‹ L'Italie des italiens (volume 2)Chapitre 6 sur 22 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Ma première visite à Pompei m'avait laissé le désir d'y retourner. Les lieux, ainsi que les cœurs qui m'attirent., m’attachent bientôt d’un lien très-fort. Nous partîmes avec MM. Lévy, Eslève et Bendix, par une belle matinée d’octobre; on se fût cru en été; comme la première fois, nous allâmes en calèche découverte et nous fîmes une courte halte à Herculanum. Nous entrâmes à Pompe? par la voie des Tombeaux; un soleil éclatant fouillait les sculptures, se jouait à travers les colonnades et projetait des rayons d'or sous les grandes arches de l'hôtellerie; je reconnaissais chaque maison et chaque monument; je mettais une sorte de vanité d'enfant à les nommer à ces messieurs. Par cette belle journée, Pompei s'était comme repeuplée par la foule des visiteurs; dans le Forum et la basilique, nous rencontrâmes des groupes de garibaldiens, dont les uniformes pourpres éclataient entre la blancheur des marbres et l’azur du ciel. Au fond de l'atrium d une grande maison, nous trouvâmes un amas de poteries* amphores, jarres, petits vases, la plupart brisés. La matière était vulgaire, mais la forme exquise : je soulevai un petit pot intact, renflé en sphère, avec un goulot élégant à bec, et une anse svelte. II me faisait tellement envie que ces messieurs n'hésitèrent pas à tenter de séduire le gardien; l'offre d'un scudo fut irrésistible pour cet homme accoutumé sans doute à de pareils méfaits. Ces poteries étaient si nombreuses et si abandonnées, qu'en dérober une nous parut, quant à nous, fort innocent. Cependant je fis plus tard l'aveu du larcin à l’incorruptible M. Fiorelli, directeur des fouilles nouvelles (dont je parlerai), et il me dit très-sérieusement, que s'il savait le nom du gardien que j'avais eu pour complice, il le ferait destituer. Sous le portique de la même maison où fut commis le délit, sont rangés des fragments de statues et de bas-reliefs fort beaux.

A l'un des angles du Forum triangulaire, nous trouvâmes la maison d.' Adonis ou de la reine Caroline, découverte sous Murat.

Madame Rêcamier assistait à cette fouille; j'ai déjà parié de l’adorable fresque (V Adonis blessé, que celte maison renferme; tandis que ces messieurs se font ouvrir les volets de bois qui recouvrent quelques petites fresques licencieuses, dans les pièces voisines, je reste à contempler cette ineffable composition de Y Adonis blessé. On n'a pu la transporter au musée à cause de la fente qui la sillonne. C'est une des fresques les plus grandes et les plus parfaites de Pompe! : Adonis vient d’être blessé par le sanglier; Vénus est accourue pour le secourir, suivie de son fils et de quatre petits Amours qui lui font cortège; elle n’est pas nue, elle s’est vêtue comme pour jeter une ombre de tristesse sur sa beauté; à travers la blancheur des plis de sa robe diaphane éclatent toutes les perfections de son corps olympien; ses pieds divins reposent sur un coussin de pourpre devant lequel est couché le chien d'Adonis. Autour des lianes de la déesse Hotte une chlamyde verte; son bras gauche relevé avec grâce s'appuie sur un sceptre; son bras droit entoure et soutient le berger qu'elle aime, et dont la tète idéale, encore embellie par la douleur, s’incline un peu sur l’épaule droite de la déesse. Le jeune Éros, inquiet de l'inquiétude de sa mère, montre au-dessus de son épaule gauche, sa blonde tète étonnée et vive. Ses yeux perçants regardent sa mère qui l'oublie. En ce moment Vénus n'est plus qu'une amante; que lui importe son fils immortel 1 , elle a l'éternité pour l’aimer; mais ce bel amant terrestre, Heur qu’elle a cueillie radieuse dans l’ombre des bois, cet adolescent superbe préféré par elle à tous les dieux de l'Olympe, la faux du Temps va le lui ravir; les Parques implacables sont prêtes à couper le fil de sa destinée éphémère. La bouche d Aphrodite est sérieuse, presque amère. Ses yeux sombres rayonnent d’un ardent éclat; ses cheveux ondés jusqu’aux tempes dérobent sous un voile leur splendeur. Ses narines se dilatent et semblent aspirer le souille affaibli du jeune blessé. Qu’il est beau dans sa nudité pudique que la souffrance alanguit! aucune ligure antique, ni l’Apollon, ni î'Antinoüs, ne peut rivaliser avec cet être incomparable. Quelle élégance dans ces contours, quelle harmonie .•dans toutes ces parties, qu’un coloris sobre modèle et dore ! Le torse est d'une perfection à désespérer la statuaire; le bras gauche, mi-ployé sur Vénus, laisse retomber une main adorable; le bras droit tendu, que la déesse émue soutient vers le haut et qu'un petit Amour, perché sur un support invisible (chef-doeuvre de

grâce et de morbidesse), étaye dans ses doigts frémissants, décrit des lignes d'une perfection typique. Adonis a été atteint à la cuisse gauche: un autre Amour mignon, délicieux, cambré, a posé sur la blessure une écharpe de lin qu’il serre et noue d'un air grave; il est tout petit, ruais ses pieds flottants ne touchent pas terre; ses ailes le portent jusqu'à la hauteur de la jambe blessée; celte jambe est d'un modelé inimitable. Le pied droit sort blanc et tendu d’une draperie de pourpre où se cache la jambe droite; tout le corps divin se meut et frissonne; la tète qui le couronne est d’une telle splendeur, qu'il faut renoncer à la décrire; la bouche frémit, les yeux éperdus regrettent l'amour; la chevelure se gonfle et ondule autour du cou flexible. Oh! qu’elle a bien raison rie l’aimer, murmurent le poète et l'artiste éblouis par cette chair transfigurée où tant d’àme palpite! A ce degré de beauté la matière usurpe tous les attributs de l’esprit; elle est d’essence immortelle; elle s'impose aux cœurs et les rive à l'idolâtrie. Un quatrième Amour, encadrant sa tète dans ses deux ailes blondes, est placé à la droite d'Adonis; il essuie une larme du revers de sa main. Un cinquième, tenant la houlette du berger, se penche au-dessus d'un roc qui forme le fond du tableau, où sont des fruits et des fleurs Après la figure d'Adonis, la figure la plus parfaite et la plus rare de cette admirable fresque est celle d’une suivante de Vénus, debout sur le second plan (à droite d'Adonis). Elle est moins radieuse que la déesse, mais plus jeune et plus attrayante. On sent dans cette femme un mystère brûlant; sa tète, ceinte d’une couronne de feuillage, s'appuie sur sa main dans une altitude identique à celle de

la Madeleine écoutant la Ivre vibrer dans la Sainte Cécile, de Ka- • *

plmël; ici, c’est son cœur qu'écoule la vierge rêveuse; ses yeux n’osent regarder Adonis; elle refoule pour ainsi dire leur flamme en elle-même; elle en est comme illuminée; pudique et frémissante sous la draperie qui la cache, elle envie Vénus, on le sent bien ! l’hédrc sous les traits de mademoiselle Rachel avait de ces retenues ardentes lorsque ilippolyle paraissait. Une autre suivante insoucieuse joue du théorbe dans un angle du tableau; elle berce et endort la souffrance du blessé. Les accessoires de cette grande fresque sont sobres et dignes de la beauté des figures. D'un côté, sur un socle, repose un bassin d’or qui a servi à laver la plaie d'Adonis; au-dessus du bassin se voient encore deux petites mains qui pressent une éponge; elles appartenaient à un amour dont la figure est

tso L’ITALIE DES ITALIENS. ' •

efTac/p. De l'autre côté, une statue -de marbre se dresse sur un piédestal: le temps et l'air en ont estompé les contours qui sont comme voilés d'une brunie; le temps et 1 air menacent aussi les autres figures de. ce chef-d'œuvre grec; b:\tons-nous d en feclamer des calques fidèles « . que chaque fiancée reçoive en don une reproduction de ce symbole du beau et de l'amour; qu'elle en décore l'alcôve nuptiale; les regards attirent des fluides mystérieux et les beautés de l'art concourent à la formation de la beauté humaine.

11 est temps d'y songer; notre race s'enlaidit, elle devient grotesque et repoussante.

Dans un cabinet à côté je remarque une petite fresque représentant un enfant qui mène un àne; le banibino est charmant, le baudet vil; tout cela est fait en quelques traits et en se jouant. Nous traversons le quartier des soldats, les théâtres, le temple d’Isis, et, marchant sur la partie de la ville encore ensevelie, nous allons à travers ronces et vignes jusqu'à Y amphithéâtre. Gè cirque, d'une conservation parfaite, pouvait contenir vingt mille spectateurs; sa construction diffère de celle de toutes les arènes connues, ses trente-cinu rangs de gradins s'appuient sur la colline où il lut Construit ; au-dessus de la corniche du dernier rang de gradins, des arbres se détachent sur le bleu du ciel ; 1 arène a été » i eusée dans le tuf de la colline. L'amphithéâtre de Pompe! n'a pas comme le Colysée et les cirques de Vérone, d'Arles et de Nimes, des portiques superposés communiquant avec ses trois étages; on y P'’ 1 ' 1 " nail par deux couloirs-, quarante vomitoires donnaient accès a la foule; l'étage inférieur était réservé aux m igistrats et aux personnages de distinction ; le second rang aux soldats et aux citadins; le troisième à la plèbe. De cette partie supérieure les spectateürs voyaient se dresser, à distance dans l'éther, comme des bastions gigantesques, le Vésuve fumant, les cimes des montagnes de Maddaîoni. de Salerne, de Castellamare, du cap Campanella et de l'ile de Caprée. Au milieu de ce troisième rang de gradins étaient des loges séparées destinées aux femmes; les spectacles du cirque leur avaient d'abord été interdits, Auguste leur permit d'y assister cl leur assigna ces places élevées. Cel amphithéâtre est cH*‘bre par la lutte sanglante que se livrèrent un jour les habitants

1 J al dit, page 52o du. tonie II, (|ue )l. Ferdinand Gaillard avait Tait une admirable copie de celte fresque.

t£ 1 T A li I E bKS ITALIENS

de Pompa et .ceux de Nocera ; « Vers ce temps (peu de, jours après la mort d’ Agrippine), dit Tacite, une dispute sans importance amena un combat sanglant eidre les colons de Nocera et çeu,v de Pompe!, Livineius Ilegulus, celui-là même qui avait été. chassé du sénat ainsi que je l'ai dit, donnait un spectacle de gladiateurs, la querelle commença par des plaisanteries irritantes comme on en fait dans les peti les villes ; ou en vint bientôt aux injures, puis aux coups de pierres et enfin aux armes. Les habitants de Pompe!, chez qui se donnait la fête, eurent l’avantage. Un emporta plusieurs Nocériens mutilés, el là plupart des habitants de cette colonie pleurèrent la mort d’un père ou d'un fils. Celte affaire, renvoyée par Néron au • sénat et par le sénat aux consuls, étant revenue de nouveau au sénat, on interdit pour dix ans aux Pompeïens les fêtes de ce' genre, et les associations qu'ils avaient formées an mépris des lois furent dissoutes. On punit par l’exil Livineius et- les autres, auteurs de la sédition. * Cette page des Annales ranima un moment pour nous la ville morte. Les jeux habituels de l'amphithéâtre étaient à Pompe!, comme dans tout l'empire, les combats de bêtes féroces et de gladiateurs. Le jour où la ville fut ensevelie par l'éruption, le cirque était plein et dans l'attente du plaisir meurtrier. Certes, le spectacle dut être sublime et vertigineux pour celte assistance antique souriant à la destruction humaine.; les vingt mille spectateurs s'enfuirent à travers la campagne el échappèrent pour la plupart à la mort, tandis que les citadins de Pompe! qui étaient restés chez eux,, furent bloqués par la cendre embrasée dans leurs maisons» qui devinrent leurs lombes; on a trouvé en fouillant l'amphithéâtre huit carcasses de lions : quels rugissements formidables ils durent pousser contre le volcan, ce gladiateur invincible!

En sortant de l'amphithéâtre, nous suivons au nord-est le mur d'enceinte et arrivons à la porte de Nolu, eu marchant toujours sur la partie de Pompe! encore ensevelie; je songe aux chefs-d'œuvre qui s’y recèlent et j'éprouve le désir très-vif d’assister à quelque fouille nouvelle. Pour le moment, les fouilles étaient, suspendues. Nous arrivons à hportc de Nola par un sentier bordé de végétation, quelques ruines sont eu avant de la porte; c'est, à droite, une fontaine où s'enchevêtrent des broussailles fleuries; puis.de grands pans de murs de maisons dominés par des arbres; nous entrons dans des chambres détruites, où nous trouvons deux jolies fresques ; uu faune donnant à Loire à un cliieu et des Amours s'ébal-

tantentrceux. Agauche, est unfûl de colonne énorme, puis d'autres fragments de maisons. Au-dessus de l'arc de la porte (le Nol/i est sculptée une tête ri I sis avec une inscription osque ou samnile, écrite de droite à gauche; de chaque côté de la porte se déroulent les remparts presque intacts.

