L’ITALIE
« On n élude pas un principe ! » Ce mot juste et bref que m’avait dit l’illustre Iticasoli me revint comme un écho durant les derniers jours qui précédèrent l’inévitable nouvelle do l’entrée de Larihaldi à Naples. Ce mot ôtait pour moi l’espérance ou plutôt la certitude de cet événement. Dés l’heure où le grand principe de 1 unité italienne «avait été proclamé, ses conséquences logiques devaient se produire dans les faits. Que pouvaient les forces déroulées de dynasties éphémères imposées de siècle en siècle à l’Italie par les violences et les embûches de la guerre ou de la diplomatie, en présence de ce sentiment unanime et vivace de la nationalité qu’il suftil de réveiller chez un peuple pour faire battre tous les coeurs et armer tous les bras !
Sur cette terre latine, la plus vigoureuse du monde antique, la domination étrangère et la conquête n'avaient rien fondé. Elles y laissaient les courages amollis et les esprits flottants. Qu’importe à l'esclave le choix de tel ou tel maître? L’orgueil d’un peuple ne se ranime que lorsque ce peuple a la Conviction qu’il s’appartient, qu'il combat et meurt pour la patrie, non pour l’intérêt d'une caste et le profit d un chef. L’idée révolutionnaire moderne porto en elle l'expansion de toutes les fiertés morales, de toutes les générosités collectives. L'homme cherche sa manifestation cl sou bonheur daus celle idée et non plus dans l’asservissement de ses semblables, dans leur exploitation, dans leurs ténèbres. 11 veut sa part de liberté, de
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hien-èire et de lumières, mais il la veut également pour tou». Jeter cette idée à travers un peuple, c'est le faire revivre de par la, justice, c'est le rendre inexpugnable, de par la puissance invincible de la vérité, aux conjurations les plus formidables de 1 erreur. 11 ny a pas de races déchues; il n'y a que des races déviées par les tyrannies. Sitôt qu'il ressaisit son âme, un peuple a reconquis son énergie.
La gloire et le triomphe de Garibaldi étaient infaillibles du jour ou il mit en action le symbole révolutionnaire. Ce nouveau droit universel, c'est la réformation future du monde, c’est le Styx sacré où se trempent les générations naissantes. Garibaldi, en ralliant les italiens à cette foi éclatante, a fait d’eux un peuple viril qui ne retombera plus dans les hésitations et les faiblesses des croyances éteintes. Ce peuple saura mourir pour désobstruer la route qui mène au but certain nettement indiqué. Après Palerme et Naples, Venise et Rome! Venise est affranchie malgré les réseaux d armes qui l’emprisonnent. Rome palpitante est libre sous les bandelettes mortuaires dont l'enveloppent ses prêtres, héritiers des prêtres de la vieille Égypte. A l'heure où j'écris ces lignes *, qui ne sent que Venise et Home appartiennent à l'Italie? <Jui n’est assuré qu elles seront délivrées de fait pan la victoire prochaine du principe iné- Uidnble qu’elles ont confessé?
Garibaldi fut le Libérateur unique de la Siéîîe et du royaume de Naples, et l'on peut dire aussi des Liais du pape. Sans lui, 1 invasion des Marches et de l'Ombrie était impossible; sans ses triomphes à Palerme et à Naples, on n'aurait pas même tenté ces annexions nouvelles. C'est lui encore, ne l’oublions pas, qui le premier (en 1848) arma l'idée émancipatrice à Rome. C'est lui qui donna un corps à la théorie de l'unité italienne; il succomba matériellement, mais le principe proclamé par lui a survécu, il se propage dans l'Italie entière, et sa victoire complète est assurée désormais. Sans l'initiative du héros, l'Italie méridionale restait séparée de I Italie du nord cl de 1 Italie du centre; Garibaldi, en isolant le pouvoir du pape, l’ai réduit à un point noir, à une plaie cireonsciile qui obscurcit et ronge encore la tète ( cnpo , capitale), que tous les membres vigoureux et sains de la patrie rappellent a la vie et à la splendeur. Le jour où Victor-Emmanuel fera son entrée triomphale .À Rome, il devra, s'il ne veut être ingrat, avoir à sa droite Gari-
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Imldi, comme nous l’y verrons bradât, lorsque ce libérateur intègre. offrira Naples àr son souverain.
J'attendais à Gènes, on s'en souvient 1 , qu'un navire de l'État partit pour Naples. Le lundi malin, 5 septembre 18(10, je reçus du général délia Rocca le billet suivant :
« Chère madame,
« Je suis à Gènes en passant, je m'embarque dans une demiheure avec un corps d’armée pour Livourne; ce malin même le comte de Cavour m’a chargé de vous prévenir qu'il vous adressait une lettre pour ViHàmarina.et que \ous étiez autorisée à vous embarquer sur un navire à vapeur prêt à partir pour Naples. J'ai prévenu l’amiral Sera.
« Agréez, madame, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
« Général Della Rocca.
« P. 5. Knvoyez de temps en temps à l’amirauté savoir si l’on part, je pense que ce sera pour demain ou après-demain. »
Le 4 septembre, je (is visite à l’amiral Sera. Je traversai les vastes salles de l'amirauté., tout en pensant a l'ancienne puissance maritime de Gênes que la liberté de l'Italie allait faire renaître. L’amiral me reçut avec empressement et me dit que je partirais sans doute le lendemain mercredi.
« Avec des troupes? lui demandai-je.
— Je ne crois pas, me répondit-il; il est possible que vous partiez seule.
— Un navire pour moi seule! oh! ce n’est guère probable, repris-je en riant. Garibaldi doit être à Naples?
