XXXVI
Ma première visite, le lendemain, fut pour madame Maneini. Je la trouvai radieuse; son fils vivait et Gnëte était prise!
« Je veux aller embrasser au camp ce brave enfant, me dit-elle • >1 a lait merveille à la dernière attaque; vouleZMuus in 'accompagner dans la ville fumante?
— Oh! de tout mon cœur, répondis-je; quand parlons-nous?
— Dans trois jours seulement, reprit-elle; il est interdit «le pénétrer ni aujourd’hui ni demain dans’ces débris encombrés de morts; ces deux jours sont réservés aux funérailles ; les perles des deux côtés sont énormes Que de deuils, mon Dieu! que de mères en larmes! » Ses beaux yeux se mouillèrent, 'elle tressaillit à l'idée «lu désesjKÛr (pii l’avait menacée. L’heureuse mère comprimait sa joie; tant d’autres pleuraient ! « Nous partirons avec mon frère, ajoutat-elle; mon mari est occupé au ministère, il voudrait même me retenir sous le prétexte que le typhus s'est déclaré à Caille ; je n’y crois pas, et d'ailleurs je veux voir mon fils, mais vous?...
— Moi, je trouve toujours dans un danger une attraction romanesque; je crois même qu’un peu de bravade envers les maladies et la mort ei-l une chance de vivre longhmps.
— En tout cas, répliqua-t-elle, on a vécu comme il convient de vivre, sms supprimer les émotions du cœur et de l'esprit. »
Il fut décidé que nous irions à Gaële aussitôt qu’on pourrait pénétrer dans la place en ruines. Il ne restait plus désormais au roi d*ichu, sur la terre italienne, <;ue la citadelle de Messine el le petit fort de Civitella, dans les Abruzzes.
Cette journée s’acheva dans l'incertitude des clauses de la capitulation deCaëte. J’allai le lendemain, dans la matinée, à la légation française. Le baron Aimé d'Aquin m’apprit que lu Mouette avait conduit la veille le roi François 11 et la reine à Terracine, d'où ils s’étaient ensuite rendus à Home.
« Si Home n'est pas, d'ici à un mois, la capitale de l'Italie, lui
dis-je, la guerre civile éclatera tôt ou tard dans le royaume de Naples. .
— Qu’est-ce que cela vous Tait, me répondit-il en souriant, puisque vous êtes Française?
— C'est justement parce que je suis Française, jalouse et lière à la fuis de notre force nationale et de l'indépendance de notre territoire que j'admire le même sentiment chez les autres nations; je n’admets pas de principes partiels; le droit d'un peuple implique celui de tous les autres. »
Tandis que nous échangions ces paroles, nous vîmes à travers la fenêtre, un bateau à vapeur français entrer dans le golfe.
« Voilà la Mouetle qui arrive, » me dit le baron.
La nouvelle que le roi était allé s'installer à Rome se répandit aussitôt dans la ville et y produisit une grande agitation : « Il va conspirer contre la liberté, disaient les uns. — Peu nous inqiorte, repartaient le plus grand nombre, Yictor-Einiuauuel et Garibaldi feront leur entrée;» Home avant que Francesco ne soit revenu île sa stupeur. » ✓ Cette espérance de la réalisation prochaine d’un vœu universel était si profonde qu’elle résista à tout ce qui pouvait la combattre. Le ministère de M. de Cavour et le général Cialdiui ayant été, les jours suivants, accusés de faiblesse pour n'avoir pas fait François Il prisonnier, leurs amis politiques les disculpèrent, en assurant que le gouvernement français avait exigé qu’on ne touchât pas à ja personne du roi, et qu'on le laissât entièrement maitre de choisir pour sa résidence l'État qui lui conviendrait.
