II
« Je viens, lui dis-je en lui prenant la main, de passer une heure en la compagnie des amis de vos aïeux : les Strozzi et les Capponi sont frères dans l'histoire de Florence.
— Ils ont combattu ensemble pour la liberté, repartit Gino Capponi; puissent leurs descendants n'être pas indignes de leur exemple.
— Tous les Florentins d'un nom illustre se souviendront de leurs ancêtres, répliquai-je. Voyez le baron Ricasoli : quelle conduite admirable ! quelle fermeté ! je dirai presque quel héroïsme civil !
— Le connaissez- vous? me demanda le marquis.
— Je pars de Florence, répondis-je, avec le regret très-vif de ne pas avoir eu Thonneur de lui être présentée.
— Que ne me Tavez-vous dit plus tôt? reprit le marquis.
— Je vous ai vu si peu, repartis-je,
— Mais j'espère bien que nous nous reverrons, me répondit le marquis avec bonté. Quand partez-vous donc? ajouta-t-il, je pourrais dès demain parler de vous à Ricasoli, ou lui écrire.
— Je pars après-demain, au point du jour, pour aller passer un mois à la campagne, chez la princesse Marie Bonaparte Valentini.
— Une personne adorable. Non-seulement elle est belle, répliqua le marquis, mais c'est un grand cœur, un noble esprit; elle aime l'Italie sans restriction, et a rendu de véritables services à la cause de l'indépendance. Rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir. Vous repasserez par Florence eif la quittant?
— Oui, pour quelques jours.
— Eh bien, Ricasoli sera prévenu et très-empressé à vous voir. » Je remerciai le marquis avec effusion, puis nous causâmes de
Texpédilion de Garibaldi, thème alors imique de toutes les conversalions de Florence.
f Le bruit a couru tantôt qu'il était maître de Palorme, reprit Gino Capponi, et cette nouvelle, j'en ai le pressentiment, ne tardera pas à se confirmer. Je crois maintenant à la réussite complète de son entreprise; je sens le souffle de Dieu dans le souffle qui nous pousse. Les événements s'enchaînent et s'accomplissent d'une manière tellement providentielle, qu'il faudrait être athée pour n'y pas reconnaître l'intervention d'en haut. Oh ! s'il y avait un pape de génie, quel rôle il eût pu jouer dans la renaissance de l'Italie ! quel lien il eût pu cimenter entre le patriotisme et la foi! Je suis toujours navré, ajouta-t-il, lorsque je vois dans l'histoire des hommes
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faillir à une mission glorieuse. La vertu et la vérité sont de leur essence si éclatantes, qu'il faut être frappé de cécité morale pour ne pas les reconnaître et leur obéir quand elles se présentent à nous et nous sollicitent. »
J'écoutais muette et captivée ces nobles paroles. Il poursuivit :
«, Est-ce qu'à défaut d'inspiration divine l'histoire, cet enseignement flagrant de l'humanité entière^ n'est pas là pour nous tracer la route de Thonneur et du devoir? Est-ce que depuis des siècles elle n'enregistre pas avec respect (abstraction faite des civilisations et des religions diverses) les actes des hommes qui se sont dévoués au bien de leurs semblables (bien inspiré par Dieu même)? Est-ce que d'autre part cette éternelle justicière, l'histoire ne flétrit pas inexorablement, quels qu'ils aient été, les violateurs du bien? rois, empereurs, papes, est-ce qu'ils peuvent échapper à ses arrêts? C'est de l'ensemble de ces arrêts mêmes que se compose le code des lois évidentes qui doivent régir nos consciences. Devant ce foyer de lumière, Taveuglement involontaire n'est plus possible ; les peuples barbares agissaient insciemment, les nations civilisées savent en quoi consistent le droit et le devoir; lorsque ceux qui les gouvernent prennent pour levier la corruption et basent leur autorité sur le préjudice de tous en vue de leurs appétits tyranniques, ils sentent bien que leur règne n'est que passager, que leur couronne tombera avec leur vie et qu'ils seront décapités par l'histoire.
— Ce que vous dites là est grand et beau, m'écriai-je, ce sont de pareilles convictions qui dans l'avenir rallieront les hommes; la gloire n'aura plus d'usurpateurs, les faux dieux n'auront plus de croyants, l'honnêteté deviendra une des conditions de la puissance et de la renommée,
— N'entraîna t-t-elle pas de longtemps le triomphe après elle, reprit le marquis, la pratique du bien doit être la passion et l'idéal de la conscience; est-ce qu'un homme de génie, poète ou statuaire, suppute en créant son œuvre, les résultats de fortune ou de gloire? Non, non! indépendant de toute éventualité, il produit le beau, parce qu'il en porte en lui l'abstraction ; de même le bien doit découler de rhonnête homme, dégagé de l'espoir de l'admiration et de l'attente de toute influence sur ses semblables ; je dis plus, la certitude de l'oubli, la prévision de l'anéantissement de nos actions ne sauraient nous faire renoncer à la vertu et à la justice ; la parti-
cipalion même la plus obscure au bien commun est digne de tenter nos eiïorls. »
Tandis qu'il parlait, je me sentais envahie par une émotion analogue à celle qu'éprouvent les témoins d'un fait héroïque ou les auditeurs d'un chant sublime. S'il avait pu voir mon visage, il y aurait lu l'attendrissement; il prit mon silence pour de l'inattention:;
« Je TOUS fatigue, me dit-il, avec toutes mes dissertations philosophiques.
— Si je vous écoute muette, repartis-je, c'est que mon âme en^ tière est suspendue à vos paroles, c'est que je ne veux rien perdre, rien oublier du sens qu'elles renferment! Un jour viendra où je ne pourrai plus vous entendre, mais l'écho de tout ce que vous m'avez exprimé de grand ne sera pas perdu : je suis attentive à votre voix comme Platon et ses autres disciples l'étaient à la voix de Socrate, dont ils recueillaient la doctrine.
— Rien de ce que j'ai dit ne mérite qu'on s'en souvienne, repartit Gino Capponi avec simplicité. Souvenez-vous seulement de la sympathie que vous m'inspirez en retour de votre enthousiasme pour l'Italie. »
Il me quitta en me disant au revoir.
Je gardai de sa visite une sérénité bienfaisante, quelque chose de fortifiant et d'inexpugnable.
Le professeur Ragnotti vint dîner ce soir-là avec nous, et avec sa bonté infatigable il se mit à notre disposition pour toute la soirée.
« U vous reste à voir San Miniato, me dit-il; c'est du haut du monte aile Croci, où cette belle basilique est située, que vous devez faire vos adieux à Florence. •
 cinq heures nous partîmes en voiture, nous remontâmes la rive droite de l'Arno et longeâmes les quais jusqu'au pont aile Grazie ou Rubaconte^. Ce vieux pont est d'une telle solidité, qu'il est le seul de tous ceux jetés sur l'Arno qui ait résisté aux inondations. — Quelques masures, restes de deux couvents de femmes, se groupent sur ses parapets. Au bout du pont, à l'angle de la petite place Mozzi, s'élève à droite le beau palais Tomgiani: un balcon à balustrade ouvragée, d'une exquise élégance, est suspendu sur le cours de l'Arno; on y rêve quelque belle femme accoudée; elle écoute, charmée, durant les tièdes nuits, une sérénade montant
* Nom du gonfalonier de Florence qui fit construire ce pont.