— Chi lo s n, chi la sa, répliqua l'amiral, je ne conjecture rien; je ne sais rien.» L’amiral Sera se conformait à la politique piémontaise, qui garda jusqu’à la dernière minute son masque de prudence et de circonspection.
J’eus le jour suivant la visite du capitaine Alexandre Wright, d'origine anglaise, et l'un des officiers les plus distingués de lu marine sarde *; il commandait le vaisseau la Constitution, qui devait m'emmener à Naples; il me dit qu'il pensait que nous partirions le soir même; je ne reçus aucun avis, et vers la nuit j'allai visiter avec ma tille le navire sur lequel je devais m'embarquer.
1 Voir la Un du second volume de. l’Italie de» Italien ».
* Le même qui, à la tète de son équipage, s'est signalé au siège d'Ancône.
Le port était tout illuminé, notre barque rasa deux grands bateaux à vapeur : le Cotntc-de-Cavottr et Te Victor-Emmanuel, chargés de soldats qui chantaient des hymnes patriotiques. Comme nous pénétrions dans la grande chambre de la Constitution qui m’était destinée, un matelot drapait d'une bannière sarde le lit où je devais coucher; l'officier de service me dit :
«Je suppose que nous partirons demain.» J’étais ravie de la beauté de ce vaisseau où. grâce à la sympathie de M. de Cavour, je devais être traitée en souveraine. Cependant le charme et l’intérêt de la traversée étaient attristés par une séparation cruelle. Ma fille ne pouvait me suivre à Naples. Le lendemain, accompagnée de l'excellente madame Féder, qui n'avait cessé de lui prodiguer les soins les meilleurs, elle partit pour Nice, où sa tante vint la chercher. Choque joie de l’esprit a toujours été achetée pour moi par une souffrance du ctpur. J'espérais m’embarquer le soir même. Il n'en fut rien ; enfin, le vendredi 7 septembre, je fus éveillée à onze heures du soir par le comte Giustiniani, aide de camp de faillirai Sera, qui me faisait dire de me tenir prête à partir dans une heure.
« Caribaldi est à Naples, m’écriai-je. — Je le crois aussi,» me répondit en souriant le comte Giustiniani.
Un canot de l’amirauté, conduit par six rameurs de l'État, m’attendait à l'entrée du port, au pied de la terrasse; en quelques minutes je fus à bord; la Constitution essaya de lever l’ancre vers minuit, mais le vaisseau était entravé, par une balise, et, malgré les efforts de tous les matelots réunis, nous ne pûmes partir qu'à deux lieures du matin. Je restai sur le pont durant la manœuvre, à contempler la beauté du golfe, que la nuit enveloppait d'un dôme étoilé. Quand nous fûmes au large, le commandant Wright me dit que Garihaldi était entré à Naples le jour même, à trois heures. On l'avait appris à Turin par une dépêche télégraphique, et aussitôt le commandant avait reçu l'ordre de partir et de prendre en passant à file d'Elbe deux batteries d'artillerie.
On m’avait donné sur le navire In Constitution la chambre même qu'avait occupée le prince de Syracuse, venu de Naples à Turin les jours précédents. Je dormis d'un grand somme ; le samedi matin quand je me levai, vers dix heures, nous passions devant l'Hot de Capraja.
Bientôt nous longeâmes les îles de Sardaigne et de Gorse. Vers une heure file d’Elbe nous apparut avec ses rochers grisâtres,
qui à distance dessinent sur la mer comme la moitié d'un colossal cirque antique. Le vaisseau tourna à droite dans la rade de l'orlo-Ferrajo. La ville, avec ses terrasses, ses monuments et ses Torts se détachait dorée par un soleil brûlant sur le ciel d’un bleu merveilleux. L’embarquement des troupes demandait quelques heures, car une partie occupait un village situé dans les terres. Je profitai du temps qui m’était donné pour visiter la ville. Je trouvai sur le rivage le. brave général Daiiesy, commandant de l ile, le même qui, à la bataille de Saint-Martin, eut son fils unique de dix-lmit ans tué prés de lui. Le général m’offrit son bras et me conduisit au pavillon Stella, ancien logement de Napoléon, qui fait partie du fort Falcone. Ce pavillon est aujourd'hui habité par le général. Il se. compose d’un rei-de-chaussée et d’un premier étage, à porLes-fenétres et à fenêtres à jalousies vertes.
La chambre de l'Empereur, son salon et son cabinet de travail donnent sur un jardin suspendu au-dessus de la mer, que .Napoléon avait fait planter lui-tnème. Des rosiers grimpants, des lauriers-roses, des massifs de belles-de-nuit, quelques marbres de Canovn, un buste d’Klisa Bacioccbi qui décore la niche d'une fontaine, restent encore. Une terrasse où l'Empereur se promenait chaque soir domine la mer bleue, qui gémit au pied des hautes murailles dans les rocs couverts d'une mousse sombre. J’ai noté res détails sur le même bureau à cylindre où .Napoléon écrivait.
Le général me fait servir des rafraîchissements , et. après ma tournée dans la ville, me ramène à bord, où bientôt il envoie, pour moi, des fruits, de la glace, d'excellents poissons et des fleurs. Je lui laisse, comme souvenir, mes vers à Garibaldi. Je m'assieds sur le pont et je contemple la conligtiration de l ile : dans un pli de montagne voisin du rivage est la villa San-Marlino, qu'habita Napoléon et où le prince Demidoff a formé un musée des dépouilles du grand homme; plus loin s'élève le mont Giove. Lorsque la comtesse Walewska fit visite au titan prisonnier, on dressa sur ce mont une tente qui abrita la romanesque entrevue.
