I.es astres planaient sur ta tête Dans leur pure sérénité
Comme eux, au joug inaccessible,
Ton esprit superbe et paisible Semblait refléter leur clarté.
Les vagues étaient tes compagnes,
Les brises soufflant des montagnes Te caressaient en soupirant;
I es fleurs écloses sur la rive,
Jusques A ta lèvre captive Apportaient un souffle odorant.
Comme un baume A tes cicatrices.
Toutes ces voix consolatrices Se dégageaient de l’infini :
Dans leur intimité snhlimc Bien de beau, rien de magnanime Jamais en loi ne s'est terni;
Et le jour où s’ouvrit ta geêle,
Tu parus ceint d'une auréole Où Ion supplice rayonnait,
Clarté féconde et surhumaine, i ù le peuple alluma la haine De ses tyrans qu'il détrônait.
Ils ont fui... L'Italie est faite,
El toi, précurseur et prophète De ces temps de gloire et d'honneur.
Dédaignant toutes récompenses Du souvenir de tes souffrances Tu goûtes le mâle bonheur.
Oh ! je voudrais, si j'étais reine,
Voir ton existence sereine Au sein d'un splendide horizon ;
Dans Nisida l'enchanteresse J’élèverais pour ta vieillesse Un palais où fut ta prison.
Au bord (1rs sources, sous les branches,
Des déités chastes et blanches,
Écloses du plus pur paros.
Souriraient dans les avenues Auprès des sévères statues Des rédempteurs et des héros;
Et, s'animant A ton passage,
Elles glorifieraient, û sage,
Le martyre qui l’a fait grand;
Et les penseurs et les poètes Qui visiteraient ces retraites De ta vie iraient s'inspirant.
Dans ttne de ces promenades sur la rive des Ragnoli, j’étais en compagnie de M. et de madame Frazine de Lyon, nouveaux mariés, bons, aimables, intelligents, qui passèrent leur lune de miel en Italie. Après avoir parcouru toute la plage, nous montâmes la route qui côtoie le promontoire de Gajola et mène jusqu’à Naples, à travers les hauteurs de l’ausilippe; au pied de la montée, en regard de Nisida, nous flirtes une halte à la Grotta di Sejatto, percée dans le roc du cap. Ce tunnel, plus long et plus monumental que la grotte de Pausilippe, fut construit sous Agrippa. Nous pénétrons dans la vaste galerie souterraine, précédés d’un custode qui porte des torches de résine, des langues de feux fantastiques vacillent dans les ténèbres; à droite, par d'étroites ouvertures pratiquées dans le roc et s'ouvrant sur la mer, le ciel engouffre sa lumière, et les vagues leur murmure. Madame Frazine, dont la voix est superbe, entonne un duo de Meverbeer avec un jeune ténor français qui nous accompagne; le chant monte, s'enroule et se répercute dans tonte l'étendue du souterrain sonore. Arrivés à l’issue de la Grolta di Sejano, nous trouvons sur un terrain inculte, où les langues de terre s'enchevêtrent au roc, au milieu des tiguiers, des vignes rampantes et des ronces, les ruines d’un cirque romain; à la pointe extrême du promontoire, sur une roche crevassée appelée Gajola, est la villa rustique d’un cardinal napolitain; la demeure est déserte; le cardinal intrigue à Home, «au lieu de rêver à Dieu dans celle solitude; nous nous asseyons sur la terrasse que le ciel et la mer encadrent; nous dominons le golfe de Naples: Caprée est en face avec ses grands rocs titaniques; à nos pieds, et sous nos yeux qui la caressent, sourit Nisida; Pouzzoles, le cap Miséne, le golfe de Baïa, Procida, Ischia, flottent devant nous dans un fluide d'or. J'envie la villa du cardinal; je dis au gardien d’obtenir
de l'intendant de Son Éminence qu'il me loue une chambre dans celte habitation déserte: « .1 lui non bisognan damai » (Celui-là n'a pas besoin d’argent), me répond-il.
.Nous passons de nouveau sous la (Irotta di Sejano; puis, re-. moulant en voilure, nous gravissons une côte escarpée et revenons à Naples par la route aérienne, à travers les hauteurs merveilleuses de Pausi lippe, où s’échelonnent jardins et villas. Je ramènerai mes lecteurs dans cet Éden. Par ces beaux soirs, apparaissant tout à coup du haut du chemin qui se précipite sur le quai de Chinja, Naples ressemble à un décor splendide; elle rit, elle chante, elle s’agite et s'éclaire sous le firmament immobile; le Vésuve la regarde menaçant et semble lui crier de sa bouche de feu : « Folle, lu dois mourir! »
Je visitai le Museo Borbonico dès mon arrivée, j’y retournai bien des fois durant les cinq mois que je passai à Naples; je noterai ici tout d’un trait mes admirations les plus vives pour les chefs-d’œuvre de l'art antique qui y sont réunis ; la collection la plus frappante du musée, celle qui saisit comme une nouveauté merveilleuse, se compose des fresques de Pompeï, d’Herculanuin et de Stabia, rassemblées dans plusieurs salles du rez-de-chaussée. La noblesse des lignes, la pureté des contours de toutes les figures représentées dans ces fresques, les égalent à la sculpture grecque; qu'importe que certains procédés de la peinture moderne aient été ignorés des anciens en face de celte perfection de dessin qui reproduit, avec un sentiment si vrai et si idéal, la beauté des corps et des visages, je me soucie peu que les couleurs fassent défaut aux ajustements et la perspective aux fonds des tableaux. Une femme parfaitement belle l’est-elle moins si elle n’est pas vêtue de pourpre et d’or, et si la chambre où vous la surprenez est sans ornement? Je crois, au contraire, que l’absence d’éclat de ce qui l’avoisine rend plus éclatante encore sa beauté ; le regard s'y concentre et n'en est pas distrait par les recherches de la toilette et de l’ameublement. De même, dans ces fresques divines, la sobriété des accessoires fait
apparaître les ligures â la fois plus naturelles et plus radieuses, c'est le plus haut degré de la réalité dans l'art ; chaque pose des corps, chaque expression des têtes sont telles, qu’on se souvient de les avoir vues dans des êtres vivants doués de beauté : demander au delà à l’artiste me parait puéril et dangereux; ce qu’il donne aux détails détruit dans son œuvre la grandeur et la simplicité.
Je trouve dans la première salle l’adorable fresque de la Marchande d' Amours, si hardie d’exécution, découverte à Herculanum. Quelle riante idée! Quelle mine sérieuse et presque effrayée a la jolie marchande qui met en cage, pour les vendre aux cœurs épris, ces gentils Cupidons éclos sur la mer Égée d'un souffle d'Aphrodite! II a fallu beaucoup d’audace â M. Ilamon pour exposer au Salon, il y a quelques années, une imitation maniérée de cette composition célèbre; que penseriez-vous de Désaugiers tentant de traduire Anacréon ? Nous sommes restés dans l’art des Gaulois presque barbares; la suavité grecque du nu nous échappe, nous ne le rendons qu’empreint de roideur ou de contorsions.
Les treize Danseuses de Pompe! sont des miracles de grâces et de légèreté que la gravure et la photographie ont fait connaître ; les attitudes planent, les tètes ondulent, les chevelures frissonnent à l’air. Voici une fantaisie en miniature, une sorte de jouet peint à faire trépigner un enfant de désir; l'enfant est un bon juge en matière d'art; s’il demande l'oiseau ou le fruit d'un tableau, soyez certain qu'ils sont vrais comme la nature; la fresque mignonne dont je parle représente une cigale conduisant un char que traîne un perroquet. On croit que c’est une épigramme contre Sénèque (le perroquet), que Néron, enfant (la cigale), lutine en se moquant de ses leçons. Je m’arrête éblouie devant une Muse qui, selon moi, surpasse en beauté toutes les figures des fresques antiques; poètes, inclinons-nous tous devant elle, et su ppl ions-la de nous inspirer, elle a la grandeur d'Homère, le souffle de Pindare, l’audace d'Eschyle et le pathétique de Sophocle. Ses pieds de déesse sortent d’une draperie légère comme un nuage, qui parait la soutenir; ses ailes démesurées palpitent dans l’air ; d'une de ses mains elle presse la lyre sur son sein frémissant, de l’autre elle en fait jaillir l'harmonie; le bras tendu est le plus beau qu’on puisse rêver; sa bouche est sérieuse comme le mystère ; ses yeux rayonnants comme la révélation ; on sent qu’elle porte en elle l’àme universelle, l’inconnu pénétré et les cieux atteints. Sa beauté terrasse celle de Vénus •
qu'est l'amour borné près de son délire? Qu’est l'humanité près de son infini? Sou front a l'éclat d’un astre qui monte; ses cheveux flottants vont au vent du ciel, une couronne de lauriers la sacre reine de l'inspiration! Je la contemple immobile; je croisa une vision prête à m'échapper; je la touche, je la soulève au mur où elle est appendue, j'ai 1 invincible envie de commettre un vol. Par un heureux hasard, qui est un de mes meilleurs souvenirs d'Italie, le jour où m'apparut pour la première fois cette Muse, symbole inespéré de mes plus Hères aspirations, je rencontrai dans la salle des fresques M. Ferdinand Gaillard, grand prix de Rome; il partagea mon enthousiasme, et lit plus tard, pour moi, de cette figure élhé- • rée, un dessin que je publierai un jour en tête d’un volume de vers, non que j'aie l'orgueil insensé de voir en elle un emblème de mes chants, mais pour l’offrir aux poêles et à moi-môme comme l'incarnation d'un idéal dont il faut tenter d'approcher.
Quoique toutes les autres fresques pâlissent auprès de celle que je viens de décrire, je regarde encore avec ravissement la Toilette dune jeune fille : quelle douce ivresse de soi-même, quelle certitude de plaire dans cet être charmant (pie sa mère et sa sœur contemplent avec amour tandis qu'une belle esclave orne sa tète. Le même sujet a tenté M. Kugène Delacroix, et il nous a montré la Maryuerttc de Goethe se parant; mais la petite bourgeoise allemande n’est qu'une laideron dont Méphistephélès, penché derrière elle, peut se moquer sans blasphème. La Toilette fut trouvée dans une chambre d'Ilerculanum, ainsi que quatre autres fresques dont je vais parler: c'est d'abord le Concert, représentant une femme grecque qui lient un rouleau de papier; elle chante ou déclame; une esclave vêtue à la persane l'accompagne sur la lyre; un musicien couvert d’un masque joue des Tibiæ. Un vieillard écoute. Le Poêle tragique, sorti de la même chambre, représente un personnage assis, vêtu d'une toge violet clair, fixée par une ceinture d'or; d'une main il serre une épée, de l'autre il s'appuie sur un sceptre. La tèfe rappelle d'une façon frappante Napoléou premier consul; une jeune tille, agenouillée auprès d'un masque tragique, écrit ce que lui dicte le poêle; la quatrième fresque d’ilerculanum, U Délivrance d'Andromède, nous montre la belle enchaînée dégagée de ses liens par Persée, et descendant, chancelante et émue, le rocher sombre. Quelle ravissante figure, craintive encore quoique souriante d’espoir! Hulin, la cinquième fresque représente un
L’ITALIE DBS ITALIENS.
