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son visage adoré , mes lèvres ont presse ms lèvres muettes, et son ni'tir m'a (lit : « Oui je te suivrai! « Oh! je suis bien heureux! je voudrais (humer <le mon bonheur au monde entier, à vous surtout, madame; j'irai vous dire adieu demain, c'e.>l le dernier jour que je passe à Naples. ■»
Que pouvais-je répondre à relie iiallurinntion nouvelle!
te qui me remplit de surprise le lendemain fut de le voir reparaître gai, aimable et toujours plus certain de la félicité qu'il rêvait. Nous passâmes presque toute cette journée ensemble : il me conduisit à la ironu natle de la Villa, où nous trouvâmes quelques-uns de ses invités de la veille; un ami lui dit : « Le bruit coiirl dans Naples que c'est un bal de fiançailles que vous nous avez donné; on nomme mademoiselle *** comme votre future.
— On dit vrai, répliqua-t-il tout rayonnant, je porte déjà la baguedes épousailles » et. parlant ain-i il roulait autour de son doigt le petit anneau béni qui lui venait d'elle.
Le soir il revint chez moi comme je sortais pour faire visite aux Mancini.
« Je vous accompagne, me dit-il, j’ai lu de beaux vers d'amour de madame Mancini. et j'ai un désir inquiet de la connaître.
— Inquiet, repartis-je, est une épithète trop significative pour un rieur si plein d’une autre femme; vous ne partez donc pas demain?
— Oh! vous en doutez encore, répliqua-t-il en riant, votredoute est comme un mauvais augure qui me portera malheur, si le malheur pouvait m'atteindre avec elle.
— l/avez-vous revue?
— Non.
— Vous a-t-elle écrit?
— Non, et son silence même est la confirmation dosa promesse.»
Je croyais en l'écoutant entendre un être fantastique; il reprit :
« Je vous apporte mes souvenirs d'adieu. » — Il me remit son portrait, qui atteste la singulière et frappante ressemblance dont j'ai parlé : puis une bague en émail bleu, en médisant : «C'est un talisman indien, croyez-y; pressez en la petite (leur en perles, quand un bras pour vous défendre ou un cœur pour vous consoler vous seront nécessaires, et vous me verrez venir ; vous tenez désormais à mon âme par un lil indestructible.
— Mais, général, répliquai-je émue de son etifanlillagealTeclueiix,
je n’ai rien fait pour vous; peut-être même vous ai-jc desservi auprès d’elle.
— Je n’en crois rien, s’écria-t-il, -vous m’avez arrêté quand je la frappais à mort en interrogeant la somnambule, quand j'allais la perdre à jamais; c’est donc par vous que je l’ai reconquise. Nous parlerons ensemble de vous l’été au bord des lacs, l'hiver auprès des grands feux flambants de mes sapins d'Écosse ; je veux lui faire une vie si belle et si douce qu'elle ne se lasse pas de m'aimer. Demain à bord je prétends qu’on la traite en reine ; Giovanni vient d'acheter un tapis turc qu’il étendra sur le pont lorsqu’elle voudra s'asseoir, puis des lionbons et des jouets pour son enfant qui rira prés d’elle; j’ai envoyé de l'argent à sa camérière pour qu elle la suive sans hésiter ; elles sortiront ensemble demain à l'aube, comme pour aller à la messe; elles se rendront à bord et s’y tiendront cachées jusqu'à ce que nous soyons hors du golfe. Je lui écris les dernières précautions à prendre, lisez et vous serez convaincue. »
Je parcourus une lettre qu'il me tendait, où palpitait la sécurité de son amour; il Unissait par un tableau sombre de ce qu'aurait été la vie de la pauvre femme, lui parti, parti sans elle. « Vous figurez-vous vos longues journées après celte vision d’amour évanouie? la famille vulgaire et narquoise et ce vieillard caressant et hideux; mon fantôme toujours là vous rappelant nos extases, nos transports furtifs et un long bonheur entrevu? Les soirées de San-Carlo deviendraient des veillées funèbres; chaque fois qu’on ouvrirait la porte de votre loge vous tressailleriez cl jamais je n'entrerais! Vos prières à la Madone vous sembleraient maudites; que vous diraitelle, n’étant plus la messagère de notre amour? Vos enfants même vous irriteraient ; leurs caresses vous feraient songer aux miennes plus brûlantes et plus tendres. Suppliciée à toute heure dans votre solitude, une idée surtout vous ferait mourir: où vit-il ? où le retrouver? il est trop tard! une autre a pris ma place, elle a tout cet amour que j'ai laissé s’enfuir. Oh! vous ne voudrez pas de ce néant désespéré, de celte décomposition qui dissoudrait votre âme, veuve. »
Quand j’eus fini déliré, il cacheta sa lettre, puis appela Giovanni, qui attendait ses ordres dans le corridor; il entra, son visage expressif reflétait le contentement de son maître; il tenait d'une main un tapis roulé, et de l’autre une boite de sucreries sur laquelle (lollaient les jambes d uu grand polichinelle.
ÜO.l
• Dépose on payant loi il cola chez moi et cours porter ma lettre à la amener» : elle l'aime lin peu, je crois, et c’est pour le mieux, ajouta le général, elle sera plus discrète »
liiovauni s'inclina devant moi : AU' l'onore di rivcderla, me dit-il, cl il sortit ensilllanl une barc. rollo.
J’eus un long sourire dont le général s'obstina à me demander la cause. « Mais parlez vrai, répétait-il, car si vous me trompez, je le sentirai.
Kii bien! repai lis-je, je nie figurais être au théâtre et entendre le comte Alniaviva comploter avec Figaro d’enlever Rosine.
< l’est cela même, lit-il, pris d'une hilarité folle; le vieux jaloux < 1 1 1 1 la tient prisonnière fera demain la superbe grimace que faisait l.ahlache dans le rôle de Uartholo. »
Nous partîmes pour aller chez les Mnncini; nous trouvâmes la Jeune mère entourée de sa fraîche nichée d'enfants; le général fut très-frappé de cette beauté blonde, tranquille et pure, qu'une vive intelligence illumine.
« Vous me faîtes penser, lui dit-il avec grâce, à ce qu'aurait été la Marguei ile de bu tin*, mariée, heureuse.»
Madame Maneini lui parla avec intérêt de ses beaux faits d'armes et de sa blessure.
« C'est un héros de roman, dis-je en riant, il nous quitte demain pour courir les aventures.
— K ii vérité, reprit gaiement l'aimable femme, et moi qui allais vous offrir ma sympathie.
— Je la veux, je l’accepte, répliqua-t-il, et si je vous avais vue plus tôt je serais resté à Naples. »
Cette sensation nouvelle, exprimée tout à coup, me déroutait et me faisait rire.
« Voilà le comte Almaviva infidèle, lui dis-je en sortant.
— C'est celte muse aux traits de .Madone et au regard ferme et résolu que j’aurais dû aimer, me répondit-il trés-sérieuseitient.
— Oh! général, c'est pour le coup que votre tête s'égare; il n’y a pas la place d'une page de roman daus l'histoire radieuse de celte noble femme; imitez son mari, épousez quelque jeune Écossaise; ayez beaucoup d’enfants et vivez en paix.
— Moi! s'écria-l-il brusquement, murer ma jeunesse comme un quaker! vous oubliez les émotions tumultueuses qui me font vivre et la félicité qui m'attend demain.
— Êtes-vous Lien certain de ce vrai bonheur?
— En seriez-vous envieuse, que vous en doutez?
— Vraiment non, général, je connais trop le réveil de semblables rêves pour les regretter. »
Il resta silencieux et sombre jusqu'à l'hôtel.
Je regardais, sans lui parler, la mer en furie qui battait les quais.
Quand la voiture s’arrêta, il prit ma main.
s Celte nuit de tempête est pleine de fantômes, me dit-il, soyez charitable, ne me quittez pas jusqu’au moment du départ. Nous irons à l'ortici. à l’ouzzoles, à Baïn, où vous voudrez; il faut que je tue ces heures d'attente.
— Ma nuit est au sommeil, mon cher général.
— Est-ce qu'on dort tant qu’on se sent vivre, tant qu’on sent battre son cœur?
— Le mien ne bat plus que d'émotions collectives.
— Je vaux mieux que vous, reprit-il, car je souffrirai de ne plus vous voir.
— Adieu, grand enfant héroïque, lui dis-je enserrant sa main, I e ne vous oublierai pas et j'écrirai quelque jour votre histoire. »
La porte de l'hôtel se referma sur moi ; le roulement des voitures et tous les bruits du quai se confondaient' avec les mugissements du golfe.
Le lendemain, eu passant rivieradi Chiaja avec la princesse de Morra. nous demandâmes si le général était parti :
- Si tiyiiore, nous dit le cameriere* oggi ni nmllino aoprn il vapore francese. »
Ainsi donc son roman était clos, le dénoùment était irrévocable. La tempête s’était calmée, la rner roulait des flots bleus coupés de lames d’or. J’entrevoyais l’héroïne à travers ce fond lumineux, assise à la proue du navire sur le tapis turc; son enfant jouait avec le grand polichinelle, et le général riait, plus joyeux que l’enfant.
Le soir, j'allai à San Carlo; il y avait peu de monde; une toilette élégante y faisait événement. Je vis entrer dans une loge d'avantscène une femme vêtue de rose et couronnée de fleurs ; c'était elle ! elle me salua avec beaucoup de grâce et alfecta durant tout le spectacle d'être en belle humeur'.
Mais les pleurs de sa nuit, qui donc les a vus?...
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Ci* petit drame ml uni' s’était passé du premier au Imit février (INIil i ; je n'ai pas voulu y mêler les nouvelles de Gaéle et le récit habituel de mes journées napolitaines.
I n soir, la princesse de Morra était venue me chercher pour aller au théâtre de Sun Carlino, où joue le fameux policliinelle populaire: VnlcincUu, à travers le temps, a transmis à des générations d'acteurs son type et son costume; on dirait toujours le même homme survivant aux foules joyeuses et éphémères, qui l’ont applaudi successivement. Il compte vingt siècles d’ancêtres; l’antique bouffon Marcus est le fondateur de sa race. (Jui n'a-t-il pas raillé, l’impérissable frondeur, depuis les triomphateurs romains, depuis Néron peut-être, jouant de la lyre sur le théâtre de Naples, jusqu’au roi Xasanc 1 , mari 'de la reine Caroline, Nelson et sa concubine, les Anglais et les Français, protégeant tour à tour le pays pour escamoter à leur profil son indépendance, le roi Bomba, mitrailleur du peuple, le roi Bombinn et ses défenseurs, enfermés dans (lacté comme une meule enragée qui mord et déchire la liberté, l e despotisme a pu éternellement exploiter, enlaidir, avilir le pauvre peuple de Naples si gai et si hou ; mais ce qui â été impossible aux tyrans de tous les âges, c’est de l'empêcher de bafouer leurs vices et leurs cruautés par la voie de Bnlcitte.Ua.
