IÎ
d'autorité pour lear imposer la justice, l'honneur, la fierté, qui rendent les nations glorieuses. Elles se contentent d’une part idéale dans ta grandeur de la patrie , mais elles exigent cette grandeur. Le peuple fertilise le sol de ses sueurs, prodigue sou sang à la guerre, son intelligence dans l'industrie, son génie dans la littérature et dans l'art; toujours désintéressé et lésé dans le résultat matériel de ses efforts, il ne consent plus à l'ètre dans la portion de lustre et de renommée que fait rejaillir sur lui la splendeur de la terre ou il est né; il laisse à ses chefs la richesse, les palais qu'il bâtit et embellit pour eux, le repos après la fatigue, les voluptés après les douleurs, toutes les satisfactions de la chair et de 1 orgueil humain; il consent à cette inéga* lité flagrante et transitoire, seutaut par anticipation que les générations futures auront acquis assez de clairvoyance de leurs aspirations, assez de certitude de leur valeur pour se régir elles-mêmes; le peuple attend patient que la diffusion de la lumière se soit faite eu lui universelle ; mais ce que dans celte attente il exige impérieusement de ceux qui le gouvernent, c'est de sauvegarder ses instincts généreux, cl de douner satisfaction à son respect et à son amour pour la mère commune. Le temps n'est plus où Pascal avait raison de dire sur les puissants celte magnifique parole : « Les hommes ne pouvant fortilier la justice ont justifié la force. » L’heure est venue où la force doute et se justifie devant la justice qui se fortifie et s'aflirme.
Harassée de fatigue, après voir vu le défilé royal, je me mis en quête d’un logement. La circulation des voilures était impossible au milieu de celte population compacte. Je dus me résigner à suivre, à pied, deux facchini chargés de mes malles, qu'un canot de Y Électrique venait de déposer sur la plage ; je dis à ces hommes de me conduire à l’hôtel de la Trinacria, le plus grand de Palerme, où j’espérais trouver vacante une toute petite chambre. L’auberge qui porte un des noms antiques de la Sicile*, est située à l'est du
* Trivacria est le nom latin de la Sicile.
rivage. Je passai pour y arriver sous le portique élevé en l'honneur du roi. J'étais si lasse que je m'assis un moment sur les marches recouvertes de tapis, tandis que les facchini reprenaient haleine; le soleil dardait d'aplomb sur ma tète; les insectes bourdonnaient autour de moi ; l’air qui soufflait de la mer était brûlant par cette journée de décembre. J'avais soif, j'avais faim, et je n’avpis plus de jambes pour aller à la recherche d’un gite et d’un déjeuner.
* Corraggio, l'albergo è vicino, » me dirent mes deux Siciliens, bruns comme des Arabes dont ils descendaient à coup sûr. Je me relevai et me traînai derrière eux, m'appuyant par intervalles à leur bras pour ne pas tomber. Nous suivions des rues dont le pavé était effondré et couvert de las de plâtras; je demandai aux facchini si c’étaient-lâ des vestiges du dernier bombardement.
« No, signora, répliquèrent-ils, è sctnpre cosi. » Les obus n’avaient pas atteint la cité de ce côté. Comme l'édilité de Naples, celle de Païenne était un mythe sous les Bourbons; seulement les Palermilains sont moins sales que les Napolitains, et leur ville est moins infecte. Enfin j’arrivai devant l'auberge, d’assez bonne apparence, delà Trinacria. L'hôtelier se tenait debout, les mains dans les poches de sa redingote, la tète coiffée d’un fez, dont le gland énorme battait sur son oreille; immobile et absorbé dans son importance, il ne parut pas plus s'apercevoir de ma présence que de mon bagage gisant «levant lui. — Quand je lui demandai s'il avait une chambre, devinant que j’étais Française, il me toisa de la tète aux pieds :
«Non, madame, nie dit-il, je regorge de voyageurs.
— line toute petite chambre, un cabinet, n’importe, répliquai-je.
— Madame croit peut-être, reprit-il avec un sourire narquois, qu'il n'y a que les hôtels de Paris qui sont pleins?
— Je n'ai pas cette prétention, lui dis-je, mais je vous demande un gite, quel qu'il soit.
— J'ai bien, reprit-il, un appartement retenu par il signor Lafarina; mais que dirait Sua Eccellcnza illuslrissima, si je laissais pénétrer chez lui une étrangère.
— Je suis certaine que M. Lafarina, dont je connais les amis, répliquai-je, ne s’indignerait pas que vous eussiez laissé une femme épuisée de fatigue changer de toilette et déjeuner dans un de ses salons.
— Impossible,’» repartit notre homme en faisant sonner sesbre-
loques et en se promenant de long en large devant sa porte qu’il semblait vouloir m'interdire.
Renonçant à parlementer, je tournai le dos au cerbère coiffé d’un bonnet turc, et j’allai m'asseoir sur ma grande caisse que les deux facchini avaient déposée dans la rue. Je me sentais défaillir. Depuis vingt-quatre heures je n'avais bu qu’un verre de limonade. Je regardais machinalement devant moi, lorsque j'aperçus, sur une porte parallèle à celle de l’auberge de la Trinacria, un écusson où se détachait un aigle; au-dessus était écrit : Consulat de France; je me crus sauvée. Le baron Aimé d’Aquin m’avait donné une lettre de recommandation pour.M. Fleury, notre consul à l'alerme. Je m'élançai d'un tond vers cette maison ouverte qui me semblait un asile offert par la patrie; je franchis un corridor voûté, à l'aspect claustral ; je n’y trouvai aucun portier, et montai à tout hasard un escalier sombre; je sonnai à une porte à barreaux de fer, surmontée des armes de France; elle resta close; je carillonnai plus fort, mais sans succès, la maison était vide : tout le personnel du consulat assistait à l'entrée du roi.
J’appelai mes deux porteurs sous la voûte; j'ordonnai à l’un d'aller me chercher une voiture, et à l’autre de courir s’informer, dans toutes les auberges de Palerme, s’il n’y avait pas une chambre disponible. Je les attendis trois quarts d’heure adossée au mur glacé.
Tout à coup je me souvins que j’avais sur moi la lettre du député Antonio Ranieri, pour son ami l’avocat di Paola Scoppa; je me rappelai aussi que la marquise de Villamarina m’avait dit l’avant-veille de me recommander d'elle au prince et à la princesse Torremuzza, que j’avais rencontrés un soir dans son salon ; c’étaient deux lueurs d'espérance, deux perspectives d’hospitalité. Les facchini revinrent ; l'un m’amenait une voiture, l'autre me dit ; * Piiente, mente, signora, in tiessun alberego. »
Toute la Sicile était à Palerme; les habitants de Messine, de Catane et même de Syracuse étaient accourus pour voir le roi. Je me renseignai auprès du cocher de la casa del signor Scoppa et du palazzo Torremuzza; le palais était à deux minutes de distance; il fallait trois quarts d'heure pour se rendre à la maison de l'avocat. Anéantie par la fatigue et par l'incertitude de ce que je deviendrais, je me fis conduire au palais Torremuzza. Comme j’arrivais devant la demeure patricienne, une calèche découverte s'y arrêtait; j'en vis descendre une femme d’une suprême élégance, en compagnie
d'un cavalière au visage noble et bienveillant; c’étaient la princesse et la prince de Torremuzza qui arrivaient de la réception du roi. Je me nommai et leur racontai ma détresse. Aussitôt l'aimable femme, une Française, une la Trémouille, me dit avec une grâce exquise :
« Vous logerez chez, moi ; je vous ai vue chez les Villamarina et ne vous ai point oubliée; ma maison est en reconstruction, n'importe, vous y serez mieux qu'à l’auberge. »
Le prince m'offrit son bras; je ne me soutenais plus; j’avais passé par les émotions qu'on éprouve dans un naufrage ou dans une ville prise d’assaut. Je sentis un soulagement immense de cette hospitalité si bonne; en quelques minutes je fus installée dans un joli salon qu’on transforma en chambre confortable; les galeries et les salles peintes à fresque du palais historique des Torremuzza, étaient en ce moment en réparation. Ma gratitude s'accrut de la gène que je causais à mes hôtes, qui m'entouraient à l’envi de soins empressés. Un excellent déjeuner répara mes forces; au bout d'une heure j'avais oublié ma fatigue. La princesse Niscemi, parente du prince, survint ; nous parlâmes de son fils, un héroïque volontaire de Garibaldi, que j'avais connu à Naples.
J’envoyai mes lettres à l’avocat Scoppa et au consul de France; ils me firent visite dans la journée et m'offrirent leurs bons oflices: l'avocat me donna écrites les paroles, citées plus haut, que lui av ait adressées le. roi. « Il y a bal aprés-demaiu à la cour, ajouta-t-il, je vais vous faire envoyer une invitation.
— Et a* soir je vous emmène au théâtre, » ajouta la princesse Torremuzza. c
Une fois de plus, je constatai la cordiale hospitalité italienne. Palerme s'illumina le soir comme l'avaient fait Milan, Florence, llologne, Modéne, Parme et Naples, pour fêter l'élu du peuple. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d’une pareille fortune royale; celte souveraineté, dont la base est un principe, prenait des projetions surhumaines; ce n'était pas la déification d'un honune, mais celle d’une idée. Nous parcourûmes, en nous rendant au théâtre, les principaux quartiers de Païenne pour voir les illuminations. Sur la place Marine, voisine du palais Torremuzza, se dressait une haute colonne en carton-pierre, imitation de la colonne Trajane; sur le fût se déroulaient les victoires du Libérateur; audessus, souriait, martiale, la ligure en pied de Garibaldi. Les globes de lumière enroulés en guirlandes de la base au sommet de la co- r
lonne, projetaient des lueurs variées sur les scènes de guerre, et s’irradiaient à l’entour du héros, dont les pieds semblaient sortir d’un astre. Ce monument devait être exécuté en marbre. Palermeest fière de la gloire de Garibaldi. Il restera à travers les siècles son Dieu populaire. De la Porta Feiice. à la Piazza Iieale, la rue de Tolède déroule un double cordon de lumière; à chaque palais, à chaque couvent, à chaque église éclatent des transparents où sont les portraits du roi et de Garibaldi. La petite place des Quattro cantoni (ou piazza Vigliena) qui forme le centre de la croix dessinée par la rue de Tolède et la rue Macqueda, est d'un effet saisissant. On dirait une grotte de lumière; au-dessus des quatre fontaines ornées de statues se groupent des drapeaux et des faisceaux d’armes. Les gerbes de rayons qui montent dans l'air croisent les Ilots phosphorescents qui jaillissent dans les vasques. Nous parcourons ensuite la place du Prétoire , dont la belle fontaine florentine sourit comme uneapo. théose. Chaque figure de marbre blanc est éclairée d’une couleur différente. Les feux de Bengale prêtent le mouvement et la vie à ces corps et à ces têtes immobiles.