Nous levons l’ancre à cinq heures : bile d'Elbe fuit derrière nous dans le rayonnement splendide du soleil qui décline. Les troupes embarquées encombrent le pont du navire; je reconnais dans le rapilaine qui les commande un jeune officier de Turin, M. Émile Savio, notre muet et respectueux compagnon de table d'hôte à Florence. Le capitaine Savio a fait l'année précédente
toute In campagne d'Italie. Nous causons sur le pont .jusqu'à minuit. L'aumônier du navire, il signor Alessandro Uellendi, ancien diapelain du prince de Monaco, se joint à nous. Je le plaisante sur la double fonction sacerdotale et culinaire qu'il remplit à bord; il est l'actif majordome de la table des ofliciers; durant notre balle à l'ile d'KIbe, il s'est pourvu de succulent poisson et de tin gibier: il me parle con yusto de délicieuses cailles grasses qu’il est parvenu à dénicher chez un chasseur de l’orlo-Ferrajo. Je lui dis de faire appeler le t'uoco (le cuisinier), et nous composons en riant un souper imaginaire assaisonné d'un vieux vin de Madère que le mécanicien. Anglais et protestant, boit quelquefois à la dérobée avec le chapelain orthodoxe. Les vagues se gonfleut et mu- . gissent, la rafale souille dans l'air sans altérer l'admirable limpidité du ciel constellé. Un peu de malaise nous gagne :
* Il nous faudrait, dit le capitaine Savio au chapelain, un verre de votre excellent vin de Madère pour nous préserver du mal de mer. » Le mécanicien est appelé, il se décide à nous sacrilier une de ses chères bouteilles, «bardez-nous le secret, » me dit l'aumônier.
Le commandant survient, et le mystère est aussitôt divulgué.
« J'ai mieux que cela à vous offrir, » dit gaiement le capitaine Wright; et il fait apporter une bouteille de vin du Cap qui nous raffermit aussitôt. Vers une heure, je me décide à aller dormir; la tempête gronde, l'eau pénètre dans ma chambre par les écoutilles. A deux heures le navire s'arrête à peu de distance d'Urbilello, au port d'Hercule, pour prendre une nouvelle compagnie d'artillerie de siège. .Nous stationnons là durant dix heures; la mer se calme et s'-aplanit; au lever du jour, le vaisseau est encadré par le double azur des ondes et du ciel. L'est un dimanche; à onze heures on dresse un autel sur le pont; on place en face deux chaises et deux coussins de velours pour le commandant Wright et pour moi : l’aumônier officie; il m’est impossible de placer le sérieux et le recueillement sur son visage en me souvenant du joyeux buveur de la veille. La messe est servie par un jeune mousse à figure charmante; à l'élévation, un coup de canon retentit; tout . l'équipage et tous les soldats s'agenouillent. Cette prière en commun s'élevant vers. Dieu de la solitude de la mer, est d'une émouvante solennité. Le navire est à l'ancre à quelque distance du rivage; les chaloupes qui vont et viennent embarquent les troupes; enfin nous nous remettons en marche, et vers trois heures nous som-
mes en vue de Cività-Vecchia. Nous croisons le bateau français des Messageries impériales qui vient de Naples. Quelles nouvelles en apporle-t-il ? Oli 1 si nous pouvions le héler et savoir les événements qui se passent dans la grande capitale! la curiosité et l'incertitude nous dévorent. Je reste à causer sur le pont jusqu'à dix heures avec le commandant Wright et le capitaine Savio, puis la fatigue me gagne, je vais dormir en recommandant qu'on m'éveille à quatre heures du matin pour voir apparaître Naples.
Le jour se lève rose., tiède, harmonieux, c'est l'atmosphère qu'on prête à l’Eden. Avant cinq heures je suis sur le pont : déjà Ischia et l'rocida se dessinent à gauche; nous découvrons les détails des rives lleuries et ombreuses, les tours, les villas, les églises; plus I loin du même côté se dressent les hauteurs du Pausilippe. A droito lecap Gampanella.Laprée, Sorrenle,.Gastellamare> et au fond du golfe, le Vésuve qui projette une aigrette de fumée blanche suite fond lumineux de l'aurore. Bientôt nous distinguons quelques barques de pécheurs, enfin Naples, les grands navires de guerre, le château de l'Œuf, le fort Saint-Elinc, le palais royal en briques rouges et ses terrasses babyloniennes surgissent devant nous. Nous sommes tous sur le pont dans une attente émue.
Nous savions bien que Garibaldi était entré à Naples le 7 Septembre ( 1 800) ; mais, depuis lors, que s’élail-il passé? V régnalt-il en maître, ou combattu par les factions et par les restes de l'armée royale? Tout à coup le porte-lunette s’écrie : « Tons les monuments sont pavoises de l'étendard de Sardaigne ! » Un frémissement de joie court sur le navire : On se serre les mains les nus les autres; on s'écrie ; « Quel beau jour pour l’Italie! »
Nous jetons 1 ancre près de la frégate In Heine- Amélie. Le commandant de la Constitution s'y fait conduire aussitôt pour prendre les ordres de l'amiral Persano; à son retour à bord, il me dit que Garibaldi va venir visiter la corvette amirale; je me hâte de descendre dans un canot, qui bientôt croise celui qui porte le Dictateur ; recueilli, simple et vêtu comme toujours de la chemise rouge et du foulard tlottanl autour du cou, il est debout à côté de l'amiral. Je fais approcher ma barque près de la sienne, je lui remets les vers que j’ai laits sur son entrée à Païenne, rl ine serre la main; je lui dis ; « Au revoir, général, si vous le permettez! » En ce moment des salves d artillerie partent de tous les vaisseaux sardes et me coupent la parole; ma torque se
Dioitizoft
perd au milieu de beaucoup d'autres, d’où parlent les cris, répétés sur toute la plage de Chiaja, de Vive Garibaldi ! Revenue au rivage, je monte dans une de ces petites voitures conduites par des euiants, qui avec une dextérité surprenante lancent au galop les chevaux les plus fringants du monde. Avant de me rendre à l’ hôtel, je veux parcourir les nies de Tolède et de Chiaja. Elles sont toutes pavoisées de drapeaux sardes et de festons en verres de couleur qui, le soir, s'éclairent et illuminent la ville.
