‹ L'Italie des italiens (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

L’tTALlE DES ITALIENS.

Bientôt nous entrâmes dans l'Émilie; nous suivions presque parallèlement l'antique voie romaine dite Emilienue, dont de longs fragments ont survécu aiu siècles évanouis. Tout à coup Plaisance

nous apparut à gauche, entourée de ses vieuxlemparls gazoniié^T

auxquels de récentes fortilications avaient été ajoutées; les dômes et les campaniles de la cité se dressaient sur le fond du ciel. Ues soldats italiens faisaient l’exercice sur les talus et semblaient tout fiers de servir enfin une patrie libre et grande. Je pensai, en les regardant, aux guerres de partisans, soutenues par des soudards, qui avaient ensanglanté Plaisance aux quatorzième et quinzième siècles ; à François Sforza, duc de Milan, pillant et saccageant la ville, et faisant vendre comme esclaves dix raille de ses citoyens, ce qui prouve, comme le fait observer si justement Phistorien Sismondi, que le christianisme n'avait pas aboli l'esclavage ; puis à cet exécrable Farnèse, ce duc Pierre-Louis, bâtard du pape Paul III, que ses dissolutions et ses crimes firent précipiter par des conjurés du haut du balcon de son palais et traîner aux égouts par le peuple. Je songeais aux princes qui suivirent, et dont un seul, Alexandre Far-^ nèse, jeta par sa valeur quelque éclat sur sa race abhorrée; aux gouvernements moins sanguinaires, mais toujours despotiques, que subirent Plaisance et Parme jusqu'à nos jours, et je me disais :

« Insensés les partisans de ce passé odieux qui osent espérer que ces villes, encore frémissantes du souvenir des tyrannies successives, renonceraient jamais au régne de justice et de liberté qui les protège aujourd’hui! » Ces réflexions m'accompagnérenl jusqu'à Parme, qui m'apparut souriante au bord de sa rivière argentée (la Parma), avec “ses ponts, ses jardins, ses dômes, ses palais, son mur d'enceinte et ses laastions, qu'on eût dit en marbre blanc sous le soleil qui les éclairait. Je reviendrai bientôt visiter Parme; ce jour-là je n’en vois . que la silhouette merveilleuse détachée, à droite, sur le fond de - l’éther, ayant au dernier plan de l'horizon la chaîne des Apennins, sur lesquels se groupent <le.s nuages d’or qui se meuvent, se dilatent, s'amoncellent et semblent ruisseler comme des cascades tombées du ciel. Ce.s Ilots de lumière, massés sur les croupes et les sommets des montagnes, nous escortent jusqu'à B^^ogne avec des effets toujours variés et de plus en plus magnifiques, à mesure qui" le soleil couchant embrase l'étendue. La voie ferrée suit à distance cette décoration fantastique que les Apennins forment à droite de la route; aux pieds des monts se déroulent des plaines fertiles. Après

L'ITALIE DBS ITALIENS.

Parme voici Reggio ; nous sommes dans l'ancien dudié de Modène, longtemps assombri par les cruautés et le despotisme héréditairr des ducs d'Kste. Une haute muraille, reliée par une citadelle, empri^ sonne Heggio; des soldats patriotes et heureux gardent en chantant ces fortitications autrefois redoutées. On dirait que l'Arioste, né derrière ces remparts, leur souille les strophes joyeuses de son rt*cit de Joconde. La va|>eur dévore l'espace ; ModéuerOÙjetu'arréU*rai en visitant Parme, m'apparail bientôt (toujours à droite de la voie ierrée), avec son vaste et insolent palais, son dôme et son aérienne Ghirlandina^ . Je songe avec émotion au lier martyr Ménotti, jétrnnglé pour crime de patriotisme par l'avant-demier duc. A l'exemple des anciens Romains, qui donnaient à leurs enfants les noms des citoyens illustres, Gaübaldi a baptisé son fils aîné de ce nom sacré de Ménotti. Modéne doit encore une statue au martyr.

Le jour baisse, le disque du soleil est submergé par un voile de qiji hîpniAi on luuibeaux SUC lescrétes inj^des

cfeTApi ^pnins et jeitpflii cnnntian t dcs lueursjl’incendie, tandis qu'il l’est ï^mbre monte et nous dérobe déjà la campagne. Rologne, avec ses deux tours inclinées, nous apparaît dans ce cadre mi-partie d'obscurité et mi-partie de lumière ; du côté éclairé se lève la montagne délia Guardia, couronnée par l'élise délia Madonna di San Lucca; le front du monument rayonne comme embrasé. Plus loin, formant un plan inférieur, sur une colline qui domine la ville, San Michèle in Bosco est illuminée d'une vapeur dorée. Cet aspect rapide me ravit ; il s'éclipse presque instantaiK'ment dans les ténèbres qui envahissent l'espace. 11 fait nuit close quand nous-ealnuis ^^Jolago«,.par-uiiaile jny^'portes. Une voiture nous emporte à travers le dédale des rues bora^ d'arcades; des fanaux projettent des lueurs indécises sous ces voûtes sombres, si propices aux amours, aux conjurations et aux assassinats. J'aime l'aspect étrange de cette grande cité, une des plus belles et des plus magnifiquement situées de l'Italie centrale. Je lui dis au revoir, comme à Parme et à Modéne.

Nous descendons à l'Iiôtel Brun, où arrive en même temps que nous une énorme carg^ismf3evoyageurs; il n'y a pas une minute à perdre pour se procurer des places à la diligence qui doit nous faire franchir les Apennins. Je üsiis prévenir de notre arrivée M. de

' Campanile surmonté d'une guirlande de bronte à jour.

Franclus que J'ai connu à Parie. Aucieu .avocat à flapies, ami de Maiicini, homme d'érudition et d'esprit, M. de Franchis est devenu conseiller à la Cour de cassation de Bologne, il accourt aussitôt et me conduit auv voitures qui partent le lendemain malin pour Florence. Il n'y a plus que deux places, nous dit-on : une dans l’intérieur et l'autre sur l'impériale. Je demande par qui les places d'intérieur sont retenues, on me nomme parmi les voyageurs un bersagliero de l'armée italienne.

« Je n'hésite pas, dis-je à M. de Franchis, j'arréle quelles qli'elles soient les deux places vacantes, car je compte sur la galanterie du bersaglicro pour me céder la sienne à l'intérieur.

— Et vous avez raison, repart en riant M. de Franchis, un Italien ne peut rien refusera une Française. »

^ Le lendemain nous sommes sur pied à trois heures du matin ; à quatre heures, nous arrivons sur la place, où l'on charge déjà la diligence ou plutôt une espèce de grand coucou où l'on s'assied transversalement. J'aperçois, à la lueur blanche de l'aube, le bersaglicro auquel je dois présenter ma requête. Au premier mot que je prononce, il m'interrompt avec la cordialité la plus courtoise :

« Je suis charmé de cet échange, me dit-il; je pourrai fumer à l'aise sur l'impériale sans incommoder personne. *

Nous montons huit dans une rotonde qui n'a que six places. Une jeune lille anglaise pousse des gémissements et murmure des shocking réitérés. Je m’informe auprès du conducteur si notre bagage a été chargé; 'il me répond par le siate sictira sacramentel qui me nassure fort peu, car je me doute qu'une partie des malles aura dû faire place à celle surabondance de voyageurs. La diligence faiblit et craque sous un poids inusité ; le postillon fouette ses chevaux, qui résistent un moment et franchissent enfin d'une course modérée un faubourg à l'est de Bologne.