Nous arrivons au théâtre au moment où le roi y fait son entrée- Les vivats accoutumés retentissent; concentrés dans une étroite ‘‘nceinte, ils éclatent comme un tonnerre joyeux. La petite salle éclairée à giorno, est embellie par une décoration de fleurs naturelles formant des guirlandes suspendues de loge en loge. Les parures des femmes et l’or des uniformes scintillent dans ces cadres parfumés. Je suis assise dans une loge d’avant-scène, entre la princesse Torremuzza et la princesse Niscemi, dont les diamants héréditaires projettent sur moi leur éclat. Le roi et son état-major occupent trois loges en face de la scène. Mordini, le prodiclaleur de la Sicile, l’ami et le compagnon d’armes de Garibaldi, est à la droite du souverain. On chante un hymne de circonstance accompagné, suivant l’usage italien, d'une avalanche de sonnets imprimés sur papiers de couleur.
Le lendemain (dimanche 2 décembre), le roi passa, dans la matinée, la revue des troupes et de la garde nationale; dans l'après-midi , il y eut au palais, réception des dames de l’alerme; elles offrirent au souverain un beau vase de porphyre, sculpté par des artistes siciliens. 1 æ soir, furent conviés à la table royale, les principaux dignitaires de la ville. Aux côtés de Victor-Emmanuel étaient assis Mgr Naselli, archevêque de l'alerme et Mgr d’Aguesto, archevêque
de Nonreale; en face Mgr Renaldi, évêque de la Monarchie. Ce der- . nier prélat est le représentant des grandes prérogatives de l’Église, accordées aux rois de Sicile par le pape Urbain II; chaque nouveau roi concède à volonté ces droits reçus d'un pape, et qu’un concile seul peut abolir. Cet évêque et tout le bas clergé sont fort indépendants en Sicile et semblent peu se préoccuper de la censure de Rome.
Le prince de Torremuzza assistait à ce dîner, et la princesse faisait partie de la présentation des dames. Je profitai de leur absence pour parcourir Palerme. Tous ces vieux palais à balcons espagnols me parurent tristes et délabrés à l’éclat du jour; quelques façades dont les murs avaient été lézardés par les boulets, semblaient prêtes à crouler. Comme ma voiture arrivait sur la place du Dôme, elle se croisa avec une calèche découverte conduite par un cocher à livrée; derrière se tenait debout un laquais poudré. Je reconnus dans celte voilure, le mari à breloques, qui avait fait un moment scandale à la table d’hôte de l’hôtel de Rome; à côté de lui était assise sa jeune femme, élégante et triste; lidèle à ses habitudes et aux ignobles fonctions qu'il faisait parade de remplir, cet homme sans vergogne avait précédé à Palerme l’arrivée du roi; il s’en était dit le familier et s’était présenté hardiment chez quelques nobles Siciliens. A .Naples, il se vantail, on s'en souvient, d'être l’ami de M. de Cavour; à Palerme, il alla plus loin, il osa se faire passer pour son parent. Une ressemblance de nom servit son audace. Quelques anciens partisans des Bourbons qui désiraient se rallier, crurent à sa faveur, et deux princesses de l’ancien régime, en quête des grâces du nouveau régne, accueillirent la femme dont cet étrange mari faisait l'exhibition par toutes les capitales de l'Italie. I<es plus fiers et les plus indépendants fermèrent leur porte au problématique ménage. Serait-il invité au bal de la cour et à la tête que Palerme allait offrir au roi ! Cette question devint l’objet de plusieurs paris et préoccupa, durant tout un jour, les plus grandes dames de Palerme. Pour moi, j’avais souri en passant de l’impudente figure du mari à breloques, puis détournant mes regards de celte basse physionomie, je les avais portés avec ravissement sur la vieille cathédrale de Palerme, dédiée à sainte Rosalie; la sérénité des œuvres d’art et des aspects de la nature esl.uue diversion bienfaisante à la lassitude que causent les scènes du monde et au dégoût qu'inspirent quelques-uns de ses acteurs.
«le
ni.
Sainle-Rosalie fut bâtie au douzième siècle, sur les ruines d’une ancienne église, dont les Sarrasins avaient fait une mosquée; des vestiges du temple mahométau subsistent encore, une inscription tirée du Coran est restée gravée sur une des colonnes de la porte du sud, et le style arabe domine dans cette construction normande du douzième siècle; le couronnement extérieur du vaisseau est formé) comme au palais ducal de Venise, par un long feston aux dentelures crénelées qui se découpent dans l’azur; au-dessous de la frise s'alignent des fenêtres ogivales; puis en saillie, les demi-coupoles des quatorze chapelles des nefs latérales. En avant (du côté sud), se dresse la principale entrée de l’église, composée de trois arceaux aériens que couronne un fronton et qu'encadrent de beaux piliers fourmillant de sculpture et surmontés de statues d'évêques. Cette imrle monumentale de l’église donne sur une place ceinte de baluslres, divisés par des piliers qui servent de piédestaux à des figures de saints et d’évêques, beux vastes arceaux reliant l'église au grand campanile s’élancent de l’ogive de la porte qui fait face au chœur et au-dessus de laquelle jaillissent deux petits campaniles aux colonnettes à jour et aux aiguilles pointant dans le ciel. La cathédrale de Palerme est à l’extérieur d’un ton roux et chaud qui ravit les yeux; on dirait du marbre veiné d’or; à l'intérieur, les trois nefs imposantes ont été gâtées par le badigeon et les reconstructions modernes. La surcharge et la richesse des ornements ont remplacé l’élégance et l’harmonie; les belles colonnes corinthiennes qui soutiennent la grande nef et qui, pour la plupart, proviennent des temples antiques, dérobent leur marbre rare sous une couche de chaux; de lourdes statues modernes ont été substituées aux légères et naïves figures du moyen âge. Un élève de Canova a^ sculpté la chapelle de Sainte-Rosalie; sur une table de marbre blanc est peinte une belle tête de la vierge Marie au-dessous de laquelle se lit gravé le texte latin d’une lettre que la mère du Sauveur écrivit aux habitants de Messine. Un jésuite sicilien a composé un énorme volume pour prouver l'authenticité de cette missive. Saint Ignace de Loyola se pavane dans un tableau voisin. Dans les deux dernières chapelles se trouvent six tombeaux des anciens souverains de la Sicile; les sculptures et les figurines de celui de Roger II (quatorzième siècle), se détachent sur des mosaïques sur fond d’or; la tombe de Constance de Normandie, femme de Roger, formée par un seul morceau de porphyre, est abritée sous uu baldaquin que supportent des colonnes
de marbre blanc. Le mausolée de l'empereur Frédéric II est le plus somptueux : sur le couvercle du sarcophage se jouent des figurines exquises; au chevet est sculptée une télé de lion portant un anneau suspendu à sa gueule, au pied repose une couronne impériale; celte magnifique sépulture s'élève sur six colonnes de porphyre reliées par une architrave. Constance d’Aragon, femme de Frédéric IL repose dans une lombe antique, dont les bas-reliefs représentent la chasse d'Knée et de bidon. Hans une bière de marbre blanc incrustée au mur, fut inhumé Guillaume, duc d'Athènes, lils de Frédéric 11; la statue du mort revêtue de l'habit des dominicains, en marbre blanc et noir, est couchée au-dessus. Ces lombes furent successivement ouvertes; elles avaient gardé intacts plusieurs cadavres royaux; la tête de Frédéric 11, avec ses longs cheveux roux, apparut menaçante et sinistre; celle de sa femme, Constance (momiliée), était encadrée d'une splendide chevelure blonde; des vêtements de pourpre et d'or, des joyaux, des couronnes ornées de pierreries, des armes superbes, tous les insignes de la puissance revêtaient encore dans leurs lombes ces morts somptueux. Une balustrade de marbre sépare la nef du chœur dont le pavé est en mosaïque de porphyre et de vert antique. C'est le pavé primitif de la mosquée et peut-être même d’une vieille église antérieure au temple moresque. Le mailrc-autel renfermant la clulsse de sainte ltosalie, est en bois dur incrusté de jaspe, d'agate et de lapis-lazuli. De chaque côté du chœur, dominant les stalles en bois sculpté, se dressent le siège royal et le siège archiépiscopal surmontés de baldaquins, les dossiers sont en mosaïques précieuses. Je passe une porte qui s'ouvre à gauche du chœur; je descends quelques marches et me trouve dans la crypte immense et sombre, appelée Tulti i nanti; cette église souterraine, servit, dit-on, d’asile aux premiers chrétiens; elle fut reconstruite ainsi que la cathédrale au douzième siècle; vingt et une arcades sépulcrales adossées aux murs sont restées des constructions primitives; celte crypte imposante est divisée en deux nefs, soutenues par des colonnes; les autels des chapelles sont surmontés de figures de marbre et renferment, ainsi que le chœur, les tombeaux des archevêques de Palerme, ou les sculptures du moyen Age se mêlent aux fragments de sarcophages antiques, bien de saisissant comme cette nécropole; je la parcours seule, escortée d'un guide qui porte une torche dont il fait ondoyer la flamme sur les sépultures muettes; un moment, les figures couchées ou debout,
semblent se ranimer et se mouvoir; on dirait qu'elles vont me faire cortège à travers l'enceinte funèbre; au fond du chœur brûle une lampe suspendue, qui à distance parait une étoile. Elle veille les morts et fait tomber un rayon dans la nuit qui les enveloppe. Je me serais oubliée volontiers parmi ces trépassés de tant de siècles; fortifiante compagnie qui nous trempe au dédain des choses terrestres; mais le froid de la voûte flottait sur moi comme un drap mortuaire; hélas! le corps infirme et périssable ne seconde pas l’énergie de l'Aine; il en trouble et en entrave sans cesse les aspirations par ses souffrances et ses plaintes; un frisson me précipita vers le soleil qui dardait sur Palerme ses chauds rayons. Une fois de plus je pensais: les Grecs et les Romains sont restés nos maîtres dans l'entendement delà vie comme de la mort; ils n'enfouissaient point leur poussière héroïque dans les entrailles du globe; leurs tombes en plein air bordaient les voies triomphales d’Athènes et de Rome; les vivants y trouvaient un enseignement et peut-être les ombres y donnaientelles consolées à l’éclat du jour, à la lueur des étoiles, au bruit des voix humaines, aux murmures de l’amour et de la gloire, reflets et échos de la vie qui palpitait encore sous l'immobilité de la mort.