d'une barque qui fuit. Nous passons devant Féglise Saint-Nicolas, dont le clocher abrita Michel-Ange, «t prenons à gauche la route qui tourne à Test sur le flanc de la montagne ; nous en gravissons une partie en voiture, puis le cocher refuse d'aller plus loin, et, ne pouvant vaincre sa résistance, nous mettons pied à terre. Le bon Ragnotti nous assure qu'en suivant un chemin à droite nous arriverons bien vite à San Miniato, Nous longeons le mur d'enceinte et nous nous trouvons dans des champs de blés, d'oliviers et de vigne. La soirée est splendide ; le ciel d'un bleu vif du côté du levant et tout incendié à l'ouest par les lueurs rouges du soleil qui décline. Nous marchons à travers des sentiers bordés de haies fleuries, où se promènent des couples d'amoureux et déjeunes mères conduisant leurs ^fants. Devant nous, le couvent, le campanile et l'église de San Minialo avec son imposante façade de marbre blanc et noir, se dressant au sommet de la colline toute verdoyante : derrière nous se groupe Florence. Arrivés au pied del monte aile Croci» je m'aperçois que le chemin où nous sommes tourne au midi et n'a pas d'issue sur la montagne; je dis à Ragnotti qu'il nous égare; il persiste à croire que nous sommes sur le bon chemin ; mais bientôt la route fait un coude dans le faubourg Saint-Georges. Nous tournons le dos à San Miniato et entrons dans une rue. Je me renseigne sur la vraie route à dés hommes fumant devant une botlela; ils me répondent en riant qu'il fallait prendre le chemin de l'est, et que nous en sommes fort loin. — La nuit tombe, le ciel et la campagne s*assombrissent, impossible de songer à recommencer l'ascension ce soir-là. Je cherche querelle à Ragnotti; je le plaisante sur sa distraction tout en continuant a descendre jusqu'à la porte Saint-Oeorges; là, nous tournons encore sur nos pas pour regagner la place Saint-Nicolas, où notre voiture stationne.
« Temps perdu, excursion manquée, fatigue irritante, dis-je à notre guide qui se désespère.
— Ayez le courage d'être matinale demam, et je réparerai ma faute, » réplique notre fidèle chevalier en me demandant grâce.
Nous fmissons par rire de la mésaventure et allons respirer l'air sur le Lung' Amo.
Le lendemain, à huit heures du matin, le professeur Ragnotti m'attendait en voiture à la porte de l'hôtel . Je secouai le sommeil, me vêtis à la hâte, et nous partîmes pour San Miniato, par une de ces radieuses matinées de printemps qui prêtent à la terre un as-
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pect de jeunesse et de pureté ; souriante et enveloppée de teintes roses, on dirait qu'elle vient d% sortir de la main du Créateur.
« Andate il più vicino possibile délia ckiesa di San Miniato (Allez le plus près possible de Téglise de San Miniato), dit Ragnotti au cocher.
— Site sicuro, il cavallo e buono, andremmo corne il vento » (Soyez iFanquille, le cheval est bon, nous irons comme le vent), réplique le cocher, et il lance au galop son animal frais sorti de Técurie. Nous passons par la même route que la veille ; mais, arrivés sur la place Saint-Nicolas, au lieu de prendre ce malencontreux chemin de droite dans lequel nous nous sommes égarés, nous continuons à gravir celui de gauche, qui monte à Test del monte aile Croci. Le cheval alerte nous mène sans broncher jusqu'au seuil d'une longue avenue de cyprès centenaires. Là, il s'arrête essoufflé : « Non si puô andarpiii avanti » (On ne peut aller plus avant), nous dit le cocher. Nous descendons de voiture, et franchissons la sombre allée où, sur la tenture des cyprès, se détachent de dislance en dislance les stations d'un chemin de la croix. Quelques femmes de la campagne prient agenouillées devant les signes de la rédemption. Au bout de l'avenue se trouvent le couvent et l'église de San Salvatore. Une musique religieuse sort de la nef éclairée, dont la porte ouverte nous laisse voir le fond lumineux; nous entrons; les moines franciscains réformés chantent des psaumes dans les tribunes grillées du chœur. — L'église est déserte ; l'harmonie sacrée qui la remplit, et dont les notes graves et pénétrantes s'échappent d'êtres invisibles, produit un très-grand effet. Rien de remarquable dans cette petite église deSaint-Salvator, que Michel-Ange appelait Isibella villanella (la 1 elle villageoise), sans doute à cause de la campagne attrayante qui l'entoure. A mesure que nous gravissons la route qui conduit de San Salvalor à San Miniato, Florence et une immense étendue de paysage se déroulent autour de nous. A l'est, le cours de l'Arno ondule dans les plis ombreux de ses rives; nousle voyons descendre au loin, à travers de vertes collines, dominées au dernier plan par les Apennins, où ce fleuve prend sa source. Nous voudrions, côtoyant ses bords pittoresques, aller jusqu'aux rocs d'où il jaillit; les contrées et la campagne qu'il parcourt nous attirent; il y a là des villas, des couvents et des hameaux, que nous n aurons pas vus, et qui méritaient d'être décrits. Même avec le plus grand loisir et une curiosité infatigable, le voyageur n'explore qu'imparfaitement
les contrées qu'il visite ; en les quittant, il emporte le regret de paysages et de monuments qui lui restent inconnus. Regret plus amerî Tbomme, c§ voyageur terrestre, embrasse en vain de la pensée la configuration de ce globe borné , il n'en connaît en mourant qu'une étroite partie î L'Asie a des villes fantastiques qui poursuivent son imagination; TAfrique, des solitudes impénétrables dont la difficulté le sollicite ; désirs stériles ! il meurt étranger à la planète qui le compta parmi ses habitants éphémères. Que sera-ce dans ces milliers de mondes flottants au fond de Téther sur nos têtes? Sommes-nous appelés à les traverser seulement un jour dans les évolutions successives de Tâme?
Tout en rêvant ainsi, je gravis le monte aile Crociy appuyée sur le bras, du professeur Ragnolli, tournant souvent la tête pour contempler le merveilleux panorama de Florence et delà campagne toscane. Nous arrivons enfin sous la porte alla Croce, qui s'élève à l'endroit même de la montagne où fut martyrisé san Miniato, et où l'on a retrouvé son corps. Au-dessus de Tare de la porte qui fait face à Florence sont de belles fresques, par Michel di Ridolfo del Ghirlandajo; la Vierge, saint Jean-Baptiste et saint Ambroise y sourient à la nature en fête. La végétation printanière envahit de sa floraison les murs de la porte alla Croce et des canonnières dont elle est flanquée. On nous désigne près de là quelques pans de murailles brisés, qui faisaient partie des travaux de défense ordonnés par Michel-Ange, lorsque les armées coalisées du pape Clément VU et de Charles-Quint assiégèrent Florence. Nous voici arrivés en face de la basilique de Sa7i Miniato ; à côté s'élève le grand palais épiscopal couronné de créneaux, qui fut fondé au treizième siècle par deux évêques de Florence, monseigneur de Mozzi et monseigneur Ricasoli; on aime à retrouver ce grand nom dans tous les siècles des annales toscanes. Ce palais, la belle tour du campanile et l'église furent endommagés par l'artillerie ennemie, durant le siége(l 5^9) dont je viens de parler; les canons-des Florentins, braqués derrière les créneaux, ripostaient aux assaillants ; je crois voir encore sur ces hauteurs le gonfalonier Nicolas Capponi, Michel- Ange et Philippe Strozzi, enflammés par la liberté, parcourir les bastions et stimuler les défenseurs de la patrie.
