‹ L'Italie des italiens (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · I.’épée au poing, la télé rcinte de lauriers · texte numérisé non relu

I.’épée au poing, la télé rcinte de lauriers

L'amour et le nom de l'Italie au cœur,

Courons, courons, jeunes bataillons!

l'art out déployons nos bannières au vent!

Sus avec le fer, sus avec le feu!

Va-t'on loin de l'Italie, étranger!

L’heure esl venue, dehors! dehors 4 !

D’autres entonnaient ce refrain de leur chanson favorite :

Adieu, ma belle, adieu!

L'armée part, adieu!

Si je ne partais pas aussi,

(léserait une dionte *1

Puis passaient des bandes moins joyeuses, moins légères d'allure et bien tristes à regarder; un peu de musique les précédait aussi, maison eût dit une fanfare assombrie; les trompettes étaient noircies par la poudre, et quelques baguettes de tambour avaient été brisées dans la bataille.

C'étaient des volontaires revenus' vivants du dernier combat de Cajazzo; parmi eux je retrouvai le jeune capitaine blessé à la télé

* AU' armi, nli* nrini,

Si scopron’ le tombe, si lcv.in’ i morli,

I ÿ.irliri nnstri son' tutti risorti, l.e spad» nel pugno, pli allor’ aile cliioims l.a I iairiinn e*l il nome d'Ilalia nel cor. 0

Corriamo, corriamo su ù giovnni scliiere .

Si» :il veut o ner tuttn, le noslre b.indiete,

Si’rttilti col lerro, su tutti col fuoro.

Su tulti col notae d’Italia nel cor.

Va fuori d'Itnlia, va fuori, cliVr I on»,

Va fumi d’Itnlia. vn fuori, fl si rmier.

jl « Addio, min belli, Atldi»,

l.'annata se ne va;

Se non partis* i anch'io.

• Sarebbe una villa * •

que j'avais rencontré dans le wagon; prés de lui se (rainait l’enfant de treize ans moulu par la bastonnade des paysans; quelques autres, du même âge, avaient de légères entailles au visage et aux mains, et les vêlements déchirés. * Pauvres petits, leur dis-je, et vous aussi vous vous êtes battus pour l'Italie! — Us se sont battus comme des lions, me répondit littéralement le capitaine; ils étaient cinquante d'une légion que j'avais formée dans l'Italie centrale. On les avait nommés les petits chasseurs de Bologne. Il en reste à peine sept; ils sont tous morts lepée à la main; hier j'en ai vu tomber plus de trente sur les hauteurs de Cajazzo, leur dernier cri a été : « Vive l’Italie! vive Garibaldi ! » Ils ont fait le signe de la croix, murmuré un acte de contrition, et tout était dit. Je dus* abandonner aux royaux ces jeunes corps mutilés sans sépulture; je vois encore leurs faces pâles et leurs yeux morts, qui semblaient me regarder. Presque tous étaient de pauvres enfants du peuple que le nom de Garibaldi avait enflammés; mais un était né dans une belle villa des bords du lacdeCôme; riche orphelin saisi du sublime délire de la patrie, il avait quitté ses tuteurs, il s'était enfui pour nous suivre. Il me disait souvent: « Capitaine, quand je serai ma- « jeur, je veux que vous et tout le bataillon veniez festoyer chez « moi. » Pauvre enfant si brave, si bon, si expansif; à présent il- n’a pas même une tombe! »

Taudis que le capitaine parlait, je voyais tous ces héroïques enfants couchés sur l'herbe sanglante, je pensais au désespoir des mères; un sanglot m’étouffait, des larmes jaillissaient sur mon visage; pour les dérober aux regards, je baissai mon voile et je m’enfuis dans une rue plus solitaire.

Je marchais seule dans un quartier presque désert, où sont si-: ’ tuées les plus belles- maisons de la petite ville royale de Caserte. Ces maisons étaient closes; aucune femme ne se montrait sur le seuil des portes ni aux balcons.

Le jour commençait à tomber; je désespérais de trouver un abri pour la nuit*, et j’étais désolée de penser que je serais forcée de repartir le soir même pour Naples sans avoir pu visiter l'hôpital de Caserte. Tout à coup je vis venir a moi un jeune volontaire de Garihaldi, N. Francesco Tedaldi, dont le père est un des avocats distingués de Palerme. Ce père avait trois (ils, jeunes, béuu, instruits. Un jour, il les vit partir tous les trois avec Garibaldi, et il leur dit : • C'est bien, faites votre devoir. » L’aîné (Francesco) avait à

peine dix-liuit ans; je l'avais connu, les jours précédents, à Naples.

Je lui dis ma détresse; il me répondit :

« l’Ins heureux que vous, j'ai un gîte à la caserne pour la nuit; mais, jusqu'ici, dîner m'a été impossible. »

Je lui montrai, du peste, toutes ces grandes maisons fermées, qui semblaient nous narguer par leur mutisme. Puis je m'écriai :

« Je vais monter à l'assaut d'une de ces maisons et demander qu’on nous donne à souper.

— Voilà une idée, répliqua-t-d. qui ne pouvait venir qu’à une Française et à une Parisienne. Mais je vous préviens que vous ne réussirez pas, car toutes les maisons de Caserle sont closes pour nous depuis quelques jours.

— llali! lui dis-je, laissez-moi faire. » Et j'entrai résolument dans une belle maison à balcons, située tout prés du palais. Le portier me dit que celte maison appartenait à M. Rossi, architecte de l'État. J’allai tout droit au padrone ili casa. Je trouvai un homme à manières distinguées et circonspectes; je me nommai; je parlai des amis que j'avais dans toute l'Italie, et madame Rossi, qui parut bientôt, escortée de ses huit enfants, m'assura avec bonté et simplicité que je recevrais chez elle toute l'hospitalité qu'elle pouvait offrir, c'est-à-dire un souper improvisé. Quant au lit, c'était presque impossible; les chambres que n'occupait fias la nombreuse famille étaient déjà prises par des officiers de Garibaldi.

Le souper, excellent et d une propreté exquise, fut servi dans une salle à manger d'où l'on domine la campagne, et qui a pour perspective le Vésuve. Au dessert, le jeune Sicilien nous quitta pour aller dormir à la caserne. Je ne l'ai plus revu. Vit-il? A-t-il été tué dai s quelque escarmouche?

bientôt M. Charles l.itta, de Milan, qui savait mon arrivée, vint m'offrir un logement pour la nuit. J'y dormis peu. Des rumeurs alarmantes avaient couru tout ce soir-là (22 septembre), dans Caserle. On parlait d’une attaque des royaux, qui pouvait avoir lieu dans la nuit. J'entendais, de mon lit, des pas lointains de soldats et des cliquetis d'armes. Enfin, vers trois heures du matin, un roulement de tambours traversa la place où donnait ma chambre, et je crus distinguer le piétinement de quelques chevaux dans la direction de la vieille caserne. Qu’élait-co donc? Je me levai et me renseignai. Garibaldi, m’assura-t-on, venait de faire une ronde do nuit et de déjouer une conjuration des royaux et de quelques hald-

tants réactionnaires. Je ne me rendormis pas. Quand le jour parut, je m'habillai, et à huit heures j'étais prête à aller visiter l'hôpital. Le capitaine Lilla, eu me conduisant à une voiture, me donna quelques détails sur la conjuration de la nuit. Il en parlait avec une sainte colère, à laquelle se mêlait un juste enthousiasme pour la fermeté et l'audace heureuse de Garibaldi.

Je n'avais jamais visité d'hôpital militaire. Celui de Caserte est fort beau, entouré de jardins en Heurs et de grands arbres. Les rois de Naples, qui n'avaient aucun souci de la misère du peuple, se préoccupaient avec sollicitude du bien-être des soldats. Ils caressaient en eux des instruments de servitude. Au dehors, l'hôpital de Caserte ressemble à un palais; mais, à l’intérieur, les salles me firent l'effet de vastes sépultures. Je n'y rencontrai pas une femme ; quelques infirmiers napolitains donnaient des soins insuffisants aux héros de l'indépendance italienne.

Je m'approchai de chaque lit pour accomplir la mission sympathique que je m’étais imposée. Peu de blessés l'étaient mortellement. mais beaucoup avaient reçu des décharges de mitraille en plein visage. De ceux-là je ne vis fias les traits; ils étaient cachés par un masque de toile blanche ensanglantée. Ces patients héroïques ne poussaient pas même un gémissement. Étendus sur leurs lits alignés, ils chassaient avec leurs mains pâlies, les mouches qu’une température bridante attirait autour des blessures. D'autres me souriaient en disant : « Ce n'est rien, dans huit jours nous nous battrons encore! » Bien peu acceptèrent quelque monnaie; tous me répondaient : « Garibaldi ne nous laisse manquer de rien. » J’en vis deux assis sur des chaises de paille, plus défaits que les autres, et qui pourtant souffraient moins; l'un avait tous les membres courbaturés pour avoir traversé un courant d'eau froide couvert de la sueur du combat; l'autre tremblait la lièvre, selon l'expression italienne et provençale. J insistai auprès des infirmiers pour qu'on mit tout de suite le premier dans un bain chaud, et pour qu’on fit prendre de la quinine au second. Quelques heures après, j'appris quo celte double ordonnance exécutée avait soulagé les deux malades.

Quelque aérés et quelque spacieux qu'ils soient, les hôpitaux me semblent toujours des catacombes: mes yeux y manquent de lumière et ma poitrine de respiration; il me sembla revenir à la vie en me retrouvant sous les allées d'énormes platanes qui ombragent la route du palais de Caserte à l’hôpital. U faisait une chaleur

douce; le ciel, dans ses profondeurs bleues, n'avait pas un nuage. Iles myriades d'insectes bourdonnaient sur les Ileurs des .enclos voisins; je pensais au contraste de ce bourdonnement inoffensif avec celui des mouches affamées qui irritaient les blessures des pauvres soldats. Des cavaliers garibaldiens couraient porter les ordres du Dictateur de Sainte-Marie à t'apoue; d'autres passaient dans des corricoli, qui, lancés à toute bride, soulevaient sur la roule des tourbillons de poussière. Je me rendis au palais, où je trouvai au pied de l'escalier le capitaine Charles Cilla et le lieutenant Giuseppe Marinoni, de l'intendance militaire (un officier vénitien que j'avais rencontré précédemment à l'arme); tous deux m'attendaient pour me faire \ isiter les appariements royaux, la chapelle et le théâtre. — Nous montâmes les marches de l’escalier monumental auquel conduit un portique soutenu par soixante-quatre colonnes de marbre. Ces Napolitains sont très-tiers de ce palais, construit d’après les dessins de Van Vitelli, et surtout de l’escalier en marbre de diverses couleurs. Ces ornements de sculpture et d'architecture qui le décorent m'ont semblé un peu lourds, mais, dans l'ensemble, d'un effet très-grand. Ces trois rangs parallèles de vastes marches en marbre blanc allouassent à une rotonde où donnent les portes de la chapelle et celles des appariements royaux. La chapelle ne renferme aucun tableau et aucune statue de maître; elle est riche seulement par ses marbres variés. Ce théâtre (situé dans une partie opposée du palais), est petit, mais d'une extrême élégance; les loges à galeries dorées sont divisées et soutenues par seize colonnes antiques, débris du temple de Sérapis à i'ouzzoles. Les appartements royaux ressemblent à tous ceux de I Europe. Une seule chambre attira mon attention, c'est celle où est mort Ferdinand II dans une horrible agonie. De cette chambre, il ne reste plus que les quatre murs; elle a été dépouillée de ses meubles et de ses tentures; on a dù les brûler de peur de la contagion d’un mal biblique qui consuma le roi cbàlié : ou dirait que le feu du ciel a passé par là. On sent, en traversant cette chambre vide, une sorte de terreur; ce n'est que le dégoût qu'iii6pire le cabinet de travail du roi, situé au rez-de-chaussée, et faisant partie de l'appartement qu’occupait en ce moment le général Medici et au-dessus duquel se trouve le modeste entre-sol où campait GarilaldL Ce cabinet renfermait les pièces de conviction de la misérable politique et de la surveillance de police qu’exerçait en personne le roi . frétaient, çà et là, des ballots étiquetés

:ed by Coogjc

L’ITAMB DES ITALIEN ?.

cl annotés de la main de Ferdinand II ; des amas d'armes saisies, des paquets de journaux, de brochures séditieuses el de pnrtrails lithographiés du prince Murat.

Je sortis de ces chambres royales avec un malaise plus écœurant et moins attendri queceluiqui m'avait saisie à l' hôpital. Ici c'était comme une mal aria morale qui m'envahissait. Mais à peine avions-nous descendu le grand escalier qu'une clameur vivifiante retentit et nous releva le cœur : Garibaldi traversait les cours intérieures du palais, l'n frémissement respectueux courut parmi les assistants; on n'acclama point le héros par des cris. Il était triste des combats sanglants de la veille, et sa belle tète méditative se penchait sur sa poitrine. Il passa, saluant de la main, et faisant venir à lui presque tous les officiers présents; il allait prendre avec eux un de ses repas Spartiates et rapides qui se distinguaient seulement de ceux de ses soldats par l'abondance des fruits que le Dictateur préfère à tout autre mets.

Accompagnée du capitaine Litla et du lieutenant Marinoni, je parcourus les vastes jardins déserts du palais. In des jardiniers m'offrit un bouquet. Je songeais à la destinée de celte jeune reine de .Naples qui avait erré parmi ces (leurs, et qui, un jour, avait dû s'enfuir devant 1 1 haine populaire. Ainsi Marie-Antoinette fut chassée des ombrages de Versailles et de Trianon; mais à Naples toutes les modérations ont été du côté du peuple italien ; c'ed ce qui a rendu cette révolution si grande et si pure. Nous restâmes longtemps sous de grands arbres d'un vert tellement frais qu'on se fpt cru au printemps, et non dans cette mélancolique automne qui, au nord de la France, chose étrange, s'annonce bien plus vite qu'en Italie par la chute des feuilles jaunies.

Le battement du tambour rappela au capitaine Litla l'heure où il devait commander l'exercice sur la grande place du palais, et me rappela à moi-même l'heure du retour à Naples. Je trouvai devant l'embarcadère un mouvement inusité, l'ne foule, accourue de la compagne, se mêlait aux soldats, el bientôt les cris bruyamment répétés de Vira Gnrihahli ! annoncèrent l'approche du Dictateur. Il partait pour Maddaloni dans le même convoi qui me ramenait à Naples. Il n'était accompagné que de trois ou quatre officiers ; il marchait silencieux et pensif. Je n'avais jamais vu son visage plus grave. Les cris et les gestes de la foule redoublaient; quelques femmes en haillons lui jetaient des liaisers en hurlant ; Com' è

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hrllo Ganhaldi! Des enfants déguenillés essayaient de toucher ses vêtements. Un des officiers impatienté s’écria : «Eh! brigands, vous êtes, je crois, les mêmes qui hier nous pourchassiez durant le carnage! » 11 n’y avait dans le convoi qui allait nous emmener qu'un wagon de première classe. Garibaldi s’y plaça. Iæ billet que j’avais pris me donnait le droit d’y montrer, mais il me sembla qu’en ce moment celui qui portait le poids des destins de l’Italie désirait la solitude ; je sentis qu’il serait respectueux de l’v laisser.

Je lui offris avec vénération mon bouquet du jardin royal et j’allai m’asseoir dans un wagon de seconde classe. Quand le Dictateur descendit à Maddalnni, un de ses aides de camp vint m’engager «à me placer dans le wagon que Garibaldi avait quitté. Je reconnus dans cet officier M. Auguste Vecchy, que j’avais rencontré à Paris chez le comte Kieciardi. M. Vecchy était l’ami et le compagnon d'armes de Garibaldi depuis le siège de Home. Il allait en ce moment à Naples chercher de la poudre et des armes. Il s’assit prés de moi et nous causâmes pendant toute la route du grand prédestiné qui est le culte de sa vie. Il me raconta la mort de la (1ère et sublime Annita, expirant sur une plage déserte après avoir combattu, comme une héroïne du Tasse, aux côtés de son mari. Il me parla du (ils ainé Ménotti, qui est brun, vif, charmant; il ressemble beaucoup 5 sa mère, il en a la vaillance de cœur secondée par une force physique et une rectitude militaire inouïes à son âge. (lest l’amour, la gloire, l'étonnement de l’armée, l'orgueil de son père. L’autre fils, plus jeune, faisait, comme je l’ai dit, ses études dans un collège de Liverpool. Il y avait été récemment l’objet d’une de ces ovations anglaises, sérieuses, senties, et qui ont leur retentissement dans le monde. Cet enfant ressemblait aussi à sa mère.

La fille, blonde, recueillie, presque mystique, était le portrait de son père; elle l'attendait à Gènes, où chaque jour elle voyait partir les navires qui conduisaient des soldats au grand «apitaine.

J’écoulais, émue, les détails que me donnait l’aide de camp de Garibaldi sur ces trois enfants élus et glorieux entre tous, car quel nom fut jamais plus pur et plus grand que celui de leur père!

Auguste Vecchy, louché de l’émotion qui se répandait sur mon visage tandis qu’il me parlait, prit mes deux mains dans les siennes : « Si jamais vous désirez quelque chose de nous, venez me parler, me dit-il. — Eh ! que peut désirer de plus le poêle, m'écriai-je dans un élan attendri, que celte atmosphère vivifiante où nous fait

planer Garibaldi! Par lui, tous les beaux el grands sentiments qui s'étaient engourdis dans les cœurs se raniment et éclatent! Il arrache les esprits à la matière! Il dégage les fronts courbés et nivelés de la cape de plomb du despotisme; il rend aux âmes la pâture idéale que depuis longtemps elles cherchaient en vain sur la terre! Je dois à votre ami le bonheur d'admirer et de croire encore, de croire au beau, au bien, à l'honnête. De quels dons ne nous a-t-il pas comblés, le noble et généreux libérateur de l’Italie! Il nous a offert le spectacle inespéré de vertus sincères, du désintéressement dans la plus haute fortune, du scrupule dans la gloire; lui seul dans ce siècle a fourni à l’inexorable histoire un héros tel qu’on n'aurait pas osé le peindre ni dans un roman, ni dans un poème, de peur d : exciter la dérision et l’incrédulité des contemporains habitués aux renommées frelatées des rois et des grands j>olitiques du jour. Vous voyez bien qu'il a fait pour moi et pour tous ceux qui ont encore le culte de la beauté morale, ce qu’aucun potentat du monde n'aurait pu faire! »

Trois jours après celte première excursion il Caserte, j'eus la visite du jeune capitaine d'artillerie fimile Savio, qui avait fait la traversée avec moi sur le navire la Constitution.

hui aussi avait été voir l'armée de Garibaldi, il avait dépassé Caserle, avait parcouru les avant-postes de Sanla-Maria el visité les travaux de siège devant Capoue. Il s'était entretenu avec le général Medici, et tous deux avaient reconnu l'insuffisance de l'artillerie des volontaires pour réduire cette place forte. « Les garibaldiens se battent comme des héros, me dit le capitaine; à l’arme blanche ils sont invincibles; mais le matériel de guerre el la science mditaire leur manquent pour pousser les travaux d'un siège. Nous sommes à Naples deux batteries d'artillerie; nous pouvons être utiles à nos frères qui se font tuer sous les murs de Capoue; j'ai honte et me désespère de n’ètre pas parmi eux; avec quelle joie nous endosserions en ce moment la chemise rouge! Je vous en prie, madame, si vous voyez Garibaldi, faites-lui comprendre que nous pouvons être bons à quelque chose; obtenez de lui qu’il nous demande et nous donne aussi notre part dans le danger. »

nr. 5

Diüitii

oogle

Je serrai la main de ce vaillant jeune homme el lui promis de m'acquitter de sa commission.

