‹ L'Italie de 1847-1865;Chapitre 30 sur 102 · Lettre XCII · texte numérisé non relu

Lettre XCII

XXXViii PRÉFACE.

deux côtés des Alpes, ont aimé et admiré cet homme illustre; je la publie comme un hommage à une grande et chère mémoire, et comme un enseignement pour l'Italie. Je puis dire, avec le légitime orgueil que m'inspire le souvenir dune telle amitié , que Massimo d'Azeglio n'eut pas de secrets pour celui à qui sont adressées les lettres qu'on va lire. Dans les circonstances les plus délicates de sa vie politique, la confiance dont il l'honora fut sans bornes. J'ose affirmer que ses plus intimes pensées sont ici. Que les Italiens écoutent donc, une fois encore, cette voix qui ne s'éleva que pour leur faire entendre les conseils de la raison et de l'honneur; qu'ils sachent profiter des leçons qu'avec une autorité plus grande que jamais elle leur donnera du fond du tombeau !

8 octobre 1866.

DE

A MONSIEUR DOUBET '

Rome, 12 avril 1847.

Monsieur et ami, vous avez eu une excellente idée avec votre ballon d'essai qui m'apporte de vos nouvelles et me console quelque peu de votre départ de Rome. L'article est très-bon et tout à fait dans le ton voulu. Remerciez-

1. Gendre de l'ancien chancelier de l'Université de France, M. Ambroise Rendu. Obligé de passer en Italie, pour sa santé, les hivers de 1845, 184G, 1847, M, Doubet, esprit d'une rare finesse et d'une pénétration singulière, n'avait pas tardé, dans un temps où les oisifs parcouraient l'Italie comme on visite un champ funéraire ou un musée, à découvrir le feu caché sous une mort apparente; et comprenant toute la portée du mouvement politique et religieux qui se préparait, il s'était lié avec les chefs de l'opinion « libérale-modérée, » Massimo d'Azeglio, le marquis Gino Capponi, le comte Balbo, le comte Sclopis, Fabbé Raphaël Lambruschini , le comte Ridolfi , etc. , etc. Dans un voyage à Paris, il était entré en relations suivies avec le célèbre auteur du Primalo, Gioberti.— M. Doubet revit l'Italie en 1853 et 1864, chargé d'une mission par le ministre de l'Instruction publique ; il reçut alors de Pie IX des témoignages d'une confiance particulière.

M. Doubet , chez qui les convictions religieuses s'appuyaient sur les

on bien M. Eugène Rendu; il a un mot sur Pie IX que je lui envie : « Il a trouvé du génie dans sa conscience. » C'est bien cela, et on ne pouvait rien dire de plus juste et de plus heureux.

Puisque votre jeune beau-frère a trouvé moyen d'avoir accès dans le Siècle, qu'il continue pour l'amour de Dieu et de l'Italie; je lui ferai passer par vous des matériaux. Pour l'amour de Dieu est le vrai mot; car, en vérité, on ne peut rien faire de mieux pour défendre la popularité de Pie IX que de guerroyer contre le National dans un journal de cette couleur. Deux lignes dans le Siècle sur le pape font plus d'effet que cent cinquante colonnes de l'Univers, la Gazette, et autres ejxisdem farinœ. Louer un pape, c'est leur métier; mais le Siècle!... S'être emparé de cette batterie est un coup de maître, et je dirais volontiers, comme l'ancien, à votre beau-frère : « Soldat, je suis content de vous ! »

Il était bien nécessaire de montrer que redit du 15 mars 1 , quoi que braillent ici quelques têtes chaudes, était déjà un grand progrès. Je le soutiens, moi, mordicus*:

idées les plus libérales, avait fondé, en, 1840, à, Paris, de concert avec MM. Rendu et de Valimesnil, le « Cercle catholique, » où l'on s'honorait de montrer à la religion, dans la science, une puissance amie; dans la liberté, une alliée nécessaire; et où la jeunesse venait recueillir, au milieu de sérieux labeurs, les inspirations du P. Lacordaire, d'Ozanam et de l'abbi Marct. — M. Doubct mourut aux eaux de Caulerels, en 1858.

1. Ëdit réglant la silualion de la presse, qui, depuis la fin de 184 G, n'avait élé soumise, dans les États romains, à aucune espèce de contrôle* légal. Cet édit portait la signature du cardinal Gizzi, secrétaire d'État.

2. M. d'Azeglio venait de publier, à propos de l'édit sur la presse, une défense de Pie IX sous la forme d'une Lettre au professeur Orioli. Il y démontrait que les plaintes exprimées par quelques esprits emportés étaient une injustice et une ingratitude. « Persuadons-nous, disait-il, que le bien à faire, que le mal à éviter, Pie IX les voit aussi

le Contemporanco et la Dilancia 1 s'en contentent parfaitement. Allons doucement, pour Dieu! allons doucement. Vous savez que je ne suis pas pressé , et vous connaissez ma théorie sur les réformes prématurées.