Le jour se lève; il blanchit d'abord, puis dore les méandres que forment des arbustes et des ruisseaux sur les plus bas versants des Apennins qui avoisinent Bologne. Je rêve déjà à des paysages tour à tour riants ou grandioses ; j'espère retrouver quelques-mis des plus beaux aspects des Pyrénées ; hélas! quelle déception ! la partie des Apennins que traverse la roule de Bologne à Florence est monotone et aride, excepté aux approches de FonlebHom \ on dirait que le feu du ciel a passé dans ces gorges et sur ces hauteurs. A travers un chemin étouffant aux descentes et glacial aux montées.

la dure diligence galope où va à pas de tortue. Ces alternatives de mouvement et d'atmosphère causent au voyageur une fatigue bien autrement irritante que le mal de mer.

L’on n'a pas même pour dédommagement la beauté de l'horizon. Lassée de chercher en vain au dehors quelque torrent, quelque vallée ombreuse ou quelque sommet neigeux, je reporte mes regards et mon attention sur nos compagnons de route. J'ai dit que nous étions huit, pressés à nous broyer dans celte machine cahotante. Dès les premières lueurs du jour, je suis frappée de la merveilleuse beauté d'une jeune fille qui appuie sa tète endormie sur l'épaule de sa sœur aînée, moins belle qu'elle, mais dont l’air sérieux et bon révèle comme un amour de jeune mère pour la superbe enfant qu'elle soutient. Celle-ci a les yeux clos ; les cils noirs de ses longues paupières caressent de leurs pointes recourbées ses joues brunes et rosées ; son nez charmant se dilate à chaque souille qui sort de ses lèvres purpurines ; rien de frais et de chaste comme ces lèvres qui laissent entrevoir dans une moue naïve de petites deiiLs d'une éblouissante blancheur; le front, un peu bas, d'une pureté grecque, est encadré par d'épais et fins cheveux noirs que le sommeil délie à moitié ; ils se jouent des tempes au cou ; sa taille parait élancée et flexible comme celle d'une nymphe antique; à chaque mouvement qu'elle fait en dormant, si son manteau s'écarte ou si le voile jeté sur ses cheveux tombe en arrière, un homme d'une cinquantaine d’années, placé auprès d'elle, s'empresse de les ramener pour la garantir du froid. A ces soins assidus , je le prends pour le père de la belle dormeuse, et, ravie du tableau que m'offre son ineffable beauté, je lui dis qu'il est bien heureux d'avoir une pareille fille. « Non é mia figlin, iim min sorelln, » me dit-il, et il ajouta aussitôt avec simplicité : • È vero sembro suo padre, sono moUo vecchio vicino alei*.»En ce moment, une snlita formidable, où les chevaux se traînent essoufflés, me décide à descendre de voiture; le frère de l'adorable créature, toujours endormie, en descend aussi et m'offre son bras. Il me demande si je connais la bella Veneiin. Sur ma réponse, que j’y ai vécu pendant deux mois et que Venise est mon souvenir le plus ému de fltalie : » Vous avez sans doute, reprend-il, visité le palais Morosini?»— Je lui réponds par un signe de tète affirmatif. < Eh bien, poursuit-il, je suis un

' «Elle n'est pas Aile, m.iis raa soeur, > me dit-il; et il ajouta: • Il est vrai que e pourrais être ton père; Je suis bien vieux 1 c6té d'cllb. •

Morosini; un des plus ubscui's et des plus pauvres; en 1848, je me suis battu à Venise so.us les ordres de Manin ; depuis lors, je vis en e.\il; mon père, mort depuis quelques années, avait eu d'un second mariage mes deux jeunes sœurs que vous venez de voir; elles ont perdu leur mère; il était de mon devoir de leur donner asile; je viens de les clierclier à Ravenne, où une vieille parente me les a amenées de Venise ; l'ainée est un brave cœur qui a pris son parti de cette espèce d'exil ; elle aime la liberté de l'Italie, et se trouvera heureuse de vivre dans Florence afTrancliio. Mais l'autre, ajouta-t-il avec naïveté: Ahi ! e poverina ! un tenerocuore, nnia moito Venezia, pùmge neinpre a parlnr di lei, ma la credo inmmorala ! et Rajouta avec résignation : In qiiesto caso tornora sicuramente a Venezia ; a l'amorc bisogna ubbidire * . »

J'ai été bien souvent touchée, durant mon voyage, de cette simplicité empreinte de grandeur avec laquelle les Italiens parlent des sentiments naturels et surtout de l'amour ; ils ont hérité en cela des anciens qui ne dissimulaient point leurs passions, et partant les ennoblissaient (comme s’élève et rayonne tout ce qui peut se produire en pleine lumière), au lieu de les dégrader. En France, on raille impitoyablement l'amour malheureux et vrai. Que le pauvre être qui en est atteint se caclie bien vite dans quelque solitude et meure sans bruit de son mal, ce sera plus Cer et moins amer que de mourir entouré de la curiosité banale du monde et d'avoir pour épitaphe un sarcasme .

Tantlis que le signor Moroxini me contait sons pompe sa noble histoire, nous étions arrivés au point culminant de la montée, à la |)oste de Lojano; je m'arrêtai pour reprendre haleine, et p»our regarder autour de moi les sommets dénudés et amoncelés des Apennins; les plus lumts étaienft encore couverts de neige. Une bise froide descendait et s'engouffrait dans les étroits vallons, au sol noir et inculte, où poussaient à peine quelques arbres. Ces monts se dressaient de toutes parts comme des vagues gigantesques; plus tard, les accidents des rocs de la chaitte de la Somma, derrière le Vésuve, m’ont i-appelé cette aridité de la partie des Apennins dont je viens de parler. La poussière que soulevait le vent glacé était sèche cl ploiuU':e comme celle que je sentis tourbillonner un jour au pied

'• Hélas! pauvre enfant! c’est un cœur tendre, elle aime lieaucoup- Venise et )i|<Mire toujours en parlant d’elle. Je la crois amoureuse; > et il ajouta : • En ce ras elle s'en retournera certainement à Venise. U faut obéir à l’amour. •

du volcan. Cependant quelques beaux nuages suspendus dans la pureté du ciel bleu, riminensilé toujours imposante, quoique nue et désolée, nous ofTraicnt en ce moment un tableau saisissant. Au loin se détachait, à l'extrême horizon, la chaîne des Alpes, dépassant dans l’air les plus hautes crêtes des Apennins; on eût dit des • géants alignés regardant croître leurs enfants et les protégeant de leur ombre.

La diligence cliangeait de chevaux, tandis que mon regard se perdait dans l'étendue infinie de ces grands rocs chauves. Quel théâtre pour le meurtre formidable de la guerre ! Aussi les hommes n'y ont-ils pas manqué. Le$ phalanges romaines ont passé par là, et de siècle en siècle des armées ennemies s'y sont ruées et ont jeté dans ces gorges béantes les corps mutilés et sanglants des combattants.

« Bisogna partire! * nous crie le conducteur. Je remonte en voiture en claquant des dents; j'espère m'y réchauffer au contact pressé des voyageurs, mais j'ai compté sans la jolie Anglaise aperçue au départ. et qui, assise aupré» de sa mère sur la même banquette où j'occupe deux places avec ma fille, s'obstine depuis Bologne à laisser ouvertes les vitres placées derrière elle. Tant que nous avons été sur le versant oriental des Apennins, le supplice a été supportable; mais à présent que nous touchons aux sommets neigeux et que la bise, en les rasant, s'empreint de leurs frimas et les pousse invisibles jusqu'à nous, je .sens passer dans mon dos comme une lame froide. Cette torture, qui menace de se prolonger durant plusieurs heures, me détermine à parlementer avec la jeune Anglaise; elle est blonde, toujours souriante d'un petit rire narquois; ses yeux ' sont bleus et vifs, et elle serait vraiment attrayante sans quelque chose de sec et de décidé qui fait, pour ainsi dire, contraster sa pliysionoinie avec ses traits charmants. Aux premiers mots, interrompus par la toux, que je lui dis pour la prier de vouloir bien fermer la vitre, elle me répond d'un ton net :

■ Madame, je suis désolée de vous refuser; mais chacun pave^ ici, je crois, pour y être à sa fantaisie; vous avez froid et moi j’étouffe; le vent vous fait tousser, il me rafraîchit et me ranime; je ne puis pourtant pas mourir pour vous être agréable.»