Le même jour je rencontrai dans la rue de Tolède, droit, souriant, heureux el pimpant dans son hnhit neuf de sergent, le petit garibaldien que j’avais vu tout courbé et tout moulu avec son capitaine blessé. La brise de la mer faisait flotter autour de son cou un foulard aux trois couleurs nationales d'Italie qu'il avait noué à l'imitation de Gaiibaldi, et qui, sur sa partie blanche, étalait le portrait du héros. Le nouveau sergent vint à moi et me dit :

« Madame, je suis le petit blessé à qui vous avez adressé de bonnes paroles dans le wagon qui allait à Caserte. »

Je voulus lui donner un peu d'argent, qu’il refusa, mais il fut très-content de décorer son chapeau d’une longue plume noire et * de quelques ornements de passementerie d'or qu'il vint chercher le soir à mon hôtel. Les plus jeunes de ces volontaires héroïques étaient ravis de ces fantaisies de costume qu'un uniforme plus régulier leur eut interdit. Le lendemain, le capitaine de ce petit sergent, et qui lui aussi était monté en grade, car Garibaldi l'avait fait major et l'avait embrassé en le félicitant de sa bravoure, vint me voir pour me remercier des bagatelles que j'avais données à son soldat.

En l’absence de son colonel, le brave Cattabene grièvement blessé cl fait prisonnier par les royaux, il était chargé par le Dictateur de former un régiment d’adolescents, el déjà quatre cents petits Siciliens el quatre cents petits Napolitains rapidement recrutés étaient casernés dans le magnifique palais royal de Capodimonte.

J'avais le désir do visiter ce palais; le major m'engagea à voir en même temps ces jeunes et enthousiastes recrues. Ive mouvement actuel italien, dans sa partie militaire, fait penser à celui qui se produisit eu France en 1793, alors que de la puberté à la vieillesse lotis les hommes se levèrent pour aller mourir à la frontière, f Le jour suivant je me rendis à Capodimonte. La principale beauté de celle élégante résidence royale est la vue merveilleuse de Naples et du golfe qu'on découvre du haut des balcons. A droite, ce sont d'abord de blanches villas sous les ombrages des ondulations de la montagne dont le sommet est couronné par le couvent desCainaldules; puis les maisons échelonnées de la ville, le forl Saint-Elme, et en bas le château de l'Œuf, et une partie de la rive de Chiaja. A gauche, la rade, les navires à l’ancre, tout ce cirque éblouissant que le Vésuve semble garder comme un géant.

Dans l'intérieur du palais, je remarquai une immense table que le roi Mural fit faire avec une mosaïque, trouvée à Pompe! dans la maison de Castor et Poilus et représentant un lion enchaîné par des Amours: puis deux portraits de Caroline de Naples: dans l'un, la jeune reine, sœur de Marie-Antoinette, plus belle quelle, revit pour nous, souriante, heureuse. Quelle noblesse et quelle séduction dans cette tète délicate et dans tout ce corps charmant si gracieusement vêtu. La jeune mère est entourée de ses six petits enfants, beaux et frais à ravir. Le mari, le roi, seul fait tache dans cet attrayant tableau; il est rouge de visage, vulgaire de tournure; toute la fines-e et toute la poésie du pinceau d'Angélique Kaufmann n'ont pu idéaliser cette face de boucher.

On recule d'épouvante devant l’autre portrait de Caroline de Naples! elle a quarante ans : sa taille s'est épaissie, et une sorte de sarrau en salin blanc, dont le corsage monte jusqu’aux aisselles, accuse déplaisamment des contours massifs. Les linos attaches du visage primitif disparaissent dans la graisse du cou; les joues pendent et, au lieu du frais incarnat qui les colorait autrefois, elles sont couvertes d’une pourpre sanguinolente; le nez est fort et arqué, à allure d’épervier; les yeux sont durs et lubriques; le front s'est abaissé sous les épaisses boucles d’une chevelure noircie, sur laquelle se croisent grotesquement deux énormes plumes bleues semblables à deux panaches de catafalque qui se battraient entre eux. Cette tète me terrifia; l'artiste avait fait, sans s'en douter, une satire à la façon de Juvénal.

Le jour baissait; quand je sortis du palais, déjà quelques étoiles s'allumaient au ciel, et la lune radieuse, au milieu de l'éther profond, montait au firmament du côté du Vésuve. A cette douce lumière, les jardins et le parc de Capodimonle s'agrandissaient et paraissaient enchantés. Je marchais, ravie, dans les allées sablées. Le major me dit : « Tous mes enfants viennent de se coucher ; ils dorment déjà; voulez-vous voir ces innocents qui demain seront des soldats?

— Allons! » lui dis-je.

Nous passâmes à gauche, puis nous entrâmes dans un bâtiment qui servait de communs au palais. C’est là que reposaient les huit cents petits volontaires. C était le premier jour de leur installation; ils dormaient pêle-mêle sur des matelas placés çà et là dans les vastes salles. Bien peu avaient la chemisç rouge; le plus grand nombre étaient encore couverts des baillons qu'ils portaient dans

ni.

leurs pauvres familles. Ces enfants endormis me rappelèrent ceux couchés sans sépulture sur les hauteurs de Cajazzo. Chair à canon, disait-on sous le premier Empire. Mais ici du moins, pensai-je, chair intelligente, chair émue, qui meurt avec un cri de l'ârne.

Le lendemain (samedi 29 septembre), je me rendis au palais d’Angri, qu'habitait Garibaldi, pour demander M. Auguste Veechy; je voulais lui parler de ce que m’avait dit le capitaine Savio qui désirait la bataille comme une fête. M. Veccliy était àCaserte; il ne quittait presque jamais son général. Je fus reçue par M. Bertani; il s'intéressa à ce que je lui racontai. « Dès demain, répliqua-t-il, nous demanderons ces braves artilleurs. Il seront reçus en frères par les garibaldiens. » Je parlai aussi à M. Bertani de l'humble mission que je m'étais imposée d'aller chaque lendemain de combat dans les hôpitaux de Caserte et de Sainte-Marie pour écrire les lettres des blessés à leurs familles. Il loua l'idée de cette consolation morale, de ce soin immatériel qui, en apaisant les inquiétudes du cœur, diminue certainement la souffrance physique.

Je quittai M. Bertani, charmée de ses manières et de son esprit.

Il parlait le lendemain pour Gènes.

En redescendant la rue de Tolède, je rencontrai un major d'infanterie piémontaise, ami du capitaine Savio. Je le priai de prévenir celui-ci que sa commission était faite. Je ne lui dis rien de plus.

Cependant l'armée piémontaise avait commencé, dans les Marches, sa courte et glorieuse campagne. M. de Cavour, avec cette sûreté de coup d’œil et celte décision audacieuse dont il a fait toujours preuve aux heures solennelles, avait, à l'encontre de toutes les prévisions de ceux qui ne reconnaissaient en lui qu’un ministre habile, secoué les langes de la diplomatie et tranché avec l'épée le nœud gordien de la question ou plutôt de l’imbroglio de Rome.

Lui aussi voulait que l'Italie se fil. Le ministre qui, le lendemain de la paix de Villafranca, se retira des affaires, sentait que le moment d'une revanche éclatante était arrivé pour lTtalie, et il décréta la guerre. Cette hardiesse ne me surprit point; car si les lèvres sérieuses et sardoniques du Richelieu de l'Italie (un Richelieu pur de sang! ainsi que je le lui dis un soir) exprimaient la circonspection et la ('messe, son front ouvert, son œil lumineux, révélaient les élans d'un patriote incorruptible qui ne devait jamais trahir les de>tinées de son pays. •

Les victoires de Eanti, de délia Rocca et celles plus éclatantes du

jeune héros Cialdini, relièrent bientôt pi ur jamais 1 Italie du midi à celle du nord.

La rupture des télégraphes était cause que nous ne recevions que lentement à NapleS les nouvelles de ces rapides et héroïques

succès”: ■ • " ' •

Était-il bien vrai qu’Ancône fût prise? que l.amoricière fût vaincu et pHsônnirr? que le -général de l'indépendance eut triomphé du général de la servitude? que le patriote éclairé eût terrassé le partisan aveugle? Je pensais à la destinée si différente de ces deux hommes dont ma pensée de poète avait un instant traversé la vie comme un éclair, l/un, Italien, avait un soir conquis toute mon admiration, et l'autre, quoique Français, avait un jour éveillé à Pérouse toute ma colère.

Tandis que les nouvelles, encore incertaines, du succès des armes plémon taises et de la défaite des troupes papales nous arrivaient à Naples, les Combats des garibaldiens contre les royaux se continuaient sous les murs de Papoue.

C est le 29 septembre que j’avais parlé à M. Bertani du désir du capitaine Savio, et le premier octobre au soir, le bruit se répaudi qu'un engagement acharné entre les troupes de l'indépendance ila tienne et celles de François U avait commencé Je matin et duré jusqu'à la nuit.

bans un moment où les royaux semblaient l'emporter, Garibnld{ avait demandé eu bâte à M. de Vïllamarina les artilleurs et les berxigliei'i piémonlais. M. «le Vdlamarina n’avait pas d'ordre de son gouvernement, mais il avait la conscience d'un patriote italien. Avant tout, l’armée du libérateur de l'Italie ne devait pas subir un échec, meme momentané; le prestige de l'invincible ne devait pas être entamé. Les soldats demandés furent envoyés et aidèrent leurs frères dans la sanglante défaite de l'armée hourbonnienne.

Celle journée du 1" octobre coûta cher aux royaux. Une colonne des leurs* forte d’environ trois mille hommes, fut coupée par les garibaldiens et se rejeta du côté de Caserte, qu'elle attaqua imprudemment le 2 octobre au matin. 11 y eut plusieurs heures de lutte sanglante dans le voisinage du palais iuém«‘ ; les volontaires italiens (iront des prodiges de valeur. Chaque garibaldien, l’épée à la main, valait quatre hommes. Les royaux, enveloppés et serrés de toutes paris, jetèrent bas les armes et se livrèrent prisonniers; les so

eu criant : « Vive GarihaUi! » les officiers silencieux. On vc

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désarmer et fouiller ces derniers : la générosité du Dictateur intervint. « Que notre histoire, dit-il aux siens, reste pure de toute vengeance; ce sont des frères égarés, ne les humilions point. » Les soldats royaux avaient, dans leur marche, pillé les pauvres villages. On -.j trouva dans leurs sacs des paquets de soie brute enlevés aux filatures, des vêtements de femmes et des ornements d’église. Les défenseurs du droit divin préludaient déjà au brigandage qui devait se développer plus tard. A peu près deux mille prisonniers furent amenés le soir même à Naples'.

Je traversai, le 2 octobre, la rue de Tolède, pendant qu’ils défilaient; ils étaient conduits au fort Sainl-Elme par la garde nationale. Je rencontrai aussi des voitures chargées de blessés que l’on transportait aux hôpitaux de Naples; mais ceux qui l’avaient été le plus grièvement étaient demeurés à Caserle et à Sainte-Marie. Je me décidai aussitôt à partir le lendemain matin pour aller les visiter.

Il régnait à Naples, le matin du 3 octobre, une activité sérieuse, un mouvement empressé et régulier qui partait d’une pensée coinipune et réfléchie : l'horreur des royaux, l’amour et l’admiration des valeureux soldats qui les avaient vaincus, pénétraient enfin dans cette population jusque-là un peu inerte, et l’initiaient au dévouement îles nations libres.

Toutes les voitures étaient mises en réquisition pour le transport des blessés et des prisonniers; les gardes nationaux se multipliaient; ils allaient au débarcadère, à Caserle, à Sainte-Marie, chercher les blessés, porter des ordres ou des secours; eux aussi éLaient devenus volontaires de l'indépendance. Ils ne Souffraient pas qu'un oisif ou un étranger se promenât ce jour-là en voilure, pendant que les mourants encombraient les environs de Naples; chaque attelage était pris [tour porter les blessés aux hôpitaux. Les gardes nationaux avaient pour faire descendre ceux qui passaient en voiture une politesse persuasive et une fermeté inébranlable qui triomnliaienl de toutes les fatigues; c’est ainsi que, la veille au soir, ils Enlevèrent le cabriolet qui me remenait chez moi de chez la marquise de Villamarina. • W

Quand je pus me rendre, le mercredi 3 octobre, à Caserte, j’attendis vainement deux heures une voiture; enfin je me décidai à descendre sur la porte de l'hôtel, espérant que le hasard me viendrait en aide; en effet, je vis passer en cabriolet le petit sergent, qui s’arrêta pour me dire bonjour. Je n’hésitai pas elle priai de me conduire à l’embarcadère : grâce à l'uniforme de l'héroïque enfant, qui s’était si bien battu à Cajazzo, je pus pénétrer à travers la foule compacte qui se pressait aux entours du chemin de fer. Le cabriolet ne s’arrêta qu'à côté du convoi prêt à partir; la locomotive fumait et hurlait déjà, mais ce bruit était couvert par celui des voix qui s’entre-croisaient pour donner des ordres. Il y avait à l’embarcadère un entassement mouvementé et confus de gardes nationaux et de soldats de Garibaldi; les premiers partaient pour aller chercher les blessés, les autres pour aller remplir les vides que la mort venait de faire dans l’armée des volontaires. J’aperçus dans celte foule le brave général d’Avala qui donnait ses dernières instructionsauxgardes nationaux, et quelquesgaribaldiensque je connaissais et qui se rendaient à Caserte; je les saluai sans pouvoir les rejoindre; tous les wagons regorgeaient de personnes assises, entre lesquelles d’autres se tenaient debout: je me hâtai d’accepter une place que m’offrit un officier; le petit sergent déposa mon sac de nuit à mes pieds. Mais tout à coup je sentis le sac se hisser sur les genoux d'une pauvre fille de Naples qui s’était glissée à ma suite dans le wagon. On crut qu’elle était à mon service et on la laissa s'asseoir; c’était une sorte de naine vêtue d'un sarrau d’indienne grise sur lequel flottait un tablier déchiré; un foulard de coton jaune se croisait sur sa poitrine cambrée; son cou était large, charnu et prématurément rayé; sa tète était déprimée vers le haut, son front était si bas que la racine des cheveux touchait presque aux sourcils arqués et noirs. Ses petits yeux, noirs aussi, pétillaient; son nez était épaté, sa bouche grande laissait voir des dents jeunes et intactes mais de couleur de bois d’acajou; son abondante chevelure crêpée, rebelle au peigne et à la pommade, était relevée en bandeaux et en nattes. Cette fille était laide et malpropre, et pourtant elle n’inspirait pas de répulsion : elle avait dans la physionomie quelque chose de passif, de servile et de bon, une sorte d’animalité douce et de résignation dans la misère qui interdisait au cœur toute dureté envers elle. Il était difficile de lui donner un âge déterminé; son teint bilieux et Us contours flétris de son

visage accusaient plus de trente ans, et cependant son sourire et

son regard étaient presque enfantins.

« Qui es-tu et où vas-tu? lui dis-je, et pourquoi tiens-tu mon sac? »

Les soldats et les officiers de Garibaldi assis dans le wagon, voyant qu’elle m'était étrangère, l'interrogèrent à leur tour, et voici ce que par lambeaux elle nous répondit.

Elle ne savait en quel lieu elle était née, ni en quelle année, ni de quels parents : on l’avait amenée toute petite à Naples, où elle avait vécu, tantôt sur le pavé, tantôt en service dans de pauvres maisons ou chez une tante qui lui donnait asile et la soignait quand elle était malade; elle se nommait Maria. Jusqu'alors elle avait adoré son Genmro, mais à présent c’est Garibaldi qu’elle adorait; elle n’avait pu le rencontrer à Naples, et elle venait à Caserte pour le voir passer; voilà pourquoi elle s’était glissée der- » riére moi dans le wagon. Quelques soldats lui dirent : « Mais puisque lu aimes tant Garibaldi, tu dois nous aimer un peu : si tu veux, nous t’emmènerons au camp et lu nous feras la cuisine. » Elle leur répondit ;

« Si madame le permet, c’est avec elle que j’irai; je porterai son bagage jusqu'au palais où elle vous a dit qu’elle logeait, et là peutêtre j’aurai la bonne chance de voir Garibaldi. » On ne put la faire démordre de sa résolution; je lui avais donné deux carlini et fait manger du pain et des fruits confits : c’était plus qu'il n on fallait pour allécher une pauvresse de Naples ; puis peut-être avait-elle réellement dans le cœur celte espèce de dévotion pour Garibaldi qui s’est emparée de tout le peuple de Naples.

Dn officier assis près de moi me dit ; « Ne la refusez pas, madame, ne la laissez pas avec les soldats, voici la nuit; vous ferez coucher celte pauvre fille près de vous, elle pourra vous être utile. » Nous arrivions; je donnai le bras à l'officier qui m’avait parlé. Maria nous précéda, portant mon sac assez lourd sur sa tête dont les cheveux flottaient au vent.

Nous traversâmes l’esplanade toute jonchée de soldats au bivac, de chevaux, de pièces d’artillerie et de faisceaux de fusils. Nous passâmes la grande porte du palais, et, dans la première cour à gauche, je trouvai M. Marinoni, commissaire de guerre, et plusieurs officiers de l’intendance militaire qui mirent à ma disposition un logement.

Le portique, 1rs cours, le splendide escalier de marbre et les jardins du palais étaient, comme-l'esplanade, remplis de soldais entassés, mangeant, dormant ou raccommodant, à la lueur d'un fanal, un vêtement déchiré. Les chevaux se heurtaient pêle-mêle aux cavaliers; hommes et bêtes partageaient la même litière; on devinait la fatigue de la bataille récente.

M. Marinoni, qui savait mon intention de visiter les hôpitaux les lendemains de combat, m’avait écrit pour me dissuader. La veille, Caserte avait été presque investie par les royaux; une nouvelle attaque, me disait-il, pouvait avoir lieu dans la nuit. Celte lettre ne m'était point parvenue, et, l’eussê-je reçue, je crois qu’elle ne m'aurait pas empêchée de partir; j'ai toujours en ta cnriosité attractive du danger et de la douleur.

Suivie de Maria, je m'installai dans une grande chambre voisine du théâtre du palais, et qui avait été autrefois occupée par une des femmes de La reine; cette chambre était divisée en deux par une travée en boiserie; on dressa un lit de camp pour Maria dans la partie voisine de la porte, et je m'établis dans l'angle opposé, où se trouvaient un fauteuil, une commode, une toilette et un lit élégant, débris du mobilier primitif. La clarté douce et l’air vif de la nuit pénétraient dans la chambre par deux énormes fenêtres qui s’ouvraient sur le jardin; quelques épais nuagps roulaient dans le ciel et se confondaient aux grandes montagnes qui forment le fond du parc de Caserte; des coups de feu tirés de temps en temps sous les arbreg me faisaient tressaillir. Élaient-ce les royaux qui revenaient? «Juelque engagement sanglant allait-il recommencer?

Tandis que j'écoutais ces bruits de balles, auxquels se confondaient les rumeurs vagues de la nuit, un jeune soldat vénitien, nhe des ordonnances de l'intendance militaire, m'apporta à dîner; on me servit, dans de la porcelaine royale, des faisans du parc et des truites de la cascade, soldatesquement apprêtés; j'y goûtai du bout des lèvres; l'âcreté des sauces me répugna, et j’assouvis ma faim avec de belles pèches jaunes et du raisin muscat doré. Maria til ripaille avec, les mets, inusités pour elle, que j'avais dédaignés, puis elle sc coucha et s'endormit d'un somme pesant.

Moi, je ne dormis guère dans mon lit à courtines de soie verte; je regardai la fresque du plafond, représentant une Didon trop grasse qui racontait ses malheurs à Knée. J'entendais le piétinement des chevaux et des soldats sous les voûles du palais: quelques voix fre-

donnaient l'hymne de Garibaldi. Les décharges d'armes redoublaient dans le jardin et dans le parc. Parfois, un roulement de tambour s’v mêlait; tous ces bruits rtf arrivaient distinctement par la fenêtre ouverte; jusqu’au jour je crus à de fausses aleftes. Maria, ‘"réveillée deux fois par les coups de fusil, me dit toute épouvantée :

» Signora, ecco i régi! » (Madame, voici les royaux!) Le récit que le ‘lieutenant Marinoni m'avait fait de l'attaque de la veille m’avait causé une émotion qui contribuait aux fantasmagories de la nuit, lies coups de fusil tirés dans le .parc l’étaient contre les faisans et les pigeons qui voltigeaient là par milliers comme sur la place Saint-Marc, à Venise. Quelques-uns s'abritaient sous mes fenêtres et jusque dans ma chambre.