Guerrier wiuqiwr; la tête est nerveuse et fine, on y sent la volonté de la lutte. Le cheval du guerrier hennit près de. lui, tenu par un esclave. Parmi les fresques peintes sur marbre, je remarque le Quadrige; les Acteurs comiques; Thésée vainqueur du minolaure, et surtout les Joueuses d'osselets ou les quatre filles de Niobé revivent dans leur grâce insoucieuse : la mère seule pressent la vengeance de Diane; elle est debout, pensive et triste; ses bras nus superbes sont croisés sur son cœur ; tout le reste du corps est couvert d’une longue draperie; elle contemple ses tilles avec une tendresse désespérée; deux sont accroupies à ses pieds dans une pose délicieuse; l'une vient de lancer deux osselets qui retombent; sa main ouverte et son bras charmant sont encore suspendus en l'air; sa sœur regarde, le corps inclinée, en face d'elle. Quelle expression vive dans sa jolie tète, dont l’œil brille du plaisir du jeu; quelle souplesse dans le vêtement sur lequel retombe le bras droit tendu qui la soutient. Ce bras est un chef-d'œuvre; les lignes en sont d’une pureté à désespérer l’art moderne; il frissonne vers l’épaule sous la draperie : les deux autres sœurs sont debout; la plus grande, la plus belle, celle qui forme le centre du tableau, et dont l'œil ne peut se détacher, tend à sa mère le gain de la partie achevée. Surprise de la gravité de sa mère, elle la regarde anxieuse, son sein ému palpite sous la robe qui le dessine; que dire de son cou et de son profil de déesse et de sa chevelure mouvante! On comprend que le courroux de Diane redouble par l’envie de cette tète idéale. L’autre sœur, plus petite et plus svelte, pousse par les épaules son aînée. Elle ne touche pas au sol, sa légère draperie flotte au vent, sa tète est mutine, c’est l’adolescence heureuse.
Je considère avec curiosité une. autre fresque représentant le groupe du Taureau Farnése, puis V Ariane abandonnéé , composition savante, où les nombreux personnages concourent tous à l’effet du drame. Vénus pleurant la mort d' Adonis est une figure tellement expressive, qu'on sourit en la regardant de la prétention de l’art moderne d’avoir, à défaut -de la forme, trouvé l’expression; j’en dirai autant de la tète d'Achille adolescent .dans la fresque de {'Éducation d'Acliille. Quel éphèbe superbe que le jeune héros! ses grands yeux mélancoliques semblent voir venir la mort rapide; ses lèvres entr’ouvertes aspirent la vie qui doit sitôt finir! L’antiquité seule a su comprendre et peindre la beauté de l'homme; être beau, dans l'antiquité, était un
don des dieux et un titre à l'adoration pour les dieux mêmes; Vénus aimait un berger pour sa beauté. La statuaire et la peinture grecques excellaient à peindre la grâce de la pulierté. Dans cette fresque admirable Achille adolescent est représenté debout devant le centaure Chrron. son corps nu est aussi divin que sa tète; de sa main gauche il lient la lyre d'or appuyée sur son coeur; son bras droit retombe avec grâce. Le buste du centaure est merveilleux de force et de modelé; sa tète couronnée de feuilluge s'incline légèrement vers sort élève; elle respiçe le recueillement et l'inspiration; son bras droit est tendu vers la lyre; sa main nerveuse en fa U sortir des sons comme les gémissements d'une âme; ses jambes de cheval encadrent les beaux pieds d'Achille; toute la partie animale, poitrail, dos. queue flottante, ferait honneur à un coursier divin. L'énergie et la vérité dans l'art ne peuvent aller plus loin.
Les Amours occupés à des métiers; Douze faunes acrobates ; le Maître d'école fouettant un écolier; le Mendiunt aveugle et son cltien, sont autant de délicieux tableaux de genre, où la grâce, l’esprit et la fantaisie des Grecs se révèlent tour à tour. La Néréide couchée sur un cheval murin a servi de modèle à la statuaire. Elle est inimitable dans sa force et sa grâce frémissante et nue, elle enlace de ses bras le monstre qui bondit, on dirait qu elle le dompte par sa beauté; ses jambes et ses pieds, d'un modelé adorable, s'agitent dans l'air; sa tète a l'expression enivrée du triomphe. L'antiquité seule pouvait donner une rivale et créer une sœur jumelle à celte figure vertigineuse. La Néréide couchée sur un tigre égale en beauté celle que je viens de décrire; elle rit sur la croupe du terrible animal ému et soumis, au contacL de sa chair, comme le serait un homme; de sa main gauche elle tient une coupe d'or sous la gueule du tigre; de sa main droite elle y répand le vin, ou le philtre, en inclinant une légère aiguière; elle est sûre d'elle et regarde en riant sou formidable esclave; sa tète et son corps sont radieux, ils semblent dire : « Voyez! il m'obéit! *
Dr iseis enlevée à Achille, et Médée et ses enfants sont encore deux fresques magistrales trouvées à l'ompei: le Poète tragique (un autre que celui dont j'ai parlé) lait penser à buripide composant sa I’hèdre ardente. Quatre petits centaures, sur un fond noir, produisent un eflel qu’un fond enjolivé amoindrirait à coup sûr. Une biche allaitant Télèplu’ est une des fresques les plus grandes du Museo Uorubnico. Le fils d’Hercule, héros naissant, que blessera la
lance d'Achille, telle en souriant une biche blondi-, attentive, elle lève la jambe pour mettre à l'aise son nourrisson: elle tend son cou, incline son museau et lèche le genou de l'enfant en fixant sur lui scs yeux noirs caressants. Hercule, debout, musculeux, athlétique, regarde le petit d'un air paterne. Devant Hercule est assise une déesse superbe qu'on croit être Gérés et qui pourrait être .limon, car l'aigle de Jupiter est à ses pieds; mais elle s'appuie sur le tronc élancé d'un pin, et l'on sait que c'est l’arbre dont Gérés se lit un (lambeau pour courir à la recherche de sa fille. Quelle que soit cette déesse, il n'en est pas de plus fière. Sa taille opulente se dessine sous les draperies; ses deux bras puissants sont ceints de cercles d’or; une de ses mains lient le sceptre de bois résineux, l'autre presse sa joue; la tète olympienne est couronnée de Heurs et de feuillage; la Itouche est sérieuse; les grands yeux plongent dans l’infini et semblent y lire le destin de l'enfant. Un petit faune riant est juché derrière la déesse; une Victoire ou une lleuommée, aux ailes frissonnantes, se penche sur la tête d’Hercule et lui montre, en tendant le bras, l'enfant préde tiné.
La fresque de Péronée nourrissant de son lait son père Cimon réunit le pathétique au naturel, c’est de Part réaliste plein de noblesse. Diane et Endymion, Mars et Venus, les Muses, la Déesse his, la Fortune., sont les vrais dieux de la Grèce, comme Hercule et le lion de Nënu'e, et Thésée vainqueur du minolaure f en sont les vrais héros. Les fresques d'ornementation, arabesques déliées, où tous les caprices de l'art fourmillent, sont aussi de s chefs-d'œuvre; les mosaïques de Pornpeï et d'Ucrculanum réunies au musée offrent la même perfection de dessin que les fresques: en voici une toute parsemée de poissons et de crustacés que vous venez de voir vivants au Mercato et à Santa Lucin; une autre représentant un combat de coqs qui fait se pâmer d’aise les Anglais ; une troisième, où un squelette debout vous crie : Mémento mon. Sur d’autres se détachent des fleurs, des fruits, des perdrix, un chat étouffant une caille qui se débat, des instruments de musique, des masques tragiques, des groupes d'Amours, des rondes de bacchanales. j
J’entre dans les salles des marbres, et parcours sans guide cette assemblée superbe de dieux et de héros. L’oeil est d’abord frappé par les taches blanches maculées de plâtre qui masquent la nudité de ces chastes figures; le sabre des garibaldiens a fait sauter d'un
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coup railleur toutes les sciocche foglie, dont l'impudique pudeur des Bourbons et des prêtres avait affublé ces chefs-d'œuvre, et qui faisaient demander aux enfants si les feuilles poussaient sur la peau comme aux arbres. Naples et Rome ne se sont pas contentées d'enlaidir et de mutiler la race humaine, d’annuler sa dignité morale, elles ont insulté l’apothéose de la chair jusque dans les marbres. L’art leur a paru un ennemi à combattre, une idolâtrie qu'il fallait extirper; le culte du beau, un danger; l’amour du vrai, une impiété : il n'est pas si petit bas-relief qui ait trouvé grâce à leurs yeux; les sciocche foglie ont été appliquées comme des emplâtres calmants sur tous lesCupidons émancipés; le frisson même de la douleur et de la mort n’a pu les secouer à Rome du groupe de Lnocoon. Un plaisant disait un jour devant ce marbre que les serpents altérés de vengeance, qui étreignent le grand prêtre, devraient bien engloutir ces pampres rafraîchissants. Quand Louis XIV, pris d’un zèle dévot, couvrit de ce pudique accessoire les statues du parc de Versailles, madame de Montespan dit gaiement : « Elles seront plus belles à la chute des feuilles. »
Je m’arrête d’abord, dans un premier portique, devant des statues de Gladiateurs mourants et de Prisonniers gaulois dont l'expression farouche et douloureuse émeut de pitié; un joli buste de Cléopâtre sourit auprèset semble dire : « Qu'importe la mort des esclaves!» Dans le second portique, je trouve las deux statues équestres des Balbus, père et fils, préteurs et proconsuls d'IIercuianum ; c’est dans la basilique de cette ville que furent découverts ces deux marbres puissants; les chevaux surtout sont superbes, les têtes, les jambes et le poitrail ont l'élégance et le mouvement des chevaux de Corinthe à Venise; à cêté est un groupe d 'Êlectre et Oreslc. du plus beau style antique. Quelle simplicité et quelle tristesse dans ces deux tètes fatales! Un Hermès sedresse auprès, surmonté de latète de Socrate, forte et belle dans sa laideur. Un Faune grec, admirable, porte Bacchus tout petit sur ses épaules ; les deux jambes mignonnes du dieu naissant pendent au cou musculeux du faune, dont les deux bras tendus tiennent des cymbales, et dont la tète souriante convoite une grappe de raisin qui s’agite aux doigts de l'enfant. La Minerve Farnése, colossale, me fait rêver aux temps héroïques d'Athènes; dans le troisième portique, la statue souveraine est celle d'Agripjnnc assise et méditant; le corps souple et vivant palpite sous le péplum qui retombe en longs plis du cèté
gauche; la taille se dégage aérienne du siège antique (sorte de trépied); la léte est pensive et comme imprégnée de la clairvoyance des futurs forfaits de Néron. Les cheveux ondés, massés vers la nuque, couronnent ce beau front impérial mieux qu'un diadème; le sein frémit indigné sous la draperie qui en moule les contours; les bras affaissés et les mains qui se croisent sont d’une beauté de déesse. Malgré ses crimes, Agrippine est restée une des plus nobles et des plus tragiques ligures de ces temps impurs des Césars: elle sut lutter, elle sut mourir, et proféra eu mourant ce mot déchirant et terrible : Yentrem feri, qui fait, tressaillir toutes les mères. Le buste colossal de Julius César est du même style noble et lier, la grande victime de Brutus y revit dans son énergique beauté. A côté, Néron et Tibère portent sur leur face leurs turpitudes sanguinaires. Dans la salle de Flore est la statue colossale de cette déesse couverte dés plus savantes draperies, et tenant de la main gauche une corne d'abondance d’oû jaillissent des tleurs. Cette figure grecque fut trouvée à Borne dans les thermes de Caracalla avec l'Hercule Farnèse; comme je la contemple j'aperçois tout à coup, dans la même salle, la statue d'Eschine et j'oublie la déesse pour l’orateur. Ce marbre grec, découvert à llerculanuin, et qu'on nomma longtemps Y Aristide, est le chef-d'œuvre du musée de Naples; rien de plus noble que l’attitude du rival et du contradicteur de Démosthènes ; la tête fière, un peu présomptueuse peut-être, est une des plus vivantes de la statuaire antique; les yeux vous regardent, la bouche prudente vous délie, le front est plus haut que celui de toutes les figures' grecques, l’avocat de l'hiljppe a la satisfaction du triomphe. -Comme expression, je préféré la tète de Uémosthénes, dont nous verrons la statue au Vatican ; il y respire plus d ame, plus de conscience et la tristesse immense du patriotisme vaincu. Comme œuvre d’art, la statue d'Eschine est bien supérieure; la majesté du péplum, retenu sur la poitrine par le bras qui se meut sous les plis, surpasse en perfection toutes les draperies connues. Dans la même salle que l'Eschine sont deux statues de Junon et à' Antinous du plus grand style; celle de Y Apollon jouant de la lyre m'a paru, malgré sa «célébrité, assez médiocre : le corps est trop charnu et la tête peu expressive. C’est dans la salle de Flore que se trouve la grande mosaïque de la Bataille d'issus, qui pavait une des chambres de lu maison du Faune à Pompcï. Dans la salle des marbres coloriés, je regarde longtemps deux mystérieuses
statues d7stf,"Ies bras et les tètes sont en marbre blanc; sur les corps élancés et chastes descendent jusqu'aux pieds les longs plis d'un péplum en marbre noir; l’austère pâleur du visage jeune et pur se détache plus frappante sur ce fond sombre; à côté deux barbares, deux Gaulois, deux de nos pères vaincus et captifs, un genou en terre, regardent taciturnes et menaçants. Brutus ' est en face; sa tète, empreinte d une tristesse altière, semble leur dire : « La liberté n’est qu’un nom! » — Tout près, un buste délicieux de Famtine, eu albâtre oriental, sourit au tribun farouche. Je salue, en passant, toutes les Muses dans la salle qui porte leur nom; elles sont belles et dignes, mais aucune ne vaut la Muse unique de la fresque dont j’ai parlé; elles entourent, comme un chœur antique, un immense vase grec, où Mercure, Bacchus enfant, des faunes et des bacchantes décrivent des bas-reliefs merveilleux.
