, grâce à leur courageuse entrée dans l'action, grâce à leurhaut idéalisme, ils peuveyt rassurer les classes les plus démocratiques sur la noblesse et la loyauté de leurs intentions, et sur le caractère non seulement national, mais nettement européen de la guerre actuelle.
« Salandra et Sonnino donc ont pour fonction d'éviter, en ce moment, les heurts dangereux qui pourraient se produire entre les deux grandes tendances dont est composée la vie politique italienne : la conservatrice et la démocratique.
« Ils peuvent conduire le pays partout où ils jugeront opportun de le mener, et sans secousses à craindre, car leur prudence, leur ealme, leur esprit positif et leur haut désintéressement sont connus de tous, lêt particulièrement de leur coreligionnaires de droite. Et d'autre part, ils peuvent, quand c'est nécessaire, faire patienter les partis d'action, car on sait qu'ils vont droit à leur but, sans obliquité, ni hésitations, ni regrets.
(i Mais il. serait absurde et contraire à la logique même de la situalion de blâmer, comme le font certains esprits timorés, l'agitation, fùt-elle parfois bruyante, manifestée par les partis d'action, démo-
l'agression austro-allemande et le conflit européen déchaîna une nouvelle tempête, plus rude, qui bouleversa tous les plans.
M. Salandra sut prendre courageusement, dans les premiers mois de la guerre, ses responsabilités. Au mois de novembre, une crise faillit emporter le cabinet. M. Salandra avec habileté s'en rendit maître. La Chambre, qui en juillet s'était ajournée sine die, rentra en décembre. Elle fut ce qu'elle avait été dans les premiers mois de sa naissance, ce que M. Giolitti avait voulu qu'elle fût, un organisme amorphe, hésitant, — et cela malgré le pa5's qui, plus avisé, manifestait déjà ses sentiments. M. Salandra, qui n'avait aucune majorité propre et par conséquent ne
cratique ou nationaliste. Cette agitation est des plus fécondes et elle est éminemment utile à cet équilibre réalisateur qui constitue la politique de MM. Sonnino et Salandra, comme il constituait celle de Cavour.
« En effet, en quoi consiste l'action, si l'on peut s'exprimer ainsi, des groupes conservateurs et modérés ? Dans l'inaction même, en quelque sorte, dans la tendance à différer toujours les solutions les plus urgentes, dans l'inertie, en un mot. Si donc, les partis de gauche, à leur tour, et tous ceux qui représentent la valeur agissante et dynamique de la nation s'arrêtaient d'agir, eux aussi, s'ils s'abandonnaient purement et simplement au gouvernement, et s'ils cessaient d'être les éléments d'avant-garde qu'ils doivent rester, l'équilibre serait rompu et le gouvernement, placé entre deux inorties, ne pourrait plus avancer lui même, et serait définitivement prisonnier des partis conservateurs et môme rétrogrades, Il faut donc se féliciter de tout le mouvement, fùt-il imprudent parfois, que représentent les partis d'action hardie, et MM. Sonnino et Salandra eux-mêmes doivent être les premiers à s'en réjouir, car c'est la condition même de leur marche en avant.
(c Qu'aurait fait Cavour, au siècle dernier, sans la collaboration des garibaldiens et des mazziniens ? Qu'auraient fait Salandra et Sonnino au mois de mai sans le soulèvement des partis populaires ? Mais, d'autre part, qu'auraient fait Garibaldi et Mazzini, et qu'auraient fait, plus tard les partis nationaliste et populaire, si Cavour, d'abord, et ensuite Salandra et Sonnino ne leur avaient apporté la collaboration, ou, tout au moins, le consentement tacite des hommes d'ordre appelés conservateurs ?... »
lO L ITALIE D APRES GUERRE
pouvait guère diriger le Parlement, le suivit. Il parla un jour d' « égoïsme sacré », laissant à chacun le soin d'interpréter à sa guise cette trop vague parole. C'est que M. Giolilli était dans l'ombre, M. Gioiitti qui, le 5 décembre, avait fait à la Chambre une rentrée sensationnelle, apportant la preuve de la préméditation allemande dans le conllit européen, et qui, deux mois plus tard, allait devenir oflicielleraent l'instrument de iM. de Hiilow. M. Gioiitti demeurait le maître de l'heure. En même temps qu'il travaillait avec l'ambassadeur allemand, il donnait au Gouvernement des avertissements qui ressemblaient bien à des ordres. Qu'on se rappelle la lettre qu'il écrivit, le 24 janvier 1915» à son ancien chef de cabinet M. Peano, et que celui-ci publia (1). L'action de M. Gioiitti, tantôt secrète, et tantôt au grand jour, tantôt personnelle, et tantôt poursuivie par des hommes à sa solde, les socialistes notamment (2), mit à
(1} La lettre parut dans la Tribuna le 1^'' février 1915. Elle contenait le fameux parecc/uo qu'on a tant reproché à M. Gioiitti. Voici la phrase textuelle : « Potrebbe essere, e non apparirebbe inaprobabile cbe, nelle attuali condizioni dell' Europa, parecchio possa ottenersi senza una guerra; ma sa di ciô chi non e al governo non ha élemenli per un giudizio corapleto ».
