Ces bases sont naturellement indiquées
« 1° Division de l'Italie en trois États unis par un lien fédéra tif;
« 2° Garantie par l'Europe du territoire pontifical formé de la ville de Rome et du patrimoine de saint Pierre ;
« 3° Réserve, au profit du Saint-Père, de sa souveraineté sur les Marches et l'Ombrie, et d'un tribut qui lui serait payé sur les revenus de ces provinces, dont l'administration resterait confiée à l'un des deux souverains de l'Italie ;
» 4° Union militaire, diplomatique , juridique , douanière et monétaire entre tous les États de l'Italie.
« On aperçoit tout de suite les conséquences d'une telle organisation : le gouvernement politique du Saint-Père dégagé par la fédération de toutes les responsabilités qui peuvent gêner la conscience du Pontife, ce gouvernement ne fait plus peser sur les populations les contraintes qui sont inhérentes à sa nature; les sujets du Pape deviennent les citoyens d'un gouvernement national et d'un peuple libre , et , de cette façon , la liberté de l'Italie se concilie avec l'indépendance de la papauté. »
le Capitole, et qu'il est incontestable qu'une fois notre parlement juché où furent vos blanches ennemies, les oies, tout ira sans plus faire un pli. Mais non; je vous l'ai dit et répété, cent mille fois non! rien n'est plus faux que ces trois propositions ; je me suis tué à le dire dans ma brochure et dans mes lettres. Pourquoi donc ne pas argumenter à ce point de vue?
Je m'arrête, je regarde ma lettre; Dieu, que de pâtés ! et pourtant je vous l'envoie! C'est une fameuse preuve d'estime que je vous donne là !
Mes amitiés chez vous ; à une autre fois le Garibaldi.
AU MÊME
Cannero, b octobre 1862.
Cher ami,
Votre lettre si bonne, si affectueuse, si intime m'a fait du bien, mais ne m'a pas surpris. Je l'attendais. Oui, tout bronzé que je suis à force d'épreuves de tout genre, la mort de mon pauvre frère x m'a pris au dépourvu, et j'ai passé des heures bien tristes.
Je ne le savais pas malade, et voilà le P. Menini qui m'écrit à brûle-pourpoint : « Hier, à telle heure, etc. , etc. »
Nous n'étions pas du même avis sans doute sur bien des points, et pourtant c'est celui de mes frères avec lequel je m'entendais le mieux. Il était mon aîné de six ans; malgré quoi, dès l'enfance, nous nous aimions d'une affection particulière et jouions de préférence ensemble : rien, jusqu'à son dernier jour, n'a pu altérer cette syra-
1 . Le P. Tapparelli d'Azeglio, jésuite , auteur d'ouvrages fort estimés sur la théologie, la philosophie et le droit public, Tua des écrivains de la Civiltà catiolica.
pathie. C'est que nos deux natures se ressemblaient, si les intelligences avaient pris des chemins divers. Nous passions parfois des années sans nous voir et sans beaucoup nous écrire. Mais nous nous retrouvions toujours les mêmes, toujours heureux de nous ressaisir, avec mille choses, mille riens à nous dire, sans compter les disputes sur tout et notre dissentiment perpétuel également sur tout : et malgré cela, toujours enchantés l'un de l'autre!
J'ai été trois fois jusqu'à Palerme pour le voir. Nous y faisions de longues promenades, et c'était toujours les questions vitales, et il finissait par me dire : « Già, per credere, bisogna ... credere. » C'est qu'il avait cette grande et belle tolérance pour les hommes, tout en gardant toute son intolérance sur les principes, ce qui ne saurait être autrement chez un esprit honnête et logique. Et moi je lui répondais : « Caro mio, l'uomo non crede quel che vuole; crede quel che puô. » Plût à Dieu qu'on pût faire de la foi un acterde la volonté! Malgré cela, comme dans toute ma vie, je n'ai jamais eu un instant de matérialisme, j'espère bien que le fatal mai piuf qui est bien dur même pour cette vie, ne s'étendra pas dans l'autre. J'ai toujours eu la religion des morts : c'est un grand conforto de croire qu'ils nous écoutent. Non, tout cela n'est pas illusion : il priera pour moi, pour nous tous, pour cette pauvre race latine, qui, je le crains bien, avait son éducation trop arriérée pour être lancée avec tant d'emportement prématuré dans le monde.
Je remercie de tout mon cœur madame Rendu et madame votre belle-mère d'avoir pensé à moi dans mes tristesses. Mais si je suis triste, j'ai pourtant repris le dessus. On ne peut pas mourir tout d'une pièce; il faut être démembré peu à peu; c'est la loi : il faut savoir la subir.
Adieu et merci encore.
GXII AU MÊME.