Renonçant à l’espérance de m'endormir, je me levai et m'habillai à la hâte; je montai dans une voiture que l’intendance militaire mettait à ma disposition, et je me rendis d'abord chez l'architecte Rossi, pour le remercier de l'hospitalité qu’il m'avait donnée à mon premier voyage à Gaserte. J'offris quelques souvenirs à ses enfants et je conduisis son fils ainé avec moi visiter l'hôpital. L'architecte Rossi m'apprit qu’il venait d'être mandé par le général Sirlori, qui lui avait demandé la communication d’un plan détaillé de Caserleet • des environs. Au moment où j’entrais à l'hôpital, miss Wliite en sortait; je retrouvai aussitôt les traces bienfaisantes de la présence de l'active Anglaise; les salles étaient plus aérées qu'à ma première visite, les lits plus propres, les infirmiers plus nombreux : il y avait là peu de blessés qui le fussent dangereusement. Quelques-uns acceptèrent l'offre que je leur fis d'écrire à leurs familles. Mais c’est à Sainte-Marie que m’attendait le spèctacle déchirant d’un lendemain de bataille.

La voiture roula sur une route superbe, et en trois quarts d’heure j'arrivai dans le village de Sainte-Marie, encombré comme Laserle de soldats el de matériel de guerre. J'allai jusqu’aux avantpostes, puis je me fis conduire à l'hôpital improvisé où l’on avait réuni les blessés de la veille el de l’avant-veille.

C'était une grande maison délabrée ouverte à tous les vents. Je traversai une cour remplie de décombres el de fumier: je montai à droite un escalier étroit, eLje parvins dans une chambre suivie-d'une . grande salle à murs gris où deux files de lits étaient alignées; ici pas une femme, peu d'infirmiers, deux médecins de l’armée allant de lit en lit avec leurs trousses, sondant les plaies, extrayant les

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halles ou bien Iraucliant les membres fracassés et désormais inutiles. C'était la souffrance dans toute son intensité, la’ mort en perspective, et pour adoucir tant d’angoisses, au dehors pas d'arbres, pas de fleurs, pas d'oiseaux, pas même d'azur et de soleil dans le ciel, car le temps était sombre et brumeux; une pluie fine se collait^ aux vitres et ne laissait pénétrer dans la salle qu'un jour opaque. Je m'arrêtai devant chaque lit, suivie de Maria, qui distribuait des fruits4l à ces pauvres altérés, tandis que je recueillais leurs noms, quel-* ques indications et. quelques détails sur leurs familles. Plusieurs refusèrent tout secours et toute consolation; pourquoi faire savoir • à ceux qui les aimaient qu'ils allaient mourir? Ce qu'ils désiraient, c'était de mourir vite. L’un d’eux, m’exprimant avec désespoir cette pensée, me poursuivit longtemps de ce cri : « Oh! par pitié, madame, acbeve?-moil. » Je vois encore ce visage pâle dont les muscles étaient lendus; les yeux sortaient de leurs orbites; la chevelure noire baignée de sueur se collait aux tempes décolorées; les deux bras en l’air, passés dans un suspensoir, s'agitaient convulsivement; son buste sillonné d'un bandage sanglant vacillait comme dans l'ivresse; U avait été frappé d’une balle en pleine poitrine; par miracle il n'était pas mort sur le coup, mais il allait mourir, mourir en proférant cette prière dont je n'oublierai jamais l'accent :

« Madame! par pitié, aclievez-moi ! » J'en vis un autre auquel on venait d'extraire deux balles; il était d'une pâleur livide, mais ne poussait pas un gémissement; il tenait lui -même le bras que l'instrument martyrisait. Un troisième, un Sicilien, me frappa par sa loquacité: il était d'un village près d'Agrigenle; il voulait vivre, et il vivrait, disait-il. Mais en attendant, comme il était marié, il exigeait que sa femme vint le soigner, c'était son devoir, comme son devoir à lui avait été de se battre pour son pays. Il me chargea d’écrire eu ce sens à sa chère Annunziata.

Dans la salle des amputés, j’en trouvai plusieurs endormis; était-ce lu nature .ou le chloroforme qui leur donnait celte halte dans la douleur?

J'allais m'approcher du dernier lit placé dans le fond de la salle; un des infirmiers me dit : « Celui-ci, madame, est un retjiol » Je lui proposai, comme aux autres, d'écrire à ses parents; il me répondit qu'il était de Naples et qu'il y retournerait bientôt; il soutirait beaucoup.

« Votre roi François est maudit, lui dis-je, de vous faire ainsi

L'ITAMB DBS ITALIENS.

tuer Ilaliens entre Italiens*, il voit bien pourtant que c’est inutile, qu'il est perdu, qu'il ne rentrera jamais dans sa capitale. *

A ces dernières paroles que je prononçai en m'éloignant, le soldat se souleva et murmura à l'oreille de Maria, qui lui donnait.des ^fruits :

« On a trompé cette dame; elle ne sait pas ce qui se passe : au- ^jourd'hui môme, le roi François est à Naples. »

* Voilà de quels moyens on se servait pour entraîner les soldats à la mort. Tantôt on leur annonçait que cinquante nulle Autrichiens * et Prussiens venaient à leur aide; tantôt que l'armée, toujours triomphante, de Cialdini, avait été vaincue; ou bien que Garihaldi était mort, que Naples était soulevée et rappelait son roi légitime. Ces inventions étaient crues par l’armée, parquée autour du roi et séparée du reste de l'Italie. Si quelques-uns des officiers, instruits de la vérité des événements, voulaient se retirer, on les menaçait de les faire fusiller.

Lorsque j’arrivai de Sainte-Marie à Caserle, il faisait nuit ; comme la veille, les cours et les escaliers du palais étaient encombrés de soldats. J’étais si brisée de fatigue et d'émotion, que je m’endormis lourdement dans le lit où je n'avais pu dormir le premier soir. Maria en lit autant; au jour, elle se leva et se vêtit sans Ijruit; je la trouvai prête à sortir au moment où je m'éveillai. Elle me demanda ce qu'elle pouvait faire pour me servir; je lui dis d’aller remplir à la fontaine du palais une grande cruche vide qui était dans la chambre; elle sortit en tenant la cruche sur sa tète, comme une amphore antique. J'attendis deux heures sans voir revenir Maria; j’avais hâte de m'en retourner à Naples pour faire partir mes lettres écrites aux familles des blessés; je me décidai à sortir de ma chambre; je trouvai la cruche vide dans un couloir; Maria avait jugé que l’eau destinée aux ablutions m’était parfaitement inutile; il n’y a pas de pays où l'on se lave moins qu'à Naples. Je dis adieu à mes amis de l'intendance et je quittai Caserle. sans avoir retrouvé la bohémienne napolitaine.

Il y avait dans le wagon où j’étais montée un chapelain de l'armée de Garihaldi qui me frappa par sa mine hardie, fière, inspirée; c’était un Sicilien à la taille élancée, au teint brun, au profil arqué, à la chevelure noire et frisée ; il portait avec distinction la culotte courte et une sorte de dalmalique en drap noir qui me rappela h* costume des frères Arméniens de Venise; son chapeau

tricorne élalForné de cordons en passementerie rouge et or, qu'une petite croix groupait en ganse sur le côté; une croix plus grande, avec un Christ eir relief, pendait à son cou; il avait à sa ceinture un poignard. Ce prêtre sicilien parlait avec un accent fébrile et nerveux à un autre prêtre assis auprès de lui. Celui-ci était un gros, chanoine de Naples qui venait de passer quelques jours en villégiaturé et semblait tout ahuri de se trouver dans une compagnie aussi guerrière. Le Sicilien lui disait : « Le Pape se perd et nous perd, et si l’Église n’était pas immortelle, il la perdrait avec nous; il est temps de renoncer aux biens de ce monde, sous peine de renoncer à jamais à l'intelligence des choses du ciel. Soyons avides des trésors de la foi, de la direction des âmes et de l’exercice de la charité; laissons aux princes de la terre le gouvernement de la partie fragile et passagère de l'homme; réservons-nous la partie immortelle, le domaine des esprits; c’est sur eux seulement que notre autorité doit s'étendre. Jésus-Christ l’a dit : a Notre empire « n’est pas de ce monde! * Tandis qu'il parlait, ses deux yeux brillaient comme deux flammes de l'Etna; sa main, osseuse et line, avait des gestes saccadés qui semblaient vouloir secouer l'inertie du chanoine obèse, dont il tirait à grand'peine quelques monosyllabes objectifs. Je n'ai jamais vu un plus singulier contraste que celui qu'il y avait entre ces deux prêtres : l'un était la doctrine vivante de l'Évangile, l'autre l'incarnation des abus de l'Église. Ce prêtre sicilien suivait l'année de Garibaldi depuis le commencement de la campagne.

Comme j’arrivais, le 5 octobre, de cette excursion à Caserle, j'qus la visite de la marquise de Villamarina et de sa délicieuse belle-fdle qui réunit la grâce d'un portrait de Watteau à la suavité d'une madone de Itnphaël. Ces darnes m’annoncèrent que le soir même s'embarquaient pour Ancône les notables de Naples qui allaient féliciter le roi Victor-Emmanuel et lui porter les vœux de la ville. Le président de celle députation était porteur d’une lettre admirable que Garibaldi écrivait au roi. M. .Michel Laldacchini, dont les précieux renseignements m'avaient été autrefois d'un si grand secours pour mon livre sur Campanella, était un des membres de celte députation. Ainsi il lui fut donné de contribuer à l'édification de la liberté de son pays, après avoir préconisé l’essence même de cette liberté dans ses écrits.

Le lendemain de mon retour à Caserte, je voulus visiter le palais

royal de Naples, ce grand monument en briques rouges et jaunes dont les terrasses dominent la perspective du Vésuve. Ces terrasses couvertes de fleurs et d’orangers seraient fort belles si elles descendaient en gradins jusqu’au rivage; mais un singulier caprice de la tyrannie des rois de Naples a fait de la base de ce palais si riant une immense fonderie de canons , et de bombes; comme pour étayer leur souveraineté sur les instruments de guerre et de mort. Vaine garantie, parade fanfaronne dont la haine du peuple a fait justice! Ce qui attirait surtout ma curiosité dans cette visite au palais royal, c'étaient les vestiges de la royauté disparue. On trouve dans les objets habituels dont un homme s'entoure, la révélation certaine de ses pensées intimes et de ses passions : dans le cabinet du dernier roi mort, de ce roi que son peuple a surnommé le roi Bomba, sont rassemblés une profusion de petits livres, reliés aux armes royales et renfermant autant d'oraisons à chaque saint de l’année; près de ces livres, on voit rangés dans des vitrines, ou bien gisant sur les meubles, toute une série de portraits de Pie IX : peints, gravés, photographiés, en sculpture et en camées; visà-vis du bureau est un dressoir qui soutient une collection complète de magnifiques pipes turques. Le roi mort fumait sans cesse; il se grisait de tabac, quelquefois même d’opium. Il aimait la torpeur dans la dévotion. Le cabinet de sa femme, de celle que, devenue veuve, on nomma reine mère, m’a fait penser au contraste des deux portraits de la reine Caroline, dont j'ai parlé plus haut. Mais ici le contraste est constaté par le rapprochement des objets dont la reine mère s’entoura aux différentes époques de sa vie : on voit, d’un côté de son cabinet, un piano couvert des partitions les plus célèbres de la musique allemande et italienne, puis un rayon de bibliothèque où sont les poètes. Jeune et nouvelle mariée, l’Autrichienne gardait dans lame un peu d’idéal allemand; mais mère, et mère ambitieuse, inféodée à la politique d'un roidesppte, elle cherche bientôt dans le bigotisme une assiette à sa conscience; elle demande aux reliques, aux ex-voto, aux légendes, une sécurité dans le mal cl dans la tyrannie, que les voix sincères des poètes et les clianls émus des musiciens ne pouvaient lui donner. Elle entasse alors autour d’elle un amas de puérilités religieuses. Son oratoire en regorge, et, dans les diambres attenantes, les petits lits de ses huit enfants en sont obstrués, A la tète et au pied de ces lits sont groupés des Jésus eu cire à cbe-

veliirc de filasse blonde, des ossements de saints enchâssés dans du clinquant, des chapelets, des médailles,' des rameaux bénits, des fioles remplies d’eaux miraculeuses, des lambeaux de vêlements de martyrs, des dents et des cheveux de missionnaires crucifiés, enfin toutes les défroques des sacristies et des couvents.

Le cabinet de la jeune reine est exempt de cet attirail : ou y trouve, parmi les petits meubles exquis de Giroux et de Barbedienne, toute l’immortelle pléiade des poètes allemands. Mais, dans le cabinet du mari, de François II, du roi de Gaëte, comme l’appelait désormais le peuple de Naples, pas un livre, pas une carte, rien de ce qui dénote l’être intelligent, l’rés d’un bureau j’ai trouvé un crachoir et sur ce bureau des feuilles de papier à bordures coloriées, puis la plume qui servait aux signatures, puis un numéro du journal officiel de Naples encore sous bande; c’est le numéro du 5 septembre au soir, du jour même où le roi s’est enfui de Naples; il renferme la proclamation d’adieu rédigée avec une sensibilité de rhéteur par Liborio Boniano. J’aurai bientôt occasion de parler de ce ministre libéral du dernier roi, qui se perdit de réputation en étant utile à son pays : le despotisme justifie la déloyauté; mieux vaut pourtant la mort, la guerre ouverte, que de telles embûches.

De chaque côté du buvard de François II, je remarque deux énormes cornets de pralines et de dragées longues (bonbons au cédrat qu’on nomme en Italie bergamasques) , que ce prince enfantin aimait avec passion.

Voilà comment les races finissent.

Les appartements de réception sont fort riches, plusieurs salons ont encore des ameublements du temps de Murat et renferment des portraits de ce roi. De très-beaux vases de porcelaine de Sèvres les décorent. Les portes en bois, dorées, ornées de peintures de fleurs, d’oiseaux et de figurines, contrastent par leur splendeur avec les parquets en pierres rouges cirées. La salle du trône est tendue de velours pourpre à semis de fleurs de lis d’or et d’argent.

Dans un salon, je suis éblouie par un magnifique buste de Marc Aurèle et une tète d’Érigone trouvés à llerculauum; ce sont deux des plus beaux bronzes antiques que j’aie vus. I.a salle de bal, moderne, est revêtue de glaces et de damas jaune; elle aboutit, singulier voisinage pour une galerie de fêtes, à une chambre toute en marbre

blanc appelée caméra tlei Morli. C'est là qu’on déposait les corps «les rois et des reines avant leur inhumation.

Au second étage, où se trouvent l’appartement de la reine mère et celui de Ferdinand 11, dont j'ai parlé, est une bibliothèque fort belle, suivie d'un cabinet de physique. Pour ces rois Bourbons, ignorants, cruels et dévots, livres et instruments de science n’étaient qu’une décoration vaine. Je descends par l’escalier d’honneur, un des plus vastes et des plus somptueux qui existent. Derrière le palais, dans une aile en retour, est le grand théâtre San Carlo, puis une galerie qui aboutit au jardin clos d une grille superbe. Une allée me conduit à une terrasse qui communique avec la forteresse de Cnslcl Nuoi'o, dont les cinq tours du treizième siècle et l'arc de triomphe du quinzième formaient une grandiose décoration. Ce fort était comme le gardien du palais des rois despotes. Malgré les souvenirs de meurtre et d’esclavage qu’il rappelait, je regrette qu’on l’ait abattu. Il faut conserver les vieux monuments quels qu'ils soient; ils racontent l'histoire. Les bastions de la tyrannie sont sans danger pour un peuple libre. En sortant du jardin je traverse plusieurs cours du palais; dans l'une sont rangées les voitures de la cour, sur les panneaux desquelles on substitue en ce moment la croix de Savoie aux fleurs de lis.

Ce palais fermé, désert et muet, va se rouvrir, se repeupler et s’animer; il attend un hôte nouveau, un hôte digne de sa grandeur et de la majesté de la vue de ce golfe de Naples, merveille du monde. C'est l’hôte de l’Italie entière, l’hôte pour lequel déjà se sont ouverts et parés le palais arcbiducal de Milan, celui des Farnèse à Panne, celui des princes d'Este à Modène: celui du Pape • (S. Michcle in Bosco) à Bologne; celui d'Éléonore à Ferrare; celui délia Signoria à # Sienne; relui du Ctimbio à Pérouse, et l'immortel palais Pi Iti à Florence, tout rayonnant des cbels-d oeuvre de l'art; c’est rhûle enfin qui trônera un jour dans le palais du. Vatican de Rome et daq$ le palais des Doges de Venise! c’est Victor-Emmanuel, c'est l'Italie, unie, forte, héroïque, se personnifiant dans son ^roi!

Il approchait de Naples à la tête de son armée victorieuse, qui en huit jours avait délivré les Étals du pape et fait prisonnier Lamoricière. Déjà arrivaient par mer les détachements des nombreux bataillons piémontais; ils marchaient aussitôt sur Maddaloni, sur Caserte et sur Sainte-Marie; ces soldats fraternisaient avec les légions

de l’indépendance; bientôt ils ne formèrent plus qu’une seule armée.

A Naples, on recueillait, avide, tous les détails du drame mémorable qui s’accomplissait; les rencontres dans les rues, celles dans les musées, aux théâtres ou à table d’hôte formaient autant dépisodes qu'il ne faut pas dédaigner.

Le 8 octobre, je vis venir à moi, dans la rue de Tolède, M. Auguste Yecchy et d’autres officiers ; « Siele unn buona signera! * me dirent-ils en me serrant la main, c'est ainsi qu’ils me remer- % riaient du peu que j’avais fait aux hôpitaux deCaserle et de Sainte- Marie.

Le 0, dînait à table d’hôte une mère qui arrivait de Venise, elle était en quête de son fils, volontaire de (iaribaldi : est-il mort ou vivant? que de tribulations elle a subies, la pauvre mère! Tracasseries de la police autrichienne, tempête sur mer. incertitude cruelle et qui dura plusieurs jours! .Mais enfin son fils est retrouvé, il vit, une joie immense submerge toutes ses douleurs.

Le 10, les décharges d’artillerie et les fanfares annoncèrent un nouveau débarquement de troupes, c’était le vainqueur d’Ancône, l'amiral Persano qui revenait à Naples et y amenait des soldats piémontais; il descendit à l'hôtel de Home, ou je logeais, et le soir, en dînant, il me raconta comment Lamoricière s’était rendu prisonnier à son bord ; il parlait du vaincu avec l'exquise indulgence, la générosité et la politesse d'un gentilhomme.

Lamoricière avait prématurément vieilli, ses cheveux grisonnaient, sa taille était lourde et sa physionomie commune; il affectait une brusquerie tranchante de faux bonhomme ; il avait l'outrecuidance de la défaite, il rejetait la sienne sur la fatalité. Il exposait avec un orgueil inimaginable ses plans de campagne et les justifiait : il n'avait point vaincu, mais il devait vaincre. Des voyageurs qui arrivaient par le bateau à vapeur des Messageries impériales françaises, avaient la veille déposé le général à Civifa-Vecchia ; ils avaient constaté sa superbe; relâché sur parole, il s’en retournait à Rome.

L'amiral Persano, le soir même de son arrivée à Naples, se rendit à Caser te pour y voir Garibaldi ; il 1*» trouva endormi sur son lit de camp, dans le modeste entre-sol qu'il habitait dans l'aile droite du pilais. Conquérant de deux royaumes, il ne voulait pas même d’une ’ chambre d’honnenr dan? les résidences royales: trois de ses officiers

L'tfAl.lR DES ITALIENS.

dormaient aussi dans une pièce à cAté. Ils se levèrent pour inl i ndu ire l'amiral auprès du Dictateur. Ces deux grands citoyens de l'Italie libre concertèrent ensemble un plan d'attaque et décidèrent le blocus de Gaëte. Mais quelques jours après nous apprîmes que les puissances européennes s'opposaient à ce blocus et que l'amiral français, en croisière devant Gaête, était allé à la tète de son étatmajor, rendre visite au roi François 11.