Dans le jour ce sont les uniformes garibaldiens qui égayent et éclairent la cité; oui, qui éclairent, ce verbe n'est pas hyperbolique et rend seul avec vérité l'effet produit sous le ciel magnifique de Naples par tons ces jeunes et beaux soldats de l’indépendance italienne revêtus de la chemise pourpre.
Voici les Siciliens, ressemblant à autant de jeunes ISacehus indiens avec leur soyeuse chevelure noire et Irisée; les Calabrais, grands, sveltes, aux traits réguliers, à la mine martiale, se disliuguaut par les poignards ciselés qu'ils portent à leur ceinture, et par . le chapeau pointu où flottent des plumes noires et des touffes de rubans. Les Vénitiens, à la ligure mélancolique et expressive; les Toscans, plus petits et plus frêles, qu'on reconnaît à leur élégance. Les Niçois, les Fiémontais, les Lombards, tous ces enfants de la haute Italie, de l'Italie centrale et des Romagnes, phalanges héroïques et éprouvées, composées de braves qui presque tous ont lait partie des fameux chasseurs des Alpes. Ils vont et viennent dans Naples libre et joyeuse, dans la Naples de Garibaldi! ils s'ébattent comme des nuées de flamants superbes dans les cafés et dans les boutiques; ils remplissent les voitures qui -s'enlre-croisent ; quelques-uns, las d'une longue marche ou de quelque blessure récente, se confondent à ce qui reste encore de lazzaroni et dorment au soleil sur le seuil des portes ou étendus sur les pans de murailles des maisons en construction au haut de la rue de Tolède. Dans cette rue, qui traverse Naples, quel mouvement et quelle rumeur sans trêve! Au va-et-vient des voitures se mêlent des Anes chargés de fardeaux, des moutons, des chèvres et voire même quelques vaches qui portent leur lait à domicile; puis, le long des trottoirs, ce sont des pyramides de figues, de raisins, d’oranges, de fleurs; des établis pimpants de limonadiers et ceux où s’entassent les journaux vendus par des enfants en guenilles. Les interstices de cette foule mouvante sont remplis et littéralement
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comblés par les mendiants, cette plaie hideuse de Naples. Et quels mendiants, quels haillons impossibles à décrire! quelles plaies fétides et repoussantes! à celui-là manque un œil, à celui-ci le nez, à cet autre une partie des lèvres. Ces malheureux sont l’accusation vivante de l'ignoble et stupide incurie du gouvernement qui vient de tomber; de ce gouvernement inepte qui cachait, dans le musée secret, une admirable Vénus du Titien, toute semblable à celle dont s'enorgueillit la tribune des Offices à Florence, et qui laissait circuler librement dans les rues et sur les places de Naples ces restes infects de la débauche et de l'abrutissement encouragés par le pouvoir même: la police ne veillant qu'aux prétendus délits politiques, la plus horrible liberté se propageait dans le mal physique et dans le mal moral. Si l’étranger a le courage de pénétrer dans une seule îles petites rues de Naples, même des rues transversales de la rue de Tolède, ce qu'il y verra d’immonde ne saurait se dire. Mais, pour le moment, les bannières qui llottent aux fenêtres, les portraits de Victor-Emmanuel et de (îaribaldi qui couvrent les devantures des magasins, et surtout ces nuées d’habits rouges éblouissants qui resplendissent au-dessus du pavé comme l'embrasement du Vésuve resplendit sur la base grise du roc, tout cela projette sur la misère et la saleté napolitaines quelque chose d'étourdissant et d'heureux. Les hôtels regorgent de garibaldiens; on n’entend que le bruit de leurs sabres sur les dalles de marbre des escaliers et des salles ; ces vainqueurs sérieux, polis, réservés, sont tous de nobles ou d’honnêtes familles : il y a là des princes siciliens et hongrois, des lils de lords, des descendants de doges de Venise, deux frères de la famille Lilta, enfin un volontaire du sang des Handiera. A table d’hôte ils ont la dignité et la tenue des traditions de leur race, et ceux qui’comptent moins d'aïeux ont la dignité du patriotisme. Si un peu de confusion se produit, elle vient des serviteurs napolitains ébahis et affairés; il faut les voir essayant de fourbir les armes des jeunes vainqueurs; ils tournent avec étonnement dans leurs mains ces épées qu'il leur fut si longtemps interdit de loucher; ils sont ravis de tout ce cliquetis guerrier; les gamins s'en enivrent et se transforment en gamins parisiens : ils portent tous la croix de. Savoie sur leur veste déchirée et agitent dans leur main un petit drapeau sarde. Cependant le travail n’a pas été interrompu à Naples, excepté quelques heures le jour de l’entrée triomphale de Oarihaldi,
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que tout ce peuple expressif et joyeux acclamait avec frénésie. Le lendemain, chacun reprenait son Lalieur; labenr lent et paresseux chez beaucoup, mais accompli gaiement et comme par habitude.
Je lisais avec beaucoup d'étonnement, dans quelques journaux français, que l’anarchie régnait à Naples. Un peu d'anarchie admi- , nislrative, c’est possible, je ne nie pas que la police napolitaine ne se fit toujours mal : c'était la continuation de la police des Bourbons : je nie encore moins (et pour cause) que d’adroits et nombreux filous ne se trouvassent dans les foules; il fallait bien que les forçats de Castellamare, lâchés par le roi François sur sa capitale lorsqu'il s’en est enfui, passent exercer leur industrie.
