‹ L'Italie des italiens (volume 3)Chapitre 2 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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porles closes; les rues où les habitants se traînent clair-scmés paraissent autant de voies douloureuses tracées par l'errorl anxieux du travail humain, et conduisant de la souffrance à la mort. Mais qu’une révolution, qu'une soudaine alarme ou qu'une joie publique éclate, que tous les êtres cachés dans les entrailles de la cité surgissent au grand jour, que la foule bouillonne et circule dans les jilaces et dans les carrefours comme le sang dans les artères, aussitôt, tel qu'un corps gigantesque et robuste qui semble défier la destruction, une ville prend un aspect de force indéfinie et de durée immortelle; ce ne sont plus des hommes faibles et passagers qui la peuplent, c'est une âme collective, impérissable et que la génération présente sent perpétuée par anticipation dans les générations qui lui succéderont.

C'est cette puissance de l'assemblage des multitudes qui fait de Londres la ville la plus saisissante et la plus inouïe du monde. On s'y sent perdu comme un atome, mais l'on s’y sent vivre; l’atome s’agglomère à une vie commune, altière et superbe, qui nargue le néant : plus la cité est immense et plus imposant est l'effet de l'ex- , plosion de la foule; il peut cependant se produire aussi dans une ville plus circonscrite. Lorsqu’une population, qu’elle est impuissante à abriter, la remplit tout à coup une petite ville revêt aussitôt les proportions d’une grande capitale; son mouvement ajoute à son étendue, comme un fleuve étroit qui déborde sur ses rivages triple un moment son lit par son impétuosité.

Ainsi m'apparut Turin quand j'y arrivai le 31 mars 1860; luiile l’Italie y affluait; la grande âme du pays s'y dilatait pour*** ainsi dire. Pas une maison particulière qui ne regorgeât d'habitants, pas un hôtel qui ne fût plein jusqu'au comble; c’était dans les rues, qui se pavoisaient, une exubérance de vie, une agitation joyeuse, une fièvre de patriotisme, qui gagnaient les spectateurs les plus inertes et les ptur. froids; les travailleurs empressés terminaient en chantant les préparatifs de la grande fête nationale qui devait avoir lieu le 2 avril; les trophées de drapeaux, les faisceaux â'armes, les guirlandes de lampions, les échafaudages des feux d'artilîce, les décorations de fleurs et d'emblèmes, éclosaient sous leurs mains comme par enchantement; la foule s'arrêtait pour les regarder et les encourager. Des refrains joyeux retentissaient dans tous^ les cafés; des fanfares militaires les couvraient par intervalles. L'atmosptière, qui s’était tout â coup adoucie, permettait à chacun de

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vivre en plein air; personne ne songeait à rester chez soi, et, d'ailleurs, un chez soi un peu confortable était devenu un problème.

J'eus giand'peine à trouver à me loger dans une toute petite chambre, au quatrième étage, que j’avais fait retenir à l'avance à nïôtel Fcder; j’éprouvai une difficulté tout aussi grande a circuler le soir en voiture à travers les rues encombrées ; je n'étais |)as fâchée de considérer lentement cette houle immense d'un peuple heureux submergeant, pour quelques jours dans une noble ivresse, les misères et les douleurs que chacun porte en soi. Je me fis conduire chez mes amis Mancini; ils étaient absents. Le célèbre* avocat était allé plaider dans l'ile de Sardaigne. ■ /

Le lendemain, ma preniière visite fut pour M. de Cavour; je ne le ^ . rencontrai point aii mînislére;7e lui laissai ma ârte, s'ür laquelle j'inscrivis ma demande d’un billet pour la séance d'ouverture du . Parlement. Craignant, malgré l'amabilité dont le grand ministre m'avait comblée à Milan, qu'il ne pût m'accorder cette grâce que * je sollicitais si tard, j'allai faire la même demande à l'ambassadeur de France. Le baron de Talleyrand était sorti; je lui écrivis pour lui exprimer mon ambitieux désir, puis je retournai à l'Iiôtel attendre le résultat de mes démarclies. Comme j'y arrivais, je vis descendre, d’une voiture chargée de malles, la comtesse^Bathiany, que j'avais connue à Milan, chez la comtesse Maffei; elle parlementait avec le maître de l'Iiôtel pour obtenir un logement; impossible de la satisfaire; il ne restait plus un lit à donner.