En traversant de nouveau la grande nef du Dôme, elle me parut éblouissante; elle avait gardé les tentures et les drapeaux dont on l’avait décorée la veille pour la bénédiction royale; ses marbres et ses tableaux modernes fort médiocres, ses ornements d'un faux goût, contrastaient avec l’aspect sévère et désolant de la crypte, c’était comme une diffusion de lumière aux tons crus, se heurtant brusquement. N’importe, je me sentais ranimée; la couleur, le soleil, le mouvement me ressaisissaient. Je franchis la porte qui s’ouvre sous la double arcade d’oû s’élance le campanile, et marchant devant moi je me trouvai bientôt dans un quartier bouleversé de Palerme. Plusieurs maisons éventrées par les bombes du siège récent, dressaient çà et là des pans de murs revêtus de fragments de fresques; les plafonds manquaient aux chambres qui décrivaient comme des puits énormes; les échancrures des parois se dessinaient dans l’air ainsi que des créneaux; les toitures éboulées sur les places'et les rues, encombraient le pavé de tas de plâtras. Je m’assis sur un de ces monticules, et j’évoquai les scènes d’effroi de la ville assiégée; ces maisons en ruines se repeuplaient d’habitants épouvantés, les obus sifflaient dans l’air, la mitraille atteignait les fuyards.
l'assaul, en se rapprochant,. étreignait la cité dans ses br3S meurtriers, semblable à ces Titans de la Fable, dont la Sicile fut le berceau; bientôt la lutte corps à corps succédait au jeu lointain diPcanon; Garibaldi, vainqueur, se précipitait par la brèche, apportant à l’alerine, la liberté; je le voyais debout sur ces ruines fumantes, entouré de ses jeunes vaillants en chemises pourpres. Quels tableaux ! quels groupes à peindre pour un Salvator Rosa! A l'entrée du libérateur, la joie, là confiance et la sérénité, repeuplèrent la ville déserte; toutes les mères qui avaient fui emportant leurs enfants dans leurs bras, cherchant un asile dans les barques et pleurant en voyant de la mer Palerme chanceler, comme si elle avait été frappée d'une commotion de l'Etna, revinrent joyeuses dans la cité. La jeune pi incesse de Torremuzza m'avait raconté le matin , qu'elle était restée près d’un mois, avec sa fille au berceau, sur un bateau à vapeur stationnant en vue de la rade; le bruit du bombardement, l’horreur des combats entre Italiens et Italiens, l'incertitude du triomphe de Garibaldi composaient un drame, aux péripéties chaque jour nouvelles et de plus en plus anxieuses; enfin, un malin l'angoisse cessa, toutes les mères rentrèrent en criant Yiual ! dans la ville affranchie: les morts et les décombres étaient oubliés. A l'heure où assise sur ces débris déserts je songeai à la terreur de la lui te que ces débris attestaient encore, qui doue s'en souvenait? La foule en fête saluait le roi sur les places voisines, mêlant à son nom le nom du précurseur qui lui avait ouvert sa nouvelle capitale. De gaies rumeur s montaient derrière moi; à l’entour, la solitude était absolue, une échancrure delà campagne embaumée et une partie des montagne 8 qui abritent Païenne, m'apparaissaient au delà des maisons détruites. En tournant la tète du côlé du campanile, j'aperçus un joli paUuusino qui s'élevait en retour de la double arcade sous laquelle j'avais passé; la porte couronnée d’une madone et d'une inscription, annonçait une casa canonicnlr, les quatre fenêtres du rez-de-chausséc étaient ouvertes; par celles de gauche, s'échappaient les lueurs d’un feu flambant; une accorle servante aux cheveux noirs nattés se détachait sur ce fond rouge, elle allait et venait des fourneaux à |a cheminée, faisant sauter les casseroles et tournant une broche à cylindre; la jeune euoeà * remplissait ses fonctions avec une gravité monacale; je la vis retrousser les manches de sa robe et pétrir de
1 Cuisinière.
ses mains brunes la pâte des fritures. Elle quitta un moment la cuisine, entra dans une salle, où j’apercevais une table dressée parles fenêtres ouvertes à droite, posa des bouteilles de vin aux angles du couvert, nicha des petits pains croquants sous les serviettes, puis revint en hâte à ses fourneaux. Comme je regardais ce tableau de Téniers, un gros chanoine déboucha sous i arceau et entra dans la maison; il alla donner un coup d'œil aux casseroles, souleva même le couvercle de l une d’elles, où filait un copieux'macaroni que la servante remuait avec unecuillère. « Vedele corne c belle ! » semblaitelle dire au prêtre obèse qui souriait d’un air béat. C'était évidemment le padrone du joli palazxino; je ne sais quel ordre il donna à sa gouvernante, mais je la vis subito poser sa poêle sur un trépied au-dessous duquel montait un feu clair; puis plonger dans l'huile bouillante des losanges dentelées; bientôt cinq chanoines montèrent les marches du perron delà maison tranquille, et introduits par leur confrère, ils s'attablèrent dans la salle à manger; ils savourèrent, d'abord toute une collection de hors d'œuvre placés devant eux, puis la mineslra fumante que la serra venait d'apporter. Je n'attendis pas la fin du repas; je prévoyais qu'il durerait longtemps. Je pensais en m'éloignant : voilà de pacifiques dignitaires de l'£glise qui fêtent à leur manière le souverain populaire.
Je remonte en voilure sur la place du Dôme, où s’élève la statue de sainte Rosalie, et je me fais conduire à l'église et au monastère dell' Ammiraglio (ou de la Marlorana). L’église fut fondée, en 11 15, par George d'Antioche, amiral du roi Roger, et consacrée au rite grec que suivait l'amiral. Trois quarts de siècle plus lard, Lttisa Marlorana, et son mari Goffredo, ajoutèrent un couvent de femmes à l'église. Ces deux constructions ont conservé, bien mieux que la cathédrale, leur caractère et leurs ornements primitifs. La porte principale de l'église gréco-normande, s'ouvre dans une cour audessous d'un svelte portique, d'où s'élance un campanile orné de sculptures et de colonnetles. I.a tradition veut que le signal des Vêpres siciliennes ait été donné par ce clocher. Les colonnes de la nef sont presque toutes antiques; l’une d'elles porte une iirscription arabe en l'honneur de Mahomet. Ces belles colonnes ont été malheureusement recouvertes de chaux coloriée; deux siqrerbes mosaïques byzantines sont restées intactes. L'une représente l'amiral
George d’Antioche prosterné aux pieds de la Vierge, l'amiral est couvert de riches habits: sa barbe et ses cheveux sont blancs; il
(end une couronne à Marie qui laisse échapper de ses mains des prières écrites en langue grecque. Au-dessus de sa mère le Christ apparail dans un nuage. Dans l'autre mosaïque, on voit le roi lloger agenouillé ; son visage, dont la barbe est blonde, se tend vers le Christ, qui pose sur son front une couronne. Ce portrait de lloger fut fait d'après nature; il y en avait un autrefois tout semblable dans une salle du palais roval. Les nonnes du couvent de la Nartorana ont joui longtemps de grands privilèges; elles ont défrayé plus d’une chronique romanesque et galante; elles possèdent encore un belvédère qui donne sur la rue de Tolède, et auquel conduit un passage souterrain ; là, à travers les treillis des balcons dont j'ai parlé, elles voient défiler les cortèges et les mascarades; elles ont aussi le droit de sortir et d’aller se promener à travers la ville et les champs dans certains jours de l’année.
Je rentrai au palais Torremuzza, charmée de mes courses à travers Palerme ; le prince dînait chez le roi, je me trouvai seule quelques heures avec la jeune princesse, dont la grâce toute parisienne me ravissait en pays étranger. « Cette charmante héritière du beau nom des La Trémouille, est un modèle d'élégance et de tenue pour nos dames de Palerme, m’avait dit le matin, en me parlant d'elle, l'avocat Scoppa, elle leur enseigne comment s’exercent à la fois la séduction et le respect.
— J’ai d'abord regretté Paris, m’avoua l'aimable femme; mais bientôt j'ai pris goût à Palerme, à son beau ciel, à ses souvenirs historiques, à ses habitants si vifs et si bons; la vie de chàteam sous cet heureux climat, ma paru attrayante; j’ai fait restaurer un vieux manoir seigneurial des Torremuzza; si vous restiez plus longtemps à Palerme, je vous y conduirais, vous verriez quel paysage enchanteur! J'ai là un bois d'orangers qui produit ces belles oranges au parfum de vanille que vous avez mangées au déjeuner. Je désire aussi, ajouta-t-elle, que ce palais recouvre sa magnificence d'autrefois; voulez-vous, en attendant le dîner, que nous parcourions les salons et les galeries que je fais réparer? »
Je suivis la jeune princesse dans une série de pièces magnifiques, dont les murs et les plafonds sont revêtus de fresques magistrales, encadrées dans des nervures d'or, et qui représentent les faits et gestes des anciens princes Castelli de Torremuzza, illustres dans la paix et dans la guerre : le pape Célestin II fut un Torremuzza. Au dix -huitième siècle, Gabriel Lancilotto fut cité parmi
les numismates et les archéologues célèbres. Son fils. Vincent, père du prince actuel, est renommé en Sicile par ses travaux historiques.
