II
Il me répondit que c était un cocher de Puzzoles. En arrivant à Fojano, j'allai demander le capitaine Menotti au beau palais qu'il habitait sur la place. Une vieille femme qui prenait le frais sur les marches de la porte me dit qu'elle allait bien vite quérir le commandant à Tauberge voisine, où il dînait avec des camarades; elle m'engagea à l'attendre dans une vaste salle peinte à fresque qui lui servait de cabinet de travail. Je m'assis près d*une table où
Tout cède au flot patriotique.
Et bientôt la ville héroïque.
Païenne, apparaît devant eux.
11 vient, il vient! Ce cri ranime La cité-martyr qu'on décime.
Les opprimés font des héros; La vengeance roidit les âmes.
Adolescents, vieillards et femmes.
Se lèvent contre leurs bourreaux.
Ardente, frénétique, ailée, Qu'elle est belle cette mêlée Que le libérateur conduit !
Le jour meurt; la lutte hardie Itedouble comme Tincendie Des grands bois au vent de la nuit.
liberté, que d'hécatombes.
Que de pleurs versés sur les tombes Ton culte impose à tes enfants !
Dans ion ciel que d'ombres obscures I Ah ! combien d'horribles tortures Précèdent tes jours triomphants !
Mais, aussitôt que ta lumière Rayonne sur la foule altière Qui t'a conquise avec son sang.
Liberté, ton long deuU s'oublie...
Ainsi dans toute ritaHe Luit ton réveil resplendissant.
Garibaldi règne à Palerme, Et son bras généreux et ferme Arrachera Nàples au Bourbon. De son roi complétant l'empire, Ce vaillant^que l'audace inspire, Va franchir le détroit d'un bond.
Un mois suffit k son épée Pour tracer sa fière épopée.
Il plane inondé de clarté; Tandis que s'enveloppe d'ombre D'Abd-el-Kader, le vainqueur sombre, Transfuge de la liberté.
Maudite est celte ancienne gloire ; Elle s'éclipse dans l'histoire Sous la nuit d'un vénal démon.
Et la grande justicière Flétrit déjà Lamoricière Ainsi qu'elle a flétri Marmont.
étaient épars plusieurs livres : les œuvres d'Henri Heine, les poésies de Victor Hugo, les Commentaires de César, les Causeries du lundi de Sainte-Beuve. Ces ouvrages révélaient Tesprit du jeune officier; en attendant la guerre, ce fils d'un des plus nobles martyrs de ritalie, se distrayait par Fétude. Je trouvai là tout ce qu'il fallait pour écrire. Le capitaine arriva comme je faisais à mes vers sur Garibaldi quelques variantes qui m'étaient venues en route. Je lui lus ces vers, il voulut en avoir une copie qu'il transcrivit à la hâte et qu'il me demanda de signer. Tout en écrivant il me disait : « Les volontaires italiens sont plus heureux que nous, ils peuvent se battre pour la patrie, tandis que la discipline nous lie les bras.
— Votre heure viendra, répliquai-je.
— Oh ! je l'espère bien, s'écria-l-il; l'inaction de la vie de garnison est pour nous un supplice de Tantale, tant qu'on sent la grande besogne de Tunité inachevée. »
Nous allâmes à la poste porter mes lettres, puis nous fîmes le tour des remparts de Fojano; le soleil disparaissait en embrasant l'horizon ; la nuit se levait limpide et bleuâtre, toute parfumée des senteurs vivifiantes des champs. Nous marchâmes jusqu'au pied de la côte où la voiture m'attendait; mon conducteur faisait claquer son fouet en chantant une chanson d'amour. Le capitaine Menotti me dit*adieu, puis il ajouta : « Peut-être ne vous reverrai-je jamais!
— Pas de triste pressentiment, reparlis-je; au revoir à Naples, à Rome.'...
— Oui, si je n'ai pas la chance de mourir dans quelque belle bataille. » Il prononça ces mots avec un regard fier et triste, le regard que devait avoir son père en marchant au supplice ! Je m'élançai dans le cabriolet; le cheval partit au galop, et je vis s'éloigner derrière moi le jeune et brave officier qui me saluait encore en agitant sa main.
