A' VOUS
AU MÊME
Gènes, 24 janvier 1860.
Cher ami, j'ai reçu le mandement de Mgr Cœur, et j'ai pensé que c'était de votre part 1 . Veuillez le remercier. Il me fait l'effet de quelqu'un qui ne veut dire ni ce qu'il pense ni ce qu'il ne pense pas. C'est la malheureuse position où se trouvent nombre d'évêques sous la férule de Y Univers, qui les passe tous en revue chaque
1. Mgr Cœur écrivait le 8 janvier 1860 : « Un exemplaire démon mandement part ce soir pour M. d'Azeglio. Ce sera toujours une marque d'une sympathie respectueuse et de haute estime. J'aurais voulu écrire; je ne l'ai pas osé... Que Dieu protège l'Italie, et qu'il sauve son tiglise ! Il y a en jeu bien plus que le pouvoir temporel de la papauté , la religion elle-même a été mise en péril par les extravagances inouïes de ceux qui se sont ingérés à la défendre... Est-ce dans la vérité de Dieu ou dans les intérêts de l'homme qu'on va prendre son appui? Pour tenir à de petites choses, on heurte chaque jour, et comme à plaisir ; on offense la société moderne dans ses instincts les plus profonds, les plus délicats, j'ose dire même souvent les plus chrétiens* »
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matin, pour voir si chacun est au pas. Avouez que M. Veuillot doit être content; car enfin c'est lui qui est le primat des Gaules. Il n'y a que la solution de la question romaine qui peut changer tout cela. Patience !
Pour Mgr Cœur, nous lui sommes vraiment redevables; car enfin, c'est lui déjà qui avait applaudi à Solferino 1 . Tant d'autres en avaient gémi in petto! Je retourne à Turin ce soir, et je vous envoie la traduction. Pantaleoni aura les deux journaux, quoiqu'il ne soit pas toujours aisé de pénétrer jusqu'à lui.
Il y a bien des fureurs en mouvement dans ce mo-
1 . Mgr l'évêque de Troyes disait dans son mandement du 30 juin 1 859 : « L'heure où nous sommes est solennelle ! Dieu écrit une magnifique page d'histoire avec le concours de la France. Celui à qui tout appartient ici-bas ; Celui qui a créé le monde, qui met l'ordre dans ses mouvements, distribue les pouvoirs, les donne ou les retire, les perpétue ou les renouvelle à son gré ; Celui qui préside à tous les développements de la famille humaine , mesure ses progrès légitimes , et change ou modifie les formes extérieures de sa vie selon le besoin des âges ou la nécessité des temps, le Maître souverain de l'univers opère sous nos yeux un grand travail. Son action est manifeste dans les événements qui sont l'étonnement et l'admiration de l'Europe. 11 combat avec nos soldats ; il inspire leur auguste chef, et lui envoie ces illuminations supérieures qui sont le saint des armées. 11 s'est levé! Il a jugé les peuples dans son équité et dans sa vérité.
« Malheur à ceux qui , plutôt que de gagner le cœur d'une nation généreuse, s'appliquaient uniquement à la comprimer par la force! Pourquoi n'ont-ils.pas écouté les avertissements du Ciel? Quand l'auguste Pie IX les suppliait, avec des paroles touchantes, de rentrer dans les limites de leur territoire naturel; et, puisqu'ils ne pouvaient conquérir l'esprit des Lombards et des Vénitiens , de convertir en utiles relations d'amical voisinage une domination qtù ne serait ni noble 9 ni heureuse y puisqu'elle ne reposerait que sur le fer; quand on leur parlait ce religieux langage, pourquoi ont-ils méprisé la douce majesté du père et du pontife? 11 a fallu nos légions pour leur imposer une .sage conduite. Ceux qui tenaient compte de la force, plus que de l'équité, devaient être condamnés et réduits par la force. Us reculent maintenant devant nous , ces étrangers superbes ; et déjà , de leur immense
ment-ci : je voudrais que l'Empereur se gardât plus que jamais! Qui conduirait la barque?
