XI
• ilt- ma srt , m\ comme nous serons heureux! » Elle se lamentait en m'écMitaul et traitait mon délire d'impiété; j’étais protestant, la faute serait double si elle se livrait à moi. Elle ine donnait des images de la Madone et me mettait sous sa protection : « Je la prie
• ardemment pour vous, me disait-elle; laissez mon âme en paix
• sous sa garde! et mon enfant, mou cher enfant, comment voii- « lez-vous cpie je l'abandonne? — Nous remmènerons, je l'aime: « il vient devons, je serai son père. » Dans un de ces moments où je croyais l’avoir vaincue, elle m'avoua qu'elle serait bientôt mère d’un autre enfant. Un enfant de cet homme, de mon assassin peutêtre! comprenez-vous mou horreur! C'est la répulsion et la haine ipfelle aurait dû m'inspirer ! Eh bien ! non, je l'aimais toujours; je la désirais encore après cet aveu ! Quel mystère que l'amour ! quelle déchéance de tout orgueil !
• Tant que je demeurai chez elle, j’avais malgré tout des heures d'inexprimable douceur, mais ma convalescence arriva; je cessai presque de la voir, je me sentis désespéré; on me fit transporter (liez moi; son mari venait chaque jour s'informer de mou état, il était de plus en plus affectueux, complaisant; on eût dit qu'il redoutait mes soupçons. Son hospitalité m'avait fait sou ami, et, aux yeux de tout le inonde, son obligé; sa famille le secondait. La vieille Nina me lit quelques visites; une après midi, par un beau soleil, les voilures remplissaient de bruit le quai deChiaja. où je demeure, la porte de ma chambre s'ouvrit : Nina parut, elle était avec elle! U me sembla que ma chambre s'emplissait d’une chaude lumière. Elle s'assit sur un fauteuil auprès de moi : « Je suis sortie, « me dit-elle, pour me promener un peu, et j'ai voulu aussi savoir «de vos nouvelles.» Elle prononça ces | tardes avec enjouement • Je lui en voulais d'être si peu troublée; mais, en la regardant, je la vis si jtâle et si amaigrie, que j'espérai qu'elle in'avait regretté. Nina l'emmena presque aussitôt. Dès le lendemain, je fis un effort pour sortir et me rapprocher d'elle. Je la cherche partout; je vais dans le monde dans l'espoir de la rencontrer; chaque fois qu'elle est au théâtre j eu suis averti, j’entre dans sa loge, où son mari ni • souffre sans murmure; je l'oublie, il n'est plus pour moi qu'une cariatide de la salle. Celle femme m’appartient plus qu’à lui, j'en suis certain, et, lui présent, je le délie; je me place derrière la chaise où elle est assise, j’ellleure de mon souffle ses épaules nues; parlois je presse son bras à la faire crier, et, me penchant sur sa
tète, je lui murmure tout bas: «Tu es à moi!» Le vieillard ricane derrière nous; je me retourne alors menaçant, et lui dis, eu m’asseyant tout près d'elle et en froissant sa robe de mes genoux : « Je souffre tant ce soir de nia blessure que je suis tenté d'exi- « ger une enquête pour découvrir celui qui me l'a faite! » Ces paroles suffisent pour faire de ce tyran couard un bonhomme, il tremble devant moi, il devient humble, il m’obéit; hier soir, à San Carlo, je l'ai fait sortir de sa loge pour aller m'acheter le journal. Elle m’a dit, terrifiée : « Vous êtes sans pitié! vous voulez donc « qu'il me tue en rentrant chez moi? » Je lui ai donné huit jours pour prendre un parti ; huit jours pour choisir entre re moribond et moi, entre ce lâche et mon épée qui la défendra. Elle hésite, malgré son amour, dont je suis certain; il faut que la voix d’une femme la soutienne et la décide; je compte sur vous. » Eu prononçant ces mots, le général prit ma main et la serra à la manière anglaise : « Si vous faites cela, me dit-il, vous aurez en moi un ami et un défenseur jusqu’à la mort. »
J'avais écouté son récit, sans l'interrompre, au bruit du piano, qui jouait des valses joyeuses, et du cliquetis des tasses et des cuillers de ceux qui buvaient le thé prés de nous; en me parlant, il semblait frappé d'hallucination; tout ce qui n’était pas son amour avait disparu; il oubliait le va-et-vient des danseurs; les regards surpris de quelques personnes qui me voyaient depuis une heure assise à côté de lui, muette et curieuse, prêter à sa dramatique histoire l'attention qu'on donne, au théâtre, à une scène émouvante, tandis que le geste passionné, les yeux flamboyants, la lèvre ironique, il me parlait d’une voix couverte mais rapide, avec celte alxmdance de langage que trouve la passion.
