SeniLf I.XVI, ep. ii
2. Dante n'abandonne jamais le point de vue de la politique impériale et comospolite. Pétrarque, au contraire, a le sentiment vrai des intérêts de ritalic. Nous ne sommes pas de l'avis du comte Balbo lorsqu'il écrit (( Petrarca fii un gran letterato, et nulla piu. » {Délia storia d'Italia, p. 227.)
traits, et qui place Pétrarque au premier rang des grands hommes dont le patriotisme italien doit invoquer le souvenir. Que ritalie eût embrassé cette doctrine, et les siècles qui vont suivre n'auraient pas répété en vain la plainte du poëte :
Italia cke suoi guai non par che senta
Vecchia oziosoy e lenta
Dormira sempre e non fia chi la svegli?
Mais l'Italie pouvait-elle rompre facilement avec les traditions de tant de siècles, et avec renseignement de ses grands hommes? Pétrarque lui-môme, comme s'il dût résumer en lui la lutte qu'allaient se livrer les deux doctrines contraires, Pétrarque, après avoir indiqué du doigt la route de l'avenir, ne se retournait-il pas vers les voies où ses devanciers avaient traîné son pays, et, dans l'incertitude de ses desseins, n'invoquait-il pas de nouveau la fatale protection de l'Empire ?
La théorie nationale demeure donc impuissante contre la théorie du droit politique de l'époque antérieure. L'Italie continue sa marche vers le terme où la précipitent des illusions invincibles; et quand l'empereur Charles IV descend une seconde fois au delà des Alpes, elle subit, comme par le passé, ce prestige funeste qui la pousse à abdiquer devant César : à Pise, Agnelle, seigneur de la ville, sollicite de la haute suprématie du prince la confirmation de son pouvoir et le titre de vicaire impérial. A Sienne, le peuple, qui s'est insurgé et a taillé en pièces les gendarmes ^allemands, s'effraye tout à coup de son audace, et achète le pardon de sa victoire au prix de 20,000 florins. Florence, de qui Charles IV réclame les droits de l'Empire « au lieu de répondre à cet étranger en lui fermant ses portes, ne se débarrasse de lui que moyennant finance. Pise lui demande la consécration de ses privilèges et consent à payer 50,000 florins. Lucques achète pour une somme quadruple le parchemin qui la déclare indépendante.
Appauvrissement matériel, amoindrissement de la vie nationale, ainsi se résume, pourries cités italiennes, chacune
des expéditions des Empereurs. Au quatorzième siècle comme au douzième, au dixième et au neuvième siècle, dans des circonstances et sous des formes très-diverses, T Empilée est tout ensemble la séduction et le fléau de l'Italie. Depuis le moment où les deux Bérenger firent hommage, pour prix d'un secours, le premier à Arnolf (888), le second à Olhon le Grand (952), l'Italie fut une proie entre les serres de l'aigle germanique. Sans doute, par quelques empereurs allemands, la Péninsule échappa pour un temps à l'anarchie qui la dévorait; mais ce bien lui-môme fut un mal, et ce remède un germe de mort. Malheur au pays qui cherche la vie en dehors de lui-même I Un gouvernement national, si mauvais qu'il soit, vaut mieux pour un peuple qu'un gouvernement étranger, si bon qu'on le suppose, car le premier passe et le pays, reste; le second, au contraire, tarit dans sa source cet indispensable élément de toute force nationale : le sentiment de l'indépendance. Depuis les Othons, l'Italie s'habitua à vivre d'une vie empruntée : princes, cités, papes eux-mêmes reconnurent et invoquèrent presque toujours la suprématie de FEmpereur; la lutte ne porta que sur la mesure dans laquelle il était opportun de la reconnaître. Il parut bien que la nation n'avait pas conscieuce de son existence propre, quand après la grande guerre contre Frédéric I«' Barberousse, après la glorieuse bataille de Legnano, et cette entrevue de Venise où le plus haut représentant de la ligue, le pape Alexandre III, avait posé le pied sur la tête de l'Empereur, les communes lombardes appelées, par le jugement des armes, à constituer une nation et à graver le nom de l'Italie sur les tables du droit européen naissant, y écrivirent de leur épée victorieuse, non pas le mot d'indépendance, mais celui de privilèges impériatix: ft Nous voulons satisfaire, disaient-elles, à tous les devoirs a auxquels, selon les anciennes coutumes, l'Italie est tenw <t envers l'Empereur; nous ne lui refusons pas les anciennes « justices, et nous désirons être reçus par lui en grâce, pourvu <c qu'il nous conserve notre liberté *. » La liberté, c'était cette
