‹ L'Italie des italiens (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · I.’ ITAM R fiF.S ITALIENS · texte numérisé non relu

I.’ ITAM R fiF.S ITALIENS

dont aux halustres des terrasses, pour nous voir passer. Un bienêtre tranquille semble régner dans toutes res petites cités de la côte: pas un seul mendiant depuis Salerne! — Atrani et Ainhl/i ne formaient autrefois qu'une même ville; desrhamps et unegmudetour les séparent aujourd'hui. Cos tours sarrasine» et normandes composent de distance en distance, depuis Vietri jusqu'aux îles des Sirènes, une décoration sur le rivage. Nous arrivons à Amalfi, dont les maisons pendent et s’amoncellent sur les rochers, comme des grappes de raisin sur des ceps. Bâtie mi-partie dans une gorge et mi-partie sur la plage, Amalli se déploie dans un des paysages les plus attrayants du golfe que du haut de son quai on embrasse en entier; ellé fut fondée au quatrième siècle par des familles patriciennes émigrécs de Home; elle releva d'aliord des empereurs d'Orient, puis devint au moyen âge une république puissante, gouvernée par des doges. Les marchands d'Amalli luttèrent de richesse, en Italie et de puissance en Orient, avec ceux de Venise. On a longtemps attribué à FlnvioGioja, né à Amalfi, l'invention de la boussole. La vieille cité comptait encore, au douzième siècle, cinquante mille habitants; elle n'en a plus que trois mille aujourd'hui. Klle soutint des luttes acharnées contre les Sarrasins, fut prise au douzième siècle par Roger de Calabre, puis par les Pisans. lieux siècles plus lard, la mer, soulevée par une grande tempête, l'inonda et l'engloutit à moitié. L'action éternelle des vagues a fini par détruire son port, ses arsenaux et la plus grande partie de ses quais; mais l'enchantement de la nature lui reste : ses pentes ombreuses se mirent dans le miroir bleu du golfe; l'air tiède, la fête permanente du soleil, dis fruits et des Ileurs, font chanter du matin au soir, durant leurs travaux, les contadini et les pécheurs d'Amalli; ils se souviennent avec orgueil de Masaniello, né sur ce rivage, t-t répètent son nom dans leurs cantilénes. Nous nous arrêtons sur un débris du quai en terrasse, au-dessus de la mer; nous montons le joli escalier extérieur de la Lomnda délia Lutta, ancien couvent, dont le petit cloître byzantin, embaumé de roses cl d’orangers, nous charme en passant. Les salles et les cellules sont devenues des chambres dune propreté exquise. L’auberge est déserte ; sa solitude même la rend plus charmante ; le voyageur, enlacé par l'atlrai! dn lieu, se dit : « Pourquoi partir? Quel nid pour une idylle de la jeunesse! t

Nous commandons à l'hôtelier, qui est à la fois cuoco et pndronr

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(Il casa, un copieux déjeuner; et, tandis que sa fille et -si femme (la fijje est belle connue Diane) s'empressent à le seconder, nous allons visiter ce qui reste de l’ancienne Amnlfi. Nous passons sur la plage effondrée; quelques grandes barques avariées donnent sur ces eaux cpii ont pôrté des Hottes superbes. Nous montons une rue tortueuse conduisant à la place du marché, où les vendeurs de poissons , de légumes et de fruits crient et gesticulent. Au pied d'un escalier monumental qui relie la place à la cathédrale se dresse une fontaine couronnée d’une statue bizarre de saint André, patron d'Amalfi. L'église du Dôme que nous allons visiter est dédiée à ce saint. Le péristyle, formé par neuf colonnes de porphyre, dépouilles d'un temple de Pæstum, se déroule sur une belle terrasse d’où l’œil embrasse, à la fois, toute l'étendue du golfe et toutes les anfractuosités de la Vallée de* Moulins, dans laquelle ondulent, tels que les plis d’nn manteau gigantesque, les villas, les usines, les fabriques ’, les myrtes, les oliviers, les orangers. En face de nous, sur la montagne, s’élève le Couvent des cttjiitcins avec son beau cloître du treizième siècle ; plus à droite et plus haut, le Campo sanlo se déroule sur un versant ombreux. Les tombes planent sur les maisons, la mort domine la vie. Au-dessus du Campo sanlo, une grande tour et les ruines d’nne forteresse se découpent sur l’éther. Ce merveilleux panorama semble flotter entre le ciel et la mer, por té par le fluide lumineux que répand, sur l'horizon entier, le soleil à son zénith. Cette journée de février est tellement chaude et limpide, qu’elle fait bourdonner les insectes autour de nous et rend visible le prisme de leurs ailes de gaze. Au temps de la gloire d’Amalfi, quand les navires ‘couvraient la rade, au milieu des prêtres eu surplis blancs, des chantres aux voix graves. des bannières mouvantes des encensoirs fumants, des cloches carillonnant et des orgues qui gémissaient, comme la mer voisine, tandis que le peuple, agenouillé sur les degrés, sur la place et sur le rivage répétait les psaumes sacrés, l’évêque, revêtu de sa chasuble d’or, la main appuyée <ur sa crosse d’ivoire, le front rayonnant des pierreries de sa mitre, bénissait la flotte, prête à partir, du haut de ce péristyle dont les colonnes avaient vu, dans une pompe semblable, les grands prêtres des dieux de l'Olympe !