( Je suis désolée, me dit-elle en m'apercevant, je ne sais où m'abriter, et j'ai grand'peur du même insuccès dans la demande que j'ai faite d'une carte d’entrée pour la séance de la Chambre. •

Je lui promis, si j'obtenais deux places, de lui en réserver une.

Le jour suivant, je reçus deux aimables billets du comte de Cavour et du baron de Talleyrand, accompagnés des caries désirées; je m’empressai d'en envoyer une à la comtesse Bathiany, et nous primes heure pour aller ensemble le lendemain matin à cette séance mémorable.

Ce beau jour du 2 avril 1860 se leva tiède et radieux. Dès l'aube, une foule immense et enthousiaste se pressait dans la large et longue rue qui traverse Turin des rives du Pô à la place du ClUiUauîiadame. Toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux : il y en avait à chaque fenêtre, il y en avait sur les toitures et au haut des mâts dressés le long des arcades; d’un côté à l’autre de la rue, de

petits pavillnns aux couleurs nationales formaient des guirlandes; ils étaient suspendus à des fils si minces qu'on eût dit qu'ils se soutenaient d'eux-nièmes à travers le bleu du ciel. La décoration de la place était plus riche et plus riante encore. Chaque balcon était recouvert d'une magnifique tenture de soie ou de tapisserie; des trophées de verdure et de fleurs se mêlaient aux trophées d'armes. De grandes bannières groupées en faisceaux couronnaient les tours du Château-Madame: un arc de triomphe s'élevait devant le palais du roi ; toutes les rues circonvoisines, et surtout la rue Charles-Albert, étaient splendidement décorées. Je pus traverser seule la rue du Pô, encombrée d'une foule paisible, quoique enivrée de patriotisme. Grâce à son habitude de Joujours se diviser en deux parts, l'une qui monte et l’autre qui descend, la foule italienne n'ajamais de presse violente : elle se meut sans bruit et sans vagues apparentes. A l'angle de la place del Castello, je rencontrai la comtesse Bathiany^, et nous entrâmes ensemble dans ce \\eut Château- Madame,^ où est la chambre du Sénat. On l'avait remise à neuf et ■ décorée pour la séance ; le trône était dressé dans l’hémicycle. Nous en avions pour deux heures d'attente. Mais la vivacité et le charme de la causerie italienne, l’entrée successive des assistants, les reconnaissances et les saluls qu’on échangeait d'un bout de la salle à l'autre firent s'écouler le temps avec rapidité. Vers dix heures, les sénateurs et les députés commencèrent à arriver. Je re- ^conniis et je saluai tour à tour le marquis" d'Azeglio, le comte Joa- "chim Itasponi, petit-fils de Murat; Achille Ménotti, filsainé du mai" lyrTle Modéne; Poerio souriant et rajeuni; le marquis Arconati, condamné à mort par l’Autriche; .M. Tenca, l’écrivain distingué, le^ pilriole incorruptible qui venait d’étre élu trois fois député dans la "Lombardie; Cantù, semblant étonné, mais vraiment heureux de se trouver dans cette grande assemblée qui représentait déjà la patrie italienne. Puis vinrent les ministres : M. de Cavour, avec son beau front radieux; on sentait qüTl portail en Itll Pâme du pays; FafTni, dont la figure brune et résolue reflétait le cœur; Mamiani, aux cheveux blanchis pai* l'élude, et d'autres moins célèbres, mais tous voués corps et âme à la renaissance de l'Italie.