Tout en évoquant ces grands souvenirs, je considère l'éclatante Oaçade de la vieille basilique de San Miniato ; les incrustations de marbre y décrivent des mosaïques ; les bas-reliefs et les moulures
rayonnent en ce moment sous le soleil qui les éclaire d'aplomb. Cette église fut construite au commencement du onzième siècle. Le vaisseau se divise en trois nefs dont les arcades sont soutenues par des colonnes de différents styles; quelques-unes, dit-on, sont antiques et ont appartenu à des temples païens. La nef est en réparation au moment où nous y entrons : on restaure et on gâte ces vieux murs; le pavé de Téglise.en marbre noir et blanc, est jonché de sépultures dont plusieurs sont modernes et exhalent par ce jour brûlant une fétide odeur de cadavres, mal combattue par les fleurs dont les dalles flinéraires sont couvertes. Le chœur et l'abside occupent un tiers de la longueur du vaisseau et s'élèvent sur un plan supérieur; on y arrive par deux escaliers de marbre. Les balustrades qui ferment ce sanctuaire sont revêtues de mosaïques. Une superbe chaire en marbre se dresse dans le chœur. Les stalles en chêne sculpté remplissent le bas de la demi-coupole; au-dessus resplendit une admirable mosaïque du onzième siècle, représentant le Christ, saint Jean, saint François et san Miniato. Ce dernier porte au front une couronne roy^iile; suivant la légende, le bienheureux Miniato avait été roi d'Arménie. Les cinq fenêtres qui éclairent ce merveilleux sanctuaire sont en marbre transparent au travers duquel passent des rayons de lumière. On voit encore sur les parois quelques restes de fresques byzantines ; entre les deux escaliers qui aboutissent au chœur s'élève au haut de la grande nef une exquise petite chapelle, sculptée par Michelozzi, sorte de tabernacle où devait être déposée une image miraculeuse du Christ; nous trouvons à côté Tescalier qui descend dans la crypte dont la voûte est soutenue par trente-six colonnes de marbre; au centre est un autel contenant les cendres de san Miniato et de plusieurs autres martyrs. Nous remontons dans l'église, et avant d'en sortir nous nous arrêtons dans la chapelle Sainf-Jacques, où se trouve la tombe d un cardinal ; la coupole de celte petite chapelle est un chefd'œuvre; elle est décorée des plus rares bas- reliefs de Luca della Robbia. Prête à sortir de la basilique, dont les exhalaisons cadavériques me soulèvent le cœur, j'aperçois au-dessus de la porte le monument élevé au poète Giusti ;- la tête de son buste est inspirée et porte en ce moment au front une couronne d'immortelles. Sans doute un ami du hardi satirique est venu la veille rêver là et se souvenir; je m'incline devant cette tombe et murmure en m'éloignant ces vers que Giusti adressait au pape :
destinato a mantener vivace Dell' Albero di Gristo il santo stelo La ricca povertà dell* Evangelo
Ripiglia in pace; Strazi altri il corpo : non voler tu l'aima Calcarci à terra col tuo doppio giogo *.
Nous descendons le monte aile Croci par une chaleur accablante, nos jambes défaillantes faiblissent tandis que nos yeux se délectent ravis de Timmense tableau de la cité entière et des campagnes qui Tenvironnent.
Le reste du jour est donné aux préparatifs du départ ; le soir le comte Faïna vient nous chercher pour nous promener sur la place du Dôme et dans la rue des Calzajoli, où nous trouvons une foule compacte. On nous dit que Tenterrement du savant professeur Giovachino Taddeo, nommé récemment sénateur, va passer par là. Tandis que nous prenons des glaces dans le café Castelmuro en face del Or San Michèle^ nous entendons un chant de psaume qui part de la place du Grand-Duc. La bière est précédée de toutes les confréries (bannières entête) des pénitents de Florencejcouverts de leurs cagoules; on ne voit que leurs yeux flamboyants à travers les trous de la toile qui cache leur visage; ils portent tous à la main un gros cierge allumé vacillant à l'air; ils sont escortés de gamins déguenillés qui tendent sous les cierges un cornet en papier gris dans lequel ils recueillent les gouttes de cire fondue; après les confréries viennent le.s hauts dignitaires de Florence, les amis et les parents du défunt; ils portent aussi de longs cierges d'où se répandent dans la nuit des lueurs fumeuses. Ce défilé fantastique et sombre dure près d une heure; le Miserere retentit devant nous et se prolonge au loin de la tête à la queue du cortège. Parmi ceux qui accompagnent le mort illustre passe Ricasoli ; sa tète austère et flère, m'apparaijb un moment à travers la flamme des cierges. La bière portée par des pénitents en robes noires, est couverte d'un drap de velours pourpre tout jonché de fleurs odorantes ; des guirlandes de roses et de tubéreuses encadrent les décorations du professeur Taddeo. — Nous rentrons à Thôtel, poursuivis par Tharmonie funèbre qui fuit dans la direction de la porte Pinti, où est situé le cimetière de la Miséricorde.
' toi qui es destiné à maintenir debout et vivant l'arbre de Jésus-Christ, retourne en paix à la riche pauvreté de l'Évangile. Que d'autres torturent le corps; toi ne tiens pas notre âme courbée vers la terre par ton double joug.
Une ville» quelque belle que la fassent ses monuments, quelque curieuse que la rendent ses souvenirs et quelque attrayante qu'elle soit par sa situation, m'a toujours semblé une vaste prison dont les maisons et même les palais sont des cachots où le corps s'étiole, où rimagination s'amoindrit. Je ne respire librement, je ne sens des ailes à mon âme qu'en pleine nature; j'éprouve toujours une sensation rafraîchissante, une sorte de dilatation de l'esprit, à me retrouver dans les diamps, à voir Thorizon des montagnes, des forêts, des mers, des fleuves, des lacs encadrés de lignes lumineuses et se groupant sous le dôme du ciel; peu d'habitants, leurs labeurs, leur mouvement et leur agitation à distance; le silence dans Tétendue, ou plutôt les voix tour à tour formidables de la tempête, ou à peine murmurantes de la végétation en travail, frôlée par le bourdonnement des insectes. Ce serait pour moi le plus horrible des supplices d'être condamnée à ne jamais voir la campagne et à mourir entre les quatre murs d'une chambre, ces murs fussent-ils décorés de chefs-d'œuvre; Fart ne remplace point le soleil, l'azur, les bois, les eaux qui courent.