La pourpre du couchant avait disparu; des milliers de constellations resplendirent instantanément au ciel, dont l'azur sombre était comme noyé dans cette profusion d'astres. Aussitôt des essaims de lucioles voltigèrent sur la cime des blés qui bruissaient au bord du chemin; on eût dit une pluie d'étoiles. C'était un spectacle vertigineux : ces rayons mouvants et les clartés immobiles du ciel projetaient de phosphorescentes lueurs sur le paysage embeUi : les collines, les villages et les fermes avaient des aspects fantastiques, le cheval se précipitait comme éperonné par la brise era-
baumée qui nous enveloppait. On n'oublie pas de pareilles tiuits. Le lendemain matin nous allâmes à Ghiusi, petite ville toscane où ion a découvert la plupart des antiquités étrusques qui sont à Florence au musée des Offices; nous suivîmes une route tour à tour bordée de haies et de hauts platanes qui traverse les terres les plus fertiles de la vallée de la Ghiana. Par-dessus le canal se dresse une verte colline où Gliiusi se groupe au milieu de pins-parasols et de grands oliviers échevelés. Avant d'eptrer dans la ville, nous trouvons à gauche un mamelon qui la domine -couronné de deux tours dites de Porseuna, mais qui me semblent plutôt gothiques qu'étrusques; nous franchissons un large portail monumental , puis traversons plusieurs rues tortueuses qui nous conduisent au musée Casuccini, dépouillé aujourd'hui de ses morceaux les plus rares. Nous remarquojas pourtant dans une salle un sarcophage intéressant au-dessus duquel s'enlacent deux figures couchées de grandeur naturelle, le mari et la femme se souriant dans la mort. Les draperies qui les recouvrent sont d'un grand style; le mari tient une coupe, la femme une grenade. Je suis frappée par deux autres statues, l'une représentant un sphinx à visage taciturne, l'autre une Proserpine assise. Nous allons ensuite à l'évèché, vieux palais délabré, où se trouvait quelques beaux vases étrusques, une statue de prêtre égyptien trouvée dans le jardin de Févéché, et une tête de femme sculptée en bas-relief; cette tête couverte d'un voile est d'une expression triste et profonde, les lignes du visage ont la beauté de Fart grec. Nous parcourons quelques salons où sont des portraits d'évéques et ceux du dernier grand-duc de Toscane et de la duchesse de Parme, entourée de ses enfants. Il est évident pour nous que le gros évêque, à face rubiconde, que nous apercevons assis dans sa bibliothèque, regrette ses anciens souverains et traite d'impie la révolution italienne. Son domestique, après nous ayoir fait visiter le palais, nous mène par un passage couvert jusqu'à la cathédrale. Elle s'élève sur une place déserte; derrière le chœur sont encore des fragments de murs étrusques. Cette église, construite au douzième siècle, a été plusieurs fois restaurée et badigeonnée, la nef est soutenue par douze colonnes antiques d'ordres et de marbres différents. Sur le maître-autel sont deux belles torchères en bois doré ; dans la chapelle du Saint-Sacrement se trouve un admirable tableau de Giotto, représentant la crèche; l'Enfant Jésus est couché à terre, sa tête repose sur un coussin d'or; le bœuf et
râne le regardent émerveillés, la Vierge et saint Joseph sont placés un peu en arrière; de chaque côté deux mages se tiennent debout, les yeux fixés sur TEnfant-Dieu. Le paysage est silencieux et pla-> cide; au-dessus plane le Père éternel dans une nuée d'anges; des groupes d^ anges en longues tuniques encadrent cette nuée; ils jouent de la trompette et des cymbales, et un plus beau que les autres fait retentir une harpe d'or. Sur la large bordure dorée de ce merveilleux tableau sont peintes des ligures de saints, de jolis lévriers et des scènes de la passion en miniature.