Kntin le canon rctenlil; les deux ûls du roi, accompagnés de la ducliesse de Gènes, prirent place dans une tribune à côté de celle du corjis diplomatique; les ministres se dirigèrent vers la porte oc- Cidenlale de la &dle pour aller recevoir le roi, dont des salves re-

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doublées d'artillerie annonçaient l'approche. Escorté de son étatmajor, Victor-Enunanuel, en habit de général, fit son entrée dans la salle.' AÎOTS fous lësTiiôûchôîfsTâgitéreiir'Tôiites lès voix'crièrent : Vivat ! Un enthousiasme frénétique s’empara de toutes les "ànies. Au dehors dé la salle, sur la place, les cris du peuple faisaient "Écho. La joie et rémotion du roi étaient visibles; Jamais je n’avais vu à Victor-Emmanuel une mine si lière et si satisfaite; il s’assit sur son trône, et sa martiale figure devint le point de mire de tous les regards.

Le ministre de l'intérieur, debout pri^s du roi, proclama les noms des nouveaux sénateurs et des nouveaux députés appelés à prêter serment. Quels noms! les plus grands dans l'histoire ancienne de l'Italie, et les plus beaux par leur patriotisme dans l'histoire contemporaine. Quand . parmi les noms des sénateui-s reljyitil celui d'Alexandre Manzoni, un murmure adniiratif courut dans la salle. 'Le nom de son ami Gino Cappooi fut également salué avec une vive svmpatliie ; tous les nouveaux élus présents à la séance répondirent par uifGinro sonore à l’appel du ministre de l'intérieur. La formule du serment terminée, le roi lut son discours d'une voix claire et forte, et avec ce pur accent italien qui avait ravi Manzoni. Chaque paragraphe de ce discours qui proclamait, à la face du monde, la résurrection de l'Italie fut couvert d'applaudissements et de cris approbatifs; particulièrement le paragraphe qui limitait les droits de la papauté. A la dernière phrase : « L'Ilalk doit être ^sormais l'Ihi lie di'j i llalieus ! » l’ivresse de l'assistance surpassa tout ce qu’on peut décrire. Bientôt la foule qui remplissait la salle alla se confondre à la foule qui remplissait la place, et ce ne fut plus qu'un cri incommensurable de : Vive le roi ! La musique de la garde nationale et celle des régiments sonnaient des fanfares. Une brise légère agitait sur les milliers de têtes du peuple les milliers de drapeaux suspendus.

Le roi, la famille royale et les ministres se montrèrent tout à coup au balcon du ministère des affaires étrangères; alors les bravos redoublèrent, puis commença le défilé de l’année et de la garde nationale, suivi du défilé de toute la population de Turin et deeelle des villes et des campagnes environnantes. Les deux cris de Vive le roi'.el Vive /'/hi/jef sortaient de toutes' les liouches. Quelle allégresse î quelle force ! quel ensemble ! quel présage de triomphe ! quelle sécurité pour l’avenir de la patrie renaissante!

La comtesse Balhiany était placée dans une tribune parallèle à celle où je me trouvais. Nous devions nous rejoindre en sortant, mais la foule nous sépara. Comme je cherchais à me frayer un chemin, je vis venir à moi Pierre Leopardi, que je fus bien heureuse de revoir; il m’offrit son bras et nous traversâmes les Ilots de tout ce peuple ravi de I ere de grandeur qui se levait pour lui. En entrant dans la cour de l'hùtel Feder, je rencontrai le marquis d'Aaeglio; q tenait à la main le discours du roi, <(ui venait d'ètre imprimé, il me le donna; je lui dis aussitôt, en appuyant mon doigt sur ces mots : V halte des Italiens! que toute l'assistance avait couverts d'applaudissements : < Cette phrase deviendra la marraine du livre que j'écrirai sur votre noble pays, et dont votre roi sera le glorieux p.'iii'ain. »

