‹ L'Italie d'après guerreChapitre 4 sur 8 · L 1T.\L1E D APRES GUERRE · texte numérisé non relu

L 1T.\L1E D APRES GUERRE

tiens se groupaient à Montecitorio (I) et, sous le prétexte de défendre les droits et les prérogatives du Parlement, allaients'efforGer, comme l'écrivit alors VIdea Nazionale, « de masquer sous l'aspect économique et social l'effeclive action neutraliste ». Et le Giornale d'Italia d'ajouter avec non moins de raison : a Nul doute que les 45 ne votent pour la continuation do la guerre, sauf à déblatérer contre elle dans les couloirs ». Les 45 trouvèrent dans le pays si mauvais accueil que M. Giolitti se hâta de les désavouer offiiitllement, mai» pour mieux les soutenir en secret. l-.e 8 octobre, comme président du (conseil provincial de Cuneo, il envoyait à M. Boselli un télégramme de chaleureuses espérances pour la victoire des armes italiennes. Cependant ce télégramme, si habile qu'il fut, ne trompa personne.

Le cabinet Boselli tomba « comme une feuille morte », selon l'expression du Carrière délia Sera. Attaqué violemment parles socialistesetle8neutralistes(2), M.Boaelli n'avait trouvé que des mots vagues pour exprimer des idées peutêtre plus vagues encore. « Incapacité d'expression et d'affirmation, écrivait le Carrière délia Sera, qui laisse soupçonner un manque de résolution et de chaleur et la volonté vacillante de qui ne sait trop où il va, et se laisse guider, au jour le jour, parles événements «.Bien que lesinterventistes se fussent désintéressés de la fortune du cabinet, celui-ci, au vote qui clôtura la première journée d'intcrpellaiions, obtint, on ne sut trop pourquoi ni comment, la conliance (3). Mais l'offensive reprit le lendemain. Seul M. Orlando, toujours favorablement vu par les neutralistes, échappa au désastre. Dans un très long et habile plaidoyer (4), il promit aux intervenlisles une conduite vigoureuse de la guerre, une solide orgaoisaftion de la résistance jusqu'à la

(1) L'Union parlementaire.

(2) 16-19 novembre.

(3) 228 voix contre 51.

(4) 23 novembre.

victoire, et aux défaitistes tant de libéralisme et de conciliation que le Resto del Carlino le pouvait remercier chaleureusement le lendemain de son « acte de foi ». A son tour M. Nitli, ancien ministre giolittien, prêcha éloquemment la tolérance vis-.à-vis des partisans de la moindre guerre, tout en aftirmant que l'ordre public devait être sauvegardé et toutes les forces nationales utilisées en vue de leur plein rendement (1). Amsi, quand M. Boselli s'effondra (2), ses successeurs se trouvaient tout désignés. Et ce fut en effet un cabinet Orlando-Nitti qui prit le pouvoir.

M. Orlando assumait, comme il le dit lui-même, la direction du gouvernement « en une heure de formidable responsabilité et de terrible épreuve » (3). Ce n'était pas seulement la situation intérieure qui était difQcile ; des revers cruels venaient d'atteindre les armées italiennes ; la défaite de Caporetto avait ouvert le Frioul et la Venetie aux Austro- Allemands. Ceux-ci poursuivaient une offensive violente, dont la soudaineté et l'étendue démoralisaient en môme temps et les troupes et le pays. M. Orlando réclama, pour le salut de la patrie, l'union de toute? les forces et l'oubli des querelles intestines. Mais les socialistes refusèrent d'entendre (4). Quant aux gioliltiens. auxquels deux porle-

(1) 20 novembre.

(2) 314 voix contre 96.

(3) Télégramme à M. Painlevé, président du conseil français (1" novembre).

(4) « Nous serons dans l'opposition sous le nouveau ministère comme nous y étions sous le précédent » {Avanti, l»"" novembre). Le groupe parlementaire prit une altitude analogue. Le texte voté par lui (Giornale cVItalia 7 novembre) correspondait à une tendance moyenne, personnifiée par M. Modigliani, entre l'intransigeance absolue de ['Avanti et l'adhésion loyale au devoir patriotique soutenue par MM. Turati et Trêves.

22 h ITALIE D APHES GUERRE

feuilles avaient été confiés, — M. Colosimo et M. Fada avaient été nommés ministres — ils assurèrent M. Orlando de leur concours «t de leur appui. « Tu prends le pouvoir, lui télégraphia M. Giblilti, dans un moment où tous les Italiens ont le devoir de soutenir le gouvernement. » Ce télégramme se croisa avec une dépèche de M. Orlando, où celui-ci rappelait à M. Giolilti sa vieille et alTectaeuse amitié et la nécessité de la concorde et de la trêve des partis.

L'union sarréo, qui se manifestait ainsi de nouveau, était en réalité heaucoup plus superlicielle que profonde et sincère. Les gioliltiens, pas plus que les socialistes, n'étaient près de désarmer. En vain le gouvernement, lors de la rentrée des Chambres le 14 novembre, adjura-t-il le pays de se grouper tout entier autour de lui, ni les divers groupes socialistes, ni l'Union parlementaire, déjà oublieuse des engagements pris, ne répondirent, en fait, à son appel. Sans doute l'action de celle-ci était surtout souterraine, mais le travail de sape qu'elle avait entrepris n'en était pas moins assidûment poursuivi (1). Comme le faisait justement remarquer Y Idra \azionale, les giolittiens, si on les accusait à tort, eussent pu et dû se défendre. Or ils se renfermaient dans un mutisme voulu, affirmant ainsi la solidarité qu'on leur reprochait avec les pires éléments du pays. Le 20 décembre, pour les obliger à s'expliquer, en pleine Chambre, un républicain, M. Pirolini, poussa une attaque violente et mit en cause leur chef même, « le Caillaux de l'Italie », dont il dénonça la politique et les intritiues secrètes (2). Mais

(1) V. des faits dans \e Popnlo d'Italia dn 22 novembre, la Gazzetta del Popolo du 23, te Cornere délia Sera du 24.

(2) La session de décembre fut marquée par un grand discours de M. Orlando (12 décembre), exposé objectif de la situation et programme de travail, par un comité secret où la politique du gooTernement fut approuvée, et par divers discours ministériels sur la question économique et financière.

M. (jiolitli, refusant lo débat, se contenta, en quelques mois, de repousser dédaigneusement toute assimilation entre sa doctrine politique et celle de M. Caillaux, et de demander à la Chambre, comme si ses amis et lui n'y étaient pas lune des causes principales de désordre, de donner un exemple d'union et d'apaisement. Le lendemain, l'incendie, mal éteint, se ralluma. M. Petravalle, radical, pressa de questions Al. Giolitli qui, cette fois, se tut; le jour suivant, ce fut le tour dexM. Colajanni d'abord, de M. Orlàndo en personne ensuite. « Si quelqu'un, déclara M. Orlando dans une intention manifeste, a un autre programme de paix ou de guerre que le mien à proposer, qu'il le formule et qu'on le débalte. » Mais M. Giolitti refusa encore toute discusion et persévéra dans son altitude silencieuse. Cette fois, comme le dit le Carrière délia Sera, « on put croire l'atmosphère définitivement purifiée ». « M, Orlando, ajoutait la Gazzelta del Popolo, qui avait paru à beaucoup, et non sans raison, indécis, ondoyant, incertain entre l'interventionnisme et le neutralisme, a rompu définitivement avec les socialistes et les giolittiens ; il est passé décidément de notre côté ».

De fait, M. Orlando, pressé par l'opinion, pressé aussi par la majorité de la Chambre où un grand groupe interventiste, le Faisceau de défense natio?iale, venait de se constituer (l), poursuivit par la suite vigoureusement les menées socialistes et neutralistes (^2). Sans cesse le défaitisme, traqué, abattu, renaissait de ses cendres. Dans VUnita du 27 décembre, JM. Salvemini montrait justement que M. Giolitli, s'il ne voulait pas de paix séparée immédiate, était cependant prêt, dans le cas où il reviendrait au pouvoir, à peser do toute son influence sur les Alliés pour leur faire accepter une paix générale où il s'institue-

(1) V. entre autres études sur le Faisceau de défense nationale la Vita italiana, 15 janvier et 15 juin 1918.

(2) Discours au Sénat le 31 décembre.

3/i LITAHE d'après GUERRE

rait le défenseur des conditions de l'Allemagne. La Gaztetta del Popolo insistait de môme, avec raison, sur la faveur que ne cessaient de marquer à M. Giolitli la presse germanique et la presse autrichienne, qui voyaient en lui l'homme des transitions et des transactions. Quand au mois de février 1917 le Parlement rentra, Al. Orlando, dans plusieurs discours tant à la Chamhre qu'au Sénat (1), s'éleva à nouveau contre pareille politi<]ue qui aboutirait, dit-il, (( à la ruine de la patrie. Aucune transaction n'est permise ni avec les ennemis du dedans ni avec ceux du dehors ». Et il continua de sévir avec énergie.

Des actes nombreux de couimerce avec l'Allemagne et l'Autriche étaient dénoncés dans la presse ; il les lit poursuivre (2). Un scandale éclata au ministère des Muniiions ; il punit les coupables (3) et remania son ministère (4). Le Decretone fut rigoureusement appliqué ; un grand nombre de défaitistes lurent condamnés, parmi lesquels le directeur de VAvanti^ M. Serrati (5). A chaque session de la Chambre, au mois de février, au mois d'avril, au mois de mai, au mois de juillet, M. Orlando obtint la conliance. Les interpellations sur les sujets les plus divers el les. plus dfllciles se renouvelaient, violentes et acharnées : les opérations militaires, la politique extérieure, les approvisionnements

(1) Discours à la Chambre les 12 et 23 février.

(2; De nombreux laits furent dénoncés à la Chambre par M. Piroliai le 21 février (contrebande, en faveur de l'Allemagne, du colon, de la soie et du chanvre).

(3) Irrégularités découvertes au ministère de l'Armement et des Munitions; certains fonctionnaires chargés du service des contrats avaient fait en quelques mois des fortunes considérables...

(4) Le 15 mai, démissions du général Dali Olio, ministre de l'Armement et des Munitions, et de M. Bianchi, raiwstre des transports. Ils sont remplacés par M Nava catholique et Giovanni VilU radical.

(5) Arrêté à Rome le 30 mai snus l'inculpation d'avoir, par ses discours à Turin, provoqué les événements d'août précédent, il fut condamné le 3 août, avec six co-accusés, à trois ans et demi de détention.

alimentaires furent tour à tour discutés ; le gouvernement reconnut les erreurs qu'il avait pu commettre, et déclara qu'il s'efforcerait de les réparer. Surtout, il donna l'impression d'un gouvernement, et c'est pour cette raison principalement que la majorité lui demeurait fidèle.

Les socialistes ne cessèrent de le harceler, en même temps qu'ils poursuivaient dans le pays leurs campagnes habituelles. Ils continuaient cependant de manquer de cohésion, leurs forces se partageant en de nombreux groupes et sous groupes (1) qui se combattaient volontiers, mais se retrouvaient tout de môme d'accord quand une offensive importante devait être engagée contre le cabinet. L'affaire Serrali apaisa momentanément les querelles intestines et provoqua dans tout le camp socialiste un même mouvement d'indignation. Mais de nouvelles crises ne tardèrent pas à se produire, et de nouvelles scissions dispersèrent l'unité momentanément réalisée.

Quant aux giolitt'ens, leur action, pour être moins au grand jour, n'en était que plus acharnée et plus difficile à démasquer. Dans deux articles retentissants de la Starnpa (16 et 17 mars), le sénateur Frassati, directeurde ce journal, trouva habilement le moyen, en faisant l'apologie deCavour, de célébrer en termes dithyrambiques M. Giolitti. Le grand homme d'Etal, en 1849, ne voulait pas la guerre parce qu'il savait inévitable la fatale journée de Novare ; il ré»islait à

(1) De nombreuses polémiques s'engagèrent entre intransigeants et collaborationnistes (V. YAvanti, passim, au début de mai).

Par contre les socialistes réformistes, les syndicalistes et les sosocialistes officiels détachés du parti se groupèrent et formèrent VUnion socialiste italienne. Celle-ci tint un premier congrès les 12 et 13 mai à Rome.

De son côté M. Turati marqua nettement sa séparation avec le parti officiel dans un grand discours à la Chambre le 17 juin.

Cette rupture ne fut pas approuvée par M. Trêves. Une longue polémique s'engagea à ce sujet entre MM.' Trêves et Turati dans la Critica sociale (août).

26 LITALIE UAPHLS GLEBRE

l'entrainemeat du faux palriolisme par lequel on poussait alors 1h pairie aux pires désastres ; il avait le courage d'opposer !«oii pessimisme raisonnable à l'optimisme déséquilibré des politiciens et des militaires. On comprit sans peine ce que voulait dire M. Krassati, etdequi il entendait parler. La majeure partie de la presse protesta, ieCorriere délia Sera, le Popolo d'Ilalia en tête. Le sénateur Scialoja annonça même qu'il déposerait une demande d'interpellation à l'effet de savoir pourquoi la censure, qui si souvent mutilait le texte de discours patriotiques, avait laissé passer la. prose défailisie do M. Frassali. Mais ces menaces ne servirent à rien : ni M. Tiassali ni ses amis n'entendaient s'arrêter à mi-chemin. Les divers scandales qui furent alors dénonces leur servirent de prétexte pour alarmer davantage l'opinion, et lui montrer que le pays et son gouvernement chauvin étaient incapables de conduire à une tin victorieuse la guerre inutile qu'on avait entreprise. M. Frassati, notamment, à l'occasion de l'affaire du Ministère des munitions, et aussi de diverses arrestations pour commerce avec l'ennemi, mena une très vive campagne contre le cabinet à l'heure même où celui-ci remplissait le plus courageusement son devoir sur le /route hiterno.

La politique des neutralistes n'aboutit pas au succès qu'ils avaient escompté. Aussi l'état-major de l'Union parlementaire, rendu responsable de l'échec, fut-il modifié et conliat-onà des hommes nouveaux le soin de poursuivre la tâche. Si le but demeurait le même, on souhaitait cependant l'essai de méthodes nouvelles : MAJ. Falcioni et Gerino Gerini remplacèrent MM. Foscanelli, Taverna et Buonvino et furent charges de seconder l'éminence grise du groupe, M. Cocco Ortu.

Contre le défaitisme giolitlien et socialiste, les interventistes apportèrent constamment au gouvernement un concours précieux. Le Fascio de Défense Nationale mena de très belles et ardentes campagnes, qui eussent même

parfois gagné à être plus modérées et plus raisonnées. Mais, telles qu'elles furent, malgré leur violence outrée, elles tirent lieureusement contre poids aux menées neutralistes et eurent, sinon à la Chambre, du moins sur le moral du pays, de très salutaires effets (1).

Ainsi iM. Orlando, vigoureusement soutenu par une forte majorilé, parvenait à dominer ses adversaires. Malgré des difficultés d'ordre économique et financier sans cesse aggravées et renaissantes, le pays lui conservait sa confiance, moins peut-être pour lui-même que contre ceux qui aspiraient à prendre sa place. Sans doute, ritalie, comme tous les autres peuples, était lasse de la guerre ; mais elle ne voulait pas pourtant que tant de pertes, de ruines, d'efforts demeurassent stériles. Pour elle M. Orlando représentait celui qui devait assurer, avec la victoire, les larges, les très larges bénélices qu'elle attendait en. récompense de sa peine, et que tous les inlerventistes, depuis ceux de la première heure jusqu'aux nationalistes les plus ardents, lui avaient, peut-être avec quelque imprudence, généreusernent promis. Les gioliltiens et les socialistes, eux, en faisant miroiter à ses yeux la nécessité d'une fin hâtive des hostilités, l'effrayaient, parce qu'à brusquer le dénouement elle savait qu'elle risquerait de ne point recevoir de l'Entente ce sur quoi elle comptait. M. Orlando demeurait soutenu par un grand courant d'opinion, qui lui assura l'autorité nécessaire pour maintenir l'ordre à l'intérieur et mener la guerre jusqu'à la victoire.

L'armistice de novembre 1918 groupa le pays tout entier autour de M. Orlando. Son discours du 20 novembre fut

(1) Congrès de la Ligue de Défense nationale à Turin, à Milan, à Florence, à Gênes, à Naples, à Rome. Dès le début de mai, le Fascio comptait 157 députés et 140 sénateurs.

L ITALIE D APftIiS GLERUE

salué dans le Parlement d'acclamations enthousiastes, M. Giolitti se leva mémo de son banc pour alh'r lui serrer la main. La Stampa nota le lendemain que la rencontre avait été « des plus cordiales ». Cependant, tandis que quelques députés applaudissaient à la réconciliation, d'autres, plus avisés et moins confiants dans les apparences, témoignaient par des murmures leur élonnementet même leur désapprobation. M. Giolilti et ses amis, après avoir tenté de saboter la guerre, allaient^ en effet, dresser devant le gouvernement, dont la tâche demeurait difficile dans la paix, des embûches savantes. Les méthodes et les tendances nouvelles de l'Union parlementaire furent clairement indiquées dans un long article de la Stampa (17 octobre) : le relèvement du pays ne pourrait se faire qu'en appliquant un programme de réformes hardies, inspirées des théories radicosocialistes les plus avancées. Ainsi !e giolittisme ferait à l'avenir, comme dans le passé, le jeu des seuls éléments d'e.Ktrème gauche — sans se soucier des dangers que ces éléments pourraient faire courir au pays.

Tandis que M. Giolitti, avec son habileté coutumière, féli itail M. Orlando, M. Salandra, au cours d'une grande manifestation à l'Augusteo (20 novembre), organisée par le Fais<'eau de Défense nationale, réclamait, avec une vigueur dont, durant son propre ministère, il n'avait pas toujours su faire preuve, une politique nettement antigiolitlienne. Il s'éleva contre les méthodes parlementaires dont le pays avait jadis tant soutîert et qui ne pouvaient plus correspondre aux besoins des temps nouveaux. « Il faut, déclarat-il, que lareprésentation nationale ne puisse plus être truquée dans une vieille chapelle où se multiplient les actes de simonie. » La presse giolil tienne et socialiste, la Stampa et VAvanti en tète, protestèrent contre de pareilles paroles, mais l'offensive déclanchée par M. Salandra se poursuivit, implacable, trois jours plus lard, en pleine Chambre. Un des membres du Fascio,le député Centurione (23 novembre),

offrit de prouver que les sénateurs Frassati, Cefaly et PanizMrJi, les députés Giolitti, Falcioni, Sciorati et Gioriano avaient trahi pendant la guerre et préparaient, avec la paix, un mouvement révolutionnaire. L'attaque, trop hardie, insuflîsaniment appuyée, se retourna contre son auteur, la Chambre ayant le sentiment qu'elle avait été menée à la légère, sans l'assentiment du Fascio, Cependant la morale exacte de l'incident fut donnée par le Popolo d'Ilalia (23 novembre), qui montra très justement que la confusion de M. Centurione ne pouvait et ne devait pas entraîner l'acquiltement de M. Giolitti contre lequel subsistaient des preuves indestructibles Et à leur tour VIdea Nazionale^ le Carrière délia Sera, le Secolo, le Giornale d'Italia dressèrent contre M. Giolitti de véhéments réquisitoires, montrant les efforts que ses agents déployaient pour essayer d'innocenter son action pendant la guerre et reconquérir le pouvoir. Le cabinet Orlando se trouva aux prises, dès le lendemain de l'armistice, avec les difficultés qui, six mois plus tard, devaient entraîner sa chute. Difficultés qui tenaient les unes à l'orientation de sa politique extérieure, les autres à la situation économique et sociale du pays. Les premières amenèrent la démission de M. Bissolati, qui se trouvait en désaccord avec M. Sonnino (27 décembre) (1), les secondes la démission de M. Nitti, ministre du Trésor (2). M. Orlando,

(1) M. Bissolali fut remplacé par le général Zuppelli, ministre de la Guerre ; M. Dari, ministre des Travaux publics, aussi démissionnaire, fut remplacé par M. Bonorai, socialiste.

M. Bissolati, pour expliquer sa politique, tint une conférence à Milan, le 11 janvier, au théâtre de la Scala, sous les auspices de la Famif^lia italiana per la Sociela délie Mazioni. Mais des contre manifestations violentes se produisirent et il ne put parler. (V. sur les divergences des vues entre M. Bissolati, partisan d'une politique extérieure largement expliquée au pays, et M. Sonnino, partisan d'une politique extérieure secrète, un article de M. Colonna di Gesaro, député, dans la Vita italiana, 15 janvier 1919).

(2) La démission fut due surtout à des divergences de vue sur la politique intérieure.

3o l'italie d'après guerre

qui avait d'^jà remanié son ministère au mois de mai précédent lors du scandale des munitions, dut à nouveau, et plus profondément, tailler dans le vif (I). Le remaniement qu'il opéra — à contre cœur — eut l'elTet de toutes les transformations de cette nature : à une époque où le gouvernement avait plus que jamais besoin d'être fort, pour la tâche qu'il devait accomplir à la Conférence de la Paix comme pour celle qui lui incombait dans le pays même, il s'alTaiblissaif, combattu à la fois par ses adversaires qui n'avaient pas désarmé, et un grand nombre de ses amis, groupés autour de M. Nilli et de M. Bissolati (2). Sentant s'éloigner les appuis sur lesquels il avait jusqu'alors compté, M. Orlando adopta la tactique habituelle et essaya d'apaiser ses adversaires : l'un des grands chefs du giolittisme, M. Facta fut appelé au gouvernement. Mais le cabinet ne trouva guère, de ce fait, les forces nouvelles qu'il avait espérées. Au mois de mars (l"-9 mars), devant une Chambre sinon hostile du moins peu favorable, môme sceptique, 31. Orlando lit des déclarations sur l'aprèsguerre, qui parurent vagues et insuffisantes. Le programme

(1) Le 15 janvier. Le 19, le conseil était remanié. 4 ministres nouveaux y figuraient : M. Sringlier (non parlementaire, directeur de la Banca d'ifalia) au Trésor ; M. Facta, giolitlien, à la Justice remplaçant M. Sacchi ; le général Caviglia à la guerre remplaçant le général Zuppelli ; M. Riccio, membre dn Fascio, à l'Agriculture remplaçant M. Miliani. M. Villa devenait ministre de l'Intérieur intérimaire (M. Orlando demeurant le plus souvent à Paris comme chef de la délégation à la Conférence de la Paix) et était remplacé aux Transports par M. Nava M. Fradeletto, de la gauche libérale, devenait ministre des régions libérées et M. Girardini, radical, ministre des pensions.

(2) La presse entière déclara que la composition du ministère, assez singulière, où fascistes et giolittiens voisinaient, ne pouvait assurer à celui-ci qu'une existence fort brève. « Au lieu d'écouter la grande voix du pays et de passer outre, comme les circonstances elles-mêmes y invitaient, aux intrigues de couloirs de Montecitorio, on a préféré prêter l'oreille à toutes les sollicitations des groupes parlementaires » {Gazzelta del Popolo 16 janvier).

LA POLITIQUE INTERIEURE 3l

économique et social du gouvernement n'avait aucun contour net. M. Orlando semblait surtout disposé à attendre les événements. Sa faiblesse (l), apparente ou réelle, ne fit qu'encourager les mécontents et les indécis qui, ne sentant aucune direction, ne reculèrent devant aucun moyen. En avril, en mai, en juin des grèves et des émeutes nombreuses éclatèrent, dues la plupart à la vie chère et à la mauvaise politique du ravitaillement (2), grèves et émeutes qui furent presque toujours fomentées et toujours encoura^iées par les socialistes (3) et que les giolittiens se gardèrent bien de désapprouver. Plusieurs furent très graves et ne purent être réprimées que par la violence. Au malaise intérieur s'ajoutaient les douloureuses préoccupations que donnait au pays l'orientation prise quant aux revendications iialiennes par la Conférence de la Paix. Débordé parles événements, M. Orlando tenta encore une foi», avec le concours de ses adversaires giolittiens, un réajusteri)ent de son ministère dans lequel il remplaça M. Crespi, ministre des A[)provisionnements, par M. Maggiorino Ferraris (19 juin). Mais le lendemain il tombait sous la poussée même de ceux dcmt il avait tenté de se rapprocher.

Il demandait que la Chambre se réunit en comité secret pour entendre ses explications sur la situation intérieure et extérieure. Ses amis comme ses adversaires repoussèrent sa proposition et réclamèrent une séance publique. Ueprésentaiits du Faisceau, socialistes, giolittiens s'unirent pour lui refuser la confiance. Par 259 voix contre 78 il iut mis en minorité. Mais la pelure d'orange décisive fut savamment glissée sous ses pieds par M. Nitti lui-même, son

(1) 4 décrets d'amnistie (21 février).

(2) Notamment grève générale à Rome le 11 avril, émeutes à Milan du 13 au 16, grèves locales très nombreuses.

(S)UAvanti du 12 février annonçait déjà que « l'heure de- batailles rangées était venue. » Du 18 au 22 mars, la Direction du parti socialiste se réunit et formula un programme d'action.

ancien collaborateur, d'origine giolitlienne, puis devenu anligioliltien, et qui semblait bien revenir à ses affinités premières. Ce fut du moins en ce sens que la majorité' de ropinion interpréta son arrivée à la présidence du Conseil, au lendemain de la démission de M. Orlando. On alla même jusqu'à parler d'une victoire éclatante du giolittismo qui, avec la paix, reconquérait officiellement le pouvoir. S'd y avait \ii quelque exagération, du moins ne pouvait-on ni«!r que M. Nitti fit dans son ministère aux giolittiens une part sensiblement plus large que celle que leur avait faite M. Orlando. 7 giolittiens marqués y reçurent d'importants portefeuilles. Ce fut assez pour que, malgré les autres mini>tres choisis, qui atténuaient sa nuance, le cabinet trouva immédiatement contre lui, le Faisceau de Défense Nationale, et tous ceux qui entendaient que la politique d'après-gut^rre ne retombât pas dans les fautes et les combinazioni d'anlan.

Le premier soin de M. Nitti fut, comme il fallait s'y attendre, de se séparer ostensiblement de M. Giolilti. Dans sa déclaration ministérielle, puis dans toutes celles qui suivirent. M. Nitti célébra les vertus de la guerre et se plaça au premier rang des intervenlistes. M. Gicditti releva le défi. Dans un grand discours à Dronero le 12 octobre, il défendit avec vigueur sa politique. L'ancien président du Conseil fit une critique âpre de la manière dont, durant quatre années, avaient été conduites l'action diplomatique et l'action militaire ; il montra l'Italie ruinée par la victoire, la situation économique précaire, la situation financière presque désespérée ; M. Salandra. M. Sonnino furent violemment mis en cause ; M. Giolitti termina par une demande d'enquête solennelle à l'elTet d'établir les responsabilités de chacun, en même temps qu'il développait un vaste programme politique, de nuance fort accentuée, de>tmé à

séduire la gauche du j)ays ; les réactionnaires y étaient à chaque instant malmenés : « 11 faut par dessus tout se souvenir, déclara-t-il, que la seule source certaine de la richesse, de prospérité et de vraie gloire pour un peuple^ est le travail... Les tendances réactionnaires ne peuvent plus prévaloir, parce que l'immense conflit, s'il a imposé aux classes populaires d'immenses sacrifices, a donné en même temps à ces classes la conscience de leurs droits et de leur force ; et les classes privilégiées de la société, qui ont conduit l'iiumanité au désastre, ne peuvent plus être les seuls dirigeants du monde, dont les destins sont maintenant dans les mains du peuple... »

Ce discours provoqua une vive émotion. Couvert d'éloges par la Slampa et les journaux de sa nuance, il reçut de la part de xM. Sonnino et surtout de M. Salandra la réponse qu'il méritait. Al. Salandra, dans une longue lettre à ses électeurs de Lucera, montra combien lourdes étaient les propres responsabilités de M. Giolitti. M. Giolitti, qui cependant savait depuis 1913 les projets de l'Autriche contre la Serbie, n'avait rien fait pour mettre l'Italie en état de défense : le pays, au printemps de 1914, ne pouvait mobiliser que 24 divisions, alors que 34 au moins lui eussent été indispensables pour faire front. Pendant les neuf mois de la neutralité, M. Giolitti s'était constamment employé en faveur des puissances tripliciennes. Le pacte de Londres, il en avait connu les grandes lignes, dès sa signature, par M. Carcano d'abord, puis par iM. Salandra lui-même. 11 avait violemment critiqué l'accord et avait de nouveau conseillé l'entente directe avec l'Allemagne et l'Autriche ; il s'était fait l'avocat des propositions que MAL de 13iilow et Macchio devaient, à la dernière heure, et en désespoir de cause, faire parvenir au gouvernement, et aux termes desquelles l'Autriche aurait abandonné le Tyrol italien, reporté la frontière à l'isonzo et déclaré Trieste ville libre. AL Salandra avait eu beau lui représenter que ces propositions

LÉMoso.i. — Italie. 3

34 I. ITALIE d'après guerre

ne reposaient sur aucune garantie et surtout que la signature de l'Italie était engagée vis-à-vis des Alliés : rien n'avait convaincu M. (jiolitti, qui allait sournoisement injecter dans les veines du pays le virus empoisonné du défaitisme. « Mon nom est un drapeau, dit M. Salandra à ses électeurs, et puisqu'on essaie de le déchirer et de le traîner dans la boue, je ne puis pas le replier, je dois encore le soutenir, l'agiter, pour le remettre immaculé à la jeunesse qui saura, autour de ce drapeau, guider la patrie vers des destinées toujours plus hautes... d

M. Nitti prit lui aussi nettement parti contre M. Giolitli. D'abord dans une interview retentissante au Messaggero, ensuite dans une lettre à ses électeurs de Basilicale, il affirma que la guerre avait été une nécessité inéluctable. « Aucun Italien, ajouta-l-il, n'ose déclarer ouvei temont que le pays eut dû marcher avec l'Allemagne. Des fautes, des erreurs ont été conimises : mais ces fautes sont le passé, et le peuple vit d'avtnir et non de passé ». En môme temps, M. Nitti, tendant à ses adversaires le rameau d'olivier, demandait que l'union se fît entre tous : « Le peuple vit d'union et non de discorde; nous autres, nous ne pouvons donc creuser un fossé irréparable entre qui voulut et qui ne voulut pas la guerre... La guerre a été un grand fait, car, à travers toutes ses douleurs, elle nous a portés à la victoire et nous a donné notre dignité dans le monde... » Mais M. Oiolilti et ses amis firent mine de ne pas entendre et redoublèrent d'activité.

Le gouvernement ayant dissous la Chambre et fixé des élections générales au 16 novembre, la campagne électorale s'ouvrit, agitée et bruyante, tumultueuse niême dans certaines régions. Deux partis avaient un programme et des troupes : le parti socialiste officiel, le P. U. S., qui, malgré le groupe réformiste et le groupe syndicaliste sortis de son sein et devenus ses adversaires, demeurait une force, et un nouveau parti, de tendances catholiques, le Parti populaire, le P. P. /., fondé au lendemain de l'armistice par un Sici-

liea, véritable moine de la Renaissance, don Sturzo, qui avait pris en quelques mois un extraordinaire développement. En dehors de ces dei^x partis, tous les autres, tous ceux qui avaient fait la politique d'avant guerre, n'avaient de parti que le nom. Ils se jetèrent néanmoins dans la mêlée €t créèrent la confusion et le désordre le plus complet qui se pussent imaginer. Le nouveau S3'stème électoral en vigueur, avec ses listes compactes, ses quotients gradués, ses votes de préférence, favorisait au surplus toutes les ambitions et toutes les intrigues. Socialistes, réformisles, radicaux, nationalistes se trouvèrent noyés dans le flot, que vinrent encore grossir et agiter des groupes tumultueux de démobilisés mécontents, réunis en faisceaux de con)butlanls. Et c'est ainsi que des réformistes, comme M. Bissolati à Crémone, durent faire liste avec des radicaux, etdesnalionalistes, comme M. t'ederzoni.à Rome, s'unir à des libéraux...

Il arriva ce qui devait arriver. Le pa3's, dérouté, insuffisamment dirigé par le gouvernement que tenaillaient d'aulres soucis, l'affaire de Fiume notamment, vota en masse pour les extrêmes. La Chambre élue le 16 novembre comprit, sur 506 députés, 136 socialistes et 101 populaires. Le reste se répartit en groupes et en sous groupes concurrents, selon l'ancienne manière.

En face de la vieille droite constitutionnelle groupée autour de MM. Salandra et Sarrocchi, les démocrates libéraux (au nombre de 75), principal soutien de M. Nitli, comprirent des interventistes antigiolittiens, comme ]MM. Ciuffelli et Amendola, et des giolittiens marqués, comme MM, De Nicola et Cocco Ortu. Le groupe des démocrates constitutionnels réunit 20 députés hostiles à M. Nitti. Le groupe radical, de 50 membres, comprit les éléments les plus divers, depuis M. di Cesaro, neveu de M. Sonnino, nationaliste accusé, jusqu'au vieux garibaldien Marcora, en passant par toutes les nuances de la franc maçonnerie et du gioliltisme. Enfin les 20 socialistes indépendants se parta-

3G l'italie d'ai'uls clehue

gèrent en nilliens et anliniltiens, les réformistes, avec .MM. Bissolati et Bononfii, soutenant le gouvernement, les autonomes, avec MM. Arturo Labriola et Raimondo, le combattant.

A ces groupes vinrent s'en ajouter encore trois autres qui avaient fait beaucoup de bruit pendant la campagne électorale, mais dont les succès avaient été rares. Les 17 de'putés républicainsdel'ancienneChambrenefurenlplusque 10 dans la nouvelle. M. Barzilaï ne s'était pas représenté. M. Comandini avait été battu. Les quelques vainqueurs se groupèrent autour de M. iXapoleone Colajanni, élu par la Sicile, et de MM. Eugonio Chiesa et De Andreis. Les nationalistes, auxquels en 1913 la guerre de Tripolitaine avaient assuré une rare et brillante fortune, qui avaient escompté l'affaire de Fiume pour étendre et asseoir leur influence, virent leurs espoirs déjoués et connurent l'amertume de la plus écrasante des défaites. A grand'peine un des chefs du parti, M. Federzoni réussit à passer. Enfin le groupe du Rinnovamento, qui comprenait les élus — environ une trentaine — des Associations de combattants, réunit des éléments bigarrés, depuis des socialistes comme M. Gaetano Salvemini, des républicains, comme M. Mânes, des radicaux comme MM. Gasparotto ou De Viti de Marco, jusqu'aux modérés les plus accusés comme M. Calo et des nationalistes, admirateurs passionnés de Annunzio,commeMM. Sem Benelli et Luii?i Siciliani.

La nouvelle Chambre, tout en ressemblant par certains côtés à celle qu'elle remplaçait, s'en difîérenciait pourtant très nettement. Elle comptait en effet deux grands partis d'idées. Sans doute ces deux partis, les catholiques et les socialistes, manquaient encore d'homogénéité. Le groupe socialiste comprenait des modérés, MM. Turatiet Trêves, et des «troisième Internationale » farouches, comme MM. Serrati et Bombacci, et même des « cravates rouges » comme Je député paysan Abbo. Quant au groupe catholique, il réu-

nissait des éléments qui semblaient, eux aussi, peu faits pour voisiner : à côté de M. Filippo Crispolti, réactionnaire clérical et de M. Meda, nuance action libérale, se trouvaient des chrétiens sociaux, genre sillonnisle, comme M. Longinotti, et des extrémistes comme M. Miglioli, qu'on appelait non sans raison, un bolcheviste évangélique.