Le soir, il y eut encore nu théâtre de Païenne grand spectacle eu l'honneur du roi ; la princesse voulait m'y conduire; je préférai rester au logis pour me reposer et noter mes impressions de la journée. J'écrivais devant une fenêtre ouverte, par une nuit étoilée de décembre, ressemblant à une nuit d'été. J'avais sur ma table un beau bouquet de tubéreuses, de roses et de fleurs d'oranger que m'avait apporté le matin une des brunes cameriere de la princesse.
Le lendemain, pendant que nous déjeunions, survint l'abbé Louis Castelli, frère du prince de Torremuzza, prieur d’un vieux couvent de bénédictins. C'était un homme d’une grande érudition.
« Je regrette, me dit-il, que le temps vous manque pour visiter notre monastère; nous possédons une bibliothèque très-riche, en anciens manuscrits et une chapelle ornée d’excellents tableaux. »
L'avocat Scoppa arriva, il venait m'offrir de m'accompagner le soir au bal de la cour.
o Voilà une idée de protection pour nos robes, dont je vous sais gré, lui dit en riant la princesse, il est impossible que la cage de madame et la mienne s'emprisonnent ensemble ; ma voiture vous conduira d'abord, puis reviendra me chercher; nous nous retrouverons au bal. »
Le prince et l'avocat sortirent pour aller chez le roi; nous avions projeté une promenade avec la princesse, mais sa fille, son unique et frêle enfant, tendresse et souci de sa vie, était souffrante. J'insistai pour qu'elle ne la quittât pas.
La tempête grondait sur le golfe depuis quelques heures, et un vent importun soufflait sur la plage de I’alerme ; je n'en trouvai pas moins une foule d’équipages à la Marina, vaste cours qui part de la Porta Fclice et se déroule le long de la baie jusqu'au jardin public de la Flora , où fleurissent toutes les plantes et tous les arbustes des tropiques. La vue de la iner et des hautes montagnes qui encadrent Païenne fait de cette promenade une des plus belles du monde. Je parcourus ensuite une promenade nouvelle, située à l’extrémité de la rue Maqueda; les allées sont bordées de citronniers; la vue domine le golfe; par les beaux soirs, la fashion paler' mitaine préfère cette esplanade embaumée à la Marina. Dans le
voisinage est le jardin botanique, précédé de majestueux portiques et renfermant une vaste salle octogone. On dirait un temple à la déesse Flore, divinité riante, répandant sur l’alerme sa corne d'abondance, d’où jaillissent corolles et parfums.
Le soir, le bal de la cour eut lieu dans le romanesque palais royal de Païenne, où tant de souvenirs historiques se heurtent et se confondent : chroniques sanglantes, guerrières et barbares, légendes d'amour, de chevalerie, de science; Koran, Évangile se sont agités tour à tour derrière ces vieilles murailles. Ce palais fut primitivement une forteresse romaine; il devint ensuite la résidence des émirs sarrasins, qui durant deux siècles et demi gouvernèrent la Sicile; le roi Roger lit reconstruire presque entièrement l’éditice arabe, disparaître le harem des sultanes et l’appartement des eunuques; aux galeries légères, aux cours intérieures et aux fontaines imitées de l’Alhambra, succédèrent des constructions plus massives; quatre tours énormes transformèrent le château en une sorte de donjon couronné de créneaux; de ces quatre tours une seule subsiste, c’est celle de sainte N in fa, où 5e trouve aujourd’hui l’observatoire astronomique. Le roi Roger fit venir de Grèce des artistes mosaïstes (pii décorèrent les salles et les galeries, et élevèrent sur l'emplacement d'une mosquée (à droite de la cour intérieure du palais), l'admirable chapelle Palatine dédiée à saint Pierre. Des additions et des changements successifs furent faits à ce vieux palais par les rois allemands et les vice-rois espagnols ; les premiers le dotèrent d’une prison souterraine, où furent enfermées et condamnées à mourir de faim plusieurs nobles Siciliennes, dont les maris avaient abandonné la cause de l’empereur Frédéric II ; trois siècles plus tard, on découvrit dans la geùle royale leurs cadavres parfaitement conservés et revêtus de vêtements de soie. Un vice-roi construisit la cour intérieure et une curieuse horloge qui sonne les heures à l'espagnole; un roi Bourbon, le grand escalier d’honneur à marches de marbre rouge. Les décorations et l'ameublement des appartements royaux furent renouvelés pour la reine Caroline (fille de Marie-Thérèse et sœur de Marie-Antoinette), lorsque cette reine galante et cruelle, fuyant la haine des Napolitains, vint régner en Sicile, sous la protection, ou plutôt sous la tutelle de l’Angleterre. On restaura pour elle la galerie des fêtes et plusieurs salons qui ce soir-là se rouvrirent et s’illuminèrent. Dans ces appartements, ressemblant à tous les appartements royaux modernes, se trouve
enclavé l'admirable salon du roi Roger , qui fut primitivement la chapelle de Jérusalem, construite en 1071. Je reparlerai de ce joyau d’architecture byzantine que je regrettai de ne pas voir éclairé à giorno et offert à l'admiration du public.
L’avocat Scoppa ranimait pour moi, dans cette fête, les annales confuses de la Sicile ; nous franchîmes la cour à portiques, don 1 l’éclairage parcimonieux contrastait avec les illuminations éblouissantes de la place ; en passant sous une voûte aboutissant à l’escalier, où fumaient de tristes lampions, les vives l’alermitaines se récriaient sur l’aspect sépulcral qu’avaient les abords du palais; elles accusaient le chevalier d'Ondés d'avoir manqué à tous ses devoirs d'ordonnateur de la fête, en exposant leurs petits pieds !i broncher dans les ténèbres et leurs jolies tètes nues aux vapeurs des luminaires à l lmile. Les lustres et les massifs de fleurs qui inondaient les salles de lumières et de parfums, faisaient oublier aussitôt ce léger grief; mais une nouvelle accusation ne tarda pas à éclater contre ce pauvre chevalier d’Ondés, qui m’était absolument inconnu en arrivant au bal, et dont j’entendis bientôt le nom sortir de toutes les bouches; les femmes se le montraient entre elles d'un air indigné, tandis qu’il traversait la galerie de la reine Caroline; je regardais en qe moment sur une console de marbre un des deux béliers en bronze, débris superbe des décorations antiques d’une porte de Syracuse; le murmure des assistants me lit tourner la tète, et j’aperyus le mari à breloques, la mine arrogante, flairant et défiant la rumeur improbative; il se dandinait sur la pointe de ses escarpins vernis, comme un héron sur ses pattes; il dounait le bras à sa petite femme, fort jolie, ma foi, dans sa toilette virginale; sa robe bouffante, en taffetas blanc, était fixée aux épaules et au corsage par des agrafes de perles et de diamants assorties à la parure qui scintillait sur sa tête.
On se souvient que depuis vingt-quatre heures la société palermitaine se préoccupait de l'exclusion probable et de l’admission possible de l’étrange couple.
* La faute en est au chevalier d'Ondés, s’écriait-on dans un groupe de femmes, c’est lui qui a signé les invitations, c’est lui qui nous impose pareille compagnie. » L'indignation de ces dames alla crescendo, lorsqu’elles virent tout à coup ce malencontreux chevalier, accosté par le mari à breloques, sourire à sa compagne, pâle, chancelante et comme épouvantée des paroles qu’elle entendait
autour d'elle. Ur.e vieille dame, au nez énorme, au teint couperosé, rendu plus éclatant par l'irradiation d'un diadème de brillants posé sur ses cheveux teints, restait silencieuse au milieu du groupe hostile; près d’elle une femme plus jeune, très-blanche et trèsgrasse, montrait de son corps tout ce que les plus hardies se permettent d'en montrer dans une fête publique.
« Croyez-moi, ma chère, lui dit la vieille dame, ils sont en faveur, c'est le plus court chemin, ne le dédaignons pas.
— Vous parlez d'or, princesse, répliqua l'autre, on n'arriverait jamais à rien si on se laissait intimider. ■
Après avoir échangé' ces paroles, elles s’approchèrent ensemble du couple qu'on montrait au doigt, et auquel parlait en ce moment le chevalier d'Ondés; elles saluèrent la jeune femme, et l'engagèrent à s'asseoir auprès d'elles sur une banquette vide; le mari à breloques te confondit en salutations, s'écriant d une voix ravie :
« Troppo onore , Ercellenta, principessa.
— Cette princesse II***, dit quelqu'un dans la foule, en désignant la dame au gros nez, a été la complaisante de trois générations de llourltons, la voilà en quête des faveurs du nouveau règne qu'elle traitait d’usurpation, il n’y a pas huit jours.
— On n'arrive pas au roi par ces couloirs détournés, repartit un officier piémontais; le roi vil en pleine lumière, sans pruderie mais sans scandale, et il n v a pas place à la cour pour une favorite. »
Eu cet instant, toutes les personnes qui se trouvaient dans la galerie se précipitèrent vers le grand salon où Victor-Emmanuel venait de faire sou entrée; je suivis le flot, protégée par l'avocat Scoppa. Les généraux, les ministres, l'amiral Persano et les notabilités de Païenne faisaient cercle autour du souverain. Le mari à breloques, soutenant la vieille princesse M***, tenta d'approcher ; sa femme le suivait appuyée nu bras de la blanche et grasse Palermitaine; les regards méprisants de tons ces braves qui entouraient le roi arrêtèrent l'effronté connue si autant de flèches l'avaient atteint. Bien n'est terrible dans une foule pour un filou ou Un In» trigant comme la fixité des yeux qui semblent le désigner : a On lit en moi, » pense le quidam assailli par ces feux croisés qui se correspondent. — Notre homme un moment désarçonné fit volteface entraînant la vieille princesse et les deux autres femmes vers une fenêtre.
