‹ L'Italie des italiens (volume 3)Chapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

chargé de la diflicile mission de représenter l'élu de l'Italie entière au couronnement du roi de Prusse. Il a su déployer à la cour de Berlin autant d'habileté qu'il avait montré de bravoure sur le champ de bataille. Je dois tracer ici un portrait rapide du général : quoiqu'il ne soit plus jeune, sa taille haute et droite est, sous l'uniforme, celle du plus brillant offleier; sa noble tète a une expression si bienveillante qu'elle inspire à première vue la conlianoe et la sympathie. Son esprit ferme se plie aux conversations enjouées; scs manières sont simples et cordiales; il a dû, pendant sa courte ambassade à Berlin, déjouer toutes les ruses et tous les mauvais vouloirs par sa franchise; il parle et écrit notre langue aussi bien qu'un Français ; il sait le métier de ta guerre en vieux soldat ; ses aides de camp l'aiment comme un père, ils m'ont répété souvent, en me citant des traits de sa bonté : « Nous nous ferions tuer pour le défendre. • Durant la pénible campagne qu'il a connnandée dans les Marelles et dans l'Ombrie, ses soldats étaient comme ses aides de camp, ils voyaient en lui un père. II est presque toujours d'une humeur douce et facile; il ne s'emporte que contre la couardise ou la trahison, qui pourraient mettre en péril la cause de son pays. Je l'ai vu un jour, à- Naples, dans une sainte colère, à propos d'un complot découvert dans les couvents et dirigé par quelques évéques. « tjue le roi me l'ordonne, s'écriait-il, et je ferai sabrer de grand cœur tous ces traîtres en soutane. » Il s'aperoevait déjà, en Toscane, de la conspiration sourde du clergé, que l'attitude des populations rendait heureusement impuissante.

Le général délia Rocca a deux filles qu'il adore; il se montra si particulièrement bon et aimable pour la mienne, durant notre séjour à Florence, qu’il est resté dans son souvenir l'iioinme le plus courtois de l'Italie.

Après avoir reçu cette première visite du général, nous sortîmes pour aller voir la princesse Marie Bonaparte Valentini. La princesse Marie est une des plus jeunes filles de Lucien, frère de Napoléon P*'. Son admirable beauté est célèbre en Italie, et a frappé en France, à la cour de f Empereur, aux rares apparitions qu'elle y a faites. Giorgini me disait d'elle : « Je l’ai vue passer un jour aux Casciue, il y a quelques années, }'en eus comme un éblouis.sement. * Sa tête, d’une pureté greajue, la plus belle que la sculpture puisse rêver pour modèle, rappelle celle de la Victoire de Brescia; l'éclat de sa peau nacrée est d'une suavité sans pareille ; quand une émo-

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lion la colore, on dirait de l’albâtre éclairé. Veuve du comte Valentiiii, ardent et fier patriote qui faisait partie, en 1848, du gouvernement provisoire de Rome, tandis que le prince Charles < , frère de la princesse Marie, présidait l'Assemblée constituante, l'indépendance de l'Italie a été la passion la plus active de la vie de cette noble femme. En voyant ce beau rêve, si longtemps caressé sans espoir, enfin réaUsé par les événements récents, elle s'écriait : c H ne manque à ma joie que la présence de mon mari et celle de mon frère Cliarles, Dieu leur devait de les laisser vivre pour assister à ces grands jours qu'ils ont préparés ! >

Après le retour du pape à Rome, le prince Charles en fut exilé ; il vint habiter la France, où je le connus en 1849. Quelques années plus tard, un soir, à une fête cliez le prince Napoléon, au Palais- Royal, comme je causais avec le prince Charles, une femme superbe entra : je la vois encore avec sa robe blanche toute parsemée de bouquets de violettes, laissant à découvert ses épaules splendides; ses soyeux cheveux noirs étaient massés à la grecque sur la nuque et retenus par une flèche d'or. Je la désignai au prince, qui me dit en souriant : « C'est ma soeur, elle sera cliarmée de vous connaître; elle aime ardemment la poésie, elle fait elle-même des vers française! italiens. * J’avais eu, comme Giorgini, un éblouissement en la voyant; quand je l'entendis, l'attrait sympathique redoubla. Elle avait dans la voix la bonté caressante de son âme; l’intelligence était en liarmonie avec ce coi'ps si parfait. Son esprit que l’enthousiasme du beau alimenlail toujours, formait un frappant contraste avec celui de son frère, incisif, rationnel et moqueur. Dés ce soir-là nous nous liâmes. Nous parlâmes longtemps de sa mère, la princesse de Canino, que j’avais connue chez la princesse Czartoriska. J'allai la voir le lendemain, et elle vint elle-même chez moi; elle se plaisait parmi les littérateurs et les artistes que je recevais : le comte Alfred de Vigny, Râbinet, Antony Deschamps, Henri Martin, N. Patin et M. Preault, sculpteur, lui inspirèrent une sympathie qui a persisté à travers les phases de sa brillante destinée.

On sait que Lucien Bonaparte, frère de Napoléon I”, était poète.

' Le prince Charles Bonaparte, (Us aîné de Lucien, prince de Canino, était un savant distingué, un naturaliste de premier ordre, correspondant de l'Insiitut de France, et qui, dans l'étude difficile de la classiflcation des oiseaux, avait Tait Taire d'importants progrès la science. Ses collections étaient sans rÎTsles.

L’ITAllE DES ITALIENS.

Sa femmp aussi faisait des vers; elle en a écrit de Irés-tourhants sur la fin tragique de son jeune fils Paul, mort pour l’indépendance de la Grèce, et dont je parlerai plus tard. Les enfants de Lucien ont hérité de leur père et de leur mère du goût de la poésie et de la littérature. Le monde scientifique se glorifie du prince Cliarles, enlevé trop jeune à ses travaux. Le prince Pierre, qui vit dans la retraite, a composé de beaux poèmes sur la Corse. La princesse Marie a été imprégnée en naissant du feu sacré, comme auraient dit les Grecs, plus encore que les autres poètes de sa famille. Ce n'est pas qu'elle ail fait beaucoup de vers, mais dans ceux, tant français qu'italiens, qui, par intervalle, s'échappent de son âme comme une émotion irrésistible, on sent un parfum de jeunesse et de nouveauté, un vrai courant de la poésie moderne.

Je ne résiste pas au plaisir de citer ici quelques vers français de la princesse Marie ;

TUISTKSSE.

Je soutiens sans fléchir ma secréte infortune;

Mais mes larmes la nuit, tombent une par une,

Kt l'aride regard de mon sombre ennemi Dans mes tourments secrets ne plonge qu'à demi, quand mon fTont soucieux se couronne de roses, Comme l'on voit des fleurs sur une tombe écloses; Mon visage péli ruissellerait de pleurs.

Si je ne savais melire un masque à mes douleurs. Ce masque, c'est l'orgueil; jamais tu ne devines, Monde vain et léger, le dur fardeau d'épines qui fait saigner mon front tranquille et souriant.

Et tu me crois heureuse et tu vas m'enviant.

(Ju'on ne me bUme pas d'une stoïque feinte ;

Car pour moi mon orgueil est une armure sainte. De l’espérance morte il demeure vainqueur;

Joyau de flancée enfoui dans mon cœur.

Opale aux purs rayons dont je cache la flamme, Heste en moi, mon orgueil! tu raifermis mon âme.

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