« Fort bien, objectaient les croyants ardents de la fortune italienne, l'Empereur a voulu se montrer une dernière fois magnanime; c’est une manière comme une autre d'humilicr un rejeton des vieilles races royales; mais quelle apparence qu'un Honaparte protège réellement un Bourbon, le laisse armer contre nous et conspirer avec la Papauté, qui, elle aussi, est l’ennemie de la race nouvelle qui usurpe en France le droit divin? L’Empereur a la patience des forts, mais sa décision est certaine; il ne voudra pas s’affaiblir eu nous affaiblissant, et miner en nous le principe qui est toute sa force. »
Je partageais celte illusion de toutes les âmes droites et fermes. Le roi d Italie prendrait possession de sa capitale avant un mois, salué par l’armée française, comme il le fut à Milan après Soifcrmo. Protégé d’abord par nos soldats contre les représailles du peuple.
le l’apc achèverait de se racheter lui-même en redevenant le pasteur des âmes, l'interprète véritable des doctrines évangéliques ; puis la France évacuerait Home, et, mère puissante et idolâtrée de l'Italie qu'elle aurait enfantée, elle la verrait grandir sans ombrage. Ce beau rêve était plus logique que la réalité déplorable qui nous attriste depuis deux ans. Certaine de le voir s'accomplir, je préparai tout pour mon départ.
a Je quitte Naples dans trois jours, dis-je à la princesse de Norra, qui me fit visite comme je revenais de la légation française; vous êtes dans mes regrets du départ le plus vif et le plus cher.
— Et moi donc! me dit-elle avec sa grâce charmante; comment me ferai-je à ne plus vous voir? en attendant, je vous accapare; nous allons finir cette journée ensemble. Vous n’avez pas vu San Severo, et, malgré votre dédain pour tout ce qui n'est pas la statuaire antique, je veux vous forcer à admirer le Christ au suaire. »
La chapelle San Severo fut érigée, au commencement du dixseptième siècle, par Alfonso di Sangro, patriarche d'Alexandrie, pour servir de sépulture aux princes de San Severo di Sangro. Les groupes et les statues qui décorent les tombes sont de l'école delk-rniin; tours de force de la statuaire, détails caressés à outrance; les linéaments des chairs, la trame des tissus sont reproduits par le marbre avec un fini merveilleux; les grandes lignes, la noblesse, l’expression et le naturel ont disparu sous le travail infime du ciseau. Le custode nous mène d'abord devant le vuirino slupaido du Vice convaincu enchevêtré dans un filet où il se démène; ce sont surtout les mailles du filet qu’on admire. Ce pauvre Vice, emprisonné comme un poisson, parait grotesque. Lue statue delà Pudeur, enveloppée d'un long voile, a une physionomie mièvre et coquette; on dirait une ingénue de théâtre. La plus renommée dec< s figures, œuvres de la décadence, est le Christ au suaire; le corps du Nazaréen étendu, déjà midi par la mort, e>t couvert d'un linceul que la sueur de l'agonie a collé à son cadavre; la tête, renversée, éclairée par des lampes d'argent suspendues à la voûte du caveau, est bien celle d'un spectre; sa pâleur fantasmagorique fait illusion et trompe sur le mérite de l’œuvre; une sorte d’admiration se dégage du saisissement funèbre que cause ce marbre.
En sortant de San Severo, ou éprouve le besoin d'aller revoir au iluseo liorbonico la radieuse figure de Psyché.
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La princesse de Morra m 'emmena dîner chez elle, et me conduisit le soir au théâtre français; entre deux vaudevilles, l'amiral l’orsauo, l’un des vainqueurs de Gaëlc, entra dans une loge, accompagné de quelques officiers. Ils furent salués parla salle entière.
Notre excursion à Gaëlc, avec madame Mancini et son frère, avait été fixée au lendemain (samedi 16 février). J'étais sur pied à six heures; à sept, nous nous rendîmes au chemin de fer de Caserle. Nous devions nous arrêter à Santa, Marin et y louer une voiture pour aller coucher à Mola di l aicla ; nous emportions des vins rares, des provisions et toutes sortes de dolci, non-seulement pour nous, mais aussi pour le jeune Mancini et ses amis ; après des mois de périls et de privations, les joyeux vainqueurs ne seraient pas insensibles à ces gâteries qui rappellent le luit maternel.