1. Romualdi salernitani chronic. R. I. S., t. VII, p. 220. — V. i« comte Sclopis, Storia délia legis. ItaL, t. 1, c. iv, p. 134,
vie purement municipale qui se conciliait avec le serment de fidélité à l'Empereur ; ces privilèges n'étaient autres que les droits de toute nation qui affirme son existence', droits qu'au lieu de ne devoir qu'à leur épée, les communes italiennes préféraient tenir d'un souverain étranger. Or, une fois cette abdication consentie, l'Italie, sous la main de ses légistes, roule insensiblement vers l'abîme : lorsque Henri VU descend en Italie, un siècle et demi seulement après la paix de Constance, bon nombre de citoyens de Milan, en dépit de l'irritation populaire, prêtent entre les mains de l'Empereur ce serment qu'il faut citer : « Les soussignés seront soumis et (f obéissants, comme de fidèles et vrais vassaux et sujets, au « seigneur roi et à ses vicaires... Ils ne participeront à aucun « fait, traité ou conseil qui puisse porter atteinte aux droits « dudit seigneur roi et de l'Empire... Us l'aideront à maince tenir, recouvrer et conserver les droits et régales... pour « l'honneur et l'unité du seigneur roi et de l'Empire ; ils seront a toujours prêts avec armes ou sans armes, selon qu'il plaira « audit seigneur ou à ses vicaires, de le ou de les défendre, (c protéger et maintenir contre tous. » Et des fils des héroïques promoteurs de la ligue lombarde ne reculent pas devant la condamnation de la gloire de leurs pères : « Us ne souffriront « pas que nul soit affilié à la ligue, s'ils ne le croient en « bonne conscience, ami dévoué dudit seigneur et de l'Em- « pire, s'il n'y a été admis du consentement et de la volonté
1 . L'Empereur reconnut aux villes confédérées tous ceux des droits régaliens qu'elles avaient acquis par usage ou par prescription , notamment le droit de lever des armées, de construire des fortifications, d*exercer dans leurs murs la juridiction civile et criminelle. Par contre, il était stipulé que les consuls recevraient l'investiture d'un légal de l'Empereur; celui-ci conservait dans chaque cité un juge d*appel; chacune d'elles continuait à devoir le fodero royal quand l'Empereur entrait en Lombardie, et les parala quand il se rendait à Rome pour se faire couronner; enfin la ligue s'engageait à renouveler lous les dix ans un serment de fidélité. — La victoire des cités lombardes, on le voit, n'aboutissait qu'à une limitation et par cela même à une consécration de la souveraineté impériale. — V. le préambule hautain du traité.
« du seigneur roi ; ils observeront fidèlement tout ce que ci- « dessus, et n'y contreviendront en fait ni en paroles, taci- « tement ni expressément, et nonosbtant tous serments, pro- « messes, pactes et conventions contraires qui auraient pu « être faits autrefois ^ »
De tels actes suffisent, en(re tant d'autres, à montrer ce que fut l'Empire pour l'Halle : il y corrompit l'esprit national ou l'absorba, à peu près comme ces instruments qui, dans leurs aspirations puissantes, s'emparent de l'air respirable et ne laissent subsister que le vide*. Dans cette atmosphère appauvrie, les noms qui excitent avec le plus de puissance le sentiment national ne retentissent plus bientôt que comme des sons étouffés, et n'y réveillent plus d'écho. Après Dante, après cet illustre exemple des égarements du patriotisme, le fantôme impérial s'élève plus menaçant que par le passé. A partir du quinzième siècle, l'existence de la Péninsule, malgré des protestations dont l'histoire doit tenir compte, n'est plus qu'un long acte de vassalité envers tous les souverains qui, à la suite des Empereurs,', se précipitent au delà des Alpes pour