Mais ce que je nie complètement, c’est qu’une ombre d’anarchie politique se soit produite à Naples après l’entrée du libérateur: qu’un seul rassemblement sérieux et dissident ait émis un vœu contraire à l’annexion; c’est que d'autres cris se soient faitentendreque c tix de Vi\ e Garibaldi ! et Vive Vietor-Kmmanuel ! Ou’importe qu’il y eûtçâet là, dans ce qu’on appelle les hautes régions, quelques ambitieux mécontents ! Le peuple, les ouvriers, la Irourgeoisie étaient heureux de leur émancipation. Pas un Napolitain n’eût voulu retomber sous le joug de ce roi taciturne qui, à vingt ans, n’avait pas un des nobles instincts de la jeunesse; quel contraste avec ce peuple pétulant, spirituel et qui semble créé pour la liberté, pour b s fêtes populaires, pour les ovations de héros tels que Garibaldi et Victor-Emmanuel! Il aurait fallu voir ce peuple comme je l'ai vu. acclamant ses sauveurs au théâtre Sun Carlo! Il aurait fallu le voir aussi sur la grande place du Palais, devant l’église de Saint-François-de-Paule, attentif à l'éloquence douteuse du père Gavazzi, qui passionnait son auditoire par trois mots : Vanité! Victor-Emmannei! Garibaldi! Os trois mots terminaient toutes ses périodes comme une ritournelle, et chaque fois qu’ils étaient répétés, une longue clameur d'applaudissements, couvrait le bruit des vagues de la mer voisine. Appuyée contre une des colonnes du péristyle de l’église de 4 Saint-François-de-Paule, j’entendis un soir (dès mon arrivée à > Naples) une des prédications du père Gavazzi. Il avait revêtu la clic* . mise rouge des garibaldiens,- et, debout sur une chaire improvisée, en plein air, il captivait la foule par les trois mots magiques écrits désormais sur la bannière italienne. Les portes de l’église étaient * closes; quelques prêtres effarés passaient et repassaient sous la
’ . colonnade en se demandant : «Quel souille nous menace? quel est
dune ce frère dissident qui proclame la liberté de l’Italie et la chute <ie notre puissance temporelle? « Je voyais en lace le palais des Bourbons fermé et silencieux, et, dans le fond, à l'un des angles de cette place admirable, le Vésuve ouvrant ses deux lèvres de feu vers le ciel , emblème sublime de ce peuple aspirant, béant, à la vérité d'une foi nouvelle. Le lendemain de ce jour, un décret du Dictateur supprimait les jésuites et confisquait leurs biens au profil de l’État. Leur couvent, ou plutôt leur palais (situé vers le haut de la rue de Tolède), était transformé en hôpital militaire, décoré de fai>ceaux d’armes, de festons de fleurs et de verdure et de drapeaux avec la croix de Savoie. Le soir on joua des fanfares devant le palais illuminé et dont la façade rayonnait des couleurs symboliques de l'ilalie.
La jeunesse napolitaine semblait célébrer l’émancipation de sou intelligence longtemps abâtardie par l’éducation corrompue des instituteurs du despotisme.
La lettre que M. de Cavour m’avait remise pour M. le marquis de Villamarina, ambassadeur farde à Naples, me fil connaître, le lendemain de mon arrivée, cet homme éminent qui, depuis l'entrée de Garibaldi à Naples, était devenu le représentant du roi Vicloi- Einmanuel, c'est-à-dire de la monarchie italienne.
« Madame Louise Colel aime profondément l'Italie, écrivait M. de Cavour au marquis, nous devons lui rendre en hospitalité l'affection qu elle porte à notre pays. »
Ces paroles me valurent, dès celle première entrevue, la confiance et la cordialité de M. de Villamarina. Il me parla des événements inouïs qui s’étaient accomplis, depuis six jours à peine. Le roi François II, sous >on ineptie et sa couardise, cachait une férocité de race ; il avait donné ordre, en fuyant de Naples, que les galériens. comme des hèles fauves, fussent lâchés sur la ville, qui devait être en même temps bombardée et incendiée. Garilialdi était arrivé à Naples par le chemin de fer de Gastellamare, accompagné seulement de quatre des siens. Lorsque les commandants des forts le menacèrent de tirer sur lui et de décimer la population, il leur fil répondre ce seul mot : * Osez ! » Aussitôt la garnison et la flotte tirent leur soumission. Oui ne verrait la main de Dieu dans le
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prestige du héros ; il n'eut qu'à se minlrer pour vaincre. Quelques Tonctionnaires patriotes, et surtout M. de Yillamarina, contribuèrent à la reddition de la ville, qui s’accomplit sans qu'une goutte de sang fût répandue. J ignore si le marquis ferait un habile diplomate dans un pays gouverné despotiquement, mais il a toutes les nobles qualités requises pour le représentant d'un peuple libre : la franchise, la droiture, la décision et le courage. Dans la marche glorieuse et en pleine lumière de l'Italie nouvelle, les finesses et les tergiversations d'un Talleyrand n’auraient que faire. Ce peuple sait ce qu'il veut et le dit tout liant à l'Europe et au monde par les paroles et les actes de tous ses nobles enfants. Dès qu'ils se rencontrèrent, M. de Villa— marina plut à Garibaldi; ils devaient s’entendre par une égale simplicité de manières et par un patriotisme commun. Deux lignes de M. de Y illamarina au Dictateur m'introduisirent auprès de lui. C’était le cinquième jour de l'entrée de Garibaldi à Naples. Je n étais pas, d'ailleurs, tout à fait inconnue au héros; je lui avais remis la veille, au milieu des salves d'artillerie, les vers qu’il m’avait inspirés, et, en 1848 , j’avais fait un chant de douleur sur la mort héroïque de sa noble femme Annita.