Cependant, malgié leur manque de cohésion, les deux groupes, socialiste et catholique, s'imposèrent de suite à la Chambre nouvelle et au gouvernement. Le sort de celui-ci fut conslamment entre leurs mains, entre celles des catholiques surtout. Quelques mois après les élections, en avril 1920, ces derniers tinrent un important congrès à Naples où ils affirmèrent leur doctrine politique et leur orientation économique. Si des divergences de vues subsistèrent, cependant une majorité se forma qui se prononça pour la réalisation de la réforme agraire, tant attendue, par la diffusion de la petite propriété, et pour la liberté de l'enseignement. Elle se prononça aussi pour la collaboration avec le gouvernement, mais seulement en tant que cette collaboration serait conforme aux principes et aux intérêts du parti. Le gouvernement se trouva ainsi dans l'obligation de compter constamment avec les populaires, d'autant plus que, derrière le groupe parlementaire, la Confédération blanche, la Confederazione italiana di lavoratoriy qui réunissaient 23 syndicats nationaux et 142 unions lof^ales, au total quelque 600.000 travailleurs, constiluait une force qui ne pouvait pas plus être négligée que la Confédération rouge.

L'appui conditionnel des catholiques et l'hostilité violente des socialistes obligèrent M. ?S^itti à une politique de bascule, qui ne tarda pas à lui aliéner toutes les sympathies dont il se croyait assuré. M. Nitti eut beau prêcher l'union et la concorde, il eut beau déclarer que, dans la question de l'Adriatique, l'Italie ne soutiendrait qu'une solution juste et « ne demanderait jamais à la Yougoslavie des choses qui

38 LITALIE DAPBÈS GUERRE

pussent être ou sembler injustes », il eut beau adjurer le pays de réduire sa consommation, de produire davantage, de supporter avec patriotisme les charges financières sans cesse plus lourdes — impôt sur les augmentations de patrimoine, impôt extraordinaire sur le patrimoine, impôt complémentaire sur les revenus — le pays, tiraillé par des forces contraires, déçu dans les espérances que la victoire avait fait naître, demeura en proie à un malaise qui alla sans cesse grandissant. Des grèves éclatèrent sur tous les points du territoire et dans presque toutes les branches de la production. En maints endroits, de véritables mouvements révolutionnaires furent déclancliés. L'affaire de Fiume énervait l'opinion. Aucune solution ne semblait pouvoir lui être donnée : on cherchait vainement à Rome, à Paris, à Londres. Tantôt le gouvernement annonçait des mesures contre Annunzio « le dictateur », tantôt il semblait pactiser avec lui et même encourager son aventure. Le résultat fut qu'en un an, M. Nilli dut deux fois remanier son cabinet. Au mois de mars, un second ministère se présenta devant les Chambres, puis au mois de mai un troisième. Mais chacun eut la même politique, hésitante et irréfléchie. Un jour, le gouvernement faisait le jeu de la gauche, un autre jour, celui de la droite. Une échaulîourée s'élant produite à Rome, et les gardes royaux ayant fait feu sur la foule si vite et si imprudemment qu'ils avaient tiré les uns sur les autres, M. Nitli ordonna des arrestations en masse, toutes injustifiées ; il fit même incarcérer des Italiens authentiques de Dalmalie et de Fiume, sans se douter qu'il attisait ainsi contre lui des mécontentements et autorisait des plaintes légitimes. Quand M. Salandra, à des étudiants qui étaient venus le saluer aux cris Je Viva l'Italiai Abhasso JSittU, répondit brutalement : « Prononcer le nom de Nitti après le cri de Vive l'Italie, c'est diminuer le pays », le pays entier l'approuva et l'applaudit... Le 4 juin, on communiqua à la presse le texte d'un décret

LA POLITIQUE INTERIEURE Sq

élevant le prix du pain de 0,83 le kilogramme à 1,50 et celui des pâles alimentaires de 1,25 à 2,30. Aussitôt les protestations de s'élever ; on ne critiqua pas moins le système imaginé pour tenter d'atténuer lesetîets de la réforme projetée, instituant des subventions, à payer par l'Etat, au profit de certaines catégories de travailleurs, subventions qui auraient été couvertes par les recettes d'une taxe spéciale. M. Nilli, devant ces protestations, renonça à son projet et déclara que la question serait soumise au Parlement... Hésitations et incertitudes, indemnités de vie chère à de trop nombreux fonctionnaires, grèves incessantes dans les services publics ou privés, inorganisation des régions libérées qui se plaignaient bruyamment et parlaient de séparatisme, troubles en Tripolitaine, en Albanie où l'on se battait dans les alentours immédiats de Durazzo et de Vallon'a, la question de Fiume toujours pendante et de plus en plus grosse de périls, c'en était assez pour que le troisième ministère Nitti, formé en mai, n'eut pas meilleure foi tune que ses prédécesseurs. En le constituant, M. Nitti avait dit à un ami : « Je suis un mal nécessaire. Les catholiques ne respectent que moi. Les socialistes ne tolèrent que moi. Moi seul, en passant à l'opposition, je serais capable d'entraîner à ma suite 00 ou 70 députés ; grâce à cet appoint dont je disposerai, je serai l'arbitre de la situation parlementaire ». Cette confiance exagérée en soi ne résista pas à l'épreuve des faits. Sur la question du pain, M. Nitti tomba définitivement le 10 juin. Quelques jours plus lard, il était remplacé par M. Giolilti, désigné au lioi par le pays tout entier.

La Chambre n'était pas, à proprement parler, giolittieane, comme ses devancières. Seuls, quelques chefs du giolittisme avaient triomphé aux élections ; mais on ne pouvait pourtant dire que Tesprit gioliltien en fut tout à fait absent. Cet esprit avait animé la politique de M. Nitti, bien que cette politique ait été constamment combattue par les gio-

4o l'italie d'aprks glerue

lilliens avoués. M. Nilti avait ressemblé à M. Giolitli comme un frère. C'est la raisonjpour laquelle les gioliltiens s'étaient si fort acharnés contre lui, désireux de substituer au sosie l'original. Plus encore que ses prédécesseurs, il avait usé des méthodes giolittiennes. Ces méthodes avaient fait naître la vague de pessimisme qui avait déferlé sur le pays. M. .\itli n'avait rien tenté pour en arrêter les progrès. Les giolittiens avaient, tout à leur aise, fait campagne, montrant l'inutilité des sacrifices et des charges que la guerre avait entraînés. L'Italie, peu à peu, ne s'était plus considérée comme victorieuse : elle s'était cru, dans le monde, au même rang que les vaincus. Et le bolchevisme qui la guettait avait trouvé en elle une proie facile. M. Nitti avait sans cesse hésité, temporisé. A sa chute, l'idée des combinazioni était réimp lantée. Mais le pays entendait que ces méthodes d'avant guerre apportassent de meilleurs résultats. Nul mieux que M. Giolitli n'était fait pour essayer de trouver la victoire sur les terrains où l'impéritie de M. Nitti n'avait rencontré que linsuccès.

Quand M. Giolitli reprit le pouvoir, il avait tout près de 00 ans. On ne change pas à cet âge. Son passé disait par avance la politique qu'il allait suivre.

Son art apparut dès la formation de son ministère. Ce neutraliste notoire, ce partisan de la plus petite guerre, ne prit autour de lui que des intervenlistes marqués. Ce politique avancé, ce radical socialiste bon teint, qui avait fait toute sa vie, de la « politique éleclorale », présenta au Parlement un programme en quelque sorte-a-politique, qui put recevoir l'approbation de tous les groupes, et uniquement inspiré des grands besoins économiques et des intérêts suprêmes du pays. L'homme qui avait signé le 5 décembre 1912 le cinquième traité de Triple Alliance, qui

LA. POLITIQUE INTERIEURE /il

avait conclu les 23 juin-2 août J913 des conventions navales assurant dans la Méditerianée l'unité d'action et de commandement des Hottes Iripliciennes, la flotte italienne devant être placée sous la direction d'un amiral autrichien, intercepter les transports de troupes entre l'Afrique du nord et la France et surveiller les côtes d'Egypte, . ce même homme de'clara à un rédacteur de l'Agence Havas, le jour de son arrivée au pouvoir, que « le passé n'était que de l'histoire, alors que la politique élait le présent et l'avenir, et que c'était l'avenir qu'il fallait surtout envisager dans l'intérêt de la France comme de l'Ilulie. » Et l'avocat du parecchio, le critique acerbe du pacte de Londres, ajouta avec complaisance que, se trouvant à Paris le i*"" août 1914, il avait fait recommander au gouvernement de Rome, par l'entremise de l'Ambassade, de proclamer la neutralité. « Alors que je revenais de l'aris pour rentrer en Italie, ditil avec son habituelle cordialité, je pus voir les soldats français qui s'éloignaient de la frontière italienne. Ainsi que je l'ai indiiué déjà, le ministre des A tfaires Etrangères. M. di San Giuliano, et le président du Conseil d'alors m'adressèrent pour me remercier des lettres qui ont été publiées... »

M, Giolitti se montrait ainsi tel qu'il avait été jadis, le plus habile, le plus subtil des politiliens. 11 demeura par la suite fidèle à ses traditions.

Il ne détrompa point ceux qui attendaient de lui une grande politique nationale, annexant à la même patrie Fiume et la Dalmatie ; mais il ne prétendit pas qu'il renoncerait à chercher un terrain d'entente directe avec les Yougo-Slaves. Il ne détrompa point les socialistes qui escomptaient des réformes hardies, profondes et rapides; mais il ne se déclara pas l'ennemi de la bourgeoisie et de l'ordre social. 11 promit monts et merveilles au prolétariat bolchevisant^ lui laissa même un moment la plus complète liberté ; puis, il reprit en mains les

42 L ITALIE D APRES GUERKE

rênes et donna des gages au capitalisme apeuré. Tour à tour, il flatta et menaça. Les faits ont été des témoins éloquents.

En août 1920, des mouvements révolutionnaires éclatèrent. Des soviets d'ouvriers se formèrent qui s'emparèrent des principaux établissements industriels. M. Giolitli ne s'émut point. Il laissa faire. Il attendit que vint la réaction naturelle qui suit les grands bouleversements Elle vint avec le développement du mouvement fasciste. Alors, M. Giolitti commença de s'inquiéter. Quand il crut pouvoir, en même temps et d'un seul coup, arrêter dans leur marche le parti socialiste révolutionnaire, le fascisme trop bruyant et ^le parti populaire catholique qui tenait au Parlement une place de plus en plus importante, il décida des élections générales. La Chambre, insuffisamment docile, fut dissoute. A son arrivée aux affaires, le Giornale del Popolo avait écrit : « D'ici peu de temps, la Chambre sera giolittienne ou ne sera pas. » Le Giornale del Popolo avait vu juste. Pour n'avoir pas été suffisamment giolittienne la Chambre ne lut plus.

Les élections générales eurent lieu le 15 mai (1921 ). Mais elles ne donnèrent pas les résultats que M. Giolitti avait e>pérés. Elles marquèrent la défaite des révolutionnaires, mais fascistes et populaires en sortirent vainqueurs (I). Le gouvernement en sortit, lui, diminué et alîaibli.

Le 28 juin, il démissionna. Il fut remplacé par un cabinet

(1) Il n'y eut dans les élections que 2 grands partis : le parti populaire et le parti socialiste. A côté d'eux, les autres groupes dusage : libéraux, démocrates, radicaux, constitutionnels, nationalistes, niltiens et républicains.

La nouvelle Chambre compte 585 députés, tandis que la précédente n'en comptait que 508. Les socialistes, qui étaient 156, ne sont plus que 138 (122 socialistes oificiels et 16 communistes). Les populaires, qui étaient 99, sont maintenant 107. Le sovietisrae a été battu. Les socialistes élus appartiennent tous à la droite du parti.

Bonomi, dans lequel le marquis délia Torrella prit à la Consulta la place du comte Sforza. M. Giolilti se retira à la suite d'un débat sur la politique extérieure, mais principalement à raison de l'atmosphère de défiance dans laquelle il se sentait vivre depuis les élections. La politique du comte Sforza ne donna au cabinet que 234 voix, 200 lui demeurant hostiles. La Chambre reprochait au ministre des affaires étrangères d'avoir repris la politiquesonninienne, et renoncé à la politique nittienne. Le comte Sforza avait, en effet, procédé par transactions. Après la réconciliation avec les Yougo-Slaves, il s'était efforcé de cimenter définitivement la paix, reconnaissant la nécessité pour ceux-ci d'un débouché sur l'Adriatique et l'impossibilité pour l'Italie de se maintenir à Vallona. Ces idées furent désapprouvées par la majorité du Parlement. Mais si M. Giolitti se solidarisa avec son ministre, ce fut, moins par honnêteté politique, que par nécessité. Sa majorité était, en effet, dissoute. La représentation proportionn,elle, beaucoup moins favorableque le régime majoritaire à la trituration de la pâte électorale ; la concentration des forces catholiques et socialistes ; la transformation des esprits, conséquence de la guerre, avaient été les causes principales de son échec dans la consultation nationale du 13 mai. L'échec avait été trop grave pour qu'il lui fut possible de se relever...

La guerre, la formation de deux grands partis d'idées, la représentation proportionnelle ont eu, et auront encore dans l'avenir, sur la politique intérieure de l'Italie, malgré la survivance de certaines tendances contraires, des effets directs. Bien que catholiques et socialistes ne forment pas encore des groupements entièrement homogènes, il est cependant, dès maintenant, manifeste que les combinazioni ne sont plus la seule basfî de la vie politique et que le Parlement a, comme le pays, une claire vision des grands intérêts nationaux.

I. La neutralité. — II. M. Sonnino et les revendications italiennes. — III. M. Orlando et l'entente yougo-slave. — IV. La poussée nationaliste et la chute du cabinet Orlando Sonnino. — V. Les traités de paix. Fiume. — VI. Les accords tuniso-tripolitain et anatoliea. — Vil. Les accords avec l'Albanie et la Grèce, La petite Entente et l'accord avec la Tchéco- Slovaqnie. — Vlll. Les bases actuelles delà politique extérieure de l'Italie.

Quand la guerre européenne éclata, le marquis di San Oiuliano était, dans le cabinet Salandra, ministre des iMîâires Etrangères. Le 3 août 1914, la neutralité de l'Italie «tait déclarée. Cette déclaration était conforme à l'attitude qu'avait prise le gouvernement dès qu'il avait connu les intentions de l'Autriche-Hongrie à l'égard de la Serbie.

Un grand nombre de notes diplomatiques sont déjà connues qui permettent de fixer avec précision quelle fut, dans la seconde quinzaine de juillet 1914, la politique de la Consulta. Il résulte des documents publiés par Kautsky (décembre 19I9j, du document Lerchenfeld et des documents autrichiens Rodericb Goos ^aoùt et septembre 1919) que l'Italie refusa dès le principe de s'associer à l'Autriche.

Dans un rapport à son gouvernement, en date du 18 juillet, M. de Lerchenfeld, ministre de Bavière à Berlin, signalait que le gouvernement impérial se préoccupait fort de ce que ferait l'Italie dans le conflit qui se préparait. Il

ajoutait qu'un conseiller d'ambassade, le prince Stolberg, avait été chargé spécialement d'aller à Vienne discuter avec le comte Berchtold la question des compensations à accorder au gouvernement de Rome.

M. de Lerchenfeld était bien renseigné. Deux jours après son rapport, le 20 juillet, l'ambassadeur allemand à Vienne von Tschirschky faisait, en elîet, savoir au Ballplatz qu'à Berlin on était inquiet de l'Italie. j\J. de Jagow donnait le conseil qu'on s'entendit de toute urgence avec elle. Le comte Berchtold suivit ce conseil.

' Selon ses instructions, l'Ambassadeur austro-hongrois vonMerey se rendit à la Consulta. Il y eut une entrevue avec le marquis di San Giuliano. Celui-ci lui déclara nettement que le différend austro-serbe devait être réglé non par la force, mais par la voie diplomatique. Le ministre ajouta que toute politique annexionniste de la part de l'Autriche se heurterait à l'Italie, qui devrait alors faire valoir le droit à compensation que lui avait reconnu le traité de Triple Alliance.

C'est vraisemblablement cette attitude qui fut cause que, contrairement au plan préparé, d'après lequel l'Italie devait être informée de l'ultimatum à la Serbie un jour avant les autres gouvernements, elle ne reçut cet ultimatum que le 2i juillet. La veille, M. di San Giuliano en avait connu, par des sources officieuses, le contenu : il avait en même temps appris que le comte Berchtold avait, le 21 juillet, donné des instructions à M. von Merey à l'effet d'obtenir la collaboration italienne, mais ces instructions comportaient que le gouvernement de Vienne ne pouvait envisager l'octroi d'aucune compensation. M. di San Giuliano ne parut pas à la Consulta le 24 juillet, et le chargé d'affaires austro-hongrois Ambrosy, remplaçant M. von Merey malade, remit l'ultimatum à la Serbie entre les mains de M. De Martino, secrétaire général du ministère.

Le Gouvernement de Rome persista dans son attitude

46 l'italie d'apuès guerre

première. Le duc d'Avarna, ambassadeur à Vienne, informa le comte Berchtold que l'Italie ne se considérait pas comme solidaire de l'Autriche. M. di San Giuliano notifia en même temps à M. von Flotow, Ambassadeur d'Allemagne, que « l'Autriche, avec ses demandes profondément offensantes pour la Serbie, et pour la Russie aussi indirectement, avait clairement démontré qu'elle voulait provoquer une guerre r>. et que, « de toute façon, une démarche comme celle qu'elle avait faite à Belgrade, sans accord préalable avec ses alliés, n'était pas conforme à l'esprit du traité de la Triple Alliance ».

Le gouvernement prenait ainsi, dès l'ouverture duconllit, position. Il rappelait d'une part que, conformément à l'article 3 qui y était inscrit, le traité de la Triple alliance, signé en 1802 et renouvelé en i892, ia97, 1902 et 1912, avait un caractère uniquement défensif, et que le casiis fœderis na jouait qu'au cas où une ou deux des parties contractantes, sans provocation directe de leur part, viendraient à être attaquées. Il rappelait d'autre part que, conformément à l'article 7 de ce même traité, l' Autriche-Hongrie n'avait pas le droit de porter atteinte au statu quo territorial dans les Balkans sans explications ou arrangement préalable avec l'Italie, et ce sous peine de rompre elle-même le pacte. En avril 1913, M. Tittoni, Ambassadeur à Paris, consulté par M. di San Giuliano sur la situation créée par la menace autrichienne contre le INlontenegro, avait déjà répondu avec la plus grande netteté que « n'importe quel trouble de l'équilibre italo-autrichien porterait atteinte non seulement à l'article 7, mais au traité d'alliance tout entier. Le jour où l'Autriche prétendrait troubler de n'importe quelle façon et dans n'importe quelle mesure l'équilibre de l'Adriatique, la Triple Alliance aurait cessé d'exister. » Et Ai. Tittoni avait ajouté : « Si l'Autriche veut occuper tout ou partie du iMontenegro, nous devons aller à Durazzo et à Vallona, même sans son consentement... »

LA. POLITIQUE EXTERIEURE /jy

L'Autriche-Hongrie et l'Allemagne protestèrent contre l'interprétation que l'ïlalie faisait ainsi du pacte triplicien. Le Livre jaune et le Livre vert, quifurent publiés à la fin de 4919, font comprendre les raisons qui inspirèrent la politique italienne au début du conflit européen. Ils montrent avec précision les accords qui liaient l'Italie à la France.

Les lettres échançrées en décembre 190C entre M. Barrère et le marquis Visconti Venosta assuraient vis-à-vis de l'Italie la sauvegarde de nos intérêts au Maroc et nous laissaient le choix de l'heure où nous ferions valoir nos titres. Réciproquement, l'Italie obtenait le droit de développer son influence en Tripolitaine ; cependant la France ne devait accepter une opération italienne que dans le cas où elle aurait elle-même décidé d'exercer ses droits sur le Maroc.

Le second accord franco-italien de 1902 était assez notablement différent. Dans les lettres échangées alors, il était dit que chacune des deux puissances pourrait librement développer sa sphère d'inlïuence dans les régions susmentionnées, « au moment qu elle jugerait opportun et sans que l'action de Vune d'elles fût nécessairement subordonnée à celle de l'autre. » I^a France faisait donc une -importante concession. Cette concession, elle la faisait en échange de la certitude qu'elle obtenait que l'Italie resterait neutre si nous étions attaqués ou si, par suite d'une provocation directe, nous étions obligés de déclarer la guerre ; la certitude aussi que le traité de la Triple Alliance, renouvelé cette année là, ne contenait aucune annexe qui put faire de l'Italie la complice d'une agression allemande contre nous.

Et, en effet, le traité de la Triple Alliance renouvelé le D décembre 1912 — dont le texte se trouve dans le recueil publié par Kautsky — contenait bien, à l'article 2, une stipulation tenant compte de l'accord franco-Italien. Il y était indiqué l'obligation pour l'Italie de porter secours à ses alliés dans le cas d'une agression non directement provoquée

L ITALIE \) API\i:S GUEl'.RE

de la l'Vance contre l'Allemagne. L'Italie n'était donc nullement obligée de prêter main forte à l'Allemagne dans l'éventualilé où celle-ci aurait directement provoqué une déclaration de guerre française, et à plus forte raison dans le cas où la déclaration de guerre viendrait de l'Allemagne elle-niAme. Sans doute, d'autres articles du traité de la Triple Alliance, les articles 10 et 11 notamment (l), de même que la convention n ivale secrète — dont le texte a été publié en 1920 par le professeur Pribram, d'après les archives austro-hongroises — que négocia M. Giolitti pendant le printemps et Tété de 1913, et qui entra en vigueur le l*^"" novembre de cette même année, convention qui organisait la coopération des flottes de la Triple Alliance dans la Méditerranée et les plaçait sous le commandement unique d'un amiral autrichien (2), contenaient des dispositions qui étaient assez peu compatibles sinon avec la lettre, du moins avec l'esprit de l'accord franco-italien. Cependant

(1) Article iO. — S'il arrivait quo la France fit acte d'étendre son occupation ou bien son protectorat ou sa souveraineté, sous une forme quelconque, sur les territoires nord-africains, et qu'en conséquence de ce fait l'Italie crût devoir, pour sauvegarder sa position dans la Méditerranée, entreprendre elle-même une action sur lesdits territoires nord africains, oa bien recourir sur le territoire français en Europe aux mesures extrêmes, l'état de guerre qui s'ensuivrait entre l'Italie et la France constituerait ipso facto, sur la demande de l'Italie et à la charge commune de l'Allemagne et de ritalie, le casus fœderis prévu par les articles 2 et 5 du présent traité, comme si pareille éventualité y était expressément visée.

Article II. ■ — Si les chances de toute guerre entreprise en commun contre la France par les deux puissances amenaient ritalie à rechercher des garanties territoriales à l'égard de la France, pour la sécurité des frontières du royaume et de sa position maritime, ainsi qu'en vue de la stabilité et de la paix, l'Allemagne n'y mettra aucun obstacle, et au besoin, et dans une mesure compatible avec les circonstances, s'appliquera à faciliter les moyens d'atteindre un semblable but.

(2) Voir un résumé de celte convention duns le Temps du 14 mai

M. di San Giuliano, fidèle à l'esprit de cet accord, répondit à M. de Flolow le 3 août 1914 que le casus fœderis, prévu à l'article 10 du pacte triplicien, « ne se vérifiait pas actuellement. » Et quand Guillaume II télégraphia au Roi Victor Emmanuel pour l'inviler à entrer en guerre contre la France, celui-ci lui fit la même réponse. Depuis douze an'J, l'Italie était engagée à ne pas faire ce que Guillaume II voulait qu'elle fît.

Le caractère de la neutralité de l'Italie décrétée le 3 août 1914 fut, parla suite, et à maintes reprises, précisé, et conûrmé par le gouvernement. Celui-ci affirma dès les premières semaines du conflit que la neutralité du royaume ne signifiait pas qu'il eatendit se désintéresser de la lutte. La Consulta pratiqua, dans chacun des deux camps ennemis, la diplomatie de la présence.

M. di San Giuliano étant décédé le 16 octobre, M. Salandra assuma l'intérim du ministère des Afïaires Etrangères, Le 19 octobre, il déclarait que le gouvernement, dans sa politique extérieure, écarterait tout sentiment «qui ne serait pas inspiré par l'exclusive et illimitée dévotion à la patrie, par l'égoïsme sacré de l'Italie. » Le 3 décembre, à la réouverture du Parlement, il affirmait : « Notre neutralité ne doit pas être inerte et indifTérente, mais active et circonspecte, non pas débile, mais puissamment armée et prête ». Deux jours plus tard, au Sénat il insistait à nouveau : « L'armée et la marine sont dès à présent prêtes à tout événement. »

M. di San Guiliano, puis son successeur M, Sonnino, conversèrent avec le gouvernement de Vienne. La base des pourparlers fut l'article 7 du traité triplicien, établissant l'obligation de l'accord préalable des alliés pour toute modification à l'équilibre balkanique ou adriatique, et le droit à des compensations dans le cas d'occupation momentanée ou permanente par un des alliés de tout ou partie des régions visées. Les pourparlers se précisèrent quand TAlle- LÉMOsoN. — Italie. 4

5o l'italie d'aprîs guerre

magne eut envoyé à Rome (i décembre liH4), en remplacement de M. de Flolow, mis en conii^é « pour raison de sanlé », selon un communiqué de l'agence Woliï, le Prince de Bûlow. Le 19 décembre, au cours de son premier entretien avec M. Sonnino, M. de Bùlow reconnut le droit de l'Italie à des compensations, dans les teimes de l'article 7. Le lendemain, le comte Berchlold, déclarait, pour la première fois, se rallier à ce point de vue. C'est alors que s'ouvrit une phase nouvelle de négociations où l'Autriche s'en tint à des promesses vagues et conditionnelles. Non seulement l'Italie n'aurait droit qu'à des territoires non autrichiens, mais encore elle n'occuperait ces territoires qu'à l'issue de la guerre, et l'étendue exacte de ceux-ci dépendrait des avantages que l'Empire aurait retirés du conflit. Cette période dura jusqu'au 27 mars 1915.

A cette date, sur les instances du Prince de Bûlow, l'Autriche-Hongrie consentit des sacrifices plus précis : cession du Trentin, abandon de l'Isonzo avec Gorizia, constitution de Trieste et alentours en état autonome indépendant, souveraineté de l'Italie sur Vallona, désintéressement autrichien quant à l'Albanie. Mais ces concessions n'étaient déterminées que dans leur ensemble. Les détails devaient être réglés par des commissions mixtes ultérieurement désignées. Le gouvernement italien comprit le danger, devina le piège qui lui était tendu.

Le 4 mai, l'Ambassadeur d'Italie à Vienne, ducd'Avarna,. remettait au baron Burian, successeur du conte Berchtold, une note où était déclaré rompu le traité de Triple- Alliance. Le lendemain, la manifestation de Quarto à la gloire des Mille, les héros de la rédemption italienne, témoignait de l'enthousiasme du pays, encore ignorant de la rupture survenue la veille, pour la réalisation des grands idéals nationaux. M. de Bùlow tenta cependant un dernier efïort. Il présenta de nouvelles propositions, qui furent, comme les précédentes, et pour les mêmes raisons, repous-

LA. POLITIQUE EXTÉPIEURE 5i

sées. Mais M. Giolilti reatra en scène, el un moment il put sembler qu'il allait parvenir à imposer ses idées.

Ces idées, il les avait exprimées depuis plu>ieurs mois déjà. A la neutralité armée et prête du gouvernement il avait opposé une neutralité débile, inerte, indifférente. Le 2i janvier, dans sa fameuse lettre à M. Peano, il avait déclaré qu'il n'était pas improbable que l'Italie put sans guerre obtenir ce parecchio » (pas mal de choses). Aussi les offres autrichiennes, faites à son instigation ou au moins avec son assentiment — il les connaissait avant M. Sonnino — lui semblèrent-elles toujours largement suffisantes. Le 8 mai, il arrive à Rome, se pose en arbitre, déclare au Roi, à AL Salandra, qu'il faut accepter les propositions formulées, que la guerre contre l'Autriche et l'Allemagne serait un crime contre la nation. Il groupe ses partisans : 320 députés, sur 508, déposent leur carte à son domicile. Il est le maître de l'heure — et le gouvernement, mieux que quiconque lèsent. M. Salandra remet au Roi, le 14 mai, la démission collective du cabinet. M. Giolilti avait triomphé.

Mais le triomphe devait être de courte durée. Le pays, qu'enflamme Annunzio, va imposer sa volonté. Successivement M. Marcora, président de la Chambre, M. Carcano, ministre du Trésor, M. Boselli, do3^en de la Chambre, repoussent la succession de M. Salandra. Le 10, un communiqué officiel annonce que le Roi a refusé la démission du cabinet et que celui-ci tout entier reste aux affaires. Le 20 mai, il prend séance au Parlement au milieu d'un enthousiasme indescriptible. C'était la revanche sur les menées giolittiennes. Par 407 voix contre 74 — socialistes et catholiques — le gouvernement est autorisé à déclarer la guerre à fAutriche. Au Sénat, sa victoire est plus éclatante encore : il recueille 262 voix sur 264 volants.

Trois jours plus tard, la rupture diplomatique était consommée, et le 24 au malin les hostilités commen-

caient. Le môme jour, le Prince de Bûlow quittait Rome, avec son collègue autrichien le baron Macchio, dans un immense train qui emmenait tout le personnel diplomatique et consulaire des 'deux missions. Ce personnel comprenait plus de 300 fonclionnaires. Le Prince de Biilow n'avait ménagé ni les hommes ni l'argent. Son chef, le chancelier de Belhmann-Holhveg, avait dit quelques semaines auparavant : « Nous primes sur nous la tâche ingrate d'amener l'Autriche à acheter la lo3'aulé de l'Italie... » Tâche ingrate, en effet, et parole dangereuse. Le Prince de Biilow devait reconnaître lui-même qu'il est, dans un pays, quelque chose qu'on ne peut acheter. Un soir, à la villa Malta, quand il eut vu la partie perdue : « On n'achète pas le peuple », dit-il... Que de millions il eut épargnés à son pays s'il s'était pénétré plus tôt de cette vérité !

M. Giolitti, qui avait quitté Rome le 20 mai, avait soutenu inlassablement jusqu'au bout la politique du Prince de Bûlow. A de certains moments, il avait même semblé dépasser les buts visés par celui-ci. La neutralité de l'Ilalie dans la guerre engagée entre les- puissances centrales et la Triple-Entente ne lui avait pas paru suffisante pour assurer à ces puissances la victoire. A maintes reprises, il avait poussé l'Italie à entrer en guerre contre la France. Dans plusieurs articles exactement documentés (1), un publiciste italien, ^L Giuseppe Bruccoleri, a montré comment, à l'aide de la presse qui le soutenait, il avait essayé de réveiller la mauvaise humeur italienne à propos de la Tunisie, de laCorse, de Nice. La Slampa^ le grand journal à sa solde, avait procédé tantôt par insinuations perfides, tantôt par affirmations retentissantes. « Hetrouvons, y étaitil écrit le 12 février 1915, notre vraie mission historique. Conleinplons-la dans toute son étendue. Elargissons noire

(1) Gli obliqui contatti par Giuseppe Bruccoleri dans la Vita Italiana des 15 décembre 1915, 15 janvier et 15 février 1916.

horizon, et de l'Adriatique portons nos regards sur la mer qui bat la Tunisie, l'Egypte, l'Asie Mineure... »

Dans son action contre la France, M. Giolilti n'avait pas mieux réussi que le Prince de Biilow dans son action pour la seule neutralité. Malgré ses efforts, le cabinet Salandra avait suivi la voie que lui commandaient l'honneur et les intérêts du pays. En même temps qu'il avait déclaré rompue, par le fait de l'Autriche, la Triple-Alliance, il s'était entendu avec la France, la Hussie et l'Angleterre, à la fois sur le concours que l'Italie devrait donner à ces puissances et sur les avantages qu'elle devrait retirer de ce concours. Le 26 avril 1915, le pacte de Londres avait stipulé que l'Italie entrerait en campagne aux côtés de l'Entente dans le délai d'un mois et que, pour prix de sa collaboration, elle recevrait, au jour de la victoire, en Adriatique d'importants territoires. D'autre part les accords qui, dans les premiers jours de mars, avaient été conclus entre la France, l'Angleterre et la Russie sur le partage de l'Empire ottoman lui avaient été communiqués, et elle avait l'assurance que la question ferait l'objet d'un nouvel examen afin qu'une zone d'influence lui soit en Orient également reconnue.

Alliée de l'Entente, l'Italie remplit fidèlement les obligations de l'alliance, en même temps qu'elle veillait à ce qu6 ses propres intérêts^ne fussent en aucun cas compromis. La politique de M. Sonnino a eu des admirateurs enthousiastes et des adversaires acharnés. Que M. Sonnino ait toujours fait passer les intérêts de l'Entente avant ceux de son propre pays, il serait exagéré de le prétendre, mais il est non moins exagéré de soutenir qu'il ait lésé ceux-là au bénéfice de ceux-ci. M. Sonnino a énergiquement défendu les droits

54 l'italie d'apiils guerre

de l'Italie, mais il s'est toujours efîorcé de les concilier avec les intérêts de l'Entente.

En août 1915, 'Italie déclara la guerre à la Turquie, l'opposilion du gouvernement de Constantinople au départ des Italiens résidant dans l'Empire ottoman ayant pris peu à peu le caractère d'une véritable provocation. De ce fait elle se trouva en état de belligérance vis-à-vis de deux des empires delà nouvelle Triple Alliance.

Chaque jour rendait plus précaires les relations qu'elle avait conseivées avec l'Allemagne. Chaque jour son alliance xivec l'Entente se précisa et se consolida. Durant es derniers mois de 1915, l'Italie porta secours à la Serbie en coopérant au transport à Corfou de l'armée et des populations serbes et monténégrines en fuite devant l'envahisseur. Au début de i916, M. Briand, puis M. Asquitb, premiers minisUes français. et anglais, se rendirent à Rome, et à leur tour MiM . Salandra et Sonnino vinrent à Paris et à Londres. Les 27 et 28 mars, une conférence était tenue à Paris dont le résultat fut, comme le dit M. Sonninoàla Chambre, « de donner à l'opinion publique universelle une preuve sûre d'une plus grande cohésion dans l'alliance », En même temps, « en outre de l'unité de l'action militaire sur l'unité du front, assurée par une entente conclue entre les états-majors, » l'unité d'action diplomatique fut solennellement réaffirmée.

Le défaitit^me giolitlien, qui .'•évissait alors violemment dans le paj's, n'eut aucun défenseur à la Consulta. M. Sonnino survécut à la chute du cabinet Salandra, et continua avec le cabinet Boselli l'œuvre qu'il avait entreprise.

L'Italie rompit bientôt les liens qui l'attachaient encore à rxMlemagne. Le 28 août, elle déclara la guerre, en même temps qu'elle intervenait à nos côtés dans l'expédition de Salonique. Elle attîrmait ainsi une fois de plus son étroite solidarité avec l'Entente : désormais troupes italiennes et franco-anglaises opérèrent ensemble sur les mêmes terrains contre les mêmes ennemis.

LA POLITIQUE EXTERIEURa 00

Deux problèmes qui devaient dominer jusqu'à la fin de la guerre, et au delà, toute la politique extérieure de l'Italie commencèrent vers la même époque de se poser.

Vis-à-vis de la Grèce, que l'Italie redoutait en Orient et dans la mer Ionienne, une réserve méfianle avait été observée depuis le début des hostilités. L'opinion italienne, mal renseignée ou volontairement partiale, confondait dans une même réprobation la politique constanlinienne et la politique vénizéliste. Le cabinet Salandra ne s'était associé que partiellement à l'action, diplomatique et militaire, que nous avions poursuivie à Athènes. Entre les deux gouvernements, des froissements graves s'étaient produits. La Grèce avait occupé la majeure partie de l'Epire mais, sur les réclamations de l'Italie, avait reconnu que son occupation n'aurait qu'un caractère temporaire, un caractère de police et non de conquête. Le gouvernement d'Athènes avait en même temps déclaré qu'il reconnaissait les intérêts spéciaux de l'Italie en Albanie. Cependant M. Sonnino gardait une certaine défiance, et supposait au gouvernement constantinien des intentions cachées.