& mère intervient et lui fait observer qu'elle se fait à elle-même beaucoup de mal, qu'avec sa poitrine délicate l'air glacé est dangereux ;■ elle riposte avec le même aci'ent métallique :

io

* Je lie iriourrai eu Ualie que de chaleur et d'enn(ii;*fiourquoi n'avoir pas passé la saison à Londres ou à Vienne, où nous étions si bien? Croyez-vous que les fêles populaires qu’on va donner à ce ro* de Piémont m'intéressent? J'aimais bien mieux nos fêtes aristocratique?. »

Elle prononce cette dernière phrase en italien avec un sourire de défi et comme pour être entendue du bon Morosiin, qui a parlé chaleureu-sement de Victor-Emmanuel avec le quatrième voyageur assis à ses côtés et qui est un député de Bologne. (à?s messieurs lèvent les épaules'. « E pazzot me dit M. Morosini*, forse tneglio esscr pnzza d'amore. j Et il jette un regard compatissant sur sa jeune sœur, qui tient toujours sa tète appuyée sur la poitrine de sa sœur aînée, et nous dérobe ses yeux fermés ; puis il m’offre avec cordialité son gros manteau de voyage : je l’accepte et m’en fais un rempart. Bientôt nous arrivons ù Kiliyar»»- étroit plateau des Apennins qui séparait autreTôTs’la frontière papale de la frontière grand-ducale. Dieu merci, la barrière est tombée, et Bolonais et Toscans se donnent la main à travers les monts. Le bâtiment vide et fermé de la douane, jadis orgueilleux et important, regarde avec envie la petite auberge vivante et rustique qui se dresse en face et semble narguer cette majesté détrônée. C’est vers l'humble boU’lta aujourd'hui que tous les voyageurs s’élancent. Débarrassés de l'ennui de la visite des bagages et du visa des passeports, ils ne songent plus qu’à prendre place autour d’une table frugale et à assouvir leur faim.

M. Morosini secoue légèrement le bras de sa ravissante sœur et lui dit avec bonté* ; « Bisogna aver corragio e mangiar un poco. • Elle ouvre languissamment ses grands yeux noirs, et la flamme qui s’en échappe fougueuse, attendrie, dévorante, double sa beauté et la transfigure; l’âme de l'adorable enfant court, pourainsi dire, sur ses traits, en jaillissant de ses regards.

Elle répond à son frère d’une voix mélodieuse et caressante* : « Non ho famé, caro, lasciami un poco $ola con la sorella. »

Il insiste en vain pour la conduire diner; la sœur aînée l’engage

' r.lle est folle.

* Il vaut mieux peut-être être folle d'amour.

* Il faut avoir courage et manger un peu.

* Cher, je n'ai pa« faim, l.aisse-moi un (>eu seule avec ma «sur.

n ne pas la contrarier, lui promettant d'obtenir d'elle qu'elle mange un peu quand il ne sera plus là.

Tous les autres voyageurs se précipitent dans la botella, dont l'unique cheminée, celle de la cuisine, jette dans lé ciel bleu une longue aigrette de ûiinée blanche. La pelke auberge est tenue par quatre- femmes : une vieille mère et ses trois filles. Les hommes travaillent aux champs ou soignent les chevaux. On nous fait monter un escalier disjoint qui conduit à la salle à manger blanchie à la chaux et pavée de briques ébréchées .'XaJaLle, -entourée de. liautes cliaises de paille, est dressée au milieu;- elle est recouyerte,.-suiv»nt r:iffrt>jiY 1 ls.^^gH ilali cii (dans les Inir.nndf. ohscnrea s' ^ntpnfj ) d' ""» sua ppequiad çjjtjigrvj.Sur des plats de vieille faïence de couleur s’élèvent en pyramides deux énormes fromages parmesans, auxquels des tranches de mortadelle font vis-à-vis; les jolis fiaschi * toscans, recouverts de paille tissée, contiennent le vin du cru. On apporte dans une soupière ovale, à laquelle manque un de ses quatre pieds, un bouillôn blanc et gras fait avec du mouton. Nous prenons tous place. La jeune Anglaise, qui a déjà poussé un shockiiig de dédain en voyant .la nappe sale, en pousse un second plus énergique en déployant sa serviette tachée de vin. Je lui fais écho, malgré ma rancune de la vitre ouverte, et chacun proteste à l'unisson. I,a vieille hôtesse rechigne un peu, mais finit par se résigner à ouvrir une grande armoire qui est dans la salle, et à en sortir des serviettes blanclies. Ses filles nous servent le potage; il est détesüihie, ainsi que le bouilli, et les poulets étiques à la sauce noire qui lui succèdent. Nous mangeons tous tant bien que mal, excepté l'Anglaise mijau-.., rée qui refuse d'approcher ses lèvres roses de ces mets problématique.s. Elle est fort jolie avec son petit air aristocratique et lioudeurl et, comme la beauté désarme toujours, on s'enquiert de ce qui^ pourrait lui plaire. Le hersagliero qui m'a cédé avec tant de bonne grâce sa place à l’intérieur, s'est assis auprès d’elle; il demande à l’une des cameiHere si l’on ne peut avoir per quesla signora nova fresche*?

« Facilitsimo, * répond la bonne fille, qui descend aussitôt au poulailler quérir deux œufs que viennent de pondre à fins!. Int, nous dil-elle, ses deux poules blanches, et elle nous les montre du

* Bouleilics.

* Pour cette dame des œufs frais.

L’IfAME DES ITALIENS

blaWe à celle qui s'échappe d’un sol à l’engrais profondément défriclié. Montaigne, qui passa par la même route il y a plus de trois cents ans, dit dans son Voyage d'Italie ; < En temps pluvieux, orageux et de nuit, on voit sortir de la flamme d'une «ctréme hauteur et, disoit le rapporteur, qu'à grandes secousses il s'en regorge parfois de petites pièces de monnote qui a quelque figure. Il eut fallu voir ce que c'étoil que tout cela. » Nous croyons bien que si Moulaigne avait pu satislaire sa curiosité il n'aurait trouvé ni les hautes flammes ni les médailles antiques imaginées par le rapporteur dont il parle. Je regrette, comme Montaigne, que l'éclat du jour nous cropéclie de voir les lueurs variées de ces volcans en miniature.

Les hommes sont renaontés en voilure; mais, au co tde/ Moule fuùir — ils mettent de nouveau pied à terre. Un vent glacé souffle avecviolence ; les crêtes des rocs qui nous entourent sont couvertes de neige. La route circule au-dessus des précipices ; elle est bordée de grands murs qui l’étayent, et qui protègent, l'hiver, les voyageurs contre la violence des tempêtes.

La jeune Anglaise persiste à trouver le temps brûlant et à laisser ouvert le store qui est derrière elle, tandis que nous nous enveloppons le corps de nos manteaux, dont nous rejetons un pan sur nos têtes.