Comme je gardais le silence après qu’il se fut lu, un peu étourdie par l’étrange intervention qu'il me demandait, il me dit tout à coup d’un ton froid et poli :
« l’ardomicz-inoi, madame, de vous avoir fatiguée si longtemps et peut-être endormie.
— Vous m'avez, au contraire, vivement intéressée, comme tout ce qui est sincère et tranché m'intéresse dans ce monde d’où le vrai disparait, d’où l’audace s’enfuit; mais ce que vous me demandez est impossible, ou plutôt inutrle.
— Ainsi, vous me refusez, reprit-il; je me suis donc trom|é, j’avais cru que vous compreniez l'amour?
28li L'ITALIE DES ITALIENS.
— Je ni explique, général. Ce que vous espérez île moi est impossible, parte qu'il i e m appartient pas et qu'il n'appartient à personne, de dire à une femme, à une mère : * Rompez tous les liens qui vous paraissent sacrés. » C'est de plus inutile, car, si la passion est la plus forte, la femme qui vous aime se déterminera d'ellemème et trouverait marnais qu une autre femme intervint dans ce mystère terrible de sou cœur.
— Ainsi vous ne voulez pas la voir 7
— J'en ai au contraire une très-vive curiosité, et, si je puis la rencontrer naturellement et lui parler de vous, je vous dirai à coup sûr si elle vous aime. »
Il réfléchit un moment.
« Je la forcerai à aller vous voir, reprit-il.
— Je préférerais une rencontre fortuite chez une de ses pareilles que je connais, répliquai-je.
— Non, ce serait trop attendre; avant huit jours il me faut un denoûment irrévocable; avant huit jours, si elle n’est pas allée ( liez vous, je donnerai une fêle sous prétexte de célébrer ma guérison. \ous l'y verrez.
Mais ira-t-elle chez vous en public? j’en doute, général.
— Elle viendra par magnétisme, son mari par terreur et toute son illustre famille par l'appât d’uu souper. »
Je me mis à rire.
« Ne me raillez pas, s'écria-t-il d'un accent irrité.
— Je ne ris, je vous assure, que de son illustre parenté, accessoire bouffon de ce drame, dont vous riez vous-même.
— (.est vrai, me dit-il, si l'amour me rendait moins bêle, il y aurait en tout ceci matière à épigramrne.
— Pensez à cecûté comique, et, d'ici à huit jours, général, ne faites pas de folies.
— A condition que vous me permettrez de vous voir tous les jours et de vous parler d'elle.
— Comme il vous plaira.
Allons, vous êtes lionne et quelque chose me dit que je vous devrai la vie, c'est-à-dire son amour. »
Plusieurs jeunes femmes nous entouraient; je lisais sur leur physionomie la surprise que ce beau et héroïque général eut pu
s occuper si longtem|is d'une femme qui ne dansait plus. Je m’étais levée.
« Vous savez, dis-je à la princesse, qui était dans un groupe de jolies railleuses, la mission que je remplis? Je conseille cl je console. »
Kilo me répondit par une phrase aimable.
Je sortis, le général m'offrit son bras et insista pour me rrcon-
nire chez moi dans sa voiture.
« Ne nie refusez pas, me dit-il, c’est pour vous parler d'elle. «
Eu route il m'exposa une sorte de programme qu'il s’était juré de suivre sur l'honneur.
« Dans huit jours je quitterai Naples avec elle ou sans elle, me disait-il; elle ne veut pas croire à ce dépari; je sais que je suis indispensable à sa vie autant quelle' l'est .i la mienne, que, lorsque je ne serai plus 15, sa jeunesse lui paraîtra vide-ct froide comme un vieux sépulcre; ma passion pour elle est l’air qui la réchauffe, l'esprit qui l’anime. Elle désire me garder, elle compte sur mon immolation sans lin 5 sa volonté; mais, en me voyant résolu à la quitter, elle me suivra. Voilà ce que je lui écris chaque nuit, et chaque matin elle trouve ma lettre à l'église, dans un gros bouquet déposé au pied d'une madone. »
Ce mode de correspondance me lit sourire.