Cannero, 30 octobre 1862.
Cher ami,
Je pense, vous le savez, que la France a fait fausse route avec sa frayeur de l'unité italienne. Il faut avouer, du reste, que c'est écrit avec esprit, et parfois avec une logique serrée— quand elle a raison. Mais enfin elle laisse toujours vacante une place de premier ordre dans le journalisme. Le programme italien du bon sens n'est, encore représenté par personne. Qui mieux que vous pourrait s'en faire le champion? Mais vous me parlez de bailleurs de fonds à chercher ici pour les associer aux bailleurs français !
Infandum regina jubés!. . .
Nous ne sommes ni en Angleterre ni en France, où toute entreprise trouve des écus. Il est juste de dire aussi que même les riches ont été pas mal saignés par les mille contributions qui, sous mille formes différentes, s'imposent et se font admettre le plus souvent par respect humain, sans compter que la cryptogamie et la maladie des vers à soie a réduit d'un tiers tous les revenus.
Ceci pour mettre à couvert ma responsabilité. Après cela, je ferai l'essai. Je suis convaincu que les huit dixièmes des Italiens seraient enchantés de notre solution, pourvu qu'on en finît. Jugez comme les intérêts se sentent amusés de l'état convulsionnaire qui dure depuis deux ans à propos de Rome !
J'ai dû rompre une lance avec P A \ Sa maison du Babbuino trouble son sommeil, je crois. Le départ de M. Thouvenel l'a exaspéré, et il s'en est vengé sur moi.
DE M. D'ÀZEGLIO. 249
J'avais presque envie de vous envoyer sa lettre et ma réponse, dont j'ai gardé copie.
C'est fort aimable à vous de me regarder comme un sauveur possible. Mais d'abord, j'ai fait tant et si bien qu'on ne peut pas me souffrir. Ensuite, et c'est l'important, je n'ai ni le talent parlementaire (je parle mal 1 ) ni la force matérielle pour cette vie de chien. Puis on a peuplé les administrations de révolutionnaires et, qui pis est, d'imbéciles; il faudrait balayer tout ça avant de recourir à de nouvelles élections. Il fallut Hercule pour les fameuses étables, et malheureusement je n'ai rien en moi qui me rapproche du fils d'Alcmène.
A vous.
1. En regard de cette appréciation de M. d'Azeglio, citons celle d'un juge plus impartial : « Sans être un orateur, M. d'Azeglio était éloquent. Il n'avait pas cette flamme d'improvisation que la contradiction fait jaillir, qui illumine et qui foudroie du haut de la tribune ; mais ce qu'il disait portait l'empreinte de l'originalité, de la vivacité, de la grâce, de la force, de la fierté , jointe à un fond de dignité , de grandeur morale et de prudence. Parfois la parole tombait de ses lèvres, décharnée et sans coloris ; mais l'idée qu'il voulait exprimer était toujours fidèlement reproduite. Le plus souvent, néanmoins, il joignait le coulant de la parole au naturel des images : il n'y avait jamais rien qui parût cherché , et dans la spontanéité de sa parole on apercevait le reflet de son âme.
« Ses discours, prononcés sans emphase, mais comme dans une conversation particulière, produisaient encore plus d'effet lorsqu'ils étaient lus/ 11 gagnait ainsi le lendemain ce que les grands orateurs obtiennent dans le moment. On appréciait alors toute la vivaeité des images; les pensées se présentaient plus complètes; les transitions plus spontanées; les périodes plus harmonieuses; la simplicité de son éloculion plus simple encore. Ah! quand pourrons-nous entendre de nouveau, dans la chambre des députés, celte voix faite pour exciter les sympathies de tous les esprits,* et quand l'opinion publique ira-t-elle arracher cet homme illustre à ses pinceaux pour le ramener dans les conseils de la couronne? » (Une page d'histoire du Gouvernement représentatif enPiémont, par Louis Chiala; Turin 1858, p. 273.)
GXIII AU MÊME.
Caunero, 23 novembre 1862.
Cher ami,
La division de votre travail 1 me paraît parfaite, et votre esprit si juste fera le reste. Puisque vous me permettez tout, je vous avouerai seulement qu'au point de vue italien, je doute fort que la France puisse être un terrain de publication bien choisi. Son hostilité contre l'unité, ainsi que son attachement au pouvoir ecclésiastique direct^ la font regarder de travers en Italie. Ainsi, il serait impossible que votre publication échappât à une solidarité qui compromettrait a priori son succès. Essayez d'ailleurs; je parie que la France vous trouvera trop net, et aura peur de vous.