C’est un cortège moins solennel qui nous entoure; c'est une mu-

• Fabriquas des macaronis les plus renommés de l'Italie.

siijuo moins r«*lifficusc qui nous charme en ce moment : une douzaine de petits chanteurs en guenilles nous accompagnent étalions répètent tous les airs populaires du golfe. Je ne me lasse pas d'émuler ces mélodies, d'une douceur pénétrante, chantées par ces voix justes et fraîches.

i Je vous promets une traversée en musique, * me dit M. Boltero, cpii aussitôt communique à Grilli et au jeune Felzani une idée charmante, dont il veut me laisser la surprise.

Avant de pénétrer dans l'église, nous regardons ses belles portes en bronze, ouvrage byzantin du commencement du onzième siècle; l'intérieur de la nef. restauré et altéré, a perdu tout caractère. Une coupe en rouge antique, trouvée près d’Amalfi, sert de fonts baptismaux ; à côté sont doux tombeaux, dont les bas-reliefs représentent Yevlcvemenl de Proserpine et le vieux Price épousant Tlirtis. Nous descendons dans la crypte par l'escalier à droite du chœur; ïe inaitre-autel renferme le corps de saint André, qu’on entrevoit desséché à travers une grille ; au-dessus de l'autel est une grande statue en bronze du saint, coiffé d’une mitre d'argent. Je préfère à celle statue mie magnifique figure en bois delà Vierge, que nous trouvons reléguée dans un angle obscur en remontant l’escalier de gauche. Celte sculpture byzantine a la pureté de l'antique statuaire grecque; le bedeau qui nous conduit en éclaire la beauté avec un long cierge; tandis que je contemple ce visage idéal, les orgues jouent au-dessus de nos tètes. Nous admirons dans la sacristie un autre chef-d'œuvre byzantin; c'est un superlw tableau sur fond d'or, représentant la Vierge et l’enfant Jésus : saint André d'un côté, saint Pierre de l'autre, adorent le Dieu qui vient de naître. Au-dessus planent les trois figures de la Trinité; toutes les têtes sont du plus beau type grec; une porte transversale nous conduit dans un délicieux petit cloître, gâté par le badigeon. Nous passons devant une grande tombe gothique, surmontée d'un bas-relief en marbre, d'un travail exquis, représentant la Vierge, et nous nous retrouvons sous le péristyle où la troupe de petits chanteurs nous attend. Elle nous accompagne jusqu'à la locanda délia Lima, en répétant en chœur une cantilena mélancolique.

On nous sert à déjeuner dans une salle qui s’ouvre sur le cloître; les orangers nous envoient leurs arômes, la mer son harmonie. Au dessert Grilli noi£ quitte; il revient bientôt nous avertir que la barque nous attend; elle doit nous faire longer la côte jusqu aux

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îlots îles Sirènes et nous mener jusqu'à Caprée, si la nuit n’y met obstacle. Nous descendons un escalier taillé dans le roc et alnmlissant à une anse formée par un petit récif, que la mer recouvre de grosses vagues écumeuses; plane au loin, l'immense respiration dises eaux la gonfle et la soulève au rivage. La barque est forte et sûre; dix rameurs, portant des pantalons et des chemises en toile écrue, la taille serrée par une ceinture rouge, la tète coiffée du bonnet phrygien en laine fauve, saisissent les avirons. On a disposé pour moi, au fond de la barque, un matelas et des coussins, recouverts d’un beau tapis turc. Je m’étends sur la couche moelleuse et remercie M. Boltero de cette délicate attention, qui me fait défier le mal de mer.