Nous manquâmes le convoi d'une seconde; nous vîmes les wagons s'enfuir devant nous.
« Un capitaine anglais, même deux, in 'a-t-on assuré, nous dit le frère de madame Mancini, ont organisé des Irains de plaisir de Naples à Gaëlc ; leurs bateaux parlent ce matin, l’un à huit heures. l'autre à dix ; nous serons peut-être à temps pour prendre le premier. *
Nous promîmes au cocher une forte huona mtmo et il nous conduisit rapidement au port ; comme nous arrivions cl cherchions du regard le bateau anglais, il prenait le large sur le golfe agité.
« Hâtons-nous de retourner à l’embarcadère, dit madame Mauciui; nous prendrons le convoi de neuf heures;
— Je crois qu’il n’y a plus de départ avant midi, objecta son frère.
— Allons voir toujours, » répondis-je.
Nouvelle course vaine; le frère de madame Mancini avait raison; nous lie pouvions partir qu'à midi ; il nous restait l'espérance du second bateau, qui levait l'ancre à dix heures. La mer devenait plus grosse, lèvent mugissait; n'importe, nous étions résolus à nous embarquer. Nous traversâmes, pour la quatrième fois, la place du Mcrailo et le port marchand, et arrivâmes sur la jetée près de laquelle le bateau stationnait. Sa cheminée fumait et sa cloche donnait le signal du départ. Nous le hélâmes avec l'espérance qu'il nous attendrait. La ponctualité anglaise est aussi inflexible qu'une consigne militaire; le bateau regorgeait de voyageurs ; « A quoi bon quelques-uns de plus?» se dit probablement le capitaine; et, sans
fo soucier rlc nos appels el de nos gestes suppliants, il se mit on marche tandis qu'une barque nous conduisait à bord. Ce dernier désappointement nous rendit furieux; mais l'obstacle augmentait noire obstination; le hasard nous jetait un défi que nous voulions vaincre: nous sentions pour aller à Gaële quelque chose de l'ardeur qu’avait eue l'armée italienne pour s’en emparer.
* Mon mari, qui désapprouvait ce voyage, nous a jeté un sort, dit en riant madame Mancini; si je rentre à la maison, il ne me laissera plus partir; ii serait cependant bien temps de déjeuner. »
Nous étions de cet avis; deux heures de course haletante et l'air frais du matin nous avaient affamés. Je proposai de déjeuner chez moi et de prendre, après, le convoi de midi.
« One vous manquerez encore, repartit le frère de madame Mancini ; je connais la lenteur des cameriere des hôtels de Naples.
— Je rue charge de secouer leur torpeur, » répliquai-je.
Quelques minutes après, nous déjeunions dans ma chambre avec
une partie des provisions que nous devions emporter; j’y lis ajouter une omelette et du café noir. Le café se faisait attendre; montre en main nous comptions les minutes; je cassai ma sonnette pour hà- • 1er le service; enfin uous remontâmes en voiture; nous arrivâmes à l'embarcadère comme midi sonnait.
« Encore trop tard! s'écria madame Mancini.
— Non, non; il y a toujours quelques minutes de grâce, » répliquai-je.
l’ncoup de sifflet me coupa la parole; la porte de la gare se referma : le convoi partait.
Celle rigoureuse exactitude, si peu habituelle à Naples, semblait nous narguer.
« C’est votre faute, mesdames; il fallait revenir attendre ici et déjeuner sans tant de délicatesse dans ce sale petit café, nous dit le frère de madame Mancini, en nous désignant gaiement uue bclloln infecte où des cochers de fiacre étaient attablés.