Si vos idées doivent être acceptées avant tout par votre public, il ne faut pas moins les taire entrer dans nos cervelles italiennes, si on ne veut pas se heurter à une deuxième édition du non possumus. Comme je tiens infiniment à voir votre écrit paraître dans les meilleures conditions possibles, et que je compte sur son effet qui devrait nous conduire au seul dénoûment qui, à mon sens, soit pratique, vous comprendrez et vous pardonnerez ma liberté grande.
Selon moi, le ministère aurait une politique toute tracée, au moment présent* par suite des déclarations de M. Drouyn de Lhuys : « Vous ne voulez pas nous donner Rome? soit! Nous y renonçons comme capitale; mais nous ne saurions renoncer à placer les Romains sous un gouvernement raisonnable, c'est-à-dire que les hommes
1 . M. d'Azeglio veut parler de la brochure qui fut publiée bous le titre : La Souveraineté pontificale et l'Italie,
DE M. D'AZEGLIO. 25i
du dix-neuvième siècle acceptent et exigent, à tort ou à raison. De toute manière, tant que Rome est sous la machine pneumatique, jamais elle n'acceptera un pareil lot. A la première occasion, elle sautera comme une mine préparée à l'avance. Ainsi, Do ut des. Rome sous la loi commune avec les tempéraments indispensables, et, de notre côté, la Capitale ailleurs. » Ce serait un excellent marché des deux côtés, et il n'y a pas d'autre arrangement possible.
Quant à Naples, plus on marche et moins ça marche. C'est un ulcère qui nous ronge et qui nous coûte!.... Jugez ! l'impôt augmenté de bollo e registro, a rapporté au Nord 2 ou 3 millions; à Naples 46 fr. (lisez : quarantesix). Si on pouvait réduire ça à l'union personnelle, y mettant le second fils du roi avec une cour !.... Qui sait? ou bien même qu'il y fît souche avec réversibilité? Cette question est encore plus sérieuse qu'elle n'en a l'air, pour nous comme pour la paix générale. Mais le moyen de la discuter avec toutes ces têtes de travers, ou mieux encore avec ces partis pris de tout embrouiller au bénéfice de la Sociale? R-**, pour le moment, s'en tirera, je pense; mais personne ne pose les vraies questions, et dura Romœ consulitur, Saguntum va a far si benedire!
P. S. — Je vous expédie l'ouvrage de M. Chiala 1 * puisque vous me l'avez demandé. Cette étude est un guide utile pour une période intéressante; elle est surtout consciencieuse. Pourtant j'y trouve, sur ce qui me touche, des erreurs de détail. Je suis réellement confus de vous envoyer un livre qui est un peu mon panégyrique. La seule chose vraie, c'est qu'il me répugne de mentir; et, qu'avec mon organisation artistique, j'aime le beau et déteste le laid, au moral comme au physique.
1 . Une page d'histoire du Gouvernement représentatif en Piémont,
GXIV AU MÊME.
IIS décembre 1862.
Cher ami, j'ai reçu votre lettre après les épreuves, et, pour le tout, j'ai tardé à vous répondre, parce que depuis ma dernière lettre j'ai traversé de tristes jours. Jugez : mon frère administré ! la mort subite d'un ami laissant sa famille dans de grands embarras, et qui m'a forcé d'accourir à Gênes et d'y passer deux jours, tâchant de remédier au plus pressant, et cela avec la fièvre, car j'étais parti souffrant!
Revenu il y a trois jours, j'ai dû mé mettre au lit et me soigner; voilà pourquoi je n'ai pas pu vous répondre plus tôt.
Selon votre désir, j'ai consigné mes impressions sur les épreuves; mais Dieu sait ce que j'y ai écrit, car je les ai trouvées ici à mon retour de Gênes, et j'ai voulu les envoyer immédiatement; mais ma pauvre tête n'était guère à Y âge quod agis.
Après tout, votre travail me paraît digne de vous et aura sans doute une sérieuse influence sur l'opinion. — Merci de la part des Italiens raisonnables.
Je vous quitte, car écrire me donne des éblouissements.
A vous. "^
GXV
AU MÊME
Sans date.
Cher ami, je vous envoie vos épreuves qui me donnent un grand désir de voir le reste. Je trouve admirablement bien fait tout ce que j'ai lu, et je suis eu-
rieux de voir ce qu'on pourra répondre à vos arguments. Il est vrai qu'aujourd'hui, avec ce déchaînement de la médiocrité chez nous, on dit des injures ou on ne dit rien; le plus souvent parce qu'on ne comprend pas la portée de tout aperçu qui n'est pas ras à terre. Pour vous obéir, j'ai marqué en marge mes impressions du moment et non mûries; mais je crois que c'est là ce que vous vouliez. Je crois que, même en Italie, on vous trouvera hardi de vous attaquer aussi franchement et ouvertement à un parti funeste mais bien puissant.
