SAINT-PIERRE
Derrière moi, une petite porte à la massive et volante portière en marbre rouge, au-dessus de laquelle, un squelette en bronze doré, élève en l'air un sablier, sa tête de mort voilée, masquée par un pli de pierre de la portière, — les os desséchés de ses pieds, fuyant dans l'ombre du dessous de la porte.
Devant moi, à droite, dans la pénombre grisâtre et froide de la partie de Saint-Pierre, non éclairée à cette heure, une perspective de pilastres, semblables les uns aux autres, et dont le premier, aux encadrements de marbre blanc sur un fond de marbre violet, montre, en haut et en bas, une colombe portant un rameau, et
au milieu, .un buste de pape se détachant sur du marbre jaune, dans un cadre soutenu par de muscu-
leux amours jordanesques en ronde bosse, et au-dessus et au-dessous, un autre médaillon représentant la tiare
pontificale sur deux clefs : ces marbres jaunâtres, rou-
geâtres , violacés , ayant des éclairs de poteries vernissées, au milieu desquels le marbre blanc des anges charnus, étale, en la grandeur et l'ampleur de ces petits corps, les gras luisants des porcelaines pâte tendre.
Et des pilastres, l'œil monte à cesVertus assises sur l'arc des voûtes, les pieds dans le vide, et de là au baldaquin , portant en haut de ses quatre arbres de bronze sombre, les quatre anges et la console soutenant la boule du monde, où pose la Croix, et audessus du baldaquin,
en le brouillard azuré, que met dans la coupole par
les quatre grandes fenêtres, le bleu lumineux du ciel,
■■ït
se lit écrit en lettres noires, comme sur un ruban d'or : Tu es Pelruset super hanc petram œdificabo.....
Au-dessous, clans le rayon de la fenêtre ensoleillée, la main de bronze vert, d'une statue, à la chape dorée, donnant la bénédiction, et tout au fond, coupé par une colonne de bronze du baldaquin, la colombe symbolique apparaissant sur un transparent jaune, ainsi que sur une topaze brûlée translucide.
Et devant moi, à gauche, en pleine lumière, Saint- Pierre, sous son dais de velours rouge : — la noire statue, au pouce usé par les baisers du monde entier, — puis, comme de l'autre côté, les riches pilastres aux feuilles d'acanthe, et les hauts arceaux, en dehors desquels se penchent les Vertus, et sous ces arceaux, le dessous des voûtes, toutes décorées d'ccussons, d'armoiries, de cénotaphes, peints en marbres de couleur, et parmi lesquels, la lumière blanche qui tombe de la coupole, en descendant dans la basilique, se teint et se colore des reflets de ces marbres, et devient une lumière miroitante de lueurs de pierres précieuses.
Au bas de la colline de la Trinité du Mont, dans cette rue qui va du Collège de la Propagande à la Via délia Chiavica del Bufalo, et qui s'appelle la Via ai S. Andréa délie Frate, en face d'un spaccio di vini di ottima qualité, et de Domenico Martucci, cappella] o, qui a pendu, au-dessus de sa boutique, deux chapeaux en bois rouge de cardinaux, dans cette rue aux maisons de plâtre gris,
aux fenêtres garnies, derrière leurs persiennes mangées par la pluie, de rideaux blancs tout jaunes, dans cette rue qui a le caractère de la ruelle d'une ville de nos provinces, où les voitures ne passent pas, au n° 24, est la maison que nous habitons.
La maison, dont la description présente l'intérêt d'un croquis d'une maison bourgeoise de Rome, en 1856, a un puits au fond de la cour, où tous les seaux de la maison descendent et remontent, à toute minute, en grinçant.
Et c'est une antichambre, où est déposé le bois à brûler, avec dessus la canne-tube qui sert à souffler le feu.
Un salon au papier couleur jaune serin, semé de rosaces violettes, avec un pavage de carreaux blancs, sur lequel est jeté un tapis à l'échiquier noir et rouge. Au plafond, qu'une poutre divise en deux, des panneaux jaunes, où courent des guirlandes de volubilis, au milieu desquelles apparaissent des têtes barbues, couronnées d'hippogriffes, dans des arabesques pompéiennes. Au centre, un guéridon au tapis vert, surmonté d'une lampe haute comme la colonne Vendôme, entourée d'échantillons de marbre de Sicile. Trois fauteuils carrés et massifs, recouverts de dumas rouge, complètent le mobilier, avec une console en bois rougi, aux pieds tout droits, porlant un service à thé en faïence anglaise, aux paysages bleus. J'oubliais sur la cheminée,
que décore une glace se terminant en un fronton de Temple grec, trois énormes coquillages, appelés vulgairement pucelages.
Aux murs, dans des cadres en bois imitant toujours l'acajou, des aquatintes hideuses, représentant des scènes du roman de Manzoni, intitule : i promessi sposi.
Et des chambres, aux lits de fer ayant à leur chevet de petites Saintes-Vierges, aux commodes en noyer, aux chaises en paille garnies de coussins en perse, aux caricatures politiques de Pinelli, portant la date de 1830.
Pie IX, sous son air bonhomme, a l'esprit parfois finement méchant. Au sortir d'une séance avec son ministre Rossi, on l'entendit dire : « Je sors du cours du professeur... il vient de me faire une conférence sur le possible et Y impossible. »