(2) Le neutralisme giolittien recrutait surtout ses adhérents parmi les socialistes unifiés et les catholiques.
Parmi les unifiés, plusieurs se prononcèrent cependant pour l'iutervention. M. Mussolini, directeur de ÏAvanti, abandonna ses fonctions et fonda à la fin de 1914 le Popolo d'italia nettement interventiste ; MM. Corridoni (qui s'en^ragea et mourut glorieusement au front), Lerda, Romualdi. Paoloni, Merlani, Marcellini se séparèrent également du parti officiel. M. Turati, chef d'état-raa.jor de celui-ci, sans être interventiste, se déclara cependant ho' tile à la grève générale en cas de mobilisation (28 janvier 1915\ et engagea à ce sujet de violentes polémiques avec M. Trêves, neutraliste systématique.
Un certain nombre de syndicalistes se prononcèrent eux aussi pour la guerre, à la suite de leur chef, le député de Ambris, qui s'engagea.
Quant aux catholiques, la plupart demeurèrent neutralistes. On a beaucoup écrit sur les raisons de celte attitude. Pour les uns, elle
plusieurs reprises, en mauvaise posture le cabinet, qui n'osait ni y résister ni s'y soumettre pleinement. A plusieures reprises, le 19 février, le 28 février, M. Salandra domine pourtant l'adversaire et obtient la confiance. Mais l'homme du parecchio ne se décourage pas. Il vient à Rome, 320 députés déposent leur carte à son domicile, et, malgré les événements du 4, du 5, du 13 mai, malgré la dénonciation de la Triplice, la cérémonie de Quarto, les harangues enflammées de Annunzio, il a encore tant d'influence que, le 14 mai, M. Salandra croit devoir remettre au Koi sa démission. Mais la nation, dans un admirable élan, imposa celte fois ses volontés. Elle les imposa au gouvernement et à la Chambre. Elle renvoya avec quelque brutalité M. Giolitti, et brisa l'idole qu'elle avait si longtemps adorée. Le 23 mai 1915 ne marque pas seulement l'entrée de l'Italie dans la guerre, aux côtés de l'Entente ; il marque aussi l'une des plus grandes victoires morales qu'un peuple ait remportées sur lui-même (1).
aurait eu pour cause un développement insuffisant du patriotisme,. la presse et l'enseignement catholiques après 1870 ayant eu presque uniquement pour objet la question du pouvoir temporel (Pio Molajoni, 1 cattolici italiani e la guerra, dans VIdea Nazionale du 2 novembre 1916) ; pour les autres, le neutralisme aurait eu plutôt pour' cause le sentiment national et le souci d'empêcher que la question du pouvoir temporel, question italienne, ne redevienne une question internationale.
Parmi les catholiques, il n'y eut guère que le groupe démocrate chrétien, dirigé par l'ex-abbé Marri, qui se prononça pour la guerre.
Les socialistes réformistes, les républicains, les radicaux furent nettement interventistes ; ils se prononcèrent pour la guerre dans plusieurs grands congrès nationaux ou locaux.
Lt^s nationalistes furent tout d'abord neutralistes ; ils modifièrent peu à peu leur attitude et devinrent interventistes.
(1) L'histoire de la politique italienne pendant la période de la neutralité a déjà été plusieurs fois écrite. V. notamment Henri Charriant et Amici Grossi, Vltalie en guerre ; Jacques Bainville, L'Italie et la guerre.