« Je voudrais vous offrir, me dit-il, la trirème de Cléopâtre, avec ses mâts pavoises de fleurs, ses voiles de pourpre et ses musiciens aux harpes d’or; vous aimez l'Italie, et tous les Italiens doivent vous aimer, vous soigner et vous fêler, ajouta-t-il avec cette cordialité caressante qui est la grâce du cœur; vous allez, comme la reine d’Égypte, voguer en musique. »

En disant ces mots, il fait un signe aux rameurs, qui entonnent aussitôt une burcarola.

Un enfant de dix ans, figlio del padrone, qui s'est élancé d’un bond dans la barque en nous voyant partir, se place à la proue cl joue des castagnettes ; il saute, gambade, et lait la roue quand le chant est joyeux; il imite le bruit des balles et le cri des sentinelles quand vibre un vieil air des pirates ; il penche sa tète expressive, sourit tristement et clôt les yeux, quand deux amoureux se lamentent dans une complainte : ses cheveux noirs flotteut au vent, ses bras, ses pieds, tout son corps se meut sans trêve dans une pantomime variée, toujours juste et saisissante. Chaque pose est vraie, chaque geste inspiré. Ce mime de la nature l’emporte sur tous ceux que j'ai vus à la scène.

« Il ferait fortune sur un théâtre de l’aris, # dis-je à M. llottero.

Les bateliers nous fout entendre tout leur répertoire, haus un refrain retentit le nom de Cnribaldi ; paroles nouvelles sur un vieil air; déjà le Libérateur est à l'étal de légende; il va remplacer, pour les pécheurs d'Àinalli, .Masanicllo, leur ancien héros. A chaque chanson qui huit, le petit Angelino nous tend son bonnet phrygien, en répétant : Signori, un macaroni! Des stances d’amour, d’une mélopée voluptueuse et triste, qui rappelle les airs arabes que les

Sarrazins laissèrent sur ces lourds, me ravissent plus que tous les autres chants; je les fais répéter trois fois ; j’en fredonne moi-même la musique lente, qu'on dirait rhythmée par le balancement des flots. Les vers, en idiome napolitain, me sont presque inintelligibles. Je leur substitue ces strophes d’Émile Deschamps:

Srcur d'Mht'nc, antique Italie, l“ar te ciel et l'art etnlieUie,

Tes (ils aiment avec folie Ton sol de feu Sous l’éther bleu.

Simple et grande, tu t’abandonnes tu culte des cœurs ingénus El tu gardes A tes Madones La beauté qu'avaient tes Vénus.

Terre des Meurs et des oranges.

Terre des amours et des anges,

I>es liantes et des Michel- tnges,

Soleil, beauté !

Chants, liberté I

* Ces vers sont charmants, me dit M. Holtero, qui m’avait écoutée, ils caractérisent bien ma chère patrie. Mais vous imaginezvous par hasard, poursuivit-il eu riant, qu’ils expriment le sentiment unique et monotone des quatre stances que nous chaulons?

— Peu m'importe, repartis-je; l’air s’adapte aux vers français, cela me sul'lil; je les ai reçus il y a quelques jours de Paris; depuis lors je les murmure sans cesse: vos marbres, voire ciel de saphir, vos poètes, vos statuaires, vos dieux antiques, vos madones et votre vierge nouvelle, la Liberté, se groupent sur un fond lumineux dans ces trois strophes concises.

— La chanson populaire en dit moins long et parle sans art. répliqua M. Boltero ; ce n’est qu'une plainte amoureuse qui, depuis des siècles, sert aux amants des trois golfes à exprimer leurs tourments; Felzani va vous écrire en pur italien ces molles paroles auxquelles le chant prêle sa passion et sa flamme ; vous pourrez ensuite, si elles vous plaisent, les traduire en français. »

Je tendis au secrétaire de M. Botlcro le carnet où je prenais des notes, et il transcrivit pour ntoi la chanson, tandis que les bateliers la répétaient de nouveau en battant la mesure sur la mer avec, leurs rames. Voici mot à mot l'ardente canlilenn dont l’idiome expressif formait la chair et dont la musique était l’âme :

Jo plourr mon malheur si le sort me prive do loi. — \ loi seule, lant que je vivrai, — je donnerai mon amour.

Mais si lu restes inflexible — et que tu me veuilles à tes pieds, — je te le répète, c'est toi, toi seule que je veux aimer.