En dehors de sa célébrité, l'amiral l'ersano plaît et attire; il est grand et svelte, sa figure est distinguée, sa physionomie est expressive, ses yeux pétillent d'esprit ; il parle le plus pur français ; marié à une charmante Ai glaise, il a un fils unique de dix-sept ans, qui est * le portrait vivant de sa mère et qui déjà est le lieutenant de son père.

Ce ne furent pas seulement des troupes piémontaises qui débarquèrent à Naples durant cette première quinzaine d'octobre. la 1 14, un dimanche au matin, le rivage de Sainte-I.ucie retentit du chant national anglais, les vieux murs du château de l'Œuf furent ébranlés par le God save the queen : quinze cents Anglais, beaux, grands, robustes, irréprochables de tenue, venaient compléter le régiment du valeureux colonel i'ear; ils portaient l'éclatant uniforme garibaldien, rehaussé de broderies d’or. Dans leurs rangs se trouvaient un fils de lord Seymour, un fils de lady Campbell et le jeune Alfred Edelman de Monteiro, italien par sa mère, anglais par son père, ce hardi volontaire s'était vaillamment battu à Milazzo, à Melito et à Reggio.

Le lendemain de son débarquement, la légion anglaise partit pour Caserte et alla camper sous les hauteurs de Sant Angelo; le jour suivant elle recevait le baptême de sang.

Cependant M. de Villamarina s'était rendu auprès du roi Victor- Kmmanuel pour hâter son arrivée à Naples. Quand le roi l'aperçut, il lui dit en riant :

« Eh bien! donc, le 1" octobre, sans mon consentement, vous avez envoyé nos soldats au feu ?

— Ai-je donc si mal fait, sire ! répliqua le marquis.

— Oh! pour cela, non, repartit le roi énergiquement, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas m'èlre trouvé là pour les commander. »

La persistance du roi de Gaëte à ensanglanter le pays nécessitait pour en finir la jonction des deux armées. Le brave colonel Caltabene. fait prisonnier par les royaux dans la terrible journée de Cajazzo, fut échangé, le 10 octobre, contre un prisonnier de l'année

bourbonienne. Le 15, il ine ül visite et m'assura que le roi François II avait encore une armée de cinquante à soixante mille hommes. Mais incessamment une attaque générale et victorieuse se préparait sur toutes les lignes, du côté des Italiens. Cialdini devait surprendre l’ennemi par derrière, tandis que Garibaldi le harcelait par devant.

Toutes les forces de l’Italie, toutes ses capacités, l’intelligence et l’action, se confondaient avec une entente parfaite pour le triomphe de l’unité et de la liberté. On faisait taire toutes les vanités, les griefs et les intérêts particuliers; on ne se préoccupait que du bien du pays, de sa moralité, de sa gloire; les uns sur le champ de bataille, les autres dans l'arénc de la politique. Tandis que la grandeur d’àme du roi et celle de Garibaldi éclataient à la tête des armées, la même grandeur d’âme se révélait en M. de Cavour dans les deux mémorables discours qu'il prononçait devant les deux Chambres. Ces hardies et rassurantes paroles furent la surprise et l'admiration du monde, comme elles le seront de l’histoire; quelle habileté, quel patriotisme, quelle sérénité montra ce grand esprit à cette heure anxieuse !

Honte à ceux qui, ne comprenant pas ce que celle heure avait de solennel et de décisif pour l'Italie, tentèrent de semer le soupçon et la division entre ces nobles cœurs et ces intelligences généreuses! C’était méconnaître l'intervention de Dieu même, qui, successivement, s'était manifestée dans l’apparition de ces hommes suscités pour concourir, avec leur foi, leur dévouement et leur martyre, à la résurrection de l'ilalie. Hommage à tous ceux qui participèrent à l’œuvre immortelle; hommage aux victimes du Spielberg! hommage aux frères Bandiera! hommage à Poërio! hommage à Mazzini! hommage à Mepotti! hommage à Santa-Uosa ! Hommage à ce roi qui, mort dans l’exil et sur un lit de cendre, a légué à son fils la réalisation d’un rêve trahi, remords de sa jeu- , nesse! Hommage à Cavour qui, le premier, introduisit dans les conseils des souverains de l’Europe le germe vivace des droits de son pays! Ce germe a poussé, il agrandi, il s’est fait colosse, il vit, il combat, il triomphe, il parle liant au monde surpris! Hommage à M utin, qui, en mourant, a dit à Venise : « Fille glorieuse, son— mets-toi à la patrie commune! » Hommage à Farini, qui a groupé trois provinces au giron de la mère-patrie! Hommage à Ricasoli, qui a voulu que la Toscane fût la grâce et la poésie de l'Italie guer-

rièrej Hommage aux cités et aux provinces qui vaillamment ont brisé leurs fers! à Pérouse, à Ancône, aux Marches et à l'Ombrie! Hommage à Home, qui attend et espère, et par-dessus tout hommage au libérateur de deux royaumes! hommage au téméraire, au pur, au simple, au juste, à l'inspiré, hommage à Garibaldi! hommage au héros en qui l'âme du peuple italien s'incarne! Hommage enfin au roi, lien et couronnement de ce faisceau formidable, au roi, force et majesté visible de la nation, el garant de ses destinées devant le inonde!

O Italie! ne permets pas qu'on touche à un seul des glorieux rameurs de ton arche sainte, ne souffre pas qu'ils s'insultent ou se méconnaissent entre eux, n'imite pas la faiblesse fatale'de la France, où les désastres ont suivi les divisions, où l'étouffement de la liberté a suivi la licence! Sois comme la jeune Amérique de Franklin et de Washington, unie et digne, reconnaissante et respectueuse envers ceux qui t’ont fait revivre et t’ont rétablie à ton rang, ô reine du monde!

II était fort difficile et presque impossible de visiter un lendemain de combat les avant-postes de l'armée italienne. H'ailleurs, j’ai dit dans quel but je m’étais rendue deux fois à Caserte el «à Sainte-Marie; je n'avais pu aller plus loin, et il me restait une immense curiosité de voir Sant'Angelo, ce petit village autrefois si paisible et qui depuis un mois avait été le théâtre de tant de luttes sanglantes. Que de vaillants étaient tondais dans ses ravins et dans ses champs d'oliviers!

Nous étions arrivés au 20 octobre, c'est-à-dire à la veille du vole du plébiscite; depuis quelques jours une sorte de mollesse se faisait ^ sentir dans l'attaque et la défense de Capoue, il n’y avait plus de • part el d’autre (pie de légères escarmouches; les bataillons de Garibaldi semblaient attendre, pour frapper un coup décisif, l'arrivée des troupes royales conduites par Victor-Kmmanuel; le vote populaire était comme la consécration de l'accord de ces deux armées qui allaient se confondre. Je profitai de cette espèce de suspension

d'armes pour aller coucher à Caserte le samedi 20 ocloh-e. Trois voyageurs qui logeaient dans le même hôtel que moi. M. George Lévy, banquier à Alexandrie, M. Estève et M. Bendix , chimistes de Paris, devaient me rejoindre en voiture le jour suivant dans la matinée et me conduire aux avant-postes ; je savais que tous mes amis,' officiers de Garibaldi, étaient consignés pour le vole du lendemain et ne pourraient quitter Caserte.

J'étais montée dans le seul wagon de première classe du départ de deux heures, lorsque je m'aperçus qu’il était complètement plein. H. Alfred Edelman de Monleiro qui était au nombre des voyageurs, se leva, me donna sa place et s’assit sur une sacoche d'argent; c'était la paye du régiment anglais que ce jeune officier venait de retirer au minstère de la guerre et qu'il allait porter au quartier de Sant’Angelo.

Je me trouvai placée à côté d'un colonel polonais qui servait dans l'armée de Garibaldi et qui se rendait aux avant-postes de Sainte- Marie; il avait fait ses premières armes sous le brave général Pelletier, dont le souvenir l'enflammait encore dans les batailles présentes. Je lui parlai des deux charmantes filles du glorieux général qui avaient entouré sa vieillesse de tant de tendresse, d'esprit et de poésie. Le colonel me fit remarquer dans un angle du wagon une dame enveloppée d’un grand burnous desoie noire ; son visage avait une expression sévère et triste; ses traits réguliers étaient encadrés de boucles soyeuses et blanches.

M'entendant causer en français avec le colonel, elle me demanda dans la même langue quelques renseignements. C'était lady Dorotliea Campbell ; j'ai déjà nommé son fils en parlant de la légion anglaise; il était arrivé un des premiers et avait rejoint Garibaldi dès le commencement du siège de Capoue. Sa mère, comme pour le sauvegarder par son amour, avait quitté Londres, ses habitudes de luxe et de confort, et était venue s'établir à Naples. Chaque semaine, elle allait au camp porter à son fils de quoi se nourrir et se vêtir. Je fus profondément touchée à l'aspect de celte grande dame à qui le dévouement maternel faisait oublier l’extrême fatigue et parfois le danger de ces excursions. Ce jour-là, elle craignait avec raison de ne pas trouver à Caserte une voiture qui la conduisit à SanfAngelo le soir même. Je lui présentai M. Edelman de Monleiro. Il se rendait justement au quartier des Anglais, et il offrit à lady Campbell une place dans >a voilure. En me séparant de lady Cauip-

ni.

bel!, je convins avec elle que je l'ai tendrais le soir, à ueu! bernes, devant la grande porte du palais, el que si elle ne pouvait retourner coucher à Naples, elle partagerait tua chambre.

Le palais était devenu presque désert. Les grilles en étaient closes, les cours tranquilles. Ce n était plus ce désordre accidenté et ce bruit d’armes d’un bivac que j’v avais trouvés après les comloats du 1" et du 2 octobre. Je dormis d'un sommeil paisible, et le lendemain, à l’heure fixée d’avance entre nous, je rencontrai, dans l’une d<*s cours du palais, mes trois compagnons de table d’hôte, avec qui je devais me rendre au camp. Nous moulâmes en voilurs et nous parcourûmes Caserte, en fête pour le vole du plébiscite. Lee gardes nationaux, bannières déployéeset musique en tète, défilaient dans les rues; les fenêtres étaient pavoisées: mais ce qui décorait et égayait surtout la petite ville, c’étaient les lignes de soldats garibaldiens, précédésde leurs officiers en grande tenue, qui allaient voter en chantant l’hymne de combat. Nous vîmes passer à cheval le valeureux colonel Spangaro, de Milan, entouré d'un brillant étatmajor. L’un de mes compagnons d'excursion était l’ami du colonel; il me le présenta. Je fus heureuse de serrer la main de ce brave, qui s’était héroïquement Taattu dans la terrible journée du l‘ r octobre. et avait mérité les paroles suivantes dans un ordre du jour de Garibaldi : « Je suis bien content de vous, de vos officiers et de vos soldats; une grande part de la gloire de celte journée est due à voire courage el à l'amour que vous portez à la cause de l'Italie. »

Le colonel nous engagea à dîner, pour le retour de notre promenade, à Sant’Angelo. Comme nous le quittions, Garibaldi, qui se rendait à Naples, passa en voiture auprès de nous ; ces messieurs s'élancèrent et baisèrent la main du héros; je le saluai, il me sourit, el me fit un signe amical de sa tète grave et pensive.

Munis d'un sauf-conduit pour les avant-postes, nous traversâmes rapidement Santa Maria, que j'avais vue si triste le ô octobre; comme Caserte, ce village était en fêle et volait le plébiscite qui unissait le royaume de Naples à la libre Italie.

Ces messieurs avaient rempli les caissons de la voilure de cigares et de bouteilles de vin, de viandes froides et de fruits destinés aux soldats et aux i fficiers, car au biîac on ne dédaigne point ces attentions du hasard. Nous finies notre première distribution en sortant de Sainte-MuHe, à des soldais d infanterie piémontaise fumant

au soleil, assis sur la paille qui leur avait servi de lit durant la nuit. — Aussitôt, comme pour nous remercier, un brigadier détacha d'un murde clôture un petit imprimé, qu’il nous présenta au bout de sa talonnette : c’était une dépêche télégraphique du général Cialdini, qui annonçait une défaite des royaux. Le vainqueur de Lainoricièrc venait de faire prisonnier un général et huit cents soldats bourbonniens.

Nous étions partis par une journée magnifique; tous les rayonnements du ciel de Naples étaient répandus sur une campagne encore verte, ta voiture suivait une large route sablée et bordée, à droite et à gauche, par des cliamps d'oliviers séculaires.

Les arbres de droite s'échelonnaient jusque sur les premiers plans de hautes montagnes qui découpent dans les airs leurs crêtes superbes. La légion anglaise campait à gauche, près d'une maison blanche. Nous trouvâmes d'abord à droite un détachement d’infanterie piémontaise, puis un autre de bersagliers, et enfin le bataillon d’artillerie commandé par le capitaine Savio. Justement il était là debout, au milieu des canons épars, et donnant quelques ordres. 11 fut très-étonné en m’apercevant. Je le trouvai maigri et pâli. Ce n’était pas seulement vingt-trois jours de bivac qui l’avaient ainsi changé. Son frère, son compagnon et son ami, avait été tué au siège d’Ancône; il était mort dans mie action héroïque que tous les journaux avaient racontée. Mais qu’est la gloire (la gloire, hélas ! passagère) pour compenser la perte des affections qui sont une part de notre vie même et que le sort brise tout à coup ! Contre de pareilles douleurs il n’y a pour le soldat que le mouvement de la guerre, et pour l'artiste que l'étourdissement du labeur delà pensée. Je serrai la main du capitaine Savio, et, pour le distraire un moment de ce malheur si grand, je l’engageai à nous accompagner sur les hauteurs de Sant’Angelo, couronnées par plusieurs batteries de canons. Il me répondit qu'il nous rejoindrait bientôt. Nous quittâmes, le campement des artilleurs en y laissant quelques bouteilles de vin, des cigares et des fruits.

La voilure tourna à droite, dans une espèce de gorge, et nous conduisit jusqu'aux premières maisons du petit village deSant’Angelo, presque entièrement abandonné de ses habitants; les plus vieux et les plus jeunes étaient seuls restés dans les masures les moins exposées. Quelques petits mendiants sortaient des portes et des broussailles pour nous demander l'aumône. Une vieille fennne

au chef branlant et aux cheveux emmêlés et jaunâtres, comme le chanvre desa quenouille, filait au soleil sous un figuier. La voitnre dut s’arrêter devant la petite église close du hameau, où nous primes un guide pour nous conduire sur les hauteurs, en suivant des sentiers presque impraticables. Il -y avait une autre route plus large mais plus longue, par laquelle la voiture pouvait se rendre jusqu'aux derniers plateaux du roc. Cette roule avait été frayée par les artilleurs; l’étroit sentier que nous suivions l'avait été par les chevriers. Nous venions de dépasser une maison blanche un peu plus grande que les autres misérables habitations de ce village : c’était de celte maison que Garibaldi dirigeait chaque jour les opérations du siège, et pointait sa lunette sur Capoue. - '

Nous poursuivions notre marche haletante, quand je vis venir à nous, à travers rocs, le capitaine Savio, monté sur un cheval fougueux. L'animal s’élança avec dextérité jusqu’à nous; mais tout à coup il se cabra et sembla vouloir se précipiter dans l'abîme qui bordait le sentier. Déjà ses deux sabots de devant se levaient dans le vide; c'en, était fait du capitaine Savio, si son admirable sangfroid ne l’avait pas sauvé; il se rejeta lestement du côté de la montagne où nous marchions, puis il aida le guide à remettre fecheval sur ses pieds. Comme je le complimentais de sa présence d’esprit, il me dit avec un mélancolique sourire : « Quoi d'étonnant, madame, nous vivons en compagnie habituelle de la mort et du danger, et nous devons les traiter cavalièrement. Tenez, ajoutat-il, nous voici précisément arrivés à l’endroit où commença l’attaque des royaux le 1" octobre. Garibaldi était parti avant le jour de Caserte, et m’avait fait asseoir près de lui dans sa voiture, continua le capitaine Savio. Nous étions suivis d'un détachement de garibaldiens et de mes vingt artilleurs conduisant quatre batteries. L’aube blanchissait comme nous franchissions la côte de Sant’ Angelo. Nous n’apercevions pas les royaux embusqués dans les ravins et sous les arbres. Tout à coup une décharge nourrie nous révéla leur présence. Nous .nous élançâmes tous de la voiture l'épée à la main, Garibaldi le premier et le plus rapide. Pour animer les soldats, il criait ; Vive l' Italie! et Vive Garibaldi! Il savait que son nom magique faisait reculer l’ennemi et centuplait la force des siens. Les morts tombaient des deux côtés : ces pierres et ces broussailles qui sont là devant vous en étaient jonchées. Nous nous battions en chancelant sur les pentes glissantes, comme des hommes ivres, et en

effet nous étions ivres de la frénésie acharnée des. combats; c'était une lutte souvent corps à corps, où l'on s'étreignait pour s’étouffer. Mes artilleurs avaient pointé leurs quatre pièces et faisaient des (rouées profondes dans les rangs ennemis. Bientôt la bataille devint générale sur toutes les lignes. Le reste de l’artillerie arriva. Les bersagliers et l’infanterie piéinontaise renforcèrent les régiments garibaldiens. ». . •

Tandis que le capitaine Savio me racontait le début de celte journée sanglante, nous parvenions au sommet de la montagne. Sur le plus haut mamelon étaient encore quatre canons piémontais; les artilleurs, penchés sur leurs pièces, lançaient des obus sur la rive droite du Voltume, toujours occupée par les royaux. La rive gauche du fleuve serpentait au-dessous de nous au pied des rocs. Les- soldats royaux, abrités derrière une grande ferme, ripostaient aux artilleurs piémontais. Plusieurs bombes vinrent s'abattre à quelques pa> de nous. Nous dominions toute la vaste plaine où Capoue est située. Nous voyions les dômes, lesédilices, les maisons, les jardins, les terrasses de la ville gracieuse groupée au bord du Voltume. A l’horizon s’étendait la mer bleue, qui se confondai 1 presque avec le ciel. A gauche, au dernier plan, se dessinait un grand roc qui s'avançait en pointe sur le rivage. C’élail Gaëte, dernier autre de la tyrannie expirante. La plaiue que mon regard embrassait était fraîche et riante, toute parsemée de villas et de petits hameaux.

Les dévastations commises par les royaux ne s’apercevaient point 'à distance. Les pièces d'artillerie continuaient à tirer d’une rive à l'autre. Je louchais aux canons piémontais, chauds et fumants encore. Le temps était splendide, la yie partout; je ne sais pourquoi, parcelle belle journée, ce jeu guerrier ne m’effrayait point. 11 me semblait que ces obus ne pouvaient m'atteindre, et d’ailleurs, mourir ainsi m’eût paru moins sombre que mourir à Paris, par un temps de brouillard. La mort en pleine lumière est mon vceu le plus fervent. Je sens de plus eu plus mon origine grecque 1 . Cependant, si une grande bataille s’était tout à coup livrée dans

• Mrs aïeux ont laigné leurs flancs dans l'Ilissus; .

I>u sauf; des Phocéens mes pères sont connus,

Et mon cœur a gardé de la race première Le triple amour de l'art, du beau, de la lumière, ai-jc dit dans des vers sur Arles, celte antique colonie de Phocéens où sont nées ma grand'iuére et tna mère.

lit. . b

colle plaine, au-dessous de moi, si la terre s'élail couverte instaulanémenl de cadavres, la splendeur du ciel et le calme de la nnlure m'auraient semblé une dérision de l'implacable Inconnu...