Nous mettons deux heures à franchir un des plus hauts plateaux des Apennins, où croissent à peine çà et là quelques arbres rabou- • gris; enfin nous descendons dans la vallée de la Sieve. La végétation commence ; les villages, les couvents et les maisons de plaisance se groupent sur des tertres boisés qui dominent des terres cultivées. Entre Cafaggiolo et Fontebuona s’élève le pittoresque couvent des Frères Serviles, sur le petit monte Senario, au milieu d’on bois de vieux cyprès gigantesques. Pie IX coucha dans ce couvent lorsqu’il vint, il y quelques années, de Bologne à Florence, pour faire visite .au grand-duc. En ce moment le cloître semble désert ; nous n'apercevons pas un religieux dans les jardins, aucune fumée ne sort des cheminées qui couronnent les toitures. Peu à peu les moines disparaissent de ces beaux lieux qu'ils ont si longtemps possédés. Nous -traversons Fontebuona, qui emprunte son nom à une belle fontainearâüTîmjndêré^ nous voyons apparaître la ville royale de - Pralolino, construite par les Médîcis. Elle fut surtout embellie par le grand-dûc Françdis I*', amant et mari de Bianca Capello ; il s'y enferma avec l’impérieuse Vénitienne, dont la beauté robuste le

captivait. Elle buvait sec, s'il faut en crüirc Montaigne, qui prétend que le grand-duc mettait assez d’eau dans son vin, niais elle quasi point. Au milieu dès jardins de Pratolino, aujourd'hui détruits, se trouvait une machine hydraulique dans le genre de celle de Marly • ; on y voit encore la statue colossale de l’Apennin, sculptée sur les dessins de Jean de Bologne par ses élèves.

. Les chevaux se précipitent sur une descente rapide; la température s’adoucit tout à coup. Je suspends ma tête à lu portière pour embrasser du regard la riante vallée de l’Amo ; les ‘hameaux, les villas, les avenues, les vergers d’oliviers, les vignes grimpantes, les prairies, recouvrent les fraîches collines qui forment une ceinture inelTable à Florence. La ville est comme couchée au milieu, tranquille, gracieuse, accueillant d'un sourire de bienvenue les voyageurs qui arrivent ; c’est un tableau plein d’aménité et de quiétude. Rien du saisissement inouï que produit l’apparition de Venise ; rien du coup d’œil grandiose de la campagne de Rome, en venant du côté d’Albano, de Frascati ou de Tivoli; rien de l’incommensurable beauté de Naples, s’échelonnant tout à coup au fond de son. golfe

' Voici ce que dit Montaigne de celte machine de Pratolino:

détournâmes en chemin sur la main droite environ deus milles

pour voir un palais que le duc de Horcnce y a hasti depuis douse ans, où il amploie tous ses cinq sens de nature pour i'rmhellir. 11 samble qu’exprès il aie choisy un'assietc incommode, stéWle et monluiuse, voire et sans ronténes, pour avoir cet honneur de les aler queiir à cinq milles de là, cl son salile cl cliaus à autres cinq milles. C'est un lieu, là, où il n'y a rien de plein. On a la veue de plusieurs collines, qui est la foiine universelle de celte contrée. La maison s'appelle I ralellino. Le baslimant y esl inéprisahle à le voir de loliin, niais de prés il esl très-beau, mais non des plus beaus de notre France. Ils disent qu'il y a six vinpis ehambres mublées; nous en vismes dix ou dousc 4es plus beles. l es inubles sont jolis, mais non magnifiques. Il y a de iniraculeus, une grotte à plusieurs demures * et pièces: celte partie surpasse lout ce que nous avons Jamais veu ailleurs. Elle est encroûtée* et roiméc paitcml de rerlenc maliei-e qu'ils disent eslrcs ajipoiièe de quelques montagnes, et l'ont cousue a lout ’ des clous imperceptiblemanl. 11 y a non-sulomenl de la musicque cl hainionie qui se faict par le mouvemant de l'eau, mais encore le mouvcmanl de plusieurs statues et portes à divers actes, que Veau esbranle, plusieurs animaus qui s'y plongent pour boire, et ehoîcs samblahles. A un sut mouvemant, toute la giotleest pleine d'eau, tous les sièges vous rejallissinl l'eau ans fesses; et, fuianl de la grotte, montant contre mont les eschalicrs du ( hnsleau, il sort d’eus en deus degrés de cet esclialicr, qui veut donner ce plesir, mille lilels d'eau qui vous vont baignant jus(|ucs au haut du logis. La beauté et richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Au-dessous du chaslcau, il y a, entre autres ilioses une allée large de ciuquanic pieds, et

I Demeures ou nicliet. — ’ tleTrtiir. — ’Avec.

lumineux, portant au front le diadème du Vésuvejet aux flancs le vêtement flottant de ses Iles, des rives de Pausilippe et de celles de Sorrente. QuelquQ.cünse.deH’eettetlli, de-ctroeuscrit et de brillant, comme son histoire et ses destinées, tel est le premier aspect de Florence.J)A est séduit et charmé; mais la domination des vestiges étemels et l'éblouissement de l'inlini ne s'emparent point de Pâme. L'œil enabrasse sans effort la cité des fleurs, bornée de toutes parts. A mesure que nous approchons, nous voyons poindre au-dessus des toitures la coupole de Santa Maria del fiorc- de Brunelleschi, puis le campanile de GiottOr puis quelques donnes, quelques clochers et, de plus près, le fameux baptistère. ^ nous laissons à gauche Fiesole, l'ancienne ville étrusque, groupée sur une montagne qui domine Florence au nord-est. Le jour décroît ; des teintes d'un rose vif couronnent les belles collines qui longent l'Arno du côté des Cascine. Nous airivons à Florence par la- porte- précédée d'un joli arc de triomphe, en-souvenir de Penlrée de Fralnçois II d'Autriche (alors duc de Toscane) et de sa jeune femme Marie-Thérése, qui avait en ce temps une cou-

longue de cimi cens pas ou environ, qu'on a rendue quasi égale, i grande despansc; par les deus côtes il y a des longs et irés-beaus accoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas; le long de ces accoudouers, il y a des surjons de fonlènes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fonténes tout le long de l'allée. Au fons, il y a une belle fonléne qui se verse dans un grand timbre ' par le conduit d'une statue de marbre, ipii est une faîne faisant la buée EU’ espriiit une nape de marbre blanc, du dégoût de laquelle sort cet' eau, et au-dessous il y a un autre vesseau, où il samble que ce soit de l'eau qui bouille à faire buée. Il y a aussi une table de marbre en une salle du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desquels on sonb lève de ce marbre un couvercle à tout ’ nn anneau, au-dessous duquel il a un vesseau à ladite table. Dans chacun desdits six vcsseaux,il sourd un trrl de vive fontéiie pour y rcfrcscliir chacun son verre, et au milieu un grand à mettre la houlcille. Nous y vismes aussi des trous fort larges dans terre, où on conserve une grande quantité de nége toute l'année, et la couche Ion sur une lettierc * de herhe de genet, et puis tout cela est recouvert bien haut en forme de piramide de glu", comme une petite grange. Il y a mille gatdoirs*, el se bastit le corps d'un géant, qui a trois coudées de largeur à l’ouverture d'un eiiil; le demeurant proportionné de mesme, par où se versera une fonténe en grand abondance. H y a mille garJoirs et eslanccs et tout cela tiré de deux fonténes par iiilinis canals de terie. Dans une très-grande et belle volière, nous vismes des petits oiseaus, corne chardonerels, qui ont à la cité • deux longues plumes, corne celles d'nn grand chappon. Il y a aussi une singulière étuve. •

■Bassin. -- * La lesSiie. — sAvev. — ‘liliiie, lil. — sC.liaiiiiie- — ■■' Kiservoirs, ic- :i4rds. — " néscr'ous. tl:tngs, l,.issins, inèce-, d'eay. — s queue-

26 I/ITAUE DES ITALIENS.

ronne de grâce et de beauté, que la couronne impériale flétrit hàti- Tement.