J'étais lasse de Florence, de ses marbres, de ses tableaux; j'éprouvais une joie d'enfant à aspirer l'air suave de cette belle matinée de printemps par laquelle nous partîmes (le 1" juin 1860). Â sept Jieures du matin, nous nous rendons à l'embarcadère de la sirada ferrata Leopolda, qui conduit à Pise et se bifurque à Empoli avec le chemin de fer de Sienne, que nous devons suivre. Florence, l'Arno et les collines sont couverts d'ime vapeur rose et nacrée. Le convoi suit d'abord les prairies qui s étendent derrière les Cascine, Les régiments qui sont à Florence font l'exercice dans cette espèce de champ de Mars où nous avons vu les courses pendant le séjour du roi. Escortée d'un domestique, une jeune Anglaise, en amazone de drap noir qui dessine tous les contours délicats de sa taille, et coiffée d'un chapeau Paméla à plume blanche, rase la prairie sur un cheval fougueux; les officiers italiens la regardent comme éblouis. Ce tableau nous apparaît une minute, puis il s'évanouit. Nous traversons le val d^Arno dans sa partie la plus
fleurie et la jdus charmante; nous suivons la rive droite du fleuve qui donne son nom à cette riante vallée où se groupe San Donninoy première station; les villages, les châteaux, les bouquets de peupliers et de pins d'Italie s'échelonnent sur les hauteurs; puis voie Signa, joli bourg formant la seconde station. Ce lieu est célèbre par la fabrication des plus fins chapeaux de paille de la Toscane. Nous passons un nouveau pont sur VOmbrone, torrent qui descend des Apennins, et nous entrons dans la gorge pittoresque de Gonfalino. Ici la route se resserre, les collines s'élèvent, et bientôt Montelupo et Capraja nous apparaissent avec leurs deux châteaux forts gothiques, longtemps ennemis, et qui se regardent paisiblement aujourd'hui d'une rive à l'autre de l'Arno. Ces créneaux et ces tourelles forment une merveilleuse décoration. On voudrait faire là une halte, et parcourir les terres fertiles circonvoisines où se trouve la villa royale de VAmhrogiana, La vapeur nous emporte loin de Monlelupo (qui forme la troisième station), et bientôt nous arrivons à EmpoU, l'antique Empulum. Cette petite ville est renommée par ses fabriques de belles faïences et par une église et un baptistère renfermant des fresques de Giotto et de Ghirlandajo. Nous repartons aussitôt par le convoi qui prend la route de Sienne. Nous traversons d'abord Grawo/oio, où la rivière Blsa rit au milieu des prés et des champs cultivés ; nous voyons apparaître sur une hauteur, à gauche, Castel Fiorentino; c'est aussi un lieu qui fait rêver, et où Ton aimerait à s'arrêter au moins un jour; Cerlaldo nous sollicite plus encore; les ruines de son village primitif, détruit au quinzième siècle, se groupent sur la montagne. Boccacea habité Certaldo; on y montre sa maison, couronnée d'une tourelle en brique. L'auteur du Décaméron avait été inhumé dans une église de ce village; mais en 1783 son tombeau fut détruit, et le crâne de l'ingénieux conteur, conservé d'abord, finit par disparaître. Pauvre Boccace ! il n'avait pas même en mourant un drap pour se faire un suaire, et sa glorieuse tête de mort, comme celle d'Yorik, supputée de main en main, a fini par tomber en poussière on ne sait où. Qu'importe! les œuvres de son génie survivent; la lumière palpite et rayonne sur les cendres.
Nous franchissons au vol la vallée de TEIsa, moins délicieuse que celle de l'Arno, puis nous arrivons à Poggibonsi, un bourg qui s'étend au pied d'une colline couronnée par un vieux château. Le vallon de Staggio s'ouvre devant nous; la montagne de San Dal^
ma%zo se dresse en face. Un tunnel a été percé dans ses entrailles; le convoi s'y précipite en mugissant, et parcourt véloce, dans les ténèbres, l'espace de deux milles. £n sortant de la nuit, nous voyons, à droite, les remparts de Sienne, dorés par le soleil. Je ne visiterai qu'au retour la vieille cité républicaine que Côme I" mit à feu et à sang.
A la station de Sienne, plusieurs officiers piémontais montent dans le wagon où nous sommes; ils nous apprennent la nouvelle de la prise de Palerme par Garibaldi, qui vient de leur être transmise à l'heure même. Aussitôt les voyageurs se parlent avec animalion; on s'interroge, on se réjouit, et, dans cette communion d'allégresse, on fait naturellement prompte connaissance. Le capitaine qui me donne la bonne nouvelle est envoyé en détachement à Montepulciano, petite ville toscane que nous apercevons à l'horizon sur le sommet d'un roc. Tout en causant avec cet officier, nommé Pinelli, j'apprends qu'il est Tami du député Achille Menotti et de son frère, capitaine de bersaglieri, qui commande la garnison de Foïano, un bourg voisin. M. Pinelli nous quitte à une station en nous remettant sa carte, et nous le voyons monter dans une voiture qui prend à gauche un chemin à travers terres. Bientôt nous arrivons nous-mêmes à Assinalunga, où la voiture de la princesse nous attend. Tous ces villages de la Toscane ont un aspect décoratif qui charme les yeux; c'est toujours quelque belle église arrondissant sa coupole dans l'élher ou quelque tour y pointant ses créneaux dentelés. Nous partons d'Assinalungaf après avoir déjeuné à la hâte dans un petit café enfumé et fort sale.
Nous traversons une plaine fertile couverte de riches cultures; les champs de blés se marient aux vergers d'oliviers et dé mûriers, et aux ondulations des vignes qui suspendent aux arbres leurs guirlandes. La plaine est bornée par un cercle de montagnes lumineuses qui va toujours s'élargissant. Sui' une des plus hautes est perché Montepulciano, où le capitaine Pinelli se rend en ce moment; çâ et là nous rencontrons une belle ferme ou un groupe de maisonnettes blanchies à la chaux. Nous nous arrêtons une minute devant une pauvre bottela, où une femme assise sur un banc rapièce une vieille veste en chantant; une petite contadina, portant un corset rouge et la tête couverte d'un large chapeau de paille^ accourt nous offrir des bouquets de fleurs des champs, de cerises encore vertes et de fraises des bois. Ceci me rappelle
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qu*il y a trois siècles des enfants ainsi vêtus oiïraient les mêmes bouquets à Montaigne, qui traversait la même plaine. Rien ne cliange dans les usages et les mœurs des cultivateurs et des pâ-* très; les paysans n'ont pas d'annales; ils vivent de traditions; ils conservent et attestent les vestiges du passé. Ce que nous appelons la civilisation en fait de costume, d'ameublement, d'alimentation, de raédecme et de culture, est toujours dans les villes en avance d'un siècle ou deux sur les campagnes. Le paysan a peur des nouveautés; il ne se fie pas aux découvertes; il dit : t Mon père et mon grandpère ont fait ceci comme je le fais; donc c'était bon !» Il a le culte de l'habitude, la superstition de ce qui est transmis, une lenteur Iran, quille, le dédain de l'initiative; de là beaucoup d'erreurs, mais aussi des mœurs plus douces, moins de turbulence, et une sorte de placidité dans la vie et dans la mort. En Italie, comme dans ma chère Provence, beaucoup de femmes refusent encore de faire vacciner leurs enfants; elles se souviennent de leuK mères qui ont eu la petite vérole, et qui la leur laissèrent avoir. Cela purge et fortifie, disent-elles. Elles oublient que cela défigure. Les paysans, surtout en France, n'ont pas le sentiment de la beauté; ils la jugent instinctivement inutile aux nécessités dont se compose leur existence.
Nous arrivons bientôt dans une longue avenue de grands ormes. Nous touchons aux limites de la Toscane et de la fertile vallée de la Chiana, arrosée par le canal de ce nom. Autrefois la Chiana était une petite rivière aux eaux tantôt stagnantes et malsaines, tantôt débordantes et inondant les terres. On canalisa la Chiana, on y fit affluer les eaux des marais voisins, on épura son cours en le dirigeant à travers les lacs de Chiusi et de Montepulciano, et, ainsi grossie et enfermée dans un lit factice, la Chiana toscane* devint une rivière bienfaisante qui, après avoir parcouru la vallée où nous la voyons et traversé les deux lacs, prend le nom de ca^iale Maestro, et va se jeter dans TAmo.
Au bout de la belle avenue d'ormes, nous vîmes reluire les eaux de ce vaste canal. Quelques barques de pêcheurs étaient amarrées à ses rives. Nous passâmes un pont, et nous nous trouvâmes dans un champ de blé. Le domestique de la princesse nous dit alors :
« Attention, mesdames, nous touchons à la frontière papale, »
* Il y a aussi à peu de distance la Chiana romaine.
