SOS
suivant mon rêve. De Catane au détroit, avant de traverser Messine, je gravis ia roche où se groupe Taormine ; son théâtre antique trône sur un sommet qui domine les mers, il voit les lianes de I Etna et les côtes de la Calabre. Vingt-cinq mille spectateurs, en écoutant les vers grecs et latins, avaient autour d'eux ces sublimes perspectives. Sommes* nous assez petits près de ces Romains, dont la grandeur fabuleuse jette une épigramme éternelle à nos éphémères monuments! Une voix me crie: « Cent mille esclaves, bêtes de somme, composaient le sourire de cette splendeur! » c’est la voix de l'antique Enna *, assise sur un plateau, point central de la Sicile, d’où les sources jaillissent sous les bois sacrés, où les fleura et les pelouses entourent la caverne sombre, bouche de l'enfer, qui vit sortir Pluton venant enlever Proserpine. Un temple, élevé à Cérés sur le heu même, ne la consola pas de sa douleur. Enna a vu deux révoltes formidables d'esclaves, préludes de la révolte de Sparlacus; la cité antique a disparu ; la ville moderne est d'un aspect sauvage; la plupart des habitants habitent dans des grottes au bor^l des précipices où l’eau bondit. Ce n'est plus l’esclavage, c'est encore la misère, sa sœur sinistre, qu'il faut anéantir.
J’ai quitté le littoral et j’y reviens; les ailes des songes se jouent des distances; j'effleure, en passant, les croupes des Neplunietinex, grands monts détachés des Apennins, qui longent le nord de la Sicile; me voilà à Messine, sous les arceaux du port encadrant la nier bleue, la mer Ionienne qui mène à Athènes; j’erre sous les ombrages du mont Pélore*; à travers ces citronniers et ces aloès séculaires qui touchent le ciel et dominent la mer ; je pourrais m’en retourner à Palerme; en passant, je saluerais Milazzo, où les Romains vainquirent les Carthaginois, et où Garibnldi a vaincu le despotisme; mais d'autres contrées m'attirent, je passe le détroit sur le char de la fée Morgane s , char ailé qui nargue Scylla. Je cherche dans les Calabres et dans la grande Grèce la trace des esprits qui nous composent une famille idéale et éternelle; je réveille les souvenirs qui nous font vivre dans le passé, et agrandissent nos jours bornés de toute l'étendue de l'histoire. A Hcggio, rien ne m'arrête que le récent souvenir du débarquement triom-
* Aujourd'hui Caslroginvanni.
- Monts de la chaine Ncplunienne à l'est de Messine.
5 On donne le nom de f'uta Mt'iyona à un mirage que produit la mer prés de Messine.
pliai du Libérateur. Je passe le Monte Alto, j'arrive à Calamar o, je suis la pittoresque vallée du Slillaro, où l'ombre de Campanella m'accompagne 1 . Je m'arrête à Crotone, où naquit l'athlète Milon; à Heraclée, patrie de Zeuxis; àSybaris, dont l’ylhagore réforma la voluptueuse mollesse.
Est-ce l'image de Sybaris qui m’endort ou le balancement du navire sur les vagues? Je ne sais, mais mon rêve s’achève dans le sommeil.