Nous faisons là une courte halte devant la maison de l'octroi ; les douaniers italiens nous adressent la question sacramentelle, puis nous laissent passer sans visiter nos malles. En dehors de toute politique, les personnes qui parcourent l'Italie doivent bénir son unité; elle a fait tomber les Jaarrières do la douane, réseau vexatoire qui étreignait le voyageur fatigué et le livrait tour à tour à la rapacité des employés et à l’intempérie des saisons. Peschiera ét Civita-Vecchia m’ont fait comprendre le bienfait des barrières bri-, sées, et, patriotisme à part, ce sont là, parmi leurs droits nouveaux, des facilités auxquelles les Italiens, peuple éminemment pratique, ne renonceraient plus sans coup férir.

Les jolies maisons neuves du faubourg que nous traversons commencent à s’éclairer; leurs portes en noyer ciré, à marteau de cuivre reluisant, et leurs fenêtres à larges glaces sans tain leur donnent un aspect de maisons anglaises. C’est la même propreté et le même confort. Nous roulons bientôt dans des rues dallées, plus étroites, à l'angle ou au milieu desquelles se dresse tout à coup un de ces palais de la Renaissance, à murailles massives, qui ont des allures de forteresse. Nous traversons la place Santa Trinilà, où s’élève une colonne; nous laissons à gauche le célèbre cabinet de lecture Vieusseux et pénétrons dans une nielle où s’arrête la diligence.

Les Florentins n’ont plus le tempérament querelleur et l'ardeur fougueuse qu’ils montrèrent durant les guerres civiles du moyen âge et de la Renaissance. .Aujourd'hui leur douceur, leur modération et leur aménité frappent au premier aspect; ils accomplissent leurs révolutions sans violence et sans secousses trop fortes. Dans les actes ordinaires de la vie, ils s'émeuvent difficilement; leur tranquillité, qui immobilise pour ainsi dire Florence, étonne d'abord et finit par charmer. Pas d'éclat de voix, pas de mouvement • brusque dans la foule ; une dispute est une rareté. Un ivrogne, un

Inpageur, un homme en battant un autre, sont inlrouTables dans cette ville, où tout est harmonie et quiétude. Pour ce peuple artiste et travailleur, dont l'activité est toute intérieure, la vivacité française est toujours une surprise; IL la considère comme une tempête inutile, et peut-être a-t-il raison.

Ainsi que je l'avais pressenti en partant de Bologne, la moitié de nos malles y avait été laissée. Quand je réclamai une grande caisse, contenant les toilettes indispensables pour assister le jour suivant à l'entrée du roi, les employés du bureau de la diligence me répétèrent à l'unisson et avec beaucoup de sang-froid : « Signora, iavrele domani (Madame, vous l'aurez demain). ■ Mes reproches et mon impatience ne purent en tirer que cette réponse : « Che volele i cosi, State quila (Que voulez-vous, c'est ainsi, soyez tranquille). » Il fallut bien se résigner et abandonner à l'aventure robes et chapeaux. La jeune Anglaise, à qui son bagage manquait aussi, ne s'abaissa pas à parlementer. Elle partit en lançant au chef des employés un regard de dédain, et dit d'un ton sec à sa mère : « Je n'assisterai pas à la fête en costume de voyage. > La belle Vénitienne, indifférente à cette mésaventure, s'appuya sur le bras de sa sœur et murmura d'une voix triste et douce à son frère ; « Andiamo subito a casa sto poco bene (Allons vite à 1a maison, je ne me sens pas bien). » M. Morosini me donna une poignée de main, en me promettant de venir me voir.

Nous nous hâtâmes de monter en voiture et d'aller à la recherche d'un gîte. Tous les hôtels regorgeaient de monde. Enfin, après deux heures de recherches vaines, nous trouvâmes à nous caser dans une assez mauvaise auberge près de la place du Dôme. Je ne la nommerai point, n'ayant aucun bien à en dire. C'était, hélas ! l'antithése de l'hospitalité prévenante et des soins excellents que j’avais reçus jusque-là dans tous les hôtels d'Italie. Nous fîmes un affreux dîner et nous nous installâmes dans deux chambres trois fois plus hautes que larges. Le lendemain matin, dés huit heures, nous étions sur pied ; toute la ville était dehors et retentissait de chants et de fanfares joyeuses au lieu de cris; c'était encore pour ce peuple aimable et délicat une façon harmonieuse de traduire son enthousiasme patriotique ; il parlait en musique.

La 'Toscane avait conserv é depuis l'annexion une autonomie adîninîstrative dirigee par le baroiiRicasoli, gouverneur de Florence et président des ministres toscans. Le prince de Carignaii, en at-

tendant l’arrivée du roi, remplaçait avantageusement le grand-duc au palais Pitti; il y tenait une cour brillante; il était fort aimé de l'aristocratie à qui il plaisait par ses grandes manières, son urbanité et son esprit lettré. Le peuple, dont la morgue de ses grands-ducs autrichiens tint si longtemps en éveil la fine raillerie, était captivé par la familiarité bienveillante de ce prince italien, et touché de sa charité sans bornes. Il n'y avait, en ce moment, à Florence qu'un fantôme d'opposition, ténébreux, muet; il se cachait à l'ombre des basiliques, où nous le verrons à plusieurs reprises tenter d'agiter le pays sans y réussir.

M. de Cavour, comme pour donner au prince de Carignan quelque chose de lui-méme, lui avait cédé son secrétaire intime, le jeune et intelligent Perrone de San Martine, qu'il aimait comme un fils et que j'avais vu près de lui à Milan. Le baron Perrone, ayant su mon arrivée, s'empressa de m'envoyer des places réservées pour les terrasses du palais Pitti. Munies de ces billets, nous partîmes de l'hôtel à onze heures, en toilette de voyage. La foule était si compacte, que les voilures ne pouvaient circuler. Après avoir donné un regard à l'arc de triomphe tout pavoisé de fleurs et de drapeaux qu'on avait élevé sur la place du Détme, où le roi devait faire une halle, nous traversâmes à pied les rues qui conduisaient au vieux palais des Médicis. Florence, orgueilleuse, méritait son nom ; elle était littéralement couverte de guirlandes et de bouquets. Celte décoration riante et embaumée produisait un effet inouï. D’un côté à l'autre de chaque rue étaient suspendus aux fenêtres et aux balcons, où flottaient de riches fbntures, des lampadaires remplis de roses, d'œillets, de renoncules, de tubéreuses, de camellias et d’iris; la brise en secouait les parfums; toute l’atmosphère en était imprégnée. Comme nous venions de franchir la belle rue dei Legnajoli et que nous arrivions sur la place Santa Trinité , qui fut au quatorzième siècle le théâtre des querelles des Binnchi et des Neri, nous aperçûmes deux facchini portant un lourd fardeau et se frayant à grand' peine un passage à travers la foule. Nous reconnûmes aussitôt nos malles oubliées. Nous fûmes tentées, un moment, de retourner à l'hôtel pour faire une toilette de fête, mais j'eus honte de celte pensée puérile dont l'exécution pouvait nous faire manquer un grand spectacle et nous ravir notre jtarl de joie dans l'ivresse collective. « Laissons, dis-je en riant, aux jeunes Anglaises formalistes et aux Parisiennes esclaves du luxe ces en-