Nous nous en retournons à Naples charmés de cette promenade et décidons avec ces messieurs ujip prochaine excursion au Vésuve. M. George Lévy s'enflamme pour ce projet avec sa vive imagination vénitienne qu'un long séjour au Caire et à Alexandrie a rendue plus vive encore. Mais au jour dit la peur de la fatigue l'arrête, et il nous • fausse compagnie; je le plaisante sur sou sybaritisme : « Dussé-je en mourir, lui dis-je, je ne renoncerai pas à ce spectacle suhlime.i

Le mercredi 21 octobre, nous partîmes vers trois heures de l'après-midi avec MM. Kstève et Dendix; mes deux excellents compagnons de route avaient tout prévu pour me faciliter l'ascension du volcan; iis oublièrent seulement de me railler sur les minces bottines et sur la cage stupide «à cercle de fer que je gardais pour gravir la montagne, comme si j'étais allée faire une course à travers la slradaili Toledo; ]e ne prévis pas moi-même le double supplice que ma chaussure et ma jupe me réservaient. Un caleçon, une robe collante et des souliers à clous sont indispensables pour une femme qui se décide à cette terrible ascension . A distance elle me paraissait un jeu. De ma terrasse le versant du Vésuve se montrait à moi en pente douce coupée çà et là, à gauche, par les arbres qui s'échelonnaient du côté de la petite auberge de l'ermitage deS/rn Salvatore et de l'observatoire météorologique. Arrivés à Résina nous primes des chevaux et des guides; à peine assise sur ma selle à l'anglaise» je commençai à sentir la torture de ma cage de fer ; je la rejetai en arrière sur la croupe du cheval. Nos montures gravissaient sans broncher la route abrupte tracée dans la lave durcie : Elles ne s'abattent jamais, nous disaient les guides qui nous suivaient par baudes en nous sollicitant de faire un choix parmi eux ; à chaque étape nous devions en trouver une troupe nouvelle. Tant que nous

fumes dans le sentier tracé, je me tins assez ferme, cramponnée de la main gauche à la selle et serrant à outrance de la main droite le mors du pauvre animal qui me portait; mais bientôt le sentier se perdit dans un océan montant de vagues durcies. Mon cheval, habitué à passer entre ces Ilots étranges, avançait toujours sans faire un faux pas, moi je vacillais en tous sens; mes mains crispées 11e m'étaient plus un appui suffisant. Je me mis à califourchon malgré la souffrance que je prévoyais. Je ne me sentis guère plus assurée; à chaque vague nouvelle, la marche oscillante du cheval me faisait chanceler, malcré mes efforts pour suivre ses mouvements, j'étais désarçonnée; je me voyais tombant inerte sur ces pointes de lave devenues roc; la tête fendue, le corps brisé; je poussais des cris d’effroi qui forçaient ces messieurs à s'arrêter; le souvenir d’une chute horrible que j’avais faite aux Pyrénées redoublait ma terreur; elle éclipsait pour moi la beauté et la grandeur du double spectacle qui commençait à s'offrir à nous quand nous levions la tète ou quand nous la retournions du côté du golfe ; accomplir ce dernier mouvement me semblait d’une audace héroïque qui aurait à coup sôr pour résultat une dégringolade dans un des abîmes environnants. Mes compagnons décidèrent qu’il fallait prendre un guide pour me soutenir; — ils choisirent un jeune gars de vingt ans, svelte et agile comme un lutteur antique; d’une main il fixait en selle ma taille courbée, de l’autre il tenait le cheval par les crins; souple à l’égal d’une panthère, modelant ses mouvements sur tous les mouvements du cheval, tantôt il traînait les pieds dans les creux de la lave, tantôt il les roidissait sur les pointes aiguës; il s’identifiait si bien avec l'animal, qu’à eux deux ils 11e formaient plus qu’un ; on eût dit la fable du centaure réalisée. Son visage était celui d'un Indou mélancolique et taciturne ; il se nommait Geunaro et avait dans son patron une confiance absolue; il grtni santo piii grande di Dio, disait-il, l’aiait préservé de tout danger; sa foi aveugle en saint Janvier fut tout ce que je voulus connaître de son histoire; je me gardai bien de le questionner et do le laisser parler, de peur de dé* tourner son attention de ma monture, dont il prévenait tous les écarts. Rassurée par son appui, je commençai à regarder devant moi. c'était partout comme une mer en furie de laves éteintes s’échelonnant jusqu'au ciel ; en face les crevasses bordées de quelques arbustes, qui le soir à Naples nous apparaissaient comme deux

bouches de feu, jetaient une va|>eur blanche sur la transparence du jour mourant. Plus haut, le cratère du Vésuve lançait dans l'éther sa colonne de fumée ; à gauche, sur un plateau à moitié l>rùlé et dénudé était l'auberge, l’ermitage, et plus loin, toujours du même côlé, l’observatoire météorologique. Autour de la chapelle de San Salvator se groupaient quelques beaux arbres au feuillage d'automne, jaune et rouge ; nous marchions depuis deux heures et nous étions encore fort éloignés de la halte de l'Ermitage; ces messieurs, plus fermes que moi sur leurs étriers, formaient l'avantgarde : M. Estéve, né dans le midi de la France, chantait une chanson languedocienne; M. Bendix, d'origine danoise, rêvait aux paysages du Nord et en comparait la poésie avec celle de la terre de llamme que nous traversions; il avait voyagé dans sa jeunesse en Norvège et en Islande et fait l'ascension du mont llécla.

' « Hâtez-vous! me cria M. Estève impatient d'arriver.

— Arrêtez-vous, faites volte-face, et regardez, me dit M. Bendix, qui du haut d’un tertre de lave considérait le golfe embrasé par lé soleil couchant, voyez! voyez que c’est beau! »

Quoique tremblante encore, je n'hésitai pas. Depuis le départ, la curiosité de l’aspect du golfe vu de ces hauteurs me sollicitait, mais la crainte d’une chute l’avait emporté sur le désir de ce spectacle; le moment était venu d'en jouir dans toute sa beauté; je dis àGcnnarode faire tourner ma monture, et, les deux bras tendus sur le pommeau de la selle, je ne sentis plus, je ne vis plus que le tableau flottant devant moi : la mer se déroulait en zones dorées et bleues; Castellamnre, Sorrente et Caprée se groupaient à gauche sous un ciel blanc où S’éclairaient déjà quelques étoiles ; tandis que le soleil, en déclinant derrière le cap Misène, laissait sur toute la rive, à droite du golfe, des traînées de pourpre. Naples et les bailleurs de Pausilippe se détachaient sur un fond rose où les lumières des maisons formaient des points lumineux comme des astres. Au delà du golfe la mer incommensurable se déployait sous le jour pâli du crépuscule. Je fus arrachée à mon extase par quelque chose qui courait sur mon bras nu ; je lis un soubresaut et poussai un cri comme si une sauterelle ou un flot de lave était tQmbé du ciel. C’était Cennaro qui venait de me baiser le bras. e .lrroyunlelt (insolent) m’écriai-je en le frappant du pied: il prit une attitude craintive et servile et me dit sans me regarder : « Sigrwra ; fono btglesi e Amerimni ch* mi hunnoklalo la buona nia do per faf

l nmore. * Celte tentative de galanterie eu prévision d’un pourboire ^ me fil partir d'un éclat de rire si retentissant qu'il monta jusqu'au cratère.

« Bravo! vous n’avez plus peur, me cria M. Estève, toujours en avant.

— Arrêtez, dis-je à mes deux compagnons en riant toujours plu» fort, attendez-moi, et, les ayant rejoints, je leur contai l’aventure : Convenez qu’il faut venir à Naples pour entendre de ces mots-là.

— La demande du pourboire est un trait de mœurs très-curieux à noter, répliqua M. Bendix.

— Je ne vois que le premier élan de Gennaro, riposta M. Estève, élan de flamme bien naturel à un gardien du Vésuve.

— Voilà un madrigal qui, tourné en quatrain eût ravi le dixhuitième siècle, » repartis-je.

Gennaro, devinant sans doute nos moqueries en nous voyant rire à l'unisson , baissa les yeux et ne prononça plus une parole, il se colla an flanc et au cou de mou cheval, et s'y confondit si bien que j'oubliai sa présence.

Raffermie par la bouffonnerie de cet épisode, ayant M. Estève en avant et M. Bendix qui formait l’arrière-garde, je continuai à monter sans accident à travers les monticules formés par les détritus des éruptions. Des teintes grises, noires, jaunes et rougeâtres coloraient le tuf où nous marchions; c'étaient tantôt des amas de pierres ponces friables et légères; tantôt des rocs durs et brisés , dont les éclaté tombés à nos pieds avaient la lourdeur et la nuance du minerai; çà et là les pierres fendues étaient zébrées dé* lapislazuli; dans d'autres scintillait le grenat; plusieurs recélaient des coquillages fossiles, ce qui a fait penser qu’i.ulrefois le volcan du Vésuve était sous-marin; tous les métaux de la terre, vomis de ses mitrailles, se sont confondus là durant les éruptions successives; la plus anciennement constatée (celle, de 472) fut si violente, qu’elle transporta des cendres jusqu’à Constantinople.

Jusqu'en l'an 1000, la montagne que nous gravissions avait été couverte de broussailles et de bois peuplés de sangliers; les éruptions, de plus en plus* rapprochées, n'ont laissé que quelques vestiges de végétation. Ces messieurs me donnent des détails minéralogiques très-savants et fort curieux; j’en suis un peu distraite, je l’avoue, par l'ensemble de l'aspect du volcan et du ciel; la lune

^ s'est levée et balance son disque d'or sur le firmament d'un bleu sombre tout dinmanté d’étoiles; les crevasses où suinte la lave s'embrasent et décrivent à droite des zig-zags lumineux et des sillons de charbons ardents: elles nous réservent à notre descente du volcan un spectacle sublime. Enfin, après trois heures de marche, nous arrivons à l'ermitage; le vieil ermite a pris la fuite terrifié par la révolution qui l'eut laissé en paix. Un guide facétieux nous assure que c'est pour aller vivre plus à l'aise dans un couvent de Naples. (Iliaque garibaldien qui fait l'ascension du Vésuve réclame l'ermite absent, comme un acteur attendu qui leur fait défaut dans ce grandiose spectacle; il m'y eût semblé, quant à moi, parfaitement superllu; nous nous arrêtons quelques minutes en face de sa demeure abandonnée; nous décidons de souper au retour dans la petite auberge qui l’avoisine; nous gravissons à pied jusqu'au plateau de l’observatoire météorologique, et nous le descetftlons de même.

Nous avons perdu de vue les crevasses enflammées; nous trouvons bientôt de nouveaux guides qui nous mènent encore pendant trois quarts d'heure à travers un défilé praticable entre la cliaine de la Somma, s'étendant à gauche, et le cône du Vésuve, se dressant à droite; là il faut abandonner nos montures; nous sommes à l'entrée de la sombre vallée de VAlrio del cavallo , bordée par la Somma et par le volcan; cinquante guides portant des torches, do$ pieux et des chaises à bras, nous entourent gesticulant, criant, se concertant entre eux dans leur patois inintelligible et nous haranguant en mauvais italien, pour nous convaincre que tous nous sont indispensables; ils veulent asseoir de forcé mes deux compagnons dans leurs chaises; ces messieurs, déterminés à monter à pied jusqu’au cratère, les repoussent en vain; ils répètent en chœur : « Ecceütnxe ,è per mo bene, per snl varie la vita. » (Excellences, c'est pour votre bien, pour vous sauver la vie.) * No, ma per aver danari, ». réplique M. Eslève, qui, pour en finir, leur montre qu'il est armé de deux revolvers; il fait choix de dix hommes sans compter le guide qui nous suit depuis l’ermitage, portant sur son épaule au bout d’un bâton un panier renfermant dn pain, des œufs et du vin de lacryma-christi, je m'assieds sur un fauteuil en bois, juché sur un brancard porté par quatre hommes: deux autres les poussent à l'arrière, deux les tirent en avant avec des courroies liés à leurs ceintures et deux autres encore sondent le sol avec leur

pieux; quelques-uns des guides refusés par M. Estève, nous suivent en amateurs; de mon siège élevé, je plane au-dessus de tontes ces tètes expressives et sinistres; ces êtres avides à la voix glapissante sont en harmonie avec le bouleversement de la solitude, pleine d'horreur, qui nous environne. Nous faisons l’ascension du cône par la région des scories, celle des cendres est presque impraticable à la montée. Désormais exemple d'effroi, assise à l’aise, malgré les oscillations que me communiquent mes porteurs, j’oublie leur cortège étrange et tourne la tète pour considérer la vallée funèbre dell' Alrio del cavnllo; elle s'étend derrière nous (sur une largeur de cinq cents mètres) jusqu'aux rocs caverneux de la Somma. La Somma et le Vésuve formaient primitivement une seule montagne volcanique dont le cône unique fut divisé dans la mémorable irruption de 79, où périt l’line le naturaliste 1 , et qui ensevelit

4 l’linc était alors à Miséne, où il commandait la llottc romaine. Sa sor-ur, mère de Pline le Jeline, lui montra un nuage étrange qui Huilait au-dessus du Vésuve. Pline partit sur un navire pour aller voir de plus prés te phénomène, et prévenir ses amis qui habitaient au pied de la montagne, malgré une pluie de cendres cl de pierres qui tomba sur son vaisseau jusqu'à Stnlira*; là il sc init au bain et soupl gaiement.

• Après, dit Pline le Jeune, il se coucha et dormit profondément, car on entendit de la porte le bruit de sa respiration... Cependant la cour par laquelle on arrivait à son appaitemenl commentait à se remplir de cendres et de pierres, et pour peu qu'il y fût resté plus longtemps, il ne lui eut plus été possible de sortir. On l'éveille, il sort et va rejoindre l'omponianus et les autres qui avaient veillé. Us délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison ou s'ils iront dans la campagne, car tes maisons étaient ébranlées par de violents et fréquents tremblements de terre... Ils attachent desoreitlcrs sur leurs têtes, comme un rempart contre les pierres qui tombent. Le jour se levait ailleurs, mais autour d'eux régnait la plus sombre cl la plus épaisse des nuits, interrompue par dilférentes clartés. On s'approche du rivage, la mer était toujours orageuse et contraire. Là, mon oncle sc coucha sur un drap étendu, demanda de l'eau froide et en but deux fois. Ilieulùt des flammes et une odeur de souTre qui en annonçait l'approche, incitent tout le monde en fuite et forcent mou oncle à se lever. Il se lève, appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort, suffoqué, comme je l'imagine, par celle épaisse fumée. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et haletante. Lorsque la lumière reparut (trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle), ou retrouva son corps entier sans blessure... Son altitude était celle du sommeil plutôt que de la mort. »

Pline le Jeune, alors âgé de dix-huit ans, retenu par ses éludes, avait refuse d'accompagner son oncle, va mère, éveillée pendant la nuit par la violence des secousses, se précipita dans sa chambre. • Ils- s’assirent dans la cour et ee mirent à lire ïile Live et à en faire des extraits. Mais craignant d'étro éi ravrs

•• Aujourd'hui C.ivtellaniam. • - * v, - k i

Slabia, Iferculanüm et Pompeï; les débris de ce cataclysme tfe dressent épars et semblent osciller encore; les noires anfractnosités de la Somma ont des postures fantastiques que la lueur de la nuit revêt d'un suaire; on dirait des fantômes debout, assis et couchés, contemplant les milliers de tertres funéraires que décrivent les monticules pris de la vallée. Dévastation aride, muette, absolue; pas un arbre, pas une plante, pas un vol d'oiseau, pas un murmure d’insecte; c'est sublime de terreur et écrasant de fatalité; je pense à la destruction du globe, j'ai comme la vision des épouvantements de son dernier jour. Je songe aussi à la formation lente et progressive do la terre; l'ombre de Cuvier marche à mes côtés.

Ces lieux infernaux sont bien la scène naturelle des guet-apens et dps massacres; en tout temps ils ont servi d'asile aux voleurs et aux assassins. Quelques mois après notre excursion, le brigandage, soudoyé de Rome par François II, y trouva un refuge. Les hommes qui nous accompagnent forment comme une barde avant-courrière de ces défenseurs du droit divin; ils hurlent et gesticulent et complotent entre eux de nous rançonner. M. Kstéve. toujours en avant du cortège, leur tient tête avec un sang-froid et une verve qui me fait pensera l’ardeur et à la gaieté des soldats français sur le champ de bataille. Deux des guides qui le suivent s'obstinent, sous prétexte de le soulager, à le prendre par les reins en psalmodiant sur tous les tons, depuis la câlinerie jusqu’à la menace : « Per due piastre. Sua ExcïUenxn sara portata. » Le fougueux Méridional se retourne les poings serrés, renverse les guides et franchit d'un bond la dernière partie des scories.

par la chute des murs, Us s’enfuirent dans la campagne. l,e rivage s’était étendu ; beaucoup de poissons demeuraient à sec sur le sable : une nuée noire et horrible s’ouvrait, déchirée par des sillons de flammes, semblables ;i des éclairs... File s’abaisse sur la terre, couvre ta iner, dérobe A nos yeux File de Caprée, et nous cache In vue du promontoire de Miséne... Fêlais soutenu par cette pensée triste, et consolante à la lois, que tout l’univers périssait avec moi.