Nous revenons sur nos pas à travers le passage et nous nous arrêtons un moment dans le petit jardin en terrasse de Févêque, tout embaumé de roses et d'orangers; quelques vases étrusques brisés gisent sur les plates-bandes dont les tiges s'enchevêtrent au hasard; devant nous se déroule une vallée pittoresque, le lac de Chiusi et des croupes de montagnes couvertes d'un grand bois de chênes qui forment de ce côté la frontière papale. UAe série de tertres plus bas, revêtusde végétation, renferment les catacombes païennes envahies par les catacombes chrétiennes; le néant confond la poussière des civilisations et la poussière des cultes. C'est dans un de ces labyrinthes souterrains nommé Poggio gagella que les plus belles lombes étrusques ont été découvertes et que la tradition a placé le mausolée fabuleux de Porsenna, décrit parVarron; les anfractuosités de ces monticules qui décrivent des vagues immenses, sont remplies de blés mûrs, d'oliviers au feuillage bleuâtre, de vignes suspendues aux arbres, de cerisiers aux fruits éclatants. Les fleurs sauvages, les ronces et les folles herbes forment des fourrés au pied des arbres, les insectes bourdonnent dans toute l'étendue du paysage, borné à l'horizon par un cercle de hautes montagnes dont les crêtes lumineuses se couronnent en ce moment de beaux nuages blancs courant dans l'azur. Je m'éprends de cette vallée tranquille; je voudrais que Févêque, sans m'imposer sa compagnie, me donnât une des plus petites chambres de son palais désert. Il serait doux de s'abriter là durant six mois, d'y travailler et d'y oublier le monde.
Lorsque la princesse fut de retour à la Viano, elle nous proposa de faire une promenade au lac de Trasimène. Nous partîmes, })ar une chaude après-midi, dans une calèche découverte, à laquelle étaient attelés trois bœufs superbes; les chevaux n'auraient pu nous conduire jusqu'au haut de la rude montée où est situé Casti-'
glione del logo; toutes les routes des États de TËglise sont d*allleurs si mal entretenues, qu'il faut s'attendre en les parcourant à rencontrer tout à coup de grosses pierres, des troncs d arbres ou des flaques d'eau jetés à la traverse; où les chevaux bronciient, les bœufs passent résolument avec une majestueuse lenteur. Notre attelage nous rappelait les chars des rois fainéants. Nous laissâmes derrière nous la blanche villa de la princesse, et nous arrivâmes au village de Puzzoles. Le lac de Trasimène nous apparut tout à coup à gauche dans sa calme étendue, puis nous le perdîmes de vue. La route était bordée de grands chênes qu'encaissaient des massifs de genêts et d'églantiers en fleur; les troncs et les branches des vieux arbres avaient cette fière allure que Salvator Rosa reproduit si bien sur ses toiles. Peu nous importait que le chemin fût moins fdane que ceux de la Toscane, les aspects sauvages et inattendus de la nature nous ravissaient. Des frênes gigantesques et séculaires formaient çà et là des clairières silencieuses, dont le sol était tapissé de marguerites, de coquelicots, de bluets et de boutons d'or. Après une heure de marche à travers cette campagne enchantée, les bords de la route se dénudèrent; des champs de grands oliviers s'étendirent de chaque côté; en face de nous Castiglione del logo couronné de son magnifique donjon, nous apparut comme une féerique décoration de théâtre ; le lac de Trasimène, encadré de belles montagnes, se déployait derrière le village; ses flots enlaçaient le roc où Castiglione est assis et s'allongeaient dans les terres teis que deux bras lumineux. Nous descendîmes de voiture devant la vieille porte du mur d'enceinte et gravîmes i^usieurs rues étroites et dépeuplées qui aboutissent au donjon; à gauche, avant d'arriver aux murailles du fort, nous trouvâmes un vaste palais, ancien fîef des ducs de Gomia, et qui appartient aujourd'hui au gouvernement papal. Nous parcourûmes plusieurs salles immenses décorées de fresques mythologiques des frères ZuccarL Le régisseur nous fit servir du vin de Montefiascone et des gâteaux sur une joUe terrasse aboutissant à un passage secret qui conduisait du palais à la citadelle démantelée. J'ai peu vu de ruines plus saisissantes que celles de cette forteresse de Castiglione del lago : le haut mur d'enceinte en partie écroulé est tapissé de lierres touffus; une grande tour d'un ton doré monte jusqu'au ciel; quatre plus petites flanquent les bastions. Toute l'imposante construction s'élève au faîte de l'étroite colline comme sur un piédestal ; les versants du roc