Le Pasijiiiao de Home n'a que la parole écrite pour censurer ses autocrates initiés; son frère de Naples, a la parole vivante, le geste, les regards, la pose , toute une pantomime expressive qui rend par signes ce qu’il n’ose dire, et que la foule entend, devine et complète à son tour par ses bravos, ses rires et ses cris; ainsi, les chiéurs dp la tragédie grecque commentaient Faction des personnages.
De même qu'on n’a pu imposer l’Inquisition 9 â Naples, il eut été
' Satané était le surnom donne par le peuple de Naples au roi Ferdinand I" à cause de son gros ne* hourîioor.né. ,
’ « Il . si remarquable, dit luiclus dans son Voyage d ltahr, que dans un Fiai leudatairc de Home l'Inquisition soit dans une (elle horreur qu’il serait aussi dangereux de tenter de l'établir a Naples qu'a Londres. C'est unearine de moins
impossible de lui infliger une servitude muelle; ce peuple a su garder le droit de discuter avec ses rois et ses prêtres, et d'interpeller saint Janvier; la voix de Pulcinella a servi de tout temps aux protestations les plus hardies ; aujourd'hui Pulcinella vise moins haut; ses victimes sont moins redoutables ; il ne les choisit plus sur le trône et même dans le ciel, il les prend au hasard, parmi les personnages ridicules et vaniteux, que la révolution met en scène. PiiIi india égratigne encore, il ne mord plus jusqu'au sang; il n'enfonce plus ses ongles de lion dans la chair vive de la royauté , le rire lui suffit désormais; avec la liberté sa lâche, est accomplie; il est vaincu par son triomphe même.
Il y a hiver et été deux représentations par jour au théâtre de San Carlino, l'une dans l'après-midi, l'autre le soir ; la jolie petite salle ne désemplit jamais ; il faut s'y prendre plusieurs jours à l’avance pour avoir une loge. Nous occupions ce soir-lâ une des meilleures avec la princesse de Morra et son fils ainé, qui à mesure que les acteurs parlaient me traduisait le dialogue, dont le patois napolitain m'était presque inintelligible. On jouait deux farces où figuraient des défenseurs du droit divin, des garibaldiens et des gardes nationatix. Dans la première parade Pulcinella apparaît vêtu en soldat s bourbonien, et, au lieu des vivat et des bravos auxquels il était accoutumé, les sifflets, les trépignements et les buées le criblent de toute part, comme un feu de peloton ; ahuri, piteux, navré, Pulcinella épuise avec, le public le vocabulaire des gestes parlants napolitains : palpitations des sourcils, moues, sourires, mouvements rapides des doigts, disent tour à tour: hélas! je joue un rôle qui in'est odieux, cet habit me déplait autant qu'à vous, mais, V.ombino (et à ce nom il imile le sifflement des bombes) ne m’en a pas laissé d'autre ; je ne puis pas pourtant aller font nu 1 A ce dernier geste exprimant l'état de nature, un garibaldien lui jette une chemise rouge, un autre son képi, un troisième son salire ; les applaudissements éclatent , Pulcinella fait peau neuve, se pavane et continue son rôle de défenseur du despotisme sous l'uniforme d'un soldat do la liberté.
enlre les mains des grns d'i'igli-é qui ne peuvent joindre la terreur à la séduclion «Joui ils tirent ass et d'avantage. » En 1547, le vice-roi don Pedro de Tolède, cherchant tous les moyens d'asservir le pays, voulut introduire à .Naples le tribunal de l'Inquisition: le peuple se révoita et choisit pour chef un pèrheur de Sorrente nommé Tomaso Aniello; ce nom qui semblait prédestiné fut rendu célébré eent ans plus lard par Mataitirllo.
L ITAM i: I» Es 1T V II EN S.
bans la seconde pièce, piilcinrlln , devenu garde national, subit tonies les infortunes conjueales, dont les probabilités furent, on s’en souvient, disrntées à la table 1 d'hôte de l'hôtel de Rome. |,e grand delant de ivs denv parades de cirennslance était de faire perdre à Pulcincllu son caractère séculaire; de frondeur il devenait I ronde; il ne bernait pins, d était berné. Ce <|ui me charma dans tous les acteurs du petit théâtre de Suit ùirlino, ce fut leur naturel parlait ; pas une altitude, pas un mouvement, pas une inflexion de voix, qui ne fût dans la vérité du rôle. Ces gens-là sont à l’aise sur la scène, ils y vivent de la vie réelle; ils parlent et gesticulent comme le peuple de Saut' Lurin et du Wercalo. L'acteur qui jouait Pulcindlu me parut excellent, j'aurais préféré le voir dans un de ses vieux réiles, revêtu du costume traditionnel, • au demimasquo noir, au bonnet gris pyramidal, à la camisole blanche sans fraise, au large pantalon blanc serré à la ceinture par une cordelière; grand garçon aussi droit qu'un autre, bruyant, alerte, au nez crochu comme un petit poulet ( Pnlciuello ) dont il a tiré son nom *. » Le Polichinelle français, matamore et fanfaron, avec sa double bosse cl son habit éclatant, et le Puttch anglais a I humour mélancolique ou brutale, ne sont que «les bâtards incertains de leur père napolitain. Pulciyflln a. dans Naples même et dans tout le Midi de l'Italie, une foule de rejetons plus authentiques qui couvrent les rues et les carrefours ; quelques-uns montent sur les planches et aspirent à la gloire paternelle à laquelle ils succèdent un jour. Pour ceux-là, le petit théâtre de .Sun Carlinne st leCapilole; mais le plus grand nombre défraye les baraques des marionnettes eu plein air, ce sont les plus libres, les plus joyeux, les plus applaudis, les plus réellement populaires; incisifs et tranchants comme Figaro, avant qu'il lût aux gages du comte Almaviva, ils jettent à la foule tous les lazzis et toutes les épigrammes populaires du monde entier. Rois, princes, évêques, maris trompés, femmes galantes, tout leur est cible. Les biriehini de Naples et de Sicile, descendants des polissons d’Athènes, s'inspirent de ces lils disséminés de Pulcinella, et à leur tour, les gamins de Paris passés maîtres, diraient en les voyant : « De par la blague universelle, fraternisons. »
Le PulàneUa de carrefour eut longtemps pour rivaux les moi-
' Cli. M Julien, du TMlte anliqw.
nés quêteurs de Naples. * Il est assez plaisant, dit Duclos, de voir sur la place ci! bateleur rassembler auprès de ses tréteaux une foule de badauds, et à quelque distance delà, un moine qui monte sur une escabelle, un crucifix en main, prêcher une pareille assemblée, de sorte que les deux orateurs s'enlèvent alternativement le même auditoire suivant le degré de leur éloquence 1 . *
lin autre soir, j'avais rencontré chez les Mnncini, M. Francesco Laltari directeur des grandes Archives de Naples, il me fut présenté et nous causâmes aussitôt des deux glorieux frères Allilio et Emilio Bandiera, dont il avait été l'ami. Il possédait plusieurs manuscrits laissés par ccs deux martyrs, il m'offrit de me les communiquer et de me faire visiter les archives. Madame Mancini intervint: —
■ Je vous mènerai madame demain. » dit-elle avec sa bonté toujours en éveil.
Le jour suivant, à deux heures, elle était à ma porte, en voiture, accompagnée de deux de ses filles et de son fils -enfant ; son mari occupé au ministère, avait promis de nous rejoindre plus tard. Les grandes Archives de Naples, occupent depuis 1835 l’ancien et magnifique monastère de San Severino e Sossio. Ce couvent de bénédictins était une succursale de celui du Monte Casino. Nous montâmes la Slraila di Toledo, tournâmes à droite sur la place de l'ancien palais des Jésuites, et après avoir franchi quelques rue s étroites et sales, nous vîmes apparaître, Uirgo Marcel lino, la belle façade enfumée et dégradée du vieux couvent, où M. Laltari nous attendait. Au delà d’une première cour, nous trouvâmes l'intérieur * de l’ancien monastère, propre, riant et somptueux ; un cloître en marbre blanc encadrait de quatre portiques à colonnes le préau gazonné où se groupaient les grands arbustes de camellias, de citronniers, d’orangers couverts de Heurs et de fruits, auxquels s’enlaçaient des jasmins d'Espagne et des rosiers grimpants. Au milieu de cet abri embaumé s'élève une statue antique de la Science. M. Laltari secoua les hautes branches, où pendaient des
* Yoyaije dilate.
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omises mûres; nous eu remplîmes nos poches en souriant au sou- ' ,I,ir 'Ire moines qui avaient construit .1 piaulé ce cloître poétique. V «Imite nous Humâmes l'immense réfectoire des bénédictins! Iranslormc eu salle des actes royniu ■ et vice-royaux, lies archives «les souverains qui ont gouverné Naples, commencent à Charles III et se continuent jusqu'à nos jours. La vaste salle est décorée d une magnifique fresque imitée de celle que Francesco etl-eandro de l’orta peignirent au couvent du mont Cassin, à la (in du seizième siècle ; les deux frères avaient été chargés de représenter le nurade de la multiplication des pains ; ils symbolisèrent le sujet et exécutèrent la multiplication des couvents, regardant sans doute les moines comme les distributeurs du pain divin, du pain de vie. I.e Christ apparaît sur des nuages dans la partie supérieure du labjeau : au-dessous est saint Benoit entouré de religieux et de religieuses de son ordre; viennent ensuite des chevaliers représentant •les ordres chevaleresques, qui dépendaient de celui de saint Benoit.
( elle fresque du monastère de Naples, d'une conservation parfaite, e>l aussi remarquable par la vigueur du coloris que par le mouvement des figures ; elle est l'œuvre de Belisaire Corenzio qui l'exécuta en quarante jours. Ce peintre, d une verve magistrale, tomba d’un échafaudage en retouchant une des ses compositions dans leglise du même couvent; il mourut des suites de sa chute, et fut enterré au-dessous de son œuvre.