I Garibaldi habitait à Naples le quatrième éhige du petit palais d'Angri *, situé dans la rue de Tolède; ce jour-là, ses soldats encombraient la cour, l’escalier et les antichambres; tous ceux à qui je m’adressai me guidèrent avec une politesse exquise jusqu’à la modeste chambre du Dictateur. Il était debout, un peu las, appuyé contre un des supports de son lit de fer.
M. Bertani lui lisait tout haut un décret, et un vieillard, qui depuis vingt ans ne quittait jamais le héros, se tenait près de lui. M. Bertani sortit. Le compagnon aimé de Garibaldi jeta
* Voici on fait caractéristique qui m'a été raconté par un témoin oculaire, et qui fera comprendre l’amour et l'enthousiasme que Garibaldi inspira aux Napolitains sitôt qu'il se montra parmi eux. l e soir de son arrivée, la rue de Tolède était encombrée de voitures, et le peuple y affluait tellement, qu’il empêchait les chevaux de se mouvoir; toutes les mains portaient des torches et des drapeaux; toutes les voix criaient : 1 ira Cant'ii/di r l'Ilalm Au
plus tort de ces explosions frénétiques, quelques gardes nationaux de ser- ; vice demandèrent à la foule de faire silence en inclinant la tête sur la main gauche, signe conventionnel pour indiquer le sommeil : Garibaldi est fatigué; il repose, laissez dormir le héros! La foule a compris, elle se tait comme par enchantement; au mouvement des lèvres, on devine seulement quelle murmure encore : Vira tia'ihaliti : et à l'index en l'air, qu’elle dit toujours : Italie kna!
sur moi un regard scrutateur; ma physionomie le rassura sans doute, car aussitôt il ine laissa seule avec l'invincible.
Le portrait de Goribaldi est partout, aussi ne le peindrai-je ici que rapidement. Le liéros est de taille moyenne, mais droite et lière; il porte haut sa belle tète inspirée. Son sourire d’une extrême douceur, son front intelligent et pensif, sa barbe blonde, comme celle du Christ dans les tableaux des grands peintres italiens, donnent à son visage quelque chose de mystique. Son regard semble, pour ainsi dire, regarder dans son âme; il en replie la force en lui-même; mais si uue parole l’émeut, si un 'sentiment l’attire, si l’action le sollicite, aussitôt un cclair s'allume dans sa prunelle. Quand, l'épée à la main, il donne le signal de la bataille, cet éclair devient flamme. « On voit le feu de ses yeux dans la nuit, » me disait un de ses soldats. Ses yeux dévorent l'ennemi, ils le consument, ils le terrassent. Garihaldi est foudroyant et beau dans la mêlée, comme l'archange Michel, de Raphaël, piétinant sur le démon *.
* Je dois compléter ici le portrait de Garibaldi pour répondre aux inventions que, depuis quelque temps, la malveillance s'obstine é publier contre lui.
Il sait dompter un cheval et le conduire dans la mêlée aussi agilement qu'il sait Tendre les flots courroucés à la nage. Sa voix, habituellement douce, a des intonations graves et superbes quand il parle au peuple ou A son année. Son costume est la chemise rouge de ses volontaires; un foulard jeté eu sautoir, un ceinturon en cuir auquel pend une épée qui ne le quitte jamais. Durant ses campagnes de Sicile, de Calabre et de Naples, il u'a pas revêtu une seule fois son uniTormc de général piéinontais, pas même le jour où, assis il la droite de sou souverain, il lit à .Naples une entrée triomphale. Il parle l'espagnol, l'anglais et le français comme l'italien. Il lit tour à tour le Romancero du Cid, Shakspeare et Hugo, comme il lit Dante. Il ne sait des vers de Voltaire que ses petits vers, ceux qui nous ravissent encore cl qu’il écrivit quelquefois dans ses jours oisifs sur des albums de femmes que nous avons vus. Déranger chantant l'Empire n'est pas. à tort ou à raison, le poète qui peut l'enflammer. H est lui-méine un poète inspiré dans scs heures émues, qui enfantent scs actions. Ses vers révolteraient l'école du bon sens ; ils ont l'allure libre, fiévreuse, indisciplinée de ceux d'.tndré Chénier prêté mourir. H fut le Itouget de l'isle de la guerre de I indépendance, et j'ai dit commenlil composa Ylli innc îles Garibaldiens, qui a fait le tour du monde. En prose, son style est ferme et décidé comme son épée; ses proclamations n'ont point d'ambages; il dit net et fort ce qu'il sent dans son cœur, l'n journal napolitain a publié, pendant que j'étais à Naples, quelques pages de ses Mémoires originaux ; ce n'était point l'abondance fantasmagorique des pages d'Alexandre Dumas, c'était la louolœ arrêtée et brève des Commentaires de Ctsar. On a reproché à Garibaldi de ne pas se servir à tout propos du nom de Dieu, à l'exemple d'Abd-el-Kader et de Schainyl, pour enflammer scs soldats. Il est vrai que Garibaldi parle de Dieu, le moins possible, mais il en parle toujours avec respect, comme on doit parier
ni.
0 Je suis irès-lieureux de vous voir, inedil en français Garibaldi, je ne confonds pas la nation française avec son gouvernement, ses évêques et ses nobles. Je suis en correspondance avec les braves ouvriers de Paris qui aiment les Italiens comme des frères.
— L'âme collective de la France, est pour vous, lui répondis-je, et l’Empereur l'a compris le jour où il a passé les Alpes à la tête de nos armées.