• Cette nuit j'ajouterai à ma lettre que je veux quelle vienne vous voir, et elle viendra, car, je vous le répète, il y a entre elle et moi un courant électrique.
— Vous êtes dans la vérité en péhsant. qu'elle vous aime, re- |»arlis-je; mais, comme tous les hommes, vous n'avez pas l'intuition des mystérieux sentiments de la femme et de la mère: femme, elle vous eu voudra dé la contidencë que vous m'avez faite; mère, l'enfant qui tressaille en elle lui parle à toute heure et combat contre vous! Si cet enfant vous appartenait, elle deviendrait votre esclave; mais cet enfant d'un autre est son niait re et triomphe de vous.
— C'est vrai, » murmura-t-il, et il laissa tomber sa tête dans ses ’ mains avec une explosion de larmes qui me toucha plus que loin son récit.
Voir pleurer ainsi un des plus braves des braves de G.iribaldr, I en tendre avouer qu'il était vaincu par l'amour, me causal» puis ineffable et la plus poétique des* sensations. Trouver tout à coup cette page de roman dans l'épopée guerrière de lindépendanr italienne, triomphait du scepticisme désespéré que le monde parisien m'avait laissé.
L MAI I E HEs ITALIENS.
2, ss
Lu nous séparant ;ï la |*»*rlo de l'hôtel le général nie dit :
« \ demain, je sens que ina tète s’égare; laissez-moi vous voir chaque jour: traitez-moi comme ferait ma sœur. »
Le lendemain, à deux heures, je vi^ entrer dans ma chambre un superbe jeune homme à la chevelure noire, aux traits d'une pureté grecque; il était vêtu de la chemise rouge et portait à son ceinturon une longue épée; c’était le valet de chambre du général ; à l'exemple de l'aristocratie anglaise, qui recherche la beauté dans scs domestiques, comme elle recherche les chevaux de race, le général avait choisi entre les plus beaux des volontaires un Vénitien intelligent, dont il avait l'ait à la fois son confident et son serviteur. Sa tète brune, expressive et joyeuse, contrastait d'une façon frappante avec celle de son maître. Pour un statuaire, ce type du Midi l'aurait emporté sur celui du Nord. Le sémillant Vénitien me remit un billet du général: « la fièvre le retenait au lit, m’écrivait-il, d la combattait par un breuvage oriental et viendrait me voir vers cinq heures. »
« ht Sua Eecellenza sla poco bene, ajouta le domestique en manière de commentaire , guesto povero s ignore è dcl sctlentrione c non sa corne si fa l'nmore ncl mezzogiorno'. »
('.elle réflexion me parut si plaisante dans son sens pratique. . que, quand le général, pâle comme un spectre, arriva chez moi, je la lui répétai en riant.
« Giovanni a raison, me dit-il, je n’entends rien à l'amour des Italiennes; j'aurais pourtant pu l’apprendre dans Byron, qui les connaissait bien; leur dévotion, que j’ai prise d’abord pour du mysticisme, me déroute. Le mysticisme est une fleur élliérée du Nord; la dévotion espagnole et italienne un fruit charnu et nourrissant qui pousse en plein soleil. Je crois que si je revêtais une robe de moine et lui parlais d’amour au confessionnal, j’aurais à merci la comtesse.
— Vous voilji en verve d’ironie, répliquai-je, cela vaut mieux pour vous que vos larmes d’hier au soir. ~
Me croyez-vous guéri? s’écria-t-il indigné; je l'aime plus que jamais, je la veux à tout prix. Je viens de Chez elle, j’ai trouvé le moyen de lui parler de vous. Vous la verrez. Peut-être va-t-elle entrer pendant que je suis là. Vous lui attesterez qu'elle me tue. Elle ne m'a pas promis qu’elle viendrait, niais je suis certain qu elle est en roule. Tenez ! on marche dans le corridor ! C’est elle 1 »
Il ouvrit la porte et se heurta contre une grosse chambrière qui m'apportait une robe. ‘
* Je suis fou, me dit-il en se jetant dans un fauteuil; mes lettres de chaque jour sont pleines d’extravagances; je lui écris en français, sachant un peu mieux cette langue que l'italien; n'importe je dois m'exprimer dans un style ridicule ; je ne trouve pas la Forme naturelle et juste de ce qui est dans mon cœtir. Oh ! si vous vouliez!... vous voudrez, n’est-ce pas? Vous savez comme on émeut dans un livre, vous éviterez la déclamation, l'emphase. Lafssez^moi vous lire ma lettre, vous en changerez les expressions fausses; je la blesse peut-être par des mots qui rendent mal ma pensée. Voici des pages que j'ai écrites tantôt et que je lui remettrai ce soir au théâtre; consentez à les entendre et à les corriger. »
Celte idée prêtait à rire, mais il me l'exprima avec tant d’ardeur et d’ingénuité qu'il me fut impossible de le persifler; je le sentais atteint du mal sacré; il en avait à la fois la grandeur et les enfantillages; il oubliait qu’étant Italienne elle ne pouvait être choquée du plus ou moins de correction de ses phrases françaises.