J jiurais voulu rester jusqu'à la nuit sur ces hauteurs et y voir l'effet de la lueur des bombes dans l’obscurité; mais le dîner du colonel Spangaro nous attendait. Nous descendîmes par la roule large, praticable aux voilures, donl j'ai parlé, et nous fîmes un détour à gauche pour visiter la petite église de Sanl'Angelo. Comme nous en approchions, nous entendîmes des gémissements; nous entrâmes, et nous vîmes trois soldats anglais blessés, oubliés depuis vingt-quatre heures dans la nef abandonnée. Mes compagnons de route les ranimèrent avec un peu d’excellent vin, et leur laissèrent des fruits pour étancher leur soif; leurs blessures n'étaient pas graves, et ils nous dirent : « Au revoir! » avec confiance. Nous nous séparâmes à regret du capitaine Saviu. Enserrant sa main, je fus saisie d’un pressentiment. La pâleur de son visage était telle qu'on l'eut dit frappé de mort. Je pensais à sa mère déjà désespérée. Si cet autre lils allait rejoindre son frère, que deviendrait-elle? Celte impression funèbre me suivit jusqu'à Caserte. J'en fus distraite par le dîner du colonel Spangaro. Il y avait parmi ses hôtes le commissaire des guerres llarinoui, dont l'esprit vif et la bienveillance cordiale résistaient à toutes les fatigues et à tous les dangers; puis l'aide de camp du colonel, un oflicier polonais dont la distinction me frappa, et dont le nom m'échappe; citadin de Paris, avant qu'il ne fût soldat de l'indépendance, il a connu toutes nos élégances : nos salons, nos théâtres, et ce luxe sans frein dont l'extension toujours croissante absorbe tout idéal et immobilise le cœur et l'esprit. Le jeune oflicier polonais convenait avec moi que le spectacle que nous donnait en ce moment l'Ilnlie était plus grand, plus pur, plus émouvant que toutes les merveilles et toutes les curiosités matérielles dont Paris est devenu le centre.

Le colonel Spangaro a une tète expressive et belle qui porte la noble empreinte de ses sentiments habituels. Nous le quittâmes en emportant la promesse de sa visite à Naples.

Il était neuf heures quand nous partîmes de Caserle. La voiture, plus rapide que les locomotives en désarroi, glissa dans la grande avenue royale, en face du palais. Cette avenue avait quelque chose de féerique à la lueur d'une de ces nuits d'Italie qui projettent sur la

nature une teinle à la fois nacrée et irisée. Jusqu'à Naples l’ancienne route royale est superbe; elle offre tout à coup des coins de paysage où l’on voudrait vivre; des villas capricieusement situées, des pins en parasol groupés comme dans un décor de théâtre; des rochers couverts de la plus riche végétation .

Nous rentrâmes à Naples du côté de Cnpodimonle ; tous les monuments, et toutes les rues étaient illuminés; des bandes joyeuses parcouraient la ville, portant des drapeaux, des torches, et les bustes couronnés de lauriers de Garibaldi et de Victor-Emmanuel; c'était la célébration du vote du Plébiscite, de cet imposant assentiment populaire qui ne faisait plus de l'Italie qu'un seul corps robuste et puissant.

Mon excursion à Sant’Angelo me donna l’idée d'aller visiter le Vésuve. Je remettais chaque jour celte ascension, devenue de plus en plus difficile depuis la dernière éruption du cratère. Mais, après avoir gravi jusqu’au sommet de Sanl'Angelo et vu tomber les bombes à côté de moi, il me sembla que j'étais aguerrie; puis je trouvais une sorte de joie féminine, tandis que la guerre était là, près de nous, à prendre aussi ma part volontaire de fatigue et peut-être de danger. On trouvera, dans mes impressions pittoresques qui suivront, le récit technique de celte excursion. Je dirai seulement ici l'espèce de vision qui m’assaillit en traversant ce sinistre et sublime océan de lave aux vagues durcies, plus effrayant et plus sombre que la mer mouvante soulevée par un jour de tempête dans le golfe voisin. Durant mon passage à travers ces solitudes, où l'idée de la fin violente de la terre et de9 êtres vous heurte à chaque pas, j'éprouvai comme l'écho et le complément de ce que j'avais ressenti le lendemain des combats meurtriers livrés autour de Capoue. A mesure que je m'élevais sur les cascades pétrifiées, en vacillant sur un cheval qui bronchait, je pensais à l'assaut d’énormes fortifications qui défendraient une ville inexpugnable. Derrière moi la baie de Naples, paisible et irisée, s'illuminait des feux du soleil couchant; les îles et les campagnes des deux rives souriaient sous la lumière

(|ui les caressait. C'était bien la beauté calme et l’inerte indifférence de la nature en face d'une bataille sanglante : qu’irnporteà la terre la destruction et la mort?

Parfois je tournais la tète pour regarder le golfeet j'étais ravie; je poursuivais mon escalade, haletante, et soudain la fantasmagorie d’une mêlée acharnée au milieu des décombres fumants de rocs et de précipices me revenait à l'esprit; au lieu d'aller lentement et en hésitant, ainsi que ma tranquille monture, les chevaux, furieux comme les combattants, se précipitaient et s’élançaient, naseaux ouverts, crins hérissés; les blessures ne les arrêtaient pas plus qu'elles n’arrêtaient les hommes, sur lesquels ils piétinaient; le cri suprême des soldats expirants se confondaient avec le dernier hennissement des bêtes. Cependant les plus forts, les plus heureux, les prédestinés du hasard montaient toujours, traversant des flots de sang et des montagnes de chairs déchirées; ils parvenaient enfin devant la ville conquise, ville merveilleuse trônant sur ces hauteurs formidables. Mais, comme ils arrivaient triomphants, embouchant les trompettes et sonnant des fanfares, tout à coup, la ville prise devenait flamme; ses places, ses rues, aux maisons alignées, ses terrasses, ses dômes, ses péristyles, ses aqueducs, ses arcs de triomphe, ses pyramides et «es colonnes oscillaient dans un embrasement général; lès arbres des jardins et des avenues pétillaient et dessinaient dans l’air sombre leur feuillage lumineux; au lieu d’eau, les fontaines versaient du feu, et les vainqueurs eux-mêmes, en entrant dans cette cité qui bfùlnitde toutes parts, devenaient des charbons ardents, s’amoncelaient et s’agitaient un moment sous les portiques, puis, chancelant, allaient s'engloutir dans l'immense fournaise.

Non, de n'était pas là une vision qui me poursuivait; c'était une réalité superbe et terrible, à laquelle je touchais. En s'échappant des crevasses du volcan, les caprices de la lave décrivaient véritablement devant moi cette vaste cité incendiée que je peuplais d’assaillants et d'assiégés. On eût dit la Rome de Néron se consumant dans la nuit : quelles tours majestueuses ! quels remparts énormes ! quels temples! quels forums! quels cirques! ils brûlaient sans trêve, et pourtant ils restaient entiers et debout; n 'allaient-ils pas tout à coup s’effondrer et tomber en cendres? Par quel miracle cette ville en flammes durait-elle toujours? IS'élait-ce pas là l'emblème de la destruction et de la guerre, par qui tout meurt, et qui se perpétuent de siècle en siècle? « La vie naît delà mort, » a dit Platon.

Ou croirait qu’un souffle intelligent circule dans cette cité que modèle la lave; elle se conserve intacte comme l'amiante qu’aucun feu ne peut dissoudre. Cependant elle est déserte. Où donc sont cachés les vainqueurs et les vaincus? Où sont tombés les combattants qui l'ont prise d'assaut? Cherchons! cherchons! leur tombe est peut-être dans ce dernier fort titanique qui gronde et tonne sur ma tête. A mon tour, je monte à l’escalade; j'entends comme une artillerie souterraine- et formidable qui retentit au-dessus de moi; je gravis jusqu’au cratère. Altérée d'inconnu et d'infini, j'appuie mes lèvres au bord de l’immense bouche qui flamboie; je suis enveloppée par la fumée brûlante, diaprée de quelques jèts lumineux. Les clameurs incommensurables de l'abîme s'élèvent vers moi; ce sont desdétonations qui s'enroulent comme feraient les jeux de voix d'un géant. Je crois entendre dans cette rumeur sans trêve tous les gémissements et toutes les plaintes des héros inconnus morts pour la liberté. Le vertige de l'abîme me saisit et m'attire; je in'en détourne avec épouvante; mes lèvres desséchées se soulèvent; elles se tendent aux étoiles et aspirent l'air froid de la nuit. Au -bas d'un des versants extérieurs du cratère, j'aperçois des solitudes immenses séparées du reste du monde par des montagnes de lave '. Je m'y précipite à travers les cendres, qui s’éboulent sur moi comme pour m’ensevelir. Là, pas un murmure humain ne parvient; je crois marcher dans le vaste et sévère cimetière de tous ceux que la guerre a violemment retranchés de la vie. C’est la tombe superbe et désolée qui convient aux gloires déçues et aux renommées anéanties; où la nature est sans écho, la tristesse des ombres oubliées est moins amère.

Sous les fleurs, les gazons d'un vert tendre et les marbres enjolivés du Campo Sanlo de Naples, en face du golfe étincelant de vie, de joie et de lumière, des campagnes qui s'épanouissent en riant, des îles qui semblent chanter l'amour, des nuits rayonnantes où trône la volupté, que deviendriez-vous, mânes héroïques, vous dont les jours prématurément tranchés furent un constant et stoïque sacrifice !

* Cette chaîne de montagnes se nomme la Somma; elle forme un soulèvement circulaire qui enveloppe un grand nombre de volcans.

Cependant le règne du père de tous ces héros pour qui je rêvais ce sublime cimetière, le règne si pur, si désintéressé, si inouï dans l'histoire, le règne de Garibaldi touchait à sa fin. Le 27 octobre, les deux hommes qui, avec un accord merveilleux, avait ressuscité l’Italie, le Dictateur et le Roi, se rencontrèrent près du village de Sonia Agata. L'armée italienne, en marche depuis plusieurs jours, était arrivée à l’embranchement des deux routes qui viennent de Yenafro et de San Germano. Le géuéraldella Rocca, en tête d’une colonne, aperçut un groupe de garibaldiens; on lui dit que le Dictateur était parmi eux. Le général délia Rocca s’approcha et pressa la main héroïque qui avait conquis l'Italie méridionale pour l'offrir à son roi. Le général annonça à Garibaldi que Victor-Emmanuel approchait avec le gros de l’armée. Aussitôt le Dictateur monta à cheval et marcha à la rencontre de 1 Élu de l'Italie. Bientôt les deux prédestinés se trouvèrent face à face : le roi était entouré de son état-major, Garibaldi de ses fidèles. Victor-Emmanuel, ému, tendit la main à son ami. Puis ils s'éloignèrent ensemble et, un peu à l'écart de leur suite, ils se parlèrent pendant deux minutes; pas un mot de ce qu'ils se dirent n’arriva jusqu'aux assistants. Ainsi donc, les paroles et les petits discours plus ou moins politiques et étudiés que leur ont prêtés plusieurs journaux, sont dénués de toute vérité. Après ces deux minutes solennelles de conférence, ils rejoignirent l'armée attentive qui s’était un moment arrêtée. Le roi et le héros marchèrent alors côte à côte, causant familièrement, escortés de leurs officiers et suivis du gros des troupes; ils allèrent ainsi jusqu'à Teano.

Los jours suivants, Victor-Emmanuel et le Dictateur se virent souvent à Caserle, à Sainte-Marie et dans les divers villages qui cernent Capoue jusqu'au bord du Garigliano.

Le 51 octobre, le Dictateur vint à Naples pour assister à la bénédiction des drapeaux du régiment hongrois sur la place de Saint* François-de-Paule. Devant l'église, en face du palais royal, en vue du Vésuve fumant comme un gigantesque trépied, un autel avait été dressé ; des drapeaux étincelants de broderies d'or se grou-

Paient en faisceaux de chaque côté de l'autel. Ces drapeaux étaient l’ouvrage patient des femmes italiennes. On se fût cru revenu au moyen âge, au temps .où les dames châtelaines brodaient des écharpes et des bannières pour les chevaliers; la tille absente de Garibaldi et la marquise Pallavidni, heureuse femme du noble martyr du Spielberg, étaient les deux marraines des drapeaux hongrois. Après la bénédiction des drapeaux, Garibaldi, penché au balcon du palais de la Foresteria, parla au peuple du véritable esprit du christianisme, méconnu par la papauté; l'assistance l’applaudit avec amour, puis s’écoula recueillie, emportant l’écho de ses paroles.

Dans I intérieur du palais, la fête continua; le général Türr, le chel vaillant du régiment hongrois, fit asseoir à une table splendide le Dictateur , son étal-major, les principaux officiers hongrois, le marquis et la-marquise Pallavicini, le marquis et la marquise Villamarina et quelques dames anglaises. Oh porta des toasts a I union de l'Italie libre et de la Hongrie encore esclave. Dans un « lan de lyrisme très-noble, mais un peu chimérique, le général Turrdil à la marquise Villamarina: < Avant un an nous ferons > ictor-Emmanuel roi de Hongrie. «

Garibaldi, pensif et recueilli comme loujours, écoula plus qu’il 11e parla; il. semblait méditer; et, selon son habitude, regarder en lîîimèmo. Tout à coup la porte de la salle s’ouvrit, une mendiante fut introduite; c’était une de ces pauvresses des rues de Naples que Garibaldi avait prise en amitié. La vieille en haillons s’approcha du héros; elle I appela son fils, et l’embrassa; l’homme juste et simple, le vrai chrétien, rendit à l’indigente le baiser de paix et d’égalité, et dit qu’on lui donnât à manger. On eût cru une scène de l’Evangile.

Apiè* ces agapes de gloire.de liberté et de foi, Garibaldi retourna nu camp; l'apûlre redevint soldat.

Le soir de ce jour on dansa chez le.général Türr, et nous osons dire que ce bal fut de trop dans cette fêle. Plusieurs femmes refusèrent d y assister, car on se battait et on mourait à l’heure même aulourdeCapoueetan bord du Garigliano.il fallait être aussi fou de danse que le sont les Hongrois pour essayer de justifier une telle Irivolité; justification légère comme cette passion même. Ce ne fut là du reste qu une faiblesse et une puérilité de cette forte race, qui aime un peu trop la mise en scène de la galanterie : les écharpes brodées

et les couronnes tressées par des mains féminines; les anneaux échangés, les serments passionnés et passagers faits aux femmes sur les noms sacrés de patrie et d'honneur; faconde de soldat, liy|>erl)oles chevaleresques rappelant involontairement le l’hébus de yolre-Dnwc-de-Paris, mais qu'en somme l'héroïsme dans les combats rachète et ennoblit

Le lendemain, 1" novembre, jour de la Toussaint, il faisait un temps glacé et pluvieux, inusité sous ce -beau ciel de Naples, Une bruyante rafale soufflait sur la mer, qui se gonflait et mugissait; la nature semblait pleurer et plaindre ceux qui allaient mourir. Vers quatre heures, l'orage éclata et s’étendit sur tout l’horizon. J’étais en ce moment chez la marquise de Yillamarina. Une dépêche télégraphique parvint à son mari annonçant que le bombardement deCapoue commençait à l’instant même. Le commandement en chef du siège avait été donné an brave général délia Rocca, compagnon assidu du roi dans tant de batailles et qui eut encore le bonheur d'avoir son roi pour témoin, lorsqu'il fit ouvrir le feu contre celle ville’ assiégée vainement depuis plus de six semaines! Voici ce que le général m'écrivit à ce sujet le jour même de la reddition de Capoue, qui subit environ dix heures de bombardement avant d'envoyer un premier parlementaire au général :

« Chère madame,

« Je viens designer la capitulation que j’ai accordée à la garnison de Capoue il y a à peine une heure. J'ai été heureux de voir tomber aujourd’hui cette forteresse en mon pouvoir, ayant ouvert le feu hier au soir, vers quatre heures, en présence de mon roi, qui avait > eu la bonté de venir me faire visite . Je ne voudrais pas recevoir souvent de telles visites, car Sa Majesté, pour parvenir jusqu’ici (sur les hauteurs de Sant’Angelo) s’est mise en voyage toute seule, sans escorte en passant devant Capoue, ouverte sur la rive droite du Volturne, au risque de tomber dans les mains d’une patrouille ennemie. Sa Majesté m’expose tous les jours beaucoup trop, et nous ne pouvons pas lui persuader qu’il est de son devoir de tâcher de

ne pas être prise ou tuée p;ir l'ennemi. Vous sentez, madame, quelles seraient les conséquences d’une telle aventure, non-seulement pour le Piémont, mais pour l'Italie et peut-être aussi pour l'Europe entière. »

Le lendemain de la capitulation de Capoue, j'eus la visite du général délia ltocca. qui ajouta à ce qu'il m'avait écrit les détails suivants : Le roi resta auprès du général, sur les hauteurs de Sant’- Angelo, jusqu’à six heures du soir : puis il retourna à son quartier en traversant les lignes ennemies; le leu ouvert contre Capoue à quatre heures de l'après-midi dura jusqu'à cinq heures du matin; à cinq heures un quart, un envoyé du général de Corne, commandant la place assiégée, vint demander au général délia ltocca s’il consentirait à recevoir des parlementaires. Le général répondit affirmativement; à sept heures arriva un major bourbonien porteur d'une lettre du général de Corne. Celui-ci demandait une trêve de vingt-quatre heures et un laisser- passer pour un officier des royaux qui irait prendre les ordres du roi François 11. Le général délia Rocca accueillit cette proposition par un éclat de rire; il s’écria que sans doute le général-de Corne était devenu fou, et menaça le parlementaire de faire à l’instant même recommencer le feu interrompu; mais, sur la prière et la promesse du parlementaire qu'à huit heures des propositions sérieuses lui seraient apportées, le général prolongea la suspension d’armes; il voulait d'ailleurs autant que possible épargner une ville italienne. A neuf heures et demie seulement le général Liguori, accompagné de deux aides de camp et porteur de pleins pouvoirs, se présenLa au quartier du général délia Rocca ; il chercha encore à gagner du temps, et par deux fois s'en retourna à Ca|wue pour soumettre les clauses de la capitulation au général de Corne : enfin, à trois heures cet te capitulation lut signée. Le général délia Rocca se détermina à accepter les propositions du commandant de Capoue et à accorder les honneurs militaires à la garnison de cette ville, par trois motifs qu'inspiraient à la fois la prudence et le patriotisme : d’abord, il fallait le plus tôt possible rétablir les communications directes entre Naples et le gros de l'armée italienne campée au bord du Garigliano; ensuite il eût été affreux de réduire en cendres une ville italienne dont les habitants étaient innocents des excès et des erreurs des troupes bourboniennes ; enfin il ne convenait pas d'avilir onze

mille quatre cent vingt-trois soldats 1 qui se rendaient prisonniers et qui allaient être incorporés dans l'armée italienne: les vainqueurs ne pouvaient humilier les vaincus, destinés à redevenir leurs frères.

La nouvelle de cette capitulation causa une joie immense à Naples; ce long siège de Capoue, marqué chaque jour par quelque rencontre sanglante et fratricide, pesait sur le pays comme une incertitude cruelle. Capoue libre, on sentait que (ïâëte tomberait bientôt.

lais assaillants ne perdirent qu'un seul homme dans le bombardement de la ville et n'eurent que deux, blessés. Du côté des royaux, les perles furent plus considérables. Parmi les habitants il n'y eut qu'un enfant tué.

La ville pouvait tenir encore; les vainqueurs y trouvèrent un énorme approvisionnement de bestiaux, pour plusieurs millions d'équipements militaires, deux cent quatre-vingt-dix canons, vingt mille fusils, dix mille sabres, quatre-vingts chariots, cinq cents chevaux et mulets, etc., etc.

J’ai dit le chiffre des prisonniers; six généraux se trouvaient parmi eux. Le samedi 5 novembre, lendemain du jour où cette capitulation avait été signée, les prisonniers furent envoyés à Naples. La reddition de Capoue et les dispositions successives prises par le général délia ltocca lui tirent le plus grand honneur. Les régiments piémontais qui prirent part au siège, furent : le 4* régiment des grenadiers de Lombardie, le I" et le 2 e régiment de la brigade du roi, le I" et le 16“ des bersnglieri, deux batteries de campagne, deux compagnies de place, quatre du génie. Dans un ordre du jour plein de convenance et de patriotisme qui suivit la capitulation de Capoue, le général délia Rocca remercia Garibaldi du concours actif que lui avaient prêté ses braves volontaires.

