Lettre écrite de Sorèze, lo 2'i avril
« L'Autriche ne pèse pas seulement sur l'Italie d'un poids
injuste et oppressif qui retient ce pays sous un régime militaire ; elle pèse aussi sur l'Église en empêchant la papauté de conserver en Italie le caractère qu'elle y avait toujours eu, et qui la rendait chère à ses habitants. Depuis 1815, appuyée sur le bras de fer de l'Autriche, elle s'est peu à peu aliéné le cœur de tout ce qui. l'entoure, et elle n'a plus vu le salut que dans une compression par, la main do l'étranger. Soit donc que je considère l'Italie comme une. nationalité ou un ensemble de nationalités évidemment opprimées, soit. que je la considère au point de vue de la papauté et de l'Église , je crois que l'état actuel est intolérable et qu'il en. faut souhaiter la un, Ce fut, du reste, toujours la politique de nos rois, de rendre à l'Italie. sa pleine indépendance : Henri IV, Richelieu, Louis XV, firent des traités dans ce sens; et, si telle était leur pensée lorsque l'Autriche ne possédait .t|u sol italien que le chétif duché de Milan , que serait-ce aujourd'hui/où l'anéantissement de l'État de Venise a fait de celte puissance la dominatrice absolue des vingt-deux millions d'hommes de la péninsule ? Sans doute l'élément révolutionnaire et anti-chrétien est fort èucraindre ; mais il se nourrit principalement des généreuses passions du patrio-
deux liobles esprits, et, enfin, des gens qui comprennent. Dieu veuille que leur pensée soit quelque peu contagieuse dans votre clergé, qui généralement, ce me semble, suit la bannière de Y Univers. Aures habent et non
tisme, et c'est cette place d'armes qu'il faut lui enlever par une guerre de puissance à puissance, où l'on a des chances de vaincre l'ennemi sur le champ de bataille, et de contenir en même temps l'esprit révolutionnaire et anti-chrétien. Que si la Providence permet aux passions déchaînées de prévaloir un moment , ce sera sans doute une grande calamité) mais ce sera la faute de ceux qui, en 1815, ont tellement abusé do la force contre des nationalités dignes de respect, et leur ont fait une situation qui n'a cessé de s'aggraver depuis quarante -cinq ans. Nous aurons eu, du moins, en France, l'honneur de briser avec ce parti injuste, et de verser notre sang pour une cause juste et libérale.»
« Quelque sévère que l'on soit pour un gouvernement, il faut
reconnaître ce qu'il tente de bien, et j'avoue que si la politique actuelle de l'Empire ne cache aucun piège, s'il soutient à la fois la cause de l'indépendance italienne et la cause des libertés de l'Église, je ne pourrai m'empêcher de lui être reconnaissant. La guerre de Crimée était déjà une belle guerre, mais sans grand péril, à cause de l'alliance étroite* de la France et de l'Angleterre; celle- cl < au contraire, est périlleuse , plus juste encore, et à Ces detii points de vue, elle mérite un assentiment plus marqué. L'Empire joue son existence, et de?ant l'égoïsme politique qui nous étrelnt depuis 1815, c'est une noble attitude que Ton n'était pas en droit d'espérer.
«Voilât mon cher ami, mes sentiments. Je ne crains rien pour Borne: elle peut souffrir un jour ; mais il vaut mieux souffrir en se sauvant que Jouir eri se perdant. Les malheurs de l'Église de France* de 1793 à 1801, l'ont épurée et rajeunie; Il en sera de même de l'Église romaine et de l'Église Italique , si Dieu les appelle toutes deux à des épreuves et à des expiations.
h Ne tous figurez pas, du reste, que nous soyons les seuls catholiques à penser ainsi* Il en est une multitude qui ne forment pas d'autres vœux. Mais le régime autrichien a franchi les- Alpes, et les violences de la presse, qui se dit ultramontaine parmi noua, impriment aux esprits une sorte de terreur puérile. Cette tyrannie passera comme toutes les autres ; elle est à la veille, je crois, de recevoir un grand coup* et, dans tous les cas, 11 en sera ce qu'il plaira à Dieu ! »
audiunt; ocuIob habent. . . Cécité et surdité; c'est beaucoup. La lettre que le P. Lacordaire vous avait adressée à vous-^raêtae était déjà très-sigiiiticative 1 . Pour Dieu, on devrait répandre ces lettres-là par milliers.