Nous n'apercevions aucun indice de changement de terriloire; le domestique nous montra du geste un tronçon de colonne (peut-être antique) dressé au milieu du champ qui marquait comme un poteau la ligne des deux frontières. La nature, insoucieuse de ces divisions d'États, les confondaient sous les ondulations des blés mûrs. Je dis à cet homme qu'il serait plus rationnel que la Chiana formât la limite. 11 me répondit très-judicieusement : « La Chiana a été canalisée par la Toscane, et sans doute elle n'a pas voulu en faire bénéficier le gouvernement papal, qui ne fait rien pour l'amélioration des campagnes et des villes. i* Nous franchissons celte frontière ouverte sans rencontrer ni douaniers ni soldats. Tout en gravissant au pas une colline couverte de bois de chênes, je me disais : «Avant un an, l'armée italienne passera par là. » C'est la route à suivre pour aller délivrer Pérouse. Les poètes devinent parfois la stratégie, ce sont des mathématiciens et des tacticiens instinctifs. En tournant la colline, où des gorges charriantes,, ver tes et touffues, s'enchevêtrent sur le versant, nous voyons, sur une hauteur à droite, une bjanche habitation.
« Voilà la Viano, i» nous dit le domestique.
A gauche, sur un plateau parallèle, se dessine dans l'azur la petite chapelle de Sainte-Marguerite, dont la princesse nous a parlé dans une lettre. Nous avançons dans un chemin creux qui serpente, puis monte graduellement jusqu'au sommet, où se dresse la villa. Je remarque, à gauche de la route, de grands trous creusés régulièrement sous des racines de vieux chênes.
« Ce sont des tombeaux étrusques, me dit le domestique; vous verrez dans le jardin de la princesse les objets qu'on a trouvé là. »
Nous étions arrivés au-dessus du plateau de la Viano; nous tournâmes à droite et passâmes la grille, qui fermait une vaste esplanade tout embaumée par les rosiers et les œillets en fleur. Nous laissâmes à gauche Félégante maison du portier, ou plutôt d'un des fermiers de la princesse remplissant cet office. La voilure courait dans une avenue sablée bordée de jeunes arbres dont les cimes se couronnaient à peine d'un bouquet de feuillage. Avec les années leurs rameaux croîtront et formeront des allées ombreuses et magnifiques; en face de nous, la villa, d'une blancheur de marbre, éclatait en pleine lumière sous la voûte du ciel, d'un bel azur uniforme; les cultures, les bois, les ravins, les collines, remplissaient l'étendue du paysage. A mesure que nous approchions, nous distinguions les détails de ce joli palais rustique. A la pointe du fronton, l'aigle
impériale déploie ses ailes sur les armes de famille des Bonaparte; de chaque côté sont les statues de la France et de l'Italie; deux escaliers ornés, et comme gardés par qualre lions en pierre, conduisent à Félégant perron sur lequel s'ouvre le vestibule à colonnes, sorte d'atrium que nous apercevons jusqu au fond par de larges portes-fenêtres toutes"grandes ouvertes. U princesse et ses filles nous attendent debout sur le perron; elles descendent vers nous comme nous arrivons, et nous reçoivent avec cette affabilité caressante et douce qui fait oublier au corps sa fatigue, au cœur ses chagrins. La princesse nous conduit dans deux jolies chambres, précédées d'une pièce élégante disposée en cabinet de travail. La salle de musique, le salon où écrit la princesse et les appartements d'amis, sont distribués à Tentour de ce vaste péristyle à colonnes qui s'éclaire au levant et au couchant par des fenêtres aux vitres de couleur, à travers lesquelles le paysage revêt les aspects les plus fantastiques : tantôt la pourpre de l'incendie, tantôt le rose de l'aube, l'opale du crépuscule, l'azur pâle du soir que la nuit envahit, ou la blancheur de la neige qui fait apparaître la campagne printanière couverte de frimas.
Au rez-de-chaussée est un péristyle semblable à celui du premier étage; à gauche de ce péristyle sont les offices, puis, dans un angle, la chapelle; à droite, la salle à manger et les cuisines. Du côté opposé à la façade monumentale, le rez-de-chaussée s'ouvre sur une esplanade rustique où se trouvent la ferme, les écuries, le cellier, la basse-cour. Les vieux murs au ton roux de ces bâtiments sont revêtus de chèvrefeuilles et de lierres qui suspendent jusqu'aux toits leurs grappes de fleurs et leurs feuillages. Sur le versant de gauche du plateau où la villa est assise se dessinent les bosquets et les avenues naissantes, les parterres de fleurs, les berceaux de rosiers grimpants; le petit bois d'acacias où s'abritent les tombeaux et les figurines étrusques se groupe plus bas, à demi caché dans le creux d'un ravin. Quand les plantations auront grandi, ce domaine de la Viano sera superbe; il est déjà admirable par l'horizon des vergers fertiles, des lacs et des montagnes qui l'entourent. Au second étage de l'habitation sont situés les appartements de la princesse, de ses filles et de leur gouvernante. La maison se couronne d'une terrasse à balustrade au milieu de laquelle est un belvédère d'où Ton domine toute retendue de la campagne. Au levant se dresse le cercle de collines dont j*ai parlé, dépassé par le monte Santa Fiora
et le grand roc de Montepulciano ; le lac de ce nom et celui de Ghiusi scintillent comme dimmenses diamants dans les terres. Au midi est la colline de la chapelle de Sainte-Marguerite; au nord se déroulent d'autres chaînes rocheuses; au couchant, un peu à droite du plateau de la Viano, apparait le riant village de Puzzoles, ceint de bouquets de chênes verts, et au delà le beau lac de Trasimène, encadré de montagnes aux croupes azurées et aux cimes lumi-* neuses. La solitude, le silence, la double quiétude deTimmensité du paysage et du ciel; en haut, tous les magnifiques effets des clartés d*aurore, de soleil, d'étoiles et de lune se succédant durant la beauté des jours et des nuits; en bas, le spectacle monotone et calme des bois, des ravins, des blés et des vignes; les yieux contadinik profil antique poussant leurs chariots ou leurs charrues attelées de boeuf (déjà quelque chose de la campagne de Rome); sous Tombrag^ des vieux chênes, des petites filles en corset rouge, menant paître des troupeaux de porcs qui, les groins allongés, fouillent dans les fosses étrusques à moitié comblées de glands; à travers les champs, les jeunes paysans sarclant ou bêchant, ébahis de voir passer des dames à chapeaux à plume. A Tentour de la villa, les nombreux serviteurs de la princesse, les moissonneurs, les pâtres, les jardiniers s'inclinant devant elle à chaque rencontre et lui baisant la main. Hommage touchant et juste quand il est rendu à la bonté et à la charité. Ces pauvres êtres, éblouis devant cette splendeur et cette beauté qui passent, se disent entre euxiSicurOy è una Madonasopra la terra. Elle, souriante à tous et les faisant heureux sans bruit et sans ostentation, le soir permettant il sallarello sous le péristyle du rez-de-chaussée aux sons de la lampogna (cornemuse) et des pipeaux rustiques; paysans et paysannes, décrivant sous les colonnes des pas à la fois traînants et rapides qui rappellent la bourrée de nos Auvergnats; Ettore, le valet de chambre bel esprit, remplissant avec majesté l'office di maestro di ballOf frappant la mesure avec ses mains, couvrant de sa forte voix de ténor le bruit des instruments et s'élançant au besoin, en se dojnnant des grâces, pour indiquer la figure; toutes ces bonnes gens joyeux d'une gaieté sérieuse; la princesse et nous formant la galerie et riant de la gravité des acteurs; des deux côtés un beau fragment de la campagne et du ciel rayonnant, même la nuit, encadré par les portes ouvertes; au milieu du tableau la grande lanterne suspendue à la voûte, épanouissant dans la pénombre sa rosace de lumière.