La salle d’.-ldonis renferme quelques figures d'une grâce et d’une fantaisie inouïes. La plus exquise est celle de 1 * Amour enlacé }>ur un dauphin. On croit voir Éros, dans la mer Égée, se baignant ou volant à la recherche de- sa mère; tout à coup le monstre, à tète énorme, le surprend et enserre son corps frêle et divin de sa queue formidable; les jambes de l’Amour se dégagent dans l’air, il sourit et l'on sent qu'il triomphe. Est-ce que l'Amour s’effraye de rien? Est-ce qu’il n’est pas le dompteur certain des forces de la matière? Ses ailes et ses pieds légers échappent à la brute aquatique; ses bras charmants la pressent vers la gueule, qui, béante, engloutit les vagues bleues; son fin visage effleure du menton la peau rugueuse du stupide lutteur, dont les yeux ronds et glauques semblent dire: • Je suis vaincu ! » 0 Grecs inspirés ! maîtres inimitables de la beauté parfaite, que n'avez-vous pas tenté et réalisé dans l’art!
Un Jupiter colossal donne son nom à l’une des salles qui serait mieux nommée la salle de Bacchus, car elle renferme le torse si fameux de ce dieu qu’on croit l'œuvre de Phidias. N'importe, ce n'est ni Bacchus, ni Jupiter qu’on cherche dans cette salle; c'est toi, mystérieuse Psyché -, à la tète inclinée, tu regardes pour ainsi dire en toi-méme, l'inquiétude de l’inconnu l'agite; l'absorption de l'idéal combe ton Iront pur, le monde des sens a disparu pour loi-!
Porter son regard de ce visage divin à la face aplatie de
' l*n buste grec superbe.
* Le moulage a reproduit et fait connaître au momie entier ce marbre grec.
Tibère, c'est tomber de l'éther au cloaque. Alexandre 1 est en compagnie de ce César infâme dont le spectre hante la nuit les grands rocs de Caprée; les traits du jeune héros grec sont empreints d'une tristesse résignée, comme s’il voyait venir sa mort prochaine; Homère î le considère et semble dire; « Il eut été digne de mes chants ! » Le poète est un juge éternel dont les siècles respectent les arrêts, à son gré il distribue la gloire ou l’interdit ; faire passer dans le marbre l'âme d’Homère n’a pu être donné qu'au ciseau grec. Une Néréide sur un monstre marin est l'éblouissement de la salle de Tibère; elle semble murmurer à chaque visiteur les vers d’André Chénier :
lte.gardc, je suis belle,
blanche comme Diane, et légère comme elle,
Comine elle grande et fièrel...
El, parlant ainsi, elle rejette avec grâce l’écharpe légère qui l'enveloppe et qui se gonfle derrière elle au souffle de l’air.
La statuaire grecque se joue de la dilflculté de reproduire avec le inarbre ou le bronze tout ce qui est d’essence aérienne; les ailes des amours et des oiseaux, le soulèvement des vagues, le galop du cheval, l'élan delà biche, le saut du pugilat, et par-dessus tout la démarche ailée si pleine de pudeur et de morbidesse qu’ont les vierges indécises, Camille de Virgile qui courent sur les blés mûrs sans les faire ployer; c’est par celte allure entre ciel et terre, prêtant au marbre la légèreté d'une vapeur qui monte, que la Vénus Callipyge se distingue, entre toutes, des Vénus qui lui font compagnie dans le cabinet humide et sombre où elle est enfermée. Elle rayonne et voltige, pour ainsi dire, dans cette geôle claustrale, comme elle ferait en plein azur sous le soleil de la Grèce, sa patrie. Ses pieds d’enfant se détachent du socle, et tout son corps se dresse comme pour fendre l’air; elle soulève jusqu’audessus de ses reins cambrés les longs plis de sa robe flottante, soutenue par son bras replié, qui forment une grande aile au niveau de la tète; celle tète penchée, câline et caressante, vous regarde et vous sourit. Quel prolil juvénile ! quelle beauté chaste! quelle chevelure splendide enroulée avec art! Tout le côté
1 Superbe buste grec.
* C'est le plus beau des bustes connus d'Homère.
gauche de la taille et du liane se dérobe jusqu’au pied sous le vêtement; tout le côté droit, le dos et les cuisses sont nus. Nudité de déesse plus éthérée que provoquante, et que les commentaires seuls ont rendue impudique.
Je traverse une vaste cour où sont rangées les Collections de marbres épigraphiques de tous les temps et de tous les peuples; dans une salle voisine se trouve le groupe fameux du Taureau Farnése ; qu'en dire qui n’ait été dit? Ici encore le marbre s'épanouit en figures Iluides, mouvantes, déliées comme les cordages d'un aérostat qui l'end l’air. I .'Hercule Farnèse, qui est dans la même salle, respire la force foudroyante du. terrible vainqueur des * monstres de la Grèce; c’est une anatomie grandiose des muscles d’airain des héros fabuleux, auprès desquels l’homme moderne n’est qu’un pygmée.
On se ligure que l’admiration est épuisée après avoir parcouru, au Museo Üorbonico, les galeries des fresques et des marbres, il n’en est rien; l'enthousiasme pour l’art antique devient plus vif en entrant dans la galerie des bronzes, située à droite, au rez-dechaussée. Poètes, statuaires, architectes, philosophes, orateurs, tribuns, quelle humilité ne doit pas nous donner à tous la Grèce !
Petite nation, immense par l'idée!
Athènes seule, en un siècle ou deux, a fourni plus de vrais génies à la i»ostérilé que le monde entier n’en a produit depuis trois mille ans. Génies heureux qui s’épanouissaient sans efforts, comme les lleurs sur une terre naturellement fertile. Quel sceau ineffaçable de grandeur et de grâce l’antiquité a mis sur tous ces I ronzes retrouvés à llerculanum et à Poinpeï! Celte découverte fut pour la statuaire une révélation. Très peu de bronzes grecs étaient arrivés jusqu’à nous. Home en avait dépouillé Athènes, et, à leur tour, les empereurs du Bas-Empire les enlevèrent à Rome pour en décoier Constantinople. Presque tous ceux qui restèrent dans la ville éternelle furent, plus tard, détruits par les barbares ou fondus par les papes pour en faire des cloches et des canons. La lave, plus soucieuse du beau que la prétendue civilisation chrétienne, nous a rendu intacts quelques-uns de ces chefs-d'œuvre d'airain. En entrant dans la salle, les six ligures aux yeux d'émail, du théâtre d’IIerculanum, se groupent* sous vos regards charmés ; celle qui
agrafe, de sa main mignonne, la chlamyde sur son épaule droite, pst ravissante. Que n'aurait pas donné Racine pour ce joli buste de Bérénice, encore plus harmonieux que ses vers ! Deux Fnuncs> celui que l'ivresse endort sur un rocher, et l’autre plus petit, qui danse éperdu, tète renversée, effleurant à peine de l’orteil le sol inutile pour le porter, tant il est bondissant, sont des miracles de modelé et de légèreté. La statuette de la Victoire, découverte à Rompe!, les surpasse pourtant en souplesse exquise; son pied gauche touche seul à la sphère qui la porte; son pied droit rejette en arrière une longue draperie s’échappant de la tunique courte que le ceste fixe à la taille : elle porte au bras un cercle d’or. Ses deux grandes ailes dressées encadrent sa tête mutine, où les caprices et l’inconstance se révèlent en riant. VApolloti Pylhien la regarde; Vénus Anadyomène, moins attrayante qu’elle, semble l'envier. Platon, Alexandre, Scipion l'Africain, Sénèque, revivent pour nous dans quatre bustes superbes; le Cheval en course, incrusté d’argent/surpasse en élégance tous les chevaux antiques; le poitrail frissonne, la tète hennit, fière, presque humaine; un autre cheval admirable se cabre sous une amazone qui le pique au front de sa lance; Alexandre, dans une statuette équestre, chevauche aussi sur un de ces coursiers divins qu'on dirait ravis au char d’Hélios; mais le cheval qui eût gagné sur tous les autres le prix de beauté dans la course qu'ils semblant décrire au fond de la galerie, eût été à coup sur le cheval colossal qui ornait le portique du temple de Neptune à Naples; il n'en reste que la tète, prodigieuse de modelé et d’expression. Le fier animal subsistait tout entier au quatorzième siècle; le .peuple disait que, d’abord vivant, il avait été élevé par Virgile, puis pétrifié par la magie du poêle; le peuple prêtait à ce cheval la vertu de guérir les maladies épizootL ques, et l’invoquait, à genoux, comme un Satito del paradiso. Un archevêque de Naples, indigné de cette idolâtrie, dont le monopole était réservé à saint Janvier, détruisit le cheval grec et en lit des cloches pour l'église de son saint. Je regarde une statue colossale d'Auguste et une statue équestre de A ’éron, moins rares que les autres, puis une série de tout petits Amours potelés, rieurs et querelleurs; l'un agite une torche, l'autre tient une amphore sur l’épaule, l’autre serre gravement un dauphin sous son bras. C’est ensuite une ineffable statue de Fuustmc symbolisant la pudicité; le groupe voluptueux de Bacehus cl Ampclos, et enfin V Apollon
ciüiarisle, la dernière ligure en brome découverte à Pompeï '. Le corps est celui d’un superbe adolescent, la tête est pensive, un peu farouche, la chevelure abondante et crépue retombe en boucles de chaque côté du cou; la main gauche, qui repose tendue à la hauteur du sein, est faite pour tenir la lyre; les pieds ont la même finesse de modelé que cette main divine. J'ai vu, parmi les volontaires de Garibaidi, de jeunes Siciliens dont la tète rappelait celle du Citharüle ; leur teint naturellement brun, noirci par les longues marches des jours d'été, avait le ton cuivré du bronze antique; la perfection des lignes était égale; la grâce et l'élégance du corps se trahissaient sous la casaque rouge. Les modèles, en Italie,existent encore pour l’art ; mais l'art s’est abâtardi ; espérons qu'avec l'indépendance la fille d'Athènes retrouvera la vigueur et l'inspiration du beau.