Il me lut sa lettre d'amour, incohérente, fiévreuse, où la prière et l'adoration se mêlaient à la menace et à la colère.
* N’y changez rien, lui dis-je, les cris du cœur n’ont que faire avec la syntaxe. #
Il me quitta pour aller à San Carlo, tout ranimé par l’espérance «pie la passion contenue dans sa lettre passerait dans l'âme de la lemme aimée.
En entrant chez moi le lendemain, il me demanda si elle était venue.
« Oubliez le rêve de cette entrevue, et, croyez-moi, lui dis-je, au jour fixé par vous, quittez Naples, allez sous les murs de Carte; le bombardement de la place a commencé; ce grand jeu guerrier vous distraira du jeu puéril de l’amour.
— Oh! vous qui parlez ainsi, répliqua-t-il, vous n'avez donc ja- • mais aimé? J'irai me baltre, sans doute, et me faire tuer si elle ne veut jias de moi, mais au loin, dans les Indes, en Chine; jo quitterai cette terre italienne où je l':ii connue; en attendant, je prépare ma fêle d'adieu; peut-être mn fête de fiançailles, ajoutat-il en souriant, car vous verrez qu’elle me suivra. »
J'allais sortir pour faire visite à la princesse de Morra ; il m'accompagna chez elle et l'engagea à sa soirée; la princesse le ron-
naissait, elle accepta son invitai ion pour elle et pour son mari. La princesse Sant-Elia avait consenti à faire tes honneurs de celle fêle donnée par un des libérateurs de Naples; c'était une certitude que le meilleur monde s'y trouverait réuni; les mères y conduiraient leurs tilles avec le vague espoir que ce bel et romanesque Anglais pourrait devenir un mari enviable; on avait parlé de son amour coinme d'une aventure éphémère.
« Vous seule, me disait-il, savez que je ne me soucie que d'elle; celle fête est pour elle et pour vous; vous la jugerez, vous comprendrez si je dois espérer; je veux que celte soirée soit splendide; on en parlera et elle en gardera le souvenir. »
En l'écoutant je pensais à ces héros des comédies du vieux Corneille, qui donnaient des concerts sur l'eau et des media nochc à leurs maîtresses; il en avait le laisser aller charmant, la prodigalité, l'oubli absolu de tout ce qui n’était pas son ainonr. Ce galant magniliquc, d'un autre siècle, tranchait sur la lésine napolitaine. Ma curiosité fut tenue en haleine durant une semaine par ce petit drame dont le dénoûmenl approchait; l'héroïne allait in'apparailre entourée de sa nombreuse famille: le général m'avait dit :
« Elle est comme Clarisse llarlovve, sa parenté l'environne d'une ombre et d’un rempart. »
Enlin ce soir arriva! A neuf heures nous nous rendîmes, avec la princesse de Morra, à l'hôtel d'Angleterre, où logeait le général. Les plus élégants salons du premier étage étaient éclairés à giorno et disposés pour la fête; les arbustes en Ileurs décoraient l'escalier.
Le beau Giovanni, en grande tenue, trônait dans l'antichambre près d'une corbeille pleine de bouquets qu'il offrait à chaque dame; un bouquet symbolique, à l'orientale, se trouvait parmi les autres.