Nous passons sous une voûte monumentale où s'élance l’escalier, et montons aux salles du premier étage, remplies par les archives! dans une chambre, dite de Charles d'Anjou, se trouvent de curieux diplômes signés par Charles Mil roi de Fiance; dans une autre, •les lettres autographes de personnages célèbres. Banni les plus intéressants documents que nous présente M. Lattari. je parcours une requête de Jean -Baptiste Yico (juillet 17Ô4), implorant de Charles III la charge d'historiographe du roi et « le suppliant, y est-il dit, est très-âgé, très-pauvre, a une nombreuse famille et ne reçoit pour sa chaire de rhétorique à l’Université royale, que cent scudi par an et quelques petites sommes qu'il gagne avec les examens des études de droit. »
Je ne puis toucher sans attendrissement à ces lignes tracées par ! Rl '1 nd * ,omine dans la misère. C'est un sentiment tout contraire, cest I indignation, que je ressens en lisant une lettre du cardinal Hullo au ministre Aclon; la lettre est datée de MeUto (février 179!»).
Digitizod by Gopgle
Ce cardinal, devenu général d’armée, combat la révolution dans les Calabres. Mitrailleur implacable des populations et des villes, « il me semblerait utde, écrit-il au ministre de Caroline, d'envoyer une frégate de guerre contre Cotrone et de la détruire entièrement pour faire un exemple. » Il insiste et répète plus bas: « Je crois me souvenir qu'on a sauvé de Naples une barque bombarde, qui suffirait pour anéantir Cotrone, — les jacobins de ces provinces opl excessivement peur, j'espère être bientôt à Cozenza; je tâche de m’organiser, mais je fais peu de progrès faute' de troupes, je li ai que quatre cents hommes de troupes régulières. »
« Voilà, j’espére, un cardinal sabreur, dit madame Mancini.
— l'ic IX et François II, en cherchent en vain de semblables dans le sacré-collége, repartit M. Lallari; tous attisent le feu, mais aucun ne s’y expose. » *
Un autre document caractéristique attira mon attention, c'était une déclaration faite par un nommé Jtgm Stabile de Naples, attestant que Masaniello fut tué sous ses yeux, dans un corridor du couvent des Carmes, par les frères Carlo et Salvalor Catania. Celte déclaration, sous forme de requête, adressée au ministre du roi Charles II, et revendiquant le prix du sang pour les héritiers des assassins de Masaniello, me parut une page d’histoire si curieuse, que je priai M. Lattari de vouloir bien la copier pour moi, en voici la traduction lidéle:
« I^s héritière de Carlo et Salvalor Calania, ont appris que Sa Majesté (que Dieu garde!) avait accordé un salaire à Tomaso de (!aro et à Aniello di Ferrante pour les services que les dits Tomaso et Aniello rendirent pendant les troubles populaires de ce royaume et particuliérement en donnant la mort à Aniello d'Amalfi (Nasaniello), et les faits exposés par les susdits Tomaso et Aniello étant faux, les susdits n’ayant rien fait de ce qu'ils prétendent, et la nouvelle en étant parvenue aux suppliants, ils se voient forcé:s de recourir à Sa Majesté catholique, conjurant à cet effet Votre Excellence, que le salaire en question ne soit pas accordé, jusqu'à ce qu’il plaise à Sa Majesléde décider ce qui lui conviendra; représentant également ù Votre Excellence, que les susdits suppliants, * ont dépensé cinquante ducats jiour se procurer les japiers nécessaires à la consignation de celte demande et qu'ils tiendront ce qu’ils sollicitent, pour grâce particulière de la grandeur de Votre Excellence. (Suit la nomenclature des tilres consignés, après quoi,
le pétitionnaire continue:) Moi, Giov.in Batlista Staliile de Naples. Agé de soixante-quinze ans, demeurant dans le Yirodel Ccho, hors la porte des Carmes, j'affirme, pleinement et indubitablement, que je porterai témoignage de ce que présentement j’expose, n'importe de quelle manière, eu justice, partout, et même sous la foi du servent : comme quoi, dans l'année lt»47, au temps des troubles de cette ville, je me trouvais présent quand Tomaso Aniello d'Amalfi. premier moteur de ces troubles, fut tué par les frères Carlo et Salvator Catania, sous la galerie du couvent des Cannes majeurs de cette ville. J'étais un de la troupe dudit Carlo, dans laquelle je ne vis point Aniello de Ferrante, quand ce fait se passa; mais cette mort fut accomplie seulement par les frères Catania, après quoi, on leur brûla pour cette action, leurs maisons, leurs meubles et leurs effets; aucune autre personne de la même bande ne subit de dommage pour cette mort, et n'y prit part, ceci je le sais très-bien, car j’étais présent, ainsi (pie je viens de l’écrire, et en témoignage de la vérité, j'ai fait la présente déclaration signée de mps propres mains. Naples, 7 février 1682. Moi, Giovan Battis ta Stabile, j’affirme;- 1 - moi, docteur Carlo de Koggiero, je suis témoin; — moi, Nicola Auzinia, je suis témoin. — Je certifie comme quoi, la signature ci-dessus a été écrite de la propre main de Giovan Battista Stabile, en ma présence et en celle des soussignés témoins, et en foi de quoi, moi, notaire Gio... Pietro Petrez de Naples, j’ai signé. — Moi, Giovanni Benedace, je suis témoin. — La présente copie a été extraite de l’original qui m’a été présenté, et je certifie sa parfaite conformité en foi de quoi, moi, notaire requis, Michaël Gaétan Campamla de Naples, j'ai signé. »
Il y avait trente-cinq ans que Masauiello avait été massacré devant le couvent des Carmes lorsqu'un des témoins de sa mort, peutêtre un de ceux (pii prêtèrent main-forte à ses assassins et mirent en pièces son cadavre, adressa celte requête au ministre du roi d’Espagne. Ce Giovan Stabile devait être un vieux drôle qui se tint coi tant que dura le pouvoir populaire. Le meurtre de Masaniello ne mil pas un terme à l'insurrection ; le peuple, attendri par cette fin tragique, recueillit le corps mutilé du pêcheur d'Amalfi. roi fantastique, dont le régne dura six jours, et qui, il la tète de cent mille révoltés, tint en échec le vice-roi d'Es|iagnc. On lui fit de pompeuses funérailles; la vengeance raviva le courage des insurgés; bientôt une révolution nouvelle éclata ; don Juan d’Autriche, com-
mandant une Molle espagnole, vint bombarder Naples. Le peuple se défendit énergiquement et proclama la république ; il fallut plusieurs années aux rois d'Espagne pour rentrer en possession de la riche et joyeuse cité qu'ils appauvrissaient par leurs exactions et attristaient de leur fanatisme; ils eurent maille à partir avec ce peuple descendant des Grecs, qui repoussa l'Inquisition et combattit l'écrasement des impôts par des révoltes formidables.
Après la visite des archives, M. Lattari nous conduisit dans un long corridor bordé par les riantes cellules des anciens l>énédictins : celles de droite ont jour sur le beau cloître dont j'ai parlé, celles de gauche sur le golfe; trois de ces dernières composaient le logement de H. Lattari; la plus jolie, à voûte ogivale en marbre, et à fenêtre cintrée, lui servait de cabinet de travail. Au-dessous de la fenêtre, dans une cour intérieure, de grands orangers pliaient sous les fruits d'or; la ville, le port, le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente et toute l'étendue de ces splendides rivages se groupaient sous nos yeux.
« Je suis envieuse de votre cellule, dis-je à M. Lattari ; j'en veux une semblable, et je vais écrire à M. de Cavoûr de me l'accorder; travailler ici, y vivre, y mourir, en face de ces enchantements de la création qui forcent à croire au Créateur, comblerait les vœux d'un poète.
— Vous n'avez pas tout vu, ine répondit M. Lattari; les bons moines s'étaient construit des terrasses dont Babvlone eût été jalouse. Si vous avez le courage de marcher et de monter encore, nous pourrons les parcourir.
. — Audiamo, dit madame Mancini en souriant; les muses ont des ailes.
— Permettez que je vous montre d'abord, reprit M. Latlari, mes archives intimes, celles qui me sont les plus chères ; je ne donnerais pas pour tous les actes royaux entassés dans le réfectoire ces actes, testament de deux martyrs qui ont confessé et présagé la liberté. »
Il étala devant nous, sur une table d’ébène, les manuscrits tics pauvres Bandiera ; les deux frères, Attilo et Kiuilio, avaient écrit dans leur cachot (I84i) le récit de leur aventureuse expédition en Calabre; je parcourus, attendrie, ce manuscrit autographe auquel était jointe la copie de la lettre adressée par les deux héros, la veille de leur mort, au régisseur de la prison de Cozenza: « Gardez, monsieur, disaient-ils à la fin de cette lettre, les papiers que nous vous
ri m u; nrs itai.i etss.
roulions; ol >i aux jours Je houle de l'Italie Ilicu fail succéder des jours moins tristes, vous montrerez aux défenseurs survivants de la lilierlé ce legs douloureux pour nous cl pour la patrie; ils vous remercieront et \ous lionoieront. »
Un souvenir personnel doublait l'émotion que je ressentais en lisant ce> lignes tracées par les livres Uandiera. Le jour où j’appris leur mort, il y avait alors dix-sept ans, j’avais écrit des strophes d'enthousiasme sur leur dévouement et d’imprécations conlre leurs bourreaux ; lu llrvuc de Paris publia ce chant qui m’attira l'amitié des exilés italiens.
I.n sortant de l'adorable cellule de M. Lattari. nous montâmes un large escalier, aux marches douces, qui nous conduisit jusqu'aux combles du couvent; de vastes terrasses, bordées de balustrcs, formaient la toiture du majestueux édifice; sur des supports de marbre souriaient, yà et là, des bustes de femmes ; l'éclat du jour faisait paraître incommensurable le panorama que nous dominions : .Vailles. la campagne, le golfe et ses bords les plus lointains poudroyaient sous le soleil qui eu dévoilait les masses et les détails; l'intensité de la lumière rendait ce tableau tellement vertigineux, qu'on se sentait flotter dans l'inlini comme un atome qu’il absorbe et s'assimile. Le grand air, dans les contrées méridionales, produit souvent celle sorte d'ivresse; elle me gagnait au point de me faire rlianceler ; je m’appuyai contre la balustrade pour la combattre; je détournai mes yeux de l'étendue et regardai prés de moi les toits et les fenêtres, aux vitres brisées, des maisons qui entourent le riche couvent ; la plupart sont habitées par les teinturiers de Naples; de longues bandes d’étoffe, trempées dans l'indigo, séchaient sur des barres eu bois suspendues aux croisées; quelques visages, bleuis par la leipture, se montraient yà et là ; j’entrevoyais l'intérieur sale et dénué de plusieurs chambres d’ouvriers. Quel contraste avec les cellules des moines!