Inves de la fashion ; un frais chapeau ne vaut pas une noble émotion, et les plis soyeux d'une robe, s'étalant sur une large crinoline. est une préoci upation risible en regard d'une foule iiniiiense qui fêle la renaissance de l'Italie. « ISous franchiiues la place Santa Trinitâ, donnant un regard rapide à In belle colonne antique (dépouille des thermes d'Antonin à Rouie) surmontée d'une ligure de la Justice, en porphyre. En quelcpies pas, nous nous trouvâmes sur un large pont ' décoré à l'entrée de quatre statues de marbre blanc représentant le IVintemps, l'Été, l’Automne et l'Hiver. Le peuple encombrait les rives de l'Arno qui coulait, ce jour-là, harmonieux comme son nom ; ses Ilots, pailletés par les rayons du soleil, se ridaient à peine en fuyant lentement; on eût dit qu'eux aussi s'arrêtaient pour regarder venir l'élu de la patrie, et qu'après avoir roulé tant de sang et de fange durant des siècles, ils s'enllaienl joyeux au souffle inaccoutumé de la justice et de la liberté. J'apercevais, à gauche, le pont Vecchio, avec ses célèbres boutiques d'orfévreries; à droite, le pont de la Carrela, et par delà ce dernier pont, le riant panorama des collines couvertes d'églises, de couvents et de villas qui s'élèvent sur la rive gauche du fleuve; sur la rive droite se déroulait le quai du LungoArno, puis les vertes allées des Cascine. Après avoir traversé le pont Santa Trinilà, nous parvînmes dans les rues plus étroites de la vieille Florence. A mesure que nous approchions du palais, la presse des curieux devenait plus grande. 'Nous tournâmes à gauche, dans une ruelle qui formait comme un couloir iherveilleux, entièrement tendu de courtines de soie et de tapisseries à figures; au-dessus de nos tètes pendaient des lustres de fleui’S suspendus à des torsades de feuillage; à toutes les fenêtres des maisons, des tètes vives se groupaient pressées et riantes; on eût dit qu'elles faisaient partie de la décoration et que les personnages des vieilles tapisseries historiques s'animaient tout à coup. Enfin nous débouchâmes sur la place du palais l'itti, ouïes fantassins de l'armée et ceux de la garde nationale faisaient la haie, tout en laissant circuler librement le peuple de la ville et des campagnes.

Le palais Pitti s'élève au-dessus du versant d'un petit coteau, recouvert par le jardin de BoboU, sur lequel donne la façade opposé-e à celle qui nous apparaît sur la place Pitli. Celte place forme une sorte de piédestal au palais qui, en ce moment, découpe sa con-

* I.p pont Santa Trinit.V. ,

struction massive sur le bleu du ciel. Le palais Pitti a l'aspect d'une forteresse ; sa Carme est un carré long, orné d’énormes blocs de pierre taillés à bossages, qui se compose d'un reï-de-chaussée décoré de onze arceaux de largeur égaie, dont deux seulement sont ouverts : l'un, au milieu, forme la porte d'entrée, trop petite pour la grandeur du monument ; une seconde porto de service est percée à gauche. Dans les autres arceaux sont pratiquées neuf fenêtres . Le premier étage a vingt-cinq fenêtres s’ouvrant toutes sur un balcon qui les relie; le second étage, ne montant qu'au milieu de l'éditice et laissant les deux parties du premier étage à découvert, n'a que quinze fenêtres qui s'ouvrent également sur un balcon ; cet élj»ge supérieur forme une sorte de terrasse superposée, après coup, sur le bâtiment primitif. Deux terrasses véritables, soutenues par de hautes arcades et entourées de balustres, montent en retour, de chaque côté, jusqu'au niveau du premier étage du palais; elles en égayent et en enlacent avec élégance la masse sombre, comme deux bras aériens entourant un géant. Au-dessus de ces terrasses passent le.s cimes vertes des arbres du Jardin de Boboli. Nous nous hâtons de nous rendre sur la terrasse de gauche, où des places nous sont réservées, et ce n'est que là, durant une longue attente, que je remarque à loisir les détails que je viens d'indiquer. Nous avons traversé ii la hâte la maguilique cour intérieure, entrevoyant à peine la colonnade qui l'entoure, et, dans le fond, la grotte qui la décore; puis nous avons franchi d'un bond un large et plane escalier (à notre droite), tapissé de tentures, de drapeaux et de fleurs, et nous sommes arrivées sur la vaste terrasse déjà couverte d'une foule élégante de femmes qui, ombrelles déployées, attendent le long des balustres l'arrivée du roi. Presque toutes ont à la main de gros bouquets ; derrière les femmes se massent les députations des villes et des villages circonvoisins, ainsi que les chefs des corporations de Florence qui sont venus saluer l'élu de l'Italie. En bas, sur la place et aux abords des rues qui y aboutissent, se presse le peuple impatient et joyeux. Les humbles maisons qui se dressent on face du palais Pitli, se sont revêtues de courtines de velours et de soie, encadrées dans des colonnes de fleurs rouges et blanches et de feuillage vert, formant les trois couleurs italiennes. Les fenêtres et les toitures regorgent de curieux ; de la place où nous sommes, nous découvtons au nord-est de Floience les dômes et les campaniles pavoisés de draiieaux; les deux tourelles à créneaux dentelés

du palatzo Vecchio et du Bargello se découpent dans l'air et font flotter jusqu'au ciel la bannière nationale. Le ciel est d'un bleu p^e coupé, çà et là de beaux nuages blancs; le cercle verdoyant (fes • collines qui entourent Florence se resserre autour de nous; leurs cimes semblent s'incliner pour voir la cité en fête.

Vers deux heures, une rumeur immense monta dans l’air ; toutes les cloclies carillonnèrent, et bientôt le canon annonça l'arrivée du roi. Des acclamations lointaines, puis rapprochées, nous faisaient suivre pour ainsi dire sa marche à travers la ville. Le cortège royal s'arrêta dans l'église du Dôme, où l'archevêque de Florence officia en rechignant pour ce roi qu'avait sacré la patrie. De la place jusqu'aux bords de l'Amo, l'ovation alla grossissant, de plus en plus chaleureuse et bruyante ; la calme Florence sortait de son repos ; la lièvre patriotique l'enivrait et la faisait tressaillir; enfin le cortège déB50ïha''Sin' la place dir^nlais Pitli. Je vis le peuple entourer le roi. le toucher avec respect eomme une idole qu'on adore et dont le contact porte bonheur, lui jeter des fleurs, des baisers, des sourires paroles éhTiiës et naïves, telles que les Italiens seuls savent éiTTrouver. Les femmes, placées sur les terrasses, lançaient vers lui fetirs bouquets; sur la place, les jolies contadines, coiffées du large chapeau de paille qu'elles tissent avec tant d'art et dont les contours flexibles bruissaient comme des ailes sur leurs épaules, battaient toutes des mains en criant en chœur : Kim il re! J'entendis une de ces paysannes de Fiesoledireàunedeses compagnes: ■ Ma chère, nous avons un roi aujourd'hui ! un roi, c'est plus qu'un grand-duc! > Pour satisfaire à l'empressement populaire, si sincère et si unanime, Victor-Emmanuel lit arrêter sur la place Pitti la voiture qui le portait. Ricasoli et Cavour étaient assis près de lui.