Je te donne ce bouquet, — et je te donne aussi mon cœur. — Oh ! mon Adorée bien-année, — je ne pourrai jamais l'oublier.

Si tu doutes de tant d'amour, — je te rendrai la foi jurée. — Mais quand nous serons à nos derniers jours, — tu verras bien que je t'avais dit vrai

Je n’oublierai jamais l'enchantement de celle journée! l'anniversaire en revient pour moi après deux ans. dans Paris, brumeux et sombre: la pluie clapote devant mes fenêtres, les passants affairés marchent dans la boue; un corbillard noir comme le ciel emporte au cimetière un être racheté du labeur de la vie; labeur sans trêve, sans doux farniente, sans caresses de la nature, sans rayon d’en haut souriant au trépassé. Frissonnante auprès d'un feu qui fume, j'évoque le mirage du golfe embrasé, je me ranime en le décrivant. Couchée dans la barque mélodieuse, les vagues me bercent et le soleil m’inonde; les courbes des rivages de Sa* lerne et de Pæstum, jusqu'au cap de la Licosa, s'arrondissent derrière nous et se prolongent à gauche comme un cirque immense: l'arène est la mer; ses vagues phosphorescentes soulèvent une poussière d'or ; le prisme qui s’en échappe bat la côte que nous rasons à droite; les décors se succèdent à chaque coup de rame.

F.u sortant d'Amalfi nous passons devant la Grotte de Santa Crocc, renfermant une chapelle. An jour de la Fête-Dieu la procession s'y rendait autrefois en suivant la plage maintenant submergée. Puis vient la Grotte de Conca, couronnée d'un somptueux couvent de bénédictines; des gradins montent de la mer aux terrasses du cloître; quelques nonnes, accoudées aux balustrades, dessinent leurs silhouettes blanches sur la transparence de l'éther. Nos bateliers leur envoient des baisers; les recluses inclinent la tête et nous regardent passer. Plus lom la base de grandes roches

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à pic est couverte de mousse blanche tachetée de corail; on dirait des gouttes de saut; sur la neige, bientôt lc|)ctilrap de Conca nous apparaît surmonté d’une haute tour carrée; au-dessus, les riantes maisons d'Agcrola * se groupent sur le plus haut sommet de la côte; les tours normandes et sarrasines s'élancent par intervalle des rocs ou des bouquets d'arbres; les montagnes deviennent démesurées ; elles s'élèvent à quinze cents mètres au-dessus de nos tètes. Comme un nid d’aigle au bord d'un précipice sauvage, le village de Furore rit de la fureur des tempêtes qui lui donna son nom; Prajano s'échelonne sur des pelouses en pente. Nous tour nous un petit promontoire, et le superbe village d ePosilano monte de la mer jusqu'au haut d'un rocher, au milieu des figuiers, des myrtes, des oliviers et des orangers. Boecace a parlé de ce rivage comme d’un des plus enchanteurs de l'Italie. La barque lile parallèlement à la côle, et nous voyons toutes ces belles perspectives comme suspendues dans l'air. Les flots, plus pressés et plus tenqiétueux à l'approche des lies des Sirènes, engouffrent des tourbillons d'écume dans les déchirures des rochers; on dirait de blanches cavales. Grâce au lit de sybarite où je suis étendue, je brave leurs bonds indomptables; les rameurs en rient comme d’un jeu connu. M. Bottero cl son secrétaire tiennent ferme; mais Grilli, le plus robuste d'entre nous, pâlit, chancelle et lombe inerte sur un banc de la barque. L'immobilité de sa longue prison lui a fait désapprendre la mer et les tempêtes qu'il narguait autrefois ; il ne veut pas troubler notre plaisir, nous dit-il, par la vue de son vertige buiiiiliant. Stoïque, il s’enveloppe de son manteau et nous .supplie de l'oublier jusqu'au débarquement. Après Positano, les bateliers nous signalent un écho magique, qu’on a cru longtemps hanté par un démon, et qui répercute formidable de roc eu roc un cri jeté de la mer. La barque s'arrête un moment au pied de la montagne, notre petit mime sc dresse sur ses orteils; il prend une pose héroïque, brandit sur sa tète une rame en guise d'épée, et s'écrie par deux fois ; Vivu Garibaldi! viva l'ilalia! Nous l imitons tous. Grilli se soulève, pâle comme un fuulôme, et, d'une voix que la volonté affermit, il répète, le double salut patriotique. L'écho le fait bondir de mont en mont, ainsi qu'une décharge d'artillerie; l’étendue du golfe en tressaille. Debout sur la barque immobile, nous restons un moment connue pélrillés de cet assentiment immense de l'invisible.