Je m'abreuve et m'enivre de la divine antiquité, à mesure que j'avance de salle en salle, et, comme le buveur qui ne peut plus s’arrêter quand le vertigineux attrait du vin le saisit, je dis à M. Gaillard qui m'accompagne : « Encore, encore ! » Avant de visiter les maisons vides de Pompeï, j'en veux connaître toutes les dépouilles. Après les grands bronzes, c'est avec l’intérêt le plus vif que l’on voit la collection des petits bronzes : on en compte plus de treize mille, et chaque fouille nouvelle eu augmente le nombre. Ustensiles, meubles, armes, casques, instruments de musique et de chirurgie, instruments aratoires, objets d'ornementation et de toilette, dieux lares, petits autels pour brûler les parfums, vases pour les sacrifices, tout ce qui composait un mobilier antique réapparail dans son élégance et fait honle;\ notre luxe moderne; car tout cela c'est encore île l’art, et de l'art parfait, tandis que nos somptuosités ne sont que du clinquant d'or et de soie, et rappellent le luxe des Perses, qui se jugeaient supérieurs aux Grecs. Qu’csl-il resté d eux? Tous les meubles réunis du premier Empire français ne valent pas ce svelte candélabre de bronze, trouvé dans la maison de Diomède, qui se compose d'un léger pilastre corinthien soutenant quatre lampes; je donnerais toutes les rocailles du dix-huitième siècle pour celte table en mosaïque de Pompéï, et pour ce vase incrusté d'argent dUerculauum ;
1 Je parlciai des fouilles nouvelles, faites par ordre du roi d'Italie, d’où son sortis de nouveaux chefs-d'œuvre.
Ions nos lits dorés, en 1er creux, pour celle couchette antique, à pieds de griffons; des ossements et des restes de poussière humaine sont encore adhérents à plusieurs objets; un casque contient le crâne qui le porta; un squelette de courtisane a longtemps gardé, entre les os disjoints de sa main crispée, une bourse pleine d’or qui paya sa dernière nuit de débauche; la lave, en l'engloutissant, épura sa honte. Qui sait les mystères de ces instants suprêmes ! Qui pénétrera les terreurs et les repentirs de toutes ces âmes surprises dans les délires et les crimes de la vie! Voici des squelettes de condamnés : autour de leurs fémurs sont encore les entraves dont ils étaient liés; le Vésuve hâta le supplice qui les attendait; la sentence passive du destin tomba du même coup sur leurs juges. Les boites de fard sont encore pleines de blanc et de vermillon; les joues qui s’en imprégnèrent sont devenues cendres ; les fuseaux, les aiguilles, les ciseaux ont survécu aux doigts dissous; les amphores et les jarres contiennent des restes d’huile, de graisse et de vin; les meules, du blé prêt à moudre; les spectres qui se repaissaient de ces aliments et de ces boissons n'ont plus faim ni soif. Cymbales, clarinettes, trompettes, clairons ne retentissent plus aux mains agiles et aux lèvres souriantes; ces billets de théâtre annonçaient un spectacle joyeux que le tonnerre du volcan changea en drame. Le vent de la mort emporta les chevelures où ce peigne a glissé et que ces cosmétiques faisaient reluire; que de têtes charmantes ont reflétées ces miroirs qui me reflètent en passant; ombres vaines auxquelles d’autre s ombres succéderont !
Oublions le néant inexorable des êtres, et revenons à ce qui survit de leur pensée. Quelle grâce fluide, quelle ténuité de flot transparent ont tous ces verres antiques! Les lilets d’or et les nuances des pierreries rehaussent les fonds clairs. La forme des vases, des coupes, des bouteilles et des amphores, variée à l'in— Uni, est toujours exquise; le verrier antique était artiste, il donnait au verre les contours harmonieux que le statuaire donnait au marbre; sur une grande amphore en verre bleu, trouvée à Pompel, se détachent des camées blancs représentant des Amours; les terres «mites, même les plus vulgaires, les lampes des pauvres et des soldats, où la mèche à demi consumée reste encore, sont modelées avec goût.
La collection des vases italo-grees, qu'il serait trop long de .dé-
crire, est superbe; tous ont été trouvés dans des tombeaux; les plus splendides viennent de Pæstum, de Ruvo et de Nota; les urnes funé* raires de Pompeï et d'IIerculanum sont médiocres; dans ces villes toujours menacées de destruction, ic culte des morts était négligé. La chute de Troie est représentée sur le plus beau vase italo-grec. Je traverse la salle des papyrus d'IIerculanum, qui malheureusement n'ont ajouté à notre connaissance de la littérature antique que quelques commentaires sur la philosophie d'Epicure. On en veut au possesseur ignoré de celte bibliothèque de n’avoir pas eu sur un de ses rayons un manuscrit de Sophocle et de Sapho. Ce devait être quelque pédant à qui les poètes paraissaient des fous inutiles.
Dans la salle des gemmes, qui m'arrête longtemps à chaque visite que je fais au musée, Ips collections Farnèse des camées antiques et des pierres gravées sont réunies à la vaisselle d'or et d’argent et à tous les bijoux trouvés à Pompeï et à Herculanum. Les orfèvres italiens ont imité les bijoux ; la gravure a reproduit les dessins exquis des pierres fines; l'étude de la Grèce a été complétée par tous ces objets de parure qui nous ont fait comprendre l'étendue et l'harmonie du goût de cette nation chez qui l'art embrassait depuis la poterie vulgaire jusqu’à la couronne d'or des triomphateurs et à l’anneau des archontes et des prêtres.
Parmi les gemmes resplendit par sa grandeur et son travail exquis la fameuse lasse Farnèse, en sardoine orientale. Ce camée énorme représente la fête de Gérés; ce fut là, dit-on, la coupe homérique enfermée dans l'urne cinéraire du mausolée d'Adrien. A quelle source inconnue espérait-il la remplir dans la mort, ce César inassouvi dont l'immensité de l'Empire ne suffit pas à repaître les somptuosités babylonniennes et les voluptés infâmes?
Le fameux Musée secret que les Bourbons tenaient sous les scellés, dans une sorte de cabinet de Barbe-Bleue, arbre tentateur aux fruits défendus, et par cela même plus convoités, était ouvert au public au moment de mon arrivée à Naples. Je le parcourus sans curiosité et sans attrait ; l'art ne doit pas s'abaisser à reproduire ces turpitudes; ces marbres et ces bronzes obscènes sont sortis pour la plupart de Capoue et de la collection des Borgia ; le pape Alexandre VI se complaisait en leur compagnie, et les rois de Naples, quoiqu'ils les tinssent religieusement sous clef, n'en avaient pas la sainte horreur qu'on peut croire. L’oncle du dernier roi, le duc d'Aquila,
100 L’If A LIE DES ITALIENS.
les avait fait reproduire dans sa villa de Sorrenle ; l'ostracisme de toutes ces impuretés était plus apparent que réel ; il s’étendait stupidement jusqu'au cabinet qui renferme la noble Vénus Callipyge et il avait couvert d'un voile le tableau de la Vénus du Titien, connue sous le nom de Dtniaè, et presque identique à la Vénus du même maître de la Tribune de Florence; cette belle toile est aujourd’hui réintégrée dans la galerie des tableaux, collection riche, et nombreuse, mais fort inférieure à celle des Oj/ices. Après avoir visité les salles des fresques, des marbres et des bronzes antiques, on ne la parcourt qu’avec distraction. Je remarque, en passant, un portrait très-vivant de Masaniello fumant une pipe, par Dominique Gargiullo; on dirait une peinture flamande. Naples, où est né Salvator Rosa, ne possède que ses peintures les plus médiocres; on en peut dire autant de Luea Giordano , cet autre grand peintre napolitain. Corrige a deux tableaux au Mutco Borbonico 1 la Vierge au lapin et le Mariage mystique de sainte Catherine. Titien, deux portraits : le pape Paul lll et le sombre Philippe II ; Raphaël y est aussi représenté par deux portraits, qu’on conteste être de lui; Jules Romain, par sa Vierge à la chaise.
Le cabinet numismatique, que je ne dois pas oublier, renferme cinquante mille médailles; toutes les monnaies antiques des villes d'Italie, de la Grande-Grèce et de la Sicile y figurent.
Deux cent mille volumes et trois mille manuscrits composent la BibliolecaBorbonica. Nous verrons plus tard celle des archives, riche des plus curieux documents historiques.