Le censeil municipal de Florence, les chefs de la noblesse, les députtïs et les sénateurs attendaient le roi dans les salles du palais ; il y entra aux aadainations redoublées du peuple qui bientôt le rappela à grands cris pour le saluer encore. Victor-Emmanuel reparut radieux sur le balcon ; il avait à sa droite le baron Ricasoli, que je vis là pour la première fois ; je fus frappée de son grand air, de sa tournure aristocratique et fiére. J'aurai bientôt occasion de parler de lui et de biire son portrait fidèle. A la gauche du roi était M. de Cavour; le large front du glorieux ministre rayonnait de joie et d'orgueil. Ce beau jour inaugurait l'unité de l'Ilalie qu'il avait préparée avec tant de persévérance et de courage ; puis venait

l/ITAUE DES ITALIENS

Farini; les airires ministres et les hauts dignitaires de la maison du roi remplissaient toute l’étendue du long balcon du premier étage; le balcon du second était occupé par les députés et les sénateurs qui jetaient à leur roi des vivat qui semblaient tomber du ciel, * tandis que les vivat du peuple montaient de la. place; ou eût dit deux grands clionirs antiques qui se répondaient. Kii ce moment, le soleil rayonna comme un nimbe immense sur le fend et sur le faite du p.alais Fitti; ce fut d'un effet instantané et superbe qui ne dura que quelques secondes. Au moment où le roi rentra dans le palais, de blanches nuées glissèrent sur l'orbe de l'astre éclatant qui semblait, lui aussi, avoir voulu saluer cette majesté intègre et pure-

Le soir, les illuminations changèrent la ville des fleurs en ville de lumières; l’Arno roulait des flots d'or et de pourpre; sur les collines environnantes, des feux de Bengale s'élançaient en gerbes jusTpi'au ciel; tous les monuments et toutes les maisons particulières étaient décorés de guirlan<les, de lanternes chinoises, de transparents, oi'i le portrait du roi et la crois de Savoie rayonnaient au milieu d'emblèmes figurant l'Italie renaissante et unie. Les ornementations de fleurs, qui m’avaient ravie dans la jouniée, revêtirent un aspect féerique; chaque corolle recélait un lampion; on eût dit que des myriades d’étoiles étaient tout à coup tombées du ciel dans les massifs d'arbustes et sur les lustres formés de gros bouquets. Nous sortîmes vers neuf heures pour parcourir Florence; elle semblait nager dans un fluide éclatant. La tour du Giotto dressait sur la placedu Dôme son f roiit couronné d'un Triple cordon de flammes âe couleur; les portes de bronze du Baptistère étaient comme embrasées; elles m'ap|iarnrent superbes' sous cet éclat qui prêtait à chaque figurine la grandeur et la vie. Nous longeâmes la rue des Cahaioli, fendant à grand'peine la foule compacte qui chantait en chœur des hymnes à la patrie. A droite, je fus éblouie par la cha-^ pelle Onnn Michèle; les saints de marbre blanc, radieux dâns loura nicher, se détachaient sur le fond noir du monument; audessus de leurs tètes flottaient les bannières des diverses confréries de Florence.

I.a foule nous porte sur la place du Grand-Duc; la galerie A'Oreagva, dont une illumin'âTion savante fait resplendir' IcS ~ ■ merveilleux détails, se dresse tout à coup en face de nous. Au fond se meuvent, souriantes et comme rajeunies, les statues antiques apportées de Rome par les Médicis; sous les arceaux du

premier plan, resplendi! le groupe de V Enlèvement des Satines: le sein de la jeune femme éperdue ruisselle de blanches lueurs ; plus loin, le Centaure semble hengir sous la massue d'Hercule* : à côté, c’est Judith*, dont les yeux jettent des éclairs; elle secoue la tète d’Holopherne qu'un reflet rouge empourpre de sang. Le Persée de Benvenuto Cellini tient dans ses doigts crispés une tète plus terrible encore. En ce moment, le bronze du libérateur antique se transfigure; il s'assouplit, ondoie, grandit, s'enflamme e^ prend des proportions démesurées ; sa tète, altière et lumineuse’ semble toucher au couronnement de l'arc immense qui lui sert de cadre; il montre avec orgueil la tète de Méduse; on dirait qu'il crie à la foule qui le contemple : c Voilà la tyrannie décapitée; j’ai tranché ses serpents et ses embûches; je ne suis pas Persée, je suis le peuple affranchi ! le pays libre et fort, vainqueur de toutes les clialnes 'du passé! » Ühl la belle figure et le grand 'àyinbole! Cellini, en le créant, avait entrevu ce jour de triomphe et d'orgueil ; les artistes s'inspirent parfois de l'espérance ; ils présagent les actes de l'avenir ; les pleurs de la patrie leur font rêver sa délivrance ; ils coulent en bronze et taillent en marbre les chants précurseurs des poëte.s.

Celte place du Grand-Duc parait centuplée par les irradiations de ces feux fantastiques. A gauche, le palais Vecchio s'élève tel qu'un palais de fées: ses créneaux décôôîpënl FeTirs dentelures de rayons sur l'éther; la tour de la Yucca, liére de sa vétusté, dresse son front géant couronné ÎTiTte-outéole et portant comme un cimier le drapeau italien; les fenêtres en ogives rient comme des yeux qui s'enflamment; les deux lions, qui couronnent la porte massive, agitent leur crinière rayonnante et semblent crier : • Entrez, nous ne rugissons pas contre la liberté. » Gardien du seuil, Heixule se dresse à droite, terrassant en se jouant le monstre Cacus*. C'est encore le peuple brisant ses entraves. A gauche est le David de Michel- Ange; le viril adolescent sourit radieux, f Je suis l'Itarmonie, la concorde et la force, » chante-t-il sur une lyre invisible qui retentit dans tous les cœurs. Des rayonnements d'une fournaise embrasée sortent de la cour moresque aux piliers superbes : est-ce l'Alhainbra qui s'éclaire pour les sultanes et nous convie à ses fêtes

' Ces deux groupes soûl de Jean de Dologne.

* Par Donalello.

' Groupe de ttaccio Bandinelli.

ru

évanouies? Une fontaine jaillissante répand en gazouillant ses (lots d’or; un bel enfant sort de l'eau qui ruisselle, tenant dans ses mains un poisson empourpré*; des lueurs phosphorescentes jaillissent de la vasque de porp^iyre et prêtent à tous les objets les couleurs du prisme. Les fresques des galeries se ravivent; les personnages se meuvent comme pour se mêler à nous ; ils semblent se dire : < Sortons de la mort! celte joie de la patrie nous réveille. L'allégresse unanime de ce peuple surpasse en beauté nos fêtes princiéres d'autrefois. »

C'est un éblouissement de fleurs et de clartés confondues, de figures peintes et sculptées et de figures vivantes qui s'harmonient; je reste éperdue d’admiration, appuyée contre un des gros piliers qui soutiennent les arcades; je crois faire un rêve des Mille et me nuits. Le rêve continue, en quittant le palais Vecchio et en débouchant sur la Qmlerie des offices. Les deux lignes d'arcades parallèles, soutenues par des colonnes doriques, et le portique du fond qui s'élève au bord de l'Arno, forment une décoration inouïe; des feux de Bengale les éclairent tout à coup, jetant, derrière les cordons de lumière des corniches, la pourpre de l'incendie, les teintes de saphir d'un jour oriental, les tons roses de l’aube, les nuances nacrées d’une aurore boréale ou la couleur vive de l'émeraude.

La foule se presse au milieu dt; l'édiHce magique, agrandi et transfiguré par ces rayonnements divers ; les statues des grands Italiens qui le couronnent se dressent plus fières et plus belles ; le sombre front de Dante resplendit; sa bouche, serrée, s’entr 'ouvre souriante et semble crier au peuple : « Il n'y a plus désormais ni Guelfes ni Gibelins • vousêtes tous des Italiens!» Micliel-.Ange dit, en s’inclinant superlie et resplendissant ; « Mon Pensieroso * était un mythe ; c'était le peuple pensif et enchaîné; il renaît aujourd’hui dans sa force, joyeux et libre. » Léonard de Vinci lève sa main puissante : « Je voudrais revivre, s'écrie-t-il, pour immortaliser les scènes patriotiques de ce jour dans des fresques plus belles et plus émouvantes que mes fresques mystiques d’autrefois. » Boccace sourit aux couples d'amoureux qui passent ; « Bonne nuit, leur murinure-t-il, l’amour est dans l’air, la joie de la patrie redouble la liesse des amants et fait monter à leur cœur un sang plus vif

' statuette par Andni de Verrochio.