AU MÊME
Turin, 5 juin 1859.
Cher ami, votre amitié, de près comme de loin, veille constamment sur moi ; l'article que vous m'envoyez en est la preuve. Mille fois merci pour la cent et unième fois. Si je n'arrive pas à toutes les grandeurs de ce monde, ce ne sera pas de votre faute. Cette fois-ci, il paraît pourtant que je ne serai pas destiné à continuer les Bernabi Visconti et C ie . Mon règne n'est pas de ce monde-là. J'attends toujours les événements qui doivent m'ouvrir les portes de celui qui m'est destiné. En attendant* je continue à former des cadres, et à rassembler mon matériel. Vous voyez par les journaux comme nos affaires marchent bien et rapidement. Je crois que l'Empereur est général.
1 « Sortir de là est le besoin du monde et de l'Église,
son plus pressant besoin. Y parviendra-t-on cette fois ? C'est le secret de Dieu. Mais, tôt ou tard, soit que les nations étrangères ne le permettent pas aujourd'hui, soit que les passions révolutionnaires y niellent entrave, tôt ou tard, j'en aï la conviction, l'Italie sera libre et rassemblée dans ses divers États sous une confédération libérale et chrétienne. Jamais avant ce grand événement, qui se liera peut-être à la chute européenne de l'islamisme, jamais l'Église ne reprendra dans le monde le terrain qu'elle a perdu depuis Luther. L'Italie libre, c'est la papauté délivrée, quelles que soient aujourd'hui les apparences contraires ; et sans la papauté délivrée de l'étranger et de l'absolutisme autrichien, il n'est pas possible de ramener les peuples au berceau de la fol. — Voilà j Monsieur, mes sentiments; ils sont conformes aux vôtres » (Serèze, 12 avril 1859.)
Ses derniers mouvements le prouvent, et les hommes spéciaux les admirent beaucoup.
Inutile de vous parler de l'élan des troupes. C'est réellement hors ligne. La présence des souverains et l'émulation entre les deux armées donne à toute action un caractère d'impétuosité à laquelle rien ne peut résister. Aussi, pas une affaire où les Autrichiens aient tenu. Le roi a fait des siennes. Il s'est tellement exposé à Palestro que les zouaves l'ont empoigné pour l'empêcher d'aller se faire casser le cou. Après l'affaire, ils l'ont nommé caporal; et l'Empereur, après l'avoir sermonné sur son imprudence, lui a dit : « Si ça vous arrive encore, je vous mettrai aux arrêts. »
. On tremble en songeant à la possibilité d'un malheur ; mais c'est beau et c'est utile : s'il gagne du terrain, il l'aura bien mérité. Quelle drôle de figure font, à côté de lui, les autres souverains d'Italie t Décidément, je crois que tout ça va crouler, et définitivement. L'Autriche tombera sous la question financière autant que sous la question militaire; elle servira d'exemple au monde qui verra quelle est la dernière conséquence de l'injustice : se briser contre l'impossible.
Adieu, cher ami, adieu, mesdames, adieu, enfants. Priez pour nous; et vogliatemi bene.
AU MÊME
Turin, 10 juin 1859.
Cher ami ,
Ce qui se passe en Romagne peut devenir fort compromettant si on n'y prend garde , je suis entièrement de votre avis; mais le jour devait venir où cette chienne de question aurait mis tout le monde au pied du mur,
et nous y voilà bel et bien. Il n'est plus possible de tergiverser aujourd'hui. Il faut donner la meilleure forme possible à la solution; d'accord. Mais elle est inévitable. Or, voici l'état des choses au moment où je vous écris. Les sujets du pape, en Romagne, ne veulent plus de son gouvernement, c'est notoire. Les Autrichiens quittent les provinces; celles-ci se séparent sansjejnoindre effort, sans l'ombre d'une violence, comme tout ce qu'il y a de plus naturel. Voici comment les choses se sont passées à Bologne : au départ des Autrichiens le cardinal Millesi envoya chercher le Municipio : « Sighori , possono « rispondere délia tranquillité? — Eminenza, no. — « Dunque me ne vado! — Eminenza, si. » Pas plus fin que cela.