Les jours où je ri 'allais pas au musée et dans les environs de Naphs, je flânais souvent des heures entières à travers la ville; la population napolitaine est de toutes celles de la Péninsule la plus curieuse, et, pour nous Français, la plus nouvelle à observer. Hâbleur et bon enfant, le Napolitain se prèle à tout propos à nos remarques; ou dirait qu’il pose volontiers devant les étrangers; familier dans sa jactance et naturel dans ses étrangetés, il ne se
doute pas même d’ètre resté à part et en arrière de plusieurs siècles dans la marche du monde civilisé; bien entendu que j'entends parler des classes populaires. Je m'arrêtais chaque jour dans les boutiques de coraux, de bijoux en écaille, de camées en lave, de figurines en terre cuite et de vues coloriées des monuments de Naples, fies boutiques sont •situées dans les Strade di Chiajael di Toledo, al largo del Castello et à Santa Lu cia. J’avais fini par être connue de ces marchands- bons et atfables; je leur achetais peu ei les faisais parler lieaucoup, ce qui paraissait être pour eux une compensation. Causer est pour les Napolitains, comme c’était pour les Grecs, un exercice qui les tient en belle humeur. Si on permet à ce peuple les harangues, les ovations et les cris, il oubliera qu’il a faim; il perd beaucoup de temps en gestes et en paroles, il grise ainsi sa misère qni est d'ailleurs plus apparente que réelle. Quelques frutti di mare, un peu de charcuterie, une frittura, des figues, du café et de la limonade entre les repas, lui suffisent, et il a tout cela pour quelques carlins. Les jours de grande Tête on y ajoute un fiascone di vino di Capri. Depuis le mendiant en loques puantes jusqu’au boutiquier en redingote raj>ée, la saleté est endémique chez les Napolitains; ils la gardent imperturbablement* en face de ce golfe tranquille qui les comie à un bain éternel; ils s’y plongent parfois, mais sans s'y laver jamais. La crasse est comme une chemise naturelle (la seule pour beaucoup) dont ils semblent craindre de se dépouiller. Je me souviens qu'un jour, ayant acheté un joli bracefet d'ccaille al largo del Castello, le marchand m’oITrit île me l'agrafer, - je tendis mon bras sans avoir regardé ses mains, mais, quand je vis ses ongles noirs et. ses doigts souillés de poussière et du stigmate des cigarettes, je me reculai pour que sa peau n’efileurét pas la mienne. Les prêtres et les moines sont encore plus sales que les boutiquiers, ds portent des froes et de petits collets où se dessinent les prises liquéfiées dont ils bourrent leilr nez; l'idéal des guenilles et des haillons repoussants s'étale en plein jour sur le quai de Sonia Lucia; pas une paysanne en corset rouge d lschia, de Soi rente ou dè Procida, mais toute la défroque, aujourd'hui introuvable à Paris, des anciens voyou x de la rue MoulTetarü, je n'ai vu de pareils vêtements qu'au bas peuple de Londres. Je contemplai longtemps, une aprés-dinée, la splcn .’eur du golfe, appuyée contre la vasque île la fontaine de Santa Lucia, puis je suivis le rivage pour rentrer à mon hôtel, qui était tout
proche, et je m'engageai sans y penser dans ce que j’appellerai les coulisses des établis des frultidi mare; par devant, les petites boutiques en plein vent offrent aux regards des pyramides de coquillages dressées sur des herbes marines avec beaucoup d'art ; par derrière le spectacle change : chaque creux d'établi contient une famille qui grouille; les mères rapiècent les loques ou passent un peigne ébréché dans la chevelure en broussaille des enfants, elles écrasent du pouce les vermines trop apparentes; jamais la tuerie des insectes n’est complète; la graine en reste; cela purge et préserve des malignes humeurs; un enfant pouilleux n’est pas malade, vous disent ces femmes. Les hommes en attendant que les cha* lands se présentent, assis à califourchon sur une des planches qui étayent l'établi, jouent aux cartes, et avec quelles caries? leur épaisseur est doublée par une couche de crasse* -Les vives couleurs des rois, des reines et des valets ont disparu sous cet enduit; n'importe, on joue avec une passion, une fièvre, une gravité qu'on ne trouve pas autour des lapis verts couverts d’or; ici, pour un enjeu d’un grano, tous les yeux brillent de convoitise, toutes les liouches sont effarées, quelques lèvres laissent tomber la pipe sans y prendre garde; à un coup douteux les grosses injures retentissent; à un soupçon de tricherie on dégaine les couteaux cachés sous la chemise. J'ai vu une de ces scènes sauvages; les spectateurs laissaient faire et criaient benisximo ! C’est moins l’amour du gain qui ensorcèle ces partners frénétiques que le désir de triompher (lu hasard; tout vrai joueur est pris de ce vertige; un démon se cache dans les dés et les cartes, l'ardeur de le terrasser pousse à la démence. Parmi ces hommes prêts à s’éventrer en apparence pour un quart de carlin, on m’en montra deux qui, le jour de l’arrivée de Garibaldi A Naples, étaient allés lui porter au palais d'Angri un bel regulo (un cadeau) d'oursins et d'huitres rangés dans des corbeilles : « Il grand'homo r disaient-ils, amàre piti Xopolt dopo aver mnngiala i fruit i di more.» (Le grand homme aimera encore plus Naples après avoir mangé les fruits de nier.)
Il se fait à Naples un grand commerce de gants; ils sont » trèsbon marché, bien taillés, bien cousus, et, grâce sans doute an miracle de saint Janvier, ils sortent d'une propreté irréprochable des mains nul lavées qui les confectionnent; les boutiques où on les vend sont pleines de poussière et offrent à peine une chaise pour s'asseoir. A part un bazar turc et quelques grands établissements
île modes françaises, il n’est pas à Naples un beau magasin; les pharmacies seules sont décorées avec un peu d’art; il n’est pas rare d'y voir des poteries antiques recelant du cérat et de la magnésie. Les petits bourgeois viennent s’asseoir sur des banquettes rangées autour du comptoir; ils apportent ou reçoivent les nouvelles; le maître pharmacien en tablier blanc attend debout la pratique; avant L indépendance, c’était un personnage important; les conversations politiques étant interdites, on se rejetait sur les commérages d'intérieur; à l'égal du médecin, le pharmacien pénétre tous les mystères des nobles familles de l’aristocratie : il avait préparé le malin un vomitif pour une marquise quelconque, il savait que la princesse une telle était en mal d’enfant, qu'une autre n’aurait jamais d héritier et que monsieur le duc un tel dépérissait; il lui fournissait des remèdes qui hâtent un homme au Cttmpo snnto. Dés qu'un souille de liberté passa sur Naples, l'apothicaire perdit toute sa faconde; les nouvelles qui intéressaient venaient du dehors; on lui en apportait plus qu’il n’en pouvait donner; il cessa de pérorer, cela le rendit triste et le décomposa, lin Napolitain forcé au silence est frappé de mort. Le pharmacien fut contraint de se l'abattre sur ses clients, tentant avec chacun une dissertation sur la drogue qu'on lui demandait.
Liant fort souffrante après une excursion à Caserle, on m’ordonna un purgatif, spécilique universel de la médecine italienne; j’entrai dans une pharmacie de la rue de Tolède et demandai une bouteille d'eau de Sedlilz.
* Signora, no, me dit l’apothicaire, l'otio di ricino è lu région dette purghe, questo otin è molto bunno in Napoli; noslra citlà è la terra promessa del ricino. » (L’huile de ricin est la reine des purges, elle est excellente à Naples; notre ville est la terre promise du ricin.) J’acceptai l’affreux liquide que l'apothicaire traitait de nectar, eu lui répétant toutefois, tandis qu'il en remplissait une liole: « liasta! bus ta ! poco! poco! »
Mais -son attention s’était détournée délia purga région , il la concentrait en ce moment tout entière sur moi, et me regardait avec une expression de surprise admirative; je crus un moment que mon chapeau parisien lui plaisait, lorsque je l’entendis murmurer à un de ses visiteurs ; « Il bel nnso! il gentil naso. Gesù Maria, il bel nasol » (Le beau nez! quel nez mignon, Jésus Marie, le beau nez!) Si Naples est l'Eldorado du ricin.il est aussi le sol plan-
tureux des nez énormes, dont celui de Polichinelle offre un spécimen; la petitesse du mien émerveillait l'apothicaire; quand je voulus payer notre homme, il me répliqua :• Sien te, signora, nienle, reste al suo commando per suo bel naso ! » (Rien madame, rien, je reste à vos ordres pour votre beau nez.) 11 fallut le forcer à accepter quelques carlins ; ce refus galant et cet éloge d’un nez à l’occasion d'un purgatif me causèrent un rire nerveux inextinguible. — « Calmez-vous, et oubliez la faculté de sentir, » me dit un journaliste napolitain qui m'accompagnait, enchanté de clore cette bouffonnerie indigène par cet affreux jeu de mots français.
La haute société de Naples était dispersée lorsque j'y arrivai, une petite partie de la noblesse avait émigré, presque tout le reste était en villégiature. Quelques hommes politiques, administrateurs et journalistes, avaient aidé au liiomphe de l'indépendance; ils se réunissaient chaque soir chez le marquis de Villamarina, qui les avait ralliés dans l'action et les dirigeait encore après le succès; sa .charge d’ambassadeur à Naples n'avait plus sa raison d’ètre depuis la chute du roi François, mais le marquis continuait d'exercer son * influence salutaire; il représentait le gouvernement de Turin auprès de Car ibaldi; il était pour ainsi dire le trait d'union entre In héros et M. de Cavour; il calmait les impatiences du premier et servait d'interprète à la prudence du second; il eut jusqu’au dernier moment les rapports les plus cordiaux avec le Dictateur. Son séjour à Naples, sa participation active à tous les événements qui s‘y passèrent, avaient fait connaître au marquis le caractère napolitain, les ambitions et les vanités des adhérents; il les ménageait et les faisait tourner au profit de la patrie. Les hommes que je vis chez lui rêvaient tous plus ou moins un ministère, des croix, des honneurs, fortunes et faveurs subites qu'ils étaient habitués à \oir découler du bon plaisir d’un gouvernement despotique; les élever à l'allure plus hère et plus désintéressée d’un gouvernement libre n’était pas chose facile; ce résultat ne pouvait être que l'œuvre du temps. M. de Villamarina lit appel â une ambition plus haute, à une vanité plus glorieuse que celles qui . inspirèrent d abord la plupart des hommes publics de Naples; ils les rappelait sans cesse au bien public, au dévouement à la cause commune; si des dissidences se produisirent, si des convoitises déçues éclatèrent plus tard en turbulences divergentes dans quelques
hommes qui, à l’exemple de Liborio Romano, voulurent à tout prix leur part dans la direction de l'État. ce ne fut pas la faute du marquis de \ illamarina; ce sage et ferme esprit aura une belle page dans l'histoire de la révolution de Naples qui prépara l'annexion. Tous ses actes furent empreints du plus habile et du plus pur patriotisme. Dès mon arrivée à Naples, la maison du marquis me fut ouverte par la lettre de M. de Cavour; la marquise de Villainarina, un des esprits les plus fins et les plus pénétrants que je connaisse, me (il un accueil plein d'amabilité; sa ravissante belle— fillo était I attrait et la poésie de cet intérieur où j’ai passé des heures si douces; son jeune mari secondait son père dans les affaires; il apportait à son expérience le concours de son patriotisme toujours prêt à l'action. Je rencontrai chez les dames de Villamarina, le prince et la princesse Torremuzza, de Palerme, et l'aimable princesse de Morra dont je reparlerai; j'y connus aussi le comte Arrivabene longtemps exilé à Londres, et (pii volontaire dans l’armée de Garihaldi, était devenu le correspondant du Daily Seu<s; il fut fait prisonnier dans une rencontre avec les royaux; durant plus d un mois on le crut mort. Un matin, comme je lisais sur la terrasse de ma chambre, je m'entendis' appeler d’une terrasse voisine, c était le comte Arrivabene, sorti des prisons de Capoue, amaigri, souffrant; un échange de prisonniers l avait libéré depuis quelques heures.
Les dames de Villamarina venaient quelquefois me chercher pour la promenade; un jour où je devais diner chez elles, elles arrivèrent, à trois heures, et nous allâmes visiter le Cavipo snnlo. Le cimetière de Naples est le plus riant de l’univers, il domine la mer et la campagne; la splendeur de la nature, l’exubérance des arbres et des plantes en fleurs, l’éclat des jours, la sérénité des nuits lumineuses, la palpitation des vagues y projettent une vie éternelle qui fait oublier la destruction des êtres; il se dresse et plane sur la ville comme un asile de repos enviable et non comme la menace du néant; une belle église et des salles d’attente où l’on dépose les bières jusqu’à l’achèvement des sépultures, forment, au-dessus des labyrinthes de monuments et des jardins, un ensemble de constructions grandioses. Si les morts y voient, ils peuvent encore embrasser de leurs couches immobiles les enchantements du golfe.