Giovanni me le désigna en me donnant le mien, et, clignant des yeux, il murmura :
« Qucslo è il niazielto d'amorr. »
Quelques vieillards jouaient aux cartes dans une première pièce; /
je les regardai, cherchant 3 deviner si le mari était parmi eux. Nous trouvâmes fa prince? se Sant-Elia dans un grand salon où un quadrille venait tle se former; les jeunes tilles dansaient avec cette animation sereine, d'un si pur attrait, ignorantes de l'atmosphère orageuse cl passionnée qui les enveloppait; elles causaient, rieuses, avec leurs cavaliers, jeunes ofliciers de l'armée deGarîbaldi et de l'armée régulière. Le général, debout devant la cheminée, les veux
fixés sur la porte par laquelle les invités arrivaient, semblait perdu dans un rêve. Sa belle tète se détachait plus pâle qu’à l’ordinaire au-dessus de son babil noir boulonné. Il vint à moi en m’apercevant :
« Elle n’arrive pas, me dit-il, oublieux de tout ce qui n’était pas elle. Prenez mon bras, j’ai une dernière prière à vous faire. »
En parlant ainsi il me conduisit dans la salle du bufTet. Déjà quatre hommes mangeaient, assis à une table; je les montrai au général et j’ajoutai en riant :
« Voilà des invités bien pressés de souper.
— Ce sont deux de ses oncles et deux de ses cousins, qui sans doute n’ont pas diné, » répliqua-t-il d’un ton sarcastique.
bien ne choque plus un amoureux que de voir la femme qu’il aime dans un milieu vulgaire; il voudrait l’entourer de poésie et de magnificence, isoler son image et en briser Je cadre, s’il n’est pas en harmonie avec la figure déifiée.
« C’est une fleur parmi les orties, reprit-il; quand je la ferai * vivre dans une atmosphère digne d’elle, vile sera bien plus belle.
Vous voyez ces deux fauteuils vides, ajouta-t-il en se rapprochant de la porte du salon où on dansait, je vous en supplie, asseyez-vous sur un et cachez l’autre de l’ampleur de votre robe, afin qu’il lui soit réservé; je la conduirai vers vous, vous lui direz...
— Pas de programme, de grâce, général, répartis-je en l’interrompant; ou je ne lui dis absolument rien. »
Taudis que je prononçais ces paroles, je sentis son bras trembler sous le mien et tout sou corps, fut pris d’un mouvement de trépidation comme s’il allait tomber; il se dégagea brusquement et me # v,
laissa seule pour courir vers une femme qui venait d’entrer.
C’était elle! Je la devinai à son mari dont le sourire douceâtre laissait voir en entr’ouvant ses lèvres le vide de sa bourbe; ses cheveux, gris et plats se confondaient avec le ton de la peau terreuse et flasque du visage; sans ses petits yeux qui pétillaient, on eût dit que ce vieillard malsain et blafard allait se dissoudre; il jeta un regard rapide sur l’assistance et, y ayant reconnu plusieurs de ses proches, il parut rassuré, fit volte-face dans le salon de jeu et s'assit à une table de whist; d'ailleurs la vieille Nina, en roi* jaune brodée de rouge et lamée d’or, suivait, comme une duègne attentive, la jeune femme qui marchait droit vers moi, conduite par le général. C'était une grande personne svelte, à la tournure noble;
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son cou long, rende vers le milieu, était entouré d'un rang «le perles dont 1.- fermoir en diamants était le seul rayonnement qu i s'échappât d'elle; ses jones sans incarnai, sa bouche grande aux dents charmantes, mais sans sourire, ses lieaux yeux bien fendus ternis par l'ennui, son front chargé de lassitude, révélaient un affaissement habituel, une torpeur incurable; le contact d'un vieux mari avait couvert ce jeune visage d’un masque morbide; émue et heureuse, cette femme liil devenue attrayante; portant le poids d'une vie manquée, la terreur de la passion, plus que son enchantement. elle avait une physionomie maussade qui me glaça. Sa toilette exquise raillait celle de Nina. Mlle portait une robe en magnifique dentelle blanche, lixée au creux du corsage par une grosse rose teintée de pourpre dont la traînée de feuillage et de boulons Huilait sur sa ceinture. Une rose semblable se groupait d'un côté des bandeaux ondes de ses cheveux châtains, massés vers la nuque par un peigne d étaille blonde.
« Je lui ai fait un dessin de la toilette qu elle aura ce soir, » m’avait dit le général.
Elle se laissa tomber comme épuisée sur le fauteuil placé à côté du mien. Le général nous présent i l’une à l'autre; puis, m'ayant jeté un regard suppliant, il offrit résolument son bras â Nina pour la conduire au buffet.