« A peine ertmes nous quitté le grand chemin, que les ténèbres devinrent impénétrables, lie ne Turent (dits alors que lamentations do femmes, cris d’enfants, gémissements d’hommes. On distinguait, à travers les sanglots, ces mots déchirants ; « () mon père! i’> mon fils ! ù mon épouse! » On ne se connaissait plus qu’à la voix. Celui-ci déplorait son propre malheur, celui-lA le sort de ses proches; les uns invoquaient les dieux, les autres blasphémaient contre eux, plusieurs imploraient la mort cqr.’ e la mort même; on croyait être enseveli dans la nuit éternelle. I I. au milieu do tout cela, que de’nouvelles effrayantes! la peur exagérait tout et faisait tout croire. *

« Birbanle ! leur crie-t-il, je vous délie à lu course ! me prenezvous pour un de vos moines énervés? apprenez que j’ai du sang de quatre-vingt-treize dans les veines!»

Cette vigueur française, cette bravade révolutionnaire me charme et me fait rire.

« Je suis moins héroïque que lui, me dit M. Bendix ; je perds haleine, j’étouffe ; » et en disant ces mots il tombe épuisé sur un monceau de lave ; quelques gorgées de sang s'échappent de ses lèvres; la lune éclaire son visage dont la pâleur m'épouvante ; je fais arrêter mes porteurs et appelle M. Kslève déjà parvenu au sommet. Il redescend toujours agile et joyeux en fredonnant un air ; son ami ne voulant pas l'inquiéter se roidit, saisit sou bras cl, trainé par lui, recommence à monter; mes porteurs font mine de ne pas suivre. « Siamo troppo slanclii, s'écrient-ils, bisogna unnbuona manda per andar avanli » (Nous sommes trop las.il nous faut un bon pourboire pour aller de l'avant); et, essoufflés et geignants, ils s’asseyent à terre en y déposant mon brancard. Le froid m'engourdit dans ces régions hautes, mes dents claquent, mes pieds sont glacés, ma tète est prise de vertige. M. Estève étonné de celle halte, revient encore une fois sur ses pas; pour dernier argument il brandit son revolver; aussitôt mes huit porteurs se redressent transformés en chamois véloces; ils escaladent d'un trait la dernière pente et me déposent enfin sur le plateau du grand cratère. Je marche avec volupté sur le sol brûlant, je reviens à la vie par la chaleur, je défie maintenant M. Eslève; j'arrive avant lui au bord du gouffre d'où monte une fumée étemelle; cramponnée à une saillie j’y suspends ma tète; des llammes intérieures estompées de vapeurs incandescentes éclairent çàet là le vaste entonnoir; des détournions formidables retentissent au fond, une forte odeur de soufre s'en exhale; mes lèvres sont brûlées, mes yeux en feu, je me détourne de l'abinic vertigineux; s'y précipiter et entrevoir son mystère a dû tenter plus d’une âme ici-bas. Je vais m'asseoir adossée contre un’ bloc de lave, regardant tour à tour l'horizon et les deux; le linnament est poudroyant d'astres, la lune court au travers comme un char lumineux ; la nuit sereine répand sur le golfe des clartés vagues et voluptueuses. Toutes les .rives enchantées, Naples, les îles, dessinent vaguement leurs contours. A gauche, ces masses voilées sont les montagnes de Salcrne, plus loin on devine i'ccslum avec ses trois temples debout ; plus loin encore le groupe énorme de

l'Apennin aux sommets neigeux ; toute la contrée que j'entrevois, palpite et vit depuis des siècles de la vie même du volcan sur lequel je suis assise; il est à la lois sou fécondateur et son meurtrier, double symbole de l'amour qui crée et des passions qui tuent; je ne sais quels atomes de feu, poussière invisible du cratère, pénètrent ici l'homme par tous les pores ; l'ardeur et l’élan d'expansion de ce foyer inextinguible gagnent l'être, l'agitent, et le font participer de l'élément où gronde l’orage et la' flamme; l'air, la lave, le feu, la lumière composent un fluide formidable qui court de veine en veine, flans les Césars, dans ceux qui peuvent tout et bornent leurs désirs à la terre, celte énergie étrange produit les débauches de Caprée ; dans les poêles elle éclate en cris d'amour, en aspirations vers l'iuüni, en étreintes délirantes de la création enchantée: on voudrait qu elle se fil chair et nous fécondât ; ou comprend les dieux delà mythologie, emblèmes de nos forces et de nos passions; on se reconnaît de la même essence : le polythéisme ne pouvait nailre et régner qu'à la chaleur et à la lumière de la Grèce et de l'Italie.

Je suis arrachée à ma rêverie par la voix de M. Estève:

« Mais venez donc, me crie-l-il, il nous reste à voir le petit cratère. »

Je rejoins ces messieurs au bord d'un cône éteint; le petit cratère n'est qu’un trou silencieux et noir.

« Maintenant la cheminée du diable et sa cuisine nous attendent, reprend gaiement M. Estève en courant comme un chevreuil sur la croûte inégale et brûlante qui couvre le volcan.

— Vous êtes anéantie, me dit M. Bendix, qui me voit chanceler sur losol incandescent.

— J'ai les pieds en feu et la tète glacée, comme si la mort m'envahissait déjà ; mais parlons de vous, «ajoutai-je, tantôt vous m’avez navrée.

— J'ai cru mourir, répondit-il simplement, et ne pas revoir mes enfants m’était en ce moment une grande angoisse'. La nature m'a été bienfaisante, le Ilot de sang qui vous a fait peur m'a sauvé eu sortant de ma poitrine ; je me sens maintenant ferme et dispos comme Estève; prenez mon bras, poursuivit-il après avoir détaché son manteau dont il enveloppa ma tête; allons, courage, c'est une promenade un peu rude pour une femme. » Lu parlant ainsi, il me traîna jusqu'à la cheminée du diable, oû notre compagnon iufati-

gable aidait le guide à préparer notre souper. M. Bendix me fit asseoir sur le bord d’une couverture dont il me composa une sorte de niclie; une plaque de lave qui était devant moi nous servit de table. M. Estève disposa les bouteilles de vin. les tranches de mortadelle, les fruits, le pain et les couteaux apportés par le guide. *

■ Maintenant, servons chaud! s’écria-t-il, attention, voyez! » Il posa dans un creux de cendre des œufs qui furent cuits à la coque en deux secondes; d'autres œufs, cassés dansun petit plat où l’huile bouillonnait, devinrent instantanément une omelette.

• Commençons par Un coup de lacryma-christi, dit M. Estève, et, remplissant nos verres; il reprit : A vous madame! à toi mon aini ! à mon (ils ‘ et à ma jeune femme absente! Que ne donnerais-je pas pour l’avoir ici! l’amour sur le Vésuve, quel rêve! je me sens fort comme le volcan, je n’ai plus que vingt ans! je défie la mort ainsi que la nature la défie? »

Je me mis à rire en voyant traduire de la sorte la sensation qui m'avait tout à l’heure assaillie.

« Tu ne penses jamais aux choses éternelles, » dit M. lîendix à son ami.

Le son de sa voix me frappa quand il dit ces mots: je le regardai, une tristesse indéfinissable était sur son visage; j’y lus comme un pressentiment de mort prochaine.

Lorsque je revins à Paris, je ne retrouvai plus cet excellent homme, le mal qui l’avait menacé devant moi l’avait un jour foudroyé.

« Ne vas-tu pas faireun sermon et madame un dithyrambe? reprit M. Estève presque en colère de nous voir si mornes ; vous ne comprenez rien à la vie ; il faut combattre et délier corps à corps tous les mystères menaçants qui nous environnent. Que diable, l’homme est une force !

— Qui devient cendre, reprit M. Bendix en prenant dans ses doigts une pincée de lave friable.

— Tu n’es qu’un frnte, répartit M. Estève, avec ton memento mori de vendredi-saint ! voyons, bois! et chassons ces visions qui m’irritent. » Il remplit de nouveau nos verres ; les œufs brûlants et la mortadelle furent bientôt engloutis; l’ascension nous avait

1 Lieutenant de marine qui était en ce moment de service sur la flotte française protégeant Uaétc.

donné une faim féroce. L'énergie et la gaieté nous revinrent après cette satisfaction animale.

« Je vous l’avais bien dit, exclamait M. Eslève, la tristesse n'est qu'un fantôme. Allons, eu marche; il faut maintenant dégringoler . à travers les cendres. »

Nous trouvâmes au bord du plateau, ep avant de la région des scories, la phalange de nos guides qui nous attendait : « Prenez deux bras, me dit M. Estève, je vous soutiendrai par les reins; abandonnez-vous comme si vous étiez emportée par le char d'une montagne russe .» C’était facile à dire, mais le char, c'était mes bottines, et les roues, c’étaient les cerceaux de ma jupe importune qui me battait les jambes. Je me cramponnai à la veste des guides; ils me lancèrent avec eux dans le précipice de cendre. Les cercles d'acier du ma cage font rebondir sur mes jambes les grosses pierres qui s'éboulent derrière moi; les semelles de mes .chaussures, déjà brûlées par la croûte de lave où je viens de marcher, se détachent; mes pieds sont en sang, mes chevilles meurtries; la respiration me manque, je n'entrevois au-dessous de moi qu’un gouffre noir et béant semblable à une grande fosse; j'ai comme lin râle qui étouffe les cris qui me montent à la gorge. La terreur de la course à cheval n’est rien auprès de l'épouvante que cause cette avalanche de cendre où le corps s’engouffre. Aussi, lorsque après un quart d'heure de cette torture on me hisse meurtrie et pantelante sur un des chevaux pacifiques qui nous attendent, raffermie par l'elTroi même que je viens de sentir, je me tiens en selle sans broncher jusqu’à la sortie du val deW Alrio del Cavallo. Arrivés à la hauteur de l’ofrsermloire nu' it : orologique, un spectacle inouï ine fait oublier ma souffrance; les crevasses et les puits de lave fluide, qui ne jetaient que des lueurs indécises quand nous sommes montés, se sont enflammés dans la nuit; ils rayonnent comme l’embrasement d’une vaste cité dont ils décrivent les rues et les monuments; incendie étrange, immobile, muet et sans fumée qui monte dans le ciel d’un bleu sombre tout parsemé d'étoiles; nous, mettons pied à terre, nous franchissons un escarpement et approchons des coulées de lave ; la curiosité me porte, l'esprit qui veut voir fait taire les plaintes du corps brisé qui proteste; la volonté d'essence idéale dompte l'anifnal importun. L’onde de l’eu coule avec une lenteur de reptile; les deux grandes ouvertures, lèvres rouges du volcan dont le front fume, ont près de trois mètres de long; à l’en-

tour, pur des fissures innombrables, la lave qui jnillil scintille dans l’air. On n'entend d’autre bruit que le pétillement de quelques arbustesétreintspar ces flots redoutables, silencieux et rampants. Les tiges s'enflamment et se tordent; les feuilles deviennent lumineuses comme un bouquet de feu d'arlilice qui s’évanouit aussitôt. Tandis que je regarde immobile ce panorama fantastique, ces messieurs plongent le bout de leurs cannes ferrées dans la lave; plusieurs de nos guides la remuent avec leurs longs b&lonç, ti-ansforinés instantanément en torches qu'ils balancent en riant sur nos tètes; d’autres pétrissent la lave à deuii-ligéecl nous la présentent pour y faire des èmpreintes avec des pièces de monnaies françaises ou napolitaines. Je regrette de ne pas avoir sur moi quelque belle médaille antique : une tète de Vénus moulée dans la lave m'aurait ravie. Le feu est tellement mou élément, que j'éprouve un grand bien-être de celle promenade de salamandre. Ce qui me reste de chaussures, mes bas et le bord de ma robe sentent le roussi, qu'importe, je me l'anime, et celte chaleur ambiante soulage les contusions que le froid de la nuit irritait. Nous remontons à cheval, et à distance la scène phosphorescente que je viens de décrire prend les proportions sublimes dont j'ai parlé précédemment 1 .

Il est plus de deux heures du matin quand nous arrivons à l'auberge de l'Ermitage, le souper qui nous y attend, ou plutôt le déjeuner, est la répétition de celui que nous avons fait dans' la cuisine ■. du diable, le vin blanc de lacryma-ôhristi sorti du même tonneau y est tout aussi trouble; il murmure en jaillissant dans nos verres une épigruuuue à sa réputation. Je conseille aux gourmets de se munir à Naples de provisions s'ils veulent faire un festin à l'antique sur les lianes du Vésuve : une table dressée entre les coulées de lave et chargée de mets cuits sur les lieux-mèmes ne me déplairait point ; quelques cuisiniers napolitains ont hérité de la science descui* si niers antiques; je voudrais les voir à l’œuvrerdevànt ces fourneaux toujours flambants; les fritures et les entremets sucrés, dans lesquels ils excellent, seraient prêts en un tour de poêle ou de casserole; les broches en un clin d'œil verraient se dorer perdrix, faisans et railles; les bassins de cuivre feraient bondir instantanément dans nu bain aromatisé les dorades, les liions, les homards et les crevettes,

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déposés aussitôt dans des plats antiques; les oranges et les ananas de Sicile, les fraises et les grenades deSorrenle alterneraient avec les mets fumants; Jes coupes d'Herculanum et de l’ompeï se rempliraient des vins de la Gascogne chauffés par la lave; la glace des cavernes voisines frapperait le champagne et congèlerait les sorbets; le Saulerneet le Marsala riraient en perles d'or sur les lèvres des convives couronnés des roses et des tubéreuses d’ischia. Iles torches de sandal allumées dans les flots du volcan décriraient audessus des tètes joyeuses des auréoles de flamme. Des chœurs de chants indigènes retentiraient par groupes sur les escarpements d’alentour ; la poésie, l'art, l’amour et la gloire seraient le thème de la causerie inspirée; le golfe immense suivi de la mer incommensurable formerait la perspective; au-dessus le firmament submergé d'astres ferait flotter les âmes dans l'infini et si le vertige de la vie, l’oubli du néant, les effluves du volcan, les philtres de la nuit enivraient ces êtres éphémères, sitôt que l'étoile de Vénus pâlirait, l’aube immatérielle cl pure crierait à chaque convive : Pauvre insensé, va dormir en attendant que tu meures!

Nous quittâmes la détestable auberge de l'Ermitage à trois heures du malin; la nuit, d'une sérénité radieuse, éclairait toutes les anfractuosités de la montagne de lave qu'il nous restait à descendre. Cette dernière halte avait redoublé ma fatigue ou plutôt m'avait rendu la force de la sentir. Quand je me retrouvai à cheval, mes terreurs recommencèrent; je les oubliai un moment pour regarder fuir à gauche, puis derrière nous, la grande cité incendiée que décrivaient les fissures du volcan. Je ne me lassais pas de celte vision ; elle éblouit encore mon souvenir; la récente éruption du Vésuve a, dit-on, décomposé ce tableau sublime; la bouche embrasée s’est fermée; ses lèvres d'un rouge ardent ne jettent plus à là nuit leur salive de flamme. Ce spectacle qui tenait du prodige s'évanouit pour moi; la réalité désolée, et le danger du désert escarpé qu’il fallait redescendre, me ressaisirent tout entière; la difficulté était plus grande encore qu'à la montée; malgré les efforts de mon guide, le cheval se cabrait à chaque instant; pour ne pas choir, je devais me cramponner à ses crins et m'affaisser sur son cou, c'était une gymnastique désespérée. Pans une sorte de défilé sombre, nous rencontrâmes quelques hommes qui conduisaient des chevaux à l’Ermitage; ils nous rasèrent en passant et accrochèrent dans un de

leurs étriers mon pied qui pendait de la selle; je poussai un

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cri aigu, car soit par mégarde, soit par brutalité, celui qui menait le cheval auquel j’étais entravée continuait à marcher. M. Eslève, pistolet au poing, menaça l'homme et arrêta la bête. Ma jambe retomba inerte; durant quelques minutes je la crus cassée; j’en Tus quitte pour une foulure. Je me roidis de nouveau sur ma monture et nous poursuivîmes notre route. Comme nous étions à mi-côte, nous vîmes venir une troupe de garibaldiens portant des torches; >ls chantaient leur hymne de guerre et escaladaient souriants les fondrières de lave durcie. Leurs habits rouges, au-dessus desquels se détachaient quelques têtes superbes, formaient un tableau dans la nuit. Ils étaient douze et n’avaient que trois chevaux qu’ils montaient alternativement. lisse hélaient pour arriver au soleil levant sur les hauteurs du'grand cratère. En ce moment la lune irradiait le golfe de ses molles clartés; les rocs gigantesques de Caprée dressaient leur blancheur jusqu'aux étoiles; on eût dit qu’une main invisible étendait un voile sur les crimes de Tibère; les rives circonvoisines dormaient en paix sous la garde de la liberté, puissance nouvelle qui détrônera tous les Césars!