— 11 nous faut Rome et Venise, » répliqua Garibaldi.
Je ne dis au héros que quelques brèves paroles sur sa gloire personnelle, si universelle, si retentissante et si pure. Je savais que cette grande aine exceptionnelle n'était sensible qu'aux choses de la patrie : je lui parlai de Venise, où, trois semaines auparavant, j'avais porté, la première, la nouvelle de son débarquement à Reggio.
Garibaldi écouta, attentif et ému, mon récit sur Venise. « Je suis heureux de vous voir, vous avez bien fait de venir de suite, me dit-il ; dans trois jours je ne serai plus ici ; je vais faire le siège de Capoue, ensuite j'irai à Rome, plus lard à Venise. J'ai porté à Rome en 1848 l'amour de la patrie et l'idée de l'unité ; les Romains qui ont combattu sous mes ordres m'attendent comme un libérateur.
Ce furent ses propres paroles, et les proclamations qu’il publia les jours suiyants semblèrent les confirmer. Les événements enchaînèrent son dessein qui est resté entier et bouillonnant au fond de son âme. M. de Cavour dut à cette époque circonscrire la marche du héros et temporiser avec les diplomaties de l’Europe, comme Garibaldi lui-même temporisa avec San Gennaro.
Le 19 septembre au matin, jour où le saint accomplit tous les ans son miracle 1 , des salves d'artillerie annoncèrent, qu'en F bonite ce formidable inconnu, il ne traite pas Dien, à t’exempte de presque tous les hommes politiques, ainsi qu'un comparse de sa destinée ou un complaisant de ses passions; il voit dans son mystère redoutable le tribunal de la conscience, le symbole de la perfectibilité, et l'inspiration étemelle du bien ci du beau; U emprunte au Christ la charité, la mansuétude et l'ainour des pauvres, jusqu'au martyre; il est l’antithèse des prêtres de Home et les coinbal l’Évangile en main. Son âme éclaterait indignée dans l’islamisme borne d’Abd-el-Kader et de Schamyl, que lui opposent nos journalistes cléricaus; pour eux, un mahometan est plus prés d'un papiste qu'un philosophe croyant. >
C’est dans l'église de Sainte-Claire, où l’on transporte processionnellement de la cathédrale le sang et la tête de saint Janvier, que se fait le fameux miracle- A droite du maitre-autet se trouvent placées une trentaine de vieilles femmes qui se donnent le titre de parentes de saint Janvier; elles lui adressent leurs prières, en psalmodiant des Litanies, cnrécitaut nombre de Pater et d’.Uv;
neur de l'indépendance italienne, ce mincie s'était opéré une heure plus tôt que les années précédentes. Je visitai, vers midi, l’église de San Gennaro. Je voulus m'approcher du sang ruisselant, j-'en fus empêchée par un amas compact de prêtres officiant et chantant dans le chœur, et par la foule infecte des mendiants entassés dans la nef. An point de vue de l'art, et après le Saint-Marc de Venise, les Dômes de Milan et de Florence, les cathédrales de Sienne et de Dise, et les vieilles basiliques de Ravenne, San Gennaro, avec ses bustes en argent de saints et d'évêques, ses ex-voto et ses reliquaires en clinquant, ne mérite que le dédain.
Cependant un canon plus glorieux que celui qui proclamait la superstition napolitaine grondait le jour même, sous les murs de Capoue. Garihaldi, secondé par ses trois généraux les plus capables et les plus renommés, Bixio, Medîci et Türr, remportait ses premières victoires d’avant-postes.
Ce 19 septembre, le général Türr enlevait, à la baïonnette, la forte position de Cajnzzo, qui était reprise, le lendemain, par les royaux, et perdue de nouveau par eux dans la soirée. Que dé carnage! que d'héroïsme ignoré! que de sang prodigué dans ces luttes acharnées!
.Naples était devenue déserte et veuve de ces jeunes héros empourprés, qui laisseront dans l'hisloiro une page si poétique et si glorieuse: chaque ofllcier, chaque soldat était parti pour le camp. Je m‘y sentis ntoi-même attirée après les sanglants faits d’armes de Cajazzo. Ce n'était pas une vaine curiosité de voyageuse et de poète qui me poussait vers les débris douloureux des batailles ; en visitant les hôpitaux de Caserle et de Sainte-Marie tout fumants
si le miracle ne se fait pas aussi vite qu’elles le voudraient, alors viennent les injures, les cris, les imprécations: Fa presto, lui crient-elles, non ci fidamo pin, nous n'avons plus le temps d’attendre, Faeia Gialla (vilaine figure jaune), l e buste de saint Janvier est d’or massU, c’est pourquoi elles le qunlilicnt de figure jaune, fuis elles reprennent leurs prières, et continuent ainsi, en entremêlant Ips oraisons d'injures, jusqu’à l’accomplissement du miracle. Aussitôt que le sang monte, ce ne sont plus que cris de joie et d'actions de grâce : le canon du fort Saint-Élme tonne, toutes les cloches delà ville se font entendre, l’on chante le Te bevm, et l’on conduit de nouveau le sang et le buste du saint à la cathédrale; le cardinal-archevêque est en tète de la procession, la noblesse et les confréries suivent; chacun porte un cierge à la inain. Vue il distance, celte longue file de lumièrrs forme un très-beau coup l'œil. Horace en racontant le voyage qu'il fit à blindes en compagnie de Virgile et de Mécène, parle d’un miracle païen qui ressemble fort a celui de saint Janvier.
• Egnaiia, dit-il, la ville sans eau, nous prêta à rire et à plaisanter, car on voulut nous faire croire que dans le temple l'encens se fondait sans feu. Qu'un juif circoncis le croie, moi je n'en crois rien. » (Satire V'. livre 1**.)
encore du sang des blessés et des membres amputés, je voulais accomplir une mission compatissante.