A la Chambre, la guerre fut volée même par les giolittiens. Comme on pouvait s'y attendre, ce furent eux les plus enthousiastes (1)... Mais un malaise profond subsista. Chez beaucoup, l'enthousiasme n'était pas sincère. Comment, au surplus, aurait-il pu en ôlre autrement? Ces interventisles n'étaient pour la plupart que des neutralistes déçus. Au fond d'eux-mêmes, une seule pensée : prendre leur revanche,
M. Salandra, après la défaite du gioliltisme, avait trouvée, au Capitole (2 juin), de grands et nobles accents pour célébrer les larges horizons que cette défaite ouvrait au pays. Mais son énergie dans les actes ne fut pas, par la suite, telle que ses paroles l'avaient fait espérer. Non pas qu'il pratiquât la manière giolittienne. Bien au contraire. On lui a reproché souvent de s'être trop enfermé dans son cabinet de travail, de ne pas avoir eu avec le dehors assez de communications, de ne pas avoir assez connu et écouté les aspirations populaires. Le reproche était fondé. M. Salandra ne sut voir ni assez haut ni assez loin. Sa politique, profondément sincère, animée du plus pur patriotisme, demeura, malgré tout, une politique à courte vue, sans grandes idées, suivant les événements beaucoup plus qu'elle ne les dominait. Il tourna les difficultés plus qu'il ne s'efforça de les vaincre. A aucun moment, il ne mil le pays en face de la réalité de la guerre. Et il arriva ce qui devait fatalement arriver : le pays devina peu à peu qu'on lui cachait quelque chose, et exigea qu'on jetât le masque. Il réclama une politique plus ferme, plus agissante, plus audacieuse.
Le Parlement hésita longtemps sur son devoir. L'inconnue d'une crise ministérielle l'effrayait. Et puis, les pratiques de l'avant-guerre s'étaient déjà réimplantées. Au
(1) Un certain nombre de catholiques, tous les nationalistes votèrent pnur la jïuerre. Seule la majorité des socialiste» officiels se prononça contre.
LA POLITIQUE InVÉRIEL RE l3-
début de 1916, la Chambre était à nouveau un foyer d'intrigues et de manœuvres. Les neutralistes d'hier — libéraux, giolittiens et socialistes — entretenaient une perpétuelle et malsaine agitation. Sous leurs coups répétés, le ministère s'eflondra. Et alors que le pays commençait de réclamer « la plus grande guerre », les partisans de « la plus petite » semblèrent les maîtres. La chute de M. Salandra(20 juin 1916) apparut comme une revanche du gioliltisme (1).
Cependant les espérances giolittiennes et socialistes ne se réalisèrent point. C'est que derrière le Parlement il y avait le pays. Celui-ci, plus simple, plus énergique, entendait qu'on ne sabotât pas la guerre. Le cabinet Boselli, qui arriva aux affaires, répondait aux vœux de la majorité. Ce fut un grand ministère d'union nationale, confié à un vieil et ardent patriote, respecté de tous. Le gouvernement groupait tous les partis, toutes les nuances : il comprenait, à côté d'interveatistes notoires, des ralliés de plus ou moins fraîche date ; il comprenait des modérés, des radicaux, des républicains, même un socialiste réformiste, le chef du parti, M. Bissolati, et un catholique, également chef de son parti, M. Filippo Meda : au total 19 membres. Seuls les socialistes officiels et les giolittiens trop marqués en avaient été exclus.
Avec le ministère Boselli une ère nouvelle parut commencer : le giolittisme et ses multiples rameaux semblèrent un instant abattus. Le pays réclamait une conduite plus vigoureuse de la guerre, la fin des abus, des retards que, malgré son labeur patriotique, iM. Sakindra n'avait pas su empêcher. Le gouvernement avait le même programme. Il se déclara décidé à lutter contre l'ennemi du dedans avec
(1) V. à ce sujet une intéressante lettre au Temps (28 mars 1916) de M. Jean Carrère.
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la même vigueur que contre l'ennemi du dehors. Plus de compromissions. Toutes les forces nationales devaient se grouper pour assurer une prompte et décisive victoire sur les deux champs de bataille où la lutte était engagée.
Dans de nombreux discours, le nouveau cabinet développa ce thème. Le 2'J août, à Milan, M. Meda, ministre des Finances, affirma que l'effort devrait durer jusqu'à la victoire définitive et qu'il fallait payera la patrie tout le tribut qu'elle était en droit d'exiger. Son discours eut un très grand retentissement. Chef du parti catholique. M . Meda marquait nettement l'orientation nouvelle que celui-ci devait prendre. Il parla de la fusion complète, plus résolumentoncore que par le passé, de l'âme religieuse des catholiques avec l'âme nationale, et delà nécessité de dissiper les derniers nuages qui pouvaient encore voiler l'absolu loyalisme de ceux-ci (d). Aux mois de septembre et d'octobre, le Président du (conseil alla porter lui-même la bonne parole encore à Milan, à Turin, à i\aples. Ses collaborateurs suivirent son exemple. En dix jours, du 19 au 29 octobre, 6 ministres se firent chaleureusement applaudir, en des occasions diverses, à liome, à Milan, à Palerme, à Gènes, à Crémone. Et deux anciens ministres ne résistèrent pas à la contagion. M. Luzzatli à Venise, M. Nitlià Muro Lucano, célébrèrent à leur tour les vertus de l'union sacrée.