Nous cheminâmes encore près de deux heures et arrivâmes enfin sur la route frayée qui descend à Résina. L'aube commençai 1 «à paraître; la mer tranquille s'étendait devant nous; comme le jour de mon arrivée à 'Naples, elle m'apparaissait colorée de ces lueurs roses qui sont à la nature ce qu'est à la femme l'incarnat virginal de l'adolescence; fraîcheur, jeunesse, saveur première de la beauté du jour et de la beatité du corps! On eut dit que des rubis infusés dans la mer la teignaient de leur éclat; puis, par une transformation soudaine, que des courants de llanune venus des entrailles du volcan projetaient sur les vagues des myriades d'étincelles. Le soleil perça les nues lumineuses qui bordaient le ciel à l'Orient. Nous retrouvâmes notre voiture à Résina; je m'y assis anéantie, ne jiouvant que balbutier quelques paroles d’excuse et d'actions de grâces à mes compagnons. Je sentais bien que j'avais été pour eux une anxiété et une gène pendant cette terrible excursion; ils avaient été pour moi la protection, la sollicitude qui rassure, la gaieté qui distrait, le courage qui fortifie. Nos chevaux reposés et fringants nous conduisirent à Naples en une heure; je me mis au lit en arrivant; j'y restai plusieurs joui-s les jambes cl les bras meurtris, la gorge en feu, les lèvre 8 brûlées.

M. Georges Lévy, qui vint s'informer de mes nouvelles avec ses amis, me railla de l’avoir raillé.

* « Le sybarite avait raison, me dit-il, vous payez l’orgueil de votre spectacle !

— Est-ce que tout plaisir et toute ivresse n’impliquent pas un salaire de souffrance et de douleur? repartis-je; parmi les plus chères sensations de ma vie, vertigineuses pendant leur durée, joignantes après, celle-ci survivra dans mon souvenir, superbe, ineffaçable; dussé-je être mourante un mois, ce ne serait pas la payer trop cher! »

La ville de Naples avait voté une somme énorme pour les réjouissances publiques qui devaient célébrer l'arrivée du roi : arcs de triomphe, illuminations, transparents, feux d'artifice, orchestres en plein air jouant des symphonies, tout fut disposé sur une échelle colossale. Les ordonnateurs de la fête s'inspirèrent de l’antiquité, mais s’en inspirèrent mal. Les préparatifs avaient été si lents et si considérables, que la décoration pompeuse de la cité ne fut terminée qu’un mois ajirés l’entrée solennelle du souverain élu. N’importe, le peuple charmé de celle mise eh scène en eut pour quinze jours de joie et de flânerie. Naples reprit l’animation quelle avait perdue depuis le départ de Garibaldi; elle acclamait le héros en effigie, ne pouvant plus le saluer en réalité. Son image vénérée resplendissait à côté de celle du roi : au théâtre San Carlo, en face le palais royal, al largo dcl Castcllo, al largo dello Spirilo Santo, eu regard de rétablissement des jésuites, que le Dictateur avait supprimé, et du petit palais d’Angri qu'il avait habité, partout dans une profusion de tableaux enluminés, éclairés « giorno, le Libérateur était représenté avec son uniforme rouge, adoré de la foule, l’épée à la main, et s'élançant à la rencontre des Royaux, à Marsala, à Païenne, à Milazzo, â lteggio et dans la .plaine du Vollurne. Victor-Emmanuel figurait dans les victoires récentes qu'il avait remportées. Le général Cialdini et l'amiral Persano n'avaient pas été oubliés dans ces transj>arenls gigantesques. Heureux temps où

tonies les gloires de l'Italie concouraient au bien commun, où les rivalités el l'antagonisme faisaient silence, où trop d'ardeur d'un côté, et trop de prudence de l'autre, n 'avaient pas encore divisé eu deux camps les forces vives de la nation!

Le soir les lazzaroni, les pécheurs, el ce qu'il restait de garibaldiens à Naples, chantaient en chœur l'hymne du grand absent. Je ne sais quel sculpteur napolitain avait imaginé la décoration de la rue de Tolède; elle était atroce comme art, et offrait pourtant le soir un coup d'œil assez grandiose. De chaque côté deux ou trois cents Renommées, toutes égales, se dressaient de distance en distance sur des piédestaux le long des maisons ; des bannières aux couleurs italiennes ombrageaient leurs têtes; l'un de leurs bras tendus tenait une torche, l'autre une couronne de lauriers : torches et couronnes semblaient menacer les passants et finirent par tomber sur eux. A mi-hauteur de la rue, à gauche, au centre d’une petite place, s'élevait, surmonté d'un faisceau de drapeaux français, le buste colossal de Napoléon III, moustache hérissée, œil hagard, bouche ouverte et semblant murmurer ces mots: « Des Alpes à l' Adriatique. » gravés sur le piédestal ; des flots de curieux s'arrêtaient devant l'étrange figure du vainqueur de Magenta et de SoU ferino; on se demandait si l’artiste avait exprimé un hommage ou une épigramme; le doute était permis.

Naples ne possède aucune église vraiment belle et qui ait un caractère ; celle de Santa Cliiara mérite pourtant qu’on la visite, à cause des vieux tombeaux qu'elle renferme; le plus curieux est celui du roi Robert, sculpté par Masuccio; il est situé derrière le maitre-autel ; le souverain est représenté couvert d’une robe de moine. Au moyen âge, le froc envahissait jusqu'à la royauté. A gauche de l’église est le tombeau de la fameuse Jeanne l", dont j'ai parlé; son épitaphe rappelle ses crimes et ses malheurs; de l'autre côté de l'église est ensevelie sa sœur Marie; ces deux tombes, ainsi que trois autres de princes de la maison d'Anjou, sont couvertes de bas-reliefs naïfs, lin des plus beaux mausolées est celui du duc Charles de Calabre, œuvre de Masuccio. Un duc de Rhodes est inhumé à Santa Cliiara, dans un superbe sarcophage qnlique où les dieux de la Fable sourient à une Madonrn delle grazie (seul reste des admirables fresques de Giollo qui décoraient autrefois Santa Cliiara). La chaire du treizième siècle est fort belle, et le campanile inachevé, du quatorzième siècle, est d’une grande élégance. Les

tombeaux modernes des rois de Naples n’ofTrent aucun intérêt. TU? Santa Cliiara je vais à la cathédrale (San Gennaro) que j’ai déjà visitée le jour du miracle de saint Janvier; celle église s'élève sur l'emplacement des deux temples antiques de Neptune et d’Apollon, dont les superbes colonnes, stupidement recouvertes de stuc par un archevêque, soutiennent la nef chrétienne. Je remarque quelques lières ligures d’apôtres peintes par Luca Giordano; puis, audessus de la grande porte, les trois tombeaux de Charles 1" d’Anjou, de Charles Martel, roi de Hongrie, et de Clémence sa femme. Un vase grec, en basalte, reposant sur un socle antique, où court une bacchanale, forme les fonts baptismaux; près de la porte de la sacristie est le tombeau très-simple du jeune roi André qui, à dix-neuf ans, fut étouffé par ordre de sa femme la reine Jeanne; l'inscription, d’une vérité brutale, atteste le forfait et la main qui le commit:

JOANNC BXOBIS D0I.0 ET I.AQVEO JtECATO.

(Tué par le crime et le lacet de Jeanne sa femme.) La châsse renfermant le corps de saint Janvier est placée sous le maitre-autel.

L’église del Gesù Ntiovo à ïrinità Maggiore, est toute éclatante de dorures et de fresques; sa coupole était autrefois revêtue d'une Gloire du paradis, peinte par Lanfranc. Cette œuvre magistrale fut détruite par un incendie; il n’en reste que quatre évangélistes d’une grande allure. Dans la chapelle délia Trinità, je trouve une belle peinture de Guerchin et une fresque remarquable de Corenzio. En sortant de l’église, je jette un regard ironique à l’obélisque enjolivé appelé Gttglià délia Conceptione, qui fut élevé au dixhuitième siècle par le père jésuite Pépc. « 11 vendait au peuple et aux paysans, dit Uuelos dans son Voyage d ltalie, de petits papiers bénis de sa main, dont la vertu était de faire pondre les poules, qui auraient très-bien pondu sans cela , et auxquelles on les faisait avaler; mais, par là, chaque œuf devenait un miracle, sans ceux qu'il faisait d'ailleurs; si cela ne prouvait pas un fripon fort ingénieux, cela marquait un peuple bien imbécile. Cependant, il en tirait tant d’argent, qu’il en avait fait élever une pyramide du plus beau marbre et du plus mauvais goût. Ce révérend père avait sur le peuple un pouvoir des plus absolus.» Son autorité l’emportait sur celle du roi- En face de cet obélisque est le beau palais Pandola, où logeait, depuis son arrivée à Naples, l’illustre Poërio. Il était revenu dans

sa ville natale pour y fêler la liberté; mais affaibli par sa longue prison, sou corps avait défailli sous l'élan de son âme. Depuis un mois une toux obstinée le retenait alité, à peine avait-il pu sortir le jour de l’entrée triomphale de Victor-Emmanuel. Du haut de ce même balcon, où le roi Bomba et la famille royale le regardèrent passer, les fers aux pieds, traîné vers son bagne glorieux, il avait eu la joie vengeresse d'entendre le peuple acclamer la liberté ! Je faisais defréquenles visites au noble martyr; j’eus le plaisir de retrouver chez lui Pierre Léopardi, qui, lui aussi, avait vu finir un long exil; d’autres de mes connaissances et de mes amis étaient arrivés successivement à Naples pour y saluer le roi. Je revis M. Manciui et ~ sa femme, la belle muse inspirée, avec qui je me liai plus intimement; puis, sa poétique sœur, Gianina Milia; puis les députés Cornero, Ménotti et Crema.

Le général délia Rocca avait quitté son quartier général de Sainte- Marie; il commandait la place de Naples et résidait au palais royal, où il occupait l’appartement de Ferdinand II, que j'ai décrit; je le voyais souvent; un matin il vint m’engager à diner. * Nous mangerons, me dit-il, des faisons et des bécasses de la chasse du roi. »

Victor-Emmanuel se reposait de la guerre en chassant presque chaque jour dans les parcs de Capodimonte, de Caserte ou d’Astroni. Je dinni chez le général, en compagnie de ses trois aides de camp, MM. Gianone, Sigal et Ruiz, et du marquis Fortiori, chef d’étatmajor, autant de braves qui avaient fait toutes les dernières campagnes d’Italie. Le marquis Fornari me fut particulièrement sympathique; c’est une des âmes les plus droites et les meilleures que j’aie connues; sa bonté, jointe à une grande bravoure, le faisait adorer. Je lui recommandai plusieurs garibaldiens qui désiraient entrer dans l’armée régulière, et il devint ausMtôt le protecteur actif de ces hardis volontaires. J’avais exprimé au général délia Rocca le désir de visiter le fort Saint-KIme. Écrasé d’occupations, il ne put m'accompagner lui-même, et mit à ma disposition ses aides de camp; M. Armand Ruiz, d’origine française, vint me chercher par une matinée brumeuse d’automne, avanl-courriére des violentes tempêtes des jours suivants. 11 est rare que le soleil se voile à Naples; lorsque cela advient, la cité, la campagne et legol e se revêtent d'une mélancolie qui ajoute à leur grandeur; toute celle population en haillons, insoucieuse de sa misère à l’éclat de la lumière, s’assombrit et se lamente au premier froid; le soleil lui était

un vêtement, la chaleur une nourriture. A travers l'azur, le peuple voit luire le paradis des saints et l'espérance; si l'atmosphère se voile, il est pris de toutes les terreurs de l’enfer catholique . « Tempo d infemo, tempo di diavolo! » s'écrie-t-il sitôt que l'hiver s’aventure à montrer le bout de sou nez. La foule qni remplissait la rue de Tolède était morne ce jour-là; deux allégresses lui manquaient: le soleil, joie de ses yeux, Garihaldi, joie de son cœur. Nous pénétrâmes dans les rues infectes et tortueuses qui montent au Castel Sanl'Elmo . et arrivâmes bientôt à la route abrupte, pratiquée dans la campagne, aboutissant au plateau sur lequel la ci. tndelle est assise. Nous apercevions au-dessus des murs de clôture des bouquets d’arbres, des fragments de champs et de jardins. Arrivés devant un portail cintré, gardé par des soldats piémon. lais, nous mimes pied à terre et entrâmes dans l'enceinte du fort. Nous marchions sur un pavé défoncé, jonché de fange et d’immondices. L'incurie séculaire napolitaine défiait ici, comme dans 4a cité entière, la discipline militaire. La construction imposante, massive et carrée du château Saint-Elme trône devant nous, évoquant les visions des bombardements, des prisonniers d'État, des exécutions secrétes et des meurtres ignorés; toutes les épou*vantes évanouies de la tyrannie vaincue. Nous laissâmes à gauche la chapelle qui renferme quelques vieilles fresques, et continuâmes à gravir le chemin dallé qui mène à l'intérieur du fort. Dans des salles ouvertes sont épars les lits des soldats. Dans les cachots, gil encore une paille devenue fumier, qui fut la couche des prisonniers : aucune curiosité d'architecture, rien de saillant et d’inconnu ne nous arrête jusqu’à la dernière plate-forme. Là, un immense panorama se déploie sous nos yeux : Capodimonte, Naples, le golfe, les îles et les rivages déjà décrits; de plus, la campagne couverte de villas et de bois jaunissants de l'automne, bornée au nord par des coteaux et des montagnes, et à l’ouest se déroulant jusqu'à la plage des Bagnoli et jusqu'au rivage de Eouzzoles. Chaque accident de terrain saillit en relief sous les nues qui s'abaissent. La mer est d'un gris de plomb comme le ciel; elle mugit tempétueuse; ses vagues énormes battent ses bords et fouettent furieuses les rocs déchirés du château de l'Œuf : un moment Naples s'est transformée en ville du Nord; la tempête est dans l'air et sur les flots ; une bise glacée soulève mes vête, monts et emporte le chapeau de M. Ruiz; nous-déflons l'orage et res. tons longtemps à contempler la mélancolique beauté de l’étendue. Eu

int

descendant, nous nous arrêtons dans une petite cour aux murs effondrés et, perpendiculairement au-dessous des assises du fort Saint-Elme, nous embrassons du regard les constructions de la Cerlosa San Marlino, dont l'entrée est interdite aux femmes; des peupliers au feuillage rouge et jaune, bruissent le long du cloître; le belvédère et le vaisseau de l'église dessinent leurs arêtes dans la brume. Cette église de la Cerlosa renferme de superbes fresques de Lanfranc, de Hibera et de Guido Reni ; dans la salle du Trésor se trouvent des peintures énergiques de Giordano, puis une Descente de croix qui passe pour le chef-d’œuvre de Ribera. Les moines vivent là dans un farniente éternel, sales et oisifs au milieu des chefs-d'œuvre et de tous les enchantements de la campagne de Naples ; je leur envie une cellule. Le peuple napolitain a surnommé la Cerlosa : Il Paradiso terrestre ; rien n'en trouble la quiétude. Quand les vengeances royales faisaient tonner sur la cité les canons du fort Saint-Elme, tandis, que les bombes sifflaient meurtrières, les moines se réfugiaient sous leurs voûtes tranquilles, récitaient leurs oraisons et laissaient passer la mort.