.gle
tiw
1/ 1 T Ail E DES ITALIENS
« Fa tropo caldo, dit-il en s'éventant avec son mouchoir, mi scnlo poco benc, sara per domani. *
U avait promis à la princesse et à son amie de les présenter le soir même. — On verra qu'il ne se tint pas pour battu.
Je fus distraite de cet épisode par le spectacle de la foule élégante qui se pressait pour voir Je roi. La princesse Torretnuzjui venait d'arriver au bal; sa jeunesse, sa grâce décente et son exquise toilette parisienne attiraient et charmaient les regards.
L'amiral Persano m’ayant aperçue pendant que je causais avec elle, s'approcha de moi :
« Tenez-vous prèle, me dit-il, nous retournons à Naples aprèsdemain.
— C’est trop tôt, répliquai-je; et Monreale et la Züa et la Cuba 1 , et le couvent des Capucins*, vous voulez donc qu'en partant je n’en emporte que le mirage? Vous allez me faire désirer quelque tempête qui enchaîne au port les vaisseaux du roi.
— Il se pourrait bien, reprit l'amiral, que vous fussiez exaucée. »
Deux dames, la mère et la fille, venaient de s'arrêter près de moi : la fille, svelte, élancée, me rappela une des filles de Niobé de la fresque d’Herculanum ; son délicieux visage avait le velouté d'un camellia rose; ses yeux de gazelle aux cils recourbés pétillaient d'esprit et de plaisir; le sourire de ses lèvres purpurines était caressant et doux. Une légère couronne en rameaux de corail retenait les ondulations rebelles de ses splendides cheveux noirs. Je la regardai, ravie de sa beauté parfaite où s’harmoniait tant de grâce.
« Bonsoir, cher oncle, » dit-elle à l’avocat Scoppa qui me présenta celte nièce adorable et sa mère.
Ces dames m'engagèrent à aller m’asseoir dans un salon voisin où la foule était moins compacte.
' Deux palais arabes aux environs de Palermc, du même style que l'.tlhambra.
• la; couvent des capucins situé A peu de distance de la Cuba, est célébré par son vaste cimetière creusé au-dessous de l'église. Il est divisé en plusieurs rues et éclairé par des soupiraux. Les morts, les hommes aussi bien que les femmes, y sont inhumés habillés. On tes voit couchés dans leurs bières à couvercles de verre, quelques-uns sont vêtus d'habits somptueux qui font encore plus ressortir la hideur des cadavres.
« J'y pourrai danser à l’aise tandis que vous causerez avec ma mère, » me dit la belle jeune fille.
Nous entrâmes dans un magnifique salon bleu, suivies d’un groupe d’ofliciers dont un, portant l'uniforme de la garde nationale, était le (lancé de l'éblouissante enfant. Il avait vingt et un ans, elle en avait dix-sept à peine; ils dansèrent ensemble presque tout |c) temps du bal, avec un bonheur et un oubli absolu de tout ce qu* n’était pas eux. Je les contemplais, en rêvant d'une idylle de Tliéocrile.
Je rencontrai dans le salon bleu le député Paternoster, mon compagnon d'excursion de Pouzzoles, puis le général Carini et quelques jeunes garibaldiens que j’avais connus à Naples. Ils me parurent enlaidis par l'habit noir et la cravate blanche; leurs têtes brunes se détachaient bien autrement expressives au-dessus de la chemise pourpre. Je constatai une fois de plus ce qu’a de disgracieux le costume moderne, et combien était poétique et seyant l’uniforme choisi par le Libérateur. On me présenta le lieutenant de cavalerie Alexandre Barbesi, l'un des aides de camp du général Carini. Enfant de Venise, il était parti de Gènes avec Garihaldi; il fut au nombre des quatre cents décorés de la glorieuse médaille de Mar sala. M’entendant exprimer un très-vif désir d'aller à Monreale, le lieutenant Barbesi m’offrit avec empressement de m'y conduire î j’acceptai cette offre aimable. Le piquant des voyages est dans ces politesses de l’imprévu.
Le lieutenant Barbesi connaissait le prince Torremuzza; il vint me chercher le lendemain chez mes nobles hôtes, à l’issue du déjeuner. Nous partîmes vers une heure parun temps merveilleux ; Pair était tiède comme au printemps; nous nous arrêtâmes, en passant au palais royal, pour visiter la chapelle Palatine, une des splendeurs de la Sicile et de l'Italie. Les chroniqueurs grecs, contemporains du roi Roger, affirment que l'apôtre Pierre visita Païenne, et prêcha l'Évangile dans l'église souterraine sur laquelle s’élève la chapelle Palatine. Cette crypte mémorable se conserva intacte durant la domination sarrasine, et, en souvenir de la prédication du disciple du Christ, le roi Roger éleva le sanctuaire éblouissant dédié à saint Pierre apôtre; il lut solennellement consacré le 28 avril 1 1 ÎO. Sous la galerie nord de la grande cour du palais, on découvre à droite en entrant le superbe portique de la chapelle Palatine, soutenu par des colonnes de granit d’Egypte, ni. 17
Une seule de ces colonnes est en marbre blanc. On dirait une vierge dont la rol<e de lin se détache parmi les vêtements noirs des prêtres. La partie inférieure des murs du portique est recouverte de bas-reliefs en marbre blanc; la partie supérieure, de mosaïques sur fond d’or; une mosaïque, placée au-dessus de la grande porte de bronze, est moderne; elle représente la reine Caroline et son mari Ferdinand I", qui régna en Sicile sons le nom de Ferdinand lli.
On est émerveillé en pénétrant dans l'intérieur du vaisseau : il se divise en trois nefs séparées par deux rangs de magnifiques colonnes qui soutiennent dix grands arceaux (cinq de chaque côté) ; les colonnes du chœur et de la tribune royale sont d'ordre corinthien: toute l'église est revêtue de mosaïques sur fond d'or où resplendissent des scènes de l'Ancien et du .Nouveau Testament, et des ligures de saints et d’apôtres. Tous les personnages ont des costumes grecs; les inscriptions où se trouvent leurs noms sont grecques et latines; la partie inférieure des parois est recouverte de plaques de marbre et de porphyre. Le grand autel est en mosaïque et pierres précieuses. Deux chapelles, l'une à gauche, l'autre à droite du chœur, sont dédiées à la sainte Eucharistie et à saint Pierre, premier des apôtres. Dans cette dernière chapelle, on voit la statue du saint assise dans sa chaise épiscopale; en face du grand autel est le trône royal où se plaçaient, aux fêtes solennelles, les souverains de la Sicile. Au-dessus du chœur est une petite tribune communiquant avec le palais, et dans laquelle la famille royale assistait aux offices. Un long candélabre en marbre blanc, merveilleusement travaillé, se dresse dans la tribune des musiciens où sont les orgues.
L'épée de l’empereur Constantin a été longtemps conservée dans la chapelle Palatine. Dans une salle qui précède la sacristie, sont les fonts baptismaux ainsi que plusieurs inscriptions et bas-rpliefs' commémoratifs sur les naissances et les mariages des divers per. sonnages de la famille royale. L’un de ces marbres, portant la date de 1800, rappelle l'union, célébrée dans la chapelle Palatine, de la princesse Marie-Amélie avec Louis-Philippe de Bourbon, duc d'Orléans. Quel contraste entre l'altiére Caroline sa mère, et cette princesse qui, devenue reine des Français, donna sur le trône l’exemple de la pins pure vertu!
Dans la sacristie, on voit les portraits de tous les ciantri, ou cha-
pelnins, de la chapelle Palatine; le premier est Simon, élu par le roi Roger (1140). Avant de descendre dans la crypte, je jette du haut «lu chœur un dernier regard ébloui sur ce temple splendide, exécuté voilà sept cents ans accomplis. On le dirait construit d'hier ; pas une écaille des mosaïques, pas une parcelle d'or, ne manquent aux parois et aux voûtes; pas un carreau aux vitraux merveilleux qui projettent un jour varié. La crypte est fort curieuse; elle renferme un grand nombre de sépultures royales et épiscopales, et une série d'autels surmontés de vieilles peintures byzantines. Sur le principal autel, dédié au Crucifix, est le Christ en croix qui se trouvait autrefois dans le tribunal de l'Inquisition à Païenne. Nous sortons de la crypte par une porte à barreaux de fer aboutissant à la première cour du palais. Dans une pièce du rez-de-chaussée, faisant partie de l'appartement privé des souverains, se trouve la cuirasse d'acier du roi Roger. Nous traversons la seconde cour à portique, et montons le large escalier de marbre rouge. Après la chapelle Palatine, je voudrais visiter la petite chapelle de Jérusalem, construite aussi sous le roi Roger; elle a été transformée en salon, et se trouve dans Y Appui' le ment îles marbres qu'habite en ce moment Victor-Emmanuel: deux sentinelles en gardent l'entrée et m’arrêtent au passage; je cherche en vain un oflicier supérieur qui puisse m'introduire dans la chambre byzantine; je vais d'étage en étage, parcourant d'immenses corridors où s'ouvrent les appartements occu|iés par la suite du roi ; partout des marbres, des fresques, des mosaïques, des séries de vieux portraits entrevus à la hâte comme les visages d'une foule qu'on traverse; la masse et l'ensemble me frappent, les détails m'échappent. En descendant l'escalier, un peu dépitée de ma vaine tentative, je rencontre deux officiers de marine de l' Électrique, qui me disent que notre départ de Païenne est fixé au lendemain midi ; je perds toute espérance de voir la salle du roi Roger, et je tempête contre la consigne.
* Monreale va vous dédommager, » me dit, en riant de ma colère d'artiste, le lieutenant Barbesi.