Au début d'octobre 1916, les forces italiennes occupèrent à leur tour plusieurs points importants de l'Epire, afin, dit l'ofllcieux Giornale d'Ilalia « d'élargir la respiration de Vallona ». Santi Quaranta, Argyrocaslro, Delvino, Episkopi, Djord Joncati passèrent sous la domination itaienne. Les nationalistes proclamèrent aussitôt les droits absolus de Rome sur toutes ces régions. Efi môme temps, ils commencèrent une retentissante campagne sur la question d'Asie-Mineure et le partage de l'Empire ottoman. En Anatolie, les droits italiens n'étaient pas moins incontestables: le Carrière délia Sera, la Tribuna notitièrent que les deux vilayets de Smyrne et de Conia devraient de toute nécessité, en vertu de titres historiques, être par le traité de paix attribués à l'Italie.

]M. Sonnino évita de se prononcer avec netteté. Favo-

rable aux tendances nationalistes, il n'exprima cependant son sentiment qu'avec de multiples réserves. M. lîoselli, président du conseil, dans plusieurs discours, affirma seulement « la vocation millénaire de l'Italie vers l'Orient ». Et à iVlilan, le 8 octobre, il ne fut pas moins sybillin quand il parla de « la vocation adrialique de l'Italie, vocation non dominatrice, mais fraternelle, vocati(jn qui n'est hostile à aucune nationalité, mais revendicatrice de la nationalité italienne ».

Le discours de Milan était une réponse, bien imprécise, aux premiers etTorls qui étaient faits alors pour établir i'italianité de toute la côle orientale de l'Adriatique. Les droits de l'Italie, d'après la presse nationaliste, ne s'étendaient pas seulement sur ïrieste et l'Islrie au nord, et sur l'Albanie et l'Epire au sud ; toute la Dalmatie était italienne par l'histoire, la race, les traditions, les mœurs. Un flot de littérature se déversa sur le pays, jetant dans les esprits des idées et des systèmes aussi erronés que dangereux.

Aux efforts des nationalistes italiens, les Serbes, qu'on commençaitd'appeler les Yougo-slaves, répondirent, comme il fallait s'y attendre, par un vaste programme, qui fit à son tour l'objet d'une propagande intense en Italie et dans les pays alliés. Les polémiques ne tardèrent pas à s'envenimer. Mais le gouvernement de Rome continua, lui, de sembler les ignorer. Le 16 mars 1917, M. Sonnino, dans un grand discours» la Chambre, persista dans la manière précédemment adoptée par lui et M. Boselli. Il parla une fois de plus « des intérêts vitaux de l'Italie », mais sans préciser quels étaient ces intérêts vitaux et comment ils devraient être défendus.

Le pays fut mécontent. Les critiques tombèrent drues sur le ministre des AlTaires E rangères et sa diplomatie trop secrète, trop personnelle. « La nation est traitée en mineure », écrivait le Popolo d'Ilalla le 22 avril. Le mécontentement cessa à peine avec l'entrevue de Saint-Jean de Maurienne (19-20 avril) dont on dit grand bien, tout en

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE ' 5j

désapprouvant le mystère dont elle fut entourée : aucune indication précise ne fut donnée sur les accords qui y avaient été envisagés.

A Saint-Jean de Maurienne, la question débattue avait été le partage de l'Anatolie. La campagne nationaliste sur les droits italiens en Asie-Mineure était devenue si vive que le gouvernement n'avait pu plus longtemps différer une conversation à ce sujet avec la France et l'Angleterre. Au surplus, M. Sonnino, qui connaissait les accords franco-anglo-russe de mars 1915, l'un sur Constantinople et les détroits, l'autre sur la répartition de l'AsieiMineure, estimait, non sans raison, que l'entrée en guerre de l'Italie avait créé une situation nouvelle, et que dans le partage à venir une zone devrait être accordée à celle-ci» ainsi du reste que le pacte de Londres en avait posé le principe.

Un acccord — ou plus exactement — les grandes lignes d'un accord furent élaborées à Saint-Jean de Maurienne, mais aucune décision formelle ne fut prise, car le gouvernement russe n'élait pas représenté à l'entrevue. D'autre part, un traité secret avait été conclu le 9-16 mai 1916 entre la France et l'Angleterre, établissant quelle place exacte devrait être faite à l'Italie en Asie-Mineure. A Saint-Jean de Maurienne, M. Sonnino prit simplement connaissance du traité franco-anglais et réserva sa réponse, tout en indi-^ quant qu'il adhérait aux principes qui avaient inspiré ce traité. En même temps, communication fut donnée d'un accord signé quelques semaines auparavant, le 6 mars 1917, entre la France, l'Angleterre et la Russie sur la répartition future de leurs zones d'influence et la constitution d'un royaume arabe dans les limites de l'Arabie. Ce fut le IB août suivant que le gouvernement italien déclara officiellement adhérer au traité de 1916. Les lettres échangées alors, ainsi que les traités eux-mêmes, ont élé rendus publics en 1920 par la divulgation qui en fut faite en Russie.

58 l'italie d'aphls guerre

La Vita italiana, de Rome, les a elle-même publiés dans son numéro du 9 mars 1920.

L'opinion italienne, qui, sous l'innucnce du mouvement nationaliste, demeurait fort mécontente de l'ignorance dans laquelle on la laissait sur les bénéfices exacts que la victoire devrait réserver au pays, ne fut pas plus satisfaite quand un certain jour, au mois de juin, elle apprit que l'Albanie était subitement incorporée au royaume. Après tant de mystère, elle fut comme éblouie de tant de clarté. M. Sonnino changeait brusquement de méthode, tout en poursuivant au surplus la même politique : défendre les droits italiens et au besoin les créer, de manière à assurer à Tltalie une large compensation pour les sacrifices très lourds que la guerre lui imposait.

L'affaire d'Albanie fut la conséquence des craintes que continuait d'éveiller à la Consulta la politique venizeliste et l'appui que la France et l'Angleterre donnaient à celle-ci. Les relations de l'Italie avec Athènes étaient demeurées sans cordialité. La chute du Roi Constantin et l'arrivée aux aiïaires de M. Venizelos avaient, en fait, plus mécontenté que satisfait M. Sonnino. Le gouvernement italien ne s'était pas joint à nous dans le coup d'Etat que M. Jonnart avait opéré. La raison officielle avait été que l'Italie ne faisait pas partie des puissances protectrices de la Grèce. Mais la raison véritable était autre : « Si l'Italie n'a pas participé au coup de AL Jonnart, écrivait le député Bevione dans la Gazzetta dcl Popolo du 14 juin, c'est aussi et surtout parce que, dans lou»les actes précédents concernant la Grèce, elle a suivi une ligne de conduite distincte, dictée par la nécessité de proléger certains grands intérêts qui lui sont propres, et caractérisée par une moindre rigueur contre Constantin (il eut été plus juste de dire : une moindre sympathie pour M. Venizelos), sans que cela compromit en rien les effets des mesures des Alliés... » Constantin détrôné, M. Sonnino, tout en déclarant qu'il attachait à l'entente avec la Grèce un

LA POLITIQUE EXTERIEURE i)Q

prix particulier, ne fit rien pour faciliter celte entente. Bien au contraire, et afin de bien marquer vis-à-vis de AI. Yenizelos que l'Italie n'entendait pas être « à la remorque », mais qu'elle avait des droits qu'elle entendait faire valoir, il aulorisa la proclamation du protectorat italien sur l'Albanie — ce qui ne pouvait, on le conçoit de reste, que déplaire particulièrement à Athènes.

Le 5 juin, le général Ferrero, commandant le corps d'occupation d'Albanie, proclama à Argyrocastro a l'unité et l'indépendance de toutes les populations albanaises sous la protection de l'Italie ». On fut de cette mesure aussi stupéfait en Italie que mécontent en Grèce. M. Sonnino n'avait pas cru devoir consulter ses collègues du gouvernement. Trois de ceux-ci, MM. Bissolati, Bonomi et Comandiui, hostiles à la mesure prise, démissionnèrent. Des pourparlers se poursuivirent quatre jours durant à l'issue desquels la réconciliation s'opéra. M. Sonnino resta à son poste. Le président du Conseil M. Boselli, pour des raisons de politique intérieure que M. Bissolati avait fait valoir, remania le cabinet en changeant les titulaires de trois ministères, qui n'étaient cependant pour rien dans l'affaire Ferrero. Ce qui permit à M. Bevione d'écrire plaisamment dans la Gazzetta del Popolo : « La crise a eu pour origine la démission de trois ministres en désaccord avec M. Sonnino au sujet de la proclamation albanaise ; elle se termine par le changement des ministres de la Guerre, de la Marine et des Transports, qui n'ont rien à voir avec le manifeste d'Argyrocastro. Cette solution inattendue a quelque chose d'ironique ; elle fait penser au massacre des Innocents... » M. Bevione ajoutait avec raison que la solution n'augmenterait pas le prestige du cabinet qui en portait la responsabilité.

M. Boselli et M. Sonnino prirent la parole à la rentrée de la Chambre le 20 juin, et remportèrent cependant un grand succès. M. Sonnino indiqua que, si l'Italie devait

6o l'italie d'après guerre

demeurer à Vallona, la politique de protectorat en Albanie ne se proposait pourtant que la défense de la nationalité albanaise contre toute ingérence éventuelle et insidieuse de tierces puissances. « L'exclusion de toute idée de conquête et d'impérialisme, la limitation de notre politique de guerre à une ferme politique de libéralisme et de défense de notre nationalité et de noire sécurité, pouvait- on lire dans l'officieuse Trihuna du 22 juin, a constitué la note principale et centrale du discours de M. Sonnino ». Cependant, ces déclarations ministérielles, pour être plus explicites que les précédentes, n'en demeuraient pas moins encore assez vagues. Le Messaggero, le lUaltino notamment le firent remarquer. Mais le Matlino ajoutait, non sans raison, que l'imprécision de M. Sonnino était, sans doute, plutôt de sa part une habileté. Cette habileté lui servit. Au mois d'octobre suivant, le ministère s'elîondra, mais cette fois encore ]\J. Sonnino échappa àla débâcle. Aucoursdesdébatsqui précédèrent la démission du cabinet, ]\J. Sonnino prononça un vibrant discours où il fit appel au patriotisme du Parlement. Sans entrer plus que de coutume dans le détail des questions diplomatiques en cours, il se contenta d'adjurer le pays, à l'heure grave où on se trouvait, de tenir ; il lui demanda de laisser au gouvernement toute liberté pour conduire la guerre, et il ajouta « pour préparer la paix. »

iM. Sonnino, en etîet, avait déjà eu à s'occuper à plusieurs reprises de propositions de paix formulées par les puissances centrales. Au moisdedécembre 1916,desproposition8avaient été présentées que le Président Wilson et le Pape Benoît XV avaient l'un et l'autre, appuyées. Quel était le sentiment personnel de M. Sonnino sur ces propositions, on ne put le savoir exactement. iM. Sonnino avait fait aux Chambres des déclarations sibyllines, selon son habitude. Cependant il avait indiqué que les propositions ne reposaient « sur aucune base sérieuse», et d'autre part que, dans la question de la paix comme en toutes autres, l'Italie ne pouvait que

faire cause commune avec ses alliés. Il est vraisemblable que M. Sonniuo était, au fond de lui-même, fort hostile à l'idée de la paix. Il entendait que l'Italie reçût de larges compensations pour son concours dans la guerre, et il devinait que ces compensations, l'Autriche [et l'Allemagne n'auraient aucunement le moyen de les donner si les hostilités se terminaient non par la victoire militaire, mais par une paix de compromis.

Le 25 octobre 1917, M. Sonnino eut encore à s'expliquer sur la paix. Le comte Armand et le comte Ueverlera venaient de causer à Fribourg. Des propositions précises avaient été échangées que VOpinion a exposées en détail en juillet 1920. iM. Sonnino développa devant la Chambre le même thème qu'au mois de décembre précédent. Il insista sur la vanité et le péril de toute agitation pacifiste. Sans écarter brutalement l'idée de la paix, il montra que, pour parvenir à ce but, il fallait persévérer d'abord dans l'effort militaire et maintenir intacte la résistance morale. Il fut acclamé. Bien que le Parlement ne fût en rien éclairé sur l'état de la politique extérieure du pays, la confiance sans réserve fut votée à M. Sonnino. Encore une fois, cette confiance était accordée non à raison de la manière dont étaient conduites les affaires du pays, — le Parlement l'ignorait — mais bien plutôt à raison de la foi patriotique, et en quelque sorte « idéaliste », selon le mot de la Tribuna, qu'on savait animer M. Sonnino.

D'importantes réunions interalliées s'étaient tenues durant les mois précédents ; de grands événements politiques étaient survenus qui devaient avoir sur le cours de la guerre des conséquences profondes : la révolution russe, l'intervention américaine. De ces conférences et de ces événements le Parlement et le pays ne savaient guère que ce que la presse, minutieusement censurée, était autorisée à leur faire connaître. Cette ignorance, trop grande, dans laquelle l'opinion fut tenue ne fut pas sans effet sur les mouvements

qui se formèrent ou se développèrent alors. Dans la presse, d'âpres débals s'engagèrent, d'autant plus violents que ceux entre lesquels ils se poursuivaient ne connaissaient rien des intentions du gouvernement. Des campagnes bruyantes furent de nouveau menées contre les Yougo-Slaves et pour litalianité totale de la Dalmatie. Les nationalistes injuriaient en même temps le gouvernement venizéliste et l'accusaient dun impérialisme forcené. Interventistes et neutralistes se querellaient sur tous sujets. Ceux-là reprochaient sans cesse au cabinet son insuffisante énergie. L'Italie avait bien rompu avec l'Allemagne et signé avec les Alliés le pacte de Londres, mais l'accord qu'elle avait conclu avec Berlin le 21 mai 1915 sur « le traitement des sujets respectifs et des propriétés durant la guerre » permettait les abus les plus criants, les complaisances les plus malhonnêtes, complaisances que devait en 1919 faire apparaître, en pleine lumière, le procès des Cascami. Les neutralistes, forts de l'appui et de M. Giolitti et, leur semblait-il, de Benoit XV, encourageaient, s'ils ne les fomentaient pas eux-mêmes, les mouvements ouvriers et travaillaient sans relâche àlaffaiblir la résistance matérielle et morale du paj's. La campagne pour une paix hâtive se poursuivait inlassable, tantôt sournoise, tantôt affichée, et groupait chaque jour des partisans nouveaux.

Le pa3's ne savait ni les buts du gouvernement^ ni ce que les Alliés avaient promis, ni ce que la victoire pouvait ou non assurer. M. Sonnino, on le devinait, espérait beaucoup; le pays, môme les giolittiens les plus acharnés, les partisans du moindre effort, forgea, dans l'ignorance, des espérances plus larges encore, rêva de chimères. Un fossé profond commença ainsi de se creuser. Le peuple séduit par les exagérations nationalistes, commença de voir plus grand que M. Sonnino. Il accusa celui-ci de timidité et lui retira peu à peu sa confiance.

Chef du gouvernement, M. Orlando prit à l'intérieur les mesures énergiques que la délaite de Caporetto et le désarroi qui en était résulté imposaient. De son côté, IM. Soniiino, demeuré ministre des Affaires Etrangères, affirma, fidèle à sa politique passée, l'étroite solidarité de l'Italie et des Alliés et l'impossibilité de prêter l'oreille aux suggestions pacifistes, américaines ou pontificales.

L'arrivée aux affaires de M. Orlando imprima cependant une direction nouvelle à la politique extérieure du pays. M. Sonnino avait affirmé à maintes reprises qu'il convenait de faire aux Slaves dans l'Adriatique u e juste place ; visà vis de la Grèce il avait de môme constamment exprimé — en paroles du moins, — son désir de conciliation et d'entente. Mais, ni vis-à-vis du gouvernement de Nich, ni vis-à-vis de celui d'Athènes, il n'avait fait quoique ce fut qui permît de penser qu'il était prêt à passer des mots aux actes. M. Orlando obtint de lui qu'il mît à exécution les intentions qu'il n'avait jusqu'alors que manifestées.

M. Orlando s'employa personnellement à un règlement amiable des difficultés adriatiques entre l'Italie et la Serbie. Le pacte de Londres avait accordé la Dalmatie en même temps que l'Albanie à l'Italie, mais il avait laissé à la Serbie Fiume, Spalato, Raguse Caltaro, etc. En Italie, deux opinions étaient en présence : d'après les uns, l'écroulement de la Russie ayant modifié les bases sur lesquelles l'accord s'était fait, il fallait reviser cet accord de fond en comble ; d'après les autres, quels que fussent les événements, l'accord devait être maintenu et exécuté. Les deux opinions étaient àprement défendues. La majorité du pays, sous la pression nationaliste, inclinait pour la seconde. Le Giornale d'ilalia, la Stampa, la Perseveranza, toute la presse nationaliste

ô^ l'halie d'aprks gmerue

étaient hostiles, comme au fond M. Sonnino, à un entretien direct avec les Slaves. l*ar contre, le Sccolo, le Carrière délia Sera, menaient une vive campagne pour qu'on :< causât », et que l'Italie ne demeurât pas strictement attachée à un pacte que les circonstances elles-mêmes avaient modifié. M. Oïlando était personnellement favorable à cette idée. Il la lit triompher au sein du gouvernement.

Des pourparlers s'engagèrent à Londres, sous les auspices de M. Wickham Stead, directeur de la politique étrangère du Times, entre diverses personnalités italiennes, certaines, comme le général Mola, attaché militaire à l'Ambassade, ayant un caractère officiel, et le comité yougoslave que présidait M. Trumbic. Ces pourparlers aboutirent à une entrevue de ce dernier avec iM. Orlando, au cours d'un voyage que le premier ministre italien tit dans la capitale anglaise. A la suite de cette entrevue, M. Trumbic publia une lettre affirmant son désir de conciliation, lettre que reproduisirent et approuvèrent le Carrière délia Sera et le Secalo. M. Orlando fit de son côté, à la tribune de la Chambre, le 12 février 1918, des déclarations assurant de sa plus ardente sympathie « les aspirations des diverses nationalités qui gémissent encore dans l'oppression des races dominatrices », et que le pacte de Corfou avait, quelques mois auparavant, solennellement groupées. Au cours de ces mêmes débats, où M. Bevione fit connaître le texte du traité de Londres tel que les bolchevistes venaient de le publier, M. Sonnino n'apporta que de vagues formules où, tout en affirmant les revendications italiennes, il parlait d' « équitables délimitations, de concessions et de sacrifices, de collaboration politique et économique... »

L'entrevue de M. Orlando et de M. Trumbic porta ses fruits. Un comité italien se forma à Rome sous les auspices de MAJ. Andréa Torre et Borgese à l'effet de préciser l entente avec les Slaves. D'accord avec M. Orlando,

JM. Tonese rendit à Londres. Le 7 mars, des lettres étaient échange'es, que le Bulletin yougoslave devait publier au mois d'août suivant, où il était indiqué d'une part que l'Italie reconnaissait « l'unité et l'indépendance de la nation yougo slave », d'autre part, que « dans l'intérêt des bonnes et sincères relations futures entre les deux peuples les questions territoriales pendantes seraient réglées sur la base du principe des nationalités et du droit des peuples à disposer de leurs propres destinées, et cela de façon à ne pas porter préjudice aux intérêts vitaux des deux nations, qui seront définis au moment delà paix». Le mois suivant, le 8 avril, s'ouvrit à Rome un important congrès de représentants des nationalités opprimées. Le congrès, après de vifs débats, approuva l'accord Torre-Trumbic. M. Orlando reçut les congressistes et les félicila de leur œuvre de concorde et de pacitication. M. ïrumbic, avant de se rendre sur le front italien, prononça un grand discours en l'honneur des martyrs croates Pierre Zinoki et Frankopan. En même temps, une campagne très vive était menée dans la presse pour que l'entente se fit, non plus seulement sur les principes, mais sur les délimitalions territoriales elles-mêmes : plusieurs grands quotidiens admettaient, plus ou moins officiellement, sous la pression de M. Orlando, la possibilité pour l'Italie d'abandonner la Dalmatie.

Parallèlement au rapprochement ilalo-slave^ un rapprochement italo-grec s'opéra. Un nouveau minisire italien, le comte A vezzana fut envoyé à Athènes en remplacement du comte Bosdari. Le roi Alexandre félicita chaleureusement l'Italie « amie et alliée » de la belle résistance que ses troupes venaient d'opposer à l'ofTensive autrichienne, et qui avait abouti à la victoire du Piave.

Mais l'atmosphère n'allait pas tarder à se modifier. Aussi bien vis-à-vis de la Grèce que de la Yougo-Slavie, la méfiance d'abord, l'hostilité ensuite reprirent. Les nalio-

Lémono!*. — Italie. 5

nalistes et les partisans de M. Sonaiiio ;s'emplo3'èrent à entretenir la mauvaise humeur.

Le Giornale d'Ilalia, la Perseveranza, la Slampa, le Maltino^ la Nazione reprochèrent aux Yougo-Slaves leur fidélité, plus ou moins secrète, aux Habsbourg. A la conférence de Versailles (juillet), M. Sonnino s'opposa, malgré MM. Balfour et Pichon, à ce que les droits des Yougoslaves et ceux des Tchéco-Slovaques fussent reconnus comme ceux des Polonais ; il se refusa à autoriser la formation d'une légion yougo-slave, acceptant seulement la conslilulion de détachements Slovènes et croates. Mais M. Orlando, soutenu par la majorité des membres de son cabinet, notamment M. Bissolati, le leader réformiste (1), n'en persista pas moins dans sa politique.

M. Palchich, de passage à Rome, fut reçu avec la plus grande cordialité. Le 25 mai, le gouvernement italien avait signé avec le colonel tchéco-slovaque Slcfanik une convention militaire qui était deslinée, dans l'esprit do M. Orlando, à servir de modèle à une convention avec les Yougo-Slaves. Sans heurter de front M. Sonnino, M. Orlando parvint cependant peu à peu à faire fléchir son intransigeance. Le 26 septembre, au lendemain de la défaite bulgare, l'agence Stefani annonçaitque« le gouvernement italien considérait le mouvement des peuples )'ougo-slaves pour la conquête de l'indépendance et leur conslilulion en un Etat libre comme répondant aux principes pour lesquels les Alliés combattent et aux conditions d'une paix juste et durable »). Déclaration encore peu précise, certes, mais déclaration de principe sur le sens et la portée de laquelle on ne pouvait cependant se méprendie.

Les dernières semaines qui précédèrent l'armistice furent

(1) Voir dans le Secolo du Ojanvier 1921 une lettre de M. Bissolaii à^M. Campolonyhi expliquant la polémique à propos de la légion youijo-slave.

pour l'Italie particulièrement douloureuses. Un malaise profond régnait. Le pays regrettait son inaction militaire; il regrettait aussi l'imprécision de sa politique extérieure, le défaut de solution concrète aux difficultés adriatiques, — et la crainte du Président Wilson, dont l'influence commençait d'apparaître, pesait aussi lourdement sur son anxiété. Il ignorait si celui-ci reconnaîtrait ou non le traité de Londres, et quel accueil il réserverait aux aspirations yougo-slaves.

L'armistice, et surtout la victoire des troupes italiennes qui le précéda — cette victoire que M. Orlando qualifiait ainsi : « 11 n'y a pas d'exemple d'une aussi grande victoire, si ce n'est dans l'histoire de Rome » — modifièrent tout d'un coup les sentiments du pays. Au malaise succéda l'enthousiasme ; aux inquiétudes, l'exaltation et l'ivresse. Une campagne de presse, plus violente encore que les précédentes, s'engagea contre la Yougo-Slavie. Le gouvernement laissa faire et, ce qui fut plus grave, parut même encourager le mouvement. M. Orlando sembla oublier les tractations qu'il avait poursuivies avec le gouvernement de Belgrade. M. Sonnino, lui, voyait sans déplaisir l'orage approcher. Tour à tour, le traité de Londres fut invoqué et repoussé. Celui-ci est considéré un jour comme caduc, le lendemain comme valable. Caduc : sous des prétextes assez spécieux, les forces italiennes occupèrent Fiume (18 novembre), bien que cette occupation ne fût prévue ni par le traité de Londres, ni par la convention d'armistice. Valable : l'amiral îMillo débarqua à Zara et à Sebenico. et le pays entier affirma de nouveau l'italianité de la Dalmatie. La Tribuna écrivait le 8 décembre : « Le pacte de Londres, conclu en ces temps où l'on ne prévoyait pas le

démembrement de l'Aulriche, est devenu insuftisant. L'Italie doit revendiquer dans l'Adriatique l' intégralilé de ses droits » .

Elle revendiqua, en efTet, non plus seulement la Vénélie julienne et Trieste, mais Fiume, la Dalmalie, le protectorat sur l'Albanie, en confirmation de la proclamation du \ juin 1017, et bien que le traité de Londres ne lui eut promis que Vallona — elle revendiqua l'Asie-Mineure, de Smyrne à Alexandrette, le Dodecanèse qu'elle ne possédait, en vertu du traité d'Ouchy, qu'à tilre précaire, Rhodes, — elle réclama la protection de l'Arménie — et un vaste programme colonial s'ajouta à ce programme adriatique et oriental : une rectification de la frontière tuniso-tripolitaine fut impérieusement demandée, et Djibouti devait être cédé par la France. Tous les arguments furent bons pour soutenir ces revendications. Bien plus, en maints endroits, une action énergique était poursuivie pour étayer par le fait le droit prétendu. En Albanie, par exemple, on espérait que, comme à Fiume, possession vaudrait tilre. D'abondantes distributions de pain et de vivres furent faites, des écoles ouvertes, et à Rome, dans le monde noir, il ne fut plus question que de l'évangélisation politico-religieuse de ce que le Popolo d'Jlalia appelait « une sorte de pont entre l'Italie et le monde oriental »,

En môme temps, on s'en prit aux Alliés : Français et An^^lais furent à tour de rôle accusés d'impérialisme et d'une outrancière slavopbilie. Les intentions les moins contestables, les déclarations les plus nettes furent volontairement déformées. VEpoca, journal de M. Orlando, reconnaissait lui-même que « le peuple italien, qui a fait tant de progrès, est devenu hypersensible ». Toujours, on suppose que la France considère l'Italie comme une sœur cadette, et lui marque une protection condescendante et humiliante. La même Epoca écrivait avec mauvaise humeur que cependant « l'Italie est l'arbitre du futur équilibre européen. » A cette opinion surchauffée, la démission de M. Bissolali (27 dé-

oembre) apporta un nouvel élément d'excitation. M. Bissolati se refusait à continuer de faire partie d'un gouvernement dont il ne partageait plus toutes les idées. Ses vues, il les exposa quelques jours plus tard, le 11 janvier (1919), dans un discours à la Scali de Milan — discours qu'il ne put du reste prononcer tant fut grand le tumulte, et qu'il dut faire connaître le lendemain par la voie de la presse. M. Bissolati ne voulait pas qu'on compromit l'avenir des relations avec la Grèce d'une part, la Yougo-Slavie de l'autre, par de coûteuses, dangereuses et illégales annexions. Les avantages que pourrait comporter l'annexion du Dodécanèse et de la Dalmalie lui semblaient moindres c^ue les risques. L'acte de loi de AJ. Bissolati était, à l'heure où il fut fait, un acte de courage. Mais quand le leader réformiste quitta le gouvernement, en y laissant ses deux amis politiques MM. Berenini et Bonomi, on ne savait au juste quelle cause motivait son départ, et, cette fois encore, l'ignorance ne fit qu'accroître l'inquiclude et l'amertume.

Lorsque, quelques jours plus tard, le Président Wilson vint à Bome, on ne discerna pas davantage la pensée intime de cet autocrate républicain. Faute de précisions, on chan!a sur tous les tons ses louanges, et on imagina sans preuves qu'il était à jamais l'allié de l'Italie et qu'il la défendrait avec une sauvage énergie contre la France, confie l'Angleterre, contre la Yougo-Slavie, contre tous les impérialismes...

Les incidents de Milan avaieiit à peine pris fin que M. INitti, ministre des Finances, remettait à M. Orlando sa démission — uniquement à l'ellet d'amener la chute du cabinet et de pouvoir le lemplacer. Son calcul n'échoua qu'à demi. M. Orlando remania son ministère et vécut encore quelque six mois. Mais dans quelles conditions ! De janvier à juin 1919, la situation était bien telle que la dépeignait un jour le Secolo : « Toutes les aberrations sont aujourd'hui permises. Ivre de grandeur, sans direction, l'Italie est prise

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de vertige. Mécontente de tout et de tous, même d'elle, elle s'emporte contre tous ceux avec qui elle s'était alliée et se lance, éperdùraent, dans les plus folles entreprises... »

Le 15 janvier 1919, Annunzio publiait dans le Popolo d'Italia son Epitre aux Dalmales : l'Italie doit posséder toute la Dalmatie, y compris Cattaro et Raguse. Les Alliés sont ridiculisés et insultés, L'Italie — la plus victorieuse des nations 7- aura dans ses Alpes et sur sa mer la paix romaine, la seule qui lui convienne. Le pays entier suit le mouvement : contre la France, qu'on accuse à nouveau du plus violent impérialisme, contre l'Angleterre à laquelle on prèle, à propos de Fiume, les plus louches tractations d'afîaires, les invectives se renouvellent quotidiennement. Par contre, vis-à-vis des Hongrois, des Bulgares, même des Allemands, ce ne sont que prévenances. Le 19 mars, le Resto del Carlino^ de Bologne, aflirme, sans se cacher, ses sympathies pour l'Allemagne. Quant au Président Wilson, après l'avoir soigneusement ménagé, on commence à l'injurier. La Conférence de la Paix, à laquelle l'Italie était représentée par MM. Orlando, Salandra et Barzilaï, s'était ouverte à Paris le 19 janvier. Quinze jours n'étaient pas écoulés qu'on savait que le Président américain n'approuvait pas intégralement le programme italien. Alors les reproches amers commencent de pleuvoir, tandis qu'une sourdine est mise aux attaques contre la France : ne serat-ilpas utile, peut-être, de s'entendre avec elle pour triompher du Président Wilson et de M. Lloyd George ? Le 29 mars, Excelsior publiait V Aveu de C Ingrat de Annunzio : « Vive la France, toujours, quand même, de loin comme de près ! »

Le 3 avril, les Quatre abordent la question de Fiume. M. Orlando avait antérieurement refusé l'admission à la Conférence de la délégation yougo-slave. M. Wilson annonce l'audition de M. Trumbic. Aussitôt M. Orlando de

LA POLITIQUE EXTÉBIEUUE Jl

se retirer. De fait, le premier italien n'assista pas à celte audition qui eut lieu dans l'apiès-mîdi du 3 et au cours de laquelle le délégué 3'ougo-slave proposa pour Fiurae et toute laDalmatie un plébiscite. M. Orlando, informé, refuse. Le 14, M. Wilson précise par écrit son opinion : l'Italie aura Vallona, mais rien en Dalmatie, sauf l'île de Lissa. Quant à Fiume, elle sera slave, avec certaines gîfranties pour les Italiens. M. Orlando — et derrière lui tout le pays — refuse encore. La France et l'Angleterre se déclarent prêles, en présence de ce désaccord, à exécuter purement et simplement le traité de Londres. Le 24 avril, l'entente semble faite, sauf sur Fiume que les Quatre paraissent disposés, selon la formule de M. Lloyd George, à déclarer ville libre, « sans contrôle ni mandat ». Mais, tout d'un coup, ce même jour 24 avril, M. Wilson lance son fameux message, appel direct à l'opinion italienne, qui remet tout en question : « L'Amérique, qui ne connaît pas le pacle de Londres, a pris Tinitialive de la paix sur les bases qu'elle avait formulées. Elle a l 'obligation de mettre d'accord avec ces principes toute décision à laquelle elle participe. Attribuer Fiume à l'Italie donnerait l'impression que nous avons délibérément mis ce poi t entre les mains d'une puissance dont il ne faisait pas partie intégrante... » M. Orlando proteste violemment : il réclame pour la Dalmatie l'application des mômes principes que pour la Pologne, dont la dénalionalisalion a été considérée comme nulle. Quant à Fiume, c'est la ville ellemême qui, à plusieurs reprises, a solennellement proclamé son ilalianité. Et le soir même, il quitte Paris.

Jusqu'au 5 mai, il reste à Rome, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Tout le pays^ tout le Parlement sont avec lui. Seuls, quelques socialistes le supplient, avec M. Turati, de ne pas « dresser l'Italie seule contre le monde ». Les Alliés désapprouvent, mais sans enthousiasme, le Président Wilson, assurent le gouvernement de Rome de leurs sympathies, séparent leur responsabilité de

L ITALIE D APUES GUERRE

l'initiative spontanée et isolée du Président des Etals-Unis. Le 0 mai, comme s'il se repentait de sa brusquerie, M. Orlando repart pour l*aris, accompagné celle fois de M. Sonnino.

Mais le rapprochement avec la France, avec l'Angleterre, avec les Etats-Unis ne se fait pas. Toute la presse s'élève contre les conditions que les Quatre se proposent d'imposer à l'Allemagne ; elle esl aussi violente contre M. Lloyd George et M. Clemenceau que contre le Président Wilson. Le 27 mai, M. André Tardieu propose un arrangement auquel esl tout près de se rallier M. Orlando : Fiume avec Yolosca, mais sans Susak, formera un Etat placé sous le contrôle de la Société des Nations. Un plébiscite aura lieu au bout de quinze ans, commune par commune. L'Italie renoncera à l'hinterland dalmate, mais obtiendra Zara et Sebenico. Cependant le Président Wilson critique le projet et le modilie si bien qu'à son tour M. Orlando n'en veut plus. L'opinion, un instant calmée, s'enflamme de nouveau : le Conseil italien de Fiume rend la justice au nom du Roi, charge le poêle Sem Benelli d'organiser une armée de 40.000 hommes, et décide d'émettre pour couvrir les dé- penses cent millions de bons du Trésor ! Il n'y avait pourtant dans la ville que 24.000 Italiens... La presse injurie plus et mieux que jamais tous les Alliés et ne réserve ses faveurs que pour les ennemis d'hier. Le mécontentement est général. M. Orlando ne larde pas à en subir les conséquences. « L'Italie, écrivait justement le Carrière délia Sera le 10 juin, semble suspecte à la France, négligeable à l'Allemagne r. A l'intérieur, les difficultés sont nombreuses et vives. Le ministère, d'où démissionne M. Crespi, ministre du Ravitaillement, est remanié. M. Orlando se présente devant la Chambre le 19 juin. Sifflé, hué, il demande le Comité secret pour s'expliquer sur les négociations diplomatiques en cours. Par 250 voix contre 78, sa proposition est repoussée. 11 démissionne et se retire cette fois définitivement.

La politique extérieure de M, Orlando a été cxaclement appréciée par le Carrière délia Sera (20 juin : « Politique double, tortueuse, qui ne terminait rien ; double, bien que sans duplicité, mais susceptible de paraître telle aux mal intentionnés ; hésitant entre l'énergie dans les mots et la faiblesse dans les actes ; qui ne terminait rien, ou, lorsqu'elle se décidait, s'achevait en cette vide et fastueuse chorégraphie du retour de Paris, chef-d'œuvre d'une propagande elîrénée, sans scrupules, ou bien en cet isolement dangereux, quoique, nous l'ee^pérons, momentané, où se trouve l'Italie, qui, victorieuse, sanglante et honnête, semble aujourd'hui cependant ennemie aux ennemis, [chicanière aux Alliés, odieuse aux associés et aux neutres, dangereuse pour les faibles, négligeable pour les puissants ».