Le lendemain, accompagnée de mademoiselle Mauro, je visite les catacombes creusées au nord-ouest de Naples, dans les flancs de la colline de Capodimonie; elles ont un développement de plusieurs milles; plus belles et plus spacieuses que celles de Rome, on y pénétrait par quatre entrées ; une seule est restée ouverte à côté de l'église San Gennaro de' poeeri. Ce quartier est bien celui des pauvres ; des immondices obstruent les rues que nous traversons et des loques puantes pendent à toutes les fenêtres, où des femmes aux cheveux épars, tenant des enfants nus dans leurs bras, se suspendent pour nous voir passer; elles nous crient à distance ; « Signora, per carità lu buona mono ! » éternel refrain triste et monotone qui assourdit à Naples les oreilles des étrangers. Nous passons à travers une cour jonchée de plâtras et entrons dans les souterrains par une large ouverture pratiquée à droite de l’église ; des tombeaux dès premiers siècles du christianisme sont rangés dans les galeries; quelques-uns gardent des traces d'inscriptions et de fresques grossières. Au milieu d'une sorte de rotonde est une colonne tronquée, maculée çà et là de taches de peinture rouge, devant laquelle le custode se découvre et s'incline en nous disant : « Ecco il palibulo dove fu atnmaaalo il grau S. Gennaro, ecco il sangue dcl

santo. » (Voilà le gibet où fut martyrisé le grand saint Janvier, voilà le sang du saint.) Je lui réponds en riant : « Credete questo ? questo sangue non è altro clic pi Ultra! » (Vous croyez cela? ce sang n'est que de la peinture.) Sa ligure devient féroce, son geste menaçant, et pour convaincre mon incrédulité il me raconte avec volubilité et d’une voix indignée la légende dii grau santo.

Ce pauvre saint Janvier, dis-je à mademoiselle Mauro, était d’un tempérament par trop sanguin. Voilà des siècles que le sang coule et jaillit de ses veines célestes sans se tarir jamais. Le bon peuple de Naples prête à un simple saint les attributs de la passion du Christ, dont le sang rachète éternellement le monde; je crois même que si l’on faisait opter la plèbe napolitaine entre le Dieu et son obscur disciple, elle se prononcerait pour le culte de ce dernier. »

Nous étions à la fin de novembre, le ciel était orageux et sombre et un froid inusité à Naples commençait à se faire sentir; il y avait sur mer de telles tempêtes que le bateau à vapeur français (Messageries impériales), qui arrivait deux fois par semaine, était toujours en retard de quelques heures. Il est vrai qu'il s'arrêtait fort souvent à Gaële pour y déposer toutes sortes d’objets d’alimentation et de vêlements adressés de France à François 11 et à sa femme. L lmpératrice elle-même, envoyait, assurait-on, à la jeune reine, tout ce qui pouvait adoucir la vie des camps qu’elle s’imposait en restant dans une place forte bloquée du côté de terre. Ces attentions protectrices plaisaient, on le conçoit, à la souveraine française; mais comment n’Iuimiliaient-elles pas la reine déchue qui les recevait et peut-être les sollicitait? Entre Bourbon et Bonaparte, tout bienfait imploréou seulement accepté, constate une déchéance; cette sollicitude des Tuileries pour les souverains de Gaëte défrayait les conversations du monde ; on s’en étonnait, on plaisantait sur l’amiral français qui commandait la flotte stationnée devant Gaële; il avait, disait-on, pour la jeune reine, la même passion romanesque que Barnave avait ressentie pour Marie-Anloinelte durant le voyage de Yarennes; il jurait à la jolie souveraine détrônée que la France la défendrait et revendiquerait pour elle la couronne qui allait si bien à son front charmant. Un peu de chevalerie ne messied pas à un amiral, mais ici la courtoisie avait son contre-coup sinistre. La permanence de nos vaisseaux devant Gaëte empêchait l'armée piémoir taise d’en Unir avec celte forteresse, dernier refuge d’un roi répu-

dié par son peuple, el dont le vole d'annexion avait brisé le droit divin. L'Empereur des Français ne pouvait d'ailleurs admettre ce droit suranné, annulé dans ses États. A quoi bon prolonger la lutte entre Italiens et Italiens? Ces combats fratricides sous les murs de Gaële indignaient tous les cœurs ; un jour Poërio s’écria, en apprenant la mort de plusieurs jeunes olliciers de l’année de l'indépendance : t Sans doute le gouvernement français a beaucoup fait pour nous à Sollërinoet à Magenta, mais à l'heure qu'il est il verse à plaisir notre sang. » En dehors de ces colères patriotiques que tou^ les vrais Italiens ressentaient contre François II, résistant aujourd'hui, après s'être enfui si vite et si timidement de Naples, il n'y avait dans les esprits contre lui et contre sa femme, aucune de ces rigueurs dont les révolutions ont trop souvent abusé. L'ex-roi étant souffrant, demanda un médecin de Naples, qui reçut l'autorisation de se rendre à Gaële; l'ancien dentiste de la cour, nouvellement breveté par Victor-Emmanuel, allait aussi chaque mois dans la forteresse assiégée, donner ses soins à la jeune souveraine qui est fort jolie mais dont les dents déparent, le sourire. Les souflrances physiques infligées à chaque être périssable rappellent les rois à l'égalité humaine.

J’ai écrit ces lignes pour réfuter toutes les fables des légitimistes qui ont essayé de transformer en martyre el en héroïsme l'entêtement puéril d'une souveraineté aux abois; François 11 et sa compagne restèrent à Gaële tant qu'un danger réel ne les menaça point; mais nous verrons qu’ aussitôt que la Hotte française se fut éloignée et qu'un bombardement sérieux commença, ils capitulèrent et s’enfuirent à Home pour y continuer, en armant le brigandage, une guerre indigne contre le pays qui les repoussait! Eu regard de l’obstination sanguinaire des Bourbons de Naples, la calme attitude du comte de Chambord est une vertu.

J'avais négligé de faire l'excursion des iles d'ischia, de l’rocida et deCaprée, durant les deux premiers mois de mon séjour à Naples, alors que la mer était calme et que l'azur merveilleux du ciel semblait présager un été éternel. Les scènes publiques, mes promenades à diserte el à Pompeï, mon ascension du Vésuve, mes visites au musée, remplissaient mes journées ; je me promettais de voir plus tard ces trois sœurs adorables aux noms euphoniques qui, ainsi que des Néréides, flottent à l'entrée du golfe de Naples; et maintenant que j’avais plus de loisir, les vagues furieuses y mettaient ob-

stade; les bateaux à vapeur qui conduisaient à tous ces rivages enchantés ne s'y rendaient qu'irrégulièrement et parfois étaient contraints de rentrer dans le port ; j’implorais chaque jour l'apaisement de Neptune; hélas! on verra que je l’implorai en vain; les trois îles attractives restèrent pour moi à l'état de mirage.

Je continuai, malgré la rafale et un froid assez vif, à parcourir les environs de Naples; un matin, comme je me disposais à partir pour Pouzzoles, j’eus la visite de Liborio lîomano. Je vis entrer un grand et beau vieillard, à la taille élégante, au front intelligent, aux yeux noirs très-vifs, à la bouche prudente, au nez napolitain un peu fort ; ses cheveux grisonnaient à peine ; il paraissait avoir au plus cinquante ans, quoiqu'il en eût soixante-cinq. 11 se présenta au nom de son frère qui lui avait inspiré, ine dit-il, un trèsvif désir de nie connaître ; il m’appela tout d’abord mia cura et me parla avec cette vivacité caressante particulière aux Italiens du Midi; il s’exprimait très-facilement dans ce français pur, correct et brel des dix-septième et dix-huitième siècles, qui est parlé par tous les Italiens instruits et lettrés, excepté par les I’iémontais qui parlent et écrivent le français comme les Belges et les Génevois. De notre littérature il ne connaissait guère que les auteurs des deux derniers siècles; parmi nos poètes contemporains, à peine savaitil les noms de Lamartine et d'Hugo dont il avait lu les discours. Alfred de Vigny ayant un jour été nommé devant lui, il demanda si c’était un Anglais. 11 se piquait d'ètre un classique exclusif sachant à fond tous les auteurs grecs et latins; il citait à tout propos Horace et Cicéron, dieux de l'esprit et de l'élégance, disait-il; il trouvait les Français des barbares dans leur manière de prononcer le latin et môme de le traduire. Quelques Italiens, et il se mettait du nombre, avaient seuls possédé la transmission de la science de cette langue mère et de la façon de la parler.

« Il n'y a que moi, me dit-il dés cette première visite, qui puisse vous faire connaître et comprendre Pompeï et vous en traduire les inscriptions. »

Sa prétention à ce sujet était justifiée par les excellentes éludes classiques qu'il avait faites dans sa jeunesse et qui avaient commencé sa célébrité avant qu’il ne devint le premier avocat de Naples. Il était surtout avocat bien plus qu'oratcur politique; c'était un mélange de l'éloquence un peu emphatique de Berryer, de Chaix-d'Esl- Ange et d'Odilon Barrot ; il me rappelait ce dernier par la solennité

du geste et l'altitude ; rien du naturel, de l’élégance, des traits vifs et mordants de JulesFavre.ee vrai modèle de l'orateur contemporain; si ce n'est toutefois sa correction de langage; car de même que Jules Favre parle et écrit le français le plus pur, Liborio Koinano parle et écrit toujours le meilleur italien. Durant un séjour à Paris, il avait connu les doctrinaires et plus particulièrement M. Guizot; son libéralisme et ses principes politiques étaient de la même trempe que ceux de ce célèbre ministre ; il pensait comme lui qu’avoir été à Garni ne pouvait empêcher de devenir ministre de Louis-Philippe. Seulement, pour être juste, il faut convenir que se montrer libéral à Naples sous les Bourbons, impliquait une fermeté d'esprit peu commune. En 1X 1 21, Liborio Romano fut incarcéré comme révolutionnaire; il subit aussi une assez longue prison en 1848, lorsque son illustre ami Poërio fut condamné au bagne. Ces persécutions et les succès réitérés qu’il obtint au barreau, en tirent l'homme le plus populaire de Naples ; familier avec ses clients, depuis ceux de l’aristocratie jusqu’à ceux du peuple, bon enfant, aimable, beau diseur, rusé, un peu hâbleur, il plaisait aux Napolitains par ses défauts mêmes qui étaient comme la personnification glorieuse de leur propres défauts. Quand François II, menacé et traqué par l’Italie émancipée, dut se résoudre à prendre un ministère libéral, le choix de Liborio Romano lui fut naturellement indiqué.

« J'acceptai, me dit-il, parce qu’il fallait sauver le pays; je n’es* {>érais rien «lu roi; j’avais trop bien étudié le père pour ne pas me métier du fils, élevé dans les mêmes errements ; plus faible, moins intelligent que Ferdinand II, son successeur nous aurait tous sacrifiés s’il avait pu revenir au despotisme; notre perte étnil décidée par sa camarilla; il fallut bien jouer au plus tin ; je vous dirai, mia cara, tous les détails de cette intrigue, en venant un de ces soirs vous lire mon mémoire justificatif et vous consulter sur l’effet que vous pensez qu'il produira en France. Vous serez mon Égérie, quoique je ne sois pas un Nutna, ajouta-t-il d’une façon classique toute galante. Oh! que vous avez bien fait de venir parmi nous; j’avais toujours-rêvé d’avoir pour amie une Française, et il s’écria en italien : Mi sento lutta riraldalo ili vederlà. »

Je ris beaucoup de celte flamme subite qu'il exprima en forme de péroraison de plaidoyer. C’était le résultat d’une habitude invétérée; il se croyait obligé d’être toujours aimable, et pour ainsi dire un peu transporté auprès des femmes; cela le tenait en haleine

et le rajeunissait : « Bisogna sempre aver amor nelcor, me disaitil un jour, per svegliare l'inlelletto. » Tous les Italiens du Midi, vieux et jeunes, ont le même ton ; ils ne peuvent se trouver une heure avec une femme sans en venir à quelques démonstrations passionnées de geste et de langage ; l’émotion n’est qu a l’épiderme, mais paraître ému leur semble indispensable; ils prennent volontiers la familiarité pour la sympathie, le sans-gène pour le sentiment , la sensualité pour la tendresse, les soubresauts charnels pour les élans de lame ! Le Français est toujours prêt à l’indiflërence et à l'impertinence ; l'Italien à l’amour et à l’infidélité.

Tandis que Liborio Romano, en me débitant ses galanteries stéréotypées, me remettait en mémoire ces axiomes que j’avais formulés durant mon séjour en Italie et qui me servaient à lui donner la réplique, mademoiselle Mauro entra comme il me baisait la main en s écriant : « Mia cura, bisogna stare in Napoti ; sarcle la mia musa, p La jeune et charmante fille éclata de rire; Liborio, ami intime de son père, 1 avait vue toute petite; pour elle c'était un vieillard comique s'évertuant à paraître jeune.

« Je vous y prends, vieux galantm, vieux Zépbire, » lui dit-elle en le lutinant.

Depuis ce jour le ministre fatidique de François II garda pour nous ce surnom bouffon de vieux Zé^hire. t \- 9i

Sa première visite fut interrompue par un domestique qui vint m'avertir qu'on m'attendait pour aller à Pouzzoles.

« A demain soif, mq dü Iibqrjp.

mon mémoire, justificatif .

— U est temps que vous le publiiez, lui répliqua en riant mademoiselle Mauro, tous les journaux vous font la guerre, l'Independente et f Arlechino vous criblent de. leurs traits malins.

Burla, burin , répondit l’avocat, je gagnerai ma cause.

— Plaidez donc vite, père lambin, sans perdre le temps à arrondir vos périodes, » riposta la jeune railleuse.