La fête du soir fut le couronnement de celle du jour ; toute la ville et toutes les hauteurs environnantes étaient illuminées. Une grande étoile de lumière, l'étoile de Fltalie, brillait suspendue sur une des collines qui bordent le Pô. Je n'avais jamais vu d’illuminations si belles et si poétiques que celles qui rayonnaient sur la place du Château et sur la place du Parlement : les tours sombres du vieux Palais-Madame s'étaient changées en phares éclatants; la façade du palais Carignan (Chambre des députés) resplendissait comme l'entrée d'un de ces palais fantastiques décrits par l'Arioste; en regard, la statue pensive de Gioberti s'élevait au milieu d'arbres lumineux et de tiges de fleurs transparentes, simulées par des feux de Bengale se jouant dans des tubes et dans des globes en verres de couleurs. La lune et les étoiles, radieuses sur un ciel bleu de lapis-lazzuli, semblaient se complaire à mêler leur illumination éternelle à cette illumination éphémère. La nuit était d'une sérénité si douce que beaucoup de femmes étaient tète ' nue. J'avais cru que Venise seule avait de ces nuits ineffables; les deux fils du roi et sa fille, la princesse Pia, regardaient l'illumina* lion de la place du Parlement à une des fenêtres du palais. Le peuple défilait en acclamant les enfants de son roi. Pas une voix d’opposition, pas un propos ironique, |ms un agent de police, ne faisaient dissonance dans cette grande joie nationale qui caractérisait si bien l’union de l'Italie.

Le lendemain de cette fête patriotique, j’allai remercier M. de Cavour du billet qu'il m'avait envoyé pour la séance; je le trouvai au ministère des afiair&s étrangères, dans ce cabinet à tentures

vertes, cadre de celte ligure puissante el active, enceinte étroite où il a tant médité, tant travaillé et tant souffert, car depuis longtemps déjà les fatigues de l’esprit commençaient à miner ses forces; mais son âme le portait. L'intelligence tend comme un arc les ressorts de l’organisme; elle les brise, mais les empêche de s'amollir. .

« Oti! oui ! c'est un beau jour! me dit-il quand je lui parlai avec émotion de ta solennité de la veille ; savez-vous que l'Italie entière est maintenant représentée dans notre Parlement? Nous avons à la Chambre un Vénitien, un Napolitain, un Sicilien; Rome seule a fait défaut. La noblesse romaine est la moins active et la moins courageuse de l'Italie; elle n'a pas fourni un martyr à Pindépendance et à la liberté. Elle s'éveillera peut-être; mais, pour le moment, elle dort. Son engourdissement vient du gouvernement théocralique, qui ne lui permet que la fortune, le plaisir, les intrigues banales, et lui interdit les emplois politiques, qui tous sont réservés aux prêtres.

« Il y n dans la noblesse romaine des hommes fort intelligents, mais sans ressort moral. Le souvenir de l'antiquité les écrase. Ceux qui en font leur étude n'y trouvent pas un stimulant, mais une distraction archéologique. L'occupation française a été un bien, une garantie pour nous; cependant il faudrait qu'elle cessât bientôt ou qu'elle continuât de concert- avec nos troupes. Une fois à Rome, nous initierons les Romains à la vie politique et active qu'ils ont désapprise depuis tant de sièdes*.

i lie gouvernement de Rome conspire el agit contre nous, ainsi qu'urie immense et profonde association secréte dont nous ne 'pouvons mesurer ni la puissance ni les moyens d'action; c'est comme une de ces sociétés mystérieuses du moyen âge contre lesquelles la société visible et armée ne pouvait rien ; un tel pouvoir s’exerce surtout par les faibles, et de là sa force occulte, sans vie apparente, mais dilatée dans le monde entier. Ce pouvoir caché et inextricable s'impose par les femmes, par les enfants, par les vieillards, par toutes les âmes timorées; il leur inocule une servilité craintive qui amollit la fibre humaine.