On ne pouvait mieux dire. L'Italie était isolée, sans appui, suspecte à tous. M. Orlando n'avait pu parvenir aux accords qu'il avait souhaités. 11 avait travaillé à une entente amiable avec les Yougo-Slaves,mais ni la majorité du pa3's ni iM. Sonnino ne lui avaient facilité la tâche. Le peuple s'étaitlaissé, chaque jour davantage, griserparlesexcitations nationalistes. M. Sonnino avait été débordé. Découragé, il avait abandonné le gouvernail. Et M. Orlando avait, presque tout seul depuis novembre 1 918, conduit la barque. Incapable, comme M. Sonniro, de réfréner le mouvement qu'il avait laissé imprudemment grandir, il l'avait suivi. Et devant la Conférence de la Paix, il avait soutenu le programme maximum des nationalistes, tout en laissant apercevoir, par instants, que son -intransigeance n'était pas aussi intransigeante qu'elle paraissait. Mais il s'était, à ce jeu, aliéné toutes les sympathies. Quand il tomba, la position de l'Italie était plus critique que jamais. La question adriatique semblait presque insoluble. Les divergences profondes qui séparaient les deux pays intéressés et li mauvaise volonté manifeste du Président Wilson paraissaient

y/» LITALIE d'après GUERRE

de nature à empêcher à tout jamais la découverte d'un terrain d'entente.

M. Nitti confia le ministère des Affaires Etrangères à AI. Tilloni 19 juin 1919). Ce dernier fit contre dure fortune bon cœur.

L'Italie, malgré sa mauvaise humeur, demeura aux côtés de la France, de l'Angleterre et des Etats-Unis et signa avec eux, le 28 juin, à Versailles, le traité qui consacrait la défaite de l'Allemagne. En même temps,M.-Nilti et M.Tittoni, s'élevant contre la politique de leurs prédécesseurs, déclaraient qu'une solution amiable pouvait être encore trouvée au ditférend adriatique et qu'ils s'y emploieraient de toute leur énergie et de tout leur cœur. Ils tinrent parole, malgré les difficultés qui s'amoncelèrent sur leur route.

Le 10 septembre 1919, à Saint-Germain-en-Laye, MM. Tittoni, Scialoja,MaggiorinoFerraris,MarcoDietCrespi signèrent, au nom de l'Italie, en même temps que les autres alliés et les Etats-Unis, le traité de paix qui mettait fin à la guerre contre l'Autriche. Ce traité, s'il assurait à l'Italie Trente etTrieste, laissait sanssolulionla question adriatique. Quelques jours à peine avant la réunion de Saint-Germain, un fait nouveau — et combien grave — était venu compliquer encore la situation. Annunzio, à la tête de quelques milliers de légionnaires, s'était installé à Fiume et y avait constitué un gouvernement indépendant. Un mouvement de stupeur et aussi d'enthousiasme s'était déchaîné à travers toule l'Italie. Le gouvernement avait dit qu'il sévirait, et obligerait soldats et marins qui avaient suivi « le dictateur » à rentier dans la légalité. Mais il n'avait ni l'intention, ni la possibilité de passer des paroles aux actes.

Tout en afiîrmant la solidarité qui liait l'Italie aux Alliés — solidarité qu'au surplus il avait prouvée en signant le traité de Saint-Germain — et malgré l'équipée de AnnuQzio, qui rendait sa lâche encore plus difficile et plus délicate, le cabinet Nilli, par l'organe de M. Tiltoni, essaya de dégager l'Italie du cercle vicieux où elle se trouvait enfermée : Fiume et l'abandon du pacte de Londres, ou le maintien du pacte de Londres avec attribution de Fiume à la Croatie. En présence de l'hostilité du président Wilson, qui, Qdèle à ses déclarations du 8 janvier J9I8 refusant toute valeur aux traités secrets, déclarait ne pas reconnaître le pacte de Londres, et de l'attitude de la France et de l'Angleterre^ qui déclaraient demeurer fidèles à leur parole et être prèles à exécuter leur engagement, tout en souhaitant ne pas se trouver en conflit ouvert avec M. Wilson (1), M. Tiltoni orienta sa politique dans une voie nouvelle, celle du compromis. La délégation italienne à la Conférence de Paris, qui préparait le traité avec la Hongrie, desliné à régler entre autres questions le problème adriatique, se plaça sur le terrain suivant : aucun territoire ou ville ayant une majorité italienne ne serait soumis à une domination non italienne ; les minorités italiennes seraient sauvegardées dans leur existence nationale ; les intérêts économiques de l'Italie, même sur les territoires qui ne relèveraient pas de sa' juridiction, seraient garantis ; la sécurité de l'Italie devrait être entière non seulement sur sa frontière territoriale estadrialique, ainsi que dans le Quarnero, mais depuis le Quarnero jusqu'au canal d'Otrante. Des propositions formelles furent présentées sur ces bases que AL Tiltoni commenta dans un discours à la Chambre le 27 septembre. La première proposition établissait « la souveraineté italienne sur

(1) Le 13 août, dans une réunion privée des membres de la Conférence, M. Clemenceau s'était déclaré nettement favorable à la souveraineté italienne sur Fiume. Le 21 avril, dans une entrevue à Clairefontaine, M. Lloyd George avait pris la même position.

Fiume avec la frontière yougoslave allant de Punta Sinaora jusqu'à Idria et plaçant en territoire yougo-siave les districts de Yolosca et une partie de ceux de Castelnuovo, Adelsberg et Idria ». Une seconde proposition admettait la complète indépendance de Fiume, mais la frontière italienne aurait borné un état libre sous la garantie perpétuelle de la Ligue des Nations. Le port et le chemin de fer de Fiume auraient été internationalisés et administrés par la Ligue des nations. La Dalmalie, excepté Zara et quelques îles, aurait été attribuée à la Yougo-Slavie, avec des garanties pour les minorités italiennes et les intérêts économiques italiens. Dans les deux propositions, tout le Quarnero et la côte de la Dalmatie jusqu'à Cattaro inclus étaient neutralisés, ainsi que le territoire de l'Etat libre, soit que ce territoire, comme dans la première proposition, fût attribué aux Yougo-Slaves, soit que, comme dans la seconde, un Etat libre fût constitué sous la garantie de la Ligue des nations. Dans les deux cas, l'Italie demandait le mandat sur l'Albanie : Vallona devait lui être attribué et le canal de Corfou neutralisé.

Commentant ces propositions le 27 septembre à la Chambre, M. Tittoni déclarait : « Ces propositions ne répondaient pas à notre sentiment national, mais elles nous donnaient des garanties non négligeables pour notre position et notre maîtrise dans l'Adriatique... »

Vues avec peu de sympathie par le Parlement et l'opinion italienne, ces deux propositions furent successivement repoussées par le gouvernement américain. M. Tittoni proposa des variantes sur lesquelles on ne put davantage s'entendre. Comme minimum, l'Italie réclama la presqu'île istrienne avec une zone très limitée dans le territoire de Yolosca qui lui permit d'être en contact avec le Corpus Separatum indépendant de Fiume ; les îles de Lussin et d'Unie ; les groupes de Lissa et de Pelagosa ; Zara indépendante sous la protection de la Société des Nations, et représentée

LA POLITIQUE EXTERIEURE nn

au point de vue diplomatique par le Gouvernement de Home ; le mandat sur l'Albanie ; la pleine souveraineté sur Vallona et les territoires s'y rattachant ; enfin, la neutralisation de la côte dalmate. Mais celte dernière question donna prétexte à de vifs débats avec le gouvernement de Washington. Devant l'impossibilité d'un accord, M. Tittonise retiraà la fin du mois de novembre. Il fut remplacé par M. Scialoja.

Les trois gouvernements français, anglais et américain préparèrent un mémorandum sur la question adriatique qui fut remis à M. Scialoja, mémorandum que ces trois gouvernements déclarèrent n'être «en rien un moyen dépression sur l'Italie, mais seulement constituer les bases d'une discussion. » Ce mémorandum avait en réalité un double objet : d'une part, le partage de l'Istrie ; de l'autre, le sort de Fiume proprement dit.

« En ce qui concerne l'istrie, était-il dit dans le mémorandum, le président Wilson a, dès le début, accepté une ligne ' frontière allant de la rivière Arsa aux monts Karawanken, ligne qui empiétait largement sur la frontière ethnique entre l'Italie et la Yougo-Siavie, et dont l'adoption aurait eu pour etFet d'annexer à l'Italie plus de 300.000 Yougoslaves. La situation géographique de l'Italie, en même temps que ses besoins économiques, ont été évoqués pour justifier cette grave violation du principe ethnique. Le président Wilson, désireux de donner à ces graves considérations toute l'importance qu'elles méritent, est allé encore plus loin, en acceptant un déplacement de celte frontière vers l'est, de manière à donner à l'Italie la région d'Albona, malgré le nombre considérable de Yougo-Slaves ainsi annexés à l'Italie .. » Le mémorandum tranchait donc la question de l'Istrie dans un sens favorable à l'Italie. En ce qui concernait Fiume, il faisait de cette ville et des régions voisines un Etat tampon entre le territoire italien d'Istrie et le royaume serbo-croate-slovène, état dans lequel 200.000 Slaves d'une part et de l'autre moins de

j8 L ITALIE d'après GUERRE

40.000 Italiens siéraient placés sous l'autorité de la Société des Nations.

Le gouvernement italien refusa cette solution. Un plébiscite qui eut lieu à Fiume affirma une fois de plus l'italianité de la ville. Le gouvernement de Belgrade se montra de son côté peu enthousiaste. Les gouvernements anglais et français se décidèrent alors à supprimer l'Etat tampon. La délégation américaine ayant quitté la Conférence de Paris, la négociation se poursuivit sans elle, directement entre Paris et Londres d'un côté et Rome de l'autre.

Marquée d'abord par un échange de mémorandums, puis continuée oralement pendant un séjour de M . Lloyd George et de M. Nilti à Paris, elle aboutit à l'ultimatum que M. Clemenceau signifia le 14 janvier (1920) à la délégation yougo-slave. Le gouvernement )'ougo-slave était invité à choisir, dans un délai de quatre jours, entre l'exécution du traité secret de Londres de 1915 et l'application d'un nouveau projet inspiré par xM. Lloyd George. Ce projet annexait à l'Italie une portion de l'istrie peuplée de Yougo-Slaves, qui avait été placée dans l'Etat-tampon par leprojetanglo-franco-américaindu9décembre. D'autre part, il établissait, entre les possessions italiennes d'Istrie et le territoire indépendant de Fiume, une liaison par roule, le long de ia côte, à l'intérieur du territoire italien. Ainsi l'Etat-tampon disparaissait ; Fiume était constituée en ville libre et reliée au territoire italien.

Le gouvernement yougo-slave répondit à cette proposition par une longue note comportant acceptation de principe, mais discutant un grand nombre de modalités de détail. Quant au ^iouvernement américain non consulté, il s'empressa de demander des éclaircissements (20 janvier). Le 23 janvier, les gouvernements anglais et français lui répondirent qu'ils n'avaient jamais eu l'intention a d'accéder à un règlement définitif sans se préoccuper de ses vues ». On sut à merveille profiler à Washington de

LA POLITIQUE EXTERIEURE yg

celte réponse. Le 14 février, la France el l'xXngleterre reçurent une note identique indiquant que le gouvernement américain maintenait purement et simplement son projet du 9 décembre.

Le projet du 14 janvier, disait en substance la noie américaine en créant à la ville libre de Fiume une frontière commune avec l'Italie, aboutit à une annexion déguisée, et cela en incorporant à l'Italie des populations yougoslaves. Le 9 décembre, cette manière de procéder avait paru inadmissible. Les arguments qui l'avaient fait écarter alors n'avaient rien perdu de leur force. La note se terminait par l'affirmation que le problème de l'Adriatique soulevait une question fondamentale, et que, si les principes dont s'inspiraient les Alliés pour le régler n'étaient point les mêmes que ceux auxquels obéissait l'Amérique, toute collaboration de celle-ci avec ceux-là devenait impossible. « Le président désire déclarer qu'il devra sérieusement songer à retirer du Sénat, qui en délibère à Iheure actuelle, le traité avec l'Allemagne aussi bien que l'accord avec les Etats-Unis et la France du 28 juin 1919, laissant ainsi toute latitude aux gouvernements associés d'agir indépendamment dans l'établissement et la mise à exécution du règlement des affaires d'Europe, au cas où il ne paraîtrait pas possible d'amener l'Italie à accepter les justes et généreuses concessions qui lui avaient été offertes par les gouvernements français, britannique et américain dans leur mémorandum commun du 9 décembre 1919. Le président a déjà clairement fait entendre que ces concessions représentent le maximum de ce que peut offrir le gouvernement des Etats-TTnis... »

Dans leur réponse du 17 février, -les premiers ministres français et anglais affirmèrent que le projet du iA février ne faisait que développer et mettre au point celui du 9 décembre, qui n'avait convenu à aucune des parties intéressées ; que si le gouvernemont américain ne s'était

8o I.'lT.VLIE DAPRÎCS GUEUUE

pas rendu compte de celle adaptation nécessaire, c'est qu'il avait perdu le contact avec la réalité européenne. La noie, après avoir insisté sur les ominenls services rendus par l'Italie à la cause des Alliés, déclarait formellement que la France etla Grande-Bretagne demeuraient fidèles, dans leur politique internationale, aux principes proclamés par le président Wilson, et qu'elles considéreraient cornme un immense malheur que l'Amérique leur retirât son concours.

Dans sa réponse du 25 février, le président Wilson maintint qu'il ne s'agissait pas seulement d'une question de fait, mais bien d'un question de principe, à savoir « qu'aucun gouvernement ou groupement de gouvernements n'aie droit de disposer du territoire ou de fixer l'allégeance politique d'un peuple libre, quel qu'il soit ». Le projet du 14 février; auquel les Italiens avaient donné leur consentement, et qui était présenté aux Yougo-Slaves sous la forme d'une injonction, violait ce principe. Tout en rendant hommage à la grandeur des services rendus par l'Ilalie à la cause commune, « ces considérations ne peuvent, disait M. Wilson, servir de base à un règlement injuste, qui aurait peut-être pour conséquence de provoquer d'autres guerres dans l'avenir. » Et le mémorandum proposait en terminant que l'Italie et la Yougo-Slavie essayassent de s'entendre directement. (( Si les deux parties en cause ne peuvent se mettre d'accord, était-il dit, elles devraient être disposées à accepter une décision des gouvernements de la Grande Bretagne, de la France et des ElatsUnis. »

Le lendemain 26 février, les gouvernements français et anglais déclarèrent prendre acte de la suggestion américaine. Ils invitaient le gouvernement américain à s'unir à eux pour presser Italiens et Yougo-Slaves de négocier un accord mutuel sur la base du retrait de toutes les propositions antérieures. En cas d'échec, ils déclaraient que l'Amérique devrait, d'accord avec la France et la Grande-

LA POLITIQUE EXNÉRIEURE 8i

Bi'elagnp, étudier à nouveau la question pour aboutir à des propositions concrètes. Enfin, si cette nouvelle tentative ne réussissait pas, « ils ne pouvaient se dissimuler le fait que le traité de Londres auquel ils ont apposé leurs signatures en 1915 deviendrait, en ce qui les concerne, la seule allernative valable... ». « Les premiers ministres de France et de Grande-Bretagne, disait la note, s'unissent pour inviter cordialement le pré.-iJent Wilson à participer avec eux à l'élaboration d'une proposition formelle pressant les gouvernements italien et yougo-slave de négocier un accord mutuel sur les bases du retrait de toutes les propositions antérieures. Si cependant cette tentative venait à échouer, les premiers ministres de France et de Grande- Bretagne sont d'accord pour croire que les Etals-Unis, la Grande-Bretagne et la France devraient une fois encore étudier la question en commun, de façon à aboutir à des propositions concrètes. » Et la note se terminait ainsi : « Quant à leur déclaration au terme de laquelle (au cas où il serait impossible d'arriver à un accord amiable entre l'Italie et la Yougo-Slavie) le traité de Londres devrait entrer en vigueur, le,s premiers ministres de France et de Grande-Bretagne ont la conviction, pour ce qui les concerne, qu'ils n'ont guère besoin d'ajouter aux explications déjà données dans leur mémorandum du 17 février. Le gouvernement italien a coopéré avec la plus grande loyauté et la plus grande assidaité avec le gouvernemen's français et anglais, dans leurs efforts pour substituer aux arrangements du traité de Londres un règlement qui serait satisfaisant à la fois pour l'italie et pour la Yougo-Slavie. Un tel accord remplacerait et annulerait évidemment le traité de Londres, avec l'assentiment de l'Italie elle-même. Tous les gouvernements alliés espèrent de tout cœur qu'un tel accord finira par être réalisé, et ils savent que le président Wilson partage entièrement cet espoir. Mais ils ne peuvent se dissimuler le fait que, si nul arrangement volontaire de LÉM0.TO5. — Italie. 6

82 l'italte d'apbès guerre

celle nature ne pouvait être obtenu, le traité de Londres, auquel ils ont apposé leurs signaturesen 1915, deviendrait, en ce qui les concerne, la seule alternative valable. »

Ces écbanges de vues amenèrent le gouvernement italien à préciser officiellement devant le pays la situation où il se trouvait placé. Tandis qu'à Fiume, l'agitation se poursuivait intense, M. Nitti fit à la Chambre, le 30 mars, la déclaration suivante :

« Quant à l'Adriatique, trois solutions se présentent. La plus simple semblerait celle consistant à réaliser un accord amical entre l'Italie et la Yougo-Slavie. Je désire que cette expérience soit faite. La deuxième solution serait de demander l'application du pacte de Londres. Il faut aussi, sur cet argument, éliminer toute équivoque. J'ai demandé à la France et à l'Angleterre de reconnailre que, si l'Italie demande l'application du pacte de Londres, il est de leur devoir d'y consentir. La France et l'Angleterre ont déclaré ne pas pouvoir refuser et se considèrent comme liées par le pacte. Si le gouvernement italien était obligé de demander cette application, il devrait le faire avec honnêteté. D'après les conditions du pacte, puisqu'il ne comprend pas la côte Volosca jusqu'au nord de la Dalmatie, il faudrait en demander l'application intégrale, sans y comprendre Fiume. Si on veut appliquer le pacte de Londres, il faut le demander tel qu'il est, et, par conséquent, la partie de la presse qui empoisonne l'opinion publique a^it mal et crée des dissensions en demandant l'application du pacte de Londres,, et, en plus, Fiume. En conséquence, j'ai déclaré à la conférence de Londres que, si nous demandions l'application du pacte de Londres, nous aurions aussi à concéder l'autonomie à la Dalmatie. Celte déclaration a produit la meilleure impression chez tous les Alliés, y compris les Yougo-Slaves, et même en Dalmatie. La troisième solution est d'accepter, si on ne peut pas arriver à un autre accord, avec des modifications conve-

nables, les propositions formulées le 9 décembre 1919 par les Etats-Unis, appuyés par l'Angleterre et la France. Cette solution, qui crée un Etat-tampon à Fiume, si elle n'est pas désirée par les Italiens, Test encore moins par les Yougo-Slaves; mais en tout cas, il faut prendre en considération celle solution, en continuant à essayer d'obtenir une solution par des accords, parce que la meilleure solution serait d'arriver à un libre accord avec les Yougo-Siaves. Je ne peux pas faire de prévision**, mais je déclare que je ferai tout de mon mieux pour arriver le plus rapidement possible à une conclusion. Il y a une partie de la Chambre et de l'opinion publique qui croit que l'on peut laisser indéfiniment ouverte la question de l'Adriatique, mais celle-ci est la pire des conceptions. Je crois me faire l'interprète de la majorité du pays et de la Chambre en déclarant que, si des sacrifices sont nécessaires, il faut les faire pour la paix de l'Italie et de l'Europe... »

Le débat se poursuivit quelque temps encore entre l'Italie et les Alliés sans qu'aucune solution put y être trouvée. Le 19 avril, à San Uemo, puis en mai, à Pallanza, la question Adriatique fut ajournée, M. Nitti et son ministre des Affaires Etrangère, M. Scialoja, ayant déclaré qu'ils entendaient essayer de traiter directement avec le gouvernement de Belgrade. L'avenir devait prouver combien était sage cette manière de procéder.

L'accord se réalisa quelques mois plus lard, après la chute de M.i\ilti(10juin 1920). Le 4juin, parletrailé deTrianon.la Hongrie renonça à Fiume. Entre Rome et Belgrade l'entente sefitcinqmois plus tard, grâce à l'habileté de M. Giolittietdu comte Sforza, et à l'esprit de conciliation du gouvernement yougo-slave à la tète duquel étaient MM. Vesnitch et Trumbic. On peut môme supposer que l'entente serait intervenue bien avant le 14 Novembre 1920 si Annunzio n'avait pas constamment entretenu à Fiume une agitation intense et constamment gêné l'action du gouvernement régulier de Rome.

84 LITAI-IE d'aPRLS guerre

A mainles reprises, des pourparlers avaient été ébauchés entre Annunzio et ce gouvernement. A la fin de 1919 notamment, des amis avaient essa)^é de négocier le remplacement des milices de Annunzio par des troupes régulières. Mais tous les efforts avaient échoué devant l'intransigeance du « dictateur». Le 7 septembre 1920, jour annivert^aire de de l'entrée à Fiume, Annunzio avait lancé une solennelle proclamation d'indépendance. Un nouvel état naissait : la « Uégence italienne du Carnaro », avec sa constitution propre, votée quelques jours au) aravant, le 30 août, et comprenant : «la ville de Fiume avec le port et le chemin de fer, « propriété perpétuelle, incontestable et inaliénable de l'Ftat » ; les îles « d'ancienne tradition vénitienne » dont la population votera le rattachement au nouvel Etat, et toutes les communautés analogues qui feront sincèrement acte d'adhésion et qu'on jugera bon d'accueillir. » A l'ouest le nouvel Etat touchait au territoire italien. A l'est « le peuple souverain » de Fiume « ne renonçait pas à une frontière plus juste et plus sûre qui devrait être déterminée par les prochains événements politiques et par des conventions conclues avec les communes, rurales ou maritimes, qui seraient attirées par le régime du port franc et par l'esprit large des nouveaux statuts ». Dans l'esprit même de son fondateur, le nouvel état « indépendant » n'était pas destiné à rester longtemps séparé de l'Italie. Son nom même de « Dégence italienne » indiquait le véritable but poursuivi. La Vedella d^Ilalia, qui était à Fiume l'organe de Annunzio, avait publié le 22 août le compte rendu d'un discours où le dictateur poète exposait le sens de la proclamation d'indépendance : « On ne renonce pas à l'annexion. Au contraire, l'annexion est confirmée; elle est rendue plus prochaine et plus sûre. » Le directeur de la Vedelta d llalia M. Hodnig, avait écrit de même dans Vldea Nazionale de Rome: « ...L'événement est mûr, et la voie indiquée est celle qui le plus mûrement, peut-être même le plus rapide-

ment, mènera au but, c'est-à-dire à l'annexion à l'Italie. »

Cependant, M.Giolitti, n'avait pas cru devoir recevoir la délégation de. Humains que lui avait envoyé Annunzio après la proclamation d'indépendance. Il entendait poursuivre librement les négociations qu'il avait entamées avec le gouvernement de -Belgrade.

Ces négociations aboutirent au traité de Rapallo (14 Novembre). Fiume fut reconnue pleinement indépendante. L'Etat de Fiume fut constitué par le Corpus séparai um, ainsi qu'une petite partie du territoire de l'Istrie. La frontière istrienne, entre la Yougo-Slavie et l'Italie, fut fixée à peu près dans les termes du traité de Londres, sauf quelques modifications en faveur de la Yougo-Slavle. Les lies de Cherso, de Luzin, les îles mineures, les ilôts et leurs districts d'Istrie furent reconnus à l'Italie, La Dalmatie et les îles l'avoisinant furent au contraire reconnues à la Yougoslavie, exception faite d'unepart de Zara, Borgœrizza, Cemo, Boccagnazz©, et une partie de la commune de Diela, d'autre part, des îles Lagosta, Pelagosa et leurs entours qui furent incorporés à l'Italie. En outre, l'article 7 du traité reconnut en Dalmatie, les concessions économiques dont jouissaient antérieurement les Italiens, le droit pour ceux-ci d'opter dans un délai d'un an, tout en gardant leur domicile en Dalmatie, pour la nationalité italienne, le libre usage de la langue iialienne, la pratique de la religion catholique, l'équivalence des diplômes d'études délivrés par les autorités italiennes et yougo-slaves etc. (1).

(1) Le traité de Rapallo fut complété par une convention politique ayant pour but d'assurer le maintien de l'équilibre actuel dans l'Europe centrale et d'empêcher une restauration des Habsbourg. Cette convention a été rendue publique par le Livre vert du gouvernement de Rome :

« Les deux gouvernements, stipule l'article premier, s'engagent réciproquement à veillera la stricte observation des traités signés à

86 l'iTALIE d'après GL'ERRE

Si le liailé de llapallo mit (in oHiciellenienl au litige ilaloyougo-slave, le gouvernement de Rome dut encore cependant poursuivre avec Annunzio de longs pour{)arlers. Celuici, qui s'était rendu à Zara et songeait à une expédition en Dalmatie, se refusait à reconnaître l'accord du 14 Novembre. Les pour parlers aboutirent cependant le 31 décembre. A celte date un compromis fut signé entre le général Gaviglia, commandant la Vénétie julienne, et le capitaine Riccardo Gigante, podestat de Fiume, représentant la ville de Fiume, par délégation du Conseil national. Ce compromis fixa les conditions de l'évacuation de Fiume par les légionnaires et la sortie des navires de guerre italiens mouillés dans le port. Annunzio quitta lui-même quelques jours plus tard la ville, et se rendit sur les bords du lac de Garde.

Ainsi finit cet épisode douloureux de l'histoire italienne qui eut sur le moral de la population les plus profonds effets. L'affaire de Fiume, dont toute l'histoire est écrite dans le Licre vert publié par le comte Sforza au mois de juin 1921^ sema l'insubordination dans l'armée et la flotte; dans la population civile elle jeta les germes du nationalisme le plus oulrancier ; elle gêna constamment l'action du

Saint-Germain et a Trianon. Eti particulier, its prendront d'un commun accord toutes les mesures politiques qui seraient propres à prévenir la reslauralion de la maison de Habsbourg sur le trône d'Autriche et de Hongrie. » L'article 2 va plus loin : « Les deux gouvernements contractants s'engagent à se prêter réciproquement tel appui diplomatique qu'ils jugeraient te plus approprié à ce but. » Par l'article 3, l'Italie et la Tougo-Slavie se promettent « de surveiller toute activité dirigée contre leur sécurité réciproque, soit sur le territoire de l'Autriclie, soit sur celui de la Hongrie ». Par l'article 4, elles conviennent de communiquer leur accord au gouvernement tchéco slovaque, et par l'article 5 elles décident que la convention est conclue pour deux ans, et qu'elle se renouvellera automatiquement peur ie même laps de temps, si elle n'est pas dénoncée avec un préavis de six mois.

Cette convention a joué notamment lorsquejCbarles de Habsbourg essavade remonter sur le trône de Hongrie.

gouvernement, devant lequel cependant se posaient les plus graves problèmes intérieurs et qui ne put donner à ceux-ci que des miettes d'attention, harcelé sans cesse par les difficultés internationales que l'équipée de Annunzio suscitait. La modification au traité de Londres souhaitée par l'Italie eut pu, semble-t-il, être obtenue sans les agissements de celui-ci. L'italianité de Fiume était un fait presque universellement admis. Le traité de Rapallo l'a reconnue, puisqu'il a fait de la ville un Etat indépendant. Si Annunzio n'avait pas entrepris son expédition, il est vraisemblable que l'Italie, secondée par les Alliés, aurait pu négocier plus à l'aise et plus vite avec le gouvernement de Belgrade. Cette expédition, malgré l'idéal généreux dont elle était inspirée, et auquel on ne saurait trop rendre hommage, a été pour le pays, à l'intérieur comme au dehors, une cause latente de trouble et d'alfaiblissement.

L'affaire de Fiume a désuni l'Italie et la France. Sans raison, car le Livre verl établit tous les efforts que la France a faits pour seconder les aspirations italiennes. Le gouvernement de Paris pensait, comme M. Nitti, M. Scialoja et leurs successeurs, que le problème devait de préférence se résoudre par une entente directe entre l'Italie et la Yougo-Slavie, sans arbitrage étranger, sans qu'il fut non plus nécessaire d'installer entre Italiens et Yougoslaves un contrôle international.

Oès le mois de juin 1920, comme les Yougo-Slaves s'inquiétaient des dispositions attribuées au nouveau cabinet italien — M. Giolitti et le comte Sforza avaient remplacé iM. iXittietM. Scialoja — la France se hâta de rassurer le gouvernement de Belgra'ie. c( L'ambassadeur de France, télégraphiait le comte Sforza, le 21] juin, après un entrelien avec M. Barrère, m'a communiqué un télégramme de M. Millerand au ministre de France (à Belgrade), télégramme dans lequel il le charge de faire savoir au gouvernement «erbecroate-slovène qu'il résulte avec évidence des décla-

rations faites par moi et par S. Exe. M. Giolitli que les préoccupations yougoslaves, relatives à une attitude peu amicale que le nouveau cabinet italien prendrait envers Belgrade, sont injustifiées, IM. Millerand ajoute qu'il recommande de la manière la plus vive d'agir auprès du gouvernement de Belgrade, pour obtenir qu'il adopte une attitude satisfaisante vis-à-vis de nous ».

Comme président du conseil, puis comme président de la République, M. Millerand suivit constamment la même politique. Résolu à écarter les complications internationales qui auraient envenimé la négociation italo-slave, il dissuadait, au mois de juillet, M. Trumbic, de soumettre la (juestion de l'Adriatique au Conseil suprême et de demander l'envoi d'une commission internationale d'enquête à Spalato et à ïrieste. Convaincu que les relations des Italiens et des Yougo-Slaves seraient meilleuies si chacun se sentait en sécurité chez soi, il télégraphiait à Belgrade, au mois de septembre, pour conseiller au cabinet Yesnitch d'accepter la frontière du Monte-Nevoso. M. Leygues, dès son arrivée au quai d'Orsay, s'associait sans réserve à cette politique, ainsi que l'établit un télégramme que le comte Bonin-Longare, ambassadeur d'Italie à Paris, adressait le 27 septembre au comte Sforza : « Je me suis entretenu pour la première fois avec le nouveau ministre des Anaiies Etrangères, M. Leygues. "ÏJe dois reconnaître que son langage fut particulièrement chaleureux pour notre pays. Il m'a assuré qu'il se proposait de montrer son amitié envers l'Italie, non par des mots, mais par des actes ».

L'occasion n'allait pas tarder à se présenter. Le 31 octobre, une semaine avant les négociations qui devaient s'engager à Rapallo, M. Giolitti télégraphiaità M. Millerand et à IM. Lloyd George pour les prier d'agir à Belgrade dans le sens de la conciliation. Le surlendemain, le comte Bonin- Longare portait ce message au président de la République et à M. Levgues : « Convaincu de la nécessité de placer les

LA POLITIQLE EXTÉRIEURE 8^

futurs rapports entre nos pays sur une base historique qui puisse être précieuse, et me rendant compte de la suprême importance qu'aura pour la conscience de l'Italie de demain la solution donnée à la question adriatique, je tiens à vousexprimer ma contlance personnelle, et l'espoir que votre autorité pourra intervenir d'une façon efficace à Belgrade pour cette paix de conciliation qu'aussi dans l'intérêt de l'Europe nous cherchons dans les limites de nos plus indiscutables nécessités militaires et nationales, en étant prêts à des sacrifices cruels pour le sentiment italien. Votre intervention pourra être pre'cieuse pour la paix européenne et pour les rapports futurs entre nos deux pays. »

Le 2 novembre, le comte Bonin-Longare informait son gouvernement que M. Barrère, d'une part, M. Millerand, de l'autre, M. Leygnes, président du Conseil enfin, l'avaient assuré de leur vif désir de favoriser un accord. «M. Millerand me prie de vous faire savoir, ainsi qu'à M. Giolilti, qu'une démarche pressante sera faite à Belgrade pour que les délégués yougo-slaves aient à se rendre à la réunion animés d'un esprit de modération et de l'intention d'arriver à un accord. J'ai vu dans la soirée le président du conseil,. M. Leygues, et je lui ai fait la même communication. Il m'a répété la promesse que m'avait donnée M. Millerand. »

A Londres, le télégramme de M. Giolittine produisit pas un effet aussi rapide. Le gouvernement britannique commença par demander des explications sur les conditions que l'Italie poserait àP.apallo. Mais tout finit par s'arranger, et, lorsque le traité fut signé, lord Curzon dit à l'ambassadeur d'Italie qu'il se réjouissait de « la grande victoire diplomatique » du gouvernement italien.

Si l'Angleterre ne soutint pas toujours avec la même bonne volonté les vues italiennes, la France au contraire continua résolument de s'y associer. Le 8 novembre, l'ambassadeur d'Italie à Paris télégraphiait à la Consulta :

« M. Leygues vient de me faire la communication sui-

vante : Le chargé d'allaires français à Helgratie a deinanJé à M. Vesnitcli, comme preuve de dispositions conciliantes, de diminuer les troupes )^ougo-slaves sur le territoire d'Assling. M. Vesnilch a assuré qu'il donnerait aussitôt des ordres en conséquence. Cette démarche a été faite sur l'initiative spontanée du gouvernement français. A la suite d'un télégramme de M. Giolilti au président de la République, le ministre de France à Belgrade a insisté vivement pour persuader le gouvernement serbe de l'absolue nécessité pour Triesle d'avoir une bonne frontière militaire. M. Vesnilch a reconnu celte nécessité et a assuré qu'il ferait de son mieux pour s'entendre avec nous, mais en faisant remarquer qu'il ne pourrait, quant à lui, accepter que Lublin eût à se trouver sous le canon italien, »

Dans un autre télégramme du 17 novembre du sénateur Tittoni au comte Sforza, une preuve est encore donnée — et combien significative — des eflorls constants du gouvernement français et de l'appui fourni par lui au gouvernement de Rome. Ce télégramme reconnaît, que si le gouvernement de Belgrade a accepté le traité de Rapallo, c'est au gouvernement français qu'en grande partie l'Italie le doit;

« J'ai vu, écrit xM. Tittoni, le président de la République, qui s'est grandement réjoui de l'accord de Rapallo. D'autre part iVl. Berlhelot m'a communiqué confidentiellement que la solution de Rapallo avait provoqué en Yougo-Slavie un sentiment de mauvaise humeur contre les plénipotentiaires yougo-slavf's. La conversation qu'eut M. Millerand avec le chargé d'aiïaires de Serbie à Paris aurait inilué, selon les impressions reçues de Belgrade, d'une façon définitive sur la mentalité du gouvernement yougo-slave...»

En présence de pareilles preuves, on ne peut que déplorer la mauvaise humeur qui s'est produite en Italie contre la France, lors des alTaires de Fiurae. Nul doute que peu à peu l'opinion italienne, mieux éclairée, ne se rende compte <ies erreurs dans lesquelles elle est tombée — sous l'inspi-

ralioQ des agents officieux de rAUemagne qui pullulaient à Rome et à Milan, et répandaient dans la presse les nouvelles les plus fausses et les plus intéressées...

iM.Tilloni d'abord, le comte Sforza ensuite s'employèrent à régler les divers problèmes que la guerre avait posés et dans lesquels les intérêts italiens étaient directement engagés.

On se rappelle les aspirations que le parti nationaliste avait suscitées en Italie à propos de l'arrière pays tuniso-tripolitain. Le 12 septembre 1919, les deux gouvernements français et italien se mirent d'accord quant à la frontière commune de leurs possessions africaines. L'article 13 du traité de Londres avait stipulé que l'Italie pourrait demander des compensations équitables si l'Angleterre et la France agrandissaient, du fait de la guerre, leur domaine méditerranéen. L'accord du \'l septembre 1919 accorda à l'Italie la suppression des deux angles rentrants situés au slid de la Tripolitaine, l'un entre Ghadamès et Rliat, l'autre entre Hhat etTummo, L'Italie est désormais maîtresse des routes caravanières menant de-l'un à l'autre de ces points. Elle reçut également les oasis de Fehout et d'El-Baeka, voisines de Rhat. En retour, elle s'engagea à occuper le plus tôt possible les postas de Rhat et de Ghadamès qu'elle avait évacués pendant la guerre.

