‹ L'Italie de 1847-1865;Chapitre 63 sur 102 · LX1V AU MÊME · texte numérisé non relu

LX1V AU MÊME

Milau, 25 février 1860.

Cher ami, je vous envoie un numéro de la Perseveranza, où vous lirez l'adresse du clergé milanais à Sa Majesté. Elle a été couverte de quatre cents signatures, ce qui fait à peu près les quatre cinquièmes du nombre total des prêtres.

Vous ne sauriez vous figurer l'exubérance de joie, de vie, d'entrain qui anime Milan en ce moment. Les vieillards qui ont vu le royaume d'Italie assurent qu'il n'y a pas comparaison entre les deux époques. Maintenant, dansons-nous sur des sables mouvants ou sur une assise de granit? C'est ce qu'on verra. Quoi qu'il arrive, notre résolution est bien prise : nos vaisseaux sont brûlés.

Je me trouve ici aussi bien qu'on peut se trouver quand, aimant la vie intérieure et naturelle, on, est condamné à la vie artificielle et toute en dehors. Patience! Je crois réellement que je peux rendre quelques services ici, soit au roi, soit à l'Italie; et ces deux noms me feraient marcher sur des charbons.

Si les affaires s'embrouillent, mon poste est bon; et ça me va : sans perdre de vue un point lumineux à l'horizon, qui s'appelle Cannero.

Mettez au pied de ces dames Yamico di casa.

intérêts de la patrie italienne et par un désir sincère d'assurer la pacification de l'Europe.

« Turin, le 27 janvier 1860, »

DE M. DÀZEGLIO. 153

Milan, 3 mars 1860.

Mon cher ami, voici ce que je pense au sujet de toutes les solutions qu'on propose 1 ; elles n'ont qu'un tort, à

1 On lit dans une dépèche adressée par le ministre des affaires étrangères de France à M. de Talleyrand, à Turin, en date du 24 février 1860 :

« En calculant toutes choses, Monsieur le baron, avec la ferme intention de rechercher entre foules les solutions celle qui se concilie le mieux avec les circonstances pressantes du moment et les convenances d'un avenir plus calme, on arrive à reconnaître qu'il est grand temps de s'arrêter à une combinaison que l'on puisse offrir à l'agrément de l'Europe avec quelque chance de la lui faire accepter, et qui conserverait à la Sardaigne l'entier exercice de l'influence qu'elle a le droit de revendiquer dans la Péninsule.

« Cette combinaison, dans l'opinion mûrement pesée du gouvernement de l'Empereur, serait la suivante :

« 1° Annexion complète des duchés de Parme et de Modène à la Sardaigne;

m 2° Administration temporelle des Légations de la Romagne, de Ferrare et de Bologne, sous la forme d'un vicariat exercé par Sa Majesté Sarde au nom du Saint-Siège;

« 3° Rétablissement du grand-duché de Toscane dans son autonomie politique et territoriale.

« Dans cet arrangement , l'assimilation bornée à la Lombardic et aux duchés de Parme et de Modène ne serait plus une œuvre à laquelle la Sardaigne serait tenue de consacrer exclusivement tous ses efforts; le cabinet de Turin conserverait sa liberté d'action et pourrait l'employer à consolider aussi, pour sa part, la tranquillité de l'Italie, pendant qu'il organiserait solidement en un royaume compacte les territoires ajoutés aux possessions héréditaires du rot Victor-Emmanuel.

tf Le vicariat s'accorderait avec l'esprit municipal qui est une tradition séculaire dans les Ko magnes, comme avec l'influence naturelle

io4 CORRESPONDANCE POLITIQUE

mon sens: celui d'être en retard, toujours en retard avec les événements. Tandis que la politique tâtonnait, ceuxci ont marché, et ce qu'on aurait acclamé en son temps avec bonheur, le moment passé, ne peut plus s'exécuter

que doit désirer exercer la puissance devenue maîtresse de la plus grande partie du bassin du Pô.

« Ce mode de transaction aurait ainsi l'avantage de garantir à la Sardaigne la position qui lui est nécessaire au point de vue politique, de satisfaire les Légations au point de vue administratif, et, au point de vue catholique, il constituerait un tempérament qui, nous l'espérons, finirait par apaiser les scrupules et les consciences. Ce résultat ne saurait être indifférent à la France, puisqu'elle ne pourrait reconnaître en principe un démembrement radical et sans compensation des États du Saint-Père; il ne doit pas non plus l'être à la Sardaigne. Nous ne négligerions rien pour que les autres puissances, éclairées sur l'impossibilité de restaurer complètement l'ancien ordre des * choses ej; de ne pas tenir compte des nécessités présentes, s'efforçassent de faire comprendre avec nous au pape que cette combinaison, franchement acceptée, sauvegarderait tous les droits essentiels du Saint-Siège.