•• La question de Rome m'embarrasse et m'attriste plus que la question vénitienne. Venise, ajouta-t-il avec son fin sourire, est pour

' Depuis cette conrersation, les Ronains, entraînés par le reste de l'Italie, ont donné des preuves de fermeté et d'indépendance.

l'Autriche comme une femme mariée i|ui n'aiiuc plus sou mari. Quand le coeur échappe au joug, le corps suit bientôt le cœur. Tôt ou tard Venise sera à nous. »

Je l'écoutais attentive. Depuis quelques jours je n'avais pas lu les journaux; mais on m'avait dit, le matin, qu'une garnison franyaise venait d'occuper Nice; je profitai d'une pause dans les paroles de M. de Cavour pour lui demander si cela était vrai.

* Oui, » me répondit-il d'un ton bref. El sa physionomie devint sérieuse. • On aurait pu, ajouta-t-il, se presser un peu moins. Si vous restez quelques jours à Turin, vous jugerez de quelles accusations celte cession de Nice et de la Savoie va devenir le motif contre moi. Que pouvais-je faire? Hésiteriez-vous, si votre tille était à la mort, de lui laisser couper un doigt pour la sauver? Ndus n’avons pas en Europe d’autre allié que l’Empereur, et en France pas de plus lidéle ami que lui; j'ajouterai les ouvrière de Paris, les écrivains, les poètes, les journalistes; mais que peuvent-ils? Je sais bien qu’ils composent le cœur et le tei veau de la n,ttion;.mais à l'heure où il faut une armée, le cœur et le cerveau sont insuffisants.

» L’Empereur seul nous a donné une armée; nous ne devons pas être ingrats envers lui ni envers la France. L’ingratitude porte malheur aux nations comme aux individus. Les partis en France sont contre nous par opposition à l'Empereur.

K Je ne parle pas du vieux et faible parti légitimiste; lui, du moins, est conséquent avec ses doctrines; mais le jwrti républicain n'a pas applaudi à la guerre d'Italie; il veut que l'Italie ne se fasse que par Mazzini; il eût préféré nous voir rester morcelés et dépendants de l'Autriclie à ce que notre délivrance s'accomplit par une main qu’il répudie. Les passions extrêmes font taire la justice chez les républicains; en eux, du moins, il y a passion, conviction soutenue par l'exil et les souffrances. Mais que dire du parti orléaniste? C'est le plus coupable, cl j’ajouterai le plus maladroit de tous les partis; en haine de l’Empereur, il décrie et calomnie notre révolution.

« Que penser de Thiers et de Guizot devenus nos ennemis et faisant des vœux pour Lainoriciére, pour le roi de Naples, et partant pour l’Autriche? C'est renier leurs doctrines, c'est abdiquer toute autorité dans l'avenir et s'amoindrir par les passions mesquines et les petites vanités d'une opposition sans conscience. Pour être logiques avec eux-mêmes et ressaisir le drapeau du libéralisme, les orléanistes n’avaient qu'une attitude à prendre dans la question ita-

tienne, ils devaient se montrer plus Italiens que l'Empereur, désapprouver la paix de Villafranca èt l'occupation de Rome. Le parti orléaniste, par l'apostasie de ses doctrines, s'est suicidé aveuglément; il s'agite encore, mais il n'a plus d'avenir.

■*- La droiture elle bon sens public, lui dis-je, protestent contre lui; la presse lui échappe. Voyerle ioumal des Débats.