En Tunisie, il fut convenu que le gouvernement de la Régence appliquerait le môme traitement fiscal à tous les contrats de vente de propriétés immobilières, quelle que soit la nationalité des contractants. D'autre part, les écoles privées italiennes jouiront à l'avenir du môme régime que les écoles privées françaises. Le gouvernement français a consenti également à étendre à la Tunisie, vis-à-vis du

92 L ITALIE D APRKS GUERRE

gouvernement italien, les engagements qu'il avait pris en 11) 16 pour le iMaroc, quant aux accidents du travail. —

Enfin les deux pays se sont reconnu réciproquement la faculté de raccorder leurs chemins de fer africains construits ou à construire.

Le même esprit de conciliation a inspiré l'accord que les trois gouvernements français, anglais el italien ont signé à Sèvres le 10 avril 1920, en même temps qu'était conclu le traité de paix avec la Turquie. Cet accord (1), préparé à San Remo, a fixé les sphères d'inRuence commerciale en Anatolie des trois états contractants, ou plus exactement de l'Italie et de la France, car l'Angleterre n'avait demandé aucune attribution. L'article premier de l'accord a stipulé l'égalité absolue des trois puissances dans la composition des commissions internationales constituées ou à constituer en Turquie. Ainsi la France, qui détenait avant la guerre plus des trois quarts désintérêts financiers et économiques ottomans, sera dans l'avenir assimilée à l'Italie qui n'en possédait pas un cinquième. L'article 2 a affirmé l'égalité des trois puissances dans les zones d'influence à elles reconnues. « Toutefois, a-t-il été stipulé, les Puissances contractantes s'engagent à n'adresser aucune demande, à n'en formuler et à n'en appuyer aucune au nom de leurs ressortissants, en vue d'obtenir des concessions commerciales ou industrielles dans une zone où les intérêts particuliers de l'une desdiles Puissances sont reconnus, à moins que celte puissance refuse ou soit dans l'impossibilité de tirer parti de sa situation paiticulière. » L'article 4 a défini le nouveau statut du chemin de fer de Bagdad. Le capital de la nouvelle compagnie sera souscrit par des groupes financiers britannique,

(1) I.e 7 juin 1021, un accord a été signé entre l'Italie, la Yougoslavie et lEtat libre de Fiume sur la gestion elle trafic du port de Fiume. Le port sera géré par un consortium comprenant des représentants des 3 états.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE gS

français el italien. Des parts du capital seront attribuées aux groupes britannique, français et italien en représentation des intérêts que ces groupes possédaient respectivement au 1^' août 1914 sur l'ensemble de la ligne. La part de 30 0/0 que la France devenait sera répartie sur la partie de la ligne comprise entre le Taurus et la S\'rie. Enfin les articles 5 et suivants ont délimité les sphères d'influeoce française et italienne. La zone française embras-e un territoire situé au nord de la Sj'rie et s'étendant jusqu'au Tigre et à l'Euphrate supérieurs, englobant les vilayets de Diarbekir, de Mamouret-el-Aziz, le sud du vilayet de Sivas et la partie orientale de celui d'Adana, avec comme débouché sur la merle golfe d'Alexandrette ; la zone italienne comprend, elle, tout le sudjde l'Asie-Mineure, entre la zone française et les territoires grecs. D'autre part les charbonnages d'Ileraclée, aflaire presque exclusivf3ment française, ont été, pour une très large part, attribués à l'Italie.

VTI

Le règlement des affaires balkaniques a e'té poursuivi par le gouvernement italien par le moyen de deux accords, l'un relatif à r.\lbanie, l'autre relatif à la Grèce.

Aux termes des articles 6 et 7 du traité de Londies, l'Italie avait obtenu Vallona, qu'elle avait déjà occupée avant la guerre, Saseno et un territoire limité par la Yoioutza au nord et à l'est, et par le district de Kimara au sud. C'était là un camp retranché fort vaste et irrégulier, très coûteux et difficile à défendre. Le traité de Londres avait, d'autre part, reconnu à la Serbie les distiicts albanais du i\ord avec Scutari, et à la Grèce les districts du Sud. Enfin il avait imaginé un Etat indépendant musulman d'Albanie, avec Durazzo comme débouché, et

g4 l'italie d'aprks guerre

représenté diplomatiquement par l'Italie. Economiquement et militairement, ce petit état n'était pas viable. Il ne pouvait être qu'un centre d'agitation en vue d'une reconstitution de la plus grande Albanie, telle que le protocole de Florence, au lendemain des guerres balkaniques, l'avait constituée au profit du prince de Wied.

Le 3 juin 1917, le général Ferrero, qui n'occupait qu'une parcelle de terrain en Albanie, proclama solennellement d'Argyrocastro terre revendiquée par la Grèce et implicitement attribuée à elle par le pacte de Londres), « l'unité et l'indépendance de toute l'Albanie, sous l'égide et la protection du royaume d'Ttalie ». La proclamation adressée à tous les Albanais, « où qu'ils se trouvassent, déjà libres, ou exilés, ou encore sujets de pays étranger », qui était en contradiction avec le pacte de Londres, motiva, on le sait déjà, contre M. Sonnino, qui l'avait organisée, de violentes critiques. On sait aussi la démission que donnèrent bruyamment trois membres du cabinet MM. Bissolali, Bonomi et Comandini, et la réorganisation qui fut faite au sein de celui-ci, après qu'ils eurent consenti à garderleurs portefeuilles.

L'occupation par les troupes italiennes de l'Epire septentrionale, en exécution de la proclamation d'Argyrocastro, no fut pas de longue durée. La question albanaise ne reçut par les armes aucune solution. La paix venue, des négociations s'engagèrent. M. Tittoni, dans un esprit de conciliation, ofTrit à la Grèce les districts méridionaux. Son successeur, M. Scialoja, négocia avec les Yougo-Slaves la cession de Scutari. Peu à peu, les quelques forces italiennes, encore dissiminées sur le territoire albanais, constamment menacées par des bandes albanaises, durent se concentrer à Yallona, qui demeura la seule sphère d'influence italienne. jMais au mois d'août 1920, le gouvernement de Rome décida, avec beaucoup de prudence et de sagesse, d'abandonner ce seul centre demeuré en sa pos-

LA POLITIQUE EXTERIEURE go

session ; les troupes qu'il y entretenait furent rappelées.

Le retrait des troupes italiennes fat immédiatement suivi d'un traité, le protocole de Tirana, conclu entre l'Italie et l'Albanie. Ce protocole, s'il reconnaît l'indépendance albanaise, reconnaît aussi les liens traditionnels et les intérêts spéciaux unissant les deux pa3's. A ce titre, il présente une importance particulière. Ce fut, sans aucun doute, un acte de politique avisée. On a pu écrire avec raison que « l'union des deux peuples et la ferme volonté de se soutenir réciproquement valaient plus pour l'Italie que telles ou telles fortilîcations en Albanie, et qu'elles constituaient un rempart plus sûr que la meilleure des défenses établie sur les hauteurs de Yallona... »

Les rapports de l'Italie et de la Grèce ont été réglés par un document annexe au traité de Sèvres conclu entre les Alliés et la Turquie.

La question avait fait l'objet d'une étude particulière de la part de M. Tittoni qui avait signé avec M. Venizelos un compromis. Ce compromis stipulait la neutralisation du canal de Corfou et de toute la côte continentale hellénique le long de ce canal, sur une profondeur de 25 kilomètres. D'autre part, en Asie-Mineure, en échange de l'octroi de Smj'rne à la Grèce qu'à la Conférence de la Paix MlM. Wilson et Clemenceau avaient décidé, l'Italie était assurée d'importants avantages économiques, notamment par la possession de la vallée du Méandre, extrêmement fertile, et par celle du port de Scalanova dont la situation est exceptionnellement favorable.

Par le traité du 4 septembre 1920, l'Italie a renoncé au profit de la Grèce à tous ses droits sur le Dodécanèse — enlevé définitivement à la Turquie — à l'exception de

96 l'italid o'apivks guerre

Rhodes et de Castellorosso, qui passentsous sadominalion. Cependant, Rhodes devra plébisciter, après 15 ans, si l'Angleterre décidait d'ici là décéder Ch^-preà la Grèce.

La question de l'Asie-Mineure reçut, on l'a vu, sa solution parle traité de Sèvres lui-même. La zone italienne comprend d'une part la Ciramanie, c'est-à-dire une partie de l'Anatolie méridionale, du golfe d'Adramilli à Akischehir, et Conia ; de l'autre une partie da district minier d'IIcraclée. De nombreux Italiens ont regretté que le traité n'ait pas stipulé au profit de leur pays, et à pRDpos des chemins de fer traversant la Caramanie, les mêmes droits qui avaient été reconnus à la Fi'ance sur la partie da chemin de fer de Bagdad traversant sa propre zone. La ligne Aidin Egherdir est restée anglaise, et les Italiens redoutent que celte situation n'entrave les constructions qu'ils projettent, notamment la liaison de Conia à Egherdir, de Baradiz à Burdiir et Adalia. et de Sokia à Scalanova.

Le 24 mars 1921, l'Italie a signe' avec la Tchéco-Slovaquie un accord qui a réglé l'importante question du port deTriesle et les relations du gouvernement de Rome avec la Petite Entente.

La Petite Entente était née à Prague en août Ili20, lors de l'avance des bolchevistes russes sur la Pologne. Le gouvernement Ichéco-slovaque, avec beaucoup de raison, se préoccupa alors de savoir comment il garderait sa frontière dans le cas où les troupes des Soviets atteindraient les Carpalhes. Il se concerta avec la Roumanie, dont le territoire était mitoyen de la Ruthénie tchéco-slovaque. Mais il se dit aussi que la première condition à remplir, pour garder la frontière des Carpathes, était d'empêcher que.la Slovaquie et la Ruthénie ne fussent attaquées à revers par les Hongrois. Les Hongrois se déclaraient bien prêts à combattre

LA POLITIQUE EXTERIEURE Qy

les bolclievistes ; sealement, pour les comballre, ils eussent été obligés de traverser les provinces tchéco-slovaques qui avaient appartenu à la Hongrie, et le cabinet de Prague pensa que, s'ils rentraient dans ces régions, ils n'en sortiraient sans doute plus. Immobiliser les Hongrois, telle fut l'idée dominante du gouvernement de Prague.

M. Benès, ministre des Affaires Etrangères, se rendit à Belgrade et y signa avec son collègue M. Vesnilch uneconvention défensive — et aussi une convention économique — avec la Hongrie. Les bases d'une entente analogue furent posées entre la Tchéco-Slovaquie et la Roumanie.

M. Benès fut à Rome quelques mois plus tard, en janvier 1921. La Petite Entente, bien que conclue dans l'intérêt de la réorganisation pacifique de l'Europe centrale, avait été, à ses débuis, considérée dans certains milieux italiens comme susceptible d'être dirigée contre l'Italie. Par exemple, on imaginait volontiers, dans un conflit ilalo-yougo-slave, les Yougo-Slaves engageant toutes leurs forces contre l'Italie, parce que garantis par leur alliance avec la Tchéco-Slovaquie contre toute attaque de la Hongrie. Mais le traité de Rapallo as'ait commencé de dissiper les appréhensions italiennes. ITne politique commune italoyougo-slave y avait été inscrite. Les deux pays s'étaient engagés à n'accepter aucune restauration, déguisée ou non, des Habsbourg en Autriche ou en Hongrie. Rassuré du côté de Belgrade, le gouvernement de Rome fit savoir qu'il accéderait volontiers à la Petite Entente en négociant avec Prague sur les principales questions politiques et économiques pendantes entre les deux pays.

Les conversations aboutirent à un accord complet. L'entente se fit sur une convention juridico financière relative aux sujets tchéco-slovaques résidant dans les territoires devenus italiens, et sur une convention commerciale. La Tchéco-Slovaquie avait déjà signé des traités de commerce avec la France, l'Angleterre et la Yoogo-Slavie. Le traité

Lémohon — Italie. ^

avec rilalie comprit é^'alement des dispositions de nature générale, et aussi une convention particulière relative au contingentement des marchandises à échanger. D'autre part, ce même traité accorda dans le port de Trieste, la Tchécoslovaquie tout c^qui avait déjà été accordé dans le port de Gênes à la Suisse. Il fut décidé qu'un office de douane tchcco-slovaque serait créé à Trieste qui permettrait aux mar • chandises débarquées dans celte place à destination de la Tchéco-Slovaquie d'être dirigées directement sur leur point de destination sans avoir à subir aucune formalité douanière à la frontière italienne. Ainsi les Tchéco-Slovaques pourront à l'avenir utiliser largement Trieste, et ne plus dépendre, pour leur commerce maritime, uniquement de Hambourg. Les dispositions prévues, si elles leur sont particulièrement avantageuses, ne le sont pas moins, au surplus, pour l'Italie et pour Trieste, qui a un intérêt certain à demeurer un grand port de transit.

L'Italie a ainsi dès maintenant orienté, par tout un ensemble de conventions, sa politique extérieure. Le terrain de celle-ci se trouve dégagé. La question adriatique ne se pose plus, ou, tout au moins, des bases ont ité établies qui permettront de résoudre les difficultés qui pourraient dans l'avenir seprésenter. LesortdeFiume, l'avenir deTriesle, lasituation en Albanie ont été déterminées. Les difficultés avec la Grèce sont sinon aplanies, du moins sensiblement atténuées. Le Dodécanèseet l'Anatolieont faitl'objeldepartageséquitablement consentis et acceptés. LaTripolitaine a désormais avec la Tunisie la frontière qui convient à ses intérêts propres. Ainsi, en Afrique, en Asie-Mineure, sur l'Adriatique, partout où des aspirations italiennes s'étaient manifestées, par* tout où l'Italie invoquait des intérêts ou des droits, droits, intérêts, aspirations ont été reconnus dans des actes diplo-

matiques. Sans doute les accords qui sont intervenus n'ont pas pleinement répondu aux espérances qui avaient été formées. Les nationalistes italiens ont critiqué à peu près toutes les dispositions des diverses conventions signées. par leur gouvernement, mais le pays s'est, dans son ensemble, montré moins sévère et plus juste.

Le gouvernement, dans les tractations qu'il a poursuivies,, ne s'est depuis 1920 bercé ni de chimères, ni d'illusions. Il a pratiqué une politique essentiellement réaliste. Les accords qu'il a conclus, inspirés de ces vues réalistes, peuvent être salutaires et bienfaisants. Sans doute ils dépendent des puissances avec lesquelles ils ont été passés. Mais ils dépendent aussi de l'Italie elle-même. Si l'Italie les pratique dans un esprit sincère de conciliation, nul doute qu'ils ne portent leurs fruits. Us les porteront surtout si le gouvernement, non seulement renonce aux exagérations dangereuses de la politique nationaliste, mais encore reste étroitement solidaire des deux grandes puissances aux côtés desquelles le pays a fait la guerre et la paix. Celui-ci ne sera fort, les difficultés qu'il a connues ne seront définitivement éteintes, que si ceux avec qui il a traité, la Yougo-Slavie, la Grèce, la Tchéco-Slovaquje le savent solidement appuyé sur l'Angleterre et sur la France. La « politique de bascule » a pu être une politique d'avant-guerre ; elle ne peut pas être une politique d'après-guerre. Toutrapprochementde l'Italie avec l'Allemagne aurait des effets certains sur les terrains mêmes oii elle a dégagé et fait reconnaître ses intérêts... L'appui franco-anglais est, on ne saurait trop le répéter, indispensable dans la paix à l'Italie. L'appui de l'Italie n'est pas, au surplus, moins indispensable à la France et à l'Angleterre. L'accord, quelle que soit la divergence de certains points de vue, se fera toujours entre ces trois puissances si l'esprit qui les anime demeure le même, si elles veulent constamment maintenir et fortifier leur union, si aucune d'elles ne songe ni à une politique égoïste ni à

100 L ITALIE D APRKS GUERRE

une polilique d'hégémonie. La France, l'Angleterre et l'Italie ne sauraient oublier que leur entente, sincère et profonde, est un des facteurs essentiels de la paix del'Eu- . rope.

Nombreux sont les « mauvais bergers » qui rodent en ce mument autour de l'Italie, dans l'espérance de la séparer de ceux auxquels elles est attachée par les liens mômes du sang elles plus glorieux souvenirs. Puisse l'Ilalie ne jamais répondre à leur appel... Les douloureux incidents de Milan et de Venise de septembre 1921 ont été l'œuvre de quelques fascistes surexcités et d'Allemands habiles, plus ou moins dissimulés derrière M. Nilli et les journaux à sa solde. Il serait injuste d'en faire peser la responsabilité sur le pays tout entier. Le peuple italien, honnête et loyal, sait que la diplomatie française n'a pas commis envers lui, dans l'affaire adriatique, les fautes dont on l'accuse. Il sait qu'en juin 1920, — ces faits ont déjà été exposés au cours des pages précédentes, — le comte Sforza, ministre des Affaires Etrangères, a reçu communication par notre ambassadeur à Rome, M, Barrère, d'un télégramme de M. Millerand, chargeant le ministre de France à Belgrade de faire savoir au gouvernement yougo-slave que ses préoccupations au sujet du nouveau cabinet italien étaient injustifiées, et recommandant instamment à ce gouvernement d'adopter une attitude amicale à l'égard de l'Italie. Au mois de septembre suivant, M. iMillerand faisait conseiller au cabinet de Belgrade d'accepter la frontière du Monte-Nevoso. Quand M. Leygues fut devenu président du conseil et ministre des Affaires Etrangères, l'ambassadeur d'Italie à Paris, comte Bonin-Longare, télégraphiait au comte Sforza que le premier ministre français l'avait « assuré qu'il se proposait de montrer son amitié envers l'Italie non par des mots, mais par des actes ». Le 31 octobre, à la veille des négociations de Rapallo, M. Giolitti ayant fait demander à M. IMillerand et à IM. Lloyd George d'agir à Belgrade dans

le sens de la concilialion, le comte Bonin-Longare informait son ministre qu'une démarche immédiate allait être faite à Belgrade, « d'où les délégués yougo-slaves auraient à se rendre à la négociation animés d'un esprit de modération et sincèrement décidés à aboutir à un accord ». Le peuple italien connaît tous ces faits et ne les oubliera pas. Il n'oubliera pas que, si la France a ainsi soutenu son gouvernement dans des heures difficiles, c'est qu'elle conservait le souvenir de l'œuvre héroïque accomplie en commun pendant quatre années sur les champs de bataille de la Champagne et du Piave... Le peuple de France sait ce qu'a fait l'Italie dans la guerre. Si, dans la paix rétablie, des malentendus naissent entre les deux nations, puissent-elles s'en expliquer toujours, loyalement et franchement. Elles ont des raisons de se comprendre ; elles n'en ont pas de se méconnaître.

1. La situation économique de l'Italie avant la guerre. — II. La situation économique pendant Ja guerre. — III. La situation actuelle.

Quand la guerre européenne a éclaté, la situation économique de l'Italie était, dans son ensemble, favorable. Le pays avait réalisé, depuis 1870, dans tous les ordres d'activité, des progrès rapides. La production avait à sa disposition des moyens abondants. En 50 ans, la population avait augmenté de 13 millions d'habitants (38 au lieu de 25). L'analphabétisme avait notablement diminué : de 83 0/0 avant 1870, il était tombé à 37 0/0 en 1891, et, depuis, une amélioration sensible s'était encore produite. L'émigration, que jadis on considérait comme un péril national, qui enlevait chaque année près de 900.000 individus, était pour le pays une source importante de revenus. La machine n'était pas un instrument de travail moins productif que l'homme. L'Italie s'était créé une puissante force motrice : à la veille de la guerre, elle disposait d'une force mécanique de 4 à 5 millions de chevaux. Cette force, elle la produisait avecla vapeur, tt ses importations annuelles de cbarbons étaient passées de 400.000 tonnes en 1862 à 11 millions en 1913. iMaisla force électrique était elle aussi largement utilisée. Au 30 juin 1914, il y avait en Italie plus de 10.000 établissements usant de la force électrique; plus de 3.000 concessions d'eau, représentant une puissance de 1 million de chevaux, avaient déjà été

accordées. Bien que rinslruclion technique et professionnelle fût encore insuffisamment développée, l'esprit de concentration, de coordination était déjà répandu. Concentration industrielle : il existait plus de 100 entreprises « géantes » — selon le terme allemand — occupant plus de 1.000 ouvriers, et plus de 230 avec 500 ouvriers ; concentration commerciale et financière : en 1870, il y avait 400 sociétés par actions disposant d'un capital de 1.31)0.000 lire ; en 1914, il en existait 2.390 avec près de 5 milliards de capital. 8.000 coopératives étendaient leur réseau à travers tout le pays. 800 sociétés ordinaires de crédit avec 800 millions de capitaux, surtout plus de 7 milliards d'épargne (2,5 dans les caisses d'épargne ordinaires, 1,8 dans les caisses postales, 1 dans les établissements de crédit, 0,5 dans les banques populaires, 0,2 dans les monts de piété, 0,1 dans les caisses rurales et les instituts d'émission) témoignaient de la force de l'organisation économique.

Dans ce cadre, la production s'était régulièrement développée.

L'agriculture avait progressé, avec quelque peine cependant. Elle n'était plus comme jadis la matnella piu féconda du pays. Pourtant, la plupart des terres étaient cultivées ; en 1911, 8 0/0 seulement de la superficie totale du royaume était inexploitée. En 1861, Il millions d'hectares étaient ensemencés ; en 191 1, plus de 13 et demi. La production avait été sans cesse en augmentant : on récoltait en moyenne 58 millions d'hectolitres de blé au lieu de 34. Cependant cette production demeurait fort insuffisante par rapport au nombre d'habitants, et comparativement à la quantité d'hectares ensemencés. Blé, maïs, orge, seigle, avoine donnaient ensemble à chaque habitant 241 kilogs par an, alors qu'en France et en Allemagne la moyenne produite dépassait 400 kilogs. La production du riz, des pommes de terre, des fèves, des châtaignes, des salades avait elle aussi augmenté. Mais l'augmentation était relativement

104 L ITALIE D APULS GUEURE

peu importante, sauf pour les salades — aliment peu nutritif— dont la culture couvrait plus de 100.000 hectares. La culture de la vigne était elle aussi très étendue : l'Italie était, après la France, le pays qui produisait le plus de vin : 40 millions d'hectolitres, plus du double de la production de 1861. La production des agrumes (oranges et citrons) avait passé de 7 à 8 millions de quintaux, tandis que le nombre des arbres avait doublé. La culture de l'olivier n'était pas moins importante, mais la production des olives n'était pas en progression sensible. Le lin et le chanvre n'étaient plus que des cultures secondaires, mais le tabac et la betterave donnaient des rendements importants.

Ombres et lumières aussi dans les productions ptoprement agraires. Le rendement annuel des fourrages était passé de 60 millions de quintaux à 250 ; le bétail comprenait une trentaine de millions d'animaux, mais, malgré ce chifîre, l'Italie demeurait, quant au cheptel, une des nations les plus pauvres.

Le déboisement constituait lui aussi un redoutable péril: en oO ans, il avait porté sur près d'un demi million d'hectares. A côté du déboisement, l'éclaircissement faisait des progrès rapides. Les surfaces boisées n'occupaient plus que 17 0/0 de la superficie totale du roj'aume.

Si à cette vue d'ensemble du mouvement agraire on essayait de donner une conclusion, on arrivait à celle-ci. En 1914, l'agriculture accusait, malgré certaines faiblesses, des progrès notables : son rendement total était passé de 3 milliards en 1870 à 7 ; le rendement de l'hectare de l'24 à 260 lire. Mais ces progrès étaient cependant peu importants en comparaison de ceux réalisés, pendant le même temps, parles autres grandes puissances. L'infériorité italienne tenait principalement aux causes suivantes : manque de capitaux, nécessité d'importer les machines et les engrais, par dessus tout la poussée d'industrialisation qui avait absorbé toutes les énergies et l'argent disponibles.

Le développement de l'industrie avait été, lui, extrêtnement rapide et fécond.

De nombreux chiffres en témoignaient : de 1876 à 1911, l'industrie italieane était passée de 9.000 entreprises à 244.000 ; de 54.000 chevaux dynamiques (dont 14.000 seulement à vapeur) à 1.600.000 ; de 188.000 ouvriers à 2.330.000.

La production minéraire avait quadruplé de valeur : 100 millions de lire au lieu de 25. On extrayait 700.000 tonnes de fer au lieu de 80 ; 2 millions et demi de lonnes de soufre au lieu de 130.000 ; 150.000 tonnes de zinc; 860.000 tonnes de mercure.

La sidérurgie avait constitué le plus vaste effort de toute l'industrie. Malgré le manque complet de charbon, la production, qui était, lors de l'Unité, de quelques milliers de tonnes^ se chiffrait en 1913 par 430.000 tonnes de ghise et plus de 900.000 d'acier. Celte proiluclion d'acier était cependant encore peu importante comparativement aux productions étrangères : 1/30 de la production nord américaine, 1/18 de la production allemande, 1/7 delà production anglaise, 1/4 de la production française. La sidérurgie trouvait, en effet, dans les conditions mômes du pays, des entraves au développement qu'on voulait lui faire prendre : sans parler du charbon, force était d'importer annuellement d'importantes quantités de déchets de fer et de ghise de fusion.

Le travail du minerai de cuivre ne fournissait que 2.000 lonnes de métal, mais les usines italiennes en travaillaient plus d'une trentaine avec du minerai importé. De même on raffinait en Italie — sous le contrôle des banques allemandes — plus du quart de la production mondiale du mercure. 17.000 tonnes de plomb sur 44 émigraient à l'étranger, tandis qu'on importait de grandes quantités de déchets travaillés. La situation était la même pour le zinc, la seconde ressource minéraire italienne (au point de vue

io6 l'italie d'aprks glekre

valeur), après le soufre. Gj.OOO tonnes parlaient àl'élranger et l'Italie rachetait la matière travaillée. Ces vices tenaient à une insuffisante organisation industrielle et à l'ingérence intéressée des banques germaniques.

La principale production du sous-sol italien, le soufre, avait clé fortement battue en brèche par la production américaine et japonaise. Les mauvaises méthodesde travail, le régime des terres, les communications insuffisantes entre les lieux de production et l'étranger, avaient peu à peu aggravé la crise. L'industrie soufrière occupait cependant encore' 100.000 ouvriers et donnait 80 millions de produits divers.

Les industries mécaniques formaient les branches principales du vaste organisme dont la métallurgie était la tige maîtresse. Laprotection acc(»idéeà lasidérurgie avait nui aux industries mécaniques. Cependantcelles-ci s'étaient développées peu à peu : on n'importait plus en 1914 que pour i'JO millions de machines étrangères au lieu de 250 en \ 900. Dans son ensemble, la production des industries métallurgiques et mécaniques était passée de 30 millions de lire en 1870 à un demi-milliard ; les sociétés par actions avaient décuplé, et leur capital était passé de 7 millions à 450.

Les industries chimiques accusaient un égal développeiuent : la valeur de leur production totale était passée d'une dizaine de millions à 200, avec 100 sociétés et 2o0 millions de capitaux.

Les industries textiles, malgré des vicissitudes diverses, 'étaient, encore, à la veille de la guerre, comme jadis, le centre de la force industrielle italienne. L'exportation de la soie dépassait un demi-milliard de lire, le quart de l'exportation totale ilalienne. L'Italie occupait, pour la soie, le premier rang en Europe, le troisième dans le monde. Cette industrie^ vraiment nationale, non protégée, avait surmonté toutes les difficultés : maladies des vers, ruptures commerciales, variations de la mode, diffusion des soies artifi-

cielles, etc. La production des cocons ne s'était guère développée : environ 30.000 quintaux annuels. La majeure partie était importée. Mais, au lieu de 10.000 quintaux de soie, les usines italiennes en travaillaient 60.000» sept fois plus que les usines françaises, quatre fois plus que toutes les usines du reste de l'Europe. La filature était la plus importante des industries, plus importante même que le tissage. Dans l'ensemble des industries de la soie, le nombre des usines était tombé de 3.800 à 2. 100, et celui des ouvriers de 200.000 à 175.000. Mais la force motrice employée était passée de 10 a 25.000 chevaux.

Dans l'industrie du coton, l'Italie avait conquis une situation importante. 400 millions y étaient employés ; la force motrice s'était accrue de 2.000/100 ; les broches et les métiers avaient décuplé ; 2 millions de quintaux de matières premières importées au lieu de 130.000 étaient, travaillés. Les exportations de filés atteignaient 40 millions de lire ; les exportations de tissus se développaient elles aussi annuellement : elles atteignaient en moyenne 185 millions. L'Italie n'était plus guère tribulaire de l'étranger que pour certains tissus spéciaux, et surtout pour la teinture de ses produits.

La troisième industrie textile italienne était celle de la laine. Depuis l'Unité les usines avaient quintuplé, la maind'œuvre, la force motrice décuplées. Elles suffisaient pour les besoins intérieurs de filés. L'importation des tissus demeurait slationnaire, environ 50 millions par an, mais l'exportation était passée de moins d'un million à 22.

Dans leur ensemble les industries textiles contribuaient pour une très large part à former les 3 milliards et demi de lire auxquels on évaluait le rendement de l'industrie italienne, rendement qui était cinq fois supérieur à celui de 1860. L'Italie, comme au Moyen Age, demeurait avant tout un popolo di tessitori.

Le développement des voies de communication n'avait

I08 LITALIE d'après GUERUE

pas été sans elTetsur ledéveloppernenl industriel et agricole du pays. Si l'Italie n'avait pas encore, comme on l'avait souhaité en 1860, un kilomètre de route carrossable par kilomètre carré, du moins avait-on pu quadrupler son réseau routier, qui atteignait 140.000 kilomères (0,52 par kilomètre carré), sans compter 70.000 kilomètres de chemins pour piétons. Le caractère montagneux du pays demeurait un obstacle à l'établissement d'un plus grand nombre de grandes voies.

18.000 kilomètres de voies ferrées (6 kilomètres pour 100 kilomètres carrés de superficie) au lieu de 2.500 en 1860,12.000 kilomètres de servicespublicsaulomobiles(plus que dans toute l'Europe), 949 bâtiments marchands à vapeur au lieu de 57, 4.773 voiliers, (1.541.000 tonnes de jauge brute) assuraient les communications à l'intérieur du pays et avec l'étranger. Malgré l'effort réalisé, l'Italie restait cependant, au point de vue ferroviaire comme au point de vue naval, fort loin des autres grandes puissances européennes. Au point de vue naval, elle était peu à peu tombée de la 4^ à la 5^ place en Europe.

Tous ces divers éléments concouraient à une fortune d'ensemble qu'on estimait à au moins 100 milliards en capital, et 15 milliards de revenus, soit 2.550 lire environ par habitant. Cette fortune était au moins trois fois plus importante que celle de 1860. Mais à ce point de vue encore, l'effort italien était fort loin d'atteindre ce que les autres grandes puissances avaient réalisé. La fortune de. l'Allemagne avait au moins quintuplé (4o0 milliards de francs) et représentait par habitant un chiffre de près de 7.000 lire. Celle de l'Angleterre, entre 1870 et 1910, était passée de 250 à 550 milliards, ce qui représentait pour chaque habitant un revenu trois fois supérieur à celui d'un italien. Celle de la France était esrlimée à environ 250 milliards, et la fortune moyenne à peu près égale à la fortune moyenne en Allemagne. Celle de l'Autriche-IIongrie dépassait 130 milliards (2.650 lire par

LA. SITUATION KCO'OMIQL E IO9

habitant . Quant à celle des Etats-Unis , elle atteignait 550 milliards.

Dans ce dernier pays, comme en Argentine (32 milliards), comme dans tous les autres pays d'Europe, même les plus petits, même les moins riches, comme l'Espagne, la fortune moyenne dépassait la fortune italienne. La fortune moyenne italienne ne dépassait guère que celle des élals balkaniques.

Malgré l'importance qu'avait prise, dans son ensemble, la production italienne, le pays demeurait pour de nombreux articles tributaire de l'étranger. L'Italie achetait au dehors beaucoup plus qu'elle ne vendait. En 1913, dernière année normale, la différence entre les importations et les exportalions avait été de 1.134 millions, en 1912 de 1.303, en 1911 de 1.185, en 1910 de 1.166, en 1909 de 1.244, en 1906 de 608. Avant cette date, l'excédent des importations sur les exportations était en moyenne annuellement de 300 millions.

Ce déficit économique, qui subsistait malgré les rimessi des émigrants et les revenus du mouvement touristique, tenait à des causes diverses, mais notamment aux conventions commerciales signées avec l'Allemagne les 6 décembre 1891 et 3 décembre 1904, conventions qui avaient permis à l'Allemagne d'envahir à sa guise le marché italien. L'Allemagne était devenue, depuis la rupture commerciale de 1887 avec la France, le fournisseur principal de l'Italie. Sur un total d'importations de 3.600 millions de lire en 1913, les importations allemandes figuraient pour 615 millions. En 15 années (1898-1913), ces importations avaient quadruplé. Elles consistaient en matières premières, mais surtout en produits mi-ouvrés et en produits fabriqués. L'Allemagne était au?si- le pays qui achetait le plus à l'Italie : 3i3 millions sur un total d'exportations italiennes de 2.500 millions. Mais, tandis qu'en 15 ans les importations allemandes avaient quadruplé, les exportations italiennes vers l'Allemagne n'avaient même pas double.

A la progression du commerce italo-allemand avait correspondu une diminution du commerce de l'Italie avec les autres grandes puissances. Avant la rupture commerciale de 1807, la Trance importait en Italie pour un peu plus de 300 millions par an. Pendant la rupture, ce chiffre diminua notablement : 164 millions en 1090, 162 en 1091. Après l'accord du 21 novembre 1090, une reprise se manifesta : en 1900, les importations françaises atteignirent 167 millions. Le mouvement s'accentua peu à peu ; en 1913, ces importations se chiffraient pai* 203 raillions. Mais, dans le même laps de temps (1900-1913), les importations allemandes avaient triplé... Les exportations italiennes vers la France suivirent un mouvement ascendant plus lent encore : de 169 millions en 1900, elles n'atteignaient que 231 millions en 1913.

Avec l'Angleterre, avec les Etats-Unis, avec la Russie, ave<'- l'Aulriche-Hongrie, l'Italie faisait un commerce important : cependant, ni à l'importation, ni à l'exportation, ces puissances n'avaient pu, à aucun moment, atteindie l'Allemagne.

En 1913, la situation du commerce international de l'Italie était la suivante. A l'importation, après l'Allemagne qui occupait le premier rang (17 0/0 du total des importations), venaientl'Angleterre (16, 2), puis les Etats-Unis(14,3), puis la France (7,0), enlin l'Aulriche-Hongrie (7,3). A l'exportation^ après l'Allemagne qui occupait encore la première place (13,7 0/0 du total des exportations italiennes), venaient les Etats-Unis (10,7), puis l'Angleterre (10), puis la Suisse (9,7)^ puis la France (9), enlin l'Autriche-Hongrie (8,8).

La guerre bouleversa profondément la situation écornique de l'Italie. Elle atteignit à la fois la production et le commerce.

L'agriculture souffrft pour quatre causes principales distinctes.

Le sol ne se prêtait pas aux substitutions de culture que les événements devaient rendre bientôt nécessaires. Le sol italien n'est pas propre aux produits de consommation essentielle, comme le blé ou l'élevage du bétail ; il est propre au contraire aux productions de moindre consommation, comme les fruits ou les légumes. Avant la guerre, la moitié de la terre était ensemencée, ou plantée en bois ; un quart était planté en arbres à fruits ou formé de terrains incultes ; le dernier quart se composait de prairies et de pâturages. Or, il était difficile de substituer en pleine guerre une culture à une autre, d'ensemencer des prés ou prairies ou des terrains plantés d'arbres. Tout ce qu'on pouvait faire, et ce qu'on Qt, ce fut de modifier les cultures herbacées : comme chez nous, les agriculteurs développèrent, au détriment des autres, les cultures non taxées.