A ce Ilot de paroles énergiques vinrent heureusement s'ajouter des actes. Le gouvernement, soutenu par lopi-
(1) I/attitude du parti catholique ne fut pas sans influence sur la politique valicane. Dans la circonstance, il semble bien que Benoît XV, au lieu de donner des divectives, ait en quelque sorte suivi le mouvement. Son intransigeance s'atténua notablement. Il remplaça en Bavière Mgr Frûwirtli, créé cardinal, par un prélat italien. Il nomma cardinaux 7 prélats italiens et français. Ils'enquit de la situation des prisonniers italiens, donna une très forte somme pourque chacun d'eux reçut régulièrement un paquet de provisions et confia aune commission de prélats italiens le soin de faire exécuter ses désirs.
LA POLITIQUE INTÉRIEURE l5
nion, déclara le 28 août la guerre à l'Allemagne, en même temps qu'il attribuait au patrimoine de l'Etat le palais de Venise, siège de l'Ambassade d' Autriche-Hongrie (27 août). De très nombreux biens ennemis furent mis sous séquestre ; des arrestations de socialistes, ouvertement antimilitaristes, opérées ; dans le domaine militaire et économique, de nouvelles mesures ordonnées ou préparées, à l'etîet de fournir l'armée des munitions et des canons qui lui étaient indispensables, et le pays des produits nécessaires à la vie matérielle. M. Orlando, ministre de l'Intérieur, dans une circulaire aux préfets (20 octobre), demanda que le peuple tout entier conformât son existence à cette austère et rigide discipline que les temps réclamaient. De toutes parts, dans tous les domaines, des efforts étaient faits en vue de la guerre. Celle-ci devint vraiment la seule pensée, l'unique but. La politique des mares stagnantes semblait close : un grand souffle d'idéal avait pénétré dans Montecitorio et bala3^é les miasmes délétères.
Que, malgré la tourmente qui ruinait leur plan, les neutralistes continuassent secrètement leurs manœuvres, des symptômes cependant l'indiquaient. Dans les journaux à leur solde, la Stampa, le Resto del Carlino notamment, paraissaient sans cesse des articles tendancieux qui témoignaient qu'ils n'entendaient point désarmer, malgré la réprobation quasi unanime qui les entourait. Et à eux se joignirent, comme de coutume, les socialistes officiels par l'organe du défaitiste Avanti.
Au mois de décembre, la Chambre rentra. Les neutralistes, fort habilement, essayèrent de donner le change. « Nos desseins et ceux de nos amis, déclarait le 3 décembre à la Stampa M. Facta, l'un des lieutenants les plus actifs de M. Giolitti, ne sont pas ceux qu'on a pu nous prêter, ^^ous ne voulons être qu'une force active et disciplinée au service du pays ». Mais M. Facta ne convainquit personne. Le Coi'riere délia Sera, le Giornale dlialia, le Popolo d' Italia,
i6 l'itai.ie d'aprks guerre
ceux-là mo Jérés, celui-ci socialiste, s'élevèrent avec indignation contre « le travail à découvert et à couvert des neutralistes irréductibles t>, « contre les pécheurs en eau trouble », « contre les ténébreuses menées de l'absent, de « l'homme néfaste » et de ses suppôts ». « Il y a des gens, écrivait le Gioritalfi d'Ilalia, le H décembre, qui travaillent ouvertement ou en cachette pour énerver la politique de la guerre et provt)quer le retour dMiomuies et de situations condamnés par la volonté du pays». Malheureusement, la composition du ministère favorisait les intrigues giolittiennos; trop nombreux, il était, malgré son programme, constamment obhgé de pactiser av^c les groupes et les sous-groupes dont il comptait des représentants — et M. Facta et ses amis le savaient mieux que quiconque.