.Nous montons en voiture, nous passons sous la Porta S nova ou Porta dell' Aquilu, sorte d'arc de triomphe jadis couronné d'un aigle, et par laquelle Charles V fil son entrée à Païenne, après avoir conquis Tunis. La roule que nous suivons est admirable; elle traverse des vergers de citronniers, d'orangers, d'oliviers et de
figuiers d'Inde, et eotoie à droite une haute mortlagne toute couverte de végétation. De distance en distance, on voit à la hase de la montagne d'élégantes fontaines (du dix-septième siècle) décorées de nymphes et de tritons; l’eau qui jaillit du roc revêtu de bois d'aloés, descend en cascade sur des marches de marbre blanc. Ces divinités de la Fable dans celte campagne, parfois sauvage, lui prêtent çà et là des aspects de décors d'Opéra. Nous découvrons pendant quelque temps la mer, puis la route s'encaisse dans une étroite vallée qui serpente entre deux chaînes de montagnes; bientôt nous voyons se grouper sur un versant, à droite, la petite ville de Monreale, le couvent, l’archevêché et l’église. De l'autre côté de la vallée, à gauche, au pied des roches ombreuses, s’étale le village de Parco où Garibaldi et ses hardis volontaires furent arrêtés deux jours avant de pouvoir marcher sur Païenne. Des hauteurs de Monreale les Hoyaux tiraient sur les soldats de l'indépendance et leur barraient le chemin.
« J'étais là, me disait le lieutenant Harbesi, en me montrant du geste le Tillage qui en ce moment souriait au soleil; les habitants nous reçurent en frères; mais jusqu'aux avant-postes de Païenne nous eûmes à livrer de rudes combats aux soldats bourbonniens. Garibaldi était toujours aux premiers rangs, nous animant de sa parole et de son épée. »
Tandis qu'un des témoins de la marche héroïqne du Liltérateur à travers la Sicile me racontait cet épisode dans le lieu même qui en avait été le théâtre, nous vimes tout à coup descendre du tertre où Monreale se dressait devant nous, une nuée de gardes nationaux qui s'alignèrent de chaque côté de la roule.
« Voilà les Royaux qui surgissent de terre, dis-je gaiement au lieutenant Barbesi.
— C’est, en tout cas, répartit-il sur le même ton, pour saluer et pour défendre au besoin un autre roi que le rai Bourbon ; il paraît, ajouta-t-il , qu’on attend Victor-Emmanuel à Monreale. »
Comme nous échangions ces paroles, un groupe de gardes nationaux entoura notre voiture, en criant : Viva il Hc. Mon compagnon d'excursion était en uniforme, ce qui fit qu'on le prit pour un officier de l'escorte royale; on s’imagina que le roi arrivait derrière nous. Je m'amusai de ce quiproquo qui nous attira les acclamations de la foule jusque sur la place où s’élève la magni-
lique église de Monreale. Nous mimes pied à lerrc, et nous désabusâmes les curieux qui nous pressaient de toutes parts.
Je fus très-frappée de l'expression vive, ardente, énergique de toutes ces tètes brunes un peu farouches, s'agitant aux fenêtres, sur les toitures et sur la place. Le feu sombre des yeux illumine le visage, les dents éblouissantes de blancheur ajoutent une séduction au sourire très-doux de ces lèvres purpurines où court un sang arabe; toutes les chevelures noires sont crépues ou ondées, l a population de Monreale descend, assure-l-on, des Sarrasins, et s’est conservée à part. Son type est fort beau; quelque chose de terrible et de caressant est dans chaque œil qui brille comme uu diamant noir; l’éclair qui en jaillit pénètre et brûle; on n'oublie jamais de pareils yeux quand ils vous ont regardé; ce qui n'implique pas que la (lamine intérieure de l’imagination et de l’amour s’y recèle. Les pierreries restent glacées tout en répandant leurs rayons.
Je cesse d’examiner les groupes de femmes, d'hommes et d’enfants qui crient et se démènent devant moi, et, tournant le dos à la foule, je marche à gauche vers l’angle de la place où se trouve le portail de la magnifique cathédrale dédiée à la Vierge. Elle fut construite au douzième siècle par Guillaume 11, dit le Bon. Il y employa des artistes grecs, italiens et sarrasins, qui amalgamèrent dans cet éddice les styles si différents de l'architecture de leurs trois nations. Il en résulta un ensemble merveilleux de grandeur, de richesse et de fantaisie. L’extérieur de l’église n’a rien qui prépare à l’éblouissement qu’on éprouve en pénétrant sous la voûte; des arabesques et quelques mosaïques sur fuiul d'or décorent la façade; les trois portes en bronze, ouvrage de Bonnno de l*ise, sont en ce moment grandes ouvertes. Les prêtres et les desservants en surplis, rangés sur le seuil, tiennent à la main des cierges allumés qui éclairent et animent de leurs lueurs les figurines des bisrreliefs. Tout le clergé de Monreale est là à attendre le roi; les enfants de chœur agitent les encensoirs; les chefs des confréries balancent leurs bannières; l’archevêque, dont le palais est tout proche, revêtu d’une chasuble en tissu d’argent, la tète couverte de sa mitre à pierreries, s'appuyant sur sa crosse byzantine, va venir se mettre à la tête de ses chanoines et de ses curés, sitôt que sera donné le signal de l’arrivée du cortège royal. L’église est aussi dans l'attente; toutes les chapelles sont éclairées;
toutes les lampes de vermeil, suspendues à la voûte, oscillent comme autant d’étoiles; le soleil, perçant les vitraux, mêle ses rayons aux lueurs intérieures. Les parois, entièrement revêtues d’or, sont comme incendiées; on croirait que les ligures des mosaï jues se soulèvent au milieu des flammes; les orgues préludent et semblent régler à leur harmonie les mouvements des groupes de saints et de patriarches. Je bénis le hasard qui me fait voir ainsi transfigurée la vieille basilique. Les trois nefs se déroulent devant moi; chacune est soutenue par seize colonnes de granit oriental dont les fûts s’élancent d’une base en marbre blanc qui repose sur un socle carré en basalte noir. Les chapiteaux (la plupart antiques) sont eu marbre blanc; tous les personnages qui couvrent les deux côtés de l’église portent des costumes grecs. Les visages et les altitudes ont cette pureté de lignes presque antique dont j’ai parlé à propos des mosaïques de Saint- Apollinaire in Città, à Ravennes. Le maître-autel, en argent doré, forme en ce moment un foyer de lumière dont les vives clartés montent jusqu’au fronton de l’arc, séparant la nef du chœur; la sagesse de Dieu (la Sapienza), est représentée sur ce fronton. L’Éternel, redoutable et soucieux, adoré par les archanges .Michel et Gabriel, semble sortir des cieux intérieurs, porté sur une nuée d'or. Une inscription grecque se lit audessous de cette mosaïque foudroyante d’effet, et pourtant elle est surpassée en puissance par la ligure du Christ qui se dresse au fond de la demi-coupole du chœur; ici c’est la mansuétude dans la force.
La belle tête du Nazaréen est d'une perfection antique; elle resplendit, comme modelée par Phidias, sur le fond d’or qui l’éclaire. Les trônes du roi et de l'évèque sont placés au-dessous des regards du Christ ; souverain et pontife auraient dû, de siècle en siècle, s’inspirer un peu mieux do la doctrine du Dieu. Le plafond primitif des trois nefs était en bois sculpté, d’un travail merveilleux; ce plafond fut détruit par un incendie au commencement de ce siècle, et remplacé par l’injurieux badigeon. Je considère quelques tombeaux de rois couverts de bas-reliefs; celui de Guillaume : le Don, fondateur de l’église, avoisine dans le transsept le mausolée de Guillaume le Mauvais; à un souverain qui comprend la -justice, succède presque, toujours un souverain pervers, ce qui fait- de la royauté une loterie fatale pour les peuples. Une autre sépulture, — portant le nom de saint Louis, roi de France, attire mon regard ; j je pense aux jours de l’enfance où je priais avec ferveur ce patron
céleste, l'ne partie des restes de saint Louis fut, dit-on, ensevelie dans l'église de Monreale : l'authenticité de ces ossements royaux devint autrefois l'objet d'une longue controverse entre les savants Français et les savants Siciliens.
Tandis que je m'incline sur la pierre tumulaire, la détonation des fusils des gardes nationaux se fait entendre; toutes les cloches carillonnent, et ce long cri ; Evviva nostro P>e! traverse la place et remplit l’église sonore. Victor- Emmanuel, précédé de l'archevêque et de son clergé, traverse la nef ou moment où nous sortons.
Nous faisons le tour de l'église pour voir les arêtes sculptées de l'abside, et nous nous trouvons sur une petite plate-forme qui domine la vallée enchantée ceinte de grands rocs. Nous profitons de l'absence de l'archevêque, qui appelle en cè moment la bénédiction de Dieu sur l'élu du peuple, pour visiter quelques salles et une galerie de son palais ; la galerie ce déroule sur une terrasse à baluslres, au pied de laquelle sont les jardins. Le magnifique couvent des bénédictins est à côté, nous tentons en vain d'en entrevoir les parterres, où croissent les fleurs les plus rares et où jaillissent des jets d'eau ornés de statues. Je regrette surtout qu’on nous empêche de pénétrer dans un cloître merveilleux, en marbre blanc, ceint de deux cent seize colonnes sveltes, déliées, ,el dont les chapiteaux fleuris, fourmillants de figurines, diffèrent tous entre eux. L'entrée du couvent est interdite aux femmes. Le lieutenant Barhesi essaye de séduire le portier; c’est un laïque à mine joviale dont il espère avoir raison :
« Eh! quoi, lui dit-il, aucune femme n’entre jamais ici?
— Soltanlo, la nolle ; » répond notre homme en clignant les yeux.
Cette réponse naïve est bien italienne.
Nous remontons en voilure; je suis toute contristée que le bal du soir m’oblige à rentrer si vite à Palcrme; j'aurais voulu poursuivre l'exploration de celle chaîne de montagnes où des villas et des couvents magnifiques, vraies résidences royales, trônent au milieu de la végétation des tropiques; puis, faire l’ascension du Motile-Capulo, qui recèle de précieuses carrières de marbre, et dont le sommet se couronne de la ruine formidable d une forteresse sarrasine (il Caslellaccio di Morreale), qui dresse jusqu’aux nues sept tours énormes.