— Nous partirons quand même, répliqua madame Mancini; nous irons en voilure coucher à Capoue, et demain matin nous serons à Mo la di Gueta . Allez donc, caro fralello, vous mettre en quête dans ce petit café, qui vous paraît Ni attrayant, d'un cocher qui nous conduise. .» Celte dernière tentative échoua.
« Impossible d'arriver à Capoue avant la nuit ! » objectèrent tous les hommes appelés.
D'n il leurs la route n’était pis sûre; les «oldnLs bourboniens déliai niés pouvaient inquiéter les voyageurs. I n grand drôle, plus résolu que les autres, nous demanda un prix hyperbolique: force nous fut de renoncer au voyage.
« Et mon cher fils qui m'attendait, me disait madame Mancini; cette joie perdue va le désoler ; nous l'aurions fêlé en compagnie de scs braves camarades, de Remis, Somma et fiera ni oui, trois officiers napolitains*, avec qui vous avez dîné chez moi, il y a près d'un an. à Turin, lorsqu’ils vinrent offrir leur épée à \ iclor-Kmmanflel. »
Je mêlai mes regrets 5 ceux de madame Mancini ; visiter celte formidable citadelle trois jours après sa reddition: parcourir ses remparts en ruines: voir la bannière italienne flotter sur la tour d'Orlando, vieux tombeau romain, devenu un trophée de l'Italie nouvelle; saluer, fiére de porterie même drapeau. In colonne à douze faces' 1 * * * , qui a vu crouler tant île despotismes ; dire à l'ombre coupable du cardinal de Bourbon 5 : « Honte à qui touche à Rome, si ce n’est pour la faire revivre! » à Muta di (dicta, m’incliner devant le tombeau de Cicéron ; chercher les vestiges de la villa où il fut frappé par les soldats d’Anloinè; errer enlin tout un jour à travers le camp de l’armée victorieuse ; serrer les mains noires de poudre des jeunes braves, qui savaient mon nom et qui m'aimaient d'aimer l’Italie; m'asseoir sous leur tente et, dans un repas fraternel, boire à la gloire de leur patrie, qu’ils faisaient forte et grande, c’était une suite d’émotions auxquelles je ne voulais pas renoncer.
« Nous partirons demain, dis-je à madame Mancini ; si votre mari vous retient, songez que votre fils vous appelle. »
Nous arrivions chez elle comme je prononçais ces paroles; nous trouvâmes dans la cour M. Mancini, qui allait monter en voiture pour se rendre au ministère*.
«Ah! vous voilà,, nous dit-il tout joyeux de nos mésaventures: j'allais faire courir après vous; les cas de typhus sont doubles aujourd'hui; les malades elles blessés encombrent les maisons; vous
1 Tons les trois ont reçu la croix de Savoie pour s’étre brillamment dislinpués au siège <|p Caéte.
* Où sont gravés les noms des doute vents en grec et en latin.
' Le connétable de Cour bon est enterré dans l’église de Gaëlo.
* A Naples comme à Turin et dans Imite l’Italie les ministres ne résilient
point dans les hôtels des ministères: ils n’v vont nue pour l’expédition de* allai res.
n 'auriez pu trouver un gite ni àCnpoueni à Mol a tli Gneta : toutes 'es auberges ont été transformées en ambulances.
— Nous aurions couché sous la tente, répliqua en souriant madame Mancini.
— J'oppose désormais mon veto à cette folie, reprit son mari.
— Faites-donc bonne garde, repartis-je; car demain matin j'enlève madame Mancini. »
Elle me fit un signe d'assentiment.
Je tombais de lassitude: je rentrai chez moi pour me reposer, bien résolue d’être sur pied dès l’aube du lendemain. Le soir j'allai au (Kilais royal savoir les nouvelles ; j’eus la bonne chance d'y rencontrer M. l’errone de San Marlino qui arrivait du camp de Gaéte ; il nous raconta qu'aprés le départ de François II un moine, étant entré dans sa chambre avant que personne n'y pénétrai, s'était emparé d'une cassette qu’il avait jetée à la mer, et qu’on cherchait à repêcher.