L'jTALlE DES ITALIENS. 2H
étalent jusqu'aux eaux du lac une végétation exubérante et des bois d'oliviers. Dans un de ces bois qui bordent le rivage, nous trouvons une citerne près de laquelle paissent de grands bœufs aux cornes luisantes. Une jeune fille pieds nus, en jupon rouge et chemise écrue, puise de Teau dans un seau d'airain suspendu à une chaîne; appuyée sur la margelle, une autre, aux yeux noirs très-vifs et aux cheveux crépus massés à la grecque, cause avec un beau paysan qui la regarde amoureusement. On voudrait être peintre pour reproduire ce tableau; des barques de pêcheurs sont amarrées dans la vase à quelques pas de nous. La princesse choisit la plus grande; nous passons sur une planche chancelante jetée sur la terre fangeuse et nous nous embarquons; huit rameurs nous conduisent ; une voile latine se déploie dans Fair, nous prenons le large, et bientôt nous embrassons toute la surface de ce beau lac de Trasimène où nos souvenirs classiques évoquent Fombre d'Annibal; ces eaux bleues et tranquilles, illuminées en ce moment par le soleil qui décline, décrivent un cercle presque parfait, encadré de collines sur lesquelles les couvents, les hameaux, les donjons et les villas s'étagent, détachant leur blancheur sur la sombre verdure des chênes et des pins. # Ecco il BorgJiettOf » dit un de nos rameurs, en nous montrant du geste une tour qui s'élève dans un défilé de la Gualandra^y sur la rive lointaine, à gauche de la plage où nous nous sommes embarqués. Cette tour, voisine de la roule de Corlona, domine le champ de bataille où Annibal vainquit Flaminius et les légions romaines. « La furie et l'ardeur des deux armées furent si grandes, dit Tile-Live, elles étaient tellement animées par la bataille, qu'aucun des combattants ne s'aperçut du tremblement de terre qui en ce moment renversa presque de fond en comble plusieurs villes d'Italie, changea le cours des fleuves les plus rapides, fit refluer la mer dans leurs lits, et abattit de très-hautes montagnes. • La mort de Flaminius, tué après trois heures de défense héroïque, devint dans cette mémorable bataille le signal de la déroute complète des Romains. La cavalerie cathaginoise chargea les fuyards; les défilés des collines, les marais qui entourent la tour dd BorgheliOf le lac et un petit torrent qui descend de la Gualandra et qu'on nomme encore, en souvenir de ce jour, il Sangui. neito (le ruisseau sanglant), furent couverts de morts. En creusant les terres au bord du Sanguinetto, on a trouvé de nombreux * Nom d'une clialne de collines qui bordent le lac de ce côté.
212 L'ITALIE DES ITALIEÎIS.
ossements humains qui attestent encore cette immense tuerie; ces vestiges funèbres perpétuent la tradition parmi les paysans; ils savent tous le nom d'Ânnibal et le murmurent avec une certaine terreur en passant près de la tour del Borghetto.
Tandis que je ranimais ces souvenirs de Thistoire, notre barque glissait rapide sur la calme surface du lac.
« Peut-être avant un an, dis-je à la princesse, là-bas, sur l'autre rive du lac voisine de Pérouse, Farmée papale, commandée par Lamoricière/.sera vaincue à son tour par Tarmée deTindépendance*
— Je Tespère bien, répliqua la princesse; mais, ajouta-t-elle en riant, cette défaite sera plus facile et moins glorieuse que celle des antiques légions romaines, car je ne crois pas à Théroîsme de soldats étrangers et mercenaires soudoyés par la tyrannie. »
Le temps nous manqua pour faire le circuit entier du lac de Trasimène. Nous tournâmes seulement, un peu à distance» le rocher ombreux où s'élève la citadelle. Arrivés au milieu de sa base, nous vîmes le lac entier et toute retendue de ses rives se déployer devant nous; au nord étaient les deux îles Magçwre et Minore; dans la première est un beau couvent qui découpait sa silhouette dans Téther. Une autre île, l'île Polvese, la plus grande des trois, semblait flotter au sud-ouest comme un radeau de verdure; un vieux château la domine et nous apparaît entre le ciel et l'eau. Les teintes du soleil couchant rougissent une partie du lac; l'autre s'obscurcit déjà sous le crépuscule. Notre barque a dépassé la citadelle; le patron nous propose de nous conduire à la Réserve^ où sont parqués les plus beaux poissons; il parle d'nne carpe monstre qu'on a trouvée les jours précédents dans le lac.
ff Si elle est à vendre, je l'achète, » répond la princesse.