Comme nous arrivons à Païenne, la pourpre du soleil couchant inonde de lueurs d'incendie la cité couchée sur la plage; la mer tranquille reflète l'embrasement. Nous passons devant le grand palais des jésuites, qui fut transformé en prison royale; il est d'un aspect très-imposant. Nous traversons quelques quartiers populeux, où je retrouve les immondices napolitaines; les rues y sont aussi peu lavées et aussi peu balayées, mais les habitants sont moins sales et moins déguenillés; les mendiants n'assaillent pas les passants; un mélange de bonté et «le gravité Irappe dans tous ces visages; le type des femmes est attrayant; elles ont les dents blanches, les yeux veloutés et des chevelures splendides , quelques-unes sont complètement belles. Lais, celte superbe courtisane adorée par la Grèce, était née en Sicile.
Le soir, Palerme offrit un bal au roi, dans le vieux Pulazzo senar torio, où siégeait autnjfois le sénat. Cet édifice du tieizième et du quatorzième siècle, s'élève sur une place entour«;e de palais, tl au centre de laquelle jaillit la merveilleuse fontaine florentine, une des plus riantes de l'Italie. On voudrait la voir dans un jardin, ceinte de gazon, de fleurs et d arbustes; cadre harmonieux des nymphes, des tritons, des animaux et des chimères, se jouant gracieux et malins dans l'eau qui jaillit en gerbes des urnes et des conques, retombe en cascades sur des gradins de marbre blanc et se répand en écume dans une grande vasque ovale. I. illumination de la fêle projette sur ce groupe inouï de flots et de ligures des lueurs combinées avec art ; des feux de bengale roses prêtent la vie aux corps nus des dieux et des déesses, tandis que des flammes vertes enveloppent et animent les monstres marins. La belle façade du Palaxzo senatorio , en regard de la fontaine florentine, resplendit de transparents aux couleurs italiennes’, deux grands médaillons de maibre, réunis entre eux, rayonnent, à droite, parmi les sculptures des architraves; ce sont les portraits de Viclor-Amédée.roi de Sicile, et de sa femme; leurs visages semblent se mouvoir et souhaiter la bienvenue à leur descendant glorieux, qui recouvre, par le vœu unauin.u du peuple, la possession d'un des royaumes de ses ancêtres. Je suis frappée du singulier à-propos que celte décoration d architecture reçoit de la présence de Victor-Emmanuel. Le vieux palais s est rajeuni, statues et fresques, inscriptions, niches et ligures de saints se voilent et disparaissent sous les faisceaux de drapeaux et les massifs de fleurs qui ornent le vestibule et 1 escalier. La grande
salle de bal est décorée d’une façon galante, comme on eiït dit au dix-huitième siècle; le plafond bleu est tendu de guipures encadrées de torsades d'or; toutes les glaces qui couvrent les parois ont pour bordures de triples guirlandes de camellias roses. I.e bal se reflète dans ces miroirs fleuris. Comme toujours, la foule entoure le cercle du roi. Je m’en approche en compagnie du prince et de la princesse Torremuzza, et me trouve à côté de la princesse M***, lu femme au teint couperosé du bal de la cour; le mari à breloques se dandine auprès d’elle, la taille serrée dans un habit neuf et le cou roidi dans une’cravate blanche où brille une croix de Savoie en étincelles; il s’évente avec un mouchoir brodé, prend un flacon que lient la vieille princesse et le respire de ses narines provocantes; chacun le regarde ébahi ; on s'éloigne de son contact ; il renverse la tète avec bravade, et promène ses yeux ronds sur ceux qui le défient; il gourmande sa femme interdite, qui cherche à dissimuler l’éclat de ses rubis derrière le diadème énorme reluisant au chef de la vieille princesse ; • Hisoqna ballare, » dit-il d’un air d'autorité à la victime humiliée. Mais aucun danseur ne se présente, pas le moindre sous-lieutenant n’ose se dévouer; l’éblouissement de la toilette, la grâce de la personne n’y peuvent rien ; le mari projette sur sa femme l’indignation et le mépris.
« En vérité, ces Palermitains n’ont plus ni goût ni âme, s’écrie la vieille prirteesse qui se tourne vers moi, devinant sans doute que je suis étrangère; ils devraient se disputer le plaisir de danser avec celte candide et adorable beauté; ne trouvez-vous pas, madame? ajoula-elle en m’interpellant plus directement.
— Le temps est passé où l’on protégeait les Dubarry, répliquaije, et un héros n’est pas de letoffe dont on fait les Louis XV. •
Soit qu’un lambeau de ma réponse eût été saisi par l'homme à Irrebques, soit qu’il voulut défier toute l’assistance, il mordit ses lèvres blêmes, traversa le cercle de la cour, s’approcha du roi et lui parla; la martiale figure le regarda distraite, quelques monosyllabes tombèrent de la bouche royale, elle semblait dire : « Quel est donc cet intrus ignorant du respect et de l'étiquette? »
N’importe, il avait suffi de cette effrontée tentative pour convaincre la vieille princesse de la haute faveur du quidam; elle pressa tendrement, sous son bras osseux, le bras potelé de la jeune femme confuse, en lui disant ;
« Mon ange, vous danserez ! »
Elle venait d'aviser, dans la foule, le fils de son régisseur, un petit gnome crépu et noir.
« Ici, lit-elle, Stéfano.» du Ion où l’on appelle un chien familier.
Stéfano bondit prés de la princesse.
u Priez madame, lui dit-elle, de vous accorder une valse! * Stéfano s'inclina, ébloui devant la victime parée de l'homme à breloques; l’orchestre donnait le signal d’une mazurka ; l'adolescent grotesque cramponna ses deux bras dégingandés autour de la taille lascive, comme un hanneton qui saisit une rose. Aussitôt le vide se fit autour d'eux, ainsi qu'il s’était fait à Milan, au bal du Casino, autour de la danseuse peu vêtue.
L'avocat Scoppa venait de me proposer de parcourir la galerie del Banco ‘ et les salons ouverts pour la fêle; j’acceptai son bras, et, à ma grande surprise, au moment où je m’éloignai, la vieille princesse me lit une profonde révérence.
Nous étions arrivés au milieu de la galerie, ornée de fresques et de tableaux qui m'intéressaient, lorsque l'avocat Scoppa salua, en passant, une femme en robe bleue, à la physionomie distinguée et Hère; elle fit à l’avocat un signe amical :
« C'est, me dit-il, la sœur du grand citoyen Massimo Ruggieri; approchons-nous, plie sera charmée de vous connaître. #
L’avocat me présenta à la noble Sicilienne; je m'assis auprès d’elle, et nous parlâmes de son frère, exilé à Malte depuis pdusieurs années. Le roi venait de le nommer sénateur ; mais, infirme et languissant, il n'avait pu se rendre à Palerme pour fêter l’élu du peuple.
* Il m’écrit, me dit sa su air, qu’il mourra désormais sans regrets, consolé par la grandeur et l'unité de l'Italie. »
Encore un illustre patriote, pensais-je, qui acclame la renaissance de son pays, après y avoir concouru par tous les sacrifices. Depuis que je voyageais en Italie, je n’avais trouvé que deux dissidents : Montanelli, qui rêvait à Florence une gloire de clocher; et le général Olloa, autrefois ami de Manin, et qui, aujourd’hui jaloux de fini ibaldi, désertait la cause pour laquelle le fils de Manin combattait.
Tandis que je me reposais en celte pure et intelligente compagnie, Hiommc à breloques passa devant nous, tenant à son bras la
' Banque publique.
grasse el blanche marquise du bal de la cour ; d riait suivi de sa jeune femme, maintenant affermie et souriante, s'appuyant à la vieille princesse.
« On croirait, dis-je gaiement, voir les marquises du dix— huitième siècle protégeant à Versailles une favorite en herbe. »
Le lendemain malin, l'amiral Persano me lit avertir que l'escadre royale quitterait Païenne à quatre heures. Cendant que nous déjeunions et que j'exprimais à mes hôtes toute ma gratitude, un domestique à livrée entra, tenant sur un plat d'argent une large carte de visite surmontée d'nn blason. « Per la Signora Francest , » dit— il en se plaçant devant moi. Je pris la carte, et j'y lus le nom de la princesse M***, que je m’étais permise de railler un peu la veille.
« Cette carte ne saurait être pour moi, dis-je au prince.
— File est bien pour vous, répliqua-t-il; la princesse espère vous désarmer, elle redoute le récit de la protection équivoque que vous lui avez vu exercer.
— Je ne retrancherai rien île mes impressions, répartis-je ; je dirai le bien et le mal, le beau et le laid, qui m'ont frappée dans votre pays, avec ce libre esprit qui atteste la véracité d'un narrateur. Je suis l'admiratrice de l'Italie et non son adulatrice aveugle; j’oserai censurer quelques débris des corruptions d’autrefois et de; tyrannies évanouies. Os fantômes répugnants font ombre aux nobles Italiens qui, de toutes parts, relèvent et agrandissent leur patrie. »
Il fallut songer aux préparatifs de départ; ter» trois heures je quittai le palais Torremuzza, émue de la cordiale hospitalité que j’v avais reçue; je souhaitai au prince une grande carrière politique, et j'appelai sur la tôle charmante de la jeune princesse loules les joies maternelles et toutes les prospérités de la fortune.
Depuis le matin le ciel était nébuleux; la pluie commençait à tomber quand j'arrivai sur la plage en regard de la Porta Fi lice: il n'y avait pas dans toute la rade de Païenne une seule barque couverte. L' Électrique stationnait au loin, prés du Môle, dans le vieux port. Je pris pour me rendre à Itord la première barque venue et, relevant ma robe sur ma tète, je bravai l'ondée. Le Marie- Adélaïde el le Garibaldi jetaient dans l'nir opaque leurs colonnes de fumée à côté de f Electrique , on n'attendait plus que le roi pour partir." Mais, tandis que je m'installais dans ma bonne cliam-
bre, l’orage éclatait, l’eau (lu ciel inondait le pont et tombait en cascade dans l'eau de la mer. Le commandant vint m'avertir que le départ était remis au lendemain; la pluie redoublait de furie, s'interposant en nappes formidables entre le port et la cité; je regardai tristement ce déluge à travers une écoutille; il était impossible de retourner à Palerme. Le commandant me conseilla de coucher à bord.