« Les morts n'ont été qu'imparfaitement ensevelis, ajouta M. l’errone, les exhalaisons de cadavres infestent la place et les alentours; le typhus s’est déclaré.
— H aura cessé demain, repartis-je, un vent froid souffle sur la mer; le ciel est pour vous.
— Les trains de plaisir pour Gaëte sont interdits jusqu’à nouvel ordre, reprit M. Perrone, trop de curieux et surtout trop d'Anglais se rendaient au camp.
— J'irai demain, répliquai-je.
— Vous ne trouverez pas un bateau, et, si vous parvenez jusqu’à Capoue, pas une voilure pour aller plus loin. » ajouta M. Perrone.
Il disait vrai, le lendemain dimanche et le surlendemain lundi aucun bateau ne partit ; la visite du camp était défendue pour une quinzaine de jours ; il m’était impossible d’attendre ; j'avais bâte d’aller à Home, convaincue que l'armée italienne y arriverait bientôt.
J'aurais voulu prendre la voie de terre, soit par les Marais-l'onlins et Terracine; soit par le mont Gassin, soit encore par Hieti. en m’arrêtant au château de Petrella, où Beatrix Cenci accomplit son glorieux parricide. Hue de lieux fameux me restaient inconnus! Combien d’horizons magnifiques se fermaient pour moi! Los diligences et les voilurins ne faisaient plus leur service; je dus me résignera la prosaïque traversée de Naples à Ctvila-Yecchùr, je
fixai mon départ au surlendemain, mardi (19 février 1801). La veille, à dîner, deux jeunes Anglais, qui arrivaient de Rome, nous racontèrent la joie du peuple romain en apprenant la prise de (’.aëte; la foule avait tenlé d'illuminer les monuments antiques et s’était promenée toute la nuit le long du Forum. C’est toujours du Colisée au Capitole et sur le tracé de la voie Triomphale, que se produisent les manifestations patriotiques; l'instinct du peuple ne se trompe point; la Home chrétienne représente rabaissement et la tyrannie; la Home païenne, la vertu, le courage, la force, la liberté îles grands citoyens de Tite Live.
«. Home tressaille d'espérance, ajoutèrent les deux Anglais, elle attend le roi et Garibaldi. »
Je me renseignai auprès de ces messieurs, d’un bon hôtel.
• « Gardez-vous de I hôtel de la Minerve, me dirent-ils, nous y sommes descendus et l’avons quitté le jour môme ; c’est une propriété des jésuites où aflluent les prêtres et les légitimistes du monde entier ; l’auberge est fort mal tenue, la chère y est aussi |>eu attrayante que les convives; le plus confortable hôtel de Home est l ’ hôtel d'Angleterre. » — Je notai celte indication.
Vers la lin du dîner, j’eus l’agréable surprise de voir entrer dans la salle, le jeune capitaine Visconti ; il arrivait de Gaéte ; il ine remit l’ordre du jour adressé la veille par Cialdini à son armée; je le donne ici comme l'expression de l’esprit d’héroïsme et de concorde, qui présidait alors à la délivrance de l’Italie.
Ordre du jour du 17 février isei.
« Soldats,
« Gaéte est. tombée! l'étendard italien et la croix victorieuse de Savoie flottent sur la tour de Holnnd. Ce que je vous ai prédit le 1ô janvier dernier, vous l'avez accompli le 10 du mois courant. Quand on commande des soldais tels que vous, on peut avec as-urnnee prophétiser la victoire.
« Vous avez réduit en quatre-vingt-dix jours une place célèbre par les assauts qu'elle a repoussés et les sièges qu elle a courageusement soutenus; une place qui a su, au commencement du siècle, résister pendant prés de six mois aux premiers soldats de l'Europe.