Ce qui va trop doucement, et même ne va pas du tout, c'est votre ambassade. Je sais bien que l'affaire des mariages espagnols gène terriblement le gouvernement français, en Italie; aussi n'avons-nous pas la prétention d'exiger de M. Guizot une déclaration de guerre à M. de Metternich. Si les mariages espagnols sont avantageux pour la France, cela vous regarde; mais, sauf meilleur avis, vous n'avez pas non plus précisément intérêt à jouer en Italie absolument le même air que l'Autriche. Qu'y gagnerez-vous? Or, dans ce moment-ci, les deux flûtes, je vous assure, sont terriblement d'accord; et je ne vois que l'Angleterre qui puisse s'en réjouir. Vous lui laissez là, à elle qui au fond se moque parfaitement de notre progrès libéral et national, un admirable terrain, et elle saura l'exploiter.

Savez-vous qu'il ne serait précisément gai ni pour nous, ni pour vous, qu'il fût démontré ou du moins établi dans l'opinion que la France déserte le mouvement italien, qui est bien le plus grand mouvement politique et religieux produit depuis trois siècles. Heureusement Pie IX, quoique isolé par votre fait, se maintient parce qu'il agit

bien que nous les voyons nous-mêmes. Mais , placé à une hauteur d'où son regard embrasse l'ensemble des choses, il juge mieux que nous de l'opportunité, des obstacles et des périls. Au timon du navire, il a sous les yeux l'immensité de la mer; nous sommes, nous autres , sur le pont ou dans les parties basses, d'où nous ne voyons qu'un coin de l'horizon par quelques écoutilles. Je crois la comparaison exacte , tirons-en des conséquences. » {Lettera al professore Francesco Orioli. Roma, 28 marzo 1847.)

1. Journaux fondés, sur l'autorisation personnelle de Pie IX, à la fin de 1846.

par devoir. Il n'est bruit, ces jours-ci, que de sa réponse à l'ambassadeur d'Autriche. Celui-ci se plaignait de la fermentation qui se développe dans le nord de l'Italie : « On n'y parle plus, disait-il au pape, que d'union et d'indépendance italiennes. » « Ces idées-là datent de plus loin, a répondu Pie IX; ne vous en prenez pas à moi. Comme Italien, je ne puis les blâmer; comme souverain, je désire un bon voisinage avec l'Autriche; comme pape, je demande à Dieu la paix entre les nations. Mais j'ai à remplir mon devoir. »

Voilà qui est très-beau, et faites sonner haut ces paroles-là; mais ce qui est triste, c'est qu'elles n'ont pas plu au dormeur 1 . Qu'y faire?

Adieu; à bientôt des nouvelles.

Rome, 28 mai 1847.

Monsieur et cher ami , j'ai fait votre commission à Beretta, et vous envoie deux lignes d'information que vous utiliserez à votre convenance.

Le cardinal Micara est mort. C'était un homme intègre, à formes un peu dures, qui s'était acquis une grande popularité, à l'époque de la sede vacante, pour avoir vertement tancé le cardinal Lambruschini 2 pour le nombre

1 . Nom sous lequel on désignait, en ce moment , à Rome , l'ambassadeur de France, le comte Rossi.

2. Le cardinal Lambruschini lui ayant demandé, au conclave de 1 84 G, quel nom il prévoyait devoir remporter : « Si Dieu fait l'élection, répondit Micara , Mastaï sera nommé; si le diable s'en mêle, ce sera vous... ou moi. •

de créatures qu'il s'était faites aux frais de l'État, le cardinal Bernetti pour l'affaire des Suisses, et le cardinal T"* pour ses dilapidations. Il a été évêque de Frascati où il a fondé, de ses deniers, en grande partie, un montde-piété, un hôpital et un orfanotrofio. Il fut ensuite transféré à Velletri. Ayant passé sa vie dans le couvent des Capucins, sans même avoir de chevaux en propre, et-les louant pour les occasions di cappella, il a amassé une fortune décent mille écus dont il a disposé en entier en faveur de différents établissements : entre autres trente mille, dit-on, pour les scuole infantili 1 . Il était de Frascati, issu de parents obscurs et pauvres. Ces notes, pour le cas où vous voudriez mettre quelque part un bout de biographie.

Le crédit du gouverneur 2 baisse tous les jours davantage; je pense qu'il va bientôt être remplacé. On parle de Rusconi, qui était à Ancône, ou comme gouverneur ou comme trésorier. Il y a aussi le projet de faire régir les finances provisoirement par un conseil d'administration.

J'ai fini mon Programme 8 , et j'espère vous l'envoyer

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