L'ITALIE DES ITALIENS. \9l
Le matin, la princesse distribuait des- aumônes aux pauvres des environs sur Tesplanade de la ferme; c'était un chœur de bénédictions, exprimé dans celte belle langue toscane et romaine que les paysans de cette contrée limitrophe parlent si purement ; tout cela se faisait avec cette simplicité tranquille que donne Thabitude du bien, il survenait parfois de gais épisodes dans cette pratique journalière de la charité. Un matin, un dentiste ambulant, couvert de breloques et portant une cravate rouge, se présenta à la porte de la Viano; il venait, disait-il, offrir ses services à Son Altesse. Ses soins étaient inutiles à la princesse, qui a des dents superbes; les jeunes filles rirent aux éclats et montrèrent leurs perles de quinze à vingt ans, quand Vartiste errant se tourna vers elles et leur proposa d'essayer de son talent; mais il y avait des serviteurs et des pauvres qui souffraient par intervalle de ce mal horrible si bien nommé i^age. La princesse ordonna au dentiste de les soulager avec prudence, de panser les dents malades et d'en arracher le moins possible; notre homme obéit avec respect et donna des preuves d'hlibileté. Il était radieux en faisant sonner les piastres qu il reçut de la princesse. Il répétait avec orgueil: « Siamo persempre il dentista (Tonore délia casa délia Sua Alte%%a.9 (Je suis pour toujours le dentiste d'honneur de la maison de Son Altesse. ) — Un autre jour, un médecin d'Arezzo vint à la Viano. Quelques enfants des fermes voisines n'avaient pas été vaccinés, grâce au préjugé persistant des mères qui ne se décidèrent pas sans résistance à amener i cari bambini à la villa ; tandis que le vaccin était inoculé, elles s'écriaient : « Principessa, questo non è buono, vedete corne il povero fanduUo piange, • (Princesse, ceci n'est pas bon, voyez comme le pauvre enfant pleure.)
Chaque dimanche, la messe était dite dans l'oratoire de la villa par le curé de la chapelle Sainte- Marguerite. Ce pauvre et vieux prêtre est nourri et payé par le châtelaine suzeraine de la Viano. Cette messe était la bonne messe pour les paysans qui y venaient en foule; ils n'aimaient pas leur curé de Puzzoles, jeune prêtre fanatique, à la figure blême et cafarde, nouvellement arrivé de Rome; ils avaient d'ailleurs contre lui sur le cœur une atroce scène de cimetière, survenue quinze jours avant notre arrivée. Les paroissiens de Puzzoles avaient alloué des fonds à leur curé pour l'agrandissement du campo santo; le curé empocha l'argent; les fosses, à peine creusées et amoncelées outre mesure, finirent par rejeter les
cadavres. Un matin, on en trouva plusieurs à moitié dévorés par des chiens. Les parents des morts profanés éclatèrent en imprécations et en menaces contre le prêtre avide. Les gendarmes pontificaux protégeront comme toujours U fraie maladetto.
Puzzoles ainsi que tous les villages voisins de celte frontière ouverte de la Toscane s'irritaient de la domination papale; chaque habitant avait chez lui le portrait de Victor-Emmanuel ; chaque paysan, en poussant la charrue ou en bêchant la terre, chantait des hymnes patriotiques. Les petits bourgeois s'étaient cotisés pour recevoir en contrebande le journal hNazione de Florence; ils le lisaient devant leur porte aux cultivateurs rangés en cercle, qui venaient s'informer, après leur journée de travail, dei nuove de ritalia libéra. Deux ou trois familles de Puzzoles arrivaient par intervalles chez la princesse pour savoir les nouvelles venues de France. L'Empereur, qui avait délivré la Lombardie, délivrerait-il bientôt l'Ombrie et les Marches? Ils espéraient; ils attendaient confiants les secours de la France !
Chaque soir, à l'heure du thé, survenait invariablement un vieux fermier de Puzzoles nommé maestro Domenico, Voir et entendre la princesse et savourer une tasse du breuvage chinois, était pour le brave homme une joie immense; quand la châtelaine partait et que la Viano se fermait, maestro Domenico devenait sombre et malade; il ne vivait en réalité que durant la saison de la villégiatura; les jeunes filles se réjouissaient de la componction avec laquelle il dégustait son thé et les gâteaux dont on surchargeait sa soucoupe; les jours où il dînait chez la princesse étaient les grands jours de sa vie, il en emportait comme un éblouissement. Son honnête et placide figure me rappelait celle d'un paysan provençal que j'avais vu daos mon enfance au château pater/iel; durant la Terreur, il avait aidé ma mère à cacher plusieurs suspects et à les sauver de l'échafaud; il était resté le confident de ses aumônes secrètes, comme l'éclaireur de ses bonnes œuvres ; il dépistait la pauvreté à secourir et les douleurs à consoler. Elle le nommait parfois son Ami, le faisait asseoir à table à sa droite et lui servait les meilleurs morceaux ; alors le brave homme redressait sa tête avec orgueil et disait avec un bon rire: « Me voilà devenu un monsieur. » Il y a beaucoup d'analogie entre les mœurs provençales et celles de l'Italie. La campagne du midi de la France a des aspects qui ressemblent à ceux de la campagne
romaine et toscane : mêmes cultures, mêmes efTets de lumière, même bourdonnement d'insectes, même température embrasée, tempérée et rafraicliie par les importunes rafales du vent. Les souvenirs de Tenfance doublaient pour moi le bonheur de ces jours de halte passés chez la princesse. C'était Toubli de toutes les écrasantes nécessités de la vie, du labeur impérieux, du trouble et de Fimportunité du monde; des envieuses et futiles passions de la société parisienne, dont l'écho m'avait encore poursuivie, quoique affaibh, à Turin, à Milan, à Florence et même à Venise. Depuis mon adolescence, je n'avais pas goûté un mois de pareil bien-être, im apaisement si complet de toute inquiétude; j'endormais jusqu'à la prévision des jours anxieux qui suivraient: la bonne nature m'avait reprise tout entière et me berçait comme une mère.
Les courants patriotiques et intellectuels arrivaient chaque jour jusqu'à nous dans cette belle solitude; la princesse envoyait tous les matins à Fojano * chercher les lettres et les journaux. L'arrivée du messager nous réunissait sous le péristyle du premier étage, où des fauteuils étaient rangés à Tenlour d'une table couverte de livres et de brochures. Nous cherchions avec avidité dans la Na^ zioîie les nouvelles deGaribaldi; désormais maître de Palerme, il songeait à passer le détroit. La cause de l'Italie intéressait en Europe tous les nobles esprits imbus de justice et de vérité. Un jour, nous lûmes dans une gazette que lady Byron, qui venait de mourir, léguait une somme consiiérable à l'insurrection italienne; c'était comme un appel ému et respectueux à l'àme héroïque du poète que son âme allait retrouver; un hommage à l'époux méconnu eC regretté. Elle entendait la voix de Child-Harold s'écrier prophétiquement : a Noble Italie ! c'est en vain que riiistoire de tes fautes sera répétée sans relâche par toutes les nations; tu es la Reine des arts, comme tu l'as été de la guerre. L'Europe repentante de ton parricide brisera un jour tes fers. Je crois voir reculer avec épouvante les flots de barbares qui ont inondé tes rivages, je les entend implorer la pitié ^ ! » Byron se serait battu pour l'unitë italienne comme il l'avait fait pour la Grèce. 11 n'est pas de génie qui ne se sente fils de cette mère de la beauté et de la lumière. Shakspeare lui-même était un enfant de son soleil, égaré dans la brume anglaise. Le souvenir de lord Byron et de l'affranchissement de la
* Petite ville toscane située à six milles de la Viano.
