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même traitement; c'était aussi chaque semaine des querelles sanglantes entre les carabiniers italiens et les soldats mercenaires. Tous les carabiniers du pape célibataires avaient déserté pour aller servir dans Tarmée de Tindépendance; mais les hommes mariés étaient contraints par la misère à continuer leur corvée despotique. Ils étaient chaque jour insultés et attaqués à coups de sabre par la milice allemande dont tous les crimes restaient impunis. S hmidt, le digne chef de cette garnison de sacripants, venait d'être mandé à Rome et promu par Lamoricière au rang de lieutenant général; on les attendait tous les deux à Pérouse; j'aurais voulu rencontrer le général français; je n'aurais pas hésité à l'aborder et à lui dire librement rhumiHation que je ressentais comme Française, de voir sa gloire d'autrefois ternie par l'abandon de la cause libérale. Le crime de lèse-nation est le plus grand qu'on puisse commettre. De quel droit et sous quel prétexte un étranger combat-il pour retenir esclave un peuple dont il ne fait pas partie? Les Péiousiens avaeint surnommé Lamoricière il capo dei hirri. Cette garnison soudoyée, chefs et soldats, sans foi, sans drapeau; Lamoricière, sceptique: Schmidt, protestant, me rappelèrent Tapostro| he véhémente que notre grand lyrique met dans la bouche de la Suisse reprochant à ses tils avihs leur servage sanguinaire ;
Deuil