La barque s'engage dans un dédale de nénuphars qui étalent sur lés Ilots leurs larges feuilles et leurs corolles jaunes et blanches. Nous formons de gros bouquets de ces fleurs aquatiques et nous en jonchons le fond de la barque ; nous nous arrêtons le long des pieux et des filets qui ferment la Réserve. Quelques pêcheurs en gardent Feutrée; ils vont aussitôt quérir la carpe énorme. • Ecco il re del lago, » disent-ils en l'apportant en triomphe. Le marché est bientôt conclu; la carpe, posée à nos pieds, bondit sur un lit de nymphéas ; on sent qu'elle flaire son élément et voudrait s'y replonger. Pauvre bête! elle est destinée à mourir demain dans un savoureux court-bouillon. Nous débarquons dans un verger d'oli-
vîers el regagnons la route où la voiture nous attend; nous sommes accompagnées d'une escorte de mendiants, vieiilardsi femmes, enfants, vêtus de haillons, qui sortent tout à coup des broussailles et implorent la charité.
« Voilà une des plaies des États de l'Église, dit la princesse; en Toscane, la mendicité est presque inconnue ; mais, quand les travaux manquent aux pauvres, ils ont droit à ^aumône. » Et, avec cette bonté militante qui la rendrait une adorable souveraine, elle fait distribuer des bajocchi à tous ces malheureux.
Nous revenons à la Viano par une nuit étoilée ; la lune suspend son globe tranquille sur les hautes branches des chênes; de vagues clartés filtrent à travers les rameaux et projettent leur blancheur sur la route ; le cocher et le valet de pied entonnent une chanson du pays dont Tair mélancolique nous berce ; les bœufs nous traînent lentement; tout est quiétude autour de nous; une atmo* sphère suave et caressante nous enveloppe de sa sérénité et nous verse jusqu'au fond du cœur un apaisement qu'on voudrait éterniser.
Le lendemain, dans la soirée, la marquise Florenzi Waddington et son mari arrivèrent à la Viano; ils y passèrent la nuit et m'emmenèrent lejour suivant à Pérouse. Nous partîmes de grand matin, laissant la blanche villa encore endormie dans les vapeurs roses de Taube.
La princesse voulut bien garder ma fille auprès d'elle tandis que j'allais faire cette excursion dans les États du Pape. Nous traversâmes une vallée aussi fertile et plus pittoresque que celle de la Chiatia : c'étaient tantôt de claires échappées du lac de Trasimène, tantôt des collines, tantôt de grands chênes disposés par la nature en salle de verdure et dressant comme des colonnes de balsate leurs vieux troncs noirs sur des pelouses d'un vert tendre ; le soleil jouait à travers; les oiseaux chantaient sur les branches. Tout à coup sur le sommet d'une montagne la petite ville de Panicale nous apparut, disposée en décoration. Les enchantements de la route étaient doublés par la conversation tour à tour enjouée et profonde de la marquise Florenzi; esprit rare, nourri de la philosophie allemande qu'elle éclaire des nettes lueurs de la vivacité italienne. Sa taille svelte, ses
214 X'ITALIE DKS ITALIENS.
yeux noirs, la distinction de toute sa personne faisaient songer à madame du Ghâtelet, telle que nous la peint Voltaire. Ainsi que la belle Emilie, elle avait su allier les grâces de la femme à la virilité du savoir. Elle s'habillait comme une Parisienne du grand monde, avec cette entente des couleurs et de la coupe des vêtements qui composent un cadre él^ant à la beauté» On devinait, par la séduction qu'elle exerçait encore, tout ce qu'elle a^it eu d'irrésistible attrait dans sa jeunesse. Il est des êtres privilégiés d'où le charme découle naturellement, comme d'un instrument de musique s'échappe l'harmonie; la belle Marianna Florenzi avait été adorée par le roi Louis de Bavière. Ce prince était fort laid et avait les cheveux roux, c C'est un bonhomme, disait de lui madame de Staël, qui a de l'esprit et de l'âme enfermés dans de tristes organes. • La beauté et l'intelligence de la marquise l'éblouissaient, il venait tous les ans à Pérouse poiur lavoir quelques jours; elle-même avait voyagé en Allemagne et séjourné à la cour de Munich; elle avait connu la pléiade des grands poètes et des grands philosophes de la Germanie et fortifié son esprit dans leur puissant contact. Elle publia plusieurs ouvrages philosophiques qui firent grand bruit en Allemagne et en Italie; un de ses écrits eut Thonneur d'être cité par Gioberti, qui en parle en ces termes dans un des chapitres de son grand ouvrage du Henouvellement civil de V Italie : « Si les communistes procédaient avec une rigoureuse logique ils devraient nier l'individu dans l'universel, et comme l'observe une exquise intelligence, ce serait non-seulement diviser les dons supérieurs et incommunicables du savoir, du génie, de la beauté, de la santé, de la force, mais encore cette individualité que chacun possède naturellement ^ • La marquise Florenzi fut une des premières à faire connaître Schelling à l'Italie. Elle choisit parmi les ouvrages du grand philosophe le dialogue sur Giordano Bruno *, comme pour rappeler à sa patrie un des plus fiers martyrs du libre examen. Elle dédia sa belle et élégante traduction au comte Mamiani, qui mit en tête de la seconde édition une savante préface. Le vieux Schelling, touché de cet hommage d'une feifnme séduisante et supérieure, remercia la jeune marquise par cette lettre si pleine de grâce et d'émotion :
* Quelques réflexions sur le socialisme et le communisme par la marquise Florenii Waddington. «-^
* La marquise Florenzi a publié avec ce dialogue les pciDcipes de la doctrine de Schelling et la monadologie de Leibnitz.