Le dimanche (4 novembre) qui suivit la reddition de Capoue, ce furent comme des trains de plaisir de voilures et de loutes sortes d'attelages, qui dés l'aube partirent de Naples pour la ville libérée, redevenue italienne. Je voulus aussi voir cette Capoue guerrière qui, depuis que j’étais à Naples, occupait anxieusement ma pensée : j e fis cette excursion en compagnie de M. Mauro, un patriote napolitain ami de I’oërio, de sa charmante fille, de M. Joseph Romano, frère de Liliorio Romano, et de sa femme, une de ces intelligentes

* Chiffre exact de la garnison de Capoue.

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et enthousiastes Anglaises qui, à l'exemple de lord Byron, ont choisi l'Italie pour patrie adoptive.

Nous arrivâmes à une heure à Sainte-Marie; celle petite ville était triomphante; les soldais piémontais, mêlés aux volontaires garibaldiens, encombraient les rues; ils chaulaient, riaient et faisaient des emplettes dans les boutiques; ils avaient cette lionne humeur et cette insouciance qui fortifient conlre les fatigues physiques et contre les défaillances morales. Leurs uniformes étaient encore toufc poudreux des combats de la veille. Un bersaglier qui passait, chapeau sur l'oreille et plumes au vent, en sifflant un air patriotique, nous conduisit au palais qu'hahilait le général délia Itocca. Le général venait de partir pour Naples; mais un de ses aides de camp nous signa avec empressement un laisser-passer pour visiter Capoue.

.Nous laissâmes à droite le grand cirque romain de la voluptueuse Capoue d'Annibal, et nous traversâmes les premiers travaux de siège élevés en avant de celle arène de marbre. Ici la dévastation de la campagne commençait; tous les arbres de la magnifique avenue qui reliait autrefois Sainte-Marie à Capoue avaient été coupés. Je regardai tristement ces troncs mutilés; il faut si longtemps avant qu'un arbre pousse, grandisse et couvre la terre d'un peu d'ombre! Mais plus tristes encore étaient les petits tertres de terre fraîche nouvellement remuée qui jonchaient çit et là toute la plaine. C'étaient autant de lombes improvisées où les morts avaient été enterrés à la place même où ils étaient tombés. Je pensai aux mères qui forment les enfants de leur sang, les nourrissent de leur lait et les élèvent avec leur amour, et je me répétais avec une émotion plus vive : « Il faut si longtemps pour le développement de l'homme avant qu’il sente, pense, souffre, aime et croie! l’uis il meurt tout à coup, la terre l’ensevelit et il ne laisse pas même de lui le vestige que ces arbres coupés laissent sur celle route. »

Ces idées sombres étaient traversées et égayées par le va-et-vient de la roule, où les plus étranges voitures se croisaient. Dans les corricoli, que j'appellerai volontiers casse-cou, et qui se composent de trois planches posées sur un essieu, s’entassaient pêle-mêle des soldats piémontais, des volontaires garibaldiens, des griselles napolitaines à la rol>e voyante, au chapeau discordant, des polissons déguenillés, sans compter les petits mendiants qui s'accrochaient

aux roues et dont les cris mêlés aux aboiements de quelques roquets excitaient les chevaux et le cocher. Emportés par le mouvement et les délis qu’ils se lancent en courant, tous ces attelages se provoquent, se dépassent, se heurtent tour à tour, au risque de jeter sur la route leur nombreuse cargaison, qui rit, jase et salue bruyamment, sans souci du danger.

La journée était superbe : le ciel semblait aussi joyeux que tous ces voyageurs bondissants. En approchant de Capoue, nous vîmes à droite, dans un champ dépouillé d’arbres et de culture, un grand nombre de soldats assis près de leurs tentes. Nous franchîmes le double rang de fossés et de remparts qui entourent la ville, et nous entrâmes par une grande porte à l'arche élancée. Jusque-là, à peine avions-nous trouvé quelques traces de bombes. Dans l’intérieur de la ville, les vestiges du siège étaient plus nombreux : les vitres de la plupart des maisons étaient brisées, plusieurs façades avaient des trouées faites par des obus; "une bombe était tombée dans le théâtre, une autre dans la sacristie de la cathédrale, une troisième dans le palais du cardinal-archevêque, qui l’un des premiers, dit-on, malgré son dévouement au roi de Gaétc, engagea le général de Corne à capituler.

Oubliant ses terreurs récentes, la population de Capoue était en fêle; elle saluait les soldats italiens comme des libérateurs, et, curieuse, questionnait les visiteurs napolitains sur Garibaldi, sopra .il grand uomo !

Nous traversâmes la ville et passâmes le Vollurne sur un beau pont où s’élève une statue de-saint Jean en marbre blanc. De ce côté, les fossés, les remparts' étaient pleins de bœufs et de chevaux qui paissaient.

Nous nous finies conduire en dehors de Capoue, un peu dans la campagne, devant un ebetlola 1 exposée au soleil; nous déjeunâmes là en plein air, avec des provisions que nous avions apportées. L'hôtelier ne put nous donner une seule assiette; c’est à peine-s'il trouva deux verres ébréchés échappés seuls, nous dit-il, au pillage des royaux.

Toutes les mouches bourdonnantes d'une journée d’été volaient par essaims autour de nous et montaient en spirale mouvante sur le bleu du ciel ; sur ce fond limpide, le demi-cirque des montagnes

• * Petite auberge de campagne, équivalant au bouchon français.

qui, au nord, enveloppent Capou<\ découpait ses contours avec une netteté sculpturale. Le sommet de Sant’Atigeio dépassait les crêtes voisines. Je saluai comme un ami ce mont que j'avais gravi quinze jours auparavant.

Nous traversâmes de nouveau Capoue, dont tous les habitants* assis ou debout sur leurs portes, savouraient la triple fête de la paix, d’un soleil resplendissant et de la liberté. Avant de regagner Sainte- Marie, nous nous arrêtâmes au Cirque Antique. Cette arène majestueuse était, assure-l-on, plus vaste que le Colisée de Home. Fresque tous les gradins en sont détruits; les fragments d’arcades qui restent de l'enceinte extérieure se marient avec les arbres et la végétation, et produisent un grand effet. La partie la mieux conservée est l’hémicycle épargné par la marche lente et destructive des siècles. On descend par des couloirs en pente et l’on pénètre dans d’admirables constructions souterraines. Les chambres des bêtes et des gladiateurs sont intactes ; les corridors qui y conduisent sont jonchés de débris de colonnes, de chapiteaux corinthiens, de torses, de bras et de jambes de statues. J’emportai avec moi un de ces fragments épars. A quelle déesse inconnue avait appartenu cette cuisses exquise du plus pur Faros? qui donc le saura jamais? C’est comme si l'on recherchait dans les champs de bataille voisins les membres mutilés des cadavres récents et qu'on se demandât de quel être ils ont fait partie!

Dans le voisinage du cirque sont des- vestiges de la voie Appia, qui partait de Home, traversait Capoue et allait jusqu'à Hrindes.

Ce même dimanche 4 novembre, tandis que je visitais Capoue, se célébrait à Naples une cérémonie militaire des plus émouvantes et à laquelle je regrettai de ne pas assister : sur cet te même place de Samt-François-de-Paulc où, quelques jours auparavant, avaiteu lieu la bénédiction des drapeaux hongrois, Garibaldi distribuait au bataillon sacré de la première expédition de Sicile les médailles d'honneur qui venaient d’être apportées de Païenne par une députation. Des onze cents braves débarqués avec fiaribaldi à Marsala, il n’en restait plus que quatre cents survivants; en leur distribuant ces médailles, Garibaldi leur dit : « Jeunes vétérans, c'est parce que je vous connaissais que j'ai entrepris avec vous une chose que tous jugeaient impossible; je savais qu’avec des hommes comme vous, toujours prêts à mourir au nom de l'Italie, tout pouvait être tenté. L'oeuvre impossible vous 1 avez accomplie ! •

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Une de ces médailles fut offerte par Garibaldi à madame Crispi. « Elle mérite aussi bien qu’aucun de nous, avait-il ajouté, la médaille de Marsala, elle était la seule femme dans l’armée; au milieu du feu et sur le champ de bataille elle a relevé et pansé les blessés! » •

Cetle touchante cérémonie fui comme le dernier acte public et l’adieu de Garibaldi aux Napolitains; le peuple ému, rassemblé sur la place, lui criait comme à un père : « Keste avec nous! »

Le lundi 5 novembre défilaient, tristes et honteux, dans lesrues de Naples, les soldats faits prisonniers à Capoue, qui allaient s’embarquer pour Gênes; ils marchaient tète baissée à travers la foule silencieuse et sévére. (Quelle différence avec les mines héroïques et joyeuses des bataillons garibaldiens et piémontais! A chaque heure on apprenait quelque nouveau succès de l'indomptable armée italienne; Failli et Cialdini refoulaient les royaux et cernaient Gaëte, tandis que l'amiral Persano bombardait cetle place forte à l'embouchure du Garigliano. Les deux reines, disait-on, s’étaient enfuies, épouvantées, de ce dernier asile d’une royauté détestée.

Le nouveau monarque élu par l’amour et l'enthousiasme du peuple pouvait désormais venir dans sa capitale; il y lit son entrée le mercredi 7 novembre, à dix heures du matin, au son de toutes les cloches des églises et de toutes les salves d'artillerie des citadelles et des vaisseaux. La voix du peuple, joyeuse et tonnante, dominait celle du canon; deux cris partaient de toutes ces âmes et s échappaient de toutes ces voix : « Vive Victor-Emmanuel! Vive Garibaldi! » Ils étaient assis l'un prés de l'autre dans la même voiture, ayant en face d'eux le marquis de Pallavicini, prodictateur de Naples, et M. Mordini, prodictateur de Païenne. Mais le peuple ne regardait que le roi et que le héros; le peuple était ravi de contempler l'une prés de l'autre ces deux tètes expressives, franches et loyales, où se lisaient la force, l’héroïsme et 1 union du pays.

Du haut d'un balcon du palais royal, que le général délia Rocca avait bien voulu mettre à ma disposition, je vis s'avaucer par la rue

de Tolède le simple et populaire corlége qui entourait le roi et le héros; la voilure, presque portée par la foule enivrée de joie, franchit la cour intérieure du palais. Victor-Emmanuel et Garibaldi montèrent ensemble l’escalier d'honneur, bientôt ils se montrèrent de nouveau an peuple sur le grand balcon, et tous deux furent salués par des acclamations confondues de reconnaissance et d’amour.

Le roi dut rentrer dans la salle du trône pour recevoir les diverses députations de la ville; alors Garibaldi prit congé de son souverain et s'éloigna simplement, sans faste et sans bruit, entouré de quelques-uns des siens; je le vis venir dans une des galeries. Il portait sa chemise rouge, son foulard flottant autour du cou et une espèce de burnous en laine à carreaux noirs et rouges.

J'allai à lui, je lui pris les mains et lui dis avec émotion : « Général, est-il vrai que vous partez!

— Oui, dans peu de jours, me répondit-il.

— Non, non, cela ne se peut, repris-je avec un attendrissement qui me coupait la parole, et votre ami Gusmeroli, ajoutais-je, ne le reverrai-je plus?

— Il vient avec moi. » répliqua Garibaldi.

Los deux fils de madame RonianO m'avaient suivie.

« Permettez que ces deux enfants vous baisent la main, dis-je à Garibaldi.

— Y pensez-vous! s’écria-t-il; c’est sur le visage qu'il faut baiser ces deux jolis anges; » et avec sa bonté et sa mansuétude habituelles il embrassa les deux enfants, qui, en le voyant disparaître, me dirent, pensifs et émus : « Oh! madame, nous ne l’oublierons jamais! »

Le soir le théâtre de San Carlo fêtait le roi d’Italie. Girandoles de lumières, femmes belles et parées, corbeilles et massifs de fleurs, éclat des uniformes et surtout vivats populaires et sincères, rien ne manquait à l'accueil que reçut le prince élu lorsqu'il se montra dans la splendide loge royale couronnée de la croix de Savoie. Mais oui, cependant, il manquait quelque chose à celle fête; une place restait vide auprès du souverain;’ une ombre absente attirait tous les regards inquiets; où donc était-il le féal et lier capitaine, le conquérant désintéressé d’un royaume, le rêveur tranquille et doux sitôt que finit l’emportement de la bataille? — Il se recueillait dans la sérénité de sa forte et glorieuse action accomplie! Il faisait

ce qu'ont fait tous les grands hommes de l'humanité, à l’heure des séparations solennelles ou à l’heure de la mort, cetlç séparation suprême ; il s'entourait de ses amis et de ses disciples et leur disait ses derniers désirs de concorde et d'amour.

Libérateur de l’Italie, il emportait dans sa retraite l'espoir d'être le libérateur du monde. Cette pensée rayonnante était son auréole; cette aspiration était sa fortune; cette vision, si c'en est une, était l’éblouissement de ses jours, la volupté de ses nuits! Pour qui plane si haut, il n'est pas de récompense possible: le monarque l'avait compris et ne fit pas violence au héros; il le laissa partir paisible et grand, sans lui imposer d'inutiles honneurs et une vaine fortune; il ne tenta pas de niveler cet idéal de l’héroïsme aux charges et aux distinctions d’une cour; il voulut qu’il restât dans sa libre sublimité! 11 partit ainsi de Napit-s, un matin, stoïque et solitaire; il allait se recueillir sur son rocher sauvage de Caprera.

Le jour même où il disparut, laissant Naples étonnée et comme anxieuse, je parcourus, en rêvant à lui, le golfe agité où je le vis dans tout l’éclat de sa gloire au moment de mon arrivée; je me disais : « Il faudrait pourtant que son ombre, que son image, restât visible pour ce peuple napolitain qui lui doit la liberté et en qui ses deux mois de régne ont semé ses fières doctrines.» Tandis que la mer houleuse soulevait la barque qui me portait, j’imaginais un monument digne de lui; je métamorphosais en un énorme et magnifique piédestal ce fort Saint-Lime à jamais perdu pour la tyrannie et qui couronne si poétiquement la cité; j'en fondais les canons inutiles, dont je coulais le bronze en bas-reliefs splendides qui remplissaient le vide des arceaux de pierre; je plaçais, du côté qui regarde la mer, Campanella enchaîné dans un hideux cachot du château de l’Œuf, dans cette roche, comme il le dit lui-même, consacrée au.r tyrannies secrétes; j'osais le montrer garrotté avec des cordes serrées, subissant sept fois la torture, une fois durant quarante heures, les chairs déchirées jusqu'aux os, les mains liées derrière le dos, suspendu au-dessus d'un pieu de bois aigu qui fouillait sa chair et faisait couler son sang à Ilots; il fatigua et vainquit les tourments , selon sa belle expression; je le représentais entouré de bourreaux, d’espions et de faux témoins, et s’écriant: « Les siècles futurs me jugeront, car le siècle présent crucifie ses bienfaiteurs; mais ils ressusciteront. » Enfin je déroulais toutes les phases du marlyre et de la gloire de ce grand philosophe napolitain, semeur

lointain de la libel lé, précurseur liardi des hommes d'action, père intellectuel de Garibaldi.

Sur le lias-relief de gauche je plaçais les deux frères Bandiera et leurs compagnons d'insurrection fusillés dans les champs de la Calabre. Sur celui de droite je faisais voir Poërio et ses glorieux complices; je les montrais enchaînés dans celle île adorable de Nisida, nid charmant élu du ciel pour la poésie et l'amour et dont la tyrannie a fait un bague! Durant douze ans de tortures (quelle similitude avec Campanella!), l’oërio répétait souvent:

* Pour que le peuple aime un jour la liberté, il faut qu’il aime et plaigne ses martyrs. Le peuple ne comprend point une liberté métaphysique, mais il comprend les «souffrances endurées et le sang répandu pour lui. n

Enfin, sur la quatrième façade du majestueux piédaslal, j'inscrivais les noms de tous ceux qui ont travaillé et combattu pour la liberté de l'Italie. En première ligne, vos noms, héros de la guerre de l'indépendance : Bixio, Manin, Sirtori, Medici, Ménotti, fils du héros, Carini, Milbitz, Orsini 1 , et les noms aussi des frères d'armes qui les ont aidés dans la lutte : les noms de Fanti, de Cialdini, de Persano, vainqueur d’Ancène, de délia Itocca, vainqueur de Capoue; puis, au-dessus de ce monument unique dans le monde, j’éle* vais la statue colossale de Garibaldi, debout, le front superlte, les yeux pensifs, la lèvre bienveillante, et du geste appelant à lui un peuple libre.

Garibaldi, en partant de Naples (le vendredi matin, 9 novembre 18G0), emporta avec lui la poésie de la révolution; un grand nombre de ses héroïques volontaires s’en retournèrent dans leurs foyers; ceux qui restèrent au service furent envoyés en garnison dans les villes et les villages du royaume nouvellement annexé. Naples fut occupée par les soldais piémontais qui avaient suivi le roi et ses généraux. Plus de tranquillité et plus d’ordre apparents semblèrent

' Le général garibaldien de ce nom, et non point Orsini, mort sur l'échafaud, comme ont eu la stupidité et la méchanceté de le dire quelques critiques «le Rs pages déjà imprimées. *

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s'établir dans la ville ; en réalité moins de gaieté et moins de contentement y régnèrent; pour ce peuple à imagination vive, amoureux de spectacles, s’enivrant de gestes et de paroles, et comme les Grecs pérorant volontiers sur les places publiques, Garibaldi avait été l'idéal du souverain; accessible et familier à tous, se prêtant aux ovations et aux accolades, se montrant à toute heure aux balcons des palais, dans les rues, sur la plage, écoutant la foule et lui répondant; même au camp, sous la tente, laissant venir à lui le pauvre monde; ayant pour tous les malheureux et les ignorants de ces mots émus que la charité inspire et qui proclament l'égalité des âmes; il avait conquis ce royaume plus encore par le sentiment (je dirais volontiers la sensation) (pie par l'épée. Ce n'est pas à dire que le roi ne fût appelé et désiré et qu'il n'eût été accueilli à Naples avec enthousiasme ; il était d'avance adoré comme un symbole; mais pour ce peuple enfant et impressionnable, tout symbole doit revêtir des formes qui lui plaisent et le captivent : Victor- Emmanuel a toujours dédaigné dans sa vie publique tout charlatanisme et toute mise en scène; nous aimons celte simplicité dans la grandeur, elle a suffi pour conquérir et pour attacher les esprits dans l'Italie du nord et dans l'Italie du centre; le midi de la Péninsule exigeait moins de sérieux et plus d’élan. Le roi ne se montra pas assez au peuple dans ce premier séjour à Naples; il excita la curiosité sans la satisfaire; il ne déploya ni assez de pompe royale ni assez de pompe guerrière. Les soldats de l’armée régulière italienne produisirent sur la foule la même impression que le souverain; tout à la discipline et au devoir, ils se mêlaient peu aux citoyens, qui reprochèrent bientôt une roideur de conquérants à ces braves, en réalité leurs libérateurs à l'égal des garibaldiens. Il n’y avait pas jusqu’à leur uniforme qui ne déplût aux Napolitains, leur rappelant trop celui de l'armée bourbonienne, tandis que le libre costume pittoresque et peut-être un peu théâtral des volontaires les avait ravis. 11 restait encore à Naples un assez grand nombre de garibaldiens débandés, incertains s’ils s’en retourne-:/’ raient chez eux ou s’ils s’incorporeraient à l’armée italienne; oisifs désormais, on les voyait à toute heure dans les promenades publiques et dans les cafés; quand ils avaient quelques querelles avec les soldats piémontais, c’était toujours contre ces derniers que le peuple prenait parti. Tous les griefs et tous les mécontentements retombaient sur le gouvernement régulier. La résistance de Caëte pesait

L’ITALIE DES 1TAMENS.

sur les affaires publiques.et l'on accusait l'administration nouvelle du malaise que Naples en ressentait. « Si Garibaldi était resté parmi nous, disait le peuple, il en aurait déjà fini avec Francesco. » Ceci était profondément aveugle et injuste : Garibaldi n'avait pu prendre Capoue et aurait échoué devant Gaëte, dont la résistance tenait à la protection de la flotte française qui depuis plus de deux mois empêchait par sa présence le Itombardement de cette place. A l'ombre de cette protection, la réaction bourbonienne, faible, obscure et craintive d'abord, commençait à se remuer, elle se cachait dans les couvents, s'insinuait dans les campagnes jusqu'aux frontières papales, et y jetait les germes de ce honteux brigandage béni par les prêtres qui enflamment par la superstition tous les instincts féroces et grossiers. Tant que le Dictateur fut à Naples, aucun dissident n'avait osé se montrer : la rapidité des événements les avait frappés comme la foudre; de là cette croyance populaire que Garitialdi en s'éloignant avait emporté la paix et la prospérité du royaume. En somme, il se répandit dans la ville comme une atmosphère morne et triste qui frappait tout observateur; les chants, les proclamations patriotiques, les promenades aux flambeaux, les bandes joyeuses portant des drapeaux et hurlant des vivat, cessèrent presque instantanément. J'avoue que mon imagination de poêle participa de la sensation populaire. La Naples royale n'avait plus pour moi le charme qu'avait eu la Naples de Garibaldi, ce n’était plus ce mouvement expansif, cette rumeur gaie, celte palpitation visible de tout un peuple affranchi et heureux.