‘ l'etile ville de quatre mille habitant*.

ÔT/J

Nous recommençons à mardier; les vagues s’empourprent devant nous des teintes du couchant; c’est sur ce. fond d'un rouge lumineux que nous voyons surgir tout à coup les trois petites îles des Sirènes; puis la pointe du cap Canipanella, et au delà le rivage sud de Capri. Les iles des Sirènes ( Sireuum scopuli de Virgile) ne sont plus que d’étroits récifs sans végétation. Le plus grand de ces rochers se couronne d’une toùr*; de là le nom moderne de C.alli, donné à ces ilôts.

Il ne nous reste qu’une heure de jour; nous délibérons si nous irons jusqu’à Caprée. Les bateliers, un peu las, nous objectent que nous n’y arriverons qu’à la nuit close ; ils nous assurent que la mer sera bonne le lendemain et que nous pourrons dans la matinée nous rendre facilement dé Sorrente à l’ile de Tibère. Nous sommes pourtant bien tentés d’aller en avant, mais le malaise de Grilli nous détermine à débarquer sur la petite langue de terre de Scnricatajo, d’où un escalier à peine tracé dans le roc conduit au sommet du mont ilorplnfe, qui nous cache Sorrente. M. üoltero a tout prévu; six porteurs nous attendent avec une chaise à dossier pour me faire gravir la montagne; ces messieurs me composent un coussin avec leurs manteaux. Nous commençons l’ascension, salués par les cris d’adieu de nos bateliers, qui repartent pour Amalli; le petit mime fait tinter dans son bonnet les carlini de nos buoni mane et nous envoie des baisers connue ii a fait aux nonnes. Grilli, en prenant terre, a retrouvé toute sa vigueur; il ouvre la marche dans l’escalier abrupte; M. Botteroet son secrétaire forment l'arrière-garde. Cinq de mes porteurs, déjà grisonnants, se nomment Andrea; Us ont tons pour patron le saint vénéré d'Amalli; le sixième, jeune et beau, au type arabe , s'appelle Alfonso ; il chante en montant un air plaintif et lent que ses aïeux sarrasins apportèrent sur ce rivage. Nous faisons une première balte à la maisonnette du douanier bâtie au-dessus du golfe. Nous trouvons là un jardinet de trois mètres de long, bordé et ombragé par des figuiers d'Inde; quatre carrés de choux, de cardons, de persil et de laitue le remplissent tout entier. Le douanier, encore vêtu d’une capote bourbonienne, nous reçoit d’un air rogue.

# Qu'avei-vous pour nous rafraîchir? lui demande M. Botlero.

— Pane e vinOf » réplique-t-il sans se découvrir.

1 An moyen âge des forteresses haltes sur ces rochers servaient de prisons.

En ce moment les bateliers nous aperçoivent de la mer et nous saluent une dernière fois par le cri de vivu Garibaldi! Nous Ipnr répondons tous par le nom magique du Libérateur, excepté le douanier, qui reste muet et taciturne.

« Quexlo é irujipo amico dci frati, non umn il grand' uoino, » me dit le jeune Alfonso.

La s eu il o dont M. Bollero paye grassement le vin et le pain de ce futur brigand, endoctriné par les moines, ne parvient pas à le dérider.

Je Ijoîs la première dans son verre unique, qui circule ensuite de lèvres en lèvres. Mes porteurs vident deux énormes fiasconi: les voilà alertes comme des biches; ils m'enlèvent en cadence de roc in roc. Une large grotte ouverte se dessine dans les lianes d'une partie du mont surplombant la mer; cette grotte est tapissée d’oliviers bleuâtres et de grands buis d'un vert sombre; en face sont les trois Ilots des Sirènes. Je plane en ce moment sur toute l'étendue du golfe désert de Salerne. A peine quelques barques à voiles latines le rasent çà et là comme des oiseaux aquatiques. Ces eaux tranquilles, que le soleil qui décline transforme à nos pieds en draperies de pourpre et d'or, ont vu passer des flottes grecques, romaines, sarrasin es et normandes; elles ont vu une flotte espagnole vaincue par une flotte française que commandait André florin, bientôt le golfe disparait derrière nous: nous avançons à travers la montagne toute parsemée d'abris charmants et de broussailles fleuries qui bordent le sentier; les violettes embaument l'air; mes trois compagnons de route m'en font des bouquets où se mêlent de jolies graminées à étoiles d'un lilas pâle. Nous sommes sur le plateau du mont, couronné par de belles fermes; quelques femmes, dont une allaite un enfant, prennent le frais sous une treille. L<crépuscule commence à voiler le jour de lueurs d’opale. A l'extrémité du plateau, le versant du mont déploie tout à coup devant nous son panorama inattendu : les méandres, entrecoupés de jardins, des maisons de Sçrrenic , de Mêla et de la Marina descendent jusqu'au rivage du golfe de Naples, rose encore du reflet des dernières nuées ardentes qui disparaissent à l'occident. Nous nous arrêtons un moment pour mieux .voir cet ensemble inouï, et pour l'empreindre à jamais dans notre souvenir. Un guide, qui a pris les devants, revient avec quatre chevaux de selle. Je refuse de mouler sur celui qui m'est destiné ; la sensation craintive que j’éprouve