• Ces gaillards-là, me dit M. Lattari, à qui j'exprimais ma sensation, comprenaient le bien-être, le luxe et l'art; ils en pratiquaient les jouissances eu épicuriens; mais ils se gardaient bien d’y convier le pauvre peuple. Le reléguer dans l'ignorance et la saleté leur semblait œuvre divine; l'humilité et la pénurie du peuple sauvegardaient l'orgueil et la richesse des grands.
— Les sociétés plus justes et plus humaines qui nous succéderont, répliquai-je, s'étonneront que vos prêtres aient pu si long—
L'lÎA!.lE DES ITALIENS.
temps, au nom d'une religion de renoncement, percevoir la dime de leur insatiable superflu sur le nécessaire du pauvre. Les moines quêteurs prélèvent encore dans les campagnes les poules et les fruits des paysans; et l’espoir d’une indulgence, la promesse d’une oraison, la tentation d’un miracle qui peut guérir leurs enfants malades, déterminent les mères à tous les sacrifices, parfois même à celui d’une dime impure; en récompense de cet abandon des bifns passagers et du corps périssable, vos joyeux frali promettent l’éternité du paradis, et celte vision des joies indestructibles d'un autre monde fait passer à travers celui-ci les faibles victimes courbées et soumises comme des ombres châtiées. Toutes les religions, et surtout le catholicisme, ont abusé de re mirage céleste; c’est le grand dissolvant des indignations populaires et l’auxiliaire commode de toutes les tyrannies; la philosophie seule, en imposant pour juge à l’homme sa conscience, l’ efficacité du bien, la responsabilité des actes de la vie, nous offre un idéal plus pur et, je dirai, plus certain. Cet idéal, qui sera la foi de l’avenir, affermit l’homme dans la justice, le fait passer, sympathique et clément, à travers la terre et le transporte tranquille au delà. »
Tout en causant de la sorte nous marchions sur les longues terrasses dé inarbre; au-dessus, le ciel, d’une limpidité uniforme, suspendait son voile d’azur, voile impénétrable, derrière lequel .toutes théogonies ont jdacé leurs dieux. Je me serais volontiers oubliée là jusqu’au soir.
M. Latlari nous engagea à descendre; il avait, ajouta-t-il en souriant, une dernière halte à nous proposer.
Arrivés au premier étage du monastère, il non- fit entrer dans une jolie salle octogone, décoiée de fresques, et ait milieu de laquelle une table était dressée; toutes sortes de gâteaux et de sucreries remplissaient des plats en vieille faïence; les sorbets et les pezze dure s’alternaient avec les vins les plus exquis des Deux-Siciles que dorait le cristal de flacons à facette. Une acclamation unanime remercia l’aimable archiviste.
L’air vif que nous avions respiré nous avait tous altérés et même un peu alTainés. Taudis que nous savourions la délicieuse collation, une des tilles intelligentes de madame Maiicini me dit gaiement :
« Vous ne médirez plus dos moines, nous sommes aussi gourmands qu’eux. • ,
Lite avait entendu les réflexions échangées entre M. Latlari et moi,
i l ni avait saisi l'apparence critique plus «juc le fond ; la jeunesse a des perceptions vives, mais incomplètes sur Imites choses; l'expérience seule affermit l'esprit et lui donne son extension entière.
« Tout comprendre, c'est tout pardonner, » a dit, je crois, avec une g race indulgente madame de Staël ; je retournerai volontiers l'axiome d une façon plus sévère : « Tout comprendre, c'est être juste, » et, partant, inexorable pour le mal qui s'impose impudemment sous le masque du bien. Je répondis à la jeune tille avec moins de pédantisme ;
« Ce que je blâme surtout dans les moines et les prêtres qui régissent encore le Midi de l'Italie, c'est de repaître leur sensualité par l'extorsion; c'est de dépouiller le peuple au moyen de la superstition ;c est d'inoculer une crédulité couarde aux races qui furent les plus lières du monde antique, et de substituer à la dignité îles êtres limmolation des âmes, en vue d'un Dieu qui châtie éternellement et d’un Créateur qui a pour agréable la souffrance et même la destruction de sa créature! D'une telle doctrine à l'abrutissement il n'y a qu'un pas. Relever la chair, ennoblir ses instincts et ses passions, rendre la matière respectable, est le plus sûr moyen que l'esprit qui Hotte eu elle ne s'avilisse point.
— A la force du peuple! à son bien être! dit M. Latlarien remplissant nos verres d'un vin de Lacryma-Christi qui sortait d'une autre cave que celle de l'auberge de l'Ermitage '.
— A l'unité de l'Italie ! m'écriai-je.
— Alla librrlà dell' Italia! ajouta madame Mancini.
— Ml' armada! alla jiatria! * dit avec force son lils, bel enfant de dix ans, qui rêvait de rejoindre son frère à Gaëte.
Tandis que nous choquions nos verres, une voix, venant du fond du corridor, répéta :
« lia lia ! patria! <
— Voilà un écho que je n'avais pas encore entendu dans ce couvent, reprit M. Lattari; c'est quelque âme qui tressaille cl secoue la poussière des archives.
— Ce n'est pas, à coup sûr, celle du cardinal llulïo, repartis-je; ses pareils n ont pas plus de patrie qu'ils n'ont de famille; ou les entrailles du père sont desséchées, celles du citoyen sont en cendres. *
‘ située »ur un viuanl «lu Vésuve.
La voix qui se rapprochait répéta avec une intonation plus vi- • Liante :
« llalia! pnlria!
— C’est l'âine des frères Handiera, s’écria madame Mancini qui avait deviné l'écho.
— Ou celle, repris-je, du pauvre philosophe Vico, qui, de nos jours, eût l'été la liberté.
— Ou celle du pêcheur d'Amalfi, ajouta M. Lattari; Nasaniello, s’il vivait, serait un lieutenant de Garibaldi.
— Garibaldi ! répéta l'écho, cette fois tout prés de nous, et comme s’il vibrait derrière la porte qui. en s'ouvrant, nous laissa voir M. Mancini.
— Bravo! s’écria M. Lattari; pourquoi donc arrivez-vous si tard ?
— Ce maudit siège de Gaëte donne de la besogne au ministère, répondit M. Mancini en s'asseyant à la place qui lui avait été réservée près de moi; mais, ajouta-t-il, nos bombes ont fait hier de si rudes dommages aux assiégés, qu’on peut présager qu’avant six jours nous serons maîtres de la place. »
Nous bûmes, à celle espérance, une bouteille d’excellent vin de Cnpn, puis une autre, du plus exquis Marsala, à Garibaldi qui, par son débarquement hardi dans le Port de Dieu 1 , avait donné la liberlé au royaume de Naples. Sans le correctif des dolci, des gelées de fruits et des mandarines, tous ces vins, où la soleil s'infuse, nous auraient mis le feu au cerveau; ils ne nous inspirèrent qu'une bruyante gaieté qui éclata en un dernier toast porté au savant et courtois archiviste.
Otte friande collation rn’empècha de paraître à table d’hôte et d'y apprendre les nouvelles du jour; je passai l'heure du diner dans ma chambre ; et, tout en rêvant dê ce beau couvent de San Severino dont les terrasses se recouvraient à cette heure d'un dôme étoilé, j’écrivis les strophes suivantes que j'adressai, le lendemain, à M. Lattari :
Moine austère et nouveau d’un cloître aux vastes salles Où dort silencieux chaque siècle écoulé,
Tandis que vous fouilles de lointaines annales Et que des morts fameux les ombres idéales bordent le corridor de leur long délilé;
' Marsala, for! dr Uicu en arabe.
5it
Au pirau, I'oummu chante, el comme font les grâces, l-e jasmin, l'oranger, s'enlacent ans piliers;
Le soleil resplcmlil sur les larges terrasses.
Du eiel et de la mer il lèhie les espaces.
Kl ceint d'un cadre d'or Naples et le golfe entiers.
La nuit calme descend; l'air embaumé circule; la'S étoiles, chassant les feux trop \ifs du jour,
De leur suavité baignent votre cellule;
El tel qu'un grand trépied, le Vésuve, qui brûle, Itaille, éternel veilleur, le néant de l'amour.
wxv
A huit heures (fl février 1801) j’allai an palais royal pour savoir des détails sur le bombardement de Gaëte; comme je causais avec la comtesse délia ltocca, le baron Perrone de San Marlino entra dans le salon en linbits de voyage; il arrivait du camp oit il résidait depuis quelques jours avec le prince de Carignan; il nous parla avec enthousiasme de l’attaque de la veille au soir. « C'était superbe, nous dit-il; l’armée de terre et la flotte ont déchargé à la fois toutes leurs batteries; les bombes décrivaient des ellipses de feu sur le fond de la nuit et éclairaient les créneaux de la citadelle et la haute finir d’Orlando; les maisons tremblaient et se brisaient de toutes parts comme les vitres d’une fenêtre mi la fondre éclate; le vaisseau le Garibaldi a Tait merveille. Quel spectacle ! je ne l'oublierai de ma vie, c'élait d’une beauté sinistre; nous tressaillions de joie sans songer aux morls qui tombaient sous les décombres. La guerre enivre et fait bondir les cœurs connue des olms; au plus fort de l’attaque, l'ambassadeur de Saxe, enfermé dans Gaëte avec /François II, a fait demandera Cialdini d'en sortir; « Qu\l sorte, s’il le peut ! » a répondu le général. Le prince de Carignan a passé ce malin les troupes en revue et leur a adressé de grands éloges. Un parlementaire bourbonien est venu demander une suspension d'armes. Quelques heures de répit ont été accordées aux assiégés pour ensevelir leurs morts; j'en ai prolilé pbur accourir à Naples, d'où je repars dans une heure. »
Deux jours après j'allai chez la marquise Salza, j'y trouvai madame Coscia, la jeune mère du courageux lieutenant de marine
dont j'ai parlé ; elle venait de recevoir une lettre de son fils : je la donne ic* elle complète le récit de M. Peri nne sur cette atlaqtiç du 5 février qui prépara la capitulation de Gaële :
« A bord üu vaisseau U Cari failli.
« Ma chère mère,
« Je vais très-bien. Dieu merci, et je commence par vous le dire pour vous tranquilliser. Vous aurez vit dans les journaux l'attaque " que le Garihaldi a faite à lui seul le 5 au soir contre les deux batteries ennemies de V Anmmiiala et du Standardo. La première batterie était armée de quatre-vingt-six canons et l'autre de cinquante. Nous sommes restés deux heures au feu, sous une pluie de bombes et de grenades qui nous éclairaient comme en plein suit il quoiqu'il fit nuit sombre. Je vous assure que c'était un spectacle imposant et sublime. Nous nous sentions invulnérables et connue protégés par le nom 'magique de notre héros Garihaldi; nous avons eu les éloges de toute l'armée et du prince de Carignan en particulier, qui nous a envoyé ses félicitations par notre chef d’état-major. Hier malin je suis allé porter le rapport de l'attaque à l'amiral Persano, il m a dit avec bonté : « Écrivez à votre mère que vous avez l'honneur d'appartenir à un navire qui s'est toujours distingué. »— L'arruistice demandé par le général Ciccio, pour ensevelir les morts très-nombreux de cette sanglante et terrible affaire, durera jusqu'à demain soir. Je vous embrasse, chère mère, et suis pour la vie votre fils respectueux,
* Jui.es Coscia.»