« Ce que j'ai dit, Monsieur le baron, de la nécessité dé prévenir les dangers auxquels la Sardaigne se trouverait exposée si elle poursuivait d'autres agrandissements , s'applique plus particulièrement à la Toscane. L'idée de l'annexion du grand-duché, c'est-à-dire de l'absorption dans un autre État d'un pays doté d'une si belle et si noble histoire, et si attaché jusqu'ici à ses traditions, ne peut provenir assurément que d'une aspiration dont il est impossible au gouvernement de l'Empereur de méconnaître le danger et qu'il est loin de croire partagée par la masse de la population. Cette aspiration, il ne faut pas s'y tromper, quelles que soient aujourd'hui, je n'en doute pas, les intentions correctes du gouvernement sarde, révèle de la part dé ceux qu'elle entraîne une arrière-pensée de guerre contre l'Autriche pour la conquête de la Vénétie, et une arrière-pensée, sinon de révolution, tout au moins de menace pour la tranquillité des États du Saint-Siège et du royaume des Deux-Siciles. L'opinion ne s'y tromperait ni en Italie, ni ailleurs, et les questions qu'il s'agit d'apaiser ne

feraient que se rouvrir avec une violence nouvelle .

» Ai-je besoin maintenant , Monsieur le baron, de bien longs détails

DE M. D'AZBGMO. 155

que par la force. Comment concilier maintenant les promesses de non-intervention, les déclarations de laisser l'Italie se constituer comme elle l'entend, avec des propositions en contradiction avec ces promesses? Et comment espérer que des populations qui n'ont qu'une idée, et qui ont toujours marché droit à leur but, puissent les accueillir?

Quant à moi, vous le savez, j'ai toujours vu les difficultés des annexions; quand j'allai à Bologne, je fus chargé par Gavour de passer par Florence, et de persuader à Ricasoli de ne pas pousser au mouvement : c'était mon avis aussi et j'y mis un zèle inutile. Jugez si on les persuadera aujourd'hui? C'est bien pis pour les Romagnes !

Je n'ai pas vu Y adresse dont vous êtes le promoteur, et je ne peux pas vous en dire mon avis; mais des deux

pour expliquer quelle serait notre attitude si le cabinet de Turin, libre dans son option, préférait courir tous les hasards que j'ai signalés en le conjurant de les éviter ? L'hypothèse, dans laquelle le gouvernement de Sa Majesté Sarde n'aurait qu'à compter sur ses seules forées, se développe en quelque sorte d'elle-même , et il me serait pénible de m'y appesantir. Je me borne donc à vous dire, par ordre de l'Empereur, que nous ne consentirions à aucun prix à assumer la responsabilité d'une pareille situation. Quelles que soient ses sympathies pour l'Italie et notamment pour la Sardaigne, qui a mêlé son sang au nôtre, Sa Majesté n'hésiterait pas h témoigner de sa ferme et irrévocable résolution de prendre les intérêts de la France pour guide unique de sa conduite. Comme je l'ai dit à M. le comte de Persigny : dissiper les illusions dangereuses, ce n'est pas restreindre abusivement l'usage que la Sardaigne et l'Italie peuvent vouloir faire de la liberté que nous nous honorerons toujours de les avoir aidées à conquérir, et que constatent, en définitive, les dernières déclarations que le gouvernement de l'Empereur a obtenues de la cour de Vienne ; c'est simplement, je le répète, revendiquer l'indépendance de notre politique et la mettre à l'abri de complications que nous n'aurons pas à dénouer, si nos conseils ont été impuissants à les prévenir. »

côtés les intérêts, les passions sont trop enflammés pour qu'il y ait lieu d'espérer que les meilleurs conseils puissent se faire écouter.

Maintenant le suffrage universel va parler de sa grosse voix. Si on ne veut pas de nous : Amen ! Et je puis vous assurer que notre insatiable ambition ne nous poussera pas au suicide, en ce cas.

Nous tâcherons de bien organiser le lot qui nous sera laissé, et c'est une excellente occupation.