•il

toujours à cheval me gâterait le ravissement de cette belle soirée.

*1. Bottero m'offre son bras, m'assurant, dans sa bonté inépuisable, que la rude ascension du monl Morphée ne l’a point fatigué. ' Nous marchons à travers des chemins en pente, liordés de murs, audessus desquels s'élèvent des massifs de citronniers et d'orangers pliants sous les fruits, de rosiers et de camelhas en fleurs; des pal miers et des pins parasols découpent dans l'air les arêtes vertes de leurs hautes branches. C’est un dimanche; quelques jeunes couples nous croisent sur la route embaumée; les femmes portent le costume déjà décrit; les hommes sont coilTés du bonnet rouge phrygien au bord duquel ondulent quelques boucles de leurs cheveux noirs. Comme nous arrivons dans les mes de Sorrente, nous entendons chanter en chœur l'hymne de Garibaldi. Nous 'demandons si l'on célèbre la prise deGaële? « No, signore, nous répond un conlndino, ma sarn per domani, sicnro.v Les rues que pous traversons ne sont éclairées que par les lampes qui brûlent devant les madones; mais tout à coup une lueur plus vive débouche d'une petite place; le refrain guerrier retentit plus sonore; à est chanté par une troupe de masques qui fête le dimanche gras eu 'brandissant des torches; la plupart portent en guise de domino des cagoules de pénitents noirs et blancs, lin Pnlcinella les précède, flairant l'air île son grand nez postiche démesuré, et interpellant les passants.

Sur notre observation que son cortège funèbre semble le porter en terre, il réplique aussitôt :

* No. signore , è Francesco, è il rr liomhino die portiamo ni camp o santo. * ;

Nous arrivons à Y hôtel des Sirènes, situé au milieu jd’un jardin en fleurs; ses terrasses et ses chambres dominent le golfe; un excellent souper nous dispose au sommeil. Avant de me mettre au lit, j'ouvre ma fenêtre et contemple la bienfaisante sérénité de la terre et du ciel ; les vagues murmurent à peine ; le firmament roule des essaims d’astres. En face, sur le rivage assombri, Naples projette quelques lignes lumineuses; l'atmosphère est si douce et si pure que je me dis en m’endormant : * C'est certain, demain nous irons à Caprée. »

A six heures je suis réveillée par des mugissement^ sourds ; le • golfe bal la plage ; la nuit a changé en furie la ui^r clémente de la veille. Je ine lève désespérée; j’ai contre la tempête une colère qui fait rire M. Bollero. •

r m I Ati “g.

r.ki I/1TAI.IE DES ITALIENS.

» \'arguons-la, lui dis-je, et allons quand mémo à Caprèe; l'iiomme doit braver les éléments. •

(’lusienrs bateliers amenés par Grilli déclarent que la traversée est impossible; nous délibérons pendant deux heures, espérant que la rafale cessera; elle triomphe, se rue sur les eaux, les entr ouvre en abîmes et les dresse en montagnes; il faut se résoudre à retourner à Naples. Ce n'est pas seulement l’excursion de Caprée que je regrette en partant : après avoir parcouru celte île. nous devions aborder aucapCampanella, puis aller à Santa Agit ta, dont le merveilleux couvent, appelé il Deserlo, est juché sur la pointe d'un roc dominant les deux golfes; visiter ensuite Massa, où l’antiquité éleva un temple à Junon et où les temps modernes en devraient un à Vénus, car les femmes de ces montagnes sont les plus belles du double littoral.