— Il se dédommage à coups de Ijirochures et de mandements d'évéques, répliqua en riant M. de Cavour ; nous sommes traités de révolutionnaires et d'impies par les mêmes hommes qui ont fait la révolution de Juillet. Vous avez pu juger hier, à l'appel des noms des deux Chambres, quelle nouvelle espèce de révolutionnaires nous sommes ici ! »

Lorsque je quittai, ce jour-là, M. de Cavour, je lui dis : • Au revoir, à Florence, j'y serai pour l'entrée du roi. »

Je lis le même jour visite à M. le baron de Talleyrand, ambassadeur de France, à quj je devais aussi des remerciments pour la grâce empressée qu'il m'avait témoignée ; je lui offris un de mes ouvrages ; puis nous causâmes de la solennité de la veille et des brillantes fêles de Milan, auxquelles il avait assisté.

« J'espère rencontrer Votre Excellence à Florence, lui dis-je; un bal dans le vieux palais des Médicis sera une féerie.

— Que malheureusement je ne verrai point, répliqua-t-il en souriant. L'annexion de la Toscane et des provinces du centre s'esl faite sans le concours de la France. » Puis il se mil à me parler littérature d'une façon e.\quise, où se trahissait sa parenté avec le célébré diplomate.

En sortant de l'ambassade de France, j'allai chez la comtesse délia Rocca, qui habite un délicieux petit palais situé boulevard du Roi, dans le voisinage de la belle promenade du jardin public. Elle était sortie ; elle vint elle-même me faire visite le lendemain, et ce fut entre nous, durant les quelques jours que je passai à Turin, un échange de causeries et de billets délectables (de son côté s'entend), où l'attrait de la jeune et belle comtesse pour la littérature française se traduisait en paroles trop flatteuses pour que je les répète ici. Je ne vis dans ses éloges si vifs que sa passion d'écrire. Ce qui me toucha véritablement, ce fut l'amitié naissante qu'elle me témoigna à cette époque, et dont je devais retrouver l'écho à Florence et à lYapIes.

Poerio accourut chez moi aussitôt qu’il me sut arrivée, et je le

vis presque tous les jours: sa conversation me ravissait, ainsi que celle de Pierre Leopardi, si pleine de traits incisifs et profonds. J'eus aussi la visite du député Tenca, du jeune marquis Arconali et du comte Joachim Rasiwni (petit>fils du roi Murat). J'avais connu ce dernier à Paris, où déjà j'avais apprécié son intelligence si cultivée et si fiére; je le retrouvai plein d’ardeur pour sa patrie italienne à laquelle, à l'exemple du marquis Pepoli, son cousin, il a dévoué sa fortune et sa vie. Je devais plus tard recevoir à Kavennes la plus cordiale hospitalité dans le palais de la princesse, sa mère, et y connaître sa jeune femme, une délicieuse Moldave (la princesse (ihika). J'eus aussi la joie de revoir à Turin mes amis Mancini ; je leur donne dés à présent ce titre, car nous nous liâmes quel(|ues mois après, à Naples, d'une véritable amitié.

madame Beatrix Mancini vint me faire visite avec trois de ses charmantes filles; j'attendais la mienne, que j'avais laissée en France auprès de sa tante. Le cœur de la jeune mère comprenait le bonheur que me causait cette réunion : * Maintenant que vous allez ressaisir la moitié de vous-méine, j'espére bien que nous vous garderons longtemps, me dit-elle avec sa grâce accoutumée ; nous vous fêterons doublement en vous et en votre enfant. •

Je cédai, durant quelques' jours, au charme de tous ces enlacements réunis du cœur et de l'esprit ; mais Florence m'ap|>elait, le roi devait y faire son entrée triomphale le 16 avril (1860). Je voulais assister à cette nouvelle manifestation d'amour de l'Italie pour le chef héroïque qu'elle s'était donné. Ma fille était arrivée. Nous passâmes ensemble toute une journée chez la comtesse délia Rocca, dont les deux filles, encore bien jeunes, mais ayant déjà une instruction plus sérieuse que leur âge, se complurent dans la compagnie de ma grande enfant, et lui montriTeiit Turin, escortées de la cliarmante nièce du général délia Rocca. Je restai au logis avec la comtesse; nous parlâmes longtemps de Paris dans son cabinet d'étude poétique et recueilli, et s'ouvrant sur un jardin en fleurs ; puis nous parcourûmes ses salons, où j'admirai de magnitiques portraits de famille, parmi lesquels celui de la jeune comtesse avait une fleur de jeunesse et de beauté qui déliait les plus rayonnantes aïeules.