J’allais habituellement deux fois par semaine passer la soirée à
la villa de l'ambassade sarde, nichée dans un bois d'orangers sur les hauteurs de Capodimonte. Je faisais toujours faire deux haltes à la voiture qui me conduisait; la première en partant de l'hôtel à l’angle del largo del Palazzo (place Saint-François de Paule), à l’endroit même où le palais royal dresse son angle et d'où l'on domine une grande échancrure du port; au fond, le Vésuve m'apparaissait toujours nouveau; sphinx rccélant les mystères des tempêtes de feu. Parvenue à la hauteur qui termine la rue de Tolède, je faisais ma seconde halte sur le pont qui relie Naples à Capodimonte; là, l'infatigable et fantastique veilleur se montrait encore au delà de la côte derrière la perspective des ravins boisés; ses zones de pourpre brillaient au loin entre l'ombre noire des bois et la blancheur de son sommet, roi asiatique et fastueux, l'éther l'enveloppait d’une robe étoilée! Je me souviens qu'un jour le croissant de la lune, clair et net comme l'arc d'or d’un géant, s’était posé perpendiculairement sur la fumée du grand cratère; on eût dit un navire lumineux flottant dans le firmament.
Une de ces courses nocturnes devint l'occasion d'une scène de mœurs napolitaines que je dois noter : bravant l'étiquette (d'ailleurs sans importance sous le régne du dictateur), lorsque j’allais seule, je prenais de préférence à une calèche un petit cabriolet rapide; il roulait plus vite et m’offrait sur son train exhaussé plus d'air à respirer, plus d’espace à voir. Je m'assis un soir dans un de ces casse-cou pour me rendre à l’ambassade sarde; mais à peine eus-je dit : A Capodimonte! S mon petit cocher, un garçon de quinze ans, paraissant en avoir dix, qu'il se récria sur la longueur de la course; il descendit de son siège, se glissa sous le ventre de son cheval, et exclama en l'étreignant ; « Ü pavera e cara bestia, infdice cavallo, mai amlremo a Capodimonte, impossibile! impossibile! » (0 pauvre et chère bête! malheureux cheval, nous n’irons jamais à Capodimonte, impossible! impossible!) Et sur l’ordre réitéré de partir que lui donna le cameiiere, il se serra de plus belle contre l'animal, le baisant au museau, le Caressant, pleurant de vraies larmes et continuant sa mélopée glapissante : <i Non si puô muovere, la dolce beslia è ferita, sicuro. Sua Eccellenza non lia core! Principes^ vedelela; ce sangue ail' orecchio! Andar a Capodimonte ! é la morte delmiocav llo ! » (Elle ne |ieut se mouvoir, la douce bête est vraiment blessée. N’avezvous donc pas de cœur, madame? Princesse, voyez, elle a du
sang à l'oreille. Aller à Capodimonte, c’est la mort de tnon cheval.) .
— Si ton cheval est blessé, lui objecta fort logiquement le camérière, pourquoi, au lieu de rester sur la place, ne l'as-tu pas conduit 5 l’écurie ?
— Ci andavamo sieur o » (Nous y allions bien sûr), répliqua-t-il.
Le cheval hennissait, comme impatient de partir; détail évident
qu'il se portait fort bien et que les lamentations de son maitre avaient pour but de faire doubler le prix de la course; une foule compacte s’était assemblée autour de nous, riant, gesticulant et examinant l'animal; tous les gensen guenilles le déclarèrent fourbu; chaque drôle qui veut rançonner un étranger trouve aussitôt vingt compères dans les rues de Naples; tout ce peuple se connait. Facchini, cocchieri , birrichini (portefaix, cochers, gamins) s’appellent tous entre eux frère ou cousin ; c’est ainsi qu'un jour, tandis que je donnais quelques carlins à des mendiants rassemblés devant ma voiture d’autres, de leur famille, se hissaient derrière moi et m'enlevaient mon burnous. Cependant personne n'intervenait pour forcer le récalcitrant à partir; les gens de l’Iiôtel prétendaient qu’il n’y avait plus de police; l’impatience me gagnait; en ce moment passèrent quelques officiers garibaldiens; je les appelai et leur dis le fait. L’enfant loquace devint muet en voyant s'approcher de la voiture les chemises rouges; d'un bond il s’était élancé sur son siège . *Birbanle, avanli! (Brigand, en avant !) dit un de ces braves en faisant mine de tirer son épée. — Bouta! basta! Eccellenza! Principe! «(Suffit, suffit! excellence! prince!), s'écria le cocher, et, fouettant à tour de bras son cheval adoré, il lui fit franchir au grand galop la sali ta en précipice qui relie le quai au palais royal. Arrivé au bas de la rue de Tolède, mon drôle ralentit sa course et tenta en ces mots une nouvelle harangue : * Principessa , andremo corne la tramontana, ma bisogna date una buona manda. (Princesse, nous irons comme le vent de mer, mais il faut un bon pourboire.)
— Nienle! » repartis-je, irritée de sa longue polichinude qui m’avait fait perdre près d'une heure. 11 ne répondit pas; mais, serrant les rênes, il imprima au cheval une allure de hanneton mourant, en répétant tout bas: « Ëvcravietile ferito.» La menace d’un nouvel appel à un groupe de garibaldiens qui entrait au café de l’Europe, le détermina à reprendre sa course. Alors, il lui vint sans doute en tête de me mettre à contribution par un autre moyen; «ers le mi
lien de la rue de Tolède, il fit un signe il un homme en guenilles, qui aussitôt sauta sur le siège et s'assit près de lui.
« £ mio fratrllo, » me dit-il, suivant la coutume.
L’idèe que ces deux hommes arrivés dans la solitude de Capodi- ; monte pourraient s'entendre pour m’enlever ma montre et mes bracelets, me causa quelque frayeur; il me parût superflu de parlementer, mais quand nous passâmes devant le palais d’Angri, où logeait Garibaldi, je criai au cocher : « Fermati!» (Arrête-toi!) et, m'adressant au poste composé de gardes nationaux et de garibaldiens, je demandai qu'un soldai d'escorte me fût accordé jusqu'à l'ambassade sarde. Aussitôt un de ces belliqueux habits rouges, terreur des malfaiteurs de Naples et joie de tout le peuple honnête, prit sur le siège la place dd frutello remis sur le pavé. Le cocher maté acheva sa course en dix minutes. Je remerciai le volontaire en lui offrant quelque argent qu'il refusa.
Tous les cochers- de Naples ne ressemblent point à celui qu'on vient de voir en scène; j’en trouvai un à la figure intelligente, vêtu d'une redingote de nankin presque propre, à qui le rêve des voyages tournait la tète; il voulait voir Paris à tout prix, dût-il y aller à la nage cl à pied. Il savait quelques mots de français, un ■jour il me dit fort sérieusement : « Se Sua Eccelleuza vuol insegnàrmi U francesc, polrei porlarla per iiicntc. » (Si son Excellence veut m’apprendre le français, je pourrai la conduire pour rien.)
Après ma première visite au musée de Naples, mon désir le plus vif fut d'aller visiter llerculanum et Pompeï; voir ces villes sépulcres d’où tant de chefs-d'œuvre intacts et inaltérés avaient surgi tout à coup, comme il en sera, dit-on, de nous daus la vallée de Josaphat, me parut la joie de 1 esprit la plu. grande que pût m'offrir mon séjour à Naples.
Je partis un malin de la fin de septembre pour Porlici en compagnie du jeune garibaldien, Francesco Tedaldi, dont j'ai parlé; il avait fait enfant quelques études classiques sous la direction de son père, magistrat de Païenne, il connaissait les orateurs et les
L’IfALIE DES ITA LIENS.
poêles de l’antiquité; les temples et les ruines grecques de a Sicile l'avaient passionné pour l’art des anciens, complément harmonieux de leur littérature; il voulut, avant d’aller mourir pour la liberté, visiter Herculanum et Pompe», ces deux filles de Rome où palpite encore l ame de leur mère.
L’atmosphère était lourde et chaude^des nuages noirs coupés de lueurs dorées s'amoncelaient sur le golfe; quelques éclairs les sillonnaient par intervalles comme des javelots de feu lancés des profondeurs de l'éther ; chaque rivage se dessinait en relief par un admirable effet de clair-obscur. Nous primes une calèche découverte sur le largo del Palaxao, traversâmes le largo del Caalello, où se dressait le fort du Château Neuf, longeâmes ensuite le port militaire jusqu’au môle, puis le port marchand et la Marinèlla aboutissant au pont de la Madeleine jeté sur le Sebeto qui écoule en cet endroit ses flots paresseux dans la mer. Le Scbclo est un bras de VAcqua délia liolla , dont la source cachée* aux flancs du Vésuve arrive à Naples par des conduits antiques et alimente les bas quartiers de la ville. Tout ce allé de Naples est grandiose et donne l’idée d’une capitale immense et populeuse. Les bâtiments des casernes, de l’hApital militaire et des tanneries s'y déroulent en longues lignes architecturales; nous nous arrêtons quelques minutes sur le pont de la Madeleine, d'où l'on embrasse toute la circonférence du golfe, puis nous roulons sur une route superbe qui côtoie les bords de la mer jusqu'à Porlici; celte ville est à Naples ce que Saint-Cloud est à Paris : un joli faubourg peuplé de villas. La l’oute traverse une grande place où s’élève le château royal. Nous faisons une halte pour le visiter. C'est une élégante construction du dix-huiliéme siècle, à laquelle manque l’attrait des vieux souvenirs; la façade principale et les tei’rasses ornées de bustes donnent sur la mer; les appariements très-vastes sont meublés avec toute la somptuosité du luxe moderne; mais rien de rare, pas un seul marbre antique. Le plus beau salon est un salon chinois aux parois de porcelaine, où des oiseaux et des fleurs en relief se détachent sur un fond blanc.
Porlici et le village de llesina s’élèvent aujourd'hui sur toute l’étendue d'ilerculanum, qui fut engloutie sous une masse formidable de lave vomie par la bouche du volcan; nous nous arrêtons pour visiter ce qui a été découvert de la ville antique; des gardiens portant des torches allumées nous font descendre dans le théâtre
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devenu un immense souterrain. C'est le plus vaste monument de ce genre qui soit parvenu jusqu’à nous: il pouvait contenir huit mille spectateurs. Nous marchons à travers le dédale des couloirs sur la boue noire et liquide qui couvre le pavé; nous arrivons dans l’enceinte encore intacte où s’échelonnent dix-neuf rangs de gradins. La scène est d’un tiers plus large que celle de San Carlo; une foule de figures en bronze et en marbre, et quatre statues équestres en bronze doré ornaient ce théâtre où retentissaient tour à tour les vers de Sophocle et d’Aristophane, de Plaute, de Térence et de Sénèque. La plupart des statues ont péri, celles qu’on a retrouvées sont au musée de Naples. Les colonnes brisées ont fait place à de grossiers piliers qui éLayent aujourd'hui la voûte du souterrain. Durant le jour, quelques lueurs y pénètrent à peine par un puits percé au-dessus d’une galerie. On sort attristé de ces ruines comme d’un caveau mortuaire; on traverse une ruelle boueuse encombrée d'immondices, et l’on arrive sur l’emplacement de la basilique d'Ilerrulanurn. Quelques vestiges en restent à peine; les marbres et les bronzes qui la décoraient sont au Mttteo Borbonico, de même que tous les chefs-d’œuvre qui ornaient la Irilla d'Argns et celle d'Aristide, mieux conservées que la basilique. Mais des rues entières de maisons semblables nous attendent à Pompeï; un fragment ne vaut pas un vaste ensemble.