« L'histoire dira les fatigues et les dangers que vous avez soufferts, l'abnégation, la constance et le courage dont vous avez fait preuve; elle racontera les gigantesques travaux que vous avez accomplis en si peu de temps. Le roi et la patrie applaudissent à votre triomphe, le roi et la patrie vous remercient.
« Soldats,
« Nous avons combattu contre des Italiens; c’clnit un devoir, mais un devoir douloureux. Je ne saurais donc vous engager à vous livrer à des démonstrations de joie, ni aux fêtes insultantes «lu vainqueur.
# Je erois plus digne de vous et deinoi de nous réunir aujourd'hui ’ dans l'isthme et sous les murs de Gaële, pour entendre la messe funèbre qui sera célébrée. Nous prierons pour les braves, qui, pendant le cours de ce siège mémorable, ont péri en combattant, soit darjs nos bataillons, soit dans les rangs ennemis.
« La mort couvre de son voile les discordes humaines, et ceux qui ne sont plus sont tous égaux devant les âmes généreuses.
« Los colères ne doivent point survivre à la lutte.
« Les soldats de Victor-Emmanuel doivent combattre et pardonner.
« Le général Cialdini. V
A l’issue du dîner, je parcourus Naples illuminée et retentissante d’hymnes patriotiques, comme chaque soir depuis la prise de Gaële. J'allai dire adieu à la comtesse délia Itocca et à madame Mancini; toutes deux devaient partir pour Turin dans quelques jours; je les revis encore chez moi le lendemain matin, ainsi que Giannina Milli, qui m'apporta une lettre pour mademoiselle Teresa Gnoli, une jeune Domaine poète.
« Unit sorclla deli Anima, » me dit avec grâce l’aimable muse. Poërio avait quitté Naples, pendant mon excursion au golfe de Salerne; M. Itottero devait s'embarquer pour Gènes, sur un bateau italien, à l'heure même où j'allais m'embarquer pour CivitaA ecchia sur un bateau français; mais la princesse de Morru demeurait, et je sentis combien je l’aimais à ma douleur de me séparer d’elle; je la voyais à toute heure; sa vivacité de cœur toujours égale inspirait les recherches exquises de sa bonté toujours variée. Ce dernier jour elle arriva à midi, m’apporta des bonbons et des flacons
d’essence Pt de sel. — «Je ne vous quille plus que sur le ponl du bateau. « me dit-elle.
Nous allâmes ensemble à la légation française; le baron Aimé d'Aquin, dont la protection avait personnifié pour moi la France A l'étranger, me remit des lettres pour le duc de Gramonl, notre ambassadeur à Rome, et pour M. Breuil, notre consul à Civita- Vecchia.
La journée était radieuse, le golfe apaisé se déroulait limpide et bleu; la princesse me conduisit jusqu'à la montée de Paiisilippe. pour me montrer une dernière fois c< t horizon merveilleux. Nom mimes pied à terre devant un joli palais qui bordait la route.
« Je voudrais vivre et mourir là, lui dis-je en lui désignant une fenêtre ouverte sur un balcon sculpté.
— L'appartement n'a que trois chambres, répliqua la princesse, vous pourrie? l'avoir à vous pour le quart «lu loyer que vous payez à Paris.
— Lu êtes-vous sure ?
— Très-sûre, me dit-elle, cette maison est à ma belle-mère.
— Je viendrai l'habiter dans un an, » repartis-je avec cette assurance que donne un vif désir.
Nous remontâmes ensuite toute la rue de Tolède, jusqu'au Museo Bnrbonico, «pie nous parcourûmes un moment ; les fresques, les marbres et les bronzes semblaient m'adresser des adieux muets; j'étais comme enlacée j»ar leur compagnie idéale. Nous nous rendîmes au port en traversant la place du Mirent o. Nous longeâmes la rive jusqu'à la Marinella, puis retournâmes jusiju'an Largo d, l Cnsldto: je jetai un dernier regard au Castel liuôvo, ce fort d'un si bel aspect avec’ ses quatre grandes tours massives, flanquées de quatre tourelles; ou dirait des géants étreignant leurs lils; enfin nous primes une barque «pii nous conduisit au bateau français ; on n'atlendail plus pour partir que les dépêches de la légation. La princesse s'assit prés de moi sur le pont. Une heure s'écoula rapide et d«vuce.