J allai à Pouzzoles en compagnie de M. Palcrnosler, député sicilien que j avais connu à Turin; nous traversâmes la grotte de l’ausilippe

et la vallée des Bagnoli, déjà décrites à mes lecteurs; nous longeâmes à droite la partie du golfe de Baïaetde Pouzzoles qui s’arrondit en demi-cercle dans les terres et qui est dominée par des rochers volcaniques dont un renferme la Solfnlarn. Nous avions à gauche, au bord du rivage, Nisida, attristée par ce jour d’automne: sur ses lianes se groupaient des arbres au feuillage jaune et rouge. Devant nous la pointe du cap Misène était tendue sur la mer grise comme une flèche de plomb. Dans le ciel bas et terne se précipitaient des nuages menaçants. C’était un de ces jours où la nature semble couverte d’un voile mortuaire; bientôt la route monta jusqu’au tertre où se masse l’antique Pouzzoles; nous mimes pied à terre et entrâmes dans la cathédrale pourvoir le tombeau de Pergolèsc. Les colonnes corinthiennes qui soutiennent la nef sont antiques. Sur la grande place nous trouvâmes une statue consulaire également antique. Nous arrivâmes sur le port défoncé et puant de Pouzzoles où quelques petits navires marchands et quelques grandes barques avariées gisaient tristement. Je songeais aux carénés somptueuses qui amenèrent dans cette anse, peuplée de villas et de temples, Sylla, qui vint y mourir de l’excès des voluptés antiques. Cicéron avait une villa à Pouzzoles; j’ai dit qu'il en avait une à Nisida et une autre à Pompéï; nous trouverons à Baïa les vestiges d’une quatrième villa de cet orateur fastueux adoré de Liborio Bomano. Nous montons à droite du port quelques rues étroites encombrées d’ordures, qui mènent à la route de Baïa, et nous trouvons à mi-côte de la montagne, couverte de vignes et de liguiers, la ruine imposante du temple de Sérapis; elle est entourée d'un mur qui la protège. Un custode nous introduit dans l'atrium où sont encore les chambres de repos et les bains qu’alimentaient des sources minérales (chaudes et froides). Ces constructions formaient une enceinte au temple. L'exploitation de ces bains et les oracles rendus par les prêtres leur composaient un double revenu. De tout temps les prêtres ont vécu grassement de l’autel. La colonnade du portique carré qui entourait l'atrium subsiste encore; elle est dominée par les trois colonnes gigantesques restées debout, des six qui se dressaient à l’entrée du portique. Le pavé de ce temple admirable est dans l’eau, l'édifice entier avait été envahi par des courants sous-marins; une croûte recouverte de broussailles s'était formée au-dessus et enveloppait le monument dans une sorte de sépulcre; déblayé aujourd'hui il se dresse sur les flots planes qui reflètent les lignes de colonnes et en doublent la huu-

m. Il

leur; ce miroir magique et l’azur du ciel composent un cadre inouï au temple de Sérapis. Nous traversons l'étroit parapet construit au-dessus de la mare qui baigne les fondations; au milieu de l'atrium carré était un temple rond soutenu par seize colonnes d’ordre corinthien en marbre africain, qui furent enlevées pour décorer le théâtre de Caserle. La statue de Sérapis, les vases et les nombreuses ligures qui ornaient le portique sont au Mtiseo Borbonico. Telle qu’elle est, cette ruine antique est une des plus saisissantes que j'aie vues; elle emprunte à ce jour pâle d'automne une mélancolie nouvelle. Au nord-ouest de la colline où est situé le temple de. Sérapis, se trouvait le temple de Neptune, dont le haut des colonnes atteint le niveau des eaux; à côté s'élevait le temple des nymphes, également submergé; puis les restes d'un temple érigé à Antinoûs; enfin quelques débris d'un théâtre, couverts d'arbres et de vigne. Nous continuons à gravir la montagne de la Solfatare jusqu’à l'amphithéâtre dont le portique extérieur est détruit; l'arène est intacte; les gradins s'appuient à trois rangs d'arcades; moins vaste que celui de Capoue, cet amphithéâtre, qui pouvait contenir trente mille spectateurs, est une fois plus grand que celui de Pompéï. Néron y donna des spectacles, qui durèrent plusieurs jours, en l'honneur deTiridate, prince d'Arménie; celui-ci lança son javelot surdeux taureaux furieux et les tua d'un seul coup.

La fameuse Solfatare (forum Yulcani) est au-dessus de l'amphithéâtre: c’est le cratère d'un volcan à demi-éteint recouvert d'un sol creux qui tremble et résonne quand on y jette une grosse pierre; çà et là des fumeroles s'en exhalent, et durant la nuit on y distingue des lueurs de flammes; la Solfatare communique, dit-on, avec le Vésuve au-dessous de Naples, ce qui présage, avec l'action des siècles, une catastrophe inévitable à la ville insoucieuse.

Les anciens plaçaient à la Solfatare une des entrées de leur enfer; jusqu'à nos jours ce lieu a été le théâtre d’une foule de légendes diaboliques que les frères capucins de Pouzzoles ont recueillies et rédigées comme d'incontestables articles de foi; eux-mèmes, assurent-ils, furent assaillis par les démons qui s’échappaient de cette cave sulfureuse. L’industrie moderne exorcisa ces apparitions; des fabriques d’alun et de soufre ont été construites au bord de l’antre de Lucifer, et depuis que la liberté règne à Naples, pas la queue d’un diablotin ne s’est aventurée à poindre au-dessus du cratère.

Malgré la mer en furie et le froid de l’atmosphère, nous dinons ce jour-là sur la plage des Bagnoli dans une des bcltolle dont j'ai parlé; les vagues d’un vert sombre mugissent devant nous; on dirait l’océan du nord. La Russie et la Norvège ont des jours d’été radieux qui leur font entrevoir le ciel de Naples; la nature se plaît parfois à cette mutation des latitudes pour offrir aux habitants opposés du globe l'aspect des zones glacées ou brûlantes qui leur sont inconnues.

Nous retournons à Naples en passant devant Nisida et la grotte de Sejano, puis à travers les hauteurs de Pausilippe où la tramontana beugle et tourbillonne; on dirait qu’un monstre mythologique, vomi par le golfe, se rue conlre les rocs sur lesquels notre voiture vacille; les chevaux, stimulés par ce formidable fracas, se précipitent vers la ville que la tempête ahurit.

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Toutes les fois que mes excursions au Dord de la mer m’ont ramenée en face de Nisida, le nom de Poërio est sorti de mes lèvres, et l’image héroïque du grand martyr de la liberté m’est apparue plus Hère et plus touchante. En revoyant la veille la petite île calme au-dessus de la mer orageuse, j’avais dit à mon compagnon de promenade ;

« Nisida tranquille et souriante dans la tempête est l’emblème de l’illustre patriote qui garda sa sérénité au milieu des tortures.

— Je l’ai beaucoup connu à Florence, me répondit M. Paternoster, et il est resté une des admirations les plus émues de ma vie; voulez -vous que nous allions demain lui faire visite?

— Dp grand cœur, lui dis-je, je le vois souvent et toujours avec une sensation nouvelle de respect et d’attendrissement; lui, Mnnzoni et (lino Capponi m’ont offert en Italie comme une trilogie radieuse de la vertu antique; on se sent devenir meilleur en les écoutant; leurs doctrines suggèrent aux cœurs abattus l’émulation du bien. »

Poërio avait eu son heure de joie immense, son heure de représailles divines, le jour de l’entrée de Victor-Emmanuel à Naples;

depuis lors il était retenu chez lui par une toux endémique que l'automne redoublait; nous le trouvâmes au lit, entouré d'un cercle d'amis dont la causerie le ranimait; lui-même, oubliant sa souffrance, parlait avec enthousiasme des faits miraculeux récemment accomplis et de son espérance inébranlable que l'unité de l'Italie était à jamais fondée.

« Vous allez fêter le roi à Païenne, dit-il à N. Paternoster, il n'attend pour aller visiter cette capitale d'un de ses nouveaux royaumes qu’une mer plus tranquille.

— Je pars moi-même demain pour Païenne, répliqua le député de la Sicile.

— J'espére bien aussi y aller, ajoutai-je; le général délia Rocca m'a fait espérer mon passage sur un des navires qui escorteront le roi.

— Connaissez-vous quelqu’un à Païenne? me demanda Poërio.

— Personne, repartis-je.

— Eh bien. Ranieri, reprit Poërio en se tournant vers l'historien Antonio Ranieri qui était au nombre des visiteurs, il faut recommander madame à vos amis de là-bas.

— Dès demain, répliqua M. Ranieri, je porterai à madame une lettre pour mon cher Francesco di Paola Scoppa, une des gloires libérales du barreau de Païenne. »

Je remerciai l'ami de Poërio. Récemment élu député, M. Antonio Ranieri unit à une éloquence chaleureuse une émdilion sans limites. Quelques mois après cette rencontre, il prononça à l’acclamation de toute la population napolitaine un éloge de Vico, le jour de l'érection delà statue de ce grand homme sculptée par le prince de Syracuse, prince intelligent et libre penseur qui, le seul des Bourbons de Naples, ait compris les destinées nouvelles de l'Italie et s’v soit associé. La statue expressive de Vico est placée sous les beaux ombrages de la promenade de la ville sur le quai de Cliiaja. Pauvre et grand génie ! nous verrons bientôt , dans un document authentique, que Vico subit de son vivant toutes les angoisses de la pauvreté et de la faim.

A côté de celle figure qui médite il faudrait placer celle de Cimarosi inspiré par la liberté dont il fut un des glorieux martyrs.

Je parlai ce jour-là à Poërio de la visite que m’avait faite Liborio Romano.

« Il est mon ami depuis bien des années, me répondit-il, et je n'ai pas cessé de le voir et de l'aimer malgré les attaques auxquelles

il est en bulle; il a fait pour la cause de l'indépendance ce qu'aucun de nous n'aurait eu le courage de faire; il lui a sacrifié sa réputation; au risque d’êire accusé de déloyauté, il n’a pas hésité pour sauver Naples des horreurs de la guerre civile...

— El pour se sauver aussi, objecta un contradicteur.

— Tout naturellement il s’est sauvé en sauvant la liberté, reprit le doux l'oërio; je le répété, il s’est servi de moyens que je n’aurais pas consenti à employer; mais s’il y a été réduit, s’il lui a fallu forcément jouer la royauté, sous peine de nous voir encore une fois joues, trahis, incarcérés ou massacrés par elle; comment oserionsnous le condamner, nous qui profitons dis bienfaits d’une action qui nous aurait répugné? »

L'arrivée de nouveaux visiteurs interrompit l’oërio; mais ce que venait de dire cet homme intègre, ce juste qui n'avait jamais failli au bien et à l'honneur, suffisait pour m'intéresser à Liborio Romano et m'inspira le désir de mieux connaître sa destinée troublée. Il vint me voir dans la soirée; il était en cravate blanche, il avait l'air conquérant et joyeux; il me baisa la main eu me disant :

« ;1 lia cara, sono felice oggi, e verderla raddoppia la mia feli~ cita.

— Ali! je comprends, répliquai-je, vous avez enfin terminé votre mémoire justificatif qui forcera vos ennemis au silence.

— Piano, piano, répondit-il, il faut être prudent et ne rien risquer.

— Mais voilà bientôt trois mois, repartis-je, que le roi Francesco est parti; dés le jour de votre entrée au pouvoir sous Garibaldi, vous deviez dire nettement au public par quels motifs patriotiques vous étiez devenu, à huit jours de distance, de ministre d'un Bourbon ministre du Dictateur.

— State quiela, lo faro!

— Vous n’avez rien de plus urgent, de plus impérieux pour défendre votre renommée.

— Vous oubliez, continua-t-il, que je plaide tous les jours; j'ai eu aujourd'hui un beau succès, tout le barreau m'a applaudi, puis on parle de mai pour composer un nouveau ministère à Naples. »

Il dit cela avec le sourire satisfait d'un rhéteur et d’un ambitieux à politique bornée.

« Vous êtes assez riche, lui répondis-je , pour vous passer de plaider, et que vous importe d'ètre ministre une troisième fois si

vous restez sous le coup d'accusations qui vous diminuent? tandis que vous vous taisez, les journaux parlent; les calomnies des feuilles légitimistes s'amoncellent contre vous en Italie et à l'étranger; elles vous représentent comme un parjure qui trahira la cause de l'indépendance après avoir trahi la cause du droit divin; vos amis et les esprits impartiaux ne croient pas à ces suppositions ; mais il s'en dégage toutefois contre vous je ne sais quoi de malsain qui doit vous étouffer et d'outrageant fait pour vous irriter; parlez donc, parlez haut et bref; rien de plus pressant qu'une explication publique; elle relèvera votre réputation et vous assurera pour l’avenir une carrière politique que votre silence amoindrit; tout défenseur de la liberté doit agir en pleine lumière; le temps des ambiguïtés est passé; le ministre d'un roi populaire ne peut se permettre les actes occultes du ministre d'un roi despote. »

Je parlai avec la chaleur que donne la conviction.

« Siete molto gentile, mia car a, répliqua-t-il en prenant ma main qu'il posa sur son cœur; mais, je vous en prie, oublions un peu la politique, je suis lutto stanco d'avoir plaidé trois heures dans la journée, laissez là votre main, elle me repose.

— Et de quoi voulez-vous donc que je vous parle? lui dis-je en éclatant de rire. Si vous ne me divulguez pas tout le mystère de votre conduite dans la crise qui renversa le dernier roi et lit entrer à Naples Garibuldi, nous ne serons jamais amis. »

Il essaya encore d'ètre badin.

« Vous n’avez aucun souci, repris-je, de ce qui rend l'homme public inexpugnable; ne reculez plus devant la vérité; hâtez-vous de publier une profession de foi franche et détaillée, et si, comme le croient vos amis, vous n’eûtes pour mobile que le patriotisme, tous les honnêtes gens vous défendront.

— Je méprise les calomnies, reprit-il ; l'heure viendra de les réfuter; mais je ne me consolerais pas, mia cara, d’être mal jugé par vous, car je vous aime déjà molto, Iroppo forse!

— Laissons ce langage factice, lui dis-je : vous me prouveriez bien mieux votre sympathie en me lisant votre fameux mémoire.

• — 11 est entre les mains de Farini, répliqua-t-il; il me dira le moment opportun de le publier.

— Eh! qu’avez-vous besoin de l'opinion d'autrui, si haute qu'elle soit, pour comprendre que vous devez vous disculper au plus vile de ce dont on vous accuse?

— Non sono un birbantc , non sono un Iradilore, s ecria-l-il en reprenant ma main, vedrele, min cnrn.

— Il s'agit bien de galanterie, repartis-je d’un ton sérieux, parlons de François II; vous ne me soupçonnez pas d'en être idolâtre? Sa couardise a Naples et ses fanfaronnades à Gaële où il poursuit dans le sang une lutte inutile, sans s'exposer à aucun danger personnel, me le rendent pdieux; mais enfin vous lui aviez juré fidélité; vous êtes resté volontairement son ministre jusqu'à la dernière’ heure; vous avez même rédigé, sans y être forcé, sa proclamation d adieu pleine de phrases émues et éloquentes.

— Si, un bel proclamo, sicuro! interrompit-il de l'air satisfait d un orateur, je l'ai écrit d’inspiration en quelques minutes, dans la chambre voisine du cabinet du roi; je venais de voir la jeune reine pleurer, la reine mère en colère, François II incertain; les paroles me sont venues comme si je plaidais.

— Toujours avocat! murmurai-je impatientée; mais prenez garde de donner raison à vos ennemis quand ils parlent de trahison; car vous étiez libre de donner votre démission, vous le deviez plutôt que de feindre le dévouement au roi, tandis que vous correspondiez avec Garibaldi.