J'ai cité les deux lettres de ce brave de dix-sept ans, pour faire comprendre à mes lecteurs jusqu'où allait en ce moment l'enthousiasme patriotique et le mépris de la mort de tous les défenseurs de l'unité italienne. Volontaires garibaldiens et soldats de l'année régulière donnaient depuis six mois au monde un des plus beaux exemples de foi et d'héroïsme qui soient dans l'histoire; ils s'armaient eu chantant, et mouraient joyeux pour une idée : l'espoir de rendre une âme à celte lerre si belle et si longtemps aflligée qui était leur mère, leur faisait oublier d'autres larmes maternelles; les femmes d'ailleurs étaient dignes de leurs fils et les poussaient à Tannée. « Vous êtes heureuse, m’écrivait à celte époque mon
3to
* ami Anloni Deschamps, d'assister à la résurrection de ce grand » peuple; combien les petites passions de Paris, littéraires et autres,
• me semblent peu de chose; il n'y a plus qu'une jeunesse, c'est ■ la jeunesse italienne. » Je lus à Poërio cette noble lettre du poêle et des vers inspirés que m'adressait en même temps Émile Ileschamps. Je n'ai jamais séparé les deux frères dans mou amitié; la
cur faisait écho en ce moment à l’émotion que me causaient les coin* bats de Gaëte; cette émotion était dans l'air; on s'attendait à chaque instant à la prise de la place.
Pour remplir les heures de cette attente anxieuse, M. Rottero me pro|Kisa d'aller à Pu-slum avec quelques députés de ses amis. J'acceptai ravie maigre les bourrasques qui souillaient sur mer; je ne voulais pas quitter Naples sans voir le golfe de Salerne et les trois temples debout sur une de ces plages adorables que les Grecs et les Romains choisissaient en artistes pour y élever leurs villes. Il était réservé aux barbares du Nord de s'emprisonner sous le double suaire de la pluie et du brouillard.
Nous décidâmes que nous partirions le samedi 0 février (1861) à six heures du matin; deux jours devaient nous suffire pour faire l’excursion complète dont nous avions à l'avance tracé l’itinéraire.
A l'heure dite j'étais sous le porche de l’hôtel : il faisait encore nuit; la tempête soulevait le golfe, et la pluie commençait à touiller; deux voitures nous attendaient pour nous conduire au chemin de fer. — « Brava! me dit M. Bottero en m'apercevant, vous êtes la première au rendez-vous! ces messieurs vont nous faire manquer le'convoi si je ne vais pas les arracher au sommeil. » — Il me quitta pour cela, il alla frapper en face à l 'hôtel de liussie, et il envoya a d'autres, hôtel de Cliiaja, son secrétaire et un brave serviteur qui l’avait accompagné durant sa périlleuse mission des Abruzzes. Je restai seule quelques minutes, regardant le ciel nébuleux. Un homme sortit du corridor et me salua en prononçant mon nom : je fis un mouvement de surprise; je venais de reconnaître l'inconnu à la haute taille et au type allemand qui. pris un soir à table d'hôte pour un général autrichien au service de François II, avait donné lieu à la scène que j'ai racontée.
« Je sais maintenant, madame, qui vous êtes, me dit-il, je l'ai su hier au môle de Gaéle, où j'ai entendu des officiers d'artillerie boire à votre santé en rappelant que vous aviez présagé leur victoire. Je me suis joint à eux ; je vous ai porté un toast, je le devais à la pré-
cisiuii de votre enthousiasme qui a mis en déroule mes calculs de vieux tacticien. Désormais Gaëte ne peut tenir plus de trois jours, et elle sera aux Italiens au terme que vous avez prédit. »
Je l'écoutais toute étonnée-et émue d'apprendre que mon nom avait été prononcé par ces braves; sans doute le jeune Gloak de Balfour et le comte de Sambuy, amis d'Émile Savio, étaient parmi eux.
Sortant de ma rêverie; je dis à l'inconnu :
« Puisque vous savez mon nom, monsieur, vous devriez bien m'apprendre le vôtre. »
Il sourit et allait répondre, lorsque M. Ilottero, son secrétaire et son serviteur revinrent en courant, poussés par le vent qui faisait tourbillonner la pluie; ils ne ramenaient qu'une seule personne les autres nous faussaient compagnie par terreur de la bourrasque.
« Partons vile, me dit M. Bottero, qui maugréait contre ses timides confrères.
— Une minute, répliquai-je, je touche à la découverte d'un mystère. »
Je tournai la tête pensant que l'inconnu était toujours là; il avait disparu. Je fis un pas vers le vestibule de l’hôtel, il n’y était point; je regardai l’étendue déserte du quai sans l'apercevoir; c’était à croire à la magie.
« Mais qu’ attendez-vous donc, s’écria M. Bottero? Allez-vous aussi renoncer au voyage? » *
Je montai en voilure toute désappointée, ne me doutant pa> qn’un nouveau hasard me ferait bientôt retrouver l'inconnu. ’
« Vous semblez troublée et irrésolue, reprit M. Bottero; que nous mporte la tempête? puisque la première journée de notre excursion doit se passer sur terre.
— Oui, repartit son ‘confrère à la chambre, qu'il avait eu grand peine à entraîner, mais notre seconde journée est manquée, nous embarquer à Amalti et longer la côte jusqu'à Capri est une idée folle par une mer pareille.
— Elle se calmera, repartit M. Bottero.
— Elle redoublera de furie, riposta l'autre.
— Vous êtes un poltron.
— Vous, un entêté.
— Un tyran, dis-je à mon tour à M. Bottero.
— Vous voilà devenue une poule mouillée, me répondit-il.
Moi! je vous en voudrai jusqu'à la mûri de m'avoir fait perdre le mol d'une énigme, mais je n'en braverai pas moins avec vous Ions les cataclysmes pour voir l’mslum et Capri. »
Nous étions arrivés à l’embarcadère, l’orage redoublait.
« Je vous almndonne à vos extravagances et m’en retourne dormir, » nous dit le récalcitrant député que M. liottero avait arraché au sommeil; il s'esquiva comme nous prenions nos billets.
« Je raconterai ta couardise dans le Journal (lu peuple, lui cria M. Boltero. •
Lorsque nous fûmes montés dans le wagon qui devait nous conduire jusqu’à l'orrc dcli Annunxiala, M. Boltero me présenta sea deux compagnons de roule.
« Commençons par le patriote et le martyr, me dit-il en me montrant son ordinaina que j'ai désigné comme son serviteur : voici, madame, le brave Aclûle Grilli; il fut arrêté en même temps que l'oërio; il tenait à Naples un petit café; on l'accusa d'y recevoir les conjurés libéraux, et il fut condamné au luagne. Lorsque après douze ans de fers la peine des prisonniers fut commuée en celle «le la transportation, Grilli était sur le même navire qui emportait l’oërio et le duc de Cabalino en Amérique. Délivré comme eux sur les (ôtes de l'Irlande, il séjoiu'na en Angleterre et en France, mais n'obtint pas, comme ces victimes illustres, les représailles de la célébrité. Il avait été pourtant un des martyrs les plus purs et les plus dévoués de la cause de la liberté. Le sacrifice du pauvre est plus grand, plus absolu, pluk irréparable que celui du riche. Devenu à Naples, après le triomphe de Garibaldi, Grilli n'a recouvré ni patrimoine, ni biens confisqués qui pussent lui être . rendus; il ne possédait que son travail, son petit commerce ruiné par sa longue prison; sa famille était tombée dans une extrême mis re. Il fut admis parmi les gardiens de la sûreté de Naples; il donna tant de preuves de dévouement et de courage, que je le choisis entre tous pour m'accompagner dans les Abruzzes ou, par sa présence d’esprit, il m'a plus d'une fois sauvé la vie. — Si vous le permettez, madame, Grilli mangera à notre table, je le traite en ami et non en subalterne.
— Ces derniers mots étaient inutiles, répondis-je à M. Boltero, il me sullisait de connaître son martyre pour être honorée de sa compagnie, n— Je tendis la main au brave Grilli, dont la physiono-
mie énergique el franche révélait le caractère : — # Il est glorieux pour vous d'avoir été une des victimes de la tyrannie au milieu de ce peuple napolitain qui trop souvent, lui dis-je, parut sommeiller pendant qu'on menait ses chefs au supplice. *
Le secrétaire de M. Bottero, il signor Odoardo Felzani, contrastait avec la stature forte et carrée de Grilli : c’était un grand garçon mince et comme désossé, au teint olivâtre, à la bouche très-large, aux lèvres épaisses, aux grands yeux éclatants; il ressemblait d'une façon étonnante au cardinal Antonelli (ce qui me frappa à Rome quelques jours après); il était né dans la même province que le fameux ministre; en tous deux se retrouvait, le type sarrazin' alwtardi. Élevé dans un séminaire, le jeune Felzani avait les manières douces et discrètes; il était lettré et nous citait volontiers des vers latins et italiens; la multiplicité de ses gestes et le mouvement perpétuel de ses yeux et de ses lèvres me faisaient sourire.
« C'est le meilleur des êtres, me disait M. Bottero; il est sincèrement libéral; il m'a snivi dans les Abruzzes où, avec son allure indécise, je l’ai vu tenir tète aux plus endiablés. »
Tandis que je causais avec mes compagnons d'excursion. Forage s'apaisait ; de grandes places bleues se montraient dans le ciel audessus des montagnes de Castellamare; bientôt un rayon de soleil perça les dernières nuées sombres. Quand nous descendîmes de wagon à Torre delï Armunzinta, l’orage avait cessé. Grilli nous trouva aussitôt une voiture pour aller à Salerne en passant par Nocera.