« Vous reviendrez, * me disait-elle, et les projets du retour égayaient la séparation; mais, ijiiand les dépêches arrivèrent et qu'elle m'embrassa, nous n'avions plus de pnrulcs. F.lle descendit l'échelle: je la regardai partir dans la barque qui nous avait amenées; tant qu'elle m’aperçut, elle agita son mouchoir: bientôt le dédale «les navires nous cacha l’une à l'antre, la?
> rmuR
Imteau marchait : je m'étendis sur un liane et contemplai le golfe une dernière fois: j'avais en face le rivage de l’ortici; le Vésuve" fumait en blanc sur l’éther; à droites*' découpaient en nettes saillies les montagnes de Lastellamare et de Sorrenle: à gauche le château Saint-Elme se dressait comme un majestueux piédestal; j'v révais toujours la statue de Garibaldi. La eôte de l'ausilippe déroulait le long décor de ses villas; puis vinrent Nisida et le cap Misène; tons ces lieux regrettés absorbaient mes regards, et l'image de l’amie que. je venais de quitter remplissait mon coeur. Je n'avais pas conscience du mouvement des vagues ni des [lersonnes qui m'entouraient. Tout à coup un îles passagers se plaça devant moi et s'inclina en me nommant. Je levai la tète et poussai une exclamation de surprise en reconnaissant l’inconnu mystérieux dont l’étrange disparition me désappointa si fort le matin où je partis pour Salerne.
« Puisque j’ai la chance de vous retrouver, monsieur le général autrichien, m'écriai-je en riant, vous me direz, j’espère, votre nom, maintenant que nous sommes sur le sol français?
— Oli ! je comprends, répliqua-t-il gaiement, vous m’avez pris pour un Autrichien, le premier soir, et cela m'explique les regards peu sympathiques que tous ces Italiens jetaient sur moi et auxquels, soit dit sans reproche, vous associiez les vôtres.
— Je l’avoue, je vous ai cru un oflicier autrichien ou bavarois,
au service de François II
— Je ne suis ni Autrichien, ni Bavarois, dit-il en me remettant sa carte, sur laquelle je lus : « Le major-général de hlcen, au service de Sa Majesté le roi de Suède. » Je ne m’étais rendu à Gnëte, continua-t-il, que pour étudiée les travaux de siège, tant d'attaque que de défense; je m’occupais de mon métier et ne faisais des voeux pour aucun parti.
— 01» ! convenez, lui dis-je, que vous penchiez un peu pour le petit roi Francesco, et que cette préférence vous faisait juger la citadelle imprenable?
— Je crois encore que Gnëte, bien défendue, aurait pu résister plus longtemps, répliqua-t-il; quant à François II, il m’intéressait par sa jeunesse "et par cette fatalité des circonstances qui a fait I oser sur sa tête royale toutes les fautes de ses ancêtres.
— Dites tous les crimes, général.
— En France, reprit-il, vous avez vu tomber tant de rois, que
vous les traitez avec rudesse et familiarité; en Suède nous les ivpectons encore.
— C'est qtf’npparemmenl ils se respectent ! »
Pendant que nous échangions ces paroles, on sonna la cloche du dîner; le général Kleen m'offrit son liras pour descendre au salon; il s'assit près de moi à table et me rendit ces bons petits soins s* importants quand on souffre. Dîner ;i bord est toujours une lutte contre le mal de mer; on n'en triomphe qu’à la condition de rester immobile. I-a tête me tournait au dessert malgré toutes les allenlions du général. Il me soutint pour remonter sur le pont; il m'en- Veloppa d'une couverture sur le banc où je m’étendis, et obtint qu'une tasse de café me serait servie en plein air ; c'était une infraction au règlement contre laquelle le capitaine français protesta.