L’orage commence à gronder dans l’air comme nous remontons en voiture; la tempête gonfle la mer et soulève sur la route des flots d'une poussière brûlante détachée des talus que la lave cal-, ciliée et les cendres durcies du Vésuve forment au bord du chemin.
En sortant de Résina nous remarquons la magnifique villa de la Favorite, ancienne propriété du prince de Salerne, père de la duchesse d'Aumale. A gauche se dresse un pin d'Italie gigantesque et s’étendent les belles terrasses d’un couvent de femmes. Nous traversons Taire del Creco, si souvent ravagée par les courants de lavç, mais se relevant toujours riante et fleurie de ses ruines. Au delà de Torredel Creco, sur la cime d’une montagne, se trouve un couvent de Camaldules qui domine le golfe et figure un décor superbe. La poussière devient intolérable; ses tourbillons qui s'engouffrent dans la voiture nous forcent à nous couvrir le visage de uos manteaux. La pluie éclate en larges gouttes, bientôt elle tombe en torrents et nous inondé. Nous trouvons heureusement
un abri à TorredelT Annurniala, dans une lionne auberge rustique nu bord de la mer; nous nous séchons au t'eu Jlmnbanl de la vaste cuisine. Devant l'être, la minettra bout dans une marmite de | forme antique; les jambons et les mortadelles dessinent des guirlandes aux poutres du plafond; des rougets et des dorades, pêchés il n'y a pas une Iteure, frétillent sur une longue table; on nous sert bientôt une délicieuse friture, des oeufs frais et des tranclies de charcuterie dans une petite salle blanchie à la chaux qui a vue suf la iner. Le golfe tempétueux a des effets superbes; les flots qui montent se confondent aux flots qui se précipitent du ciel; des éclaircies de lumière (iltrant à travers la pluie la nuancent de toutes les couleurs du prisme. L'orage s'épuise par sa violence même; les nuages noirs se changent en blanches Vapeurs d'abord compactes, mais bientôt disjointes en flocons neigeux qui s'enroulent sur l'éther et en découvrent l'azur; tout à coup le soleil brille irradiant toute l’étendue du golfe. La terre altérée a bu ce déluge. A peine, en reparlant, trouvons-nous quelques flaques J d’eau dans les ornières du chemin. Nous côtoyons encore quelques instants la mer, dont les vagues écument; un récif en surgit couronne d'un vieux château fort; nous avons en face Castellamare • avec ses maisons étagées de la plage aux montagnes; au loin, sur le même rivage, Vico et Sorrenle nous conviait à leurs enchantements: nous leur- disons : au revoir. La route forme un coude à gauche; nous tournons le dos à la mer cl suivons l'avenue qui mène à I’oinpeï; nous entrons dans la ville du côté de la porte Stabia (aujourd'hui détruite), nous réservant d'en sortir par la voie des Tombeaux, où se trouve la villa célèbre de Diomède. Nous avons ainsi à droite le vaste terrain inculte revêtu de vignes et de ronces recouvrant la partie de Pompe! qui n'a pas été fouillée et qui renferme à son extrémité l'amphithéâtre; à gauche.se déroule tonte la partie de la cité qui a été découverte: en face de nous, de l’autre côté de Pompe!, le Vésuve toujours menaçant se dresse au nord-est, ^ — gardien sinistre de la ville morte; c'est l’assassin qui veille le cadavre de l'assassiné. Deux fois le volcan mugit et se rua sur Pompe! à seize ans de distance. D’abord il la mutila, puis il l'engloutit tout entière *. La première éruption eut lieu sous le règne de Néron, au moment même où Néron chantait sur le théâtre de Naples; la lyre
• l.c 43 octobre do l’an 79, au milieu du jour. » r . . •
vibra plus stridente sous ses doigts; un éclair joyeux courut dans son œil sombre. L’incendie de Home et l'ensevelissement de Pompeï n'étaient qu’un décor théâtral pour cet histrion litauique; les lueurs de la flamme et de la lave composaient la rampe de la scène impériale; les cris des victimes, le chœur antique qui accompagnait la voix de César; la ligure démesurée de ce bateleur redoutable prenait les proportions d’un dieu. Pour serviteurs de ses fantaisies le maître du monde avait les éléments. Son spectre ricane encore sur la ville morte qu’il eut la tristesse de ne pas voir périr.
Porapeï était entourée d’un mur d’enceinte; on voit encorede grands fragments de ces remparts ainsi que des tours ou plutôt les bastions qui la défendaient de distance en distance. En pénétrant dans la ville, de ce côté, nous avons à gauche le temple de Neptune dont il ne reste que les fondations et quelques tronçons de colonnes. On a trouvé dans ces débris des squelettes de prêtres portant de riches ornements. A droite, le long du Forum triangulaire, s’élèvent les constructions grandioses du quarlùr des soldais. Les colonnes du portique sont couvertes de stuc peint en noir et jaune et enveloppées de broussailles auxquelles s’enlacent des rosiers. Le guide qui nous accompagne me fait un bouquet de ces fleurs des ruines qui exhalent pour moi comme un parfum de la riante antiquité. Six • grands pans ouverts des parois des deux rangs de chambres superposées se dessinent réguliers. L’étage inférieur était occupé par les soldats, l’étage supérieur par les officiers. Les chambres des officiers renfermaient des armes, des objets de toilette et des bijoux parmi lesquels un collier de femme orné de douze émeraudes; des squelettes d’hommes et d’enfants gisaient dans toutes ces chambres, ce qui prouve que les soldats aussi bien que leurs chefs vivaient là en famille. De belles armes à poignée d'ivoire étaient enfouies dans la salle du conseil. Dans les écuries on découvrit la carcasse d un cheval; dans les prisons quatre squelettes liés à une barre de fer. Celle ruine qui touche au mur d'enceinte ressemble beaucoup à celle des casernes des gardes prétoriennes dans la villa Adriana, que nous visiterons à Home; c’est la même disposition dans les chambres et les communs. Les restes du grand théâtre s'élèvent aussi sur le Forum triangulaire, qui lui composait un un* raense portique. Bâti sur une colline, ce théâtre dominait la ville et la mer; il contenait cinq mille spectateurs; tout 1 intérieur était en marbre de l’aros, décoré de colonnes, de statues et de bas-reliefs; à ses
murs brisés pendent encore les anneaux de bronxe où l’on passait les poutres qui .soutenaient le vélarium; tout près est le petit théâtre comique ou Odéoh presque intact; puislès Cwr/es /statue*, dont l'atrium est bordé de superbes colonnes cannelées à chapiteaux ioniques; au milieu se dresse une chaire d'où les prêtres d'Isis parlaient au peuple; je petit temple d’Isis est d’une conservation parfaite; on y arrive par un portique composé de six colonnes d’ordre corinthien; les degrés qui mènent au temple sont bordés d’autels. La cdla était revêtue de fresques intéressantes qui ont été enlevées. Un grand bâtiment carré contenant les chambres des prêtres entourait le portique et le temple. Les cultes tombent, mais les passions des prêtres sont immuables; les chanoines du Lutrin et le chapelain du navire la Constitution ont hérité des prêtres d'Isis l’amour de la bonne chère. Un squelette trouvé dans une des chambres sacerdotales avait près de lui ffu poisson, des poulets, des œufs, des amphores de vin; ses doigts décharnés tenaient encore une coupe; son crâne était ceint d'une guirlande de fleurs.