« Au temps où Timage enchanteresse de la belle marquise FIorenzi était présente à mon âme, je n'aurais jamais pu me figurer, même en rêve, que la femme admirée de loin se serait un jour occupée de philosophie allemande et aurait traduit un de mes écrits dans la magnifique langue italienne.
« Et pourtant c'est ainsi.
• Une œuvre écrite depuis si longtemps qu'elle m'était devenue presque étrangère a moi-même, se représente à moi rajeunie, embellie, et sous une £orme pleine de grâce, que son auteur n'aurait jamais pu lui donner.
« Vous pouvez juger, noble marquise, de la joie que j'en ai ressentie, mais vous me permettrez de vous avouer en même temps ma crainte ; mon ouvrage, pour mériter d'être traduit par vous eût demandé plus d'élégance et plus de vie; je connais trop bien les dé» fauts de mon livre, que le comte Mamiani a indiqués avec tant de justesse, pour m'enorgueillir de la bonne fortune qui est arrivée à mon dialogue sur Bruno.
€ Sa Majesté le roi de Bavière m'a fait la grâce de m'envoyer l'exemplaire de votre traduction qui m'était destiné ainsi que votre lettre en allemand (écrite à ma grande surprise en caractères de la même langue), comme un signe de votre particulière bienveillance. Un homme aussi magnanime que le roi Louis peut beaucoup pour les sciences; je lui ai dû pour ma part une situation qui m'a permis de songer avec un loisir plus grand à perfectionner la forme de mes écrits. Ce qui jusqu'à ce jour nous a manqué, à nous autres Allemands, c'est la sociabilité policée de laquelle s'inspirèrent les anciens philosophes et qui semble encore être le privilège de votre belle patrie. Vous deviendrez, noble marquise, la Diotime des philosophes italiens et nous n'aurons plus la douleur de voir votre nation si hautement privilégiée, manquer à la carrière philosophique dans laquelle vous êtes, madame, appelée à primer.
« Je voudrais que mes derniers écrits (dont l'impression m'occupe en ce moment) eussent le bonheur d'attirer votre attention et fussent un jour, par votre protection, connus de vos compatriotes. Permettez-moi, noble marquise, de finir en vous exprimant l'admiration que je ressens pour votre esprit, si élevé, qui ne le cède en rien à la beauté de vqtre âme, et agréez avec bonté l'hommage de la parfaite estime de votre très-obéissant serviteur. < Berlin, i6 novembre 1845. c Scdellikc. •
On comprend avec quelle rapidité s'écouîa celte journée de voyage, en compagnie d'une personne aussi intelligente. Vers cinq heures, nous vîmes apparaître la vieille et triste Pérugia, groupée sur la colline boisée dont elle couronne le sommet. Peu de villes ont des annales aussi sanglantes et aussi déplorables que cette antique cité de Pêrouse, la Perusia des Romains ! elle fut prise d'assaut, pillée et incendiée par Auguste (alors Octave), qui immola dans la ville en cendre deux cents victimes humaines sur un autel élevé à Jules César. Devenu empereur, Auguste fit rebâtir Pérouse; mais les monuments dont il Tembellit ne couvrirent point la tache de sang de son horrible hécatombe, elle s'est perpétuée de siècle en siècle dans la mémoire des générations qui durant les massacres récents du colonel Schmitd se disaient avec terreur: Tàme d'Octave est sortie des enfers pour animer ce Suisse inâiavolato. Au moyen âge, Pérouse fut en proie à la guerre civile des Guelfes et des Gibelins; elle n'eut quelques années de paix et de bon gouvernement que sous la domination de Braccio de Mantoue (surnommé Forte Braçcio). Ainsi bien des êtres n'ont dans leur vie que quelques heures de rapide félicité projetant leur lueur mélancolique sur le fond noir de longs jours désespérés. A la mort de ce prince énergique et équitable, Pérouse perdit toute liberté; elle fut soumise à la domination lyrannique des papes. Paul III y fit élever une citadelle qui à chaque tentative d'insurrection bombardait la ville esclave. En 1849, quand la cause de l'indépendance triompha à Pérouse, le peuple démolit l'odieuse forteresse; les soldats du pape, Suisses et Autrichiens, travaillaient à sa reconstruction au moment où je visitai la ville en deuil.