Avant de quitter Turin, il me fut donné d'assister à la mémorable séance du Parlement où eurent lieu (le jeudi 12 avril 186U)les interpellations de Garibaldi sur la cession de Nice. Le comté ~

L’ITALIE DBS ITALIENS. Il

Joachim Rasponi a.v.'ril eu l’aimable atlention de m'ofTrir un billet pour une tribune réservée. Dès le matin, la salle des .séances élait pleine; on était accouru de Milan et de Gènes pour entendre Garibaldi et le comte de Cavour en lutte dans cette question orageuse. C'est là que je vis pour la première fois le héros qui, quelques mois plus tard, devait étonner le monde. Dans les vers qu'il m'inspira, lors de son. entrée triomphale à Palerme, je me souvins de cette première apparition dans la chambre du Parlement, et j’essayai de peindre dans la strophe suivante reffet que produit cette figure pensive et mystique :

Lion que toute chaîne entrave, lin jour je le vis triste et grave.

Courbé sous le poids de son cœur.

Sa tête de Christ, blonde et flére.

Dans l'ombre de la salle entière.

Rayonnait comme une lueur.

Déjà s’agitait en lui sa romanesque et héroïque expédition de Marsala. Quand il parut dans la salle, tous les assistants l'acclamèrent; ils se levèrent aussi pour saluer M. de Cavour. La foule sentait qu'en ces deux hommes se concentraient Jes éléments divers qui devaient prochainement se fondre et s’amalgamer pour reconstituer l'Italie ; da ns Ga ribaldi, l'inspiration, l’élan, le courage, l’audace; dans Cav our, la. sagesse, la fermeté et la persévérance.

L’attaque ftiTt ive, passionnée, heurtée et personnelle, de la part de Garibaldi, se retranchant dans le droit et le patriotisme absolus.

La réponse de M. de Cavour fut calme cemme la nécessité, impersonnelle comme le sacrifice, tranchante comme le fait qui n’admet plus d’émotion et de plainte.

Je le vis là, dans toute sa sérénité et sa force, affirmer sa politique et sa foi dans la fortune de l'Italie.

Tout l'intérêt de la séance était dans ce grand duel entre Cavour et Garibaldi ; les autres orateurs furent à peine écoutés. Celte jour* née duTârhemenl piémontais restera comme une des plus mémorables; elle faisait songer aux plus lieaux jours des glorieux débats du parlement anglais. En France, on blâma cette discussion oiseuse et vaine ; on s’en étonna et on s’en alarma presque. Malheur aux nations dont les représentants ne se soucient plus de ces défis d’abnégation, de dévouement et d'audace ! C’est un signe d'engourdissement public et de décadence.

A l'issue de celte séance, je dmat chesles Maocini avec ma fill»^ ils avaient eu l'aimable attention de réunir pour nous grande et nombreuse compagnie. J'eus le bonheur de passer celle dernière soirée avec le cher et illustre Poerio et l'aimable Pierre Leopardi : plusieurs députés étaient parmi les convives, puis' un chaleiirêîuc patriote, M. Fabrizzi. qui suivit Garibaldi en Sicile et devint l’héroïque colonel Fabrizzi, dangei'eusement blessé à la bataille du Volturnc. Ce dîner fut une véritable fête. QueUe cbalettr d« causerie patriotique! Quelle gaieté cordiale ! Quels l)ons et francs rires, depuis 'les vieillards jusqu'aux jeunes filles et aux beaux enfants des maîtres de la maison, qui faisaient bruyamment écho à nos paroles et aux toasts que nous portions ! Nous bûmes tour à tour à l'unité du l'Italie, au roi, à Garibaldi, à Poerio; celui-ci et M. Mancini portèrent un toast à ma fille avec celle aménité caressante qui donne un charme si attachant à la société italienne, si bien qu'aprés avoir vécu en contact avec elle, le monde partout ailleurs parait rude et indifférent.