Les socialistes, eux, jouèrent plus franc jeu. A la Chambre (1), dans le pays (2), ils menèrent ouvertement de violentes campagnes, sabotant de leur mieux la guerre. N'eussent été les divisions intestines qui affaiblissaient leur action (3), ils auraient, sans doute, aidés des neutralistes, renversé promptement le cabinet Boselli, comme ils avaient précipité la chute de AI. Salandra. Mais ils parvenaient quand même à entretenir partout un malaise profond, que ne dissipèrent point les votes de conliance successifs dont bénéficia le gouvernement. Vote de confiance en décembre, vote de confiance en février, après des sessions courtes et violentes, où de multiples interpellations sur la politique intérieure, l'action diplomatique, la politique éco-
(1) Deux motions successives en faveur de la paix, fia décembre et début de Janvier, concomitantes à la note Wilson, l'une et l'autre repoussées ; discours défaitiste de M. Ferri le 7 février ; agitation parlementaire constamment entretenue.
(2) Confirès socialiste national à Rome le 25 février.
(3) Notamment sur la question de la paix. MM. Serrati etLazzari, directeurs de ÏAvanti, réclamaient la paix immédiate ; MM. Turati et Trêves posaient au contraire des conditions. Entre MM. Turati et Trêves eux-mêmes des divergences ne tardèrent pas à apparaître.
LA POLITIQUE INTERIEURE ly
nomique et financière avaient assailli le cabinet. Le malaise s'aggrava du fait du gouvernement lui-même, auquel ses amis reprochèrent, non sans raison, son insuffisante fermeté, surtout dans la lutte contre la propagande défaitiste. Qu'étaient devenus les engagements pris quelques mois auparavant ? La politique de M. Orlando, ministre de l'Intérieur, semblait à beaucoup suspecte. Comme au temps de M. Salandra, interveniistes et neutralistes, modérés et socialistes, unirent leurs efforts dans un but commun.
Neutralistes et socialistes redoublèrent d'ardeur. Certains, sinon df^- la bienveillance de M. Orlando, du moins de sa passivité, ils organisèrent au mois d'avril et de mai une formidable campagne de fausses nouvelles (1), qui eut sur roj)ini()n, impressionnable et nerveuse, l'effet qu'on pt^ut aisément deviner. Malgré les plaintes qui lui parvenaient chaque jour, M. Orlando laissa faire (2). Une crise ministérielle partielle (3) put être rapidement réglée. Mais, dès la rentrée de la Chambre, M. Boselli se trouva de nouveau en butte à des attaques violentes. Elles furent menées, en séance publique et en Comité secret, beaucoup
(1) V. à ce sujet le Messaggero du M mai, le Popolo d'Itaiia des 13 et 15 mai.
(2) V. le Carrière délia Sera, des 25, 27 et 29 mai ; le Popolo d'Itaiia du 27 ; Vldea Nazionale du 28. Une délégation des groupes inierveiitistes milanais tut reçue le 28 mai par MM. Boselli et Orlando et leur remit « le mémorial des vœux des patriotes ». M. Orlando répondit par de vajiues et insignifiantes déclarations [Popolo d'Itdlia 2y mai).
(3) La crise se produisit le 4 juin au lendemain de la proclamation par le général Ferrero de l'autonomie albanaise. MM. Bissolati, Bonomi et Gomandini démissionnèrent. Puis l'accord se fit entre eux et M. Sonnino. Mais la crise se réouvrit sur la politique quasi-d 'faitiste de M. Orlando Le cabinet fut au bout de 12 jours (16 luin) assez notablement remanié. MM. Bissolati, Sonnino, Orlando demeurèrent dans le nouveau gouvernement. Le sous-secrétariat d'Etat des Munitions fut trans*orm« en ministère et confié au général Dali' Olio. M. Bianctii devint ministre des Transports.
LÉiioHOs. — Italie. 2
l8 T.'iTAME d'aPRK.S GUEnUE
plus par ses amis qi>e par ses adversaires. Après M. Sonnino, iM. Orlando fut mis en accusation par les interveatistes, et ]i\ chute du cabinet parut à tous imminente. Mais les neutralistes veillaient. Par eux, par son habileté personnelle aussi, M. Orlando fut sauvé (1). Cependant sa victoire fut pour le gouvernement dont il faisait partie le sij^^nal de la tîn(*2). Malgré le vote de confiance (3) que celui-ci obtint, sa succession fut déclarée ouverte et M. Orlando désigné pour la recueillir.