D'autre part, la mobilisation retira à la terre la majeure partie de ceux qui la cultivaient. On appela sous les armes !25 classes. Les travailleurs des champs, qui représentaient le tiers de la population âgée de plus de 10 ans, formèrent plus de la moitié des armées combattantes. La population rurale mâle, âgée de 15 à 65 ans, se trouva peu à peu réduite de 4.700.000 hommes à 2 millions. 11 ne resta à la terre que 40 0/0 de ses travailleurs. Dans le midi, 65 0/0 des mobilisés furent des travailleurs de la terre : ce chiffre représentait 7 0 0 de toute la population locale, et 35 0/0 de la population rurale.

Il y a plus : l'Italie importait annuellement, avant la guerre, pour la fertilisation de ses terres, 60.000 tonnes de superphosphates, 500.000 de phosphates grèges (qui produisaient l million de tonnes de superphosphates), J 00.000 de scories Thomas. Or, cette dernière importation qui provenait d'Allemagne se trouva, du fait de la guerre, entièrement supprimée. Les importations de phosphates

112 L ITALIE D APRES GUEnRE

fureni réduites des trois cinquièmes. Les fertilisants potassiques, qui venaient éj:^aiemcnt d'Allemagne, ne furent plus importés à partir de 1î)l7. Les azotés furent importés en grandes quantités (100.000 tonnes de nitrate de soude grège un lieu de GO), mais ne servirent qu'à la fabrication des munitions. L'importation des sulfates ammoniacaux (20.000 tonnes avant la guerre) disparut, et la proiltii tion nationale, tomba de 15.000 tonnes à 7.000. Seule Kl production de calciocianamide s'accrut légèrement, passant de 15 à 20.000 tonnes.

Enlin la machine ne fit pas moins défaut que l'homme ou l'en^irais. Le bœuf est, dans le sud, avec le cheval et le mulet, la machine de l'agriculture. 2 millions et demi de bœut> lurent consommés par les besoins de guerre. Plus d'un (liini million étaient des bœufs de labour. On réquisitionna de même 350.000 chevaux et mulets : un cinquièiiii^ était occupé aux travaux agricoles. El f'Intendanct". pour l'entretien de ces bêtes, réquisitionna annuellement plus de 7 millions de quintaux de foin.

La motoculture était, avant la guerre, fort peu répandue : l'impurlalion des machines agricoles, qui venait en grande partir d'Allemagne, représentait au maximum 200.000 quini 'ux, dont 70.000 constitués par des moissonneuses et des liii hcuses. De 70.000 l'importation tomba à 20.000, tandi> 'lue l'importation des autres catégories de machines était pièsque entièrement supprimée.

hf^ rtfets de ces divers éléments furent extrêmement sensi •!<*>.

L'I-lii^ ne put maintenir en culture la même superficie qu'en iî)l4. Cependant, grâce aux efforts de la population, la ré iM-ion ne dépassa pas dans son ensemble le dixième de la - ;» -rficie cultivée.

La : 'luction fut peu importante en ce qui concerne les terre- ;i v ignes et à oliviers. Les hauts prix de vente des vins ' le.s olives encpuraiièrent les agriculteurs à main-

tenir ces cultures. Au contraire, la réduction fut importante quant aux terrains ensemencés, au moins ceux ensemencés en céréales. Les cultures herbacées secondaires passèrent de 2.300.000 hectares à 3 millions. Les terres à céréales tombèrent de 7.300.000 hectares à 6.600.000. La diminution porta surtout sur les terres à blé (4.200.000 hectares au lieu de 4.700.000), à seigle ^110.000 hectares au lieu de 120), à orge (190.000 au lieu de 240). Les cultures fourragères se maintinrent à peu près au niveau d'avantguerre (2,200 000 hectares), de même que les cultures potagères (110.000), les pommes de terre (200.000), les plantes industrielles (170.000), notamment le chanvre, qui atteignit des prix élevés.

Malgré la diminution des surfaces cultivées, les récoltes de blé pendant les 5 années de guerre furent à peu près normales, grâce aux eflorts déployés et, plus encore, certaines années du moins, aux conditions atmosphériques favorables. La moyenne des années 1914-18 fut de 45.700.000 quintaux : celle du quinquennat antérieur 1909-13 avait été de 49.800.000, et celle du quinquennat 1907-11 de 47.300.000. L'infériorité tint principalement à l'année 1917, où ne furent récoltés que 38 millions de quintaux par suite d'un automne exceptionnellement pluvieux.

C'est cette même année 1917 qui fit que la récolte moyenne des 5 années de guerre, pour les autres céréales principales, fut également plus basse que la môme récolte du quinquennat antérieur. La récolte moyenne du maïs fut de 24 millions de quintaux au lieu de 25 et demi ; celle du seigle de 1.245.000 au lieu de 1.350.000 ; celle de l'orge de 2 millions au lieu de 2.200.000 ; celle de l'avoine de 4.740. OÔO au lieu de 5.360.000 ; celle des pommes de terre de 15 millions au lieu de 16 et demi. La production du riz ne fut pas sensiblement modifiée (5.200.000 quintaux).

Sauf en Angleterre et en Espagne, où la production des

Lémohoh. — Italie. 8

Il/j L ITALIE D APRKS GUERRE

céréales resta, quanlilativement, à peu près la même peit» dant la guerre que durant les années précédentes, les autres grands pays européens eurent, comme l'Italie, des récoltes notablement moins abondantes. En France, par exemple, ou pour le blé la moyenne du quinquennat 1900-13 avait été de 86 millions et demi de quintaux, nous ne récoltâmes, entre 1914 et 1918, qu'une moyenne annuelle de Gl. 300. 000 quintaux. De même pour notre production de seigle (8 millions et demi au lieu de 12 et demi) ; d'orge (8 au lieu de 10 et demi); d'avoine ^30 au lieu de 51 et demi) ; de pommes de terre (65 au lieu de 130), etc.

Si la production vinicole française ne fut pas notablement atteinte par la guerre, il n'en fut pas de même de la production italienne qui diminua assez sensiblement (35 millions d'hectolitres au lieu de 4()), à raison d'une part de la diminution des surfaces plantées (4.300.000 hectares au lieu de 4.440.000), de l'autre de conditions atmosphériques souvent défavorables.

Si on ajoute que le rendement à l'hectare des terres ensemencées en céréales resta pendant la guerre à peu près le même qu'auparavant, si on retient les observations présentées au cours des pages qui précèdent, d'où il résulte d'une part, que les superficies cultivées furent réduites d'un dizième, mais que la réduction fut en France d'un tiers, et que l'Espagne et l'Angleterre, malgré des condilions différentes et nettement favorables ne purent les étendre que fort peu — d'autre part, que les récoltes furent inférieures à peine à la normale, on arrive à cette conclusion que l'agricultu re italienne, pour avoir été durement atteinte par la guerre, n'en est nullement sortie ruinée. Il convient d'ajouter que les prix de vente ont été exceptionnellement rémunérateurs pour les agriculteurs, dont beaucoup ont acquis peu à peu, malgré la hausse des salaires de leurs ouvriers, d'importantes fortunes.

Un grand nombre d'industries — notamment celles travaillant pour la défense nationale — furent pendant la guerre particulièrement actives. lien fut ainsi de la plupart des industries extractives, de la sidérurgie, de la mécanique, des industries chimiques qui, du fait môme des hostilités, prirent un développement considérable. Parmi les industries textiles, celle de la laine fut de beaucoup la plus florissante; les industries du coton, du jute, du lin, surtout celle de la soie furent au contraire entravées soit par le manque de matières premières, soit par les difficultés d'exportation. H en fut encore ainsi de l'industrie du papier, des industries du bâtiment, de certaines industries alimentaires dont la guerre gêna fortement la marche. Par contre, certaines industries de luxe, qu'on aurait supposé presque complètement arrêtées, accusèrent au contraire de forts bénéfices ; les « nouveaux riches » firent en Italie, comme ailleurs, d'importants achats d'orfèvrerie, d'argenterie, de joaillerie.

Une mention spéciale doit être faite de l'industrie des constructions navales.

Lors de l'entrée en guerre, l'Italie disposait d'une fîolte marchande de oOO vapeurs supérieurs à 400 tonnes (1). En y ajoutant 158 vapeurs austro-allemands, également supérieurs à 400 tonnes, séquestrés dans ses ports, on parvenait à un total de 658 bâtiments, avec un tonnage brut total de 2.159.000 tonnes. Sur ces 658 bâtiments, 160 vapeurs de charge étaient supérieurs à 4.000 tonnes el 134 allaient de 1.000 à 4.000.

(1) La flotte totale se composait de 9'i9 vapeurs et 4.773 voiliers d'un tonnage brut de 1.5'tl. 000 tonnes.

n6 l'italie d'ai'rls gleuue

Avant la guerre, la flotle italienne servait surtout aux transports nationaux. Les transports de ou. vers l'étranger était faits principalement par des flottes étrangères. Sur les 16 millions de tonnes de marchandises que l'Ilalie importait par mer, 12 millions étaient transportés par des navires étrangers. D'autre part, le transport des émigrants était fort loin d'ôtro opéré en totalité par la marine nationale : malgré un pourcentage constamment plus élevé, environ 40 0/0 des émigrants utilisaient des bâtiments étrangers.

La flot'e italienne ne constituait que 3 0/0 du tonnage mondial. I^^lle plaçait l'Italie parmi les grandes nations au 7^ rang pour le tonnage brut à vapeur, au 11® rang pour ce même tonnage proportionnellement à la population, au 13" rang pour le commerce international par habitant.

Cette flotte était notoirement insuffisante pour les besoins de l'Italie en guerre.

D'autre part, les 14 chantiers de constructions qui existaient dans le royaume ne disposaient que d'une puissance fort limitée : leur production était au maximum de 50.000 tonnes par an. Aussi les 2/3 des navires battant pavillon italien étaient-ils de construction étrangère.

En 1896, on avait inauguré le système des primes à la construciion. Puis, en 1901, on avait limité ces primes el, en 1910, on les avait supprimées. En 1913, elles avaient été rétablies. Les chantiers italiens se trouvaient cependant dans .l'inipossibililé de pourvoir aux besoins nés subitement des circonstances. Aussi le gouvernement s'eflorça-t-il de favoriser l'acquisition de navires étrangers.

Les dér rets des 22 janvier et 12 mars 1916 accordèrent l'exemplion de la réquisition pour tous les navires de charge provenant de pavillons étrangers et construits depuis moins de 25 ans. Le décret Arlolta du 10 août suivant étendit ces dispositions aux navires construits en Italie, quel que soil leur âge. D'autre part, ce même décret, en vue de favoriser l'industrie nationale, exempta

de tout impôt pendant 3 ans les bâtiments construits dans le royaume ; il accorda la franchise complète pour l'introduction de tout le matériel nécessaire à la construction, ainsi qu'une prime de lio lire par tonne pour la coque et une autre de 15 lire par cheval-vapeur. La protection ainsi allouée atteignait. d'environ 430 lire par tonne.

Mais la hausse du fret fut telle que constructeurs et armateurs italiens réalisèrent des bénéfices imprévus. Un décret Villa du 18 août 1918 modifia dans quelques-unes de ses dispositions le décret Arlotta, et favorisa le réemploi des bénéfices réalisés dans de nouvelles acquisition de navires, à défaut de quoi les impôts ordinaires devaient être perçus.

Les décrets Arlotta et Villa amenèrent la formation d'un consortium entre les principaux chantiers de construction : ceux-ci s'enf^agèrent à construire en un an 100.000 tonnes, sur un type unique. En môme temps (1917), 9 nouveaux chantiers s'ouvrirent avec un capital de 55 millions, 2 déj\ existants augmentèrent leur capital de 20 millions. D'autre part, 14 compagnies de navigation nouvelles se consti tuèrent avec un capital de 225 millions, et 9 augmentèrent leur capital de 265 millions. En une douzaine de mois, 566 millions furent ainsi investis dans les industries navales.

L'orientation du commerce extérieur de l'Italie futcomplètement modifiée par la guerre. La caractéristique principale fut une augmentation énorme des importations — importations faites, pour la plupart, par l'Etal ou pour le compte de l'Etat. Celles-ci se chitîrèrent par près de 19 milliards enl918,llenl917, 8enl9l6, 4en 1915, contre 2 en 19l4et 3 en 1913. Elles consistèrent principalement en produits alimentaires, en minéraux et métaux et en produits chimiques. Elles vinrent surtout des Etats-Unis, d'Angle-

Il8 LITALIE d'aPHÎ:S GLEURE

terre, de la République Argentine et de France : le chiflre élevé des importations venant de France fut dû principalement au mouvement des charbons. A l'inverse, les exportations furent extrêmement réduites ; elles atteignirent à peine 4 milliards en 1918, contre 3 et demi en 1917, 3 en 1916, 2 et demi en 1915, 2 en 1914 et 2 et demi en 1913. Les diminutions portèrent surtout sur les matières et produits textiles et sur les soies. Les ventes furent dirigées principalement vers la France, l'Angleterre et la Suisse.

Annuellement la balance commerciale accusa un plus fort déficit.

Kn 1913, l'excédent des importations sur les exportations s'était chiffré seulement par 1.134 millions, délicit qui, comme les années précédentes, avait été en grande partie compensé par les sommes expédiées en Italie par les émigrants (rimessi) ou rapportées par eux, et d'autre part par le produit du mouvement touristique. Le délicit se cliitïra pendant le deuxième semestre de 1914 par 112 millions; en 1915 par 2 milliards 170 millions; en 19 H) par 5.302; en 1917 par 10.083 ; en 1918 par 12.094; au total, le déficit atteignit pour les 4 années de guerre 30.961 millions.

Le déticit de la balance commerciale^ne fut, pendant la guerre, compensé ni par les produits du mouvement touristique, qui fut nul, ni par les rimessi des émigrants.

La guerre, en effet, tarit l'émigration, en même temps qu'elle arrêtait le mouvement ascendant de la population.

En 50 ans, la population italienne était passée de 25 millions d'individus à 38. En 1914, les naissances donnaient un coefficient de 31/1000 habitants et les morts de 18/1000. La guerre renversa exactement l'opération: en 1918, le coefficient fut de 17 pour la natalité et de 31 pour la mortalité. Avant la guerre, il naissait annuellement 1.100.000 individus, il en mourait 600.000. En 1918, les naissances tombèrent à un peu plus de 600.000 et les décès dépassèrent 1. 100. 000.

L'émigration, qui en 1870 se limitait à 100.000 hommes, enlevait annuellement avant la guerre à l'Italie près de 900.000 individus. De 870.000, en 1913, le chiffre de l'émigration contineulale descendit à 25.000 en 1914, 19.000 -en 1915, 68.000 en 1916, 28.000 en 1918. L'émigration transocéanique fut arrêtée davantage encore. De 428.000 en 1913, elle tomba à 1G2.000 en 1914, .38.000 en 1915, et, quand les ports furent fermés, à 8.900 en 1917, à 1.900 «n 1918. Les retours furent au contraire nombreux : pour un émigrant en 1917, deux rentrées ; en 1918, 3 rentre'es. L'Italie retrouva ainsi à peu près l'intégralité de sa population, qui dépassa en 1918 38 millions. Au dehors, sans parler de la population des terres redimées, (2 millions d'habitants), résidaient encore environ 7 millions d'Italiens (2 millions aux Etals-Unis, 1 million et demi au Brésil, 1 million en Argentine).

Avant la guerre, l'émigration continentale se portait surtout vers l'Allemagne et l'Autriche. En août 1916, l'Italie «l la France s'entendirent pour l'envoi en France d'une main-d'œuvre régulière. La convention Albert Thomas-De Michelis fixa les conditions de cette émigration et posa le principe de l'assimilation totale de l'ouvrier étranger à l'ouvrier national. Nous reçûmes ainsi pendant la guerre environ 20.000 émigranls, maçons, menuisiers, charpentiers, en sus des envois de travailleurs militaires.

Le courant créé par la convention Thomas-Da Michelis fut précisé par un traité de travail signé en 1919, complétant les dispositions du traité antérieur de 1904. Par ce traité l'égalité de traitement absolue fut accordée aux ouvriers italiens pour tout ce qui concerne les garanties personnelles, le salaire, les lois sociales, les mesures d'assistance, etc.

Le resserrement pendant la guerre de l'émigration transocéanique était inévitable. De même il était naturel que les quelques milliers d'individus qui quittaient quand même le royaume continuassent de se porter surtout, comme

avant les hostililés, vers l'Amérique. Fort rares furent ceux qui se rendirent en Argentine ou au Brésil, et cela à raison de la crise éconon\ique qui y sévissait. Au contraire, l'Amérique du nord demeurait une vaste usine travaillant à force pour l'Européen armes.

Dans celte vue d'ensemble sur la situation économique de l'Italie pendant la guerre, une mention particulière doit être encore faite du coût de la vie. L'Italie a soulîerl cruellement du renchérissement des prix. C'est même elle qui, de tous les grands pays européens et extra européens, en a le plus souflert. Si on ramène à 100 les prix de gros en 1914, les statistiques permettent de constater que ces mêmes prix, après avoir suivi un mouvement constamment ascendant, atteignirent en Italie, en octobre 1918, le chiffre de 481. A la même époque en France, le chitîre le plus fort était seulement de 368, en Angleterre de 242, aux Etats-Unis de 200. Jusqu'en janvier 1915, l'augmentation en Italie avait été assez faible : 15 0/0 (1 13), mais en 1915, le mouvement s'accentua: 100 0/0 (200) et, par la suite, il s'amplifia encore : en janvier 1917, l'accroissement de l'indice des prix était déjà de 150 0/0 (250) ; il atteignait en janvier 1918 200 0/0 (400). La baisse ne commença — en Italie comme ailleurs — qu'après l'armistice de novembre 1918 : l'indice des prix italiens passa de 481 en octobre 1918 à 358 en janvier 1919. Cette baisse provenait surtout du groupe charbon et métaux, la fin de la guerre ayant permis la reprise de l'importation directe du charbon dans les ports italiens. Mais à partir de mars, le mouvement ascendant reprit.

Les prix de détail suivirent un mouvement analogue, au moins dans l'ensemble, à ceux des prix de gros. A Milan, par exemple, ce qui valait 100 en 1914 valait 137 en janvier 1916, 170 en janvier 1917, 248 en janvier 1918 et

399 en janvier 1919. Le mouvement de baisse com'mença à partir de celte époque. Dans aucun autre pays, les prix de détail n'augmentèrent autant qu'en Italie, l'^n janvier 1919, ce qui valait 399, valait à Paris seulement 248 et en province, dans les grands centres, 270.

Les causes de cette situation furent en Italie les mêmes que dans les autres pays. M. le sénateur Maggiorino Ferraiis^ directeur de la Nuova Anlologia, a consacré à la hausse des prix, entre 1914 et 1919, des éludes intéressantes. Le 16 juin 1919, il résumait ainsi les éléments qui, d'après lui, concouraient à produire le phénomène : d'abord un facteur économique (renchérissement des matières premières, des salaires, des transports, introduction de la loi de huit heures, etc.) ; ensuite un facteur psychologique, la guerre semblant à un nombre considérable d'individus une occasion unique d'essayer de s'enrichir rapidement ; enfin un facteur spéculatif, l'accaparement se faisant sur une très vaste échelle et presque sans répression. De ces trois fadeurs, il n'était pas douteux que le dernier, la spéculation, eut agi de manière particulièrement vive et que ce fut à lui qu'ait été dû pour une grande part le renchérissement considérable qu'on constatait.

Pour lutter contre la vie chère, le gouvernement italien a pris successivement de nombreuses mesures. Ces me- - sures ont été très vivement attaquées, par les uns comme insulfisantes, par les autres comme excessives. M. Maggiorino Ferraris et avec lui les protectionnistes, fut parmi ceux qui réclamèrent constamment une plus grande intervention de l'Etat : dès le 16 août 1914, il demandait l'institution d'une Commission centrale des approvisionnements qui fit les achats nécessaires, fixât les prix de vente, etc. Les mesures qui furent prises, trop tardivement à son sens, ne donnèrent que de médiocres résultats parce qu'elles n'étaient pas exactement adéquates à la perturbation

qu'avait créée dans le pays d'abord le conflit mondial, ensuite l'entrée dans la guerre. IVJ. Maggiorino Ferraris insista à maintes reprises pour une action plus décisive, un contrôle plus sévère de tous les articles de consommation, une surveillance plus stricte sur les coùls de production et les prix à l'origine. L'augmentation des salaires d'une part et des gains patronaux de l'autre agissant directement sur le coût de la vie, il demandait en même temps la réduction des bénéfices exagérés et l'établissement de salaires correspondant aussi exactement que possible aux prix. En même temps aussi, il insistait sur ce fait que le coût de la vie ne baisserait définitivement que quand la reconstruction économique du pays aurait été opérée et qu'aurait été assainie sa vie commerciale : le problème des transports maritimes, celui des transports intérieurs, celui de la circulation, les impôts et l'équilibre budgétaire, le problème du change, l'intensification de la production agraire et industrielle, la diminution raisonnée et limitée de la consommation auraient une influence directe sur les prix et contribueraient à l'élévation ou la diminution de ceux-ci.

Les mesures de réquisition et de taxation, qui furent prises par l'Etat, trouvèrent dans les liberisti des adversaires acharnés. Mais leurs plaintes ne furent guère entendues. En Italie comme en France, le retour à la liberté commerciale ne se fit que lentement et tardivement, et, longtemps après l'armistice, l'Etat gardait encore un véritable droit de surveillance et de contrôle sur un grand nombre de productions. En septembre 1920, la taxation fut même rétablie pourcertains articles : la liberté ayant semblé permettre une surélévation considérable des prix, des commissions provinciales furent chargées de fixer pour divers produits des « prix normaux ».

La guerre a mis en pleine lumière l'importance de l'ao^riculture pour l'Italie.

Sous ce titre Torniamo alla ie?'ra, M. le sénateur Maggiorino Ferraris a publié dans la Nuova Antologia une longue suite d'études où était très justement exposé le problème agraire italien.

La superficie du royaume est d'environ 28 millions d'hectares, dont 8 sont des terrains de montagnes, des terres stériles ou incultes, des eaux, des routes. 20 millions d'hectares sont cultivables. Les uns (15 millions; sont des terrains à culture intensive ; les autres (3 millions) des terrains à culture extensive(i4^r<? toscano et romano, Calabre, Basilicate, îles). 2 millions d'hectares restent des terrains à bonifier.

D'après M. Maggiorino Ferraris, le problème le plus urgent est celui des terrains à culture intensive. Quand ces terrains auront fourni un meilleur rendement, alors on pourra songer utilement à transformer les terrains à culture éxtensive et à achever l'œuvre de bonification commencée. La réalisation de ce programme demanderait plusieurs milliards, et ne pourrait sans doute se faire sans le concours financier de l'Etat, Mais le rendement actuel de la terre, qui est de 150 lire à l'hectare, pourrait être, ce programme réalisé, au moins triplé.' Ainsi le rendement total de la terre italienne se trouverait notablement accru, ce qui assurerait au budget national d'importants revenus nouveaux.

Four l'amélioration des terrains à culture intensive, deux facteurs principaux sembleraient devoir jouer en même temps. Toute reconstru ction économique suppose, en effet, une organisation du crédit et une organisation agricole.

8.000 conseils agraires communaux (un par commune rurale), 69 conseils provinciaux, un conseil national siégeant

124 l'italie d'apuks guerue

à Rome, chacun de ces conseils composés d'un nombre restreint de proprie'taires et de paysans, telle est l'organisation proposée par M. Maggiorino Ferraris. Ces conseils auraient pour objet : fournir aux agriculteurs, au plus juste prix, des spmences, des engrais, des matières premières de qualité garantie, du bétail, des machines, des instruments, — comme le font déjà partiellement les syndicats agricoles : assurer le service vétérinaire, notamment la défense contre les épizooties ; encourager de toutes manières les associations mutuelles et coopératives pour la production et la vente des produits du sol ; favoriser le reboisement ; enfin aider les institutions de prévoyance et de mutualité pour les travailleurs de la terre (olfices du travail, assurances contre la maladie, la vieillesse, etc.).

M, Maggiorino Ferraris a proposé, en outre, la création à Rome d'un « Institut national de crédit agraire », avec succursale dans chaque province et agence dans chaque commune ; il a insisté, d'autre^part, pour que l'instruction agricole pratique, par le moyen de chaires ambulantes d'agriculture notamment, soit plus largement développée et répandue.

Avant que ce vaste programme puisse être exécuté, et pour que son exécution soit possible, il est indispensable que l'agitation qui s'est, depuis deux ans, manifestée parmi les travailleurs de la terre s'apaise. Les premiers décretslois qui furent pris n'améliorèrent en rien, bien au contraire, la situation ; les usurpations de terres, les violences se multiplièrent. Aussi le ministre Falcioni, en mai 1920, dùt-il édicter de nouvelles dispositions légales pour défendre les droits de la propriété individuelle. Cependant l'erreur initiale a subsisté, et subsiste encore : à savoir la possibilité d'exproprier, au nom de l'intérêt public, le propriétaire de terres incultes. Or, les terres réellement incultes sont relativement -rares : s'il y a beaucoup de terres non enseramencées, ces terres ne sont cependant pas improductives,

puisqu'elles sont utilisées le plus souvent comme pâturages ou prairies.

L'expropriation ne saurait se comprendre, elle ne saurait être légitime que quand il s'agirait de va:?tes étendues laisse'es complètement à l'abandon depuis de longues années. Mais les meneurs pa3'sans ne se sont pas, depuis deux ans, embarrassés de pareils scrupules : ils ont organisé des coups de forces contre des propriétés qu'ils estimaient, à leur propre point de vue, insuftlsamment cultivées. Devenus possesseurs de fait, il a été maintes fois impossible au propriétaire légitime d'obtenir des pouvoirs publics leur expulsion...

Ces violences, injustifiées, qui se sont trop souvent renouvelées, commandent, aujourd'bui, plus que jamais, au gouvernement d'aborder — et de résoudre — autrement que par des décrets-lois de circonstance, le vieux problème des latifondi, singulièrement compliqué par celui des « usages civiques », qui donnent aux habitants d'un grand nombre de communes des droits ou des facultés (pacage, ensemencements) exorbitants, désuets, et tout à fait contraires à un régime moderne de saine propriété. La solution du problème des latifondi ne pourra se trouver que dans le fermage collectif, la location a des coopératives de paysans, après expropriation régulière du propriétaire par l'Etat. Quant aux terres actuellement productives, l'amélioration de leur rendement ne se fera, semble-t-il, que par l'union et la coopération. Le programme proposé par M. Maggiorino Ferraris repose sur des principes excellents dont on ne saurait trop souhaiter la mise en pratique. Le relèvement et le développement de l'agriculture italienne dépendent en grande partie de l'organisation du crédit agraire et de la formation de grandes sociétés a)'ant pour objet la culture de la terre, comme tant d'autres, depuis 50 ans, ont eu pour objet des entreprises industrielles.

126 l'italie d'aprks guerre

L'industrie italienne était sortie de la guerre fortement consolidée. Or, actuellement, elle traverse une crise grave qui tient à trois facteurs principaux : l'agitation, la turbulence des milieux ouvriers ; le projet de loi sur le contrôle ouvrier dans les industries, qui a été présenté au Parlement au début de 1921, n'a fait qu'accroître cette agitation, en même temps que les difficultés dans lesquelles se débattaient les patrons — la réduction des heures de travail, contre laquelle, au surplus, tous les industriels indistinctement protestent — enfin l'exagération du taux des salaires. A ces causes d'ordre économique, il faut ajouter des causes d'ordre fiscal. L'Etat a grevé l'industrie de charges écrasantes. Il a confisqué la totalité des super-bénéfices de> guerre. D'autre part, il a troublé profondément le marché des valeurs en rendant obligatoira la nominativité des titres. Si on ajoute que l'industrie n'a pas encore un régime douanier définitif facilitant la vente d'une production qui a été faite à un coût très élevé, lors de la période des hauts prix, et d'autre part que la consommation a sensiblement diminué, on comprend sans peine la crise qui atteint aujourd'hui la grande industrie et qui a amené de retentissantes faillites, comme celle de l'ilva au début de

L'industrie sidérurgique continue, à présent comme par le passé, d'èlre violemment attaquée, sauf par les protectionnistes qui la soutiennent avec ardeur. A l'argument que l'Italie n'a pas de charbon et que par conséquent la sidérurgie y est une industrie anti-naturelle, ceux-ci répondent que la sidérurgie, comnie la métallurgie ou les entreprises mécaniques, a existé de tout temps dans le pays, et cela parce que le sous-sol possède du fer. En 1804, il existait déjà 13 hauts fourneaux et la production

de fer et d'acier atteignait 150.000 tonnes. Stefano Breda avait créé les grandes aciéries de Terni. Depuis, ajoutet-on, la sidérurgie s'est puissamment développée avec la protection de l'Etat ; elle donne du travail à oOO.OOO ouvriers, elle représente plusieurs milliards de capital, elle est une des plus grandes forces de la vie économique du pays. La supprimer ou même l'entraver serait une faute grave. Il faut au contraire faciliter sa progression et la protéger davantage encore. Les droits de douane qui la soutiennent n'ont pas pour effet de faire hausser les prix : si la sidérurgie italienne n'existait pas, la production étrangère importée coûterait certainement plus cher qu'à présent la production italienne protégée. Les protectionnistes ajoutent que, dans l'avenir, les importations de charbons américains, anglais ou allemands qui, actuellement, coûtent si cher à l'Italie (6 millions de tonnes par an environ), pourront être notablement diminués et qu'ainsi la balance commerciale s'équilibrera plus aisément. De nombreuses industries pourront et devront, en effet, utiliser soit la houille blanche, soit la lignite qui existe en grande quantité, soit le pétrole. Car l'Italie dispose de gisements pélrolifères étendus dans les provinces de Plaisance, Caserte, Parme, Bologne, Modène, Ileggio d'Emilie notamment. Actuellement la production (une dizaine de milliers de tonnes par an) est insignifiante, mais il semble qu'elle puisse être aisément et rapidement développée.

iMalgré les attaques dont elle est l'objet de la part des libre échangistes et spécialement des agriculteurs [méridionaux, l'industrie sidérurgique, soutenue par les plus grandes firmes bancaires, compte sans cesse de plus nombreux partisans. Elle a affirmé sa puissance notamment au cours des débats qui ont précédé le vote récent du nouveau tarif douanier.

120 L ITAME D AP1U:S GLLRUE

Le développement agricole et industriel de lïlalie est directement conditionné par les moyens de transports intérieurs et internationaux mis à la disposition des producteurs et des consommateurs.

Si les chemins de fer sont nombreux et bien outillés, leur exploitation par l'iilat constitue cependant une très lourde charge pour le budget public. En 1910-19, si, par des artifices de comptabilité, le déficit a apparu presque insignifiant, en fait celui-ci a" dépassé 100 millions. Quant au délicit de 1919-20, il a atteint 1 milliard. Le prix du charbon, l'augmentation des de'penses de personnel n ont pas été compensés par de suffisantes plus-values de receltes, malgré les augmentations considérables de tarifs. Ces augmentations ont eu, en effet, le résultat inverse de celui qu'on espérait. Elles n'ont pas permis, bien au contraire, de combler le déficit. Elles ont réduit le trafic. Voyageurs et marchandises ont sensiblement diminué ceux-là en nombre, celles-ci en quantité à mesure que les tarifs étaient surélevés.

La question de la marine marchande est, à l'heure actuelle, l'une des plus importantes qui se pose pour l'Italie.

La guerre sous-marine a causé à la flotte italienne des dommages graves qui n'ont été que partiellement réparés par les attributions de navires faites en vertu des traités de paix. Au 1®' janvier 1921, l'Italie ne possédait que 603 navires marchands, d'un tonnage total de 1.754.000 tonnes. Or, pour ne plus dépendre du pavillon étranger, elle aurait besoin de près de 5 millions de tonnes.

M. le sénateur Maggiorino Ferraris a mené, dans la Aiiova Antologia, une vigoureuse campagne en faveur de

la rcslaurazione marittima par raJoplion d'un programme naval pratique. Pour doter l'Italie d'une flotte de commerce et d'une marine libre destinée aux transports lointains, iM. Maggiorino Ferraris a préconisé surtout l'organisation d'un crédit naval, à forme industrielle. L'Institut de crédit maritime existant actuellement devrait être de fond en comble réorganisé; il devrait avoir son statut propre, autorisant et disciplinant l'émission d'un titre spécial garanti par l'Etat.

Mais l'institution d'un tel organisme, si utile qu'elle soit, ne serait cependant pas suffisante pour permettre à la marine italienne de prendre l'ampleur qu'elle doit avoir.

Le système des primes n'a pas toujours donné de bons résultats. Les primes sont un facteur fixe destiné à compenser des facteurs variables. Elles sont le plus souvent supérieures ou inférieures aux besoins. Elles amènent soit des excès, soit des insuffisances de constructions. L'exonération douanière pour les matériaux de construction n'est pas davantage un remède souverain, puisque les facteurs d'infériorité ne résultent pas seulement du coût des matières premières. Le prix de la main-d'œuvre, le prix du charbon, d'autres éléments encore entrent en jeu, et la construction italienne est, et sera toujours, spécialement de ces deux derniers chefs, fortement handicapée par la construction étrangère. Aussi d'autres modes de protection ont-ils été proposés.

Le premier consisterait à réserver le transport des émigrants italiens aux bâtiments nationaux ; le second, à interdire aux pavillons étrangers le cabotage et à imposer à ceux-ci des taxes différentes de celles payées par les bâtiments nationaux. Ce système est appliqué déjà par plusieurs grands pays. Si l'Italie l'adoptait, elle pourrait utilement conclure avec l'étranger des conventions de navigation avantageuses, aux termes desquelles elle renoncerait àcer- Lémosos. — Italie. 9

i3o l'italie d'apuks gleure

tains avantages stipulés par sa législation interne pour en recueillir d'autres équivalents.

Enfin, le régime des ports devrait être égAlemcnt réorganisé en totalité. Le régime actuel des Enti aidonomi a eu ce résultat de rendre extrêmement coûteux les mouvements que les navires doivent opérer. « La réorganisation du service des ports, a écrit justement M, Maggiorino Ferraris, est un des meilleurs moyens pour hâter la baisse des frets et augmenter la force de notre marine marchande. »

Le gouvernement s'en est tenu jusqu'ici aux remèdes classiques, plus ou moins inefficaces. Un décret De Nava du 30 mars 1919 a fondu les précédents décrets Arlotta et Villa et concédé un certain nombre d'avantages aux chantiers de construction et aux armateurs. Ce décret, qui imposait de très lourdes charges à l'Etat et que les intéressés s'accordèrent pourtant à trouver encore insuffisant, devait venir à expiration le 30 juin 1921. Les intéressés demandèrent, malgré les critiques qu'ils avaient formulées, sa prorogation jusqu'en 1925. Le gouvernement saisit alors le Parlement (février 4921) d'un projet de loi, ayant pour objet de régler en même temps les trois grands problèmes de la construction, de l'armement et des services subventionnes, charge non rémunératrice, mais que l'Etat entend maintenir à raison du prestige qu'il estime en découler. Ce projet entraînerait des dépenses considérables, 1.500 millions pour 4 ans, ainsi répartis ; 470 millions pour contributions au voyage (subventions selon la quantité transportée et le nombre de milles parcourus), 135 pour primes de construction, 500 pour les lignes subventionnées et 395 pour des dépenses diverses. Les lignes subventionnées seraient exploitées par une seule société dans le capital de laquelle l'Etat participerait pour 40 0/0. Ce projet a soulevé de tous côtés un très vif mécontentement. On a fait remarquer non sans raison que, le fret étant en pleine crise, la construction navale ne s'imposait plus du tout

LA SITUATION ECONOMIQUE lOl

comme au temps delà guerre, alors que le fret était rémunérateur. A l'inverse, conslrucleurs et armateurs se sont plaints, d'une part que la protection prévue ne s'étendit que pour un trop court espace de temps (4 ans), de l'autre qu'elle fût rendue presque illusoire par le fait que les subventions accordées diminueraient à'mesure que s'accroîtrait le nombre de milles parcourus. On a prétendu que ce système aurait pour seul résultat d'obliger les bâtiments à naviguer, mais qu'il ne les inciterait nullement à commercer. Par les premières primes encaissées, un gain important serait réalisé, et l'armateur ne se soucierait plus de faire du trafic. On a rappelé à ce propos le mot d'Adam Smitb : « Je crains que les navires ne prennent la mer pour gagner des primes et non pour pêcher des poissons... » il n'est pas douteux, en effet, que le système des primes de navigation aboutisse le plus souvent à des bienfaits illusoires et que, si on veut pratiquement protéger la marine marchande, le seul système vraiment efficace soit celui de l'aide à la construction et des primes au voyage.