Le lendemain, en rouvrant les yeux, je me retrouvai dans le golfe de Palerme, calme, azuré, et gardant à peine un frissonnement de la tourmente de la veille. Le soleil brillait dans un ciel limpide; le rivage chantait et me conviait. Il était onze heures quand je montai sur le pont; le commandant ignorait encore l'heure fixée pour le départ; je résolus d'aller m'en enquérir à terre. Je passai d'abord au palais Torremuzza, où le prince et la princesse me retinrent à déjeuner; puis je me rendis au palais royal; j'y appris par plusieurs officiers que nous partirions à trpis heures; j'avais le temps d'errer à travers Palerme. Mais avant tout je désirais voir la salle du roi Koger-, j'allai de porte en porte demander un aide de camp du roi, pour qu'il prononçât en ma faveur le Sésame, ouvre-toi ! <lu conteur arabe ; j'eus la chance heureuse de rencontrer le frère du général délia Rocca ; il me conduisit aussitôt dans celte chambre merveilleuse qui fut primitivement la chapelle de Jérusalem. Nous franchîmes une superbe salle des gardes, close par des portières en tapisserie, et nous nous trouvâmes dans une pièce ronde, où des colonnettes de marbre blanc incrusté d'or s'épanouissent en ogives jusqu’à la rosace de la voûte; le jour pénétre à travers des vitraux; les frises et les parois sont revêtues de mosaïques sur fond d'or; l'ensemble est éblouissant comme un joyau rare. Dépouillée aujourd’hui de son autel, cette belle chapelle byzantine, qui précède l’appartement du roi, composerait un cabinet d’étude recueilli, attrayant, inspirateur. Oh! comme je l'envie! je ne puis lui donner qu'un regard rapide, le temps me manque pour noter les détails des mosaïques. Victor- Emmanuel, prêt à sortir, va traverser la chapelle. C'est son aïeul Victor-Ainédée qui en fil reconstruire le dôme, et qui éleva un petit pavillon attenant du même style.
1 Campanella naquit à Slegnano, village de la vallée du : tillaio.
Eu quittant le palais, je parcours le Cassaro (rue üe Tolède) dans toute son étendue. Au delà de la place du Dôme, je rencontre le député Patemoster qui m'engage à voir, avant de quitter Païenne, l'église de Saint-François d'Assise (du treizième siècle) ; elle fut autrefois une mosquée; sur les colonnes du porche se lisent encore des inscriptions arabes; dans l'intérieur de La nef, les vestiges du temple maliométan ont disparu sous les superfétations successives de l'église chrétienne. Il me reste trois quarts d'heure avant de me rendre à bord; je me fais conduire au palais qu'habite l’avocat Scoppa; je veux le remercier une dernière lois de sa cordialité et de sa courtoisie; je parcours quelques rues de Pa-‘ lerme, étroites cl sombres, dont l’une est entièrement habitée par des chaudronniers; ils font un tintamarre effroyable en frappant sur leurs cuves sonores. Je trouve l'avocat Scoppa dans une riche bibliothèque précédée d'une galerie de tableaux ; il me présente sa femme et ses enfants; je devine là une vie de vertu, de recueillement, d'étude et de bonheur. Le savant avocat m’offre un Guide, rare et complet, de Païenne.
« Il vous aidera à vous ressouvenir, me dit-il, et à mieux connaître notre ville que vous quittez trop tôt. »
Avant trois heures j’arrive à bord de ï Électrique; debout sur le pont, je vois bientôt la population entière de Palerme accourir sur le rivage; elle acclame Victor-Emmanuel qui vient de monter dans le canot royal; toutes les barques du port lui font cortège; les salves d'artillerie partent des forts et des vaisseaux pavoisés, et se mêlent dans l'air aux fanfares qui sonnent la marche de guerre de la maison de Savoie. Au moment où nos trois navires se mirent en marche le ciel s'était obscurci; Palerme dessina ses campaniles et ses dômes sur un fond sombre, percé çà et là par les rayons perpendiculaires du soleil se projetant du haut des montagnes qui enserrent la cité; on eût dit les llèches d'or des vieux Titans, antiques possesseurs de celte île mythologique. La traversée fut douce, et le lendemain, à dix heures du matin (7 décembre 1 800), nous arrivâmes à Naples.
Je ne retrouvai pas ma lionne chambre à terrasse, d’où j’embrassais toute l'étendue du golfe; il n'y avait plus de disponible à Y hôtel de Home, qu'une grande pièce haute et froide, dont la fenêtre s'ouvrait sur Santa Lucia. Le mouvement et le bruit assourdissant de ce quai central, que toutes les voitures de Naples traversent au moins une fois par jour, me fatiguaient plus qu'ils ne me distrayaient; je comptais partir pour Home dans deux semaines, après avoir visité les golfes de Baïa et de Salerne, Castellamare, Sorrente et les Iles. Je n'étais plus retenue à Naples que par ces projets d'excursions et aussi par l'espérance de voir tomber Gaëte. La reddition de cette place importait tellement à l'unité italienne, que je m’en préoccupais comme du dénoûmentdu grand drame politique dont j’avais vu se dérouler tant de scènes émouvantes ; il me semblait que la prise de Gaëte ouvrirait Rome au roi et à Garibaldi. Assister dans la ville éternelle à leur entrée triomphale, était une dernière fête que je me promettais. Je fus déçue dans mon espérance, et à l'heure où j'écris ces lignes, cette fêle des âmes libres ne s'est pas encore accomplie; mab elle est imminente et décrétée d'avance par la logique de la justice et de la vérité. La douleur de l'attente est consolée parla certitude mathématique du triomphe.