Me voici dans un paysage inconnu ; je cesse de parler et regarde attentivement la campagne; nous franchissons le Samo, torrent qui va se jeter dans la mer près du village de ce nom; nous passons :i travers une vallée ceinte de collines dont quelques-unes sont de la même formation volcanique que la Somma; les plus hautes crêtes forment des mamelons dont l’un se couronne d'un superbe ronvent de Capucins, l'autre d'un petit fort en ruine; c'est au pied de ces rochers que se trouve le temple de Diane, transformé en église. Nous nous arrêtons au bourg de Nocera, situé, au milieu de lu vallée, sur remplacement de la Siiceria des Romains, ancienne rivale de Pompéi. Celte ville resta puissante el redoutable au moyen dge: l'empereur Frédéric II y établit vingt mille Sarrazins envoyés de Sicile, qui furent la terreur du pays. Aujourd’hui, Nocera n'a plus que cinq mille habitants, dont les traits révèlent l'origine. Comme nous mettons pied à terre, une foule de têtes expressives,
[ 1TAI !F. f>KS ITA MENS.
aux yeux flamboyants, aux cheveux crépus, s'agitent autour de nous. M Bollero demande un guide pour nous conduire au temple de riiane ; un vieillard ecloppe se présente et marche devant nous: nous sortons île Noeera. descendons, à gauche, un chemin défoncé et arrivons en lace de la rotonde autiipie, consacrée a Sainle-Marie- Maienre par l’empereur Constantin. Les murs de l’église, dans lesquels le temple a été enclavé, soid en reconstruction : les ouvriers maçons ne travaillent pas ce jour-lé, la porte est close. Grilli. renseigné par notre guide, va chercher la clef à Noeera; le chef des maçons est à la chasse; les autorités sont au marché delà Gava; Grilli revient sans clef et nous propose d'enfoncer la porte; je suis de son avis.
« On réparera la porte avec les murailles, » dis-je à M. Bottero.
Mais la porte résiste et le temple de Diane reste fermé pour nous. Nous avisons heureusement une longue échelle qui atteint jusqtfà l'eiilahlement en saillie d’une îles fenêtres; M. Bottero monte le premier; il penche sa tête dans l'intérieur de la rotonde.
« On voit Ires-hien, me crie-t-il; c’est superbe! Venez, montez sans crainte »
J'arrive ail dernier échelon ; mon regard plonge dans l’enceinte antique ; trente-deux colonnes en porphyre, d’ordre corinthien, décrivent la rotonde intacte ; le porche intérieur décoré de peintures sur fond d'or et soutenu par des colonnes Byzantines, nuit, de même que les fresques des parois dont les figures s'effacent, à l'harmonie du monument antique. «Au lieu de réparer les murs de l’église, il fallait les abattre, m’écriai-je, dégager le temple, lui rendre sa divinité primitive; choisir la plus Belle entre les statues de Diane et la replacer sur son piédestal, au centre de la rotonde, en l'entourant d'arbres, de (leurs et de gazon. — Et de deux ou trois cents gendarmes, ajouta M. Bottero. pour empêcher les Anglais de tenter, à prix d’or, les paysans en leur proposant d’enlever la déesse.
— Hélas! vous avez raison, reparlis-je; tout rêve, même un rêve d'art, reçoit de la réalité un démenti prosaïque. «
Je descendis, en vacillant, l'échelle que Grilli et le jeune Felzani étayaient; et, pendant qu’ils la gravissaient, je fis le tour de l’enceinte extérieure de Sainte-Mario-Majeure. Derrière le temple, sur la cime d’une montagne, se dressent les grandes ruines d'un château de la reine Jeanne ; une tour les domine. Je me demande si c’est là
la citadelle dans laquelle le pape Urbain VI soutint un siège de six mois, excommuniant chaque jour, du haut des créneaux, l'armée assiégeante, et mettant à la torture, dans une citerne, six cardinaux dont il se méfiait.
Nous remontons en voiture ; la route que nous suivons est l>ordée de peupliers ; elle traverse une délicieuse vallée plantée d'oliviers, où se groupent des maisons blanches. De hautes tours se détachent sur la croupe des coteaux. Nous voici à la Cava, célèbre par le monastère de bénédictins (délia Trinità délia Ca«i)bàti sur le moule Finestra.
« Il faut choisir entre ce couvent pittoresque et Pæstum, me dit M. Bottero; si nous visitons le cloître, nous ne verrons pas, ce soir, le soleil se coucher à travers les colonnades des trois temples.
— Je me sens trop païenne en matière d’art pour ne pas préférer Pæstum désert à ce couvent peuplé de moines.
— Grâce pour eux ! répliqua le docte Felzaui ; respect aux savants bénédictins, qui construisirent, au commencement du onzième siècle, la Trinità delta Cava, et y donnèrent asile aux lettres dans les temps barbares ; ils ont réuni dans leur bibliothèque quarante mille parchemins et soixante mille diplômes relatifs à l'histoire du moyen âge * .
— Et les plus anciens de ces diplômes, répliquai-je, furent peutêtre tracés sur les manuscrits mêmes qui contenaient les auteurs grecs et latins, dont les textes nous manquent; j'ai bien peur que ces moines érudits n'aient traité parfois la littérature antique comme les Papes traitèrent les monuments de Borne.
— Nous devons aux bénédictins ci: qui subsiste de lettres grecques et latines, objecta le secrétaire de M. Bottero, comme nous «levons aux papes les marbres réunis au Vatican.
— Ils n'ont pu tout détruire, répondis-je; la Renaissance est venue, qui les a forcés à capituler avec la'science et l'art. »
Je fus distraite de cette dissertation pédantesque par la singulière décoration des boutiques de la longue rue à arcades qui traverse la pelite ville de la Cava; la viande et la charcuterie, les fromages et les bocaux, les fruits et les légumes, Içs pâtes et ie macaroni, les objets de mercerie, les toiles et les étoffes, se suspendaient tour à tour en guirlandes ou se dressaient en pyramides derrière les ar-
• Filaneirri «'enferma dans le eouvenl de la Cava pour y écrire son grand ouvrage de la Science de la Ligulation. ,
ceaux; disque denrée et disque marchandise décrivaient des dessins réguliers; la forme et la symétrie, l'aspect monumental m\it en toute chose les Italiens; ils se plaisent à donner à leurs pâtisseries, â leurs bonbons, à leurs hachis et à leurs fritures des ligures d'animaux, de fleurs, de fruits, d'étoiles, de carquois, et voire même d'amours et d'anges. En attendant celte transformation définitive, tout ce qui sert à l'alimentation et à l'usage leur fournit îles matériaux à ornementation architecturale. Les épiciers et les charcutiers construiraient, au besoin, un cirque en fromages et en mortadelles les maraîchers des portiques de choux, de navels et de carottes, où le céleri s'épanouirait en chapiteaux corinthiens. Au bout de celte longue rue, majestueuse et grotesque, nous trouvâmes, à droite, une petite église dont les portes ouvertes laissaient voir toute la nef éclairée : des pénitents noirs, blancs et bleus, tenant chacun un cierge, entouraient une bière et chantaient le Miserere qui, s'échappant de l'enceinte sonore, nous frappa au passage comme un appel sinistre; au-dessus de l'église, un pin . parasol géant, vigoureux, déliant la mort, faisait bruire dans Ip ciel bleu ses aigrettes vertes. Notre voilure croisait, sur une belle route, des corricoli rapides allant à Salerne ou en revenant ; à gaucho, dans un pli ombreux des collines, le grandiose viaduc du chemin de fer élançai au-dessus d'un torrent ses arches colossales, aussi imposantes que les arches romaines du pont du Gard. Nous franchîmes une gorge enchantée nommée Val Arsiccia, un vrai paysage suisse sous le soleil du Midi; les vignes et les oliviers s’y enchevêtrent à travers rocs, pelouses et ruisseaux ; à droite, dans l'anfractuosité des rocs, le beau village de Yielri descend jusqu'au rivage sur le petit cap Snitolo, qui décrit un demi-cercle sur la mer. Le golfe de Salerne. plus large et plus régulier que celui de Naples, se déroule devant nous; il se termine à l'ouest par le cap Campauelle,e tà l'est, au delà de Pæstum, par le cap délia Licosa. La vieille Salerne, si fameuse au moyen âge, nous apparaît couchée au sud sur la plage et abritée au nord par de pittoresques montagnes, où s'échelonnent des villas : le plus haut sommet se couronne d'un château fort démantelé. L'ancien port, creusé par Jean, Prorida (1200), médecin célèbre de Salerne, est envahi par les sables; quelques barques de commerce, quelques bateaux de pécheurs parcourent seuls la rade, que sillonnèrent tour à tour de grandes (lottes grecques, romaines, sarrazines et normandes. La cité déchue est morne et muette; la coupole du
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ilorue dépassé ia toiture des maisons «jui paraissent abandonnées ; <|uelrjnes rares habitants vont et viennent le loni; du port. Nous nous y arrêtons et déjeunons en hâte à ïliùh’1 de In Yiltoria, tandis qu'on nous procure une voiture, attelée de trois forts chevaux de poste, pour aller à Pæstum, Nous repartons vers midi et suivons d'abord la route de la" Calabre", qui s’avance entre la mer et les coltines ; la campagne devient déserte. Nous passons devant la taverne de Vicenza, située sur l’emplacement de l'antique Vient tia. Nous quittons la grande route, traversons le petit torrent de Tmrinno et arrivons dans la plaine malsaine nommée le désert de Sauf A (/nia ; de grands buflîes y paissent à l'aventure; à gauche, du côté du golfe, des charbonnières fument à l’horizon; des bouquets d'arbre* verdoient, et une haute montagne se dresse comme un rempart gigantesque; sur un de ses versants, Je liourg de llautevillc s'étale en amphithéâtre. C’est une solitude d'un aspect superbe : la lumière l’inonde, fouille les déchirures des rocs, les hérites, les flaques d’eau, et fait reluire, comme de l'ébène, l'échine noire des bœufs sauvages. Nous arrivonsau bord du Sele, le Silarus des anciens; sur un tertre à droite, formé par la vase durcie du torrent, qui souvent inonde. en hiver toute la plaine, se groupent, eu ce moment, trois bergers au milieu d'un troupeau de moulons; l'un, grand vieillard au visage taciturne, aux cheveux blancs pendant sur son cou ridé,
• si enveloppé, avec majesté, d’un manteau eu laine blanche, rayée de noir; il nous regarde, immobile, appuyé sur sou long batt u; ou, dirait l'ombre centenaire de Spurtncus, qui, lui aussi, fut berger' ;
■ eparlaeus, berger de ta Thracc.y fut enlevé cl tendu e inc esclave aux
Humains. Voici comment Tilc Live raconte l'origine de la guerre des esclaves ljui choisirent |«mr chef S|iar(acus à C.apmic :
„ Soixanto-qualurïc gladiateurs s'enfuirent de lu salle d'escrime (ex tmlv) de Cne, us Lentulus. La plupart étaient lîaulois ; ils ne pouvaient plus supporter le sort affreux auquel les niait conduits quelque délit, mai* «pie leur imposait surtout l'iniquité du tnailre. Lorsqu'ils se ritieul violemment ce happés de la . ville, — armés de broches et des couteaux de cuisine saisis A leurs cabarets, ils sc jetèrent sur quelques chars destinés à porter les armes îles gladiateurs.