— Ali! vous aussi, vous croyez que je suis un traître, dit-il enfin avec un peu d animation, eh bien, non, je n 'étais pas libre; aucun des ministres ne l'était; abandonner le pouvoir, c’était mettre Naples a feu et à sang; c’était nous livrer aux conjurations de la e.unarilla de Francesco; lui-même n'était pas sincère, il nous aurait abandonné volontiers aux assassins ou envoyé aux bagnes, comme lit son grand-pére du général i‘épé et son père de Poërio et de tant d autres; nous devions le jouer, pour qu’il ne nous jouât pas, ce qui importait avant tout pour sauver le pays. Francesco avait juré la constitution et nous assurait chaque jour qu’il y resterait fidèle, mais en même temps il laissait conspirer sa belle-mère et ses oncles. Syracuse seul était franchement libéral. D'Aquila feignit de l'être pour nous attirer chez lui et nous faire assassiner: il nous offrit sa villa comme un asile en cas d'une levée de boucliers de la réaction; il voulut nous y attirer un jour; les Cùmorrhtn étaient choisis; les couteaux étaient prêts. Francesco n'ignorait pas ce guetapens; je fus prévenu à temps, par quelques chefs de la Cnmorra qm m'étaient dévoués, j'avertis les autres ministres et nous forçâmes le roi, en lui faisant peur du peuple, à signer sur l'heure l'exil de son

oncle. D’Aquila fut transporté en France; mais vous ne pouvez avoir oublié que vos journaux publièrent une lettre d’excuse, de tendresse et de repentir du neveu à l’oncle; il devint évident pour nous que François II ne valait pas mieux que sa famille; qu'il ne serait jamais sincèrement un roi constitutionnel et saisirait la première occasion de reprendre par la force les libertés qu'il avait été contraint d’accorder à Naples. Dés lors notre parti fut pris. — L’armée était nombreuse et paraissait dévouée aux Bourbons; les éloigner au plus tôt de Naples fut un coup de maître; y serions-nous parvenus si nous ne leur avions donné l'espérance du retour? Le roi, en partant, laissait les forts armés et une ilotle nombreuse; il pensa fatalement, bêlement devrais-je dire, que ces forces lui resteraient fidèles et le rappelleraient; un général qui abandonne ses troupes est perdu. Nous séparâmes la tète du tronc, qui ne devint plus qu'une chose inerte, et nous sauvâmes ainsi le pays. Le peuple était déjà détaché du roi; les régiments et la marine firent quelques jours après, sans coup férir, leur soumission à Garibaldi.

— Avec qui vous aviez correspondu à l’avance, interrompis-je.

— Eh bien, après? s’écria-t-il en Iwndissaut, était-ce un crime? N'était-il pas le libérateur de 1 Italie méridionale? ne l’admirezvous pas comme tel?

— Oh! certainement, repartis-je; en principe vous étiez dans le vrai et je reconnais que vous avez rendu à la patrie un service immense; mais laissez-moi vous dire, ajoutai-je en lui prenant la main, émue de l'émotion de ce vieillard qui se confessait devant moi, que je déplore pour vous l’excès même de votre sacrifice; ne pouvait-il s'accomplir sans celte proclamation fatale où l'attendrissement du langage donne un corps à ce que vos ennemis appellent votre déloyauté?

— Non, non, dit-il, ce manifeste d'adieu était nécessaire; il fai-

sait espérer au roi un retour possible. Est-ce ma faute à moi si j’y ai mis mon style et l'attendrissement qui me gagna en voyant toute celle famille royale en larmes? Je vous l’ai déjà dit, je me sentais en ce moment remué comme si j'avais plaidé pour la veuve et pour l’orphelin ; ne vous est-il jamais arrivé, mia cura, à vous, qui êtes poète, de faire des vers sur des circonstances fortuites en dehors de vos doctrines? . ^ .

— Jamais, répliquai-je, l’inspiration ne serait pas venue. Mais vous autres, avocats, vous avez des arguments toujours prêts sur le

pour et le contre; c'est admis au barreau, en politique c’est autrement grave. N’importe, il y a dans votre action un grand dévouement patriotique et une abnégation absolue de ce qui vous touche; publiez hardiment votre défense, rappelez les persécutions que vous avez autrefois subies pour la liberté, les longues tromperies des Bourbons, les constitutions octroyées par eux et toujours violées, leur appel à l’étranger, leur divorce avec la pajrie, dites à tous : Avant d’être le ministre de François II, j’étais celui de mon pays!

— C’est cela, c’est cela, interrompit-il, je retiens cette dernière phrase et je la mettrai dans mon mémoire; il répéta en Italien les derniers mois que j’avais prononcés : Prima d'esser minislro del lie ero minislro delta pu tri a; cela fera très-bien, continua-t-il, comme dernier trait de mon mémoire, » et il écrivit cette phrase sur son carnet .

Je ne pouvais me défendre d’un peu d’ironie secrète sur sa préoccupation constante du l>eau langage, ou de ce qu'il jugeait tel; préoccupation tellement secondaire dans sa situation qu’elle en était enfantine.

« N’importe la forme de votre écrit, repris-je, n’en retardez pas d’un jour la publication : il ne s’agit pas ici d’un morceau d’éloquence, d’une escrime de rhétorique, mais de l'exposé simple et vrai de la nécessité de votre conduite; n’hésitez plus, votre long silence a déjà diminué votre influence et Unira par vous être imputé à crime.

— £ vero, cara mia, répliqua-t-il, je vous crois, vous seule m'avez fait sentir la vérité; dès ce soir j’envoie mon mémoire à l’imprimerie et après-demain je vous en lirai les épreuves. — Voulez-vous que nous les lisions à Pompeï, dans les ruines de la villa du divin Cicéron? ce sera poétique.

— Fort bien, je ne demande pas mieux; je ne résiste jamais à la tentation de revoir cette ville antique.

— Donc, à une heure après-demain, je viendrai vous chercher dans ma voiture.-*

Le surlendemain, à l’heure indiquée, j’attendis en vain don Liborio Kumano, il ne parut qu'à trois heures. Il était trop tard pour aller à Pompeï, il me proposa une courte promenade à Chiaja; d avait plaidé et bien plaidé, me dit-il, il avait vu Farini, qui se montrait enchanté de son mémoire.

« Quand le lirons-nous? répliquai-je.

IGti

— Sicuro domatii, » et il prit de nouveau rendez-vous pour noire excursion à Pompe!; le lendemain il me fit encore une fois faux bond, il ne vint que le soir et sans les épreuves de ses pages justificatives; un troisième rendez-vous fut pris, auquel il manqua comme aux deux premiers; il me faisait presque chaque jour une visite remplie par de tendres protestations; rien de sérieux, rien de suivi, pas plus dpns ses sentiments que dans ses idées politiques; c'était une sorte d’instrumentiste ravi de produire des sons; prononcer des phrases cadencées en bel italien, semblait son unique souci; quand je lui parlais du fameux mémoire, il me répondait : « C’est Farini qui l’a et il me conseille d’attendre ma rentrée au pouvoir pour le publier. »

Cependant, les journaux profitèrent de la longue indécision de ses attermoieinents pour le persifler à outrance; Alexandre Dumas le criblait chaque jour d'épigrammes dans l'Independente; c'était d'autant plus de bonne guerre que notre illustre romancier convenait que don Liborio Itomano avait sauvé Naples des massacres de la réaction; il le raillait seulement de ses dénégations timides et vaniteuses. Liborio avait eu l’imprudence de nier qu'Alexandre Dumas eût servi d'intermédiaire entre lui et Garibaldi, dans les derniers jours du règne de François II; aussitôt notre célèbre dramaturge composa des scènes fort divertissantes qui ranimaient les faits et gestes de Liborio Itomano durant cette période mystérieuse de sa vie. Deux dames, dont une Anglaise, avaient servi de messagères au galant ministre et porté ses lettres pour Garibaldi à Alexandre Dumas, retenu sur sa goélette, qui stationnait dans les eaux de Naples. L'auteur de Monte-Clirihto, chargé par le dictateur de conférer avec Liborio Domano, insista pour que celui-ci vint le trouver à bord. Liborio finit par s'y décider; un soir, après avoir pris le thé chez lui en compagnie des belles négociatrices, il revêtit un déguisement, monta avec les deux femmes dans un fiacre et se fil conduire au rivage, où il trouva une barque qui le mena jusqu'à la goélette d’Alexandre Dumas. A l’appui de ce récit, furent produites les déclarations signées du cocher de fiacre, du batelier, du pilote de la goélette et de toutes les personnes témoins de l'entrevue. Le romancier avait la vérité pour lui et il eut aussi les rieurs, car il tourna l'anecdote en comédie étincelante de verve et d’esprit.

Liborio Itomano continua à me voir, mais je me lassai bientôt de sa compagnie; les gens indécis et flottants n’attirent ni n'at-

tachent; on sent, près d'eux, qu'on marche sur un terrain creux qui cache le vide et qui peut s’ébouler à chaque pas; je finis par le railler, comme faisait la charmante mademoiselle Mauro, et j'en arrivai à l'appeler en face vieux Zéptate.

Le départ du roi Victor-Emmanuel pour Palerme, décidé depuis huit jours, était retardé par les tempêtes qui continuaient, formidables et rugissantes. L'amiral Persano, que je rencontrai dans le voisinage de l’hôtel de Rome, me dit un matin : « Le roi est dans la situation d'Agamemnon en Aulide, il attend la volonté des flots pour partir; tenez-vous prête, car si vous voyez les vagues se calmer nous lèverons l'ancre aussitôt. »

Avant de faire cette excursion à Palerme, le. souverain populaire passa la revue de l'armée et de la garde nationale ; avertie par un billet du général délia Rocca, je me rendis au champ de Mars, qui se déroulp sur de vastes pelouses au-delà des hauteurs de Capodimonle; cette revue fut superbe; la tenue des nombreux bataillons était irréprochable; mais il se produisit après le défilé un scandale qui gâta l'impression patriotique et guerrière de celte fête; plus de vingt mille suppliques renfermant des demandes de places et de faveurs furent remises au roi et à ses généraux par la foule cl par les gardes nationaux; les visiteurs qui ne pouvaient baiser les mains du souverain tentaient de baiser ses pieds. L'étal-major piéinontais était révolté de ce qu'il appelait la bassesse des Napolitains; il oubliait que ce peuple avait été courbé à la servitude par plusieurs siècles de despotisme, et qu'il fallait reprocher aux gouvernants plus qu’aux gouvernés ces allures humbles et suppliantes. Celle scène de mendicité, sur une grande échelle, donna de l'humeur à l'entourage du roi; mal conseillé ou mal renseigné, Victor-Emmanuel trompa l'espérance delà population qui l'attendait à Naples. Toute la rue de Tolède avait été pavoisée pour le voir passer à la tète, de ses troupes, les balcons étaient tendus de courtines de soie, les femmes s'y tenaient accoudées, agitant des bouquets destinés ‘ au souverain; la multitude encombrait le pavé et les toitures. Mais le roi rentra à non palais de Cnpodimontc, sans traverser la ville désappointée. Ce fut un mécontentement général ; priver le peuple de Naples d'un spectacle, c'est le rendre hostile. Ce peuple enfanl lient plus encore aux divertissements qu'au bien-être.

Enfin, le jeudi 20 novembre, la mer s'apaisa, le ciel et les vagues redevinrent bleues, le veut cessa d'assourdir le golfe. J’allai >

faire visite aux dames de Villnmarina, qui me ramenèrent à Naples dans leur voiture; à chaque instant, en descendant la Strada di Toledo, nous rencontrions des sénateurs et des députés que j'avais connus à Turin, à Milan et à Florence, et qui étaient venus à Naples pour féliciter le roi; lieaucoup devaient l'accompagner à Palerme. Nous nous promenâmes sur le quai de Chiaja jusqu'aux hauteurs de Pausilippe; notre voiture croisa les équipages du roi qui revenait de chasser dans le parc ÜAstroni; il fut chaleureusement acclamé; la rancune des jours précédents était oubliée. Nous parcourûmes ce jour-là les rues et les places iiercées en arrière du quai de Chiaja; c’est le plus beau et le moins sale des quartiers de la ville ; il y a là des demeures romantiques, de vieux palais à allure s de villas adossés aux rocs auxquels ils s'échelonnent, entourés de cours, de terrasses et de jardins suspendus où les orangers ruissellent de fruits d'or. Le soleil en déclinant empourprait toutes ces habitations riantes.

Le lendemain matin (vendredi 30 novembre 1800), je fus prévenue par le général délia llocca que le roi partirait pour Palerme à une heure; les navires à vapeur l'Électrique et û Garibaldi devaient escorter le vaisseau royal le Marie- Adélaïde . J'avais mon passage sur V Électrique ; je pris une barque à Sanla-Lucia pour me rendre à bord. Le jour était splendide, le ciel d'un bleu uniforme; mais la mer encore émue de sa furie des jours précédents, soulevait de grandes vagues écumeuses que pailletaient les rayons du soleil; elles montaient jusqu'à moi mouillant le liane où j'étais assise et me secouant en tout sens. Le batelier perdit près d’une heure à la recherche de l'Électrique, il me lit errer à travers le dédale des vaisseaux à l'ancre dans les deux ports; si je l'avais laissé aller, il m'aurait menée jusqu'à la Marinella ; je lui ordonnai impérieusement de faire volte-face et de me conduire vers trois bateaux à vapeur dont les cheminées fumaient et qui stationnaient en face du palais, près de la jetée du port militaire. J'avais déjà le mal de mer lorsque je montai l'échelle de l’Électrique;

I/l T A LIE DES ITALIENS.

les tambours battaient aux champs; la musique des régiments jouait des fanfares; le roi. accompagné de son état-major, de l'amiral Persano, du général Failli, ministre de la guerre, et du ministre Cassinis, montait en ce moment sur le Marie-Adélaïde, dont les mâts et les vergues étaient pavoisés de mille drapeaux aux couleurs italiennes. Je vis arriver sur le pont de /' Électrique, où j’étais assise, le général Brignone, qui allait commander la place de Palerme; le général garibaldien Carini et plusieurs officiers supérieurs; ils étaient venus par la jetée; d'une enjambée ils montèrent à bord, comme j'aurais pu le faire moi- même si j'avais été mieux renseignée.

J'avaTs connu et reçu chez moi à Paris le général Carini, directeur d'un journal franco-italien; je l'avais rencontré les jours précédents rue de Tolède, portant encore en écharpe son bras grièvement blessé au siège de Palerme. Nous échangeâmes une poignée de main sur le pont de FÊleclrique et nous nous mimes à parler du monde parisien, puis de Garihaldi: le dernier thème de notre conversation m'intéressait plus que le premier; tandis que le brave volontaire de la guerre de l'indépendance se plaisait surtout à ranimer l’image de nos salons, de nos théâtres et de nos boulevards. L’homme du monde dominait le soldat.