* Statue que nous retrouverons dans ta sépulture des Médicis.

et plus chaud*. > Laurent de Médicis le Magnifique, semble licu- • roux lui-même de celte immense allégresse, et sur son front couronné éclate cette pensée : « La splendeur de l llalie l’emporte sur ma gloire circonscrite ; les princes des jours de discordes doivent s'incliner devant l’élu de tous leurs duchés. Si je revivais, j’irais combattre contre l’Autrichien, aux côtés de ce roi-guerrier fatidique et lui aider à briser la papauté sanguinaire*. ■

Nous dépassons le lumineux portique, et l’Arno nous apparaît mencilleux à voir. Des barques pavoisées, où flottent des lanternes chinoises, le sillonnent de toutes parts ; elles projettent en glissant des étoiles qui filent sous les arclies sombres et moussues du ^wnf Vieux^ Sur ce pont, théâtre caduc de tant de curieuses chroniques florentines, la foule se précipite en poussant des vivat redoublés ; tous les corps se cambrent, toutes les têtes se renversent, tous les regards se fixent au ciel. < Que nous veulent-ils donc? * semblent se dire les constellations qui sourient là-haut. Ce n’est pas vers vous, ô belles étoiles, que se tournent à la fois tous ces yeux noirs • et passionnés ; c’est vers un astre terrestre bienfaisant qui s’est levé pour inaugurer la justice. Il re! il re! s’écrient les milliers de voix confondues de la foule. Nous faisons comme elle, nous portons nos pas et nos regards où vont les siens. A gauche du ]wnl Vieux, au-dessus des boutiques d’orfévres, court une galerie qu’on dirait suspendue dans l’éther*; au milieu est une terrasse à balus- Ires. dominant l’Amo ; des tentures la décorent ; des faisceaux de torches l’éclairent ; elle forme en ce moment comme un ta'bemacle

' Montaigne, dans la partie de son voyage d'Italie écrite en italien, parle de l'exlrèine indigence dans laquelle vécut Boccace le riant conteur :

• Le vendredi j'achetai à la librairie des Jiinlei un paquet d'onze comédies quelques autres livres. J'y vis le testament de Docace, imprimé avec cer-

t.viiis discours faits sur le D^cameroti.

• On voit par ce testament à quelle étonnante pauvreté, à quelle misère était

ré<luit ce grand homme. Il ne laisse à ses parents et i ses sœurs que des draps et quelques pièces de son lit; ses livres à un certain religieux, A condition de jes communiquer .A quiconque dont il en sera requis; il met en compte jusqu'aux ustensiles et aux meubles les plus vils; enfin il ordonne des rhesses et sa sépulture. On a imprimé ce testament tel qu'il a été trouvé sur un vieux parchemin bien délabré. • (Trmimt de rUaUen.)

• Allusion à la conjuration des l'azzi, dii igée par le pa|>e Sixte IV; les conjurés tentèrent d’assassiner Laurent le Magnifique et ne purent frapper que ton frère Julien..

• C'est une partie du fameux passage qui va du palais Vecchio au paUis Pillt et dont je parlerai bientét.

L'ITALIK DES ITALIENS.

où le Dieu apparaît : U re! ereo il te l s'écrie de nouveau le peuple qui vient de l’cconnailre Victor-Kinmanuel entre ses deux fidèles, • Cavour et BicasoH ! Les deux grands citoyens ont part à In gloire, ayant eu part à la peine ; ' le sMf^ruin les montre au peuple comme pour déverser sur eux l’éclat qui Penloure. La présence du roi a donné le signal du feu d'artifice, dont les échafaudages se dessinent sur les ponts voisins; aussitôt les soleils tourbillonnent, les gerbes de paillettes montent dans l'air, les spirales embrasées se tordent et cliancellent.

Des figures symboliques montent formidables dans la flamme, et des devises patriotiques se déroulent en lettres de rayons. Trois zones fluides de lumières vives, font flotter au-dessus le drapeau italien. Les bravos couvrent le bruit de cette artillerie de fêle qui éclate, bondit et va sillonner l’éther d'une myriade de comètes, s'éparpillant dans l'espace jusqu'au lointain horizon ; leurs queues serpentent au-dessus des toitures, fouettent les tours, les dômes et les sommets d»*s collines ; quelques-unes, ainsi que des serpents de topaze, s'enroulent aux plus hauts rameaux des allées des Cascine et se répandent en pluie d'or à travers le feuillage.

La nuit, lumineuse encore (car la clarté que les astres jettent du ciel est doublée par celle des illuminations des deux rives), succède à cet embrasement de l’étendue. Iæ roi retourne au palais Pifti, à travers la galerie aérienne; la foule s’écoule le long du quai de l'Arno. Nous nous laissons porter par elle jusqu'au pont iMnla Trinità, puis, à travers les rues éclairées et chantantes, nous regagnons à grand'peine l'hôtel où nous logeons.

Celle première journée de fête, durant laquelle Florence m'était apparue si belle, fut suivie pour moi d'une nuit horrible d'insomnie; l'implacable compagne de ma vie depuis deux ans, la toux obstinée dont je ne pouvais me débarrasser que par intervalle, revint plus douloureuse que jamais; je voyais passer, dans la fièvre qu'elle me causait, la ligure froide cl ironique de la jolie Anglaise, ouvrant de sa petite main gantée les stores de la diligence sur les

somiiiels neigeux des Apennins. Je sentais œurir dans mon dos le vent âpre; puis siffler à mon oreille gauche la brise fraîche qui, durant une longue attente sur la terrasse du palais Pilti, avait glacé nos tètes; enfin l'air humide chargé de vapeurs froides, que j'avais respiré tout le soir sur les bords de l'Arno, m'inondait du côté droit, comme une douche ; ces trois courants me poursuivaient sans trêve et se traduisaient en triples quintes rauques et nerveuses. Je frissonnais dans ma cliainbre à plafond élevé, dont, pendant une sorte d'hallucination, je voyais les murs monter verdâtres, suintant l'eau et m'emprisonnant dans une haute tour. Une bourrasque réelle, qui soufflait des Apennins, s’engouffrait dans la cheminée vide. J'y appelai en vain de mes væux quelques-unes des pièces du feu d'artifice qui avaient pétillé si gaiement audessus de l’Arno; l'âtre restait vide et noir comme une bouche méchante qui raillait mon mai.

Le jour se lèv e froid et nébuleux; le vent continue à souffler et présage un orage. hUogna andare (il faut aller) ; celte formule inexorable du voyageur me pousse hors de mon lit, bien décidée à sortir. Vers midi, j'ai la visite du général délia Rocca; sachanuante femme n'a pu le suivre à Florence ; mais je trouve comme un écho de son amitié dans l’empressement et la bonté du général ; il nous apporte des billets pour les courses qui doivent avoir lieu le lendemain aux Ca&cim; des invitations pour le bal du palais Pitti et pour le grand concert que Florence offre au roi dans l'immense salle historique du Palais-Vieux.

J'ai dit déjà que le général délia Rocca était un des plus anciens et des plus fidèles frères d'armes du roi ; il fa suivi dans toutes ses campagnes, et s'est trouvé^avec lui le premier au feu le jour du danger. Nous le retrouverons à Naples, attachant son nom glorieux à la capitulation de Capoue. Compagnon de guerre du roi, le comte délia Rocca en est aussi l'ami et le familier; personne mieux que lui ne connaît et n'apprécie la nature droite et franclie de son souverain ; il en raconte avec attendrissement des traits touchants ; il a su s'attii'er et il mérite la confiance entière de ce roi qui s'entend en loyauté, car il en est lui-mème la signification la plus haute. Je rompu sur loi, lui dit Victor-Einmanuel quand viennent les circonstances critiques, et aussitôt, dans la guerre et dans la paix, l'infatigable général se dévoue corps et esprit au service de celui qu'il aime coniine la patrie. On a vn récemment le comte délia Rocca

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