* Child-Harold, chant IV'.
Grèce rappelait à la princesse son jeune frère Paul, mort à Navarin ^ 11 avait à peine dix-sept ans, lorsqu'il partit comme volontaire sur Tescadre que commandait lord Cochrane; une nuit on signala Tennemi; le jeune Bonaparte s'élança sur le pont pour se trouver le premier à l'abordage; un pistolet dont il était armé partit et le tua net. Cette mort rappelle celle de d'Assas; elle fut annoncée à Lucien Bonaparte par une lettre de lord Cochrane: — 1 11 est mort en héros et digne de son sang, • disait le fier marin au frère de Napoléon. — Le père éprouva une mâle douleur de cette fin glorieuse; la mère en sentit à jamais ses entrailles déchirées; ses larmes, qui ne devaient pas tarir, éclatèrent plus tard en vers touchants:
Errante notre race expire
La liberté partout l'attire I
Paul, mon bel adolescent,
Mon fllsl la Grèce a pris ton sang I
La princesse Marie ranimait pour moi ces souvenirs dans son cabinet de travail, décoré de fresques historiques et où les deux bustes en marbre de son père et de sa mère, beaux comme des marbres grecs, semblaient nous écouter; un matin, elle me parla de rimpéralrice mère Madame Laplitia, qu'elle avait vue souvent à Home dans les dernières années de sa vie; la noble vieille, en tournant son rouet, comme l'a peinte Béranger dans une chanson célèbre, racontait à sa petite-fille attftilive des traits de l'enfance de ses fils. — « Napoléon, lui disait-elle un jour, était né soldat ; à dix ans, il s'échappait chaque matin, au moment du déjeuner, emportant dans les champs le pain qu'on lui donnait avec son lait ; il courait chez des paysans et les priait d'échanger son pain blanc contre leur pain bis. Quand je sus la chose, il médit: Ma mère, je veux m'accoutumer au pain de munition. •
Nous avions aussi avec la princesse de longues causeries sur Fart etia Uttérature dans ce cabinet recueilli donnant sur la campagne déserte; les jeunes filles chantaient au piano dans la salle voisine, ornée de vases étrusques trouvés à Canino et dont le plafond à fresque faisait revivre quelques scènes de la vie du grand Empereur. Les plafonds de nos chambres, peints à la manière de Pompe!, étaient charmants ; les oiseaux et les fleurs s'enlaçaient aux arabesques. La princesse avait fait décorer toute sa villa par un pauvre peintre en voyage dont elle devina le talent. L'Italie possède en-
L'ITALIE DES ITALIENS. iOi
core une foule de ces artistes nomades qui vont dans les châteaux, les palais et les couvents quêter des travaux pour vivre; parfois on les emploie à restaurer les vieux tableaux et les anciennes fresques, mais je dois dire, pour être sincère, qu'ils les gâtent presque toujours en les enluminant.
Nous faisions chaque soir dans les environs une promenade en calèche découverte; le plus souvent nous descendions la colline, passions la frontière papale et suivions les bords de la Chiana, sur les belles routes communales de la Toscane. J'ai dit que la princesse envoyait chaque jour chercher son courrier à Fojano; elle nous proposa d'aller visiter cette petite ville toscane. Nous partîmes un matin et nous traversâmes la plantureuse vallée de la Chiana où sont situées plusieurs fattorie §Taoiïd^ducàies(fei'mes modèles); après trois heures de course rapide sur des chemins bordés tour à tour de peupliers, de chênes et de haies fleuries, nous tournâmes a gauche et les chevaux franchirent au pas le tertre élevé où se groupe Fojano. Nous trouvâmes sur une belle place en dehors des remparts un détachement de bersaglieri piémontais qui faisait Texercice. Cette petite garnison était commandée par le capitaine Menotti, frère du député Achille Menotti ; il vint nous saluer et nous accompagna à travers Fojano. Nous visitâmes la cathédrale et une autre église qui renferme deux terres vernissées de Luca délia Robbia d'une exquise beauté : Tassomption de la Vierge et l'ascension du Christ. Le Sauveur est entouré d'un corlége d'anges gracieux, souriants et d'un modelé merveilleux. La Vierge rayonne au milieu de saints en extase.
La princesse engagea avec son affabilité ordinaire le commandant Menotti à lui faire visite à la Viano,
« Impossible, repartit le brave officier, nous passerons bientôt, j'espère, cette frontière ouverte en triomphateurs; d'ici là, il nous est défendu de la franchir même incognito; nous devons éviter les vaines querelles avec les gendarmes pontiticaux et les soldats suisses, et résister à la sympathie des populations qui nous attendent comme des libérateurs. »
Ces paroles du capitaine Menotti me rappelèrent Dezanzano libre et Peschiera encore esclave; d'un côté les Italiens affranchis, de l'autre les Italiens parias, regardant avec désespoir la hmite arbitraire qui les parque en dehors de la grande patrie. S'imaginet-on ce que souffrirait une de nos villes , Lyon par exemple, restée
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française sur les bords du Rhône et devenue anglaise sur les rives de la Saône? Souvenons-nous des douleurs et des humiliations de la France au temps de Jeanne d'Arc, et glorifions Garibaldi à l'égal de cette pure héroïne. Le droit de nationalité est absolu pour tous les peuples; vouloir le circonscrire à quelques-uns, c'est le mettre en péril pour ceux mêmes qui le possèdent. justice, quand donc seras-tu reconnue sur la terre comme une loi inviolable !
Par une belle soirée, nous allâmes à la petite chapelle de Sainle- Marguerite, si piltoresquement située sur une colline parallèle à celle où est assise la Viano; les chemins vicinaux des États du pape sont presque impraticables aux voitures. Nbus dûmes monter dans un chariot traîné par des bœufs pour gravir la route défoncée et cahotante qui aboutit à Termitage ; nous chancelions à chaque pas et nous nous tenions enlacées par la taille pour ne pas tomber du char découvert; Taltelage essoufflé s'arrêtait tour à tour dans les ornières profondes ou sur les aspérités du roc; nous poussions des cris d'effroi suivis d'éclats de rire, car les lourdes et fortes bêtes finissaient toujours par avoir raison des résistances du chemin. Le Guré, prévenu de l'arrivée de la princesse, vint à sa rencontre, il avait revêtu ses habits de fête, il portait un rabat brodé, des culottes courtes et un chapeau tricx)rne. Il nous introduisit dans la petite chapelle où est une effigie très-ancienne du corps embaumé et couché de sainte Marguerite, telle qu'on la voit à Cortone. A côté de la chapelle est la maison où la pécheresse vécut; nous montâmes quelques marches disjointes aboutissant à une chambre voûtée où Marguerite aima et fit plus tard pénitence : comme la Marguerite de Gœthe elle fut sèiuite par un grand seigneur, elle devint mère, elle oublia Dieu et donna toute son âme à l'amour. Un jour qu'elle attendait au bord du chemin, sous un arbre que l'on montre encore, le maître de sa vie, des anges lui apparurent et lui dirent : « Ne l'attends plus, prie pour lui, il vient d'être tué dans une chasse. » Le désespoir poussa la pauvre fille à la sainteté; *elle se soumit dès lors aux plus rigoureuses austérités et fut après sa mort canonisée par l'Église. Telle est la légende que le bon curé nous répéta avec toutes sortes de naïvetés que la langue italienne, fille bâtarde et hardie du latin se permet sans rougir : l'amoureux était beau et la sainte était belle; la chair est faible par les chaudes nuits d'été; le Christ pardonna à la Madeleine et il est certain que l'amour terrestre est un acheminement à l'amour divin, ajouta avec un gros rire
rindulgent fraie. Tandis qu'il racontait la légende, la princesse vidait sa bourse dans les petites mains tendues de trois pauvres enfants pâles et chétifs atteints de la fièvre endénrïique que les exhalaisons des lacs répandent dans la contrée; leur mère qui habitait la maison de sainte Marguerite, nous disait qu'elle avait tant prié la carissima santa, qu'elle espérait enfin que ses enfants guériraient.