• \lors, dans la juiede celle provision d'arilies qui leur étaient offertes cmiiiile par une faveur divine ; ils firent halte sur une-colline qu’il» forlilléirnl, et se choisirent trois généraux. Le plus éminent de ces irois chefs êlait Sparlacus,
I luace d’origine, et pendant les premières aimées de sa vie, humble berger. >|ais celait un humilie plein de fermeté et de grand courage, ayant acquis même quelque habileté dans l’art de la guerre, pendant les campagnes qu’il jvail faites avec les troupes fournies par les tributaires La prudence et la mu-
L’ITALIE liLS ITALIENS.
l'autre, d'ime cinquantaine d'années, nerveux, agile, au nozaquilin, aux yeux éclatants, sillle en mesure pour rappeler ses bêtes qui se dé* bandent; il s’approchetlu bord de la routeoùnoussommesdescendus, et demande à M. Bottero si Garibaldi est tou jours roi de Naples, s'il porte des habits d'or et de beaux chapeaux à plumes; le Libérateur est déjà un héros de légende pour ces bergers qui vivent perdus dans les landes. Celui qui nous parle avait vu Naples une fois; le plus vieux n’y était jamais allé; il descend, à pas lents, vers nous pour écouter l'autre, suivi d’un petit pâtre de quinze ans, dont la jolie tête naïve, aux cheveux noirs frisés, s'épanouit au-dessus d’un gilet rouge et d'un caban fauve au drap poilu, ressemblant à une peau d’ours : on dirait le Damastasde Théocrite. Je demande au bel adolescent s'il aime Garibaldi. Il rit d'un air étonné, en nous montrant toutes ses dents blanches, un bracelet de perles serti de corail rose; je l’engage à nous chanter une chanson des vallées du mont Albumo; il secoue la tête en riant plus fort.
« Questo è una bestia, me dit l’interlocuteur de M. Bottero, non sa par lare ch' aile bcslic « (Celui-là est une Inde, il ne sait parler qu'aux bêles.)
Cependant les gardiens du lac, avec la lenteur italienne, le font tourner vers nous de l'autre rive où il vient de déposer une charrette et quelques mulets chargés de ballots. Tandis que notre voiture glisse dans l'embarcation, je regarde les eaux troubles du vieux fleuve romain que semble garder encore l'ombre de Spartacus. C’est entre le Silarus et Po*slum que l’année de l’héroïque esclave fut vaincue par Crassus. Le grand révolté du Cirque avait réuni pour la dernière lutte cent mille déshérités comme lui ; autant de gladiateurs qui tombèrent sanglants dans cette immense arène, close au sud par la mer, et au nord par l'amphithéâtre des bois et des montagnes. « SparUicus, dit Tite Live, se mit à la tète de ses fantassins: là. devant le front de bataille, il tua de sa propre main son cheval, en disant que s’il était vaincu, il n’en avait plus liesoin; et que, vainqueur, il en trouverait bien d'autres, et d excellents. Le combat fut acharné, èl le succès en fut longtemps douteux ; il ne
dcralimi tempéraient les âpres instincts de son origine et de ses habitudes premières. Sa femme, de même pays que lui, l'accompagnait. Elle se vantait d'êlre inspirée par LbCchus; et a ('époque où Sparlacus fut conduit è Home et vendu comme es< lave, ayant vu un jour un serpent loulé autour de la tète de ion mari, pendant qu'il dormait, elle, lui avait prédit une grande destinée. •
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cessa de l’ètre qu’au moment où Spartacus succomba, en faisant de son glaive intrépide un rempart pour les siens, du côté où le général romain portait ses plus grandes forces. Après avoir tué deux centurions qui couvraient Crassus, il ne put arriver jusqu'à ce dernier ; blessé à la jambe, il combattit en s’appuyant sur son genou; et il fut tué dans la mêlée. La terreur se répandit alors dans son armée; et la bataille devint un massacre. Quarante mille de ses soldats furent tués dans ce combat. Les vainqueurs 11 e firent qu'une juTle de mille hommes. En compensation desquels, on reprit trois mille citoyens romains, prisonniers de Spartacus. Le cadavre de celui-ci ne put être retrouvé. L'armée «les esclaves se dispersa et chercha des refuges dans les montagnes et dans les forêts, l’ompée survenant, écrasa ces débris de l'armée de Spartacus. Il écrivit au sénat que Crassus avait battu les fugitifs; et que lui avait coupé les racines de cette guerre. Soixante mille esclaves périrent à la journée de Silarus, et à la suite de la déroute, six mille furent pris, et mis en croix, le long de la route qui va de Capoue à Home 1 . »
Deux arches du pont en pierre, que Murat fit construire sur le Scie et qui fut emporté par les inondations, saillissent à gauche de la route. Nous voilà sur l’autre rive; la \oiture reprend sa course rapide à travers des plaines à la fois plus pittoresques et plus fertiles. La terre s'est assimilée depuis des siècles la poussière des légions romaines et des légions d’esclaves qui se sont égorgées là. Les forêts peuplées de cerfs et de sangliers se déroulent au pied du mont Alburno ; à droite, des champs de blé et de tabac, des pâturages et des marais où errent des troupeaux de moulons, de porcs, de buffles et de chevaux, s'étendent jusqu’au rivage. Tout à coup, dans cette solitude, les trois temples de l’wsluin nous apparaissent •sur la plage de la nier : leur majesté et leur élégance éternelles empruntent une beauté nouvelle à l’aspect désolé du sol qui les environne. Nous dépassons les débris des murs d’enceinte de la cité évanouie, et voyons d’abord à droite de la route le temple de Gérés, puis celui de Neptune, puis la basilique. Le temple de Neptune se détache splendide sur le fond de lumière du soleil couchant: on dirait qu’un fluide d’or, roulant des rubis, submerge le ciel et monte à travers les colonnes du portique. Nous descendons de voi-
1 Sur la voie Appicime {n-fliiut riarum ) qui allait «le Home à Capoue et plus, lartl s'étendit jusqu'à li unies.
. lurc devant une misérable O'icria, sur la porte de laquelle Doivent attablés quelques hersngtieri de l’armée italienne et quelques gardes nationaux mobilisés: un Lombard, un Vénitien, un Toscan.
, un Komain, qui tous nous entourent en criant: Yivtt L'iliilia nna! Le Vénitien, beau parleur, nous demande où en est le siège de Caële.
«Avant trois jours Gaéteaura capitulé,» lui répond M. Bottero.
A ces mots, le Romain et le Vénitien bondissent de joie et se serrent la main.
« Dans un mois, dit le Romain, Victor-Emmanuel et GaribaMi . seront à Rome.
— Puis viendra le tour de Venise, » s’écrie l'autre.
Je n'oublierai jamais celle petite scène patriotique qui avait pour cadre le temple de Gérés où, tout en causant, les soldats nous avaient suivis. Ce premier temple (le plus petit des trois), se dresse ainsi que les deux autres sur un terrain inculte où les ronces s'en- • clicvëtrenl aux pierres ; un bel arbre an tronc tordu, couvert de lierre, étale ses branches entre les inter-lices des six colonnes qui composent une des faces du monument ; sur l'autre face se déploient six colonnes semblables, et de chaque coté onze colonnes, l'es • trente-quatre colonnes du temple de Gérés sont d’ordre dorique; elles reposent sur des bases ; la pierre de cet édiiiee a le ton blanc du marbre contrastant avec le beau ton doré des deux autres temples.
Tandis que mes compagnons de roule causent avec les soldats et quelques pauvres paysans, blêmis par la liè\re, qui nous font cortège, appuyée contre une colonne du temple de Cérès, je regarde attentive la conligiiralion de l'antique Pæstum : son mur d'enceinte de deux mètres et demi de hauteur avait quatre portes corrcspondantes aux quatre points cardinaux; une partie de la porte orientale subsiste encore; des tombeaux étaient alignés le long du mur d'enceinte; on en a retrouvé plusieurs ornés à l'intérieur de peintures à fresque ol renfermant des vases grecs. Pæstum est borné au nord-est par des montagnes dont les sources vives étaient déversées à la cité par des aqueducs; la plaine où s'élevait Pæstum fut toujours malsaine; le Salmnn. petit ruisseau aux eaux pétrifiantes, baignait les remparts cl se mêlait aux Ilots saumâtres et sulfureux de l'Accius (Sol loue). Sur une des collines (au levant) s’étage aujourd’hui le beau village de Gapaccio *, dont quelques habitants
1 Dii-liuit cents line*.
viennent lotir à tour:'» Podium pour recevoir les voyageurs. A rôlé de In pauvre osteria dont j’ai parlé sont quelques masures, puis une auberge plus grande fermée en ce moment ; c’est là toute la Pæstum moderne, la Pæstum grecque, antérieure aux Humains, colonie de Sybaris, se nommait Posidonia; elle est célèbre par ses champs de roses qu’ont chantés les poêles latins; quelques églantiers en fleurs se montrent encore çà et là comme un vestige vivant des roses antiques. Je tourne mes regards du côté de la ruer : toute * la plage rayonne d’une lumière incandescente; l'orbe du soleil se .suspend entre le ciel et l’eau comme une planète qui tombe; la montagne de l’Acropole, fermant à l’est l’emplacement de Pæstum, s’avance en promontoire sur les vagues empourprées; au Itord du rivage se dresse une tour habitée par les douaniers; derrière les trois temples [dissent des troupeaux de moutons blancs et noirs.
Je suis arrachée à ma rêverie par le brave (irilli qui me présente trois médailles antiques en argent qu’un paysan vient de lui Vendre un seudo. Je lui demande de me les céder. Sur une est tme tète de Vénus qui me ravit.
« Ces médailles sont fausseselde fabrique anglaise *, » me dit M. Botlero en riant de mon enchantement. Le vendeur nous jure par la .Madone qu’il les a trouvées la veille à trois pieds au-dessous du mur «l'enceinte. Nous quittons le Temple de Cen's au cri de vive Caribaldi ! poussé par le garde mobile vénitien auquel toutes nos voix font écho. De ce premier temple au Temple de Neptune sont les ruines d’un amphithéâtre, et ç;i et là de grands blocs brisés de monuments disparus.