La journée du lendemain fut donnée aux adieux et aux préparatifs de départ. A\aiil de quitter Turin, j'adressai à la comtesse délia Rocca les vers suivants, en souvenir de la dernière gueire où le général délia Rocca avait si glorieusement combattu auprès du roi :

On .'limait la hcaiilé des remines d'Italie,

Leur regard pénétrant, leur inefftibic attrait,

Leur inorbidessc enfin, cette grâce accomplie,

Dont elles gardent le secret.

Nuis on ne savait pas que leur lieauté suave.

Ivresse des coeurs éblouis,

Saurait être imposante et grave ' Au jour des dangers du pays.

Pendant les luttes guerrières,

On les vit calmes et fiércs Armer leurs fils, leurs époux,

Kn leur criant: • Partez tous!

Parlez! Nous serions intàmes Si nous enlacions vos âmes.

Car la patrie, avant nous.

Ksi une mère pour vous!

Elle est l'épouse idéale Dt'vanl qui toute rivale ÉloulTe scs cris jaloux;

Elle est votre souveraine;

Partez! la gloire est certaine.

Ilevenez vainqueurs ou morts,

L'irALlE ÛES ITALIENS.

Drisrz la tendresse humaine Pour le dtHoueincnl des forts.

Partez! rompez nolrh chaîne! »

FUIcs disaient, cachant leurs pleurs et leurs soupirs, Kt leurs fronts raronnaienl d'un éclair héroïque. Rappelant la beauté de la Victoire antique Qu'abrite Brescia, la ville des martyrs!

Le !>ainedi matin lan^is gim Ips vappiirs rn.sfis

quP coûvrâîént les Alpes jetaient sur la ville encore endormie comme une teinte de jeunesse souriante, nous partîmes de Turin pour Bologne. L’embarcadère était encombré par une fOUle de voyageurs qui se rendaient à Florence (où le roi devait faire son entrée deux jours plus tard) et qui avaient, comme nous, clioisi la voie de terre, plus longue et plus fatigante, afin d'éviter une courte traversée en mer. Pour ma part, j’aurais préféré toutes les tempêtes aux cahots et à l’almosphére tantôt brûlante et tantôt glacée qui nous attendaient sur les Apennins; mais ma fille avait une telle terreur du mal qui, par deux fois, l’avait torturée, en allant de Boulogne à. Londres, qu'avant tout , je voulus lui épargner celte souffrance.

Quelques députés prirent place <!ans le même wagon où nous étions montées. Le plus grand nombre de leurs collègues, ainsi que le Sénat et la maison du roi, devaient escorter le lendemain Victor-Emmanuel à Gênes et s’y embarquer avec lui pour Livourne.

La vapeur nous emportait, et celte course rapide à travers les m.ignilîques provinces du centre fui un enchantement par cette journée de printemps. La campagne, elle aussi, était en fêle et saluait de ses grôces et de ses émanations embaumées le convoi des Joyeux voyageurs, dont le but était une nouvelle solennité patriotique. Nous laissâmes à gauche le vieux château de Moncalieri, déjà indiqué à mes lecteurs. A chaque station, c'étaient des vivats poussés par la garde nationale sous les armes, et par les paysans qui travaillaient aux champs et qui semblaient nous dire : « Portez nos vœux à notre roi !» A Alexandrie, encore occujiée par une garnison française, je trouvai, au café de l'embarcadère, quelques officiers, que j’avais connus à Milan, qui nous offrirent des sorbets.

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