« Oui, avec Taide d'un médecin et de la quinine, » répliqua la princesse en souriant.
La mère repartit : « Basla un miracolo. » (Un miracle suffit.)
La superstition et la foi sont si aveuglément confondues dans ces pauvres êtres, que ce ne sera pas trop de l'éclat tonnant de la liberté pour dégager le pur rayon des brumes séculaires où il est enfoui.
U n'y avait aucun ehâteau dans les environs de la villa de la princesse, c'était un des charmes de cette sohtude tranquille que l'absence de tout voisinage. Le voisinage aux champs est un écho fastidieux de la ville, il oblige à la toilette, à une sorte de mise en scène en expectative qui trouble le doux sans-gêne de la vie de campa^e. Un jour pourtant, tandis que nous étions à table, un bruit de roues se fit entendre dans l'avenue et nous aperçûmes une calèche qui s'arrêta bientôt devant le perron de la villa. Un valet de pied alla s'informer et revint annoncer à la princesse les visiteurs inattendus. La princesse me dit rapidement :
ff C'est la marquise Florenzi Waddington de Pérouse, une femme de beaucoup d'esprit et de savoir que vous serez charmée de connaître. Sa beauté et ses ouvrages Tout rendue doublement célèbre; elle a été la n>arquise de Châteauroux intellectuelle du roi Louis de Bavière, de ce Louis XV germanique dontjLola-Montès fut la Dubarry.»
Nous vîmes entrer une femme aux yeux éclatants, au visage expressif et à la taille d'une suprême élégance; son costume de voyage plein de distinction lui donnait encore un air de jeunesse que l'éclair de son esprit rendait plus vif quand elle parlait. Elle était accompagnée de son second mari, sir E. Waddington, un grand Anglais, à la mine joviale et fine, qui avait été fort beau. Il fut longtemps et passionnément épris de la marquise avant de l'épouser, il l'entourait encore en ce moment de tous les soins et de toutes les prévenances de Tamour. Il s'était chargé de l'administration de ses terres et lui avait laissé tous les loisirs nécessaires aux travaux de l'esprit. La marquise Marianna Florenzi Waddington est l'auteur de plusieurs traités philosophiques dont je reparlerai, annotés par Mamiani et
loués par Gioberli. Elle ne séjourna qu'une soirée et une nuit à la Viano; elle se reftdait à Florence pour y passer une semaine. La princesse qui songeait à tout ce qui pouvait m'intéresser et compléter mon voyage d'Italie, s'entendit avec Taimable marquise pour qu'elle m'emmenât à son retour et me fît voir Pérouse.
• Parmi beaucoup d*autres palais, dont les habitants se sont ensuis, vous trouverez, à Pérouse, mon palais désert, médit la princesse; il est resté fermé depuis le jour où Sclimitd a ensanglanté la ville. •
Sir E. Waddington nous parla de la situation des esprits à Pérouse. Ils étaient de plus en plus irrités du joug papal. Comme à Venise tous les habitants avaient dans leurs maisons les portraits du roi et de Garibaldi. Des soldats suisses, pris de vin, avaient souffleté quelques jours auparavant deux belles jeunes filles de Pérous€^ui portaient des épingles avec limage des deux libérateurs.
La princesse se rendit aussi à Florence où elle resta trois jours pour voir son frère le prince Pierre Bonaparte qui passait dans cette ville.
Nos longues promenades, la compagnie de la princesse et sa causerie charmante, avaient rempli jusque-là toutes mes journées ; à peine trouvais-je le temps d'écrire le soir quelques notes rapides. Pendant Tabsence de la princesse, je me remis à rêver et à composer. Un matin, après avoir lu dans la Nazione des détails sur la marche triomphale de Garibaldi à travers la Sicile, j'allai m'asseoir dans le joli bois d acacias groupé sur un des versants du coteau de la Viano et où s'abritent les petits tombeaux étrusques trouvés dans les terres voisines. Ces naïves figurines qui rappellent la sculpture égyptienne me regardaient de leurs yeux ronds étonnés; elles semblaient éblouies par l'intensité de la lumière et comme importunées des myriades de papillons et d'insectes qui les effleuraient de leur vol. Je m'étais couchée à l'ombre sur Therbe fleurie, j'étais poursuivie par l'image du héros qui était en ce moment la préoccupation du monde; un chant en son honneur me montait du cœur à la lèvre *; je le fredonnai sur un vieil air ; le soir j'en fis
* Je cite ici ces vers parce qu'ils se lieront plus tard à des scènes assez curieuses que j'aurai à raconter :
GARIBALDI Lion que toute chaîne entrave, Un jour je le vis, triste et grave, Courbé sous le poids de son cœur; Sa tête de Ciirist, blonde et iière, Dans Tombre de la salle entière, Raytmnait comme une lueur.
plusieurs copies pour les journaux italiens, qui le publièrent les jours suivants, et le lendemain j'allai moi-même à Fojano porter mes lettres; je partis à trois heures dans un cabriolet découvert, il faisait un temps radieux, un homme de la ferme me conduisait, il fouettait le cheval qui volait sur la route, en chantant à tue- tète la Marseillaise; il mêlait aux paroles françaises des mots italiens. Je lui demandai qui lui avait appris ce chant.
Son re$(ard profond semblait dire :
« J'ai sou^ert d'un double martyre, Gloire brisée, amour flélt i ; Mais j'étoufferai ma blessure.
La Sicile meurt et m'adjure.
Et Rome vers moi pousse un cri.
raccours, j'accours... » Et, magnanime, Entraîné par l'élan sublime Que le dévouement cache en soi.
Avec ses frères de bataille H part, et le monde tressaille De tant d'béroisme et de foi.
Devant lui l'obstacle s'émousse ; La mer, qui grondait, se fait douce; Les récifs semblent s'aplanir; L'ennemi troublé qui l'enlace Pressent dans ce souille qui passe L'Italie et son avenir.
L'audacieux touche la terre En jetant son grand cri de guerre ; Tout un peuple lui fait écho.
A ses côtés marchent en ligne Son iils, son sang superbe et digne, Sirtori, Manin, Bixio.
Etna vivant embrasant l'Ile, Garibaldi, de la Sicile, Ne fait qu'un bataillon sacré.
On le déifie, on l'acclame ; Car de la patrie on sent l'ârao Vibrer dans ce fier inspiré.
Nais, lui, ne songeant qu'à l'idée Dont l'Italie est possédée.
Pour maître proclame son roi :
Ce roi, simple et grand, qui le nomme Son ami! ce prince, honnête homme.
Qui jamais n'a trahi sa foi.
Son nom, à sa loyale armée, Est, durant la lutte enflammée.
Répété par Garibaldi.
« Ohl dit-il, de ne pas se battre, Il souffre, notre diable à quatre.
Notre Zouave au cœur hardi t.. .
Vais son ombre nous accompagne.
Marchons!... » Et soudain, en campagne, Ils s'élancent impétueux.