Prés du temple d'Isis se dressait un temple d'Esculape où l'on a découvert les statues en terre cuite de ce dieu et de la déesse Hygie. C’est dans le voisinage de ces deux temples qu’était l 'atelier d'un statuaire. La mort surprit l'artiste le maillet à la main; ses statues terminées et d’autres seulement dégrossies ont été portées au musée de Naples. Les fouilles furent reprises et poursuivies de ce côté quelques mois après ma première excursion à Pompe!. J’en parlerai plus tard; quelques archéologues ont prétendu que la partie découverte de Pompe! était la plus belle et que celle qui restait ensevelie, renfermant les quartiers populaires, ne devait contenir ni fresques ni statues; d’autres ont dit, et c'est je crois avec plus de vérité, que les monuments, les temples, les forums, les théâtres, alternés avec les demeures patriciennes, devaient s'étendre jusqu'à l’angle du mur d’enceinte où est le Cirque et occuper au moins l'emplacement compris entre ce mur d'enceinte et la voie de C Amphithéâtre; les fouilles récentes leur ont donné raison; elles rendent à la lumière des maisons ornées de fresques aussi pures, de marbres et de bronzes aussi exquis que les maisons de la rue des Thermes et de la rue de Mercure, où nous passerons bientôt. Dans l'antiquité toutes les villes de l’Italie étaient plus ou moins bâties sur le modèle de Home. Or, dans la ville éternelle, du Colyséc au Capitole, le Forum était jonché de temples, de palais, d’arcs de triom-
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phe, de portiques ouverts. Il devait en être de même à Pompeï. De l'amphithéâtre à la porte Stabta, par où nous sommes entrés, se déroulaient- sans doute jusqu'au Forum civil, où nous allons arriver, les constructions les plus rares. . • te quartier des théâtres, point où nous nous sommes arrêtés, est relié au Forum civil par la rue de l'Abondance, dans laquelle se trouvent les maisons du Sanglier et celle des Grâces. Nous ne leur donnons qu'un regard rapide; nous passons aussi en courant à • travers la maison d' Adonis, qui renferme la grande fresque d' Adonis blessé qui n'a pu être transportée; c'est «à mon avis une des plus belles peintures antiques qui existent; j'en parlerai en détail dans ma seconde excursion; ce jour-là je ne pus que l’entrevoir et emporter le souvenir ineffaçable de l'adorable ligure du berger. L'orage recommençait à gronder dans l'air; des nuages noirs se précipitaient sur nos têtes des hauteurs de Qbstellamare; le ciel, en s’abaissant, découpait plus nettes et plus lointaines les perspectives qui s'ouvraient devant nous. - , -
Nous remarquons dans la rue de l' Abondance une grande cuve de marbre blanc qui servait de fontaine. Nous arrivons en glissant à chaque pas dans le Forum civil. Il était entouré sur trois côtés de portiques à colonnes doriques de marbre blanc, au-dessus desquelles s’élevaient des terrasses. Quelques bases et quelques fûts brisés de colonnes indiquent seuls ces constructions; les piédestaux des statues qui décoraient le Forum subsistent encore; sa vaste enceinte était pavée de marbre; les rues qui y aboutissaient se fermaient la nuit par des grilles de fer, sortes de herses que. nous retrouveronsà la fiorUd'Hcrculanum. A droite du Forum était le temple d'Auguste ou Panthéon, au milieu d une cour ouverte se trouvait un autel entouré des statues des douzegrands dieux de l'Olympe, dont il ne reste que les piédestaux. Les grandes statues de Livie et de son (ils Drusus, qui sont au musée de Naples, ont été trouvées dans les abords de
ce temple. Les chambres des prêtres étaient revêtues de fresques; on distingue encore à gauche, sur un mur, une femme peintre tenant une palette et des pinceaux; un Ulysse qui raconte ses voyages à Pénélope; tandis qu'une petite servante écoute curieuse; puis c'est une autre figure d'Ulysse découvrant les armes d’Achille, puis un bel éphêbenuàcheval surun bélier. Toujoursà droiteduForum s'élèvule lèmpléde Mercure et V édifice d Fumachia, qui fut construit par Lumachia, prêtresse publique de Pompei, dont la graude statue est au
musée de Naples. Les restes d%cel édilice, qu'entouraient quatre portiques soutenus par des colonnes de marbre de l’aros, sont trèsimposants; mais plus majestueuse encore est la basilique située à gauche du Forum et qui s'y reliait parmi vestibule; des degrés conduisaient dans l’intérieur de la nef à ciel ouvert, supportée par plusieurs raDgs de colonnes, qui sont les plus belles de Pompeï; nous nous asseyons devant le tribunal, et nous embrassons du regard un des aspects grandioses de la cité morte : l'ensemble du Forum; le temple de Jupiter au centre, avec des arcs de triomphe sur les côtés; à droite, le Panthéon ou temple d’Auguste, et à gauche, le temple de Vénus avec ses colonnes intactes; leurs fûts sont unis jusqu'au tiers, puis cannelés jusqu'au chapiteau, qui est d'ordre dorique. Ce genre de colonnes se retrouve souvent parmi les monuments de Pompeï. C’est dans ce temple, le plus grand de la ville, que furent découvertes les statues en marbre de Vénus et de l'Hermaphrodite. * Du même côté se déroulent les prisons et le grenier public ; à l’extrémité du Forum, se dresse un arc de triomphe qui était couronné d’une statue équestre en bronze. Nous tournons à gauche dans la rue du Forum (ou de la Fortune), où se trouve la' maison des )>ains publics et le petit temple delà Fortune. La pluie, sillonnée d'éclairs, tombe par torreuls; nous entrons dans les thermesdani les salles couvertes nous offrent un abri ; la foudre éclate et tombe autour de nous, on dirait la voix du Vésuve menaçant de replonger sous terre le grand squelette de Pompeï. Ces thermos, destinés aux femmes, étaient précédés, dit-on, d'un atrium à portique conduisant dans un corridor dont la voûte, peinte en bleu, était semée d'étoiles d’or. Nous traversons une première salle ou les baigneuses déposaient leurs vêtements; puis une autre salle ronde plus petite, restée intacte; elle est éclairée par en haut; sur les corniches sont modelés, en stuc, des amours à cheval conduisant des chars. Quelle grâce et quelle pureté de dessin dans ces ornements! cette salle servait aux bains froids; à côté est la salle carrée, plus vaste, où les baigneuses se massaient et se parfumaient; Ja voûte est supportée par une double frise encadrant les niches où l'on mettait le linge et les essences; des figurines eu terre cuite et des médaillons eu stuc coloriés décorent les parois; une fenêtre vitrée au châssis de bronze y introduit le jour et Pair; un grand brasier et des sièges de bronze composent l'ameublement; à. droite de celle salle, une petite porto couduil à la chambre des
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bains de vapeur; les murs ainsi que le pavé en sont creux; ils communiquaient avec les fourneaux extérieurs par des conduits qui aboutissaient au bassin de marbre blanc placé à une des extrémités de la salle; dans l'hémicycle est encore le grand vase qui contenait l’eau bouillante et d'où s'échappait la vapeur. Longtemps on avait cru que ces bains publics, plus élégants que vastes, étaient les seuls de Pompeï; des fouilles postérieures firent découvrir les bani nuovi, situés d'un autre côté et dont je parlerai plus tard. Le petit temple de lu Fortune, voisin des premiers thermes, renfermait une statue de Cicéron, vêtu d'une loge peinte en rouge et violet. A l'angle de la rue du Forum et de la rue des Auguslats apparaît tout à coup le superbe portique de la maison d'Ariane, dont quinze colonnes d'ordre corinthien sont encore debout. On dirait le péristyle d’un temple. Tout prés est le quartier des courtisanes, qui s'atteste par les peintures et les inscriptions obscènes. La pluie continue à tomber, mais la curiosité nous aiguillonne, et nous glissons en riant sur les dalles irrégulières qui pavent les rues, l’eau ruisselle et s'écoule dans les ornières où passaient les chars antiques; elle empreint de teintes plus sombres toutes ces maisons ouvertes que d'ordinaire le soleil dore et égaye de ses rayons; les portes et les toitures de bois ont été brûlées par l'incendie qu'alluma l’éruption; les vitres des fenêtres ont été fondues parla cendre embrasée; ces murs, ces arcs, ces piliers, ces colonnes debout ressemblent aux monuments et aux pierres funèbres d'un immense cimetière, llélas! Pompeï n'est plus que cela! Je m’abrite sous mon ombrelle et risde l'orage qui donne à ces ruines un aspect nouveau; M. Tedahli brave ce déluge en soldat. Nous arrivons dans la partie
de Pompeï entièrement fouillée et découverte sans discontinuité. De ses entrailles sont sorties les marbres, les bronzes et les fresques emportés au musée de Naples. La nuiison du Faune nous attire, en souvenir du beau faune dansant qui lui donna son nom et de la grande mosaïque de la bataille d lssus dont j'ai parlé. Toutes les décorations de la maison du Faune étaient en mosaïques, on xfy a pas trouvé de peintures. Le bassin spacieux de l'atrium est d’une conservation parfaite; de chaque côté du péristyle exhaussé se dressent deux énormes colonnes tronquées. La maison appelée Taverne et Lupanar est fort cm ieuse, elle a donné une idée exacte
mdison de Castor et Polltix'i (fêlait une des plus somptueuses de Pompeï. Médée et ses enfants, Perséc cl Andromède, Castor et Pollttx étaient représentés sur les fresques du vestibule; il reste une fresque de Phcdre et Hippolyte presque effacée; mais quelle noble expression dans la tête d'IIippolyte, qui résiste, et dans celle de Phèdre, affaissée par la lidnte et la douleur. Nous remarquons aussi une figure de Méléagre et une de la déesse Hygie, enveloppée d’une longue draperie blanche serrée au corps par les enroulements d’un serpent; enfin une danseuse tenant un crotale, digne de scs sœurs aériennes transportées au musée. Un pavé d'exquise mosaïque et huit grandes colonnes du portique subsistent encore. Nous parcourons ensuite la maison des Néréides, dont le péristyle est formé par vingt-quatre colonnes; celle de Méléagre et celle d'Apollon, où se trouve une chambre à deux alcôves; celle d' Adonis, où le berger que Vénus adore meurt entre ses bras, soutenu par des Amours; Celle de La grande fontaine ornée d’une grotte de mosaïque abritant une vasque, où l’eau jaillit du bec d’un cygne qu'embrasse un Amour. Nous passons devant la fullonica, usine des teinturiers et des dégraissours, dont tous les ustensiles ont été retrouvés. Nous visitons plus attentivement la petite maison du Poète tragique, une des plus délicieuses et des plus ornées de Pompeï; on y a découvert une belle fresque qui est au musée; nous y voyons encore une Cérés, un combat et une chasse. (Juatre grandes colonnes de la seconde cour sont intactes; dans l’atrium est une citerne en marbre. Nous poursuivons un peu au hasard notre excursion; la pluie nous pourchasse, et malgré la voix du guide nous allous de çà et de là. La maison de Pansa nous arrête; c’est une des plus vastes et des mieux disposées, elle était entourée de boutiques où l'on vendait les denrées que le maître récoltait dans ses champs. Ainsi, quelques nobles Italiens de Rome, de Naples el de Florence vendent encore leur vin à domicile. L’atrium est superbe; au fond un portique à double étage mène au jardin, dont les plates-bandes sont encore visibles. Dans la cuisine était une curieuse peinture représentant un autel à Fomax, divinité des fourneaux; nous remarquons une pharmacie, à laquelle le serpent sculpté d’Esculape sert d'enseigne; la maison à trois étages, élevée sur les anciennes murailles de la ville, domine la mer. Le four public et la boulangerie encadrait la maison de Salluste, habitation close el recueillie d'un épicurien; les petites chambres, auxquelles menaient des couloirs
mystérieux, étaient revêtues de fresques exquises : Bébé, Vénus, Mars, Cupidon, Diane et Actéonse jouaient sur les lambris: il reste des débris de pavé de marbre colorié et une belle fresque; puis de tines arabesques d'une grâce inouïe où des serpents s’enroulent à des candélabres déliés et des chimères aux tiges de fleurs fantastiques. Cette maison est la seule de Pompeï.dans laquelle on ail trouvé un vrai triclinium. Les colonnes du portique qui supportaient une terrasse sont peintes en rouge. Dans le jardin jaillissait une fontaine. Près de cette maison, d’où elle s’enfuyait sans dout.e, a été découvert le squelette d'une jeune femme. Elle avait aux doigts quatre bagues d'or, aux poignets cinq bracelets d'un travail exquis, et près d’elle un miroir tombé de sa ceinture.
Nous regardons en passant la maison de Narcisse, veuve comme toutes les autres d’une admirable fresque qui lui donna son nom. Nous arrivons à la porte d'Herculanum, qui était la principale en- ‘ trce de Pompeï. Elle se compose de trois arcades; les deux latérales, petites et étroites, servaient aux piétons; cette porte se fermaiUla nuit avec une sorte de herse en bois descendant dans des rainures encore visibles; avant de franchir la porte d’Herculanum, nous remarquons de chaque côté les escaliers menant sur les remparts, qui servaient de promenades et d’où l’on embrasse une vue admirable : à gauche. Castellamare, Sorrenle. lecap Campanella et Caprée. La pointe deTorre del Greco dérobe Adroite la vue de Naples; le Vésuve se dresse en face de nous; en retour, dans le lointain, les montagnes de Pæstum dessinent leurs croupes dans l'azur. En sortant de la porte d'Ilerculanum, nous regardons à gauche une niche voûtée désignée sous le nom de guérite; on y trouva le squelette d'un soldat, la visière de son casque baissée et la lance au poing; tidèle à sa consigne, il accomplit immobile sa dernière faction; un des premiers il vit la mort venir; il entendit la voix du volcan qui tonna à la porte de la cité et sentit les jets précurseurs de la cendre embrasée heurter aux remparts comme ces combats d'escarmouche qui précèdent un assaut général; peut-être s'écria-t-il en riant : « On ne passe pas!» car les soldats des légions romaines avaient de ces gaietés stoïques en face de la mort. Nous voici arrivés dans le faubourg, à l’ouest de Pompeï, où se déroule la voie des Tombeaux. Le Vésuve est là tout près; en jaillissant il n'eut qu’a décrire une courte ellipse pour embrasser l'étroite vallée qui le sépare de la cité. Ses rugissements dirent aux morts : Réveillez-vous! avant de dire aux vivants : Il faut