« Croyez-en un vieux militaire, lui dit gaiement le général, c'est ici le cas d'une de ces rares exceptions où l'on peut manquer à la lettre d'une consigne. »
Au moment où j'étais remontée sur le pont, nous passions devant Procida; nous rasions Pile du côté du cap ïtocciola, au-dessus duquel le château royal, entouré d'un parc, étage ses blanches terrasses: tout le palais s'élance de cette base verte qui Hotte sur la mer; le ciel lumineux le couvre d'un dôme zébré çà et là par des lambeaux de pourpre ; à mesure que nous fuyons, le groupe merveilleux nous apparaît reflété par les eaux tranquilles. Nous distinguons sur la plage quelques habitants de Pile; je pense aux belles Pilles de Procida, qui portent le costume grec et dansent en s'accompagnant du tambour de basque. Le golfe de Naples s'efface, bientôt il s'évanouit au loin; le voilà perdu pour moi; un enlacement énergique et doux y relient mon âme. Mon père a vécu les Peaux jours de son adolescence sur cette terre de la lumière, et moi mes derniers jours de force et d'enthousiasme. La nuit qui tombe achève de me dérober l’horizon ; la vision enchantée s'éclipse dans les ténèbres informes de l’espace; les rivages se confondent à la mer; une sensation froide et mortuaire m'enveloppe; il me semble qu'une caducité anticipée descend tout à coup sur moi; je tourne mes regards vers les étoiles : le ciel habité et souriant plane sur la terre qui se dérobe. Quand Pâme a perdu tous les songes d'ici-bas, les rêves d'en haut la consolent.
LV mmeriern du bateau, l’attentive mise R run, une alerle Marseillaise, vient m’avertir que la rosée du soir donne la fièvre et
L ITALIE l» E S ITALIENS. 35'J
m’engage à me coucher. J’ai un tel effroi du mouvement, que je suis tentée dépasser la nuit sur le pont.
a Laissez-vous faire, me dit-elle, dans trois minutes vous serez tranquille. » Elle me conduit dans une cabine, me déshabille et m'étend sous les couvertures ainsi qu'on fait d'un enfant docile, ou plutôt d'un mort qu'on met en suaire. C’est cette dernière idée que rappellent les couchettes superposées des navires comme sont les tombes dans le Campo sanlo de Gènes.-
Le roulis de la mer finit par m’endormir. Lorsque je m'éveille, le lendemain matin, à six heures, nous sommes en vue de Civila- Yccchiu; à sept heures je monte sur le pont. La douane est fermée: l'officier de service dort encore. Civila-Vccchia me paraît une ville sans caractère, bâtie sur une lande déserte; quelques vaisseaux et quelques grandes barques stationnent autour de nous. Les remparts et la forteresse sont en partie ruinés; des gendarmes pontificaux et un plus grand nombre de soldats français se groupent sur les dalles disjointes du port. Durant la longue attente que nous impose lu paresse de la douane, je cause avec le général Kluoii et quelques officiers garibaldiens so rendant à Cènes; l'un d’eux, qui m’a vue à Caserle, me dit qu'il va rejoindre Gai ibahli ; je le charge de porter mon hommage au héros.
« E voi signorn doir amlale ? nie demande-t-il.
— ,1 lioiiiu, repartis-je.
— Ce n'ndreiuo anclié noi! s'ccric-l— il.
— Oui, lui dis-je, vous y viendrez, Garihaldi, retiré à Caprera, projette sur l'Italie entière celte ombre formidable que l'Etna rcflélc sur toute la Sicile; le titan semble endormi, mais il se réveillera et Rome sera libre!