Mais si on s'attache à nous, si on veut absolument l'annexion, que voulez-vous que nous fassions? pouvons-nous amener pavillon ? Ce sera à la garde de Dieu. Notre histoire est pleine de batailles de Novare , nous y sommes accoutumés. Assuetum malo Ligurem. — On disait cela au temps d'Auguste.

Je ne pense pourtant pas que, des deux côtés, on pousse les choses à l'extrême. J'ai foi dans la sagesse du grand public européen.

Quoiqu'il arrive, avant que le vieux serpent ait changé sa peau entièrement, bien des gens auront eu le temps d'aller ad patres; et moi entr'autres.

Tout à vous.

AU MÊME

Milan, 9 mars 1860.

Mon cher ami, votre Adresse l est tout ce qu'on peut désirer de mieux, et ses déclarations au sujet de la na-

1. Cette Adresse au pape avait été signée, à Paris et à Nancy, par ceux des catholiques qui partageaient, au sujet des questions italiennes, la pensée du P. Lacordaire. Un illustre catholique italien , M. Tommaseo, écrivait, à ce sujet, au promoteur de l'Adresse : « Devo espresBamente, in nome dc'caltolici di qui, ringraztarla di quanto Ellafaper l'italia e la Chiesa. » (il mars 1860.)

DE M. D'AZKGLIO. 157

tionalité doivent satisfaire les plus exigeants. En Italie la teinte catholique paraît un peu vive , ça se comprend, comme je comprends qu'elle est excellente pour le public français.

Quant à la Savoie, soyez sûr que les difficultés ne viendront pas de nous. Vous sentez que d'un autre côté il serait indécent de notre part de nous montrer indifférents à une séparation qui nous fait dire adieu à des frères d'armes de huit siècles. Mon sentiment personnel (partagé, je crois, par tout le monde) est d'éprouver un sincère regret de nous séparer d'une population qui a des qualités éminentes et rares, contrebalancées par des défauts insignifiants; qui nous a toujours fidèlement suivis dans toutes nos luttes exclusivement italiennes; qui a rempli nos armées, nos administrations, notre diplomatie d'hommes dévoués, instruits et énergiques. Mais après cela nous ne pouvons pas être pour les nationalités en deçà des Alpes, et leur adversaire au delà; et une fois que les Savoisiens auront dit : Nous nous annexons à la France ! ce sera comme un père qui marie sa fille selon ses désirs; il l'embrasse le cœur serré, lui souhaite toute sorte de bonheur, et lui dit adieu.

Après tout, pour la Savoie comme pour la Toscane, comme pour toute combinaison politique, si on .veut faire de la bonne besogne, il faut s'en tenir au vrai, au réel, et ne rien escamoter : c'est mon avis, vous le savez.

Rien n'est bon que le vrai , le vrai seul est durable.

J'ai vu des gens se frotter les mains d'un tour bien joué, qui après ne se sont pas trouvés les plus habiles.

Ainsi, pour moi, le verdict du suffrage universel sera mon guide, et je crois qu'il devra en servir également à la diplomatie, sous peine de lancer l'Europe , Dieu sait

dans quelles complications. Je comprends que les hommes de la vieille politique répugnent à voir l'Italie se former, mais encore faut-il être raisonnable. Comment voir une menace contre quarante millions de Français dans la réunion de douze millions d'Italiens. En Vérité, on pourrait croire que le danger prévu pËf ces gens-là est tout "simplement, pour la France, celui de ne plus avoir l'Italie entièrement à sa merci. Cette idée-lâ peut-elle se concilier avec une saine politique fondée sut* le droit moderne, sur le droit chrétien?

Tout à vous.

AU MÊME

an, 26 mars 1860.

Cher ami, personne plus que moi n'est â même de comprendre votre douleur 1 ; je l'ai ressentie, il y a vingtdeux ans, dans des circonstances tellement cruelles que je ne saurais encore à présent prendre sur moi de les raconter. Dieu vous aura gardé d'angoisses pareilles!

De toute manière, j'ai toujours regardé le jour où l'on perd ses père et mère comme la grande division qui sépare en deux la vie. Avant, on n'était pas seul sur la terre; après, on l'est. Mais Dieu l'a voulu ainsi : que sa volonté soit faite ! et qu'il vous donne la paix et la sérénité dans la douleur !

Nos annexions se sont faites le 18 et le 22, la première et la dernière des cinq journées du combat de 48 à Milan, ou mieux leur anniversaire. C'est curieux! Maintenant il est des gens qui parlent du reste, et qui, je crois, Dieu me pardonne! y engloberaient Naples! Que

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