Naples ne m'intéressait plus qu'incidentellement; il ne faut pas demeurer trop longtemps dans une ville que l’on veut décrire; elle se dépouille peu à peu du charme de la surprise; l'œil s'accoutume aux tableaux qui l'ont d'abord enchanté; l'esprit se blase sur les scènes qui l'ont ému; 1 habitude produit des impressions banales et dicte à l'écrivain des pages sans couleur; il n'est bon d'entrer en familiarité, ni avec les êtres ni avec les choses.
Les tempêtes et les pluies torrentielles qui l>ouleversérent le golfe dés le lendemain de mon retour de l'alerme, augmentaient la tristesse de mon nouveau logement; je n'avais plus le sourire de la bouche en feu du Vésuve pour égayer ma prison. Des visites imprévues, suppléèrent à la sérénité d'âme et à Yaltegrin du corps (comme disent excellemment les Italiens), que je ne ressens guère qu'en pleine lumière et en pleine chaleur.
Pendant ma courte absence, l'aimable mademoiselle Mauroelson père, étaient allés s'établir à la villa (|ifhabilaient, sur la côte de Pausilippe, il. et madame Joseph lloinano. A mon arrivée, je trouvai un gracieux billet de madame Romano, qui m'engageait à diner |>our le surlendemain. C'était un dimanche, la pluie tombait par torrents, la tempête grondait sur mer; Naples était triste comme un bel oiseau mouillé qui ne s'ébat qu'au soleil. M. Mauro vint me chercher à trois heures en voilure; nous primes en passant Pierre Leopardi; la causerie de ces messieurs égaya pour moi la mélancolie de l'ouragan. Nous trouvâmes le quai deChiaja désert; à la montée de Pausilippe, toute l’étendue du golfe nous apparut, soulevant avec fracas denoimes vagues sombres qui battaient de leur écume la ruine appelée par le peuple : Palais de la reine Jeanne *. La mer furieuse bondissait jusqu'aux fenêtres béantes du premier étage, s'y engouffrait et prenait possession de la demeure abandonnée. On eût dit la foule en colère, faisant Passant d'un palais d'où le souverain s’est enfui. Cette rage de la tempête avait sa beauté! elle nous escorta jusqu'au petit promontoire que dominait la villa où nous allions diner. Nous y trouvâmes lion leu et riante compagnie. Les charmants enfants de madame Romano lutinaient leur oncle Liborio; je lui gardais rancune de notre excursion manquée à Pomper, il me désarma à force de càlineries galantes et se déclara à jamais mon chevalier.
« Auriez-vous renoncé au ministère? lui demandai-je gaiement.
— Non pas, non pas, répliqua son frère, il est plus que jamais question d’en faire un ministre.
— En ce cas, repartis-je, je vous renie et vous abandonne; un homme d'Klat, français ou italien, est le pire des adorateurs; parvenir ou se maintenir, voilà son idée fixe, c'est la seule absorption de son cœur, si cœur il y a dans vos prétendues régions sublunaires. »
Mademoiselle Mauro fit écho à mes plaisanteries; le diner fut trèsgai, la causerie se prolongea jusque vers minuit au bruit de la rafale qui ébranlait la maison. Liborio Romano et son ami Leopardi me ramenèrent à Naples. Le premier me dit à la porte de l'hotel ; « A domani, cara musa ! »
Il vint chez moi le jour suivant, et ayant avisé pendant sa visite
• C’est une erreur; ce palais, qui n’a jamais été adieu 1 , avait été construit pour ta femme du duc de Médina, vice-roi de Philippe 11. ,