La torpeur extérieure me laissa plus de loisir pour visiter la ville et scs monuments; dès mon arrivée; mes observations sur le mouvement politique de Naples et mes promenades à Caserte, dont j'ai fait tout d'un trait le récit au lecteur, s'élaient alternées avec mes visites au musée, mes excursions à Fompeï et sur tout le littoral du golfe. Il n’y a pas de ville qui ait plus occupé mon enfance que celle grande capitale qu’on dirait asiatique; je l'avais connue et je l'avais aimée avant de l’avoir vue: il est des cités que nous entrevoyons en rêve, d'autres que nous nous représentons d'après les récits des voyageurs; j’avais de Naples une connaissance plus intime et pour ainsi dire plus familière. Mon père l'avait habitée plusieurs années dans sa jeuilesse; que de fois, toute petite tille, je m'étais assise surfes genoux durant les veillées d’-hiver-Je caressant d’une façon câline, entourant sa tète de mes bras et lui disant :

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« Je n’irai dormir que lorsque tu m’auras raconté quelque belle histoire sur Naples, r Alors mon père souriait et me cédait. toujours; il trouvait lui-méme un grand charme à me parler de ses souvenirs; il me conduisait à travers la grotte de Pausilippe et me disait les noms des villages et des volcans éteints auxquels elle aboutit. Mon imagination d'enfant augmentait l'étendue de cette longue route souterraine éclairée seulement par quelques fanaux ; elle se remplissait pour moi de fantômes; j’en frissonnais de terreur; mon père riait et contrefaisait aussitôt Polichinelle donnant son spectacle en plein vent sur il largo del mcrcate (place Masaniello). Ce nom de Masaniello était l’occasion d’une leçon d’histoire. Mon père me faisait lire dans les Mémoires du duc de Guise le récit de l’insurrection du hardi pêcheur; il me montrait Salvator Rosa faisant le portrait du héros populaire d'Amalfi; puis, revenant à Polichinelle, récompense enfantine d’une heure d’étude un peu grave, il ine répétait les lazzis joyeux et profonds du bouffon indigène qu’entouraient les mendiants et les lazzaroni, il me faisait voir les limonadiers criant leur marchandise en mesure en agitant les grelots d’argent de leurs établis pour attirer les chalands; les vendeurs de pastèques, de figues d inde et de raisin doré de Torre del Greco et de Sorrente étalant leurs pyramides de fruits sous le grand arc délia strada di Chiaja; ceux de frutli di mare, groupés sur la rive Santa Luciu, donnant à manger aux passants sous de petites tentes en toile grise. « — Que de fois j’ai déjeuné là, médisait mon père, avec une friture de trilles, des coquillages exquis et du vin clairet couleur de soleil; j'avais pour quelques carlins ce repas délicieux, la vue du golfe, Sorrente, et Caprée, en face le Vésuve, et parfois la barque de la reine Caroline, couverte d’une tente de pourpre et d'or qui voguait au large emportant quelque mystère. Sur la rive, auprès d’une belle fontaine sculptée, la musique en plein vent des piferari accompagnait les chansons des pêcheurs napolitains.» Je pressais alors mon père de me chanter un de ces airs expressifs qu’il connaissait tous; et lui, pour me décider à dormir, entonnait de sa voix juste et vive une des cantilènes que les pêcheurs des trois golfes de Naples, de Baïa et de Salcrne se transmettent de génération en génération; parfois il s'accompagnait d’un petit clavecin que je vois encore; il avait appris en se jouant la musique à Naples, il se rappelait, avec une émotion d’artisl^qui fê rajeunissait, jes^belles représentations du théâtre San Carlo, où il ayait entendu

♦ * Jt

les opéras de Pergolése, de Paêsiello et de Cimarosa : il avait connu ce dernier, qui le prit en affection. Il rencontrait souvent

m ■ au Mercato

Un homme en habit rouge, en perruque à marteau,

Les manchettes au poing, au côté la rapière,

Et tenant é la main sa riche tabatière,

Au milieu des enfants des bruns lazzaroni • Et mangeant avec eu* de leur macaroni.

A ce groupe aux pieds nus. qui, joyeux, l’environne,

Chantait à pleine voix quelque aria bouffonne,

Et voyant les yeux noirs de toute part briller,

Ecrivait à l’instant son air sur le papier;

Comme autrefois l'auteur qu'en tout pays on vante,

Molière, en son réduit consultait sa servante;

Or ce Napolitain, chantre de la galté,

Mourut six mois après chantant la liberté * .

Cet homme, c’était Cimarosa, essayant surle peuple l’effet de sa musique. Quand plus lard il apprit son exil et sa fin si triste à Venise, mon père pleura comme un ami le grand maestro, mort pour la liberté. Il se souvenait aussi de Ferdinand I* r , ce mari maté et vulgaire de la belle et hautaine Caroline d’Autriche; il me le peignait au naturel, se mêlant aux lazzaroni sur la rivé de Chiaja, leur parlant patois, singeant leurs gestes et leurs allures; roi populacier essayant de sauvegarder par sa bonhomie feinte et sa familiarité basse la tyrannie et les vices de la reine; il était le bouffon de cette Theodora moderne. Le peuple l’acclamait du surnom satirique de Saint-Joseph; à chaque nouvel héritier que lui donnait Caroline, vacca reale, disait la foule. L’ombre orgueilleuse de Louis XIV, ajoutait mon père, devait s’indigner dans l'autre inonde en voyant ce rejeton de son sang dégénéré mendier par son abaissement les suffrages railleurs de ces courtisans déguenillés et nus.

Des fouilles d'ilerculanum et de Pompe! mon père avait vu les premiers et magnifiques résultats; la basilique et le grand théâtre • d'ilerculanum lui étaient apparus peuplés de ces statues et de ces bustes de bronze grecs qui nous ont révélé l’art antique dans toute sa splendeur. A Pompe! il avait erré dans la villa de Cicéron, dans celle de Diomède, dans les temples d’Esculape et d’isis, dans une

Antoui Deschamps, Étude mr f Italie . ,

parliede l'amphithéâtre et de la voie des tombeaux; c'était presque tout ce que les fouilles, interrompues par le gouvernement des Bourbons, avaient mis à découvert de la ville ensevelie. Mon père rapporta d'Italie quelques marbres et une collection de tableaux dont il s’entoura jusqu'il sa mort. Son esprit s'était passionné’et trempé à jamais dans ce foyer de lumière et de chaleur qui le vivifiait encore au déclin. Fils d'un négociant de Lyon, il le suivit à Naples pour y faire le commerce des cordes d'instruments, petit commerce en apparence, mais très-considérable en réalité, car le dix-huitième siècle qui finissait berçait partout, et principalement en Italie, son insouciance par la musique; il n'y avait pas de mains qui ne tinssent alors un violon, une mandoline, une harpe ou une guitare; mon père était allé à Naples adolescent, indécis, avec une éducation à peine ébauchée, il en revint avec une intelligence inspirée; charmant, beau, attrayant comme un de ces marbres grecs qu'il avait vus reparaître au jour; formé par les voyages et par le meilleur inonde, il pouvait lutter contre tous d'esprit et de distinction. Sous la Terreur, il épousa ma mère, fille de M. de Servanne, ami de Mirabeau, ancien conseiller au Parlement de Provence. Sous le Consulat, quand la noblesse émigrée rentra en France, cette caste dédaigneuse qui n'avait rien oublié ni rien appris, et qui, suivant l'image si vraie de Chateaubriand, est cqmme « une geôle murée où la lumière n'entre point, » n'osa pas exclure mon père de son cercle borné, elle sentait en lui une force qui lui imposait. Les nobles parents et les amis titrés de ma mère devinrent les siens ; il exerçait sur eux une influence morale et intellect uelle dont le souvenir nfémeut encore; les hommes le consultaient sur leur carrière et sur celle de leurs fils ; les femmes enviaient à ma mère cet appui de la vie séduisant et sérieux. Les artistes provençaux, comme Constantin, l'éminent paysagiste, et Granet, le grand peintre d'intérieur, lui soumettaient leurs esquisses; Auguste de Forbin, qui le nommait mio caro fralcllo dans cette douce langue italienne que tous deux parlaient également bien, lui lisait ses voyages et ses romans avant de les publier.

Qu'on me pardonne celte digression; depuis si longtemps qui? nous voyageons ensemble, je m'imagine que le lecteur est devenu pour moi un ami et que mes impressions, même les plus intimes, le trouveront indulgent et bon; au début du voyage, l'ombre de ma mère m'a prise par la main au milieu des ruines d'Arles et ne m’a

plus quittée jusqu'à la frontière française. Arrivée à Naples, presque au terme de mon long pèlerinage à travers l'Italie affranchie, l'ombre de mon père m'est apparue; qu'on ine laisse cheminer côte à côte avec elle et l avoir pour guide des excursions artistiques qui me restent à faire dans la ville de lumière où il a vécu; si jamais les yeux du public se lèvent jusqu'à moi, je veux qu'il me voie entre ces deux ombres vénérées et pures. Ce que je suis, je le leur dois; mes plus saines clartés découlent d’eux; la Heur qu'ils ont fait éclore et qui fleurit ne vaut pas les tiges qui la portèrent. Quand j'évoque dans une prière attendrie ces mémoires obscures si belles, je leur dis humblement, fière d'elles et humiliée de ma vaine rumeur : « Pardonnez-moi de valoir si peu. »

Le premier jour de mon arrivée à Naples, mal renseignée, je me logeai à Yhûld de Genève, strada S. Guiseppe Maggiore, dans le voisinage de la grande place largo del Castello. Presque exclusivement habitée par des commis voyageurs, quoique tenue par une Française, inère d'un écrivaju-e stimable, M. Marc Monnier . cette auberge ne saurait convenir ni aux poètes ni aux artistes; j'y étouffai dès la première heure, cherchant en vain du regard la mer, les îles et le Vésuve, ce phare immortel du golfe de Naples. A peine installée, je montai en voilure, traversai la strada di Chiaja, encombrée de monde, puis celle de Tolède, où la foule était plus compacte encore, une rue transversale qui y aboutit me parut exclusivement habitée par des cordonniers; ils travaillaient tous dans la rue qu'ils obstruaient, chantant et tirant en mesure leur alêne. Naples est, je crois, la ville où l'on fabrique le plus de bottes, de bottines et de souliers et où les chaussures sont à meilleur marché; elles sont pour la plupart enjolivées; les paysannes dïschia se plaisent encore aux nœuds de rubans, aux rosettes et aux broderies qui rient à leurs pieds. Les établis de citrons et de limonade en plein vent, couronnés d’un saint protecteur et d'une girandole qui s'éclaire le soir, me sollicitaient; les limonadiers me conviaient de leur cri, me montrant du geste un morceau de glace claire, la fontaine et les

gobelets d’élain reluisant comme de l’argent. Je bus un verre de cette boisson rafraîchissante, songeant que mon père s’était peutêtre arrêté il y avait plus d’un demi-siècle devant la même boutique; ces espèces de niches à grelots sont très-anciennes et se transmettent de génération en génération : j'achetai des figues blanches à ^ une petite marchande de l’rocida, un bouquet de roses à un en- .. fant de Sorrente et des crevettes énormes à un pécheur coiffé d'un bonnet rouge; toutes ces nouveautés me divertissaient; j’étais comme un écolier en liberté. Le soir je fis arrêter ma voiture devant le Café de l'Europe, plein de garibaldiens; sur la porte, la foule des marchands de journaux et des mendiants se démenait; un garçon facétieux et grand parleur m’apporta une de ces pezze dure qui sont les plus délicieuses glaces du monde; je me souvins que j’avais promis ce régal aux officiers du navire la Constitution, et fis envelopper trente de ces pavés fondants et parfumés pour les porter à bord. Je pris une barque à Santa Lttcia; le golfe était sublime de limpidité et de rayonnement. De tous les vaisseaux de guerre à l'ancre • montaient des symphonies guerrières; au loin, le Vésuve semblait écouler, comme un cyclope taciturne ouvrant dans la nuit son grand , œil de braise rouge. Je ne trouvai sur le vaisseau que le commandant Wright et deux officiers de service, presque tout l'équipage était à terre; les troupes que nous avions amenées avaient été débarquées dans la soirée et casernées au fort Saint-Elme. Nous dégustâmes à quatre les trente pexze dure; l'intensité de la chaleur justifiait cette débauche de glaces. Je pris conge de mes compagnons de traversée et leur souhaitai en m'éloignant une entrée triomphale à Civita-Vecchia; c’est devant une autre ville papale qu'ils devaient faire parler d’eux. Bientôt le canon d'Ancône m’apporta de leurs glorieuses nouvelles. Ce soir-là, en rentrant dans ma chambre sans horizon de V hôtel de Genève, je me sentis comme dans une geôle; le mirage du golfe flottait devant moi et me criait : . f ¥iens!

- Ma première visite à Naples fut pour le baron Aimé d’Aquin, f)ui, depuis le -départ de notre ambassadeur M. Brenier, était resté le Chargé d'affaires politique de la France à Naples. J'avais pour le . baron une lettre de recommandation. Son accueil fut cordial et «mpressé; il m’offrit de recevoir sous son couvert mes lettres de France et d’y envoyer celles que j'écrirais; il assura ainsi une correspondance régulière entre ma lille et moi. La poste de Naples

allait à la diable; les lettres qui m'étaient adressées du nord ou du centre de l'Italie ne m'arrivaient guère qu'après un moisdedale et parfois ne me parvenaient pas du tout. C'élail dans les bureaux un chaos bruyant où s'agitait un-désordre affairé; les lettres s'égaraient de salle en salle, puis allaient s’enfouir dans des cases pour n'en plus sortir; le plus court parti était de Venir les disputer soi-mème à ressortes d'oubliettes; je dûs à l'obligeance de M. Aimé d'Aquin de recevoir sans interruption les nouvelles qui m'étaient le plus chères; durant cinq mois que j'habitai Naples, sa bonté et sa courtoisie ne se démentirent pas un moment. Allié par sa mère à la noblesse napolitaine, le baron Aimé d'Aipiin connaissait depuis longtemps le pays et le jugeait en observateur bienveiliaut et éclairé; il était trésaimé, et sa conduite publique ne cessa de mériter l'upproixition de tous durant les circonstances difficiles qui se succédèrent. Je trouvai notre chargé d’affaires dans le palais de marbre de l'ambassade, situé sur le quai de Cliiaja, presque en face du petit palais de ClivUavwne. alloué à Alexandre humas par Garibaldi en retour des chaleureux services que l'illustre écrivain lui avait rendus pendant son expédition en Sicile. J'aperçus en passant Fauteur de Montc-Chrislo écrivant au liord de la mer dans un joli kiosque ombragé de rosiers grimpants; il travaillait chaque malin quelques heures au journal italien YlndependenU, qu'il venait de fonder et dans lequel sa verve facile défrayait tour à tour les nouvelles politiques, l'histoire anecdotique des derniers Bourbons, le roman, les articles d'art et de littérature. C’est dans cette feuille que nous verrons se produire bientôt une curieuse et amusante polémique entre Liborio llouiano et Alexandre humas. La diiection des musées royaux et le droit de chasse et de pèche, que Garibaldi avait concédés à notre célèbre romancier (faveurs dont il se démit bien vile de la meilleure grâce du inonde), tirent pousser les hauts cris aux puritains napolitains. Alexandre humas avait été en réalité très-utile à la cause de l'iiidi*pendance italienne; ami de Garibaldi, il était adoré de tous ses volontaires; son journal devint leur tribune, sa maison leur lieu d'asile quand ils se débandèrent; généreux et prodigue comme toujours, notre poêle tenait Labié ouverte; il exerçait envers les Français la plus expansive hospitalité; je ne l’ai jamais vu pendant mon séjour à Naples; mais je ne pourrais oublier sans ingratitude les pages éloquentes et sympathiques qu’jl écrivit sur moi dans Ylndependetile. 11 y a si peu d'âmes de sa trempe dans le monde littéraire!

lui seul peut dire avec vérité : « Je ne me connais pas un ennemi! Je n'ai jamais trempé ma plume dans le fiel pour insulter un confrère ou décourager une vocation naissante. » Ce beau quai de Chinja, où j’aperçus l'inépuisable écrivain danssa force et sa verdeur, longe le golfe de Naples jusqu'aux hauteurs du Pausilippe: les palais le bordent à droite, à gauche est la mer; du même côté, les frais ombrages de la Villa reale abritent des statues et des temples grecs imités de l’antique; sur la plage est un vaste établissement de bains; les lazzaroni et leurs petits se baignent plus loin sans voile et sans tente, n’ayant pour pavillon que l’azur du ciel. Étendus sur le sable, ils y sèchent au soleil leurs corps nus tout ruisselants de l'écume des vagues. Avant de se plonger dans la mer, les enfants s’agenouillent d’ordinaire, font le signe de la croix et murmurent une courte oraison; le passant étranger est ému de cette invocation à la Divinité; mais, le bain pris, tous les gamins de Naples se livrent au grand jour à de telles incartades d'impudeur, qu'on est forcé de s’enfuir et de se cacher à travers les arbres, comme si les figures du musée secret s’animaient tout à coup et promenaient par groupes leurs saturnales en pleine lumière. Superstition, turpitude et saleté composent la trinilé immonde et séculaire que le gouvernement des prêtres et des Bourbons faisait trôner dans cet Eldorado de la nature; la superstition beugle et trépigne en face du sang de saint Janvier; la débauche, à l’étal de cynisme naïf, s’étale sur la voie publique, et la saleté pullule sur chaque seuil. Les femmes du peuple, presque toutes petites et laides, au visage expressif, au front bas, aux yeux de Moresques, aux dents bordées dés l’enfance d’un cercle noir, peignent sur leurs portes leur chevelure inculte, écrasant la vermine qui en jaillit sous l'ongle de leur pouce; les hommes, en général plus grands et plus beaux que les femmes, ont la même malpropreté repoussante, lin nez aquilin, rappelant un peu trop celui de Polichinelle, est le signe caractéristique du visage. Les femmes lavent leur linge devant leur maison dans des baquets pitons d’eau trouble et le mettent à sécher, encore souillé et déchiré, sur des cordes tendues d’un côté à l’autre de la rue; les toiles d’araignées pendent aux corniches et aux vitres des fenêtres; chiens, chats, cochons errent par troupes sur les pavés défoncés des rues, cherchant leur pâture dans les las d'ordure jetés aux pieds des façades; tel est le spectacle qu'offrent plus ou moins les rues transversales de la grande slrada di Tokdo.