Je ne trouvai pas un mol à dire â celte personne inerte dont la destinée troublée ne se trahissait par rien d'altendri ni de sympathique: je la sentais plus vaine que fiére, plutôt pliée au joug que convaincue du devoir. Je cherchais encore une parole â lui adresser lorsque le général revint. Il se pencha vers elle en passant, murmura je lie sais quelle prière, puis alla sc placer en observation près • de nous.
Sans me regarder elle me dit tout â coup :
« .Madame écrit des romans? »
Elle prononça cette phrase du ton un peu rogne qu’ont presque toutes les femmes du monde en parlant à une femme auteur.
• Oui, madame, répliqoai-je en riant; écrire des romans distrait de ne plus en faire et de ne plus en inspirer.
— La vie ne produit pas les événements qui se trouvent dans les livres d'amour, reprit-elle en hésitant.
— Elle en produit de plus romanesques, ’de plus terribles et de
plus doux, repartis-je; je vous assure que les poètes et les l'Oman-
ciers sont forcés, en écrivant, d'atténuer plutôt que d'exagérer les drames vivants.
— Voilà ce que je n'aurais jamais cru, reprit-elh; avec une sorte -de finesse.
— C’est pourtant parfaitement vrai; c’est la réalité qui alimente l'imagination, c’est la vie même qui nous offre les scènes de nos fictions.
‘ — Je crois plutôt que les romanciers prêtent à leurs héros ce qu’ils sentent, me répondit-elle avec un peu de roideur.
— C'est-à-dire, répliquai-je du même ton, qu'ils devinent mieux en autrui ce dont ils ont l’intuition. Ainsi, continuai-je. me décidant à brusquer sa dissimulation, il suffirait à tout observateur qui a connu ou analysé l’amour de regarder le général pour comprendre à sa pâleur étrange et à l’exaltation de sa physionomie qu’il est en proie à une passion violente.
— Il souffre beaucoup de sa blessure, reprit-elle avec tranquillité, le sang qu'il a perdu a laissé son cerveau vide et il s'est rempli de fantômes; un malade exalté par la lièvre voit le crime où il n’y a que l'honneur; de même, dans la pitié qu’inspire son état, il rêve des sentiments impossibles. »
Elle se décidait aux allusions, je poursuivis :
f il y a une douleur réelle dans ce que vous traitez de songes. Le général parle de mourir, donc il souffre. . ,
— S'il y |>ensait, il mourrait sans le dire, » répliqua-t-elle froidement.
Je ne sais si ces dernières paroles avaient été devinées par le général, mais il lança sur elle un regard plein de déli et de colère; il vint à nous tandis que l'orchestre jouait le prélude d'une valse.
« C’est moi seul qui vous fais valser, » lui dit-il.
Elle se leva comme cédant à une force électrique; il la prit dans ses bras et l'entraîna avec une rapidité convulsive; ses lèvres suivaient le mouvement de ses pieds; je devinais la véhémence de ses paroles; il tentait, par la violence et la tendresse, par le II unie qui se dégageait de la danse enivrante, de lui arracher une promesse. Attirée, vaincue, soumise, elle s'abandonna un moment tout entière. Mais tout à coup se maîtrisant, elle s'arrêta net et se roidit dans sa volonté.
• Oh ! vous êtes fou, » lui dit-elle en se dégageant; puis elle vint s'asseoir prés de moi.
ïû.
» Avez-vous des enfants, madame? » me demanda-t-elle d'un ton calme.
Sur ma réponse que j’avais une fille, elle reprit :
« Comme on les aime, même lout petits; quelle douceur et quelle force on trouve à toute heure dans leurs caresses; j'en ai un qui est charmant; j'en aurai bientôt un autre; ils se souriront, se parleront et se querelleront; je les mettrai tous les deux sur les genoux île leur père, qui est bon et doux et que j'aime, » ajouta-t-elle d’un i on résolu, outre-passant le sentiment qui la sauvegardait.
Après ces paroles, elle se leva pour aller causer avec une jeune tille de sa famille. Le général se précipita vers moi.
« Eh bien! me dit-il, qu’espérer?
— Kien, général, » repartis-je.