Aucune description ne saurait donner une idée de l'effet que produit le grand temple de Neptune sur cette plage abandonnée. C’est après ceux d’Athènes le plus beau des temples grecs. Je doute que le Parlliénon, entouré d’une ville moderne, frappe d’nn tel saisissement. La solitude et le silence prêtent aux monuments antiques une majesté idéale; l’esprit se recueille et les repeuple à son gré.
A travers les vapeurs rouges du soir qui descend, on croit voir passer sous les portiques du temple harmonieux les longues files de prêtres avec leurs robes aux plis droits comme les cannelures du fût des colonnes;- les théories chantent et se déploient, les instruments retentissent, le peuple portant des offrandes se presse autour
1 Elles Otaient parfaitement antiques.
32* L’ITALIE hES ITALIENS.
de l'enceinte; la nuit vient: los étoiles scintillent sur le laite du temple et estompent de lueurs indécises les bas-feliefs effacés du fronton et des frises; l'imagination les devine et les sculpte; elle replace dans la relia la statue du Dieu armé de son trident; le Lieu parle, il s'anime, il tonne, il mugit dans la voix de la mer voisine.
Ce qui fait que les monuments d'Athènes l'emportent sur tous ceux de l'antiquité, c’est le souvenir des héros, des poètes et des artistes immortels «le «telle terre sacrée. L'âme de l'histoire manque aux ruines de Pæstum. Ce peuple n'a pas d'annales; pas un guerrier illustre, pas un statuaire, pas un écrivain, ne projette son ombre umineusc sur la morne étendue des siècles que Pæstum a vécu; colonie grecque issue de Sybnris, elle semble avoir dormi sur son lit de roses, «lans une mollesse encore plus obscure que la cité mère. Colonie romaine, elle n'obtint pas même, comme tant d'autres villes de la Campanie, l’honneur d'une ligne de Tacite. Les terres où l'homme n’a point laissé de traces de son passage nous attristent et nous humilient; la nature les ressaisit; elle les enveloppe d’un suaire que rien ne soulève; implacable, muette et fatale, la nature nous écrase do sa force insensible; triomphante des civilisations. elle nous épouvante par son mystère.
N«>us moutons les degrés du Temple île Neptune, quarante colonnes d'ordre dorique, (six sur chaque face et quatorze de chaque côté), décrivent à son pourtour un portique continu. A l’intérieur se déroule un double rang de colonnes plus petites que celles du dehors, et sur lesquelles repose une architrave qui supportait un autre rang de colonnes, plus petites encore, servant d’appui :i la toiture des péristyles latéraux. Le milieu du temple était à ciel ouvprt. Tout le monument a cette belle teinte rousse, qui infuse au mnrbre et à la pierre des reflets d’or. C’est au temps qu'est due cette splendeur nouvelle; quelques colonnes du péristyle encombrées de terre jusqu'au tiers de leur hauteur, avant été déblayées, avaient conservé sur leurs cannelures, des empreintes de stuc colorié comme aux monuments de Pompe! .
La Husiliquc, du même ton fauve que le Temple de Neptune, est plus vaste encore: elle est entouré»* de cinquante colonnes doriques, dont le fût diminue de la base au sommet, et qui sont comme «‘«rasées sons la lourdeur de l’architrave. Ce monument révèle une époque de décadence, et n'a pas l'imposante harmonie du temple de Neptune.
et
L'atmosphère est si douce et une telle sérénité règne sur la terre px sur la mer, que je ne puis m’imaginer qu aucune omanahon dangereuse s’en échappe; te calme de la soirée . s " r
ces ruines; je comprends l’invincible attrait des anciens hab.tanis de Pæstum et le charme qui les immobilisa dans cette vallee tranquille chargée d’aromes, caressée par la mer et abritée des > par les collines. Un parfum subtil et délétère s’uismuc dans ce aménité; on l’aspire en souriant et sans souttrancc. Il en est ainsi des amours qui tuent et dont on prend plaisir a mourir.
V Marchons, me dit M. Boltero, qu, m’offrit son bras pour descendre les degrés effondrés de la basilique; 1 immobilité a SZre alüreL « "« I» combat que par le mouve-
Nous ewjâmcs Je courir jusqu'aux Jcbris Ju mur J'enceinle, (.ni fermait Pæstum du côté du levant, mais les pierres, les ronces et les fossés creusés en tous sens, nous arrêtèrent a chaque pas;, nous passâmes devant le fragment de la porte orientale reste dëboul. Je voulais parcourir et raser le rivage de la mer qu, miroitait plane et murmurait tout près de nous; il fallait plus de trois quarts d’heure pour en atteindre le bord, à travers un sol mare-
‘Tus revînmes par la route frayée, à la pauvre osteria. devant laquelle les borsaglieri faisaient flamboyer un grand feu de tourbe La nuit radieuse descendait sur des vapeur ruses , nous remontâmes en voiture comme les premières étoiles se levaient au ciel ; les Soldats s’alignèrent sur le chemin pour nous voir jwi t r. cl au moment où le postillon fouetta ses chevaux, e dmible cr. de Viva Garibaldi! Viva la Patria! fut pousse instantanément pa, cette vingtaine de défenseurs de l Italie libre.
Les trois temples qui disparaissaient derrière nous, vi * comme des harpes éoliennes, puis nous fûmes enveloppes pai L solitude muette de la campagne déserte.
La route était sûre; les brigandsà la solde de faisaient pas encore un coupe-gorge, ou l’un détroussait les voyageurs. Nous arrivâmes vers onze heures. Solerne. profondément endormie, paraissait aussi morne que h s plaines désolées que nous venions de traverser; ce n était plus la Salenicdu moyen i 0 e, a 1 fois grecque, samsine et normande, avec ses eleves en médecine
ergoteurs et bruyants.
Nous dévorâmes, pii affamés, un souper qui nous allen (lait depuis longtemps, après quoi nous ne songeâmes plus qu'à dormir.
Le lendemain, le cumcrieve de l'hôtel vint frapper « cinq lieuresà la porte de ma chambre, il faisait encore nuit; insensiblement des nuées d'or zébrèrent le ciel et le golle, tandis qu’au couchant, la côte <pii mène à Amalli, restait couverte de ténèbres; bientôt un jour nacré l'inonda mollement, le petit cap Sculolo, près de moi à gauche du poi l, dessina sa pointe dans la mer, ses bouquets d'arbres frissonnaient au souffle de l'aube; les maisons blanches de Yietri se coloraient sous un pinceau invisible; une teinte rose, souriante cl fraiclte, emplissait l'air et se jouait sur ses vagues; il était un peu plus de six heures, quand je rejoignis mes compagnons de voyage. Nous bûmes à la hâte du café noir.
>i Et maintenant , nudiamo presto , me dit M. Boltero; il nous reste à peine une demi-heure pour voirie Dôme, à sept heures il faut que nous soumis en voiture sur la roule d' Amalli. »
Nous traversâmes la plage couverte de maraîchers, de marchands de fleurs et de fruits ; des pyramides de mandarines embaumaient le quai. Grilli, toujours attentif, en remplit les poches.
« llyiorno sur à molloealdo , * inedil-il. Le jeuneFelzani m’offrit un bouquet de roses, en nie citant un vers latin, sur les roses de Pæstum.
Des reconstructions successives ont fait perdre tout caractère à la vieille cathédrale que nous visitons. Hohert Guiscard la fonda au onzième siècle; après avoir conquis Salerne et les environs, traitant Pæstum en triomphateur, il enleva à quelques monuments de la cité profanée* des colonnes de vert antique et dos bas -reliefs dont il décora l'église. Un hideux badigeon recouvre ces marbres précieux. Deux tombeaux romains, où sont sculptées des bacchanales, ont été respectés; nous les regardons en passant ainsi que quelques tombes de princes normands et celle d llildcbrand, Grégoire VII, mort en exil à Salerne. Nous descendons dans la crypte, bien plus intéressante que l’église; l'autel d'une fort belle chapelle renferme, dit-on, le corps de saint Matthieu êvangélislc. f.es bons apôtres ont des sépultures multiples, toutes réputées authentiques, dont la foi des croyants s'accommode.
En sortant delà crypte nous trouvons un jour éclatant; le soleil
• A coite époque, Pæstum ôtait encore debout.
1/lTALlE DES ITALIENS.
dégagé (ont entier de la brume empourprée du malin, darde ses rayons sur la mer; le ciel est devenu d’un bleu uniforme. Une calèche découverte nous emporte sur la belle roule taillée à pic dans le roc, et qui côtoie le golfe ù droite jusqu'à Amolli. Nous traversons de nouveau le village de Viclri, dont la vue nous a charmés la veille ; puis nous commençons à gravir la montagne. .Nous rencontrons d’abord le hameau de Cetera juché dans les roches; il fut à la fin du dix-huiliéme siècle un nid redoutable de pirates, il est aujourd’hui habité par des pécheurs, dont les filets sèchent au soleil ; en face, à la base de la montagne, sur un petit promontoire poinümt comme une flèche, se dressent une vieille tour et les débris d’un fort ; un peu plus loin, je remarque un étroit récif d'un ton noir, couvert d'une ruine aux murs crénelés; les vagues le caressent et l'entourent de draperies d’écume, on dirait de blanches naïades baisant les pieds d’un géant. Dans le creux des grands monts, les oliviers s’étagent, s'alternant avec de merveilleuses cultures, soutenues par des murs très-hauts en cailloux, qui dessinent d’agresles mosaïques ; les plus jolis galels du golfe sont utilisés pour ces constructions, comme l’est la lave durcie à Torrc del Greco , à Por/icf etàft’iiBfl.Lerivagesur lequel nousplanons, forme autan! do petites anses où sont des maisonnettes entourées do jardins mignons: un carré de légumes, deux ou trois oliviers centenaires, quelques ceps de vignes poussent sur ces langues de terre, où les Ilots jettent leurs murmures. Nous voici à Majori, dont les belles fabriques * et les maisons riantes dominent la mer. Une forteresse d’un aspect superbe couronne la montagne, où s’échelonnent les orangers} les terres, étayées par des murailles, se superposent en gradins immenses jusqu’au ciel.
Nous longeons ensuite la gracieuse ville de Ninori, dont les oranges exquises sont les plus renommées du littoral. Les vergers de citronniers, d'orangers et d’oliviers continuent à draper la mon- . tngne; les rochers ont des structures magnifiques qu’on voudrait dessiner. Puis vient Atrani avec ses maisons blanches aux aériennes terrasses; la lumière éclatante du soleil, qui se joue sur le golfe, est d'un effet merveilleux ; elle illumine les vagues, scintille dans les arbres et miroite la polissure des rocs. C'est un dimanche, les habitants d'd/r««« se mettent sur leurs portes ou s’accnu-
1 Fabriques de pâles ri’llalie et de papier.