Le mouvement économique n'est pas moins intimement lié à l'action bancaire qu'à la politique navale ou ferroviaire. Les banques italiennes se divisent en 3 groupes ; les banques d'émission, les banques de crédit mobilier et les banques locales. Ces dernières, qui comprenaient avant la guerre environ 175 banques ordinaires, G90 banques coopératives et 1.655 caisses rurales, aidaient utilement les petits industriels, commerçants, agriculteurs ou employés. Mais l'action des 4 grandes banques d'affaires n'avait pas été par contre à l'abri de tout reproche.

Ces 4 banques possédaient ensemble 560 millions de capital. Elles dirigeaient à proprement parler l'économie nationale, mais, composées pour partie d'éléments étrangers,

pour partie d'éléments italiens de compétence plus ou moins critiquable, elles avaient absorb»? peu à peu la majeure partie de l'éparp^ne publique (elles avaient en dépôt plus d'un milliard sur 7 et demi), et compromis celle-ci dans des opérations souvent dangereuses. La grave crise de 1907 ne fut que la conséquence de leurs fautes. Surtout, il n'existait entre elles aucun lien, ou plus exactement le sentiment patriotique leur faisait presque toujours défaut. Elles travaillaient pour elles-mêmes, chacune luttant contre l'autre, et sans aucun souci des intérêts généraux du pays.

La guerre a nationalisé les banques italiennes. L'une d'elles surtout, la Banca Commerciale, était aux mains de l'Allemagne, dirigée en grande partie par des Allemands et constituée par des capitaux allemands. Cette situation était, au premier chef, anti-nationale. Non pas qu'on puisse ou doive proscrire dans un pays l'emploi de capitaux étrang<^rs. Il est fort naturel et souvent salutaire que de grandes entreprises appartiennent à des étrangers. Mais une importante banque d'affaires, qui domine la vie économique d'un état, qui a forcément une influence politique, qui peut favoriser telle directive ou contrarier telle autre, doit, de toute nécessité, être en totalité nationale.

Les Italiens l'ont compris sous la pression des événements. La Banca Commerciale, dégermanisée, et les 3 autres grandes banques ont fait preuve, pendant la guerre, d'un patriotisme dont elles n'avaient pas toujours, dans la paix, suffisamment témoigné. Augmentant annuellement leur capital grâce à l'accroissement des dépôts d'épargne qui leur étaient confiés, elles ont soutenu les industries de guerre, en vue de la victoire. En même temps, elles se sont prêtées en 1918 à une combinaison dont son auteur, M. Njtti, ministre du Trésor, attendait pour le pays grand profit. Le 30 juin, la Banca Commerciale, le Crédita ilaliano, la Banca italiana di Sconio^ le

LA SITUATION ÉCONOMIQUE l33

Banco di fioma se réunirent en une sorte de cartel qui, tout en réservant à chacun sa complète indépendance d'action et de direction, avait pour but de coordonner et de discipliner les activités particulières. Les quatre banques devaient examiner ensemble les conditions pratiquées pour les principales opérations, et fixer ensemble les limites communes pour les avances, les provisions de comptes courants, etc. D'autres arrangements avaient pour objet les avances d'intérêt général à consentir à l'Etat, aux organisations publiques intéressant l'économie nationale et à certains établissements industriels.

Cet accord était inspiré d'une idée juste, mais ne tenait pas suffisamment compte d'une situation de fait qui pouvait le rendre singulièrement dangereux. Les 4 banques, en eflet, entre lesquelles l'accord était conclu, étaient directement inféodées à la grande industrie. Dans chacune d'elles, les plus grands industriels s'étaient peu à peu assuré une place prépondérante. Les banques n'étaient pas, en fait, maîtresses de l'industrie, c'était la grande industrie qui avait mis la main sur elles. 11 était, dans ces conditions, périlleux de laisser aux banques le soin de distribuer le crédit, car on risquait de méconnaître les intérêts de la moyenne et de la petite industrie. En Angleterre, le Money trust, la concentration bancaire à outrance, avait été avec raison combattu par le gouvernement, qui avait pris des mesures pour protéger l'indépendance du petit commerce et de la moyenne industrie. Le gouvernement italien pratiqua une politique contraire, qui fut par beaucoup justement critiquée. « En favorisant l'union des banques, écrivait M. de Viti de Marco, professeur de science financière à l'Université de Rome, le gouvernement italien a assuré à un petit groupe d'industriels la domination et l'exploitation de l'économie nationale toute entière ».

i^/l l'itaue d'après guerre

Malgré la crise économique que l'Italie traverse depuis rarmistice, les chiffres de son commerce extérieur ont accusé d'importantes augmentations, notamment à l'exportation.

Du {«'■janvier au 31 août 1920, les importations italiennes ont atteint 10.703 millions de lire contre 10.956 pendant la même période de 1919, et les exportations 4.943 cont'e 3.099.

Les importations sont venues surtout d'Argentine (4.190), des Etats-Unis (3.193), d'Angleterre (1721), de France (876), des Indes (497), d'Allemagne (420).

Les exportations ont été dirigées vers la France (767 millions), l'Angleterre (647), la Suisse (616), les Etals- Unis (443), l'Autriche (242), l'Argentine (222), l'Allemagne (167).

La question du tarif douanier a donné lieu, pendant et apiès la guerre, à des études, officielles ou privées, extrêmement nombreuses. L'Italie vivait, quand la guerre a éclaté, sous le régime du tarif de 1887, qui avait soulevé de la part des agriculteurs du midi des protestations violentes et sans cesse renouvelées. Libre échangistes notoires, ils reprochaient à ce tarif unique et aux traités de commerce qui l'avaient suivi d'avoir uniquement favorisé les industries naissantes du nord. En eiïet, ce tarif n'avait jamais été modifié et ITlalie, dans les traités qu'en 1904-06 notamment elle avail passés, avait dû, pour obtenir la réduction des droits étrangers sur ses produits agricoles, abaisser ses propres droits en faveur des produits des nations avec lesquelles elle contractait, produits qui étaient eux-mêmes protégésdans leurs pays respectifs par des tarifs nouvellement promuiffués.

LA SULATIO:» ECONOMIQUE 100

Quelque favorable qu'ait été pour les iaduslriels du nord le tarif proleclionniste de 1887, il n'en avait pas moins élé critiqué par un grand nombre de ces industriels, qui estimaient encore insuffisant l'appui qu'il donnait à la majorité des industries nationales.

Quatre ans avant la guerre, en février 1910, M. Luzzatli, en présence de ces réclamations contraires des milieux agricoles et industriels, avait demandé aux Chambres de Commerce et aux grandes associations de faire connaître officiellement leur sentiment sur la question du tarif douanier : convenait-il de maintenir le tarit en vigueur, ou au contraire de le modifier, et d'établir, selon le système français, un tarif double, maximum et minimum ? Des 78 chambres de commerce interrogées, 31 seulement répondirent, ainsi que 7 grands groupements. La majorité se prononça pour le maintien du tarif unique. La question fut reprise pendant la guerre, en 1915, par rUnion des Chambres de Commerce : 17 répon.^es parvinrent, dont 8 proposaient une union douanière avec les xVlliés et un régime autonome vis-à-vis des autres états, -5 le maintien du système actuel et o ne se prononçaient pour aucun système précis. Une Commission royale fat alors nommée, chargée de statuer officiellement et de toumeltre au Parlement des propositions précises : les traités qui liaient Tllalie aux puissances belligérantes étaient, en efïet, devenus caducs, — arrivant à expiration fin 1917, ils avaient élé dénoncés le 12 janvier 1917 — et le gouvernement devait réorganiser de toutes pièces le régime de ses échanges avec l'étranger. L'Association des Sociétés par actions poursuivit une enquête parallèle à celle de la Commission royale, qui prit pour base les travaux de la grande Commission constituée pour l'étude du projet de tarif de 1887, et le remarquable rapport déposé au nom de celle-ci par Vittorio Ellena. Au questionnaire qu'elle adressa elle reçut, elle aussi, peu de réponses. De ces

i36 l'italie d'après guerre

réponses résulta cependant, et de plus en plus aiguë, l'opposition manifeste de l'industrie du nord et de l'agriculture du sud. Déjà, en i917 et en 1918, celte opposition s'était accusée. Les Chambres de Commerce du midi avaient tenu un congrès à Naples où elles avaient voté un ordre du jour nettement libre échangiste, demandant que le tarif douanier en vigueur, loin d'ôlre élevé, soit abaissé « de manière à garantir à la production agricole et aux industries qui en dérivent de plus grands débouchés à l'étranger ». Quelques mois plus tard, à Rome, agriculteurs libre échangistes et industriels protectionnistes s'étaient réunis — mais sans parvenir à s'entendre. Les Chambres de Commerce du midi et de la Sardaigne avaient continué leur campagne, et un appui nouveau leur était venu de plusieurs grandes associations ouvrières, la Fédération des ouvriers métallurgistes notamment, qui avaient nettement affitmé leur hostilité contre tout renforcement du protectionnisme.

La Commission Royale présenta, au mois d'avril 1920, par la plume de M. Panlano, député, un rapport, qui constitue un document très précieux pour l'étude de la situation commerciale actuelle de l'Italie. Ce rapport concluait, surtout pour des questions d'opportunité, àlétablissement d'un tarif autonome, avec double catégorie de droits maxima et minima, des traités de commerce semblant difficiles à établir, et au contraire des accords pouvant lacilement se faire sur la concession du tarif minimum à tout pa3s accordant lui-même à l'Italie des concessions équivalentes. Pour l'établissement de ce tarif minimum, la Commission tenait compte uniquement des possibilités do travail national établies parla guerre : elle avait recherché quelles branches semblaient susceptibles de se développer par et dans la paix, mais elle n'avait pas fait état des développements dus à la guerre et nés directement d'elle. Le tarif minimum était le seul que la Commission présentât : il constituait la limite extrême

à laquelle il semblait possible de descendre sans léser les industries nationales. La Commission laissait au gouvernement le soin d'établir lui-même le tarif maximum sous sa propre responsabilité. Dans l'intérêt des exportations agricoles, elle avait accepté et approuvé un amendement de M. Panlano, invitant le gouvernement à concilier l'application du double tarif avec les nécessités spéciales de ces exportations.

Le rapport de M. Pontano fut tiansmis à la Commission parlementaire chargée [d'établir d'une manière définitive le texte du nouveau régime douanier à proposer aux Chambres. Ce rapport, dans son ensemble, reçut l'approbation des milieux industriels. Pour désarmer l'opposition libre-échangiste, ceux-ci firent valoir, une fois de plus, que la prospérité de l'industrie était en réalité le meilleur facteur de la prospérité agricole, et que le système des traités de commerce n'avait pas assuré à l'agriculture italienne les avantages qu'on aurait pu espérer. La réduction des droits en faveurdes exportations italiennes, consentie en 1904-OG, avait fait surtout le jeu des nations concurrentes de l'Ttalie, puisque ces nations avaient de plein droit, partout et toujours, bénéficié de la clause de la nation la plus favorisée. Dans des études fort intéressantes, publiées par la Rivisla délie Societa Commerciali (mai et juillet 1918), M. Luigi Gaddi a montré que les exportations agricoles italiennes n'avaient, en fait, besoin que de l'égalité de traitement, sur les marchés étrangers, avec les exportations des autres puissances, et que le meilleur moyen pour atteindre ce but était l'établissement du tarif autonome, ce système permettant la concession du tarif minimum aux pays accordant aux produits italiens le traitement douanier le plus favorable, et même éventuellement des réductions sur certains des droits inscrits au tarif.

Mais les efforts des protectionnistes ne convainquirent pas leurs adversaires ; agriculteurs et industriels sont

i38 l'xtalie u'apuks guerre

demeurés irréconciliables et irréconciliés. Les libre-échangistes ont fait souvent remarquer que, tandis que les traités de paix avaient contraint l'Allemagne et ses alliés à établir des régimes douaniers qui ne pussent plus être une menace pour aucune puissance, ritalie n'avait pas le droit, pour le seul bénéfice de ses grands industriels, les perpétuels ennemis du consommateur, d'entrer dans la voie des guerres de tarifs et des représailles économiques.

Le gouvernement ne suivit pas l'avis de la Commission ro3'^ale, mais n'accueillit pas non plus les revendications libre-échangistes. Le l"^' juillet 4921, il promulgua par un décret, sur lequel le Parlement devait avoir ultérieurement à se prononcer, un nouveau tarif douanier, remplaçant celui de 1887 et lui ressemblant par certains côlés, tout en s'en diiïérencîanl par d'autres.

Le nouveau tarif ressemble par sa forme à celui de 1887; c'est un tarif général, destiné à servir de base à la conclusion de traités de commerce. Les droits stipulés ne tiennent pas compte de l'énorme progression des prix depuis la guerre. Pour remédier à cette anomalie, il a été ajouté à ces droits à l'exception de ceux sur les matières premières, des coefficients de majoration. Le tarif maximum est donc constitué en fait par les droits du t;irif général augmentés des coefficients de majoration, tandis que le tarif minimum est constitué par les seuls droits du tarif général. Les coefficients de majoration, que le décret du 9 juin 1921, approuvant le nouveau tarif, a déclaré modifiables par décret royal selon les variations de la production et des échanges internationaux, n'ont pas, bien évidemment, le caractère et l'efficacité des droits maxima d'un tarifa système autonome, mais, en fait, ils permettent de corriger de quelque manière les droits de base du tarif général. L'Italie a donc, tout de même, maintenant une échelle de droits minima et une échelle de droits maxima.

LA SITUATION ÉCONOMIQIE l3a

Si le gouvernement a promulgué par simple décret le nouveau tarif douanier, c'est que, le l^^"" juillet 1921, les anciens traités de commerce avec la Roumanie, la Suisse et l'Espagne venaient à expiration, et que les marchandises italiennes devaient, à cette date, être protégées à leur entrée dans ces pays, ceux-ci ayant de'jà modifié leur tarif douanier et frappant les marchandises étrangères de droits notablement plus élevés que dans le passé. L'Italie avait ainsi besoin d'une arme nouvelle, plus forte que le tarif de 1887, pour les négociations qu'elle allait entreprendre avec ces puissances en vue de la conclusion de nouvelles conventions commerciales.

Au surplus, la situation de l'Italie était la même vis-à-vis de tous les autres états ex-alliés ou neutres. Toutes ces puissances avaient, pendant ou depuis la guerre, renforcé leur protection douanière. Les traités de commerce, qui les liaient à l'Italie et aux autres alliés, avaient été dénoncés. Pour que des négociations nouvelles pussent être entreprises par l'Italie, négociations qui devaient avoir pour objet d'obtenir des atténuations de droits en faveur de ses exportations, il était nécessaire que le tarif de 1887 fût modifié et contint des droits qui fussent en rapport avec l'énorme hausse des prix et l'augmentation de l'écart entre les prix de production italiens et étrangers.

Yis-à-vis des pays ex-ennemis et den pays nouveaux, le gouvernement de Home avait besoin d'obtenir, par des accords commerciaux particuliers, des dérogations aux prohibitions d'importation et d'exportation édictées par ces pays. Avant même le vote du nouveau régime douanier — et ce régime importait peu, puisque le but poursuivi n'était pas de se défendre contre des majorations de droits, mais, soit d'établir un trafic nouveau, soit de reprendre un trafic ancien sur des bases nouvelles — des pourparlers furent entamés avec ces états nouveaux et ex-ennemis. Un traité avec la Tchéco-Slovaquie, signé le 23 mars 1921^ établit le

laO L ITAr.lE U APUES GUEKUE

Irailement réciproque de la nation la plus favorisée, et une convention commerciale assura l'importation et l'exportation de différents produits selon des contingents déterminés. Avec la Yougo-Slavie, avec la Pologne des négociations semblables furent également poursuivies. Il en fut de même encore avec les états ex-ennemis, la Hongrie, l'Autriche et l'Allemagne. Avec la Hongrie, un traité de commerce l'ut conclu au mois de juillet 1921, assurant le traitement réciproque de la nation la plus favoriisée. Avec l'Allemagne, un accord provisoire, d'une durée de 9 mois, prolongeable par tacite reconduction, fui signé le 20 août de la même année. L'Italie et l'Allemagne s'engagèrent à se délivrer réciproquement les licences d'importation et d'exportation nécessaires, sans tenir compte des dispositions contraires en vigueur. L'accord était surtout avantageux pour l'Allemagne, qui était des deux contractants le plus armé pour l'exportation et qui, en outre, avait le bénéfice du change.

Les mesures douanières prises par le gouvernement italien ont été très vivement combattues par une partie importante du pays. On a estimé, dans d'assez nombreux milieux, qu'elles étaient fort loin de sauvegarder les intérêts nationaux, en présence des mesures prises dans les autres pays. Le tarif général, a-t-on dit, étant la protection minima qu'on reconnaît nécessaire aux intérêts italiens, il semble impossible que l'Italie accorde aux puissances avec lesquelles elle traitera des réductions sur ce tarif. Elle sera ainsi amenée à appliquer à toutes indistinctement le même tarif. D'autre part, aucune réduction ne pourra être consentie sur les coefficients de majoration, puisque ceux-ci, avec raison, ont été stipulés variables et édictés précisément pour augmenter la protection quand le droit du tarif général ne suffit pas Donc le nouveau tarif ne pourra être l'objet d'aucune négociation intéressante avec les cocontractants étrangers. Au surplus, a-t-on ajouté, il n'est pas appli-

cable à tous les pays. Le nouveau tarif n'est applicable, en ce qui concerne la France, qu'aux marchandises qui ne sont pas admises au traitement conventionnel, c'est-à-dire à celles qui ne sont pas comprises dans l'accord commercial franco-italien de 1898. Les soies et soieries, qui, en 1898, ont été exceptées du bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée, et les autres catégories également exceptées seront seules frappées par le nouveau tarif. De même, ce tarif n'est pas applicable aux marchandises comprises dans les accords commerciaux conclus par l'Italie avec le Brésil, la Grèce, le Japon et la Serbie, accords qui, comme celui avec la France, sont actuellement encore en vigueur à titre provisoire.

L Economista critalia, l'une des feuilles le plus nettement anti-libre e'changiste d'Italie, quelque favorable qu'elle fut aux principes protectionnistes qui avaient inspiré le nouveau régime douanier, terminait, le 10 juillet 1921, l'étude qu'elle consacrait à celui-ci par cette observation critique, fort juste : « Le nouveau régime ne résoud pas le problème capital qui se pose devant l'Italie, c'est-à-dire celui d'une organisation durable de ses rapports commerciaux avec l'étranger, celui de la fixation des lignes générales dans lesquelles doit à l'avenir évoluer la politique économique... » Il semble bien, en effet, que le tarif du l^"" juillet dernier soit surtout un compromis, et qu'à ce titre il doive constituer un système temporaire. Mais on sait que souvent, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, rien n'est plus déQnitifque le provisoire...

Le commerce de la France et de l'Italie était avant la guerre important, moins important cependant — et cela pour des causes déjà indiquées — que celui de l'Italie avec les puissances centrales.

En 1913, les importations italiennes en France s'étaient

l42 LITALIE d'après GUERUE

chiffrées par 240 millions, cl les exportalions françaises en Italie par 306. Les plus fortes importations italiennes portaient sur les soies et bourres de soie, les peaux, les chanvres^ les minerais, etc. Les plus fortes exportations françaises se composaient de soies, de laines et de produits chimiques. Pendant la guerre,, les importations italiennes atteignirent en 1914, 173 millions — en 1913, 433 — en 1916, 7IG —en 1917, 815 — en 1918, 717. Les exportations françaises en Italie se chiffrèrent, ces mômes années, par 215, 388, 782, 971 et 802 millions. Le 20 septembre 1910, un arrangement fut conclu entre les deux pays, limitant l'effet des prohibitions réciproques d'importation et d'txportalion. Cet accord resta en vigueur 8 mois. Le régime français des importations étant devenu plus restrictif avec le déciet du 22 mars 1917,1a convention de 1916 fut modifiée à Turin le 30 mai 1917. Aux termes de l'accord de Turin, un certain», nombre de marchandises furent autorisées à entrer libre ment dans chacun des deux pays. D'autre part, les marchandises italiennes qui n'étaient pas frappées de prohibition absolue purent être introduites en France sans autorisation, jusqu'à concurrence de contingents à déterminer. Ces contingents ne furent, en fait, jamais établis. L'accord de Turin, qui a régi les rapports commerciaux francoitaliens durant ces cinq dernières années a été, en fait, appliqué par les deux gouvernements dans l'esprit le plus libéral.

L'accord commercial du 21 novembre 1898 avait stipulé que les deux pays se concéderaient mutuellement le traitement de la nation la plus favorisée, sauf pour les soieries. Le 29 juillet 1919, une loi autorisa le gouvernement français à « négocier avec les pays étrangers, pour une durée déterminée, la concession de réductions de droits sur le tarif général, calculées en pourcentage sur l'écart existant entre le tarif de droit commun et le tarif minimum. Les réductions accordées dans ces conditions, était-il dit, pourront, en

LA SITLATIOX ÉCONOMIQUE l43

échange d'avantages corrélatifs, être mises provisoirement en application par décrets rendus en conseil des ministres... » (I). D'autre part, le gouvernement décida de ne plus accorder la clause générale de la nation la plus favorisée sans obtenir comme contre partie des avantages équivalents.

L'accord de 1898, basé uniquement sur la clause réciproque delà nation la plus favorisée, et l'accord do 1917 ne correspondent plus, manifestement, à l'état de choses créé par la guerre. Du fait notamment de la dénonciation par l'Italie de ses traités de commerce et de la mise en viiiueur par elle d'un nouveau régime douanier, ces accords doivent, de toute nécessité, faire place à des arrangements nouveaux. Ces arrangements sont d'autant plus possibles et souhaitables qu'à beaucoup de points de vue les échanges de la France et de l'Italie sont complémentaires, tout au moins €n ce sens que l'Italie a besoin de certaines productions françaises comme la France a besoin de certaines productions italiennes.

La question des matières premières pouvant faire l'objet d'échanges entre la France et l'Italie a été particulièrement étudiée. L'Italie dispose de pyrites de fer indispensables à ia fabrication des superphosphates et de l'acide sulfurique, c'est-à-dire à la prospérité de nos industries chimiques et àe notre agriculture (2) ; elle dispose aussi de soufre, de mercure et de chanvre, tous produits dont nous manquons et que nous consommons. Par contre, elle n'a ni charbon ni

(1) Des décrets des 13 juin et 7 juillet 1919 avaient levé en France îa plupart des prohibitions d'importation. Des décrets des 14 juin •et 8 juillet relevèrent les droits de douane en instituant des surtaxes ad valorem à percevoir en sus des droits spécifiques antérieurs, surtaxes qui furent ultérieurement remplacées par des coefficients de majoration.

(2) Des accords récents ont été conclus entre la France et Italie sur les échanges de pyrites de fer et de charbon. V. infra.

i44 l'itai-Ii: o'APats gleiiue

fer. En ce qui concerne le cliarbon, l'Italie importait avant la guerre — on le sait déjà — environ 10 millions de tonnes par an. Pendant la guerre, elle a développé considérablement ses installations hydroélectriques et l'usage des combustibles pauvres, teis que la tourbe et la lignite ; mais nomme sa métallurgie s'est développée parallèlement, les 10 millions de tonnes d'avant guerre continuent de lui être indispensables. Aussi le gouvernement à l-il très vivement insisté, lors des négociations de paix, pour que le bassin houiller d'Héraclée, en Asie-Mineure, entre lléraclée et Synope, dont l'exploitation remonte à 1832, fut attribué à l'Italie dans le partage anatolicn. Cette exploitation, qui s'étend sur une soixantaine de kilomètres de longueur et 4 de largeur, était faite, avant la guerre, en majeure partie par une société française, à forme ottomane, la Société d'Héraclée ; à côté d'elle existait une société italienne, la Société Commerciale d'Orient qui avait acquis les deux tiers des actions d'une autre société préexistante, les Charbonnages réunis de Bender Eregli, où étaient investis également des capitaux belges et allemands. L'accord de San Remo de 1920 a attribué à l'Italie, comme elle l'avait demandé, dans le partage des zones d'influence en Anatolie, l'exploitation du bassin d'Héraclée. Des pourparlers ont été par la suite engagés avec la Société française d'Héraclée pour la cession par celte société à l'Italie de tous ses droits. Si ces pourparlers aboutissent, l'Italie aura le contrôle complet du bassin houiller, les concessions futures et anciennes devant lui appartenir.

En ce qui concerne le fer, l'Italie ne dispose que de ressources insignifiantes. La France pourrait lui en fournir, soit sur ses propres réserves, soit sur son fer de Lorraine, soit sur son fer d'Algérie et de Tunisie. La production du fer africain est actuellement peu importante : à peine 1 million de tonnes en Algérie, et 500.000 en Tunisie. Mais l'extraction pourrait être sensiblement développée, non seu-

LA. SITLATIOM ÉCONOMIQUE l/Jo

lemenl par l'intensificalion de rexploitalion dans les gisements déjà concédés, mais encore par la mise en valeur effective des importants gisements de l'Ouenza et de Bou Katra. L'Italie serait désireuse d'obtenir un droit de préférence sur les minerais de l'Ouenza, dont l'exploilalion a eu de retentissants mécomptes, à charge par elle d'apporter à l'atîaire une participation financière et une quantité importante de main-d'œuvre.

Grâce à ses colonies nord-africaines, la France est aussi le grand producteur et le grand marché des phosphates, dont l'Italie est, elle, consommatrice. Cette matière première pourrait être encore, pour les deux pays, une monnaie d'échange intéressante. (1)

A ces matières premières essentielles s'en ajoutent beaucoup d'autres, qui sont non moins utiles à la pioduction ou à la consommation françaises. La France importait annuellement avant la guerre de 8 à 10 millions de quintaux de vin ; en 1919, elle en a importé plus de 7 millions. La plupart de ces vins viennent d'Espagne, grâce à l'accord commercial de mars 1918. Or l'Italie possède d'excellents vins de table ( Chianti, par exemple,) de dessert (Marsala, Asti, Vermouth), et de coupage (vins des Pouilles, d'une haute

(1) Un accord a été conclu à ce sujet en novembre 1920. V. sur cet accord, ceux cités supra sur tes ctiarbons et les pyrites de fer et ceux cités infra sur tes soies un intéressant article paru dans La France et le marché italien (janvier 1921). Adrfe dans ce même article les autres accords qui sembleraient en ce moment le plus particulièrement désirables, d'après un rapport de M. Harismendy, attaché commercial près l'Ambassade de France à Rome. Les expéditions de fruits et de primeurs par trains complets, la création d'un vin de grande consommation au moyen de coupages de provenances italiennes et françaises, l'utilisation complète des richesses naturelles respectives, une étroite collaboration dans les industries métallurgiques et textiles notamment, une entente à propos des transports maritimes et du cabotage sont parmi les matières qui, à juste titre, semblent actuellement à notre mission économique en Italie d'une importance primordiale pour les rapports des deux pays.

LÉMo:<oî». — Italie. 10

Ii46 LITALIE d'aPRKS GUERRE

gradation d'alcool et riches en matière colorante), de uK^me tj^pe que ceux rechercliés par le marché français.

L'Italie dispose également d'eaux'purgalives (Montecatini, Fratta), déjà connues à l'étranger, et qui pourraient remplacer les eaux hongroises dont il était fait usage en France avant la guerre, et concurrencer certaines eaux espagnoles dont l'importation tend à s'accroître.

La France importait encore d'Italie avant la guerre environ 400.000 quintaux de légumes par an (frais, secs ou conservés) et environ 2 millions de fruits de table. Ses achats dans la péninsule étaient peu importants, bien que la production horticole et fruitière de celle-ci fut, comme on sait, considérable.

Productrice d'agrumes (oranges et citrons), l'Italie dispose également d'importantes quantités d'essences de ces fruits, qui pourraient être utilement employées dans lesindustries françaises des médicaments composés.

La question des objets manufacturés pouvant faire l'objet d'échanges entre la France et l'Italie a été beaucoup moins étudiée que celle des matières premières. Il n'est cependant pas douteux que l'Italie puisse avantageusement fournir la France d'un certain nombre d'articles qui lui sont nécessaires. Il convient, en eflet, de retenir le très grand développement pris pendant la guerre par l'industrie italienne, qui accuse à présent plus de 5.000 scHîiétés par actions, avec un capital de 18 milliards. L'Italie est exportatrice d'ouvrages en fonte, fer et acier (barres, lingots, profilés, tôles, Jubés, etc.), de machines, de moteurs, d'ustensiles de toutes sortes en fer ; elle dispose également de filés et de tissus (lin, chanvre, coton, soie) qui pourraient avantageusement concurrencer sur le marché français les productions anglaises.

Au surplus, dès maintenant, des ententes particulières sont déjà intervenues entré un assez grand nombre de firmes françaises et italiennes. Dans l'industrie da caoutchouc la

Société Bergougnan et la Société Tedesclii ; dans l'industrie de l'optique et delà mécanique de précision, la Manufaltura Isolalri Vetri d'Acqui, la Société de Saint-Gobainet les Cristalleries de Choisy-Ie-Roi ; dans l'industrie des produits chimiques, la Sociela Casale de Rome, la Fabbricazione nazionale'prodûtli chimici et la Société Poulenc ; la Nitrammonia, la Société Française de la Grande Paroisse et la Société Centrale de l'air liquide et de l'azote ; dans la métallurgie, la Societa Inès Lombarda et les Aciéries de Firininy ; dans le commerce des métaux précieux, la Sociela Abramo Colombo et le comptoir Lyon Alemand ; dans le commerce des nouveautés, lalUnascente elles Galeries Lafayelt6,etc., ont des intérêts connexes, les sociétés italiennes étant en partie françaises par leurs capitaux et leurs administrateurs, ou ayant avec les sociétés françaises des accords spéciaux. On pourrait citer encore beaucoup d'autres sociétés italiennes directement liées à des intérêts français : la Societa Luigi Fontana, les Magazzini général! spechi e vetri de Rome (verreries) ; la Societa Gondrand Mangili (production de glace artificielle) ; la Tintoria Comense (teinture des soies) ; la Societa dei petroli d'italia ; la Societa Minière di Montecalini ; un grand nombre de sociétés ayant pour objet l'exploitation des marbres de Carrare ; la Societa Léon Beaux (fabrication des explosifs) ; les Stabilimenli Regnault et Zibel de Trieste (raffineries) etc.

Ces ententes particulières entre industries françaises et italiennes témoignent à l'évidence du caractère complémentaire d'un assez grand nombre de productions des deux ])ays. Au surplus divers accords spéciaux sont intervenus, non plus seulement entre individus, mais entre groupes ; métallurgistes français et italiens, représentants français et italiens des industries de la soie se sont récemment rencontrés et entendus sur une sorte de division de la production et des marchés consommateurs.

La question des soies, sur laquelle en 1898 les deux gou-

I '|8 l'italie daprks guerre

vernemenis n'étaient pas parvenus à s'enlendre, a fait l'objet depuis la guerre de nombreux pourparlers. L'Italie est le plus grand producteur européen de soie (4 millions de kilogs sur 5). La France est, de son côté, l'un des jjIus f^rands producteurs de soieries. Le problème serait fort simple s'il ne se compliquait de ce fait que, productrice de soie, l'Italie est en même temps, comme la France, productrice de soieries. Cependant on a peu à peu compris qu'une entente pourrait aisément se faire si, d'une part, des facilités plus grandes étaient données à l'importation des soies italiennes en France, de l'autre si les manufactures italiennes consentaient à une division du travail avec les manufactures françaises et ne faisaient plus à celles-ci une concurrence sur le terrain qui leur serait réservé. Le 27 août 1 920, les gouvernements de Paris et de Rome ont signé une convention sur l'importation en Italie des graines françaises de vers à soie ; d'autre part, dans l'été de 1921, des représentants des industries françaises et italiennes de la soie ee sont réunis à Côme et ont ébauché un accord qu'ils ont convenu de préciser par la suite et de rendre définitif. Ainsi des bases multiples existent dès maintenant qui permettront sans doute l'élaboration d'un nouveau traité général de commerce franco-ilalien, que les circonstances imposent également aux deux pays (1). Ainsi qu'il a déjà

(1) On consultera avec grand profit sur le commerce franco-italien l'intéressant Annuaire du Commerce ilalo-français publié en 1921 par la Chambre de Coranaerce -italienne de Paris, par les soins de son distingué secrétaire général, M. Ugo Capitani.

Le 31 octobre 1921, les accords commerciaux de 1898 et de 1917

ce dernier venant à échéance le 31 janvier 1922 et renouvelable

automatiquement pour un an, à défaut de préavis donné trois moi^ à l'avance — ont été dénoncés par la France. La note officielle ci-après a expliqué le but qui était poursuivi : la conclusion d'un nouvel accord commercial général, correspondant exactement aux intérêts actuels des deux pays:

« Diverses majorations et modifications apportées ces deux dernières années au régime douanier italien ont rendu sans contre-

été dit, le nouveau régime douanier italien ne frappe pas toutes les exportations françaises. L'ancien régime conventionnel de 1898 est resté en vigueur, pour tous les produits qui en font l'objet. D'autre part, le nouveau tarif ne frappe pas plus lourdement toutes les marchandises auxquelles il s'applique. Il e'tablit, en effet, des droits plus modérés pour un assez grand nombre de produits (1). Le nouveau tarif italien n'est donc pas de nature à entraver nécessairement toutes les exportations françaises, et il est inexact de prétendre, comme on l'a fait parfois, que, du fait de ce nouveau tarif et de la dénonciation par l'Italie

partie pour le commerce français les avantages que les accords de 1898 et de 1917 assurent au commerce italien. Dans ces conditions, le gouvernement français a envisagé la nécessité d'une revision des accords existants, et a fait connaître au gouvernement italien les modifications qu'il désirait y voir apporter pour leur maintien en vigueur au delà du l^^ février prochain.

« Il ne s'agit donc pas, comme ont paru le croire certains journaux italiens, d'une dénonciation pure et simple, mais seulement d'une dénonciation conditionnelle des conventions de 1898 et de 1917. Cette dénonciation conditionnelle ne jouerait que dans l'hypothèse, tout à fait improbable, où un [accord pour un régime transitoire n'arriverait pas k être conclu avant le 1^' février. Ce modus Vivendi permettrait d'ailleurs aux deux gouvernements de procéder avec toutes les précautions désirables à la négociation et à la conclusion d'un nouvel accord commercial correspondant mieux aux intérêts actuels du commerce franco-italien que les conventions déjà anciennes de 1898 et de 1917.