Après le départ du cardinal, tout le monde s'est embrassé, on a proclamé d'enthousiasme la dictature de Victor-Emmanuel ; et, de proche en proche, ça va comme les capucins de cartes. — Maintenant il n'y a que deux partis à prendre : ou répondre à la députàtion de la Romagne : Nescio vos! et alors dans un mois, au plus tard, Mazzini et ses assassins régneront ; on commencera par les prêtres, et comme l'appétit vient en mangeant, on passera aux propriétaires, etc.. Et alors? Il faudra bien faire (avec plus de difficultés, et avec une lourde responsabilité de tout ce qui serait arrivé de désordres) ce qu'on peut faire avant, avec certaines formes et sous certaines conditions.
Le Piémont, non plus que la France, ne doivent avoir aucune part dans le mouvement; mais une fois que le mouvement est fait et achevé, cela devient une question d'humanité, de droit naturel; et si le parti, ou mieux encore, si. la secte politique qui porte le masque catholique et qui ne cesse de confondre à dessein les intérêts religieux avec les intérêts politiques, veut nous attaquer, eh bien! le monde civilisé jugera, et nous nous dé-
fejidrons. Je vous demande si, dans le moment actuel, il est possible de satisfaire à toutes les exigences? On peut diriger certains mouvements, mais les comprimer, impossible. J'ai la Romagne à conduire. Comme vous voyez, on méfait là un fameux lot ! Je n'ai jamais reculé devant les difficultés; aussi, va pour la Romagne! mais aux conditions qui résultent de tout ce que je viens de vous dire. Après le fait accompli , plutôt que de laisser égorger les prêtres, j'irai , et je ferai de mon mieux. Mais quant au fait lui-même, ça ne regarde que les Romagnols, et je ne m'en mêle pas. Si le cas arrive, et je le vois venir au pas de course, mon thème est simple. Je vais leur déclarer que je n'entends nullement préjuger les questions politiques, mais simplement sauvegarder la tranquillité publique, et utiliser les ressources du pays en faveur de la cause de l'indépendance. L'urgence du moment, c'est d'avoir des soldats et de l'argent pour les payer. Les questions internationales viendront après. Vous comprenez que pour tenir au milieu de tous ces éléments, il me faut des forces. Je réunirai ma brigade en formation à celles déjà organisées que me fournit le gouvernement. Avec cela je suis en mesure. Vous me demanderez si cette position m'amuse beaucoup. Devinez : l'enjeu, c'est ma réputation t
AU MÊME
Turin, 3 juillet 1859.
Mon cher ami, cent fois j'ai voulu vous écrire ces jours-ci, et toujours des notes de fournitures, des rôles, des postulants, des récalcitrants, qui se mettaient en travers ) Enfin, il faut bien pourtant que je vous dise un
mot avant de partir, et comme c'est pour demain il n'y a pas de temps à perdre.
La question s'est débrouillée finalement! La députation des Romagnes a vu l'Empereur et le Roi , et celui-ci lui a fait la réponse que vous verrez bientôt dans les journaux : elle n'est pas entièrement d'accord avec celle qu'on lui avait prêtée; et à ce sujet, je vous l'avoue, tout accoutumé que je suis à l'impudence des mensonges de la secte, cette fois- ci j'ai été pris au dépourvu. Enfin n'Importe : cela n'a pas empêché le roi de reconnaître qu'on ne peut pas laisser les Suisses égorger les femmes et les vieillards, ni la sociale trouver son tiid au beau milieu de l'Italie ; et cela ne m'empêchera pas non plus d'aller prêter main-forte aux lois élémentaires de l'humanité et de l'Évangile. Àhf si le pape voulait seulement!...
Imaginez que j'ai commencé cette lettre il y a trois jours, et je ne sais trop si elle pourra partir aujourd'hui.
Les détails qu'on reçoit de Pérouse sont affreux. Et passe encore pour ces mercenaires! Mais les récompenser, proclamer qu'ils ont suivi leurs instructions, ça fait tourner la tête ! Dieu përmettrait-il que tout sentiment religieux, toute idée morale se perdît en Italie? Sisal evanuerity in quo salietilrf... Comme vous pouvez penser, ces horreurs ont produit en Romagne une levée en masse : on s'assemble, on marche sur les brigands. Dieu sait quelles conséquences s'ensUiVroilt.... Et Voilà le fruit de la politique impitoyable qui a prévalu pourtant, pendant cinquante ans, dans les chancelleries européennes.
Hier, j'ai vu l'article que vous m'avez envoyé : Grazie fratellol II faudra bien enfin que les honnêtes gens arrachent le masque au* hypocrites ! Mille tetierezze à vos dames et aux petiots.
tout à Vous.