« Cette chambre, me dit -il, est à vous seule jusqu a Naples; vous pouvez en disposer et vous y faire servir. »
J'avais grand faim; tout l'équipage avait diné. Il n'y avait plus à bord que du biscuit et du vin de Marsala; je m'en composai, avec une délicieuse tranche de cucuz&ala \ un souper pylhagorien. La pluie tombait toujours. Aucune lueur du rivage, n'arrivait jusqu'au navire. Je m'étais enfermée dans ma chambre bien close, éclairée par des bougies roses. J'écrivis mes notes sur les excursions des jours précédents, puis j'essayai de dormir. Je n’y parvins que fort avant dans la nuit; jetais poursuivie par la vision de cette ile superbe qui fut, dans l'antiquité, à l’égal de l’Asie Mineure et de la Grèce, le théâtre des dieux et des héros. J'avais à peine aperçu un de ses rivages. En ce moment j’enviais les riches qui peuvent planter leur tente sous le ciel qui leur convient, Quelle volupté poétique d'explorer celte belle Sicile, et de découvrir à travers vallées et montagnes les temples grecs et les donjons des Sarrasins. Hésiode, Homère, Pindare, Eschyle, Thucydide, Théocrite, Virgile, Cicéron et quelques autres anciens, seraient les compagnons du voyage; leurs chants et leurs récits réédifieraient pour moi les monuments détruits ; lues à la veillée, dui^ant les haltes, leurs descriptions fidèles et magistrales me feraient deviner les emplacements des cités, les paysages, les golfes, les monts, les ilols, les volcans dont les noms seuls sont changés; de Monreale j'irais à Ségeste voir le temple intact de Cérès, trônant sur le sommet d'un grand roc aride; je le contemplerais la nuit sous sa robe d'azur étoilée, alors que les Anglais feette plaie moderne des ruines) s'en vont dormir dans les auberges, de peur de la fièvre.
Je traverserais Trapaiti. où Énée perdit son père; je gravirais le mont Éryx, où Vénus eut un temple digne d'elle; mille prêtresses, couronnées de roses, en tuniques courtes et volantes, y servaient
1 Courge confite.
jour et nuit la déesse. Un couvent a remplacé le temple, et des nonnes en robe de bure ont succédé aux prêtresses homériques; des nuées de colombes éperdues volent autour de la montagne sacrée et y cherchent encore Aphrodite; elle revit dans les femmes de San Giuliano, belles entre les plus belles de cette terre des dieux. Je saluerais Marsala en souvenir du Libérateur; Marsala Port de Dieu*, devenu, parGaribaldi, le port de la liberté. Je rêverais du héros sous l'ombre des palmiers sonores. Je franchirais la plaine de Sélinonte où la mal aria trùne sur les grands débris épars de trois temples antiques; puis, faisant l’école buissonnière à travers les fleuves et les ruisseaux, qui courent en méandres sous les amandiers, les oliviers, les chênes— lièges, les pistachiers, les aloês et les caroubiers, j’arriverais à la Sciacca,e l m’y baignerais dans les sources chaudes, regrettant les thermes antiques, rêvant d’Agathocle et des vases de terre que modelèrent ses mains avant de s'ensanglanter dans la tyrannie. Je poursuivrais ma route jusqu'au mêle de Girgenli, rasant le littoral ombreux couvert de palmiers. Entre toutes les ruines éparses sur la rive où fut Agrigente, m'apparaîtrait debout le temple de la Concorde, Irére du Parthénon d'Athènes, qui découpe, dans la sérénité des nuits, son olympienne harmonie; je tournerais le cap l*a*saro, en relisant Thucydide; je traverserais les vestiges croulants des magnificences de Syracuse; j’évoquerais Archimède sur une tombe incertaine; je descendrai dans les nécropoles, accablée de tous les efforts humains qnj sombrent dans l'éternité. Au pied des murailles et des bastions modernes de Syracuse déchue 3 , j'humecterais mes lèvres à la fontaine de la nymphe Aréthuse; et, en approchant de Calane, je murmurerais ces vers de Virgile que mon ignorance a retenus ;
Tum procul c tluctu Trinacria cernitur /F.tna :
El grmitum ingentem pelagi, pulsalaque saxa •
iudiinus longe, fraclasque ad lillora voce*;
Exsullantque vada, atqnc sestu luiscentur arrnæ.
llorriflcis juxla (onat .Etna ruinis,
lnterdumque airain proruinpit ad adhéra nubein Tmhine (umautcin piceo, cl candentc fa» ilia ;
1 Petite ville bâtie sur l'emplacement de l'antique cité d’Éryx.
* Marsala signifie en langue arabe porl-dr-l)ieu.
* La ville antique avait sept lieues de tour.
ni. 18
Attollilque globes flammarum Pl sidéra lamhil :
Interduin scopulos avnlsaque wseera uionlis Erigit eruclans, liquefactaque saxa sub auras r.um geraitn glomerat, fumJo que cxæstuat iino '.
Hélas! je ne verrai nue le Tilan endormi ; je n'aurai pas la bonne fortune d'une de ses colères de Typhon* qui font trébucher l'ile :
« Au sommet de la montagne, dit le Promélhée enchainé il’Esclnle, Vulcain forge son fer brûlant; delà, un jour, rouleront avec fracas des torrents de feu, et la flamme, de sa dent sauvage, dévorera les fécondes plaines de la Sicile. »
« L'Etna, chante Pindare, celte colonne blanchie par les frimas, et qui monte jusqu'au ciel, pèse sur Typhon. Elle nourrit pendant toute l'année une neige au froid perçant. l>e ses profondeurs s’élancent des sources de flammes éclatantes. Hans le jour, ce sont, des fleuves d'une fumée noire; tandis que, sortant de ses cavernes ténébreuses une lave rouge qui roule sur elle-même, lance des rochers qui retombent avec un fracas effrayant jusque sur le rivage de la mer. Ce courant embrasé, qui s'allonge comme un reptile, est le jaillissement formidable des sources de feu de Vulcain*. » L'antique Calane fut ensevelie sous ce jaillissement formidable ; un cirque, plus vaste que le Colysée de Rome, sombra dans l'éruption. Le théâtre où vibraient les vers de Sophocle sert aujourd'hui de caves aux couvents où les moines psalmodient; je voudrais trouver ces couvents vides de leurs crasseux habitants, et m'asseoir dans les cloitres et les jardins merveilleux suspendus en terrasses sur la lave étagée; l'ombre des orangers parfumant les nuits, les sérénités de la mer bleue et du ciel étoilé parleraient au cœur du poêle bien autrement qu’à la sensualité des moines.
• * Alors nous apparaît l'Etna Je ta Sicile et nous entendons de loin les mugissements formidables de la 111er qui sc brise sur les écueils, et dont la vt ix retentit contre le rivage. Les flots se soulèvent en tumulte et le sable du fond se mêle aux ondes agitées.
Près de là retentit le tonnerre de l'Etna, tantôt il pousse vei* le ciel
un nuage noir dont la fumée tourbillonne, mêlée d'étincelles ardentes, suivies de globes de flammes qui vont toucher le ciel; tanlêt il arrache des enl railles de la montagne des roches énormes, des masses liquides qu'il vomit en rougissant, et il bouillonne du fond de son cratère. *
1 la; Titan, enchaîné sous l'Etna par Jupiter, est nommé Encelaile par Virgile, et Typhon par Pindare et Eschyle.
1 Pindare, Pylhit/Met, ode première.
Quelle joie Imrdie de déesse je senlir.ds à escalader le corps cyclopéen du farouche ennemi de Jupiter! il est vaincu, mais il proleste encore; il y a des orgueils qu'on ne soumet pas; sa colère gronde, éternelle, et crache le feu vers l'éther, vide de l'OIympç. h Où donc es-tu avec la foudre? semble dire le Titan au fantôme évanoui de Jupiter; l'esclave a dompté le triomphateur; je suis debout et je tonne encore; je reste le dominateur de cette ile, son tyran éternel; je vois mourir les dieux et les rois; je suis la terreur et l'admiration des êtres successifs; la nature me revêt d'un manteau splendide d'où s'échappent mon torse sinistre et mon front menaçant; j'ai les astres pour diadème; je suis le vainqueur des théogonies mortes! » Tu subis pourtant l'audace de l'homme, ô matière inouïe qu'anime le mystère! l'homme te mesure, il t'étreint par sa pensée; plus fort que ta force fatale, il prévoit les fureurs et sait s'y dérober; les pieds d'une femme empruntent des ailes à la volonté qui lui crie : Planons! — Rieuse, el!e franchit les flots du Simeto 1 * * * , qui baignent les pieds lourds et refroidis; sans crainte elle s'abrite dans les villas, les hameaux et les cités qui brodent le bord de ta robe; alerte, elle s'avance dans les forêts de chênes et de marronniers qui couvrent les flancs; courageuse, elle monte sur tes épaules nues qui fument comme celles d'un athlète en sueur; tranquille, elle voit par centaines fourmiller dans tes bras redoutables les cônes et les cratères. rejetons monstrueux sortis de tes entrailles; ravie, elle le délie de l’observatoire antique *, où Kmpédocle et Adrien se sont assis; triomphante, elle arrive sur ta tète caduque glacée par les frimas; elle fait bondir sous ses pas agiles ta chevelure de neige; elle se penche railleuse sur ta bouche mugissante d'où la flamme sort comme une imprécation; superbe, elle te répond ; « J’ai voulu et j’ai pu! je te domine et tu me sers de piédestal! » son âme plane et embrasse l'espace; le ciel touche son front, le soleil qui se lève y met une auréole: la Sicile entière, comme un radeau qui flotte sur la mer azurée, s'étale à ses pieds, reflétant dans toute son étendue l'ombre noire de ton corps gigantesque 5 .
Où d'autres sont allées pourquoi n'irai s-pas? pensais-je en pour-
1 Fleure torrentiel qui contourne les bases (le t’F.tna.
* Les ruines dn belvédère bAli par Adrien, subsistent encore sur j'F.lna,
dans la région des laves et des scories.
1 On a ce spectacle sur le sommet de l'Etna au lever du jour.