« Le gouvernement français est trop soucieux de maintenir entre les deux pays d'étroits rapports économiques pour avoir songé un moment à prendre à l'égard de l'Italie une initiative qui puisse en quoi que ce soit ressembler à une rupture des négociations commerciales. »

Il n'est pas douteux, en effet, que la dénonciation par l'Italie de ses traités de commerce et l'établissement d'un nouveau régime douanier n'aient eu pour effet de faire perdre à la France une partie des avantages qui résultait pour elle de la clause de la nation la plus favorisée, inscrite dans l'accord de 1898.

(1) On consultera avec profit sur le nouveau tarif douanier italien, par rapport aux exportations françaises, une étude publiée dans la France et le marché italien, de juillet 1920.

l50 L ITALIE D APHi:S GUERRE

de ses traités de commerce, le commerce français se trouve au delà des Alpes exactement dans la même situation que le commerce allemand, protège par le nouvel accord du 28 août 1921. Si le commerce français n'est pas beaucoup plus favorisé, on ne peut cependant dire qj'il soit exactement au même rang que celui-là. L'intéressante lettre, reproduite ci-après, adressée par M. Ugo Capilani, secrétaire général de la Chambre de Commerce italienne de Paris, à la Journée industrielle, et publiée par ce journal dans son numéro du 1®"' septembre 1921, indique avec précision la différence qui existe entre les situations respectives de la France et de l'Allemagne sur le marché italien, et les moyens qui s'offrent aux gouvernements de Paris et de Rome pour intensifier les échanges des deux pays.

Au lendemain de la dénonciation par la France des accords de 1898 et de 1917 (novembre 1921) (1), M. Capitani estimait, le larif douanier italien n'ayant pas encore t'té approuvé par le Parlement, que la prorogation de mois en mois de l'accord de 1917 était pour les deux pays la solution la plus favorable. Il estimait également qu'il convenait de persévérer, avant d'en venir à l'accord général, dans la voie des accords partiels successifs, « pei mettant dé déblayer petit à petit le terrain de toutes les questions les plus délicates et les plus épineuses, et de préparer ainsi, par degrés, non seulement l'atmosphère, mais aussi les éléments essentiels pour cet accord général... »

« Jusqu'au 30 juin dernier (1921), écrivait M. Capitani, l'Italie avait encore en vigueur son ancien laiif de 1887. Mais la nomenclature et les droits de ce tarif, établis à un moment oi^i l'industiie italienne, dans sa plus grande partie, était encore à ses débuts, ne répondaient plus du tout, dès avant la guerre, à la situation économique nouvelle, et depuis

(1) V. supra, p. 148, note 1.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE l5l

longtemps nos milieux industriels en réclamaient la réforme. Une Commission (ihommes compétents (industriels, agriculteurs, commerçants, techniciens, fonctionnaires) fut nommée en 1913 par le gouvernement, avec la mission d'étudier d'une façon très approfondie la situation et les besoins de toutes les branches de notre produclion et de formuler des propositions concrètes visant la réalisation d'une réforme douanière parfaitement étudiée dans tous ses détails. Cette Commission, dont les travaux se trouvent consacrés dans une œuvre monumentale de 30 volumes, présenta, il n'y a pas longtemps, ses conclusions tendant à l^adoption du système douanier à double tarif autonome (le système français), pour lequel elle proposait aussi la mesure des droits, tant en tarif général qu'en tarif minimum. Les droits proposés pourle tarif minimum étaient ceux considérés comme constituant la mesure la plus faible de protection compatible avec l'essor, voire môme avec l'existence, de nos productions en temps normal^ et pour évaluer les exigences de ce « temps noi'mal » on s'était réiéré à l'année

a Pour des raisons multiples, et, en première ligne, pour prévenir, autant que possible, des causes de froissements trop brusques avec des pays amis et alliés, les conclusions de la Commission Royale ne furent accueillies qu'en partie parle gouvernement.

« Au lieu du double tarif autonome modifiable à tout moment par la seule volonté de l'Etat intéressé, demandé instamment par les industriels, et dont notre sœur et amie, la France, nous donnait depuis des dizaines d'années un exemple très suggestif, le Gouvernement se tint à l'ancien système d'un seul tarif général, modifiable par suite d'accords commerciaux avec les pays étrangers, et, pour ce qui concerne la mesure des droits de ce tarif général^ il transféra dans celui-ci les droits proposés par la Commissien Royale pour le tarif minimum. Cependant, comme

l52 L ITALIE DAPuts GUERRe]

ces droits niitiiina avaient été établis eu égard à une situation économique normale, correspondant à celle de I9i3, et que, niallioureusement, on est aujourd'hui dans une situation bien différente, pour plusieurs marchandises les droits ont été /em/jorairewie/v/ augmentés par des coefficienis de majoration allant d'un minimum de 0,01 jusqu'à un maximum, très rarement atteint, de 2,5.

« Ce tarif,^qui, malgré les critiques dont il a été l'objet, est bien plus modique, dans sa généralité, que d'autres tarifs adoptés par d'autres pays, ri est entré en vigueur c/ne depuis le 1^^ juillet dernier, c'est-à-dire après que des relèvements plus ou moins notables de droits avaient été adoptés par les Etals-Unis, l'Espagne, la Suisse et môme la France. L'Italie, sortie de la guerre épuisée économiquement, pouvait-elle rester seule désarmée avec son ancien instrument douanier de i887, alors que tous les pays, même ceux dont la structure économique était de beaucoup plus forte que la sienne, s'armaient jusqu'aux dents ? Comment lui reprocher d'avoir apprêté, la dernière, sa défense indispensable?

c( Nos amis Français, qui, même après le l^"" juillet dernier, ont continué à bénélieier des avantages del'accord commercial de 1898, peuvent, moins que tous autres, lui adresser des reproches, car ces avantages ne sont point négligeables, ainsi que la Journée Industrielle parait le supposer.

« Le maintien en vigueur de l'accord franco-italien de 1898 est, en réalité, bien plus profitable à la France qu'à l'Italie.

« Grâce au système douanier italien, l'accord do J898 assure à la France, encore aujourd'hui, le bénéfice vraiment précieux des anciens droits conventionnels {demeurés toujours intacts darts leur mesure originaire) pour un nombre considérable de marchandises (plus de i50) ; dans tous les cas pour les marchandises qui intéressent plus spé-

LA SITUATION ÉCONOMIQUE l53

cialement les exportations françaises en Italie, et qui, pour cela, ont été expressément prévues par l'accord de 1898.

« Pour ne citer que quelques exemples, on sait que les vi?2s en bouteilles, le cognac, les bonbons et parfumeries non alcooliques, les savons communs et parfumés, la lingerie pour homme, les corsets en lin et en coton, [a plupart des tissus, des confections et des articles de Paris, plusieurs articles en peau ou cuir et en fourrure, plusieurs articles de papeterie^ les meubles et les cadres en bois, les livres en français, etc., de même qu'une grande quantité de denrées agricoles et de produits alimentaires bénéficient encore aujourd'hui, dans la même mesure ^ des droits réduits {réduits, nole-z bien y par rapport à Vancien tarif de 1887}, fixés dans l'accord italo-français de 1898 ou dans les autres accords restés en vigueur avec d'autres pays, et applicables aussi à la France en vertu de la clause de lu nation la plus favorisée. Comment donc prétendre que le maintien de l'accord de 1898 n'est qu'un leurre pour la France ? Comment aflirmer que l'Italie applique à la France le môme traitement douanier qu'à l'Allemagne, alors que celle-ci doit supporter pour tous ses produits le nouveau tarif général italien?

« Après ces éclaircis.sements, on voudra bien reconnaître que le reproche n'est pas mérité, d'autant plus que l'accord de 1898 n'a pasempècbé la France de transformer totalement son tarif minimum de 1892, à l'aide de coefficients de majoration, dont la variabilité presque continuelle a constitué un véritable tourment pour le commerce depuis 1919.

« Grâce à son système douanier du double tarif autonome, la France était, et est encore, entièrement libre de modifier son tarif minimum toutes les fois que bon lui semble et dans la mesure où elle le juge nécessaire. En vertu de l'accord de 1898, nous ne pouvons invoquer que le tarif minimum français, la mesure de ce tarif étant totalement entre les mains de votre législateur.

i54 l'italie d'après guerre

« La Journée Industrielle à\i que nos produits bénéficient encore du tarif minimum. Oui, mais qu'est-il devenu, ce tarif, depuis 1919 ? Qu'est il devenu, notamment, après les nouveaux coefficients portés par le décret du 29 juin dernier? Nos vins de Marsala, muscats et vermouts ont vu monter le coefficient à 2,6, sans compter toutes les taxes et surtaxes accessoires. Nos pâtes alimentaires et notre riz ont été frappés respectivement des coefficients 2 et 3. Nos soies ouvrées ou moulinées (et vous savez l'intérêt que nous altaclions à cette catégorie de marchandises) ont été, elles aussi, frappées du coefficient 2, pour ne pas parler des filés et des tissus de soie, lin, coton, laine et chanvre, pour lesquels les coefficients dépassent souvent 5, 6, 7, et atteignent même la limite extrême de 10, chilîre qui se lit aussi à côté du droit frappant certains instruments de musique, dont la fabrication constitue une de nos spécialités. Et nous pourrions multiplier ces citations ; mais elles sont déjà trop nombreuses.

a Autre chose. On entend souvent reprocher à l'Italie d'avoir imposé le paiement des droits d'entrée en lire-or. C'est aussi un point sur lequel il faut donner quelques explications.

<( L'obligation de payer les droits d'entrée en or n'est pas du tout une création nouvelle. Elle existe depuis la loi de finances du 22 juillet 1894, et si les exportateurs étrangers ne s'en apercevaient pas avant la guerre, cela tient à ce que notre change, à cette époque, était au pair ou presque. Au début de la guerre, la dépréciation de notre monnaie étant encore relativement supportable, le gouvernement italien estima que l'on pouvait se montrer tolérant et permit que 1e paiement des droits eût lieu, comme par le passé, en billets, sans tenir compte de la différence du change. Ce n'est que plus tard, lorsque la dépréciation de notre monnaie atteignit des limites vraiment impressionnantes, qu'il fallut remettre en vigueur les anciennes dispositions. Cela,

LA SITUATION ÉCONOMIQUE l55

d'ailleurs, a été fait d'une façon progressive, et presque toujours dans une mesure inférieure au taux réel de l'or.

« Le paiement des droits en lire-or ne constitue pa?, en somme, une augmentation de protection douanière, mais simplement le rétablissemciit d'une situation monélaire troublée.

« Il faut d'ailleurs noter que la situation respective des changes représente pour les exportations italiennes en France une charge parfois presque aussi lourde que celle du paiement en or pour les exportations françaises en Italie.

« Supposons, en effet, un droit égal de 100 lire-or en Italie et de 100 francs en France: la situation respective serait la suivante :

a) Pour l'exporlateur français : 100 lire-or correspondant, au taux actuel de 4.6, à 460 lire-papier, soit, au cours de la lire aujourd'hui en France (54), à 248 fr. 40 ;

b) Pour l'exportateur italien : 100 francs correspondant, au cours actuel du franc en Italie, à 185 lire 18,

u J'ai pris, pour faciliter la comparaison, un droit hypothétique que je suppose le même dans les deux tarifs, italien et français, mais la réalité est toute autre, car les droits minima français, dont bénéficient les produits italiens, ont été portés depuis longtemps, par le jeu des coefficients de majoration, à un niveau beaucoup plus élevé que celui des droits conventionnels italiens, dont les produits français continuent à jouir sans autre aggravation que celle résultant du cours de l'or.

« On peut donc être d'accord sur un point avec la Journée Industrielle^ et c'est que la situation douanière est vraiment tout à fait anormale dans les rapports entre deux pays alliés et amis tels quelllalie et la France. Il est, cependant, nécessaire d'ajouter que la politique douanière italienne n'en est pas seule responsable et que les dommages d'une telle situation ne sont pas plus graves pour la France que pour l'Italie. Bien au contraire!... En voulez vous une

i56 l'italie D*APni'::s guerre

preuve ? Prenez la dernière statistique douanière publiée avec son liabituelle diligence par noire Ministère des Finances, etcomparez l'allure des importations etdes exportations respectives entre la France et l'Italie au cours de ces huit premiers mois de 11)21 par rapport à la même période de l'année précédente. Vous verrez que les importations d'Italie en France sont descendues de près de 938 millions à 323 millions, alors que les exportations de France en Italie n'ont diminué que de 8G6 à 519 millions. Si l'on tient compte, d'un côté, de la diminution des valeurs adoptées par l'administration des douanes dans la compilation de la statistique pour 1921, et, de l'autre côté, des causes multiples qui ont amené, une restriction presque générale des importations et des exportations, il faut bien en conclure que le traitement douanier de l'Italie envers la France ne lui a pas été trop préjudidiciable. De toute façon, il lui a été beaucoup moins préjudiciable que le traitement inverse ne l'a été au trafic italien.

« Je m'excuse d'avoir insisté si longuement sur ce point ; mais l'argument vaut bien la peine qu'on s'explique entièrement.

« On dit en France que les bons comptes font les bons amis, et vous savez le prix que notre Chambre de Commerce attache à l'amitié de la France pour notre pays.

« Maintenant au travail pour la bonne cause. La Chambre de Commerce Italienne de Paris, qui asuivi^ dès le premier moment avec la plus vive sympathie ces pourparlers officieux entre intéressés des deux pays auxquels la Journée Industrielle ?i. fait allusion, est d'avis que l'on s'écarterait fort mal à propos de cet utile système de négociations et d'accords successifs sur des questions particulières, dont la France a eu l'heureuse idée de prendre l'initiative. L'expérience, que l'on en a déjà faite à Côme pour les tissus de • soie et tout dernièrement à Paris pour la métallurgie, montre que le système est bon et qu'il mérite bien d'être

LA SITUATION ÉCONOMIQUE l5j

encouragé par les organes les plus autorii-és pour l'interpréter et faire valoir la pensée et les intérêts du commerce et de l'industrie.

« La situation économique actuelle, aussi bien en Italie qu'en France, est telle qu'il parait diflicile d'arriver rapidement à un accord générai, même sous la forme d'un modus vivendi. Vous savez, d'ailleurs, que notre nouveau tarif général, entré en vigueur le 1®' juillet dernier par simple décret royal, doit être encore soumis à l'approbation du Parlement, et que l'on peut prévoir des modilications plus ou moins importantes à l'issue des débats. 11 paraît, par suite, peu aisé de fonder sur ce terrain, encore si mouvant, des accords d'une portée générale. Au contraire, le système des accords partiels successifs permet de déblayer, petit à petit, le terrain de toutes les questions les plus délicates et les plus épineuses et de préparer, ainsi, par degrés, non seulement l'atmosphère, mais aussi les éléments essentiels pour un accord général moins précaire et plus solidement fondé... »

L'effort commercial des Allemands en Italie a été, dès l'armistice, considérable. Dès janvier 1919, arrivait à Rome ce qu'on a appelél'avant garde du germanisme : M. Passarie, de la Vossische Zeitung, que ses amis du Tempo, M. Nalda en tète, reçurent à bras ouverts; M. Adolphe Millier, de la Deutsche Allgemeine Zeitung, ancien dominicain, qui avait pris femme dans la péninsule et y avait été préposé à la surveillance spéciale des partis anticléricaux; iM. Kapperberg, de la Kolnische Volkszeitung, devant lequel les portes de V Osservatore Romano s'ouvrirent d'elles-mêmes ; enfin, JM. Hans Barth, du Berliner Tageblatt.

Ce dernier était représentatif de l'espèce. Fixé depuis longtemps à Rome, au moment de la déclaration de guerre italienne, il avait publié dans son journal, en guise d'adieu.

l58 LITALIE d'aPRKS GUERUE

un article intitulé : // Salasso (la Saignée), où il disait en substance : « Les armées de notre empereur sauront châtier ];i trahison qui vient de s'accomplir en répandant à flot le sang italien. » Par la suite, établi à I^ugano (comme la plupart de ses confrères), pour ne point perdre de vue le champ de ses exploits, il réussit à faire arrêter le capitaine Cas- Fetta, envoyé en Suisse pour y suivre les menées allemandes. Telles furent ses intrigues que la Consulta demanda au gouvernement fédéral de l'expulser, et, sans l'entremise du puissant Erzberger, il eût certainement été rejeté au delà delà frontière. En 1919, cet ivrogne authentique revint librement à ses beuveries dans les « Oslerie Romane », auxquelles il avait jadis consacré un livre.

Sous l'influence de ces agents officieux, les affaires reprirent vite entre les deux pays, en même temps que le gouvernement de Rome s'entretenait avec celui de Berlin des questions pendantes nées de la guerre, comnic la liquidation des biens séquestrés. Aussitôt que les difficultés commencèrent entre l'Italie et ses alliés, la presse germanophile romaine s'empressa de menacer la France d'un rapprochement de l'Italie et de l'Allemagne.

Ce rapprochement ne s'est pas produit sur le terrain politique, comme cette presse l'eût souhaité. I.e 28 août 192 1, l'Allemagne et l'Italie se sont entendues seulement sur une convention commerciale, temporaire et strictement limitée.

En 4913, dernière année normale, l'Italie avait importé d'Allemagne pour 012 millions de lire, et exporté dans ce pays pour 343 millions : les exportations italiennes correspondaient à 55 0/0 du total des i.mportations efîectuées par l'Allemagne.

Du 1=' janvier au 31 juillet 1920, l'Italie importa d'Aile magne pour 391 millions et exporta en Allemagne pour 135 : les exportations italiennes correspondaient à 35 0/0 du total des importations allemandes.

En 1921, un edort vigoureux fut fait par les Allemands

à la faveur des difficullés avec la France, savamment grossies parla presse et la propagande berlinoises. Les Allemands développaient ainsi un plan méthodique et précis. Reprenant la question des biens séquestrés, évalués à 1 milliard par l'Italie et pour lesquels ils n'offraient que 300 millions, ils proposèrent, pour combler la différence, de se charger de l'électrilication des voies ferrées du royaume, et d'acquérir à forfait tous les stocks de* guerre que l'administration des chemins de fer était chargée de vendre et qu'elle ne parvenait à écouler que difficilement. Ils demandèrent aussi d'acquérir le monopole d'exploitation de toutes les mines de lignite. En même temps des pourparlers étaient engagés par plusieurs grandes firmes allemandes avec diverses industries italiennes. Quelques-uns aboutirent. Leâ capitaux allemands, drainés principalement par le groupe Stinnes, se déversèrent subitement, par masses compactes, sur la péninsule. Le 21 août 1921, V Idea Nazionale. comment tant cette situation, écrivait : « H s'agit d'un plan qui tend à tuer une grande entreprise métallurgique italienne pour obliger l'Italie à exporter son minerai de fer brut ; qui arrat he à l'industrie italienne une grosse entreprise minière autrichienne afin d'empêcher pour l'Italie toute expansion dans les Balkans ; qui tend à ruiner nos industries mécaniques en inondant le pays de locomotives et de machines allemandes vendues à perle ; qui s'oppose à toute sérieuse amélioration de lasituation de la grande industrie italienne en combattant tout développement de nos constructions navales... »

Ce plan, dont parlait V Idea Nazionale et que dénonça également dans Vltalia le député Chiesa^ une curieuse enquête a permis de le connaître avec précision. Un rédacteur de l'Agence Stefani, M. Giordano, en relations avec M. Strohecker, attaché commercial d'Allemagne à Home, put se procurer, et publia dans VIdea Nazionale du 27 août, un rapport confidentiel de ce fonctionnaire à son gouvernement,

l60 L ITALIE d'aTRÈS GUERRE

qui indiquait, avec force détails, le travail auquel l'Allemagne devait se livrer dans la péninsule.

« F'our que nous puissions, disait le rapport, créer une situation politique qui nous soit favorable en exploitant les me'contentements du peuple italien... envers les puissances de l'Entente..., il est nécessaire de renforcer ces mécontentements au moyen d'une action économique et de créer avec l'Italie un tel lien d'inlérèt économique qu'en tout cas l'Italie soit contrainte de suivre notre politique... »

Pour atteindre ce but, M. Stroheckez demandait qu'on soumit le marché italien à un dumping gigantesque, afin de faire à l'industrie italienne « 'une concurrence telle qu'elle ne pourrait continuer quelque activité que ce fut ». Ainsi, il serait possible aux commerçants allemauds d'être « les seuls maîtres du commerce de la péninsule », et « d'acquérir à très bas prix des industries italiennes, ce qui est la clef de la question, parce qu'ainsi nous pourrions régler le commerce entre l'Italie et les pays balkaniques, de manière à e'viter que l'Italie ne puisse nous faire concurrence sur ces marchés ».

Ces déclarations de principe étaient suivies d'un plan d'opérations complet. L'industrie du caoutchouc et celle de l'automobile, « qui sont déjà en état de crise par suite des énormes stocks de marchandises allemandes envoyées en Italie », étaient jugées mûres pour l'annexion économique. Une transaction, à laquelle s'employaient jMM. Cavallini et Brunicardi, (l'ancien confident de M. Caillaux) avait pour bpl l'absorption de la Fiat par Siemens-Schuckert et l'Alpine 3lontangesellschatt.

De même, M. Strohecker se préocci-pait de l'annexion de l'industrie textile, de l'industrie des matières colorantes, enfin de l'industrie sidérurgique. « A ce propos, écrivait-il, je me permets de rappeler que notre participation dans les établissements de Piombino est assurée. MM. Cavallini et Brunicardi se chargent de la question des hauts

LA SITUATION ÉCO>OMIQLE l6l

fourneaux de Porlo-Ferraio pour le compte de la maison Krupp ».

Mais la question jugée la plus importante était celle du contrôle des combustibles.

« L'infdtration des produits de la A. E. G. eu Italie a démoli l'industrie du matériel électrique qui sera facilement absorbée, d'autant plus que certains membres de celte industrie m'assurent qu'étant donné la crise les sociétés en question cherchent le concours des capitaux étrangers. En affermissaut noire maîtrise sur le marché italien du matériel électrique, nous pourrons obtenir la fourniture de matériel électrique pour les nombreux établissements hydroélectriques en construction et pour les chemins de fer de l'Etat. Mais il est nécessaire que les sociétés allemandes comprennent l'utilité qu'il y a à ce que leurs filiales en Italie restent sous une dénomination italienne... »

Quant aux richesses italiennes en lignite, le consortium des produits chimiques de Berlin, la Deutsche Bank et la Disconto Gesellschaft devaient s'en assurer l'exploitation intégrale. Si l'entente globale ne pouvait se faire, il conviendrait d'entamer des pourparlers avec chaque propriétaire séparément.

Le rapport concluait en demandant qu'un bureau d'informations fut créé au consulat général de Milan avec pour mission principale de signaler les mouvements ouvriers naissants, le gouvernement allemand devant profiter de ceuxci et de la crise en résultant pour pénétrer plus facilement dans les diverses entreprises à absorber.

La divulgation du rapport Strohecker souleva en Italie une vive émotion. Des polémiques violentes s'engagèrent. L'Ambassade d'Allemagne démentit, naturellement, le document. Beaucoup d'Italiens ont tenu pour exact le démenti, et estiment actuellement que le document était un faux, fabriqué de toutes pièces par M. Giordano... La lumière n'a pas encore été faite pleinement sur ce point. Lémohon. — Italie. 11

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Quoi qu'il en soit, ce qu'on pout de toute façon affirmer, c'est que, même si le rapport Strohecker était vu faux, les idées qui y étaient exprimées étaient exactement celles qu'avait constamment défendues la diplomatie allemande en Italie, et qui avaient dominé l'activité multiforme de ses agents depuis 1918. Il est, en effet, certain que, depuis l'armi>tice, l'Allemagne a partons les movens tenté de renouveler vis-à vis de son ancienne alliée son emprise économiq^ue d'avant-guerre. Mais les Italiens ont vu et déjoué le piège. Ils n'ont pas voulu que le pays perdît a nouveau son indépendance économique et redevint un simple satellite évoluant dans l'orbite allemande. Ce qu ils ont voulu seulement, c'est qu'il utilisât largement pour ses propres besoins toutes les exportations dont l'Allemagne était en mesure de disposer. « Nous devons iendre, écrivait en substance V Economista d'Ilalia, dans un article intitulé « Rapporti commerciali con la Germania », à promouvoir, à sélectionner, à régulariser les importations de marchandises allemandes, et à profiter de la situation actuelle pour saturer les besoins de nos industries nationales. Notre politique commerciale doit avoir pour but l'accroissement des importations de charbon, et aussi des importations de a produits chimiques non dénommés », des couleurs dérivées du goudron, du bois, de la cellulose. Il faut faire une politique quantitative de marcbandises à importer, contre la reconnaissance d'avantages adéquats, soit pour les transports, soit pour le paiement, soit pour l'entrée de nosproduitsen Allemagne...» Et l'article énumérait une longue liste d'im[iortations à fournir annuellement par l'Allemagne : 90.000 tonnes de cellulose, de 450 à 250.000 tonnes de ghise de fonderie ou d'hématite, lO.OOO de fer manganèse, 250.000 de débris de fer, 220.0ii0 quintaux de sulfate ammoniaque, 200.000 tonnes de scories Thomas, 250.000 quintaux de sels potassiques, 60.000 tonnes d'huiles minérales, etc..

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Ce programme est acluellement, il convient de le noter, en voie de réalisation. Les importations allemandes en Italie ont augmente' dans des proportions importantes. En 1920^ ces importations se sont chilTrées par 820 millions de lire, tandis que celles de 1913 avaient atteint seulement 612 millions. Sansdoute, l'augmentation a tenu beaucoup plus à l'accroissement de valeur des marchandises importées qu'à l'accroissement des quantités. Pour que les importations allemandes aient représenté exactement, en 1920,1e chiffre de 1913, il aurait fallu qu'elles fussent au moins du double de ce dernier chiffre, et atteignissent au moins 1.300 millions. Cependant le mouvement ascendant de ces importations ne saurait être négligé. 11 s étend surtout aux produits travaillés. En 1920, l'Allemagne avait importé en Italie 161 millions de lire de produits chimiques. Pendant les 4 premiers mois de 192J,elle en a importé 53 millions. Les importations de fonte, fer et acier, qui avaient été de 160 millions en 1920, ont été de 90 millions pour les 4 premiers mois de 1921. De même los importations de machines et produits divers de l'industrie mécanique : 260 millions en 1920, 115 millions pendant les 4 premiers mois de l'année suivante. L'accord commercial conclu pour neuf mois entre l'Italie et l'Allemagne, le 28 août 1921, ne fera sans doute qu'accélérer encore le mouvement.

« l.e gouvernement allemand et le gouvernement italien, est-il dit dans l'article l^"" de cet accord^ nonobstant les dispositions contraires qui seraient actuellement en vigueur ou qui seraient édictées dans l'avenir, se faciliteront mutuellement la délivrance des licences d'importation et d'exportation pour les marchandises désignées dans les listes A, B, C et D. »

Parmi les articles allemands dont le gouvernement italien s'est engagé ainsi à faciliter l'enirée, (liste A) nn ne rencontre pas seulement les matières colorantes, les proiluits de la distillation du charbon, les jouets, les verres d'optique et

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autres spécialités allemandes, mais encore les objets de parfumerie, les plumes, les dentelles, les porcelaines fines, les chapeaux de dames, les meubles fins, les automobiles, los explosifs, les vins et spiritueux, et jusqu'à la bimbeloterie d'ivoire, de nacre ou de corail. Quant aux urlicies italiens dont le gouvernement allemand s'est de son côté engagé à faciliter l'entrée, (liste B) leur liste commence par le marsala, levermoutet les vins en fûts ou en wagons-citernes. On y trouve également diverses denrées alimentaires : fruits, légumes, huiles d'olive, farinesetpàlesalimentaires, pommes de. terre nouvelles, fromages, etc. On y trouve aussi des matières premières : soie brute, peaux brutes, etc. Enfin il y figure un assez grand nombre de produits manulacturés : automobiles et pneumatiques, instrum.ents de musique, tulles, tissus de coton, bonneterie, rubansde soie, chapeaux de paille ou de feutre, etc..

Les deux dernières listes ne sont pas moins caractéristiques. La liste C indique les marchandises, destinées à l'Allemagne, dont on envisage le transit par le port de Trieste : ce sont des cafés, thés, tabacs, riz, cacaos, etc.. Triesie pourra ainsi devenir l'entrepôt de l'Allemagne pour certains produits de l'Orient ou de l'Extrême Orient. La liste D, elle, désigne des marchandises que l'Italie tient spécialement à recevoir, et que le gouvernement allemand promet de laisser exporter dès que la consommation intérieure du Reich sera satisfaite: ce sont les machines non usagées, les engrais artificiels et scories Thomas, les celluloses, pâles de bois et papiers à journaux.

Les deux gouvernements se sont encore engagés à ne prendre aucune mesure qui soit contraire à la lettre ou à l'esprit de leur accord. Ils se sont promis en outre que si, pour des raisons graves, de telles mesures paraissaient nécessaires à l'une des parties contractantes, celle-ci entrerait préalablement en pourparlers avec l'autre partie, pour essayer de trouver un remède. En cas de dissentiments sur Tinter-

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prétation de l'accord, les deux parties nommeraient une commission mixte, laquelle pourrait demander la désignation d'un arbitre par le président de la Confédération helvétique. Si on ajoute que l'Italie a besoin du charbon allemand, que, d'autre part, comme l'a fait remarquer récemment la National Zeitung de Bàle, il n'est pas un article manufacturé que les usines allemandes ne puissent, à raison du change, vendre meilleur marché que les usines italiennes ; si on ajoute encore que, pour fournir plus facilement l'Italie, on prévoit en Allemagne le percement du Brenner — ce qui aurait en même temps pour effet de maintenir le Tyrol sous l'étroite domination germanique et d'accaparer plus aisément toutes les forces motrices hydrauliques de la Haute Italie, onaperçoitsans peine l'important réseau d'intérêts que les Allemands tissent en ce moment au-delà des Alpes, et auquel les puissances alliées doivent prêter une attention particulière.

Avec la paix, le mouvement d'émigration a repris. En 1920, le nombre des émigrants italiens a dépassé 350.000. Si la guerre a fait perdre au royaume plus d'un demi million d'hommes en pleine force, des enfants sont devenus adultes, pendant les 5 années qu'elle a duré. D'autre part, la reprise économique intérieure ne se fait que lentement. On comprend aisément, dans ces conditions, qu'un certain nombre de travailleurs préfèrent, aujourd'hui encore, à la vie difficile sur le sol natal le gain élevé immédiat, qu'ils trouvent à l'étranger (1). Et cet exode, semble-t-il, ne saurait, bien au contraire, nuire au pays. Malgré les ruines à relever, et à cause de la cherté de la vie, il n'apparait pas qu'il y ait aujourd'hui encore dans le royaume place pour tous les

(1) V. cependant infra p. 216.

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Italiens (i). Au moment de l'armii-tice, plus de 2 milliards furent votés pour degrands travaux d'inté'èt public, en vue surtout de donner du travail immédiat aux démobilisés et d'éviter le chômage. La dépense a été lourde et ne saurait être annuellement renouvelée. Aussi l'émigration demeuret-elle, sans nul doute, aujourd'hui comme hier, un bienfait pourTItalie. Le gouvernement a seulement souci que les Italiens émigrés demeurent italiens, intimement unis à lu mère patrie, qu'ils conservent leur langue et leurs coutumes. Cette préoccupation apparaît netlemcnt dans le nouveau traité de tiavail signé avec la France, où a été posée la question des écoles, en même temps qu'étaient données à l'émigré toutes les garanties qu'il pouvait souhaiter quant au salaire, à l'assistance en cas de maladie, à la retraite pour la vieillesse. On souhaite également — et le sentiment italien se comprend sans peine — que l'émigration contribue sans cesse davantage à la prospérité nationale. Les 7 millions d'émigrés italiens représentent au moins, en calculant à 1.000 lire le revenu annuel de leur travail, 7 milliards. Avant la guerre, tous les ans plus d'undemi milliard était envoyé en Italie. Cette somme pourrait être notablement augmentée si l'épargne italienne de l'étranger était soustraite aux innombrables établissements locaux, souvent malhonnêtes, qui l'accaparent. Il apparait nécessaire que les grandes banques italiennes créent au dehors des services nouveaux, où l'émigré puisse placer en toute sécurité son avoir. Entîn on insiste pour que l'émi-

(1) Il y a lieu de noter que, depuis la démobilisation, la mortalité, malgré l'état sanitaire encore troublé, malgré surtout la diffusion des maladies infectieuses comme la tuberculose et la malaria, conséquence directe de la guerre, a diminué notablement, et d'autre part qu'un mouvement ascendant apparaît dans les mariajïes et les naissances. D'un recensement partiel opi ré en 1919 (6.000 communes) il résulte que, pour 26 millions d'habitants, le coefficient de natalité serait actuellement de 19,44 et celui de mortalité de 16,97 seulement.

gré devienne une sorte d'agent de propagande commerciale, qu'il ne se contente pas, comme il le fait encore à présent, de consommer des produits alimentaires italiens^ mais que, aidé par les Chambres de commerce, il s'emploie à la diiïusion de toutes les expoi talions de son pays et travaille à assurer les importations nécessaires à l'activité de celui-ci.

Si on ajoute que l'émigré peut être aussi une source abondante de recettes pour la marine marchande nationale le jour où son transport aura été réservé à celle-ci, on aperçoit «ans peine, dans toute son étendue, le bénéfice que, moyennant une politique d'émigration intelligemment pratiquée, l'Italie peut retirer de l'exode de ses enfants. Il suffit seulement que soit restituée régulièrement à la nation une partie du rendement produit à l'étrange'', pour que soit compensée la perte de force productive que représente, chaque année, le départ d'individus en pleine activité.

Si, dans son ensemble, le coût de la vie n'a pas en Italie tendance à baisser sensiblement, du moms des améliorations partielles et isolées se sont-elles déjà produites. Le gouvernement a, en 1921, heureusement modifié la « politique du pain», et il est vraisemblable que le prix de ce produit essentiel baissera assez vite et assez notablemenL

L'Italie avait dû importer, chacune de ces dernières années, plusieurs millions de quintaux de blé ; de ce chef elle dépensait annuellement 6 à 7 milliards.

En avril 1921, le gouvernement a rendu la liberté au conmerce du blé ; il a rétabli le droit d'avant-guerre de 7 lire 50 au quintal sur le blé étranger, renoncé à la réquisition du blé national et laissé les agriculteurs libres d'ollrir ou non leurs produitsà l'Etat.

C'est en etïet par la liberté seule que le prix du pain pourra

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baisser. Les récoltes avaient élefort médiocres ces dernière» années, et cela surtout parce que les agriculteurs avaient restreint les ensemencements. La réquisition d'une part, les hauts prix des blés étrangers de l'autre, avaient fait disparaître du marché le blé national. La liberté du commerce du blé amènera annuellement sur le marché quelque 20 millions de quintaux supplémentaires, et cet afllux nouveau aura certainement pour effet de faire baisser les prix au-dessous de ceux demandés pour les blés importés.

La protection, qui empêchera les blés nationaux d'être délaissés au profit des blés étrangers, pourrait être au surplus, si besoinétait, sensiblement augmentée. On a proposé, avec raison, que le droit soil modifié selon les cours du change et du fret, et porté, en cas de besoin, jusqu'à 40 lire.

Des divers éléments de l'activité économique considérés dans les pages qui précèdent, il apparaît que, si l'Italie continue d'être un grand réservoir de forces, ces forces ne sont pas à l'heure actuelle en plein rendement. Les conséquences commerciales et financières de la guerre se font encore lourdement sentir, et aggravent le malaise politique latent, en même temps qu'elles-mêmes sont accrues par lui. Il semble bien que l'Italie traverse en ce moment une période de stagnation, avec une tendance marquée vers la reprise. S'il n'est pas permis de parler de période d'ascension, il ne serait pas davantage exact de parler de dépression. Le moment actuel, tout de transition^ est cette phase de trouble qui suit toujours les grandes destructions de richesse et les bouleversements économiques.

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