Il me répugnait de lui répéter les paroles que nous avions échangées; cette femme personnellement ne m’intéressait pas; mais elle inc touchait comme mère, comme victime de toutes les contraintes et de toutes les souffrances communes aux femmes. Je m’identitiais aux tortures de son cœur plus peut-être qu’elle ne les sentait. Kii ce moment ces deux hommes pes:uil sur sa vie me semblaient également odieux; l’un pour la destinée morue qu’il lui ax ait faite, l'autre pour le trouble mortel dont il l'accablait. En la voyant marcher pâle et défaillante, je me disais : « Sa maternité |>eut la tuer. » et j’éprouvais pour elle un respect attendri, une sympathique pitié.
Le général insista ;
« Enfin, que vous a-t-elle dit?
— Elle a refusé de me parler de vous; elle est tranquille et froide comme un de vos lacs d’Ëoosse.
— Ah! vous croyez, reprit-il sarcastiquement; je vous félicite de votre pénétration; vous allez voir. *
Il s'approcha de l'orchestre, qui faisait entendre le prélude d’un quadrille; il donna un ordre en répétant prestissimo, et un air de valse rapide retentit instantanément. Quelques valseurs et quelques valseuses déterminés s'écrièrent bravo! et se groupèrent aussitôt: lui, saisit dans ses bras celle qu'il prétendait dominer magnétiquement. A ma grande surprise, elle n'opposa pas plus de résistance que la première fois, ltauimée, énergique et comme résolue à l'élonrdisscment d’une dernière ivresse, elle bondissait dans le vertige de la valse; la mesure redoublait de vitesse; la furia des instruments se communiquait aux corps palpitants et pâmés; le gé-
lierai, éperdu, pressait de ses mains convulsives l'épaule nue et la taille flexible de l'heureuse femme, qui, rougissante et comme éclairée d'une flamme intérieure, m’apparut tout à coup vraiment belle.
J'étais la seule dans l’assistance à observer les péripéties de ce drame secret; beaucoup l'ignoraient; ceux qui le soupçonnaient y étaient indifférents ou en étaient distraits; les pères, les maris et les mères soupaieut ou jouaient; les jeunes femmes et les jeunes tilles causaient ou dansaient. La soirée du général était charmante; chacun s'y amusait sans remarquer qu'il en faisait les* honneurs comme un fantôme. Ses manières aristocratiques et son habitude du inonde suppléaient à son esprit qui flottait ailleurs. Kn ce moment personne, excepté moi, ne suivait le jeu expressif de sa physionomie, où l'exaltation et l'extase se lisaient tour à tour. Elle, domptée par son souffle qui l'enveloppait, lui souriai t ravie. ,
La valse linie, il la fit asseoir sur un canapé loin de moi, pins il vint me dire :
« Je le savais bien, elle m’aime; nous partirons ensemble. »
Je ne lui répondis pas; il paraissait certain de son influence et j'étais sûre qu'il se trompait; il prenait une sensation éphémère pour une résolution réfléchie; il était évident qu’il était l’attrait de celle femme, mais sa volonté était contre lui.
Un épisode bizarre fortifia tout à coup sa résislance. Ce qui précède comme ce qui va suivre eut pour témoins plus de cent personnes, mais, je le répète, moi seule, par la confidence entière du général, je pus en saisir le trouble et la terreur.
On parlait à Naples depuis quelque temps d’une somnambule qui faisait des miracles; on y croyait comme à celui de saint Janvier; article de foi pour les uns, mystification pour les autres; curiosité et spectacle pour tous. Le général avait eu l'idée de nous offrir cet intermède : il amena au milieu du salon une femme jielite, brune, au visage vulgaire, à la chevelure crépue. Quelques passes suffirent pour l’endormir. On l'étendit sur un canapé et nous Times cercle autour d'elle. L'héroïne du général s'était rapprochée de moi, elle avait repris son visage inexpressif; son vieux mari se tenait penché derrière elle auprès de Nina qui s'éventait en répétant: Questo à siupendo! la somnambule s’agitait comme une pythonissc; ses gros pieds relevés sur un coussin, scs jambes tor-
dues sons les voIbiiIs de sa robe marron, sa télé renversée et sauvage. Quelques femmes saisirent un de ses bras qui pendait inerte et l'interrogèrent en serrant sa main : elle répondit avec assez de suite et de justesse. Un officier garibaldien dit au général : « I le— mandez-lui donc qui fut votre assassin? » Le général prit dans ses* doigts le poignet de la somnambule et lui adressa machinalement cette question dont le sens était double :
« Savez-vous de quoi je souffre?