Le cabinet Boselll survécut encore quatre mois, non san» peine. Malgré ses etîorts, il était constamment débordé par ses adversaires. Au lendemain des émeutes de Turin (4), M. Orlando, sous la pression de l'opinion (5), usa — enfio — de la manière forte. De nombreux préfets furent déplacés, des décrets publiés réprimant les menées défaitistes. Mais, tandis que les interventistes, trouvant cette action encore
(1) M. Orlaudo prononça eu Comité secret uu grand discours qui fut acclamé. Mais le Carrière délia Sera écrivait : « Nous ne craignons point de démenti si nous affirmons que la grande figure à laquelle on fait allusion n'est pas celle de M. Orlando, mais celle de M. Giovanni Giolilli. M. Orlando n'a là que le rôle médiocrement honorable d'un subalterne... » i.e lendemain la Stampi confirmait la manifestation en l'honneur de M Giolitti.
(2) ;< La situation précédente de confiance inconditionnelle au cabinet iioselli a fait surgir une autre situation qui va eu s'afûrraant : celle qui tend à organiser mieux l'ensemble ministériel eu mettant au gouvernail un homme moins usé par l'âge » (yazione, 26juin). Le Secolo du 28 juin, Vldea Nazionale du 29 et la plupart des autres journaux mettaient en avant le nom de M. Orlando.
(3) Le 30 juin, par 361 voix contre '3.
(4) ML-aoûl. Les émeutes furent dues au manque de farine et de pain.
(5) Une violente campagne fut menée contre M- Orlando par la majfure partie de la presse, le Popolo d'Ualia, Vldiia Nazionale, la Gazzetta del Popolo, le Secolo, le Mesxaggcro, le Carrière délia Sera entre autres. M. Orlando fut soutenu par la presse giolittienne (Mattiiio, 5 août, Stampa, 6, llesto del Carlino 6) et la presse catholique [Osservatore Romano 4 et Carrière d'Italia 9).
insuffisante, conslituaienl de nouveaux groupements pour obtenir une conduite plus énergique de la guerre et une surveillance plus rigoureuse du fronte interno (I), socialistes et neutralistesaccenluèrent leurs menées, occultes ou au grand joui'. Le gouvernement sévit de nouveau : les socialistes répondirent en recevant chaleureusement les délégués des soviets russes et en acclamant le bolchevisme (2). I^^t le non lieu qu'ils obtinrent dans l'affaire Lazzari (3) ne lit qu'augmenter encore leur assurance. Les neutralistes, eux aussi, relevèrent la tête. Le 14 août, dans sa circonscriu-tion électorale,,àCuneo, M. Giolitti prononçait un discours, d'apparence banal, mais qui témoi^^^nait qu'il étatt aux écoules. Quelques semaines plus tard, en réponse au Decretone, le décret contre le sabotage de la guerre (4), 45 députés giolit-
(1) A la Chambre, constitution du groupe d'action nationale ; réunion à Rome le 1^'' et le 2 juillet d'un congrès national intervenliste. (V. sur le groupe d'Action nationale un article de M. Ettore Ciccotti, député, dans la Vita italiana du 15 mai 1917).
(2) Les délégués arrivèrent à Rome le 7 août. Il» furent reçus par le parti réformiste à Castelgandolfo le 9. M. Bissolati prononça un grand discours en l'honneur de Kerenski.
(3) Le secrétaire du parti socialiste officiel, M Lazzari, avait adressé confidentiellement à quelaues centaines d'élus socialistes, maires, etc., une circulaire où ceux-ci étaient invités à se prononcer sur l'opportunité éventuelle de leur démission en ma?se, laquelle serait destinée à mettre fin à la collaboration indirecte à la guerre que constituait leur participation aux fonctions de l'administration communale. La révélation de la circulaire fut faite par le journal 11 fronte interno du 16 septembre. — V. sur l'ordonnance de non-lieu le Giornale cVltalia du l»"" octobre. Celle-ci fut rendue à raison de ce fait que la circulaire, ayant été envoyée sous enveloppe fermée, l'élément essentiel de la publicité, nécessaire pour constituer un délit, faisait défaut.
(4^ Il Decretone, le grand décret, promulgué le 6 octobre. Il punissait de 5 à 10 ans de prison et de 5.000 à 10.000 francs d'amende quiconque commettait ou incitait à commettre un acte pouvant déprimer l'esprit public, quand ce fait ne constituait pas un crime ou un délit déjà puni par la loi. Un second décret du 8 octobre visa le cas des fonctionnaires communaux donnant leur démission sans motifs légitimes.