J'arrivai à Pérouse le 45 juin (1860), trois jours avant le sanglant anniversaire des massacres de Schmitd. Nous gravîmes à gauche un faubourg désert dans lequel je remarquai une belle fontaine monumentale appelée fonle Veggie. Rien de plus pittoresque et de plus triste que cette vieille et néfaste Pérouse; la colline sur laquelle elle est assise domine une superbe vallée qu'arrose le Tibre; ce fleuve, dont le seul nom évoque le spectre de Rome et le fait planer formidable devant nous, coule à une assez grande dislance de Pérouse; la circonférence de la ville est presque aussi vaste que celle de Florence; pas une rue, excepté celle du Corso, n'est alignée; les maisons y poussent pour ainsi dire à l'aventure; les remparts couverts de végétation (et dont de grands fragments sont étrusques et d'au-
1res du temps d'Auguste); les jardins en fleur, les champs, les tertres verdoyants, les ravins pleins de broussailles s'enchevêtrent dans la ville et la décorent en tous sens de bouquets et de traînées de verdure. J'aime les pierres et les monuments où la nature se mêle. Pérouse ne ressemble à aucune ville connue; on dirait qu'elle a été oubliée durant des siècles dans un paysage tranquille. — A mesure que nous pénétrons dans la ville, l'impression dure et s'assombrit; le peu d'habitants que nous rencontrons sont des mendiants, des soldats suisses et autrichiens S des prêtres et des moines. Les moines sont en majorité; en les voyant flâner dans leur saleté et leur corpulence, je pense à ces paroles du publiciste Pecchio: • Voulez-vous des moines blancs, gris, bleus, déchaussés, essoufflés, bêlants et toujours fétides; de petits clercs dévergondés, des cardinaux rusés, des livres ascétiques et insipides; des journaux qui parlent de messes et de bénédictions? Vous aurez tout cela dans la triple royaume de l'ignorance, de la superstition et de l'inquisition. »
11 y avait cent églises et cinquante couvents à Pérouse', au moment oiî je la visitai, et le nombre en aurait été encore plus grand si le gouvernement papal n'eût lui-même transformé récemment quelques cloîtres en casernes.
Comme nous traversions la petite place Saint-François, nous vîmes alignés devant la jolie église de ce nom un peloton de soldats autrichiens auxquels un officier faisait faire l'exercice; sa parole sonore retentissait au milieu du silence et de la solitude; ainsi, les premiers mots que j'entendis en entrant dans une ville italienne furent prononcés en langue allemande; cette proclamation de l'esclavage serrait le cœur; tous ces soldats tudesques, mouchards de la cité, avaient des mines insolentes et stupides. Chaque jour, ils insultaient les citoyens, tout était prétexte à leur brutalité. J'ai dit comment de belles jeunes filles furent souffletées par eux pour avoir porté le portrait du roi. La moustache à la Victor Emmanuel était aussi poursuivie à coups de sabre par les soudards. Un perruquier, qui s'était façonné à lui-même un accent circonflexe séditieux, avait été rossé dans sa boutique quelques jours auparavant par trois Suisses ivres ; sa femme ayant voulu le défendre subit le
* A l'époque où j'y arrivais, la garnison de Pérouse se composait de six cenls Autrichiens et de huit cents Suisses.
* Ville de dix-huit mille âmes.