UNE JOURNEE DE RECONNAISSANCE DANS ROME
La Basilique Julia. A sa place, quelques rares dalles carrées, mangées par l'herbe, et sur celles de ces dalles, qui ne sont pas aujourd'hui les tables du Marché aux poissons juif, un écroulement de morceaux de corniches et de colonnes tronçonnées, montrant en leurs
1. Le morceau sur Rome, je l'avoue, a été bien appauvri par toute la documentation que j'ai tiré de nos notes du carnet, pour la composition de Madame Gervaisais.
cassures, le veinage vert du cipolin ou le veinage sanguin du porphyre, et des fragments de piédestaux et de chapiteaux redeveaus frustes : des pierres sculptées qui ne sont plus que des pierres, et chez lesquelles le temps a effacé le travail de la main de l'homme : pierres toutes semblables à un tas de pavés sur le chemin, et qui dévalent au milieu, dans la conduite éventrée d'un petit aqueduc souterrain, où dans une eau tristement murmurante, ces pierres amoureusement ciselées, s'arrondissent et se polissent, comme les galets de la mer.
Le Temple de la Minerve Chalcidicu, aux trois colonnes encore debout, exfoliées ainsi que des troncs de platanes à l'automne, et sillonnées de haut en bas comme d'un coup de foudre, portant à faux le grand entablement, qui semble trembler sous le poids des corbeaux qui s'y posent.
La « Voie sacrée ». De la boue jusqu'aux chevilles, et des sarcophages striés aux têtes de lions, disparaissant dans un tas de trognons de broccoli.
Le Campo Vaccin o ou le Forum Romanum. — Sur la litière dorée du maïs, des bœufs gris aux longues cornes, mâchonnant inquiets, une corne attachée à de lourds chariots, au milieu de poules que les femmes chassent à coups de pierre. — C'est ainsi que le Forum Romanum, comme le faisait remarquer, il y a plus d'un siècle, le Champenois Grosley, est revenu préci-
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sèment à l'état où Énée le trouva, en arrivant chez Évandre.
Passimque armenta videbant Romanoque Foro et lauiis mugir e Carinis.
Le « Palais des Césars » la domus aurea de Néron. — Des arcades de briques rouges, sur lesquelles sont poussés de petits arbres; des voûtes aux cloisons de méchant bois, fermées par des loquets, et qui sont des hangars, des étables, des poulaillers, avec devant un terrain d'immondices, sur lequel se trouvent à cul, cinquante charrettes.
L'Arc de Titus, à la masse branlante étayée, et dont les jambes des chevaux du char de triomphe sont fauchées, et dont les têtes des porteurs du chandelier à sept branches ont roulé à terre, et dont les Renommées, un pied sur la boule du monde, apparaissent sur le ciel, en leurs formes amenuisées, comme si elles avaient été limées par l'air et le vent de dix-huit siècles.
Au delà de l'Arc de Titus, le grandiose pavé des triomphateurs, ravaudé avec de la pierraille.
La Fontaine des gladiateurs, Meta sudans, jadis toute revêtue de marbre, maintenant plus qu'une motte de vieux moellons.
L'arc de Constantin, ses colonnes de jaune antique déjetées, mal contenues dans des corsets de fer comme pour les bossues, et les Victoires amputées de ce bras,
qui inscrivait la gloire des vainqueurs, sur des boucliers d'airain.
Le Colisée. Comme une ronde de danse, tout à coup violemment rompue, et avec un côté des danseurs tombé sur le dos, — tout un côté du Colisée roulé à terre.
Le temple de Vénus, ce temple autrefois couvert de bronze, à la voûte dorée, a maintenant ses colonnes penchées sur l'abîme des ravines creusées autour de ses fondations, et sous sa grande niche, où se dressait Vénus, aujourd'hui fendue d'un bout à l'autre, — un homme a mis culotte bas.
La basilique de Constantin n'ayant plus de ses voûtes écroulées que trois gigantesques arceaux, tendus comme des mains, qui chercheraient à se retrouver dans le vide du ciel, entrant par les grandes trouées de ce monument sans dessus, et où, quelques oves ou denticules, dans des restes de coins de plafond, disent un monument écorché, ainsi que le fut le satyre Marsyas, et dont il ne reste, que la monstrueuse et grossière armature de briques.
De l'Arc de Titus à l'Arc du Capitole, une rangée de petits arbres malingres, entourés de fagots.
Le Temple de Romulus et de Rémus, dont les vieilles portes de bronze sont raccommodées avec de la ferraille moderne, et où, sur les colonnes de marbre rouge, se voient des lambeaux d'affiches, portant Offizio délia Gloriosa Vivgine,
Le Temple d'Antonin, le temple dédié au divo Antonino et à la divœ Faustinœ, où une énorme touffe de plante parasite mange la dernière syllabe du nom de l'Impératrice, et où, à ce qui reste du temple, sèchent attachés à des ficelles, les bas gris et les chemises de toile jaune d'une romaine de la Salara Vecchia.
La colonne de Phocas dressant en l'air un chapiteau, découronné de sa statue de bronze doré.
L'Arc de Septime Sévère, l'arc de triomphe élevé à l'occasion de ses victoires sur les Parthes, et où se voit la représentation du bélier, de la machine de guerre de l'antiquité, — cet arc aux sculptures, comme rabotées sur toutes ses arêles, et ayant dans son marbre pentélique, des trous où les hirondelles font leurs nids.
La substruction du Tabularium portant le bâtiment jaune aux persiennes grises, du nouveau Capitole.
Le Forum Trajanum, avec sa colonne de vingt pieds, au milieu de trente-neuf autres, réduites à des dix pieds, à des cinq pieds, à des deux pieds, et qui font l'effet des troncs d'une forêt abattue.
Le Temple de Proserpine, devenu une église, qui semble un dépôt de brancards pour porter les morts.
Et partout, sous la maigre verdure de l'herbe, la pierre et le marbre, reperçant, sourcillant, si on peut le dire, comme un soulèvement hors la terre, de constructions enterrées.
La beauté des traits de la femme du peuple, à Rome, a quelque chose de la beauté, qui se voit sur la figure des mortes. Il y a chez elle, en dehors de la vie brûlante des yeux, une curieuse immobilité dans le faciès, et leurs ondulants et lents mouvements sont endormis et somnambuliques, avec le coté un peu effrayant de l'automatisme des figures de cire.
Oui, elles portent sur elles, et dans leurs traits, — les belles Romaines du peuple, — V inanimation d'une tristesse fataliste, qui serait une sorte d'atavisme de l'ancienne gravité étrusque.