On dit que notre ministère est né; ce n'est pas sans peine, mais, Dieu, quelles misères ! F***, président du Conseil! et encore il est attaqué d'un ramollissement de' la moelle épinière, et son intelligence a beaucoup baissé, sans compter qu'il s'embarrasse en pariant. Cher ami, quand on a passé sa vie à travailler non pour soi mais pour son pays, le voir devenir comme un effet entre les mains des boursiers!... Comprenez-vous? où sont, hélas! les hommes de dévoûment et de sacrifice? — Car, voyez- vous, il n'y a que cela! — Des hommes tels pourtant, l'Italie n'a jamais cessé d'en produire, des hommes tels qu'était ce pauvre Collegno 1 , dont vous me parliez l'autre jour.
1 . M. de Collegno , ancien officier d'artillerie du premier empire , en ces temps où, comme Ta écrit M. d'Azegllo, les hommes qui n'étaient pas consumés dans le terrible creuset de la guerre en sortaient trempés d'acier. Émigré en France après 1821 , il se voua aux fortes études , et devint professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux ; rentré en Italie après 1848 , il fut, en 1851 , ministre de Sardaigne à Paris. Le salon de la comtesse de Collegno était alors le rendezvous d'esprits d'élite; on y voyait MM. Cousin, Ampère, Ozanam, etc., etc. — M. d'Azeglio, qui avait été intimement lié avec Giacinto Collegno, lui a consacré une notice (Ricordo d'una Vita Ita- Uana) où on lit : « L'Italie n'a jamais vu s'éteindre, chez elle, cette race illustre qui ne se perpétue point par le sang et ne se désigne point par un nom, mais qui, changeant sans cesse l'un et l'autre, revit sans interruption dans ceux qui comprennent que l'amour de la patrie,
J'espère envoyer incessamment mon petit Gannero à Mme Rendu, accompagné d'une adresse destinée à obtenir le benigno compatimento Mais c'est que réellement elle aura de l'audace, ma pauvre croûte 1 , à se présenter au milieu de Dieu sait combien de belles choses. . . . C'est égal, en avant !
GXVI AU MÊME.
# 7 janvier 1863.
Cher ami, vous pouvez bien croire que si je n'ai pas répondu immédiatement à vos lettres, si bonnes et si amicales, il y a eu impossibilité absolue. En effet, j'ai été assez mal en train, alité; et, à cette heure, je vais mieux; mais la tête est un peu svanita encore, et je ne saurais me fixer longtemps à une occupation.
Quand on perd des personnes chères, on se reporte vers celles qui restent. Il était bien naturel que je vous lisse l'envoi de mon petit tableau; je l'avais lu, tout prêt. C'est le fruit d'une vingtaine d'heures de travail réparti : pouvais-je faire moins pour vous? C'est du reste de la vieille
comme tout loyal amour, est à lui-même sa récompense; qu'il est sacrifice et non pas gain, lutte et non repos ; race qui se reproduit avec les mêmes traits sévères dans ces hommes que Dieu suscite chez un peuple quand il a résolu de lui ouvrir un avenir meilleur; hommes envoyés seulement pour écarter les obstacles de la route; voués, en naissant, à la fatigue et à la douleur, et capables de les supporter sans forfanterie comme sans murmure.
« Nul plus que Giacinto Collegno ne mérite d'être honoré parmi ceux de cette famille qui, dans les dernières vingt années, apparurent en Italie, qui s'y consumèrent , et finirent par tomber sur ce sol même où ils savaient que la moisson devait être faite par d'autres mains. »
1. 11 s'agit ici d'une ravissante toile représentant la villa de Cannero, sur le lac Majeur.
peinture. Mais franchement, ce que je vois de plus réel dans TÉcole réaliste, c'est la pocà voglia di studiare.
La fin de mon pauvre frère a été bien tranquille et bien sereine. Vous savez que rien n'est poignant comme de voir quitter la vie à regret : c'était bien le contraire chez lui. Le médecin lui disait les derniers jours, comme il est d'usage : « Je vous trouve un peu mieux. » — « Il croit me faire un grand plaisir, ce brave homme ! » disait mon frère en souriant, à peine était-il parti.
Ce pauvre Robert est mort dans une grande confiance en Dieu : Que Dieu lui donne la paix et le repos. Et me voilà seul!
Mon neveu reste après moi; mais, comme il renonce au mariage, il est sûr que notre famille s'éteindra avec lui; et il est sûr aussi, je crois pouvoir le dire, qu'elle laissera un bon souvenir.
Tout cela est triste pour moi; et les affaires publiques ne m'offrent guère de sujet de consolation. L'iniquité de Naples est la meule que nous nous sommes attachée au cou!
GXVII