U voilure qui nous mène à Castellainare laisse derrière nous ces lieux que j’aurais voulu voir, et le vent qui gronde sur la mer soulève des tourbillons de poussière qui nous dérobent le piano diSorrrnto ; à peine le ruont de Santa Maria a Casldto, formant un magique décor au-dessus de Sorrente, nous apparait-il dans l'azur au nord-est; le joli village d 'Arcola se suspend à mi-côte dans des ravins ombreux; d'.tradfl vin escalier, taillé à travers le roc, conduit à Posüano, sur le golfe de Salerne ; encore un paysage qu’il faudrait voir. En tournant la base du mont Saut' Angelo, je songe aux défilés sauvagesqui sillonnent ces pics gigantesques; je voudrais les explorer durant tout un été. passer par Gragnano et Lcttcrc. m’arrêter dans les couvents et dans les villes, voir Scuta avec ses murailles flanquées de tours et Ilavcllo avec sa vieille église de Saint -I’antaléon et son palais Itufolo 1 , aux terrasses sarrasines, d'où l’œil embrasse le golfe de Salerne et les montagnes de la Calabre; puis, de ces hauteurs, je descendrais le ravin dcl Dragonc jusqu’à la côte adorable que j’ai longée la veille, bercée par les chants <les mariniers, et je me retrouverais au point même où Minori repose souriante dans des bois d’orangers.

< F.t les Abruzzes, me dit M. Bollern à qui je faisais part des regrets qui m'obsédaient, n’en rêvez-vous pas aussi? Elles ont îles beautés sauvages dont les paysages des Alpes ne surpassent pas la grandeur et la sublimité. Avant de voyager dans les Abruzzes je

1 Appartenant aujourd'hui â tord Rydr.

r.is

ne me doutais pas que le Midi lumineux de l'Italie renfermât des* précipices aussi sombres et des monts aussi formidables; le lac Fuccino n'a rien à envier aux lacs suspendus des Alpes; les villes et les villages, bâtis aux bords des abimes et au milieu des forêts, rappellent la Suisse avec un ciel plus pur. Le mont Corno, éternellement couvert de neige, vaut le mont Blanc; on y chasse les chamois et les purs; à l’est et au sud, ses derniers versants sont revêtus d’oliviers et de vignes; les sources y bondissent à travers rocs et pelouses; il faudrait passer là tout un été, lors qu'un ciel torride pèse sur Naples. »

Tout en évoquant ces visions enchantées nous arrivons à Castellamare, on la saleté et la mendicité napolitaines reparaissent; la tempête va grossissant sur le golfe ; tandis que nous traversons Torre >teU\\nnunziata,Torre tlel Green, Résina et Portici, l’air est obscurci par les cendres refroidies du Vésuve, amoncelées sur tout le rivage. Nous rentrons à Naples vers midi (le lundi 11 février 1861).

La journée du lendemain se passa encore dans l’attente de la capitulation de Gaëte.

Pendant que cette citadelle, réputée imprenable, agonise, je vais visiter un autre fort du despotisme, si redoutable au moyen âge; le Château de l'Œuf est, depuis mon arrivée à Naples, la perspective la plus rapprochée du golfe que domine en entier l'hôtel où je demeure; chaque matin j’aperçois, à mon réveil, ce rocher ovale, déchiré de creux profonds que les vagues remplissent d'une écume irritée; on dirait des lèvres furieuses dont l'imprécation fait sortir la salive. Tous les soirs, quand une vapeur blanche monte dos créneaux aux étoiles, je crois voir la grande ombre de Cainpanclla planer vengeresse au-dessus du cachot où le pur philosophe a subi quarante-huit fois la torture. C'est lui qui m’attire à travers les dédales boueux de la forteresse. Los lieux où souTfrircnt les générateurs de nos doctrines doivent nous être sacrés comme les lombes de nos pères. Je traverse la longue jetée qui relie le quai de Chiatamone au Castel dell'Ovo. La roche sur laquelle- se groupent scs constructions décrit la pointe du promontoire de Pizzofalcone. Bans