Une salve d'artillerie donna le signal du départ; le vaisseau royal marcha en tète, f Électrique et le Garihaldi le suivirent. Nous traversâmes le golfe à toute vapeur. Nous rasions le rivage de Sorrente dont les grottes marines, les ravins ombreux, les bois d’orangers, les massifs de camellias et les villas, étagées de la mer aux montagnes, composaient une décoration féerique aussitôt évanouie. Bientôt nous parvinmes à la pointe du cap Campauella, couronné par un château fort et qui reçut son nom d’une cloche que le gardien de la grosse tour sonnait à l'approche des Sarrasins. Cette pointe de terre encadrée par la merci l’azur est couverte de myrtes et d'oliviers qui formaient dans l'antiquité le bois sacré du temple érigé par Ulysse à Minerve. Mes yeux se détournent du cap pour regarder à droite les magnifiques postures des rocs tilaniques de Caprée; file de Tibère est là tout prés de nous riante et sinistre à la fois, emblème de l'amalgame impie de la volupté et du meurtre; de l’amour transformé en crime; du plaisir métamorphosé en torture; dans les anfractuosités des rocs s’abritent des oasis charmantes ; les vignes, les oliviers et les palmiers, les (leurs et les pelouses y entourent

ta

«les villas; la petite cité Je Capri se groupe riante au pied d'une montagne, tandis que les ruines du palais du monstrueux César couronnent encore une cime aride. A côté est le pic del Sallo, de la hauteur duquel, dit Suétone, les victimes de Tibère étaient précipitées après avoir subi de longs et atroces supplices. Toute l'ilc est dominée par le mont Solaro comme un géant qui lève sa tête dans l'éllier. C'est la partie orientale de l'ilc que nous coloyons; à la punta Traynra se dressent tout à coup trois rochers en forme de pyramides : leurs bases reposent sur les Ilots clairs; la pyramide du milieu est percée d’une porte cintrée naturelle; des barques traversent celte arcade qui se découpe sur le fond du ciel; la mer de Sicile s’ouvre devant nous. Je reste tournée du côté de Capfée dont la configuration se dessine longtemps nette et sculpturale. De ce côté sud du rivage sont les débris d'un amphithéâtre placé audessus d'une montagne qui domine la mer. C'est à l’ouest de Caprée, dans la paroi abrupte en regard de Naples, que se cache la grotte d’azur.

* Un Anglais nommé le chevalier Torol, très-asthmatique, dit Duclos dans son Voyage en Italie, avait essayé de tous les cantons de la Péninsule dont l'air conviendrait le mieux à son état; ne se trouvant soulagé nulle part, il passa dans file de Caprée. A peine eut-il demeuré quelques jours à Anacapri *, que sa respiration devint plus libre. Résolu de s'y tixer, il fit bâtir sur la hauteur une maison agréable où il a vécu trente ans occupé de l'agriculture et délassé par l’étude. Le premier meuble dont il se fournit pour adoucir sa solitude fut une jeune et belle Hile dont il eut trois garçons qu’il envoya à Londres dès qu’ils furent en âge de s'instruire dans le commerce, chacun avec mille guiuées. Il est mort en 1 700, laissant à sa compagne sa maison avec deux mille livres de rente, et le reste de son bien à ses enfants. Son habitation était une espèce de petit fort où l'on arrivait par un escalier taillé dans le roc, défendu par deux pièces de canon, et pour garnison des domestiques dont le bien-être dépendait du sien et de la durée de sa vie, sans aucun espoir de legs particulier; jl leur a cependant laissé des récompenses sur lesquelles ils ne comptaient pas; il était d'ailleurs aimé et estimé dans l'ilc. Si ce n’est pas là un sage, qu'on le cherche ailleurs. »

1 t'elile ville à l'ouest de Caprée.

Colle idylle anglaise, un peu bourgeoise, répand comme un parfum d'honnêteté sur les souillures de Caprée.

Tant qu’a durée l'apparition de l'ile tragique, j'ai oublié le vertige humiliant des vagues qui atteint déjà les braves qui m’enlourent; le général Brignone chancelle et pâlit ; le général Carini s’est retiré dans une cabine au-dessus du pont; je m'imagine que lui aussi cède au malaise invincible qui nous gagne tous; mais il revient aussitôt vêtu d une splendide robe de chambre en damas bleu nouée à la ceinture avec une cordelière d'or; sa tête est couverte d'un bonnet grec fort coquet et il lient à la main un porte-cigare, chefd'œuvre de petits points en relief; il n’est pas jusqu'à l'écharpe, où le bras blessé est suspendu, qui ne soit ornée de broderie. Je plaisante le général sur son costume de pacha révélant, lui dis-je, autant do dons féminins.

« Forsc é vcro, » réplique-t-il en riant.

Caprée a fui derrière nous; nous ne voyons plus que l'étendue illimitée des vagues qui se gonllenl et s'élèvent comme des monticules énormes. Les secousses du navire me font défaillir; je vais m'étendre sur un tas de cordes qui forment à la proue un divan un peu dur. Je me raffermis dans celte position horizontale et me (latte de braver la bourrasque; je trouve là, pâle et défait, un jeune officier de l’armée piémonlaise que j’ai vu les jours précédents chez la marquise de Villamarina, c'est le capitaine Perrone de San-Martino, frère du baron Perrone dont j’ai parlé. Nous causons de Milan et de Florence en demeurant scrupuleusement immobiles sur notre couche de cordages. Tout mouvement durant la tempête est une imprudence qui soulève aussitôt le cœur. Vers cinq heures une cloche avertit les voyageurs que le dîner est servi. Un officier de marine vient m’offrir son bras; j’hésite à le suivre quoique l'air froid du soir me donne grand' faim. L'oflicier insiste : « Vous verrez, madame, me dit-il, que la chère que l'on fait sur l'ÉlfClrii/ue n'est pas à dédaigner. » Je mè laisse tenter. Le capitaine Perrone refuse prudemment. J'arrive chancelante dans un salon blanc décoré de fresques imitées de Pompe! et splendidement éclairé par des girandoles à bougies roses; sur la table dressée au milieu s'alignent dans des plats d’argent des turbots, des pyramides de crevettes, des perdrix, des lièvres alternés avec les hors-d'œuvre les plus exquis, les corbeilles de fruits et de sucreries et les vases remplis de fleuri naturelles. Je m'assieds dans un fauteuil disposé pour moi. La tète

nie tourne; mets, figures des parois, convives, flamme des lustres se mêlent et tourbillonnent devant mes yeux. Je sens comme un tremblement de terre sous mes pieds; je me (-rani|>oniie au bras de l'officier qui vient de m'amener, je me laisse hisser sur le pont et vais retomber inerte sur l’amas de cordages abandonné. J’ai peur de regarder la mer; la tête renversée, je fixe mes regards au firmament; le soleil se couche dans des lueurs violacées et pourpres; quelques étoiles s'éclairent à l’orient, bientôt elles jaillissent par milliers dans lelher sombre. Je reconnais une à une toutes les constellations dont je sais les noms; il me semble que je flotte parmi elles; le calme du ciel contraste avec la turbulence des flots qui nous portent. Je prolonge jusqu'à dix heures celte contemplation qui finit par m'engourdir. L'air glacé de la nuit me contraint à descendre. J'ai pour moi seule la vaste cabine des femmes, une chambre élégante lambrissée de glaces qui renferme douze lits; sur le lit qui m’est destiné s’entassent les matelas et les coussins inoccupés. Me voilà chez moi, ma porte est close; je me couche sur le dos et me roidis comme dans une bière, les pieds tendus et les bras allongés de chaque côté du corps; attitude mortuaire qui me permet de braver la tempête. Je l’entends mugir et battre la carène, je la nargue et lui murmure : * Mon cercueil te défie! » Insensiblement je m'endors, comme sans doute on expire, et, à la grande satisfaction de la brute qui souffre, je ne me réveille que le lendemain à sept heures, en vue du golfe de Païenne. Le temps est radieux et la mer repose comme un grand lac bleu.

Païenne s'étend sur le rivage; on n’en découvre les monuments et les coupoles qu’en approchant du port; derrière la ville se déroule la plaine de la Conçu d'Oro couverte d'orangers, de citronniers et de caroubiers ombrageant des villas; au delà se dressent de hautes montagnes échelonnées sur six rangs distincts : au nord le mont Pellegrino porte sur sa croupe formidable le couvent de Sainte- Rosalie patronne de la cité; une route en zig zag se dessine jusqu’au sommet du mont. A l'est s'avance la pointe du cap Zaffarano; ains] abritée, Palerme semble dormir dans une grotte ouverte, comme une Néréide couchée au bord des flots. A qui n'aurait pas vu Naples, le golfe qui s'arrondit devant nous paraîtrait admirable; nous avons à droite, au pied du Pellegrino, le vieux port appelé Cala, le Môle et les forts dont les canons grondent pour saluer la venue du roi. Les navires nationaux et les navires anglais jettent aussi dans l'air des

salves d'arlillerie; la racle esl toute sillonnée de petites embarcations pavoisées de drapeanx aux couleurs italiennes. La croix de Savoie s'y détache en blanc sur la bande rouge. Un bateau à vapeur anglais décrit des évolutions autour du Marie- Adélaïde et salue par trois fois le souverain élu en déchargeant toutes ses pièces. Le peuple massé sur le rivage fait écho aux vivats enthousiastes qui montent des barques et des vaisseaux. Un giand canot couvert d'un dais en soie pourpre vient chercher le roi; d'autres chaloupes portent les députations civiles et la députation du clergé avec trois archevêques en tète. Le roi aborde à Porta Felice où une sorte de portique soutenu par des colonnes a été construit. Sur la frise on lit ces mots : Au roi d'Italie! Uts tapis recouvrent les marches qui mènent de la mer au portique. Le maire et ses six- adjoints, composant ce ‘ qu'on appelle à Païenne le sénat, tous les hauts fonctionnaires publics, les deux états-majors de la garde nationale et de la garde dictatoriale et les dames de la noblesse sicilienne reçoivent le souverain sous cette colonnade à jour qui se détache entre le ciel et le golfe. A l’entour, des milliers de tètes s’agitent expressives; des milliers de voix font retentir le cri prolongé de : Vtva il Hc. Lesilence se fait tout à coup, le maire s’incline devant l'Élu du peuple et lui adresse ces paroles :

« Sire,

« Sur cette terre où le sénat de Palerme accueillit autrefois Victor- Ainédée, duc de Savoie et roi de Sicile, votre illustre ancêtre, ce même sénat vous salue aujourd'hui, Sire, premier roi d'Italie. Vous arrivez au milieu d'un peuple dont l'histoire atteste par de nombreux témoignages l'amour et le dévouement à ses anciens rois. Ce peuple qui désormais forme une partie de la grande famille italienne, se rallie à votre trône et vous reconnaît comme son libérateur et son chef suprême.

« En entrant dans celle généreuse cité de Palerme, vous y trouverez, sire, les traces récentes des luttes glorieuses et des sacrifices magnanimes par lesquels la Sicile a concouru à fonder, elle aussi, la patrie italienne et à se dévouer à vous et à votre dynastie.

« Sire, vingt-six millions d'Italiens renaissent ou s’apprêtent à renaître par vous à une existence éclatante dans le monde. Entre tous, dans les conseils de la couronne, sur le champ de bataille, partout enfin où vous ferez appel à l'aflc'ction et au courage de vos peuples, les Siciliens seront toujours prêts à vous seconder et à vous obéir. »

Le roi répond qu'il est heureux de se trouver enfin parmi ce peuple si enthousiaste, si bon, si courageux. 11 monte en calèche découverte ; à côté de lui est le ministre Cassinis, en face est le général Fanli et le prodictateur Mordini. Le cortège franchit la Porta Felice, pavoisée de drapeaux, et dont l'architrave est couronnée par les deux statues de santa Christ ina et de santa iNinfa, vierges martyres, nées à Palerme; de chaque côté de la porte jaillit une fontaine; la Porta Felice sert d’entrée à la via di Toletlo (Cassaro ou Alcazar), qui traverse la ville entière et monte de la mer à la Piazza Renie, où se dresse le vieux palais des rois de Sicile. Vers le milieu de la rue, l'affluence est telle que le cortège ne peut plus avancer; le peuple dételle les chevaux de la voiture royale, il la transforme en char de triomphe et la traine jusqu'à la Piazza del Duomo. Un enthousiasme frénétique éclate: une pluie de bouquets, des vers de circonstance imprimés sur papier vert et rose tombent des balcons qui sont revêtus de tentures de soie.de rideaux et de courtines, comme pour les cérémonies religieuses du moyen âge; les femmes se suspendent à mi-corps au-dessus des balustrades, en criant Fera il Re ! A travers les fenêtres grillées des couvents des têtes de nonnes apparaissent ; que de mystères romanesques pourraient raconter ces treillis, où de tout temps les religieuses de Palerme ont eu l'œil ouvert sur les passants! Cœur ému, lèvres frémissantes, que de jeunes recluses ont dû tressaillir en voyant défiler au temps des mascarades les couples chantants des Iteaux amoureux! Que ces grilles soient toujours restées closes, c'est un doute pour bien des chroniqueurs. Le roi, en levant la tête vers toutes ces maisons qui le saluent joyeusement, y remarque, ému, les trouées faites par les obus du dernier bombardement. Quel coùtraste, entre cette mitraille du despotisme et les fleurs qui tombent sur la tête du souverain adoré ! Le cortège traverse la place des Quattro Cantoni et s'arrête devant la cathédrale qui découpe dans l'azur les dentelures d’or de son architecture sarcasme. L'archevêque de Palerme, entouré de son clergé, s'avance à la rencontre du roi, et le conduit dans l'église où la bénédiction est chantée. Kn entendant venir ce successeur inattendu, si grand et si pur, le roi Roger tressaille dans la tombe. Le temps est passé de régner sur les peuples par la conquête et la violence; le temps est venu de les dominer par l’amour et la justice.

En sortant du Dôme, Victor-Emmanuel exige que les chevaux

ni

soient attelés de nouveau à sa voiture; il dit à la foule: « Traitezmoi en père, et non en autocrate orgueilleux. » Le peuple lui obéit, et l’escorte jusqu'au palais des anciens rois de Sicile. Ce curieux palais s'élève au fond d'une place à pente abrupte où aboutit la rue de Tolède. Au milieu de la place a été construit un monument provisoire en l'honneur des grands hommes de l'Italie contemporaine; sur le fût des colonnes massives sont gravés les noms des batailles gagnées par l'armée de Garibaldi et par l'armée royale; les chapiteaux de ces colonnes forment les piédestaux des ligures en pied des généraux italiens; placée au centre, la statue colossale de Garibaldi les domine toutes; même en présence du roi, Palerme a gardé le culte de son libérateur. Ca\our, llicasoli, Farini, Maxime d'Azeglio, sont assis aux quatre angles de lédilice; sur une dernière plate-forme servant de couronnement, Irène dans l'air Victor- Emmanuel. Le soir, quand les illuminations projetèrent leurs vives lueurs sur ce groupe grandiose, l'effet de cette décoration éphémère fut inouï.

Le souverain franchit la cour à colonnade du palais, monte le vaste escalier de marbre rouge, cl reçoit dans la salle du roi Hoger, toute lambrissée de mosaïques sur fond d’or, les autorités de Palerme et les députations des villes principales de la Sicile. Victor- Emmanuel dit avec émotion à l'avocat di Paola Scoppa, qui lui présente les envoyés de Messine: « Je suis comblé de trop d'amour et de trop d’honneur; serai-je digne de la destinée qui m'est faite? Saurai-je accomplir tout ce qu’on attend de moi ? Je deviens craintif devant une si haute fortune. » Paroles mémorables, qui doivent à jamais tenir en éveil la loyauté et la bravoure de ce prince, et le garer des conseillers qui tenteraient de l’arrêter avant la renaissance entière de l'Italie. Le jour où Victor-Emmanuel hésiterait à accomplir l’unité de la patrie, l'Ame de son peuple se détournerait de lui.

Les peuples, depuis la Révolution française (qui a substitué le droit de tous au droit antique des conquérants et des rois), apparaissent déjà comme des astres nouveaux montant à l’horizon; le front est rayonnant de lumière, mais une partie de l'orbe (lotte encore dans les ténèbres; il faut compter désormais avec cette clarté et celte force évidentes qui surgissent; les masses pensantes ne sont plus taillables et corvéables; elles n'acceptent plus aveuglément leurs chefs, elles les choisissent; elles se sentent assez

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