Tout à vous.
au même.
Turin, 30 janvier 1860.
Cher ami, un mot littéralement à la hâte, pour vous dire que, depuis ma dernière lettre, je suis devenu gouverneur de Milan. On a pensé que là je serais utile.... Mais votre lettre m* arrive au moment où j'écris ces lignes, et je vois que vous savez la chose. Si réellement je puis servir de trait-d'union, j'en serai heureux; car le ministère R*** avait eu le talent de gaspiller la plus magnifique lune de miel qui ait jamais éclairé l'horizon italien! J'espère en rattraper encore le dernier quart!
Je partage entièrement l'opinion qu'il faut centraliser aussi peu que possible, et Cavour est de cet avis. Nous allons marcher, j'en ai la conviction. Une main ferme reprend le gouvernail, et nos malheureuses gens de l'Italie centrale cesseront, s'il plaît à Dieu, de piétiner sans faire un pas. Une circulaire de Cavour aux agents du roi à l'étranger dessine la situation 1 . Il faut savoir la
multitude, dans la Lombardie délivrée, il ne reste plus un seul homme* Mais ils n'ont pas fini de se cacher : Dieu le veut! et le jour approche où , depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique , ils auront disparu , et on ne trouvera plus d'eux que les traces des pas qu'ils auront laissées en fuyant. »
i . « La prorogation du congrès, la publication de la brochure, la lettre au pape, le rapprochement entre la France et l'Angleterre, ces quatre faits, dont le moindre aurait suffi pour précipiter la solution des questions pendantes, ont rendu une plus longue attente impossible.
« Amplement commentés par la presse de l'Europe , ils ont achevé
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regarder en face. L'imprévu et l'invraisemblable sont devenus la seule chose possible, et il n'y a plus à tourner la tête. Avanti!
de convaincre tous les esprits sérieux : 1° qu'il faut renoncer à l'idée d'une restauration qui ne serait pas plus possible à Bologne et à Parme qu'à Florence et à Modène; 2° que la seule solution possible consiste dans l'admission légale de l'annexion déjà établie en fait dans l'Emilie comme en Toscane ; 3° qu'enfin les populations italiennes, après avoir attendu longtemps et en vain que l'Europe mît ordre à leurs affaires sur la base des principes de la non-intervention et du respect des vœux populaires, ont le devoir de passer outre et de pourvoir par ellesmêmes à leur gouvernement.
« Telle est la signification donnée en Italie aux faits que je viens d'énoncer, et telle est aussi, ce qui constitue un autre fait non moins grave, l'interprétation qui leur a été donnée par les organes les plus accrédités de la presse européenne. Les journaux les plus influents de France, d'Angleterre et d'Allemagne se rendent les interprètes des mêmes idées, donnent les mêmes conseils et expriment les mêmes convictions.
« En présence d'un tel état de choses, les populations de l'Italie centrale sont déterminées à arriver à une solution et à saisir l'occasion propice pour donner à l'annexion une exécution complète et définitive. C'est dans celte pensée que les gouvernements desdites provinces ont adopté la loi électorale de notre pays et se disposent à procéder aux élections des députés.
« Le gouvernement du roi s'est servi jusqu'à ce jour de toute l'influence morale dont 11 pouvait disposer pour conseiller aux gouvernements et aux populations de l'Italie centrale d'attendre le jugement de l'Europe. Maintenant; dans l'incertitude de la réunion du congrès et en présence des faits susmentionnés , le gouvernement de Sa Majesté n'a plus le pouvoir d'arrêter le cours naturel et nécessaire des événements.
c Cette dépêche n'a d'autre but que celui de constater la condition actuelle des choses en Italie. En. son temps, je vous informerai des déterminations qui seront prises en conséquence. Qu'il vous suffise de savoir dès à présent que le gouvernement du roi sent toute la responsabilité qui lui incombe dans ces moments solennels, et que ses décisions ne seront inspirées que par la conscience de son devoir, par les