SU

l'antiquité. Lucullns avait sur ce récif, aride aujourd'hui, une villa entourée de jardins; un fort y fut élevé en 1151; successivement agrandi et entouré de murailles, il ne cessa d'être, durant des siècles, une prison d’Êtat. Poërio et ses compagnons y furent enfermés, avant d'être conduits â Nisida. Depuis l'entrée de fîarilialdi à Naples le Château de l'Œuf était devenu un pénitentiaire militaire; je le trouve gardé par une vingtaine de soldats qui surveillent gaiement quelques-uns de leurs camarades, condamnés à une courte réclusion pour des fautes légères. Parmi les prisonniers sont plusieurs chemines rouges; les délits de discipline sont des péchés véniels pour ces soldats improvisés ; ils supportent la correction aussi allègrement qu'ils ont commis le délit. J'en aperçois quelques-uns eu montant la ruelle où s'alignent au soleil les petites geôles à portes grillées; leur tête expressive sourit à travers les barreaux; plusieurs d’entre eux reçoivent en ce moment des visites; des femmes leur apportent des fruits et du vin, j’en remarque une qui tient un gros bouquet.

« Elle va voir un oflieier détenu pour une huitaine, » me dit mon guide.

Ce n’est plus là « la roche consacrée aux tyrannies secrètes *; » les hideux cachots, où tant de victimes illustres ont souffert la question, les fosses humides, creusées dans le roc au-dessous de la tuer, sont entin vides pour toujours d’êtres gémissants; les plus sinistres ont été comblées, les autres servent décavés au vin des prisonniers, ou bien sont devenues des hangars, fort sales, je l'avoue, où gisent amoncelées les viandes et les légumes. Je me renseigne en vain sur quelques cachots historiques ; ni le sergent qui me conduit ni même les plus vieux gardiens du foil ne peuvent m’en indiquer aucuns; les martyrs que je leur nomme n'ont jamais existé pour eux. Quand donc viendra le jour où le peuple honorera le vrai martyrologe de ceux qui moururent pour lui, an lieu des saints problématiques consacrés par la superstition? — Pas une inscription, pas un détail d'architecture ne peut m'aider dans ma pieuse recherche; ces murs, où tant de sanglantes agonies se sont accomplies, n’en gardent aucun vestige. Le deuil éternel des grandes âmes n’est porté ici-bas que par les poètes. Je sors de la forteresse regrettant de ne pas l'avoir explorée en compagnie du savant directeur des Archives ou du docte

• Cnmpanella.

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Michel Raldaehini tjiii m'aurait montré à coup sûr le poytjio di via r. où Campnnellu fut plongé douze ans.

Comme je traversais le quai de Chintamoue, je rencontrai la princesse de Morra, qui venait de chez moi :

« J’allais pour vous porler une lionne nouvelle, me dit-elle, le bruit vient de se répandre à l’instant dans Naples que Gaële était prise. »

Je montai dans sa voiture; nous passâmes ensemble à la chancellerie de France pour nous informer; on ne savait rien encore.

A diner, la grande nouvelle se confirma ; elle nous fut apportée par M. Iloltero; tous les verres se choquèrent aussitôt; ou but à l'unité de l'Italie, à la délivrance de Rome. « Avant un mois le roi et Gnribaldi seront au Capitole, * disaient toutes les voix.

J’abrégeai le diner et me hâtai de me rendre au palais royal. Le général délia Ilocca me lut la dépêche télégraphique qu’il venait do recevoir du général Cialdini : * Caéle a capitulé: le roi part demain avec la reine sur le. bateau à vapeur français la Mouette ; les ambassadeurs sur le Colomb ; la garnison de trois nulle hommes est prisonnière. V demain les détails. «

* Où va-t-on conduire le roi déchu? demandai-je au général délia Rocca.

— J'espère bien que c’est en Espagne, me répondit-il, et que Cialdini ayra £vigé son éloignement du sol italien; il pouvait le faire prisonnier; c'eût été mieux. *

Je fus de l'avis du général, et tout Naples espéra, durant vingtquatre heures, que les clauses de la capitulation contenaient l'engagement formel du roi d’aller vivre à l'étranger. On se souvenait des crimes et des vengeances de ses prédécesseurs, toutes les fois que Naples s'était soustraite à leur domination ; des guerres civiles excitées par eux, du brigandage soudoyé avec l’or qu'ils avaient emporté; de la reine Caroline correspondant avec les deux chefs de voleurs Fra Diavolo et le féroce Mammonc, les appelant ses amis et les félicitant d'avoir massacré dans les Marais-I'ontins plus de quatre cents Français ou Napolitains. Laissera François II la |kissibililé de pareilles alliances, c'eût été duperie; tant que Rome, réunie à l’Italie, n'était pas devenue sa capitale (exigée parla logique des événements), on pressentait que les prêtres feraient de

1 Auteur d’une histoire de Campnnetln.

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