Les Napolitains qui exercent un métier ont une incurie de costume presque égale à celle des mendiants; le tablier de cuir du cordonnier est crasseux et troué ; relui d'un garçon des petits cafés populaires n’est qu'un lambeau taché d'huile dont il essuie avec à-plomb le verre qu’il offre au chaland. Même saleté dans les vêlements des cochers napolitains; dès l’enfance, i figli d’un cocher père sont dressés à mener les chevaux ou plutôt à les lancer au galop à travers les crevasses du pavé. Rien de plus sûr que le regard de cescliétifs automédons, dignes héritiers des conducteurs des chars antiques; rien de plus ferme que leur poignet nerveux; ils se jouent du danger et en triomphent presque toujours ; ils parlent à leurs chevaux, les caressent, les gourmaudenl et semblent leur communiquer leur pétulance. Le petit cocher qui me conduit ce jour-là à travers la rive de Chiaja, est un spécimen des cochers napolitains : grêle, à mine de sapajou, il est vêtu d’une vieille redingote bleue percée aux coudes et rapiécée en drap marron sur le dos; assis et presque juché sur un gros carrick à collet de peau de mouton, il tient les rênes et le fouet du bout de ses doigts poudreux; entre ses jambes se cache un enfant de cinq à six ans qu’il appelle il mio fralello . et un chien barbet grouillant en société; une démangeaison m’avertit que les poils du chien, la chevelure du bambino , celle du cocher et la fourrure de sa houppelande, sont autant de nids d’insectes dont quelquesuns ont sauté jusqu'à moi. Je suis distraite de cette irritante compagnie par le panorama magnifique qui se déroule à gauche, tandis que la voilure tourne au pied de la côte de Pausilippe. Je dois borner ce jour-là mon excursion, mais elle a suffi à m’euçhantar. Voir à toute heure ce golfe merveilleux, me lever pour le contempler reflétant les étoiles ou les premières lueurs du jour quand il se colore des roses de faillie, devient le désir impérieux de mon regard. Le marquis de Yillamarina, à qui je fais visite après celle promenade, devine de quel horizon je suis en quête.

« Dés ce soir, me dit-il en apprenant que je loge à l'hôtel de Genève, je ferai cesser votre prison, je vais vous recommander à l'hôtel de Rome; vous y aurez une chambre sur le golfe : Caprée et Sorrenle en face; au fond le port, l'ortici et le Vésuve. »

Les noms sont des symboles; celui de Genève convient à une maison bourgeoise; celui de Rome à un palais digne par sa vue des maitres du monde, de ces Césars vertigineux dont les ombres sem-

Lient errer encore dans les trois golfes de Naples, de Baïa et de Salerne. Quelques heures- après je suis installée dans une jolie chambre à tenture verte, au lit doré, clos d'une cousinière de tulle blanc. J’ai pour salon une terrasse couverte d'une tente, meublée d'un guéridon, d’un canapé et de fauteuils en fer creux. Suspendue entre le ciel et la nier, je puis, à toute heure du jour et de la nuit, réver, lire ou écrire, enveloppée pour ainsi dire des lueurs de l'éther, de l'azur des vagues, des sinuosités du rivage dont les aspects changent et se succèdent superbes et fantasmagoriques. Les deux premières semaines de mon installation, je ne mêlasse pas de ce spectacle toujours varié; je vis sur ma terrasse, j'oublie lacilé populeuse et le tumulte guerrier qui s'agite derrière moi pour la contemplation du tableau qui se déroule sous mes yeux ; il me sourit, me pénètre et me fascine; j'éprouve une sensation de joie et d'orgueil d'être comme assimilée à sa grandeur et à sa beauté. Un soir (21 septembre 1 8G0) je note ainsi ce que je vois et ce que je ressens : « Hier il a éclaté sur la ville, sur la mer et sur la campagne, un de ces orages formidables qui m’a fait penser aux orages des tropiques dont j'ai lu la description; ce matin le ciel s'est éclairci, et la soirée d'aujourd’hui est la plus belle qui m’ait souri depuis que je suis à Naples. Quelle vue prestigieuse que celle de ce golfe! il fait penser à toutes les scènes de passion et de volupté dont il fut le théâtre, il les évoque et ranime les ombres évanouies de leurs acteurs; j'embrasse de la terrasse où j'écris ce cirque magique, j'ai au-dessous de moi, et m'environnant, la mer toujours bleue malgré la nuit; sur sa surface limpide et plane se dressent par groupes les navires de guerre sardes, français et anglais, une corvette espagnole et une corvette autrichienne; à gauche, plus rapprochée du port, est la flotte napolitaine qui s'est soumise à Garibaldi; les maisons de la Mnrinclla sont éclairées par une lueur rouge, œil qui brille au front du grand phare ; puis, dans le port même, les vaisseaux marchands innombrables, les bateaux à vapeur, les canots, les barques; en suivant dans cette direction le rivage qui tourne en ellipse, je découvre Porhci, llesiiui , Torre ciel Greco, Torre delTAununuala, Pompél dominé par le Vésuve, géant fantastique ouvrant au ciel ses deux lèvres de feu *, son

* Peux crevasses, prés <lo l’établissement météorologique, jetaient alors de la flamme et de la lave embrasée.

front sombre s'élève au-dessus faisant flotter jusqu'aux étoiles sa chevelure formée par la fumée blanche du grand* cratère; continuant à suivre du regard le cercle immense, j'ai directement devant moi d’abord CasUllamare , puis lïro, Sorrente, puis a la pointe du littoral le cap Campanclla ; les montagnes de ces rives lointaines m'apparaissent azurées ; leurs contours se dessinent si nettement dans l'éther, qu’on les dirait tout proche; à l'extrémité du cap Campanclla se dresse Caprie avec ses rocs à postures superbes. piédestal inouï du spectre de Tibère; en retour de ma terrasse, à droite, se projette dans la mer la langue de terre où s'élève le vieux château de l'OEuf ; je crois y entendre gémir Campanclla subissant la torture. Ce vieux fort termine la pointe du quai de Chiaja, puis vient le quai de Simtn Lucia, où sont les marchands di frulti di mare, et des tables sous les tentes pour les repas du peuple. C'est le mouvement, la vie, le bruit; la foule compacte crie : Vive Garibaldi ! les sons des instruments se mêlent aux voix qui chantent et qui acclament; les maisons projetant çà et là parleurs mille fenêtres des points lumineux irréguliers, s'échelonnent jusqu'au sommet verdoyant que couronne le fort Saiut- Elme. Celte citadelle imposante, du plus bel effet décoratif, est assise sur une base formée par un triple rang d'arceaux dont le vide est muré; toujours à gauche, au delà de la pointe du château de l'OEuf, je devine le quai de Chiaja, les hauteurs de Pautilippe, Nisida, Pouzzoles, le cap Mi&ène, le golfe de Daïa, Procida, Ischia, tout le panorama qui m'est apparu en arrivant à Naples. Au pied de rna terrasse les vagues murmurent et lancent leur blanche écume sur les petites roches caverneuses où flottent les algues et où se cachent les frulli di mare. De sveltes bateaux, éclairés d'une torche de résine et montés par deux pécheurs nus jusqu’à la ceinture, rasent les roches; le plus vieux des pécheurs rame et conduit; l'autre, presque toujours un enfant, plonge dans les creux marins et en arrache les crustacés. » Cependant les étoiles se multiplient dans le firmament clair et profond, les deux crevasses du Vésuve s'embrasent de plus en plus dans la nuit : entre l'interstice que décrivent le fort de l'OEuf et la plage de Santa Lucia, la lune qui plane audessus entourée d'un cortège d'astres, répand sur la mer une longue irradiation qui sc déploie au-dessous de ma terrasse et serpente sur toute l'étendue des flots; on dirait un fleuve de lumière traversant le golfe. Je me recueille par celte nuit si belle; j'élliérise pour

ainsi dire mes sensations ; je pense à ceux qui vont mourir le lendemain sous les murs de Capoue; je les ai vus partir le matin, joyeux el intrépides, sonnant des fanfares sur les quais, et déroulant, telle qu’une traînée de feu, leurs uniformes rouges dans la rue de Tolède.

Un autre soir, je monte en voilure, je traverse le Largo del Castello, passe devant Castel A'i/ovo, dont les tours formidables se groupent si imposantes dans l'espace, je descends vers le port et le longe jusqu’au Largo del Mcrcalo; celle place a gardé la physionomie qu’elle avait au temps de Masaniello, c’est le môme mouvement, les mêmes cris, la même turbulence populaire; les vendeurs de poissons, de viande, de légumes et de fruits y tiennent un grand marché deux fois par semaine; le soir, elle est le théâtre des petits spectacles en plein vent; on gesticule, on chante, on se coudoie, la présence des garibaldiens benedclli double la gaieté el l'animation. Les limonadiers ne peuvent suffire à désaltérer la foule; un enfant en guenilles, juché derrière les établis, coupe en deux les citrons et les presse sans désemparer dans la fontaine qui se vide et s'emplit incessamment. J’entre un moment dans la petite église Santa Maria del Carminé, où fut enterré Masaniello; je passe sous l’arc d’une porte qui se dresse à côté de l’église; une madone, qu’éclaire une lampe, sourit à la joie de tout ce bon peuple, si insoucieux de sa misère et de sa saleté. La voiture tourne au pied des hautes murailles, restes des vieux remparts, j’arrive à ravers Strade, au haut de la rue de Tolède, je la descends dans toute sa longueur; je m'arrête au théâtre San Carlo, où je suis attendue; la troupe des chanteurs est en désarroi ; le premier ténor s’est enroué en beuglant des hymnes patriotiques; la prima donna est laide et mal habillée, mais je me soucie peu de l'opéra qu’on joue, le spectacle n’est pas pour moi sur la scène; il est dans la salle entièrement remplie de garibaldiens, du parterre au paradis; la pourpre de leur uniforme se détache sur le rouge plus foncé des tentures ; à peine une centaine de femmes de la bourgeoisie sont mêlées dans les loges à ces beaux volontaires, fleur de lif jeunesse sicilienne et napolitaine, qui demain iront se battre gaiement dans la plaine du Volturno. Les femmes de la noblesse sont en fuite ou boudent dans leurs palais; d’autres trouvent de mauvais ton de se mêler à tous ces libres soldats qui viennent d'affranchir leur pays.

A la table d'hôte de l’hôtel de Rome, c’est la môme affluence d’habits rouges ; le premier jour je m’y trouve en compagnie de cent garibaldiens ; je lie conversation avec un officier assis a ma droite; sa ligure expressive et mélancolique porte l’empreinte de longues souffrances : c’est le brave colonel Lungo *, un des martyrs delà tyrannie de Ferdinand II; coupable de libéralisme en 1848, jugé et condamné à mort avec l’oërio, sa peine fut commuée en celle du bagne; il languit enseveli douze ans dans le fort de Gaëte; libre, il redevint soldat, suivit Garibaldi en Sicile, fut nommé par lui ministre de la guerre à Païenne, accompagna le libérateur à Naples, et, quelques jours après notre rencontre à table d'hôte, combattit en héros à la bataille du Volturnu, où il fut blessé. J'ai eu le bonheur de revoir à Paris le brave général Longo, et de le présenter à mes amis comme une des gloires les plus pures de la guerre de l’indépendance. Parmi les convives que je remarquai «à l'hôtel de Rome, et dont je devais bieutôt connaître la famille, était le jeune duc de Noja s , fils du prince et de la princesse Sanl-Elia; il s’engagea un des premiers comme volontaire de Garibaldi; il était fier de porter In chemise rouge, et d’ajouter au blason de ses ancêtres la médaille militaire octroyée par le libérateur: * üàtous-nous de partir pour la guerre sainte, disait-il à tous ses amis de la noblesse napolitaine, c'est une croisade bien autrement importante que celles qui armèrent nos pères; il s'agit d'avoir une patrie. »

l'n des plus beaux spectacles qu'offre le ciel de Naples est le soleil couchant vu de la plage des Dagnoli, presque en face la petite ile de Nisida, Je prenais souvent une voiture découverte à l’issue du dîner: je longeais le quai de Chiaja, dépassais la promenade de la Villa renie, rendez-vous des oisifs élégants, et j'arrivais à l'embranchement du quai où la route se divise en deux; au lieu de continuer à gauche le chemin qui se déroule sur le promontoire de Pausilippe et qui domine le golfe et la mer, je prenais à droite la

1 Aujourd'hui général d'artillerie.

* Aujourd'hui attaché A la légation italienue à Paris. -

rue Piedigrolla, aboutissant à la fameuse grotte où les récits de mon père m'avaient si souvent promenée dans mou enfance. La grotte, ou plutôt le tunnel de Pausilippe fut percé dans l'antiquité à travers le. tuf volcanique; il était si bas au temps de Néron, qu'il fallait se courber pour le franchir; la poussière y tourbillonnait et y suffoquait les passants ; Sénèque prétend qu'il dut se Trotter d'Iiuile comme un athlète avant de s'exposer à le traverser; ce tunnel fut agrandi, exhaussé et aéré au quinziéme siècle; deux niclies de saints, où brûlent des lampes, sont à l'entrée, quelques fanaux l’éclairent,. et mieux encore l'orbe de lumière que projette le grand arc ouvert en face du rivage en perspective. On dirait l’œil énorme d'un cyclope vous regardant venir. Des vaches et des chèvres, dont les sonnettes tintent, croisent ma voilure sous la voûte. En sortant de la grotte, je traverse le village de Fuori grotta; puis la fraîche vallée des Bagnoli. ancien cratère d’un volcan éteint ; la roule est bordée de beaux arbres; au fond, la mer s'étend empourprée. La première fois que je Ils cette promenade, j'étais seule; lorsque j'arrivai sur la plage je poussai un cri involontaire d'admi- ( ration en voyant le tableau déroulé devant moi ; je m'élançai de voiture, franchis les sables et les varechs amoncelés, et m'étendis sur leur lit humide pour contempler à l'aise l'horizon magique : les vagues, dans leur mouvement cadencé, tantôt roulaient jusqu'à moi effleurant mes pieds, tantôt se reculaient avec mollesse, laissant à nu la grève semée de cailloux et de coquillages; les premières zones des eaux étaient bleues, puis roses, puis rouges à l’horizon, où elles reflétaient le globe du soleil qui les embrasait avantde disparaître derrière la poînteombreuse ducapMisène; le ciel, à l'entour de l’astre, semblait continuer la mer éclairée de ses reflets, on eût dit une marée montante d'or et de rubis envahissant l'éther; les tours de la vieille forteresse du golfe de Baïa se dressaient dans la lumière toutes ruisselantes de vives lueurs, comme si des combattants invisibles les eussent mondées de sang du haut des créneaux. Flots et nues, ne formant plus qu'un élément radieux, décrivaient des draperies magnifiques à l'entour du lit du soleil. Le mage arrondi de l’ouzzoles, dessinait à gauche un grand abc enflammé; les maisons, la campagne et les rochers prenaient des proportions fantastiques sous l édat qui les revêtait; tandis qu'à droite, tout près du bord, la petite île Nisida flottait sur des ondes moins rayonnantes, et dressait sur uue partie azurée du ciel les

murs Mânes de ses prisons sortaot des bouquets de Verdure. Ferdinand II avait (ail un bagne et un lazaret de cette ile adorable, où Cicéron abrita dans sa villa Brulus fugitif, après le meurtre de César; les deux grands citoyens romains s'entretinrent de la liberté mourante. Celte antithèse à la mémoire de Brutus parut plaisante au roi Bomba. Jeanne première, reine de Naples et comtesse de Provence, tenait au moyen âge une cour d'amour à Nisida; elle y cachait ses voluptés et ses caprices, poursuivie par le spectre d’André de Hongrie, le premier de ses quatre maris; il avait dixneuf aus quand elle le lit étrangler. Naples garde lés vestiges et la tombe de cette- reine ardente'et cruelle, et la Provence, où je suis iiée, s’en souvient aussi ; il est au bord d’un étang, dans le voisinage du château de ma mère, une ruine appelée le manoir (le la reine Jeanne qui est pendant la nuit la terreur des paysans. Ils prétendent que le fantôme de la reine y apparaît, tenant à la main une bourse remplie de florins, dont le pape paya à Jeanne la ville d’Avignon. Parfois, quelques pièces s’échappent de la bourse, mais au jour, par une métamorphose de l'enfer, d’or brillant qu’elles étaient, elles deviennent cuivre terne et noir. Quelques vieilles monnaies, à l’efligie de la reine Jeanne, découvertes dans la campagne provençale,. ont aidé h celle superstition populaire; suivant la même légende locale, Jeanne pousse des gémissements au milieu des ruines; elle se lord livide et déformée, les chairs bleues et meurtries, telle qu'on la mit à Naples dans sa bière, après l’avoir étouffée entre deux matelas*. Nous verrons bientôt sa tombe dans l’église de Santa Chiara. Sur le rivage de Nisida ses crimes et son supplice font écho aux forfaits antiques; le sang d’Agrippine semble teindre en ce moment la grande nuée de pourpre où le soleil disparait dans le golfe de Baia ; les rois catholiques ont continué sur ces rivages les monstruosités des Césars; les enchantements de la nature qui font planer l'âme des tribuns, des poètes et des artistes, faisaient ramper lame effrénée des tyrans dans une boue sanglante; où Virgile chantait, Néron tuait sa mère; où les trouvères jouaient de la viole d’amour, Jeanne étranglait son mari; où Brutus et Cicéron parlèrent de liberté, Ferdinand II torturait Poërio !

Je me dégage de ces vapeurs sinistres de l’histoire; le ciel s’azure et s'étoile sans s’obscurcir ; une triple sérénité se déploie dans le

1 Elle fut étouffée par Charles de Diir.is. son cousin, <|ui devait lui succéder

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firmament, sur la mer el sur la terre ; Dieu s’empare de la nuit et y répand son calme éternel ; les actions violentes des hommes s'effacent à travers la placidité de l'espace. Sur la plage des liagnoli, les fenêtres des bellole s'éclairent ; des groupes de garibaldiens, qui soupent sur les terrasses, chantent des hymnes à la liberté; les soupiraux du bagne de Nisida projettent ça et là sur les murailles quelques lueurs pâles, on dirait des yeux en larmes qui vous implorent. La geôle de Nisida ne renferme plus aujourd'hui que quelques malfaiteurs; mais, à celte heure mélancolique, tranquille et pure comme son âme, j'y revois Poërio enchaîné; il se dégage des fers qui le garrottent, il se transfigure; de l’ile qui lui sert de piédestal, il se dresse jusqu'au firmament ; son front se couronne d’étoiles, son sourire rayonne de mansuétude et de paix, l'ombre de Brutus lui murmure dans la nuit : « Tu vaux mieux que moi! »

Je reviens les jours suivants, avec quelques amis, sur ce rivage qui me captive, el le lendemain d'une de ces excursions j’adresse au grand patriote italien les strophes suivantes :

A CHARLES POËRIO

Hier, quand des amis m'ont fêtée Au bord d'une mer enchantée,

Teinte des derniers feux du jour,

Je leur montrais la petite île Que Dieu Ht affable et tranquille i Pour la poésie et l'amour.

Ainsi qu'une immense émeraude

Flottant sur la mer bleue et chaude,

Nisida riait devant nous.

F.t par cette nuit radieuse D'une idylle mystérieuse Je peuplais ce nid calme et doux;

Mais, dans un pli de la montagne,

Tout à coup j'aperçus le bagne Dont la souilla la main des rois;

Parmi l’azur, les Heurs et Vombre,

La tyrannie abjecte et sombre bâtit ces sinistres parois.

Oii devait résider t’ivicssc De l'amour et de la jeunesse,

Elle entassa pleurs et sanglots,

Gémissements, lentes tortures,

Qui toujours mêlaient leurs murmures Aux lamentations des Ilots.

(Test IA, qu'anticipant la tombe,

La main cruelle du roi Bombe T'ensevelit durant douze ans;

Mais toi, fier martyr, homme antique.

Tu secouais, l'Ame stoïque,

L’étreinte de tes fers pesants.

Tu disais, libre dans ce gouffre :

• Il faut qu’on meure, il faut qu'on souffre Le peuple s'émeut des tourments;

Tour lui, la théorie est vaine,

Mais nos corps saignant sous la chaîne Lui sont de vrais enseignements! »

Contemplant ta grandeur muette,

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