Je ne me flattais pas de savoir et de pouvoir panser et soigner les blessés à l'exemple des sœurs de charité françaises attachées aux hôpitaux de Naples et de l'admirable miss White, dont la direction intelligente et active s'étendait à tous les hôpitaux circonvoisins ; mais l'idée m’était venue que tous ces soldats de l’indépendance italienne, qui allaient mourir ou souffrir bien longtemps, trouveraient un peu de soulagement et de consolation à faire connaître immédiatement leur sort à leurs familles. Je résolus d'aller recueillir de lit en lit, de la bouche des blessés, les noms, les adresses et quelques détails, et d'écrire ensuite à leurs parents des lettres brèves, émues, rassurantes pourtant, car beaucoup de ces héros guériraient et pourraient revoir ceux qui les attendaient.
C'était là pour moi la poésie du moment, la jtoésie vivante d'une grandeur et d'une simplicité héroïques qu'aucune poésie écrite ne saurait égaler. Je remis à un autre temps les enchantements du golfe et des environs de Naples, la visite des musées, les relations mondaines et les éludes de mœurs. Je partis pour Caserte le *22 septembre. C'était ù l'embarcadère du chemin de fer un mouvement de troupes et un encombrement de matériel de guerre composant un tableau tout nouveau pour moi. Je pris place dans un wagon, où je trouvai quelques officiers qui, légèrement blessés les jours précédents, étaient venus se faire soigner à Naples et s'en retournaient bien vile nu feu. A Maddaloui, beau village au pied de hautes montagnes couronnées par les tours superbes d'un donjon du moyen Age, montèrent dans le wagon des blessés plus récents; les uns saignants encore, les autres tout courbaturés des coups reçus la veille à la reprise de Cajazzo. Je remarquai un jeune capitaine, la tète couverte d'une calotte de linge retenue par un bandage ; à ses côtés s'assit, avec l’aide du capitaine, un petit garibaldien de treize ans, courbé en cerceau et à qui tout mouvement semblait impossible ; je demandai au pauvre enfant ce qp'il avait. Le capitaine me répondit qu'au moment où cet enfant, l'épée à la main, se battait héroïquement contre les royaux, à la dernière attaque de Cajazzo, tes paysans l’avaient h&tonné par derrière. « .l'espère, pour leur honneur, que ce ne sont pas les paysans, dit un autre officier, mais quelques-uns des forçais de Castellamare que le Bourbon a léchés dans la campagne. »
Mous arrivâmes à Caserte, dont le débarcadère est situé en lace du palais royal, construction massive et imposante qui semble peser sur le sol comme la royauté qu'elle abritait pesait sur ces contrées. Devant la façade se déroule une vaste esplanade gazonnée, flanquée à gauche d'un corps de caserne. A gauche aussi monte à l'horizon le cône du Vésuve, jetant dans l'air sa fumée éternelle: de ce coté du mont on n'aperçoit point sa bouche de feu. Derrière le palais sont le parc et les jardins, où jaillit une cascade, imitation de celle de Saint-Cloud.
L’esplanade est encombrée de garibaldiens qui vont et viennent, quelques-uns ont les armes brisées, les habits déchirés et tout couverts encore de la poussière des combats. Je franchis l’énorme porte du palais; plus de gardes, plus déconsigné, plus d'étiquette; le portier et les custode a effarés ne peuvent m’indiquer.quelle partie du {valais habitent les amis que j'ai dans l'armée de Garibaldi, et qui m'ont promis de me loger au palais. Après une heure de vaine recherche dans ce labyrinthe de cours, je me décide à chercher un gite dans quelque auberge de Caserte. Si en tout temps les locande des environs de Naples n'offrent qu’un aspect assez repoussant, on doit penser ce qu'étaient ces auberges encombrées de soldats affamés et exténués de fatigue. Un custode du palais me conduisit dans le plus bel hôtel de la ville; dès le seuil de la porte je compris l'impossibilité d’y trouver une chambre. La cour intérieure était pleine de garibaldiens étendus, qui reposaient, fumaient ou mangeaient de la viande et des macaroni débordant des plats et des assiettes. Je franchis l'escalier tout suintant d’eau sale, de débris de légumes et de plumes de volailles. Au premier étage, je trouvai quelques vieilles femmes échevelées et peu vêtues égorgeant des poulets, les plumant et les passant à un cuisinier en haillons qui les faisait frire ou griller aussitôt. D'autres cassaient des œufs et les battaient pour les omelettes. Dans plusieurs salles, des matelas étaient épars sur le parquet et servaient à la fois rfe lit et de tables à manger. La foule des garibaldiens était en cet endroit si compacte, que je n’essayai {joint d'avancer. Je passai dans un hangar voisin de la cuisine, et j y rencontrai enlm l'hôte affairé, en ce moment occupé à entasser en pile les carlins que
Ions les garibaldiens lui comptaient avec iirte scrupuleuse exactitude, en retour des mets problématiques qu’on ftiir servait. Je lui demandai, sans aucun espoir, une chambre pour la nuit. « Ycdelc,
me répondit-il, impossibilc, car» siyiiora ! » Je n insistai pas, et je sortis suffoquée de l'auberge regorgeante d'exhalaisons âcres. L'air pur et une marche guerrière, qui remplissaient en ce moment les rues de Casertc, me ranimèrent. Les garibaldiens nouvellement arrivés de Naples, détilaieut gaiement trompette en tète; ils chantaient l'hymne de Garihaldi, dont le héros kii-môme improvisa la musique à bord du navire qui le portait de Gènes à Mnrsala :
Aux armes! aux armes!