— Vous souffrez à la fois par le ccnur et par une blessure ma I guérie. •
Craignant sans doute une révélation publique de son amour, le général insista sur sa blessure :
« Voyez-vous celui qui m’a frappé? reprit-il.
— Je le vois, il est armé d'un couteau et porte une chemise rouge.
— Tout Naples sait cela, s’écria en riant un des assistants.
— Pouvez-vous me dire qui arma cet homme, poursuivit le général en s'inclinant vers la sibylle.
— Attendez, reprit-elle, j’entrevois l'instigateur du crime, il s’approche, je le distingue, c'est un vieillard. »
A ces mots j’entendis murmurer à côté de moi : « C'est infâme! en public essayer de nous déshonorer ! » C’était elle, tremblante, effarée, prèle il s'évanouir; son mari ricanait impassible, seulement de chaque coin de ses lèvres livides sa salive sortait en écume, Le général, fasciné et crédule, poursuivit :
« Quel motif avait donc ce vieillard? » — l/oracle allait répondre peut-être par une divagation qui nous eût fait rire, mais peut-être aussi par une révélation, fausse ou vraie, due au mystérieux hasard, et qui, du même coup, eût jeté un soupçon infamant sur une famille honorable et frappé de mort ou de démence cçtte pauvre mère dont j’entendais prés de moi la respiration étranglée ; tous mes instincts de justice et d humanité se révoltèrent; cet amoureux romanesque dont la passion m’avait touchée me sembla tout à coup un maniaque égoïste et méchant, transformant l’hospitalité cordiale du mari confiant eu complicité de crime et changeant la séduction qu'il exerçait sur la femme en droit de torture. Exercer en public ce droit masculin, détestable et barbare, dont toutes nous avons plus ou moins souffert, me parut odieux. Cette sensation multiple traversa ma pensée comme un éclair ; je m'approchai du
général, je dégageai sa main de la main de la somnambule el lui dis tout haut en riant :
« — C'est fou et superstitieux ce que vous faites-là, c'est indigne d'un diseipledeBolingbroke, » tandis que j’ajoutais tout bas : « Mais « ne sentez-vous pas que vous la tuez, que vous perdez à jamais « son amour! » il tressaillit et, avec cette mobilité juvénile qui était un de ses charmes :
« Je vais réparer le mal que j'ai fait, » murmura-t-il, puis il s'écria :
t Madame a raison, cette prétendue voyante se moque de moi comme elle ferait d'un lazzarone crédule. Que m'importe d’ailleurs qui m’a frappé, puisque je suis guéri et que je fête ce soirtous mes amis! » — en prononçant ces mots il alla droit au vieux mari.
< Voilà mon sauveur, » dit-il, et il lui secoua la main à le faire crier, puis il s'approcha de la jeune femme qui, immobile, les yeux fixes et baissés ressemblait à la statue de la Résignation. Je l’observais el comprenais que quelque chose se dissolvait en elle; c'était son amour, line lueur nouvelle avait pu l'éblouir, un souffle inconnu avait pu l'attirer, mais elle s'etqit pétrifiée sous le grondement de l’orage; le général avait beau lui parler, la supplier du regard, elle semblait ignorer qu’il fût devant elle; il s'enhardit à prendre ses doigts, elle les relira comme si une vipère l'avait touchée, et se mit à jouer avec un gros chapelet d’ambre qui flottait sur le bras rouge de Nina. — Le général vint à moi désespéré.
Cependant quelques femmes avaient encore interrogé la somnambule ; mais les plus jeunes, irritées par des réponses ambiguës ({ui blessaient leur cœur, déclarèrent que la danse valait mieux que ce jeu funèbre. L’orchestre aussitôt lit entendre un quadrille; le vieux mari s'était assis près de sa femme, il se leva et lui offrit son bras; elle s'y appuya d’une façon câline, elle lit le tour du salon, salua plusieurs personnes en souriant, puis sortit. Le général se précipita à sa suite. Je quittai moi-même la fête qui ne m'offrait plus aucun intérêt ; comme je descendais l'escalier, le général le remontait la face radieuse et les yeux pleins de flamme.
t Qu'avez-vous donc, lui demandais- je, pour être si joyeux?
— J’ai, me dit-il, que je suis son dominateur et son maître! tout obstacle est brisé paj- la force de l’amour; je l'ai pressée sur mon cœur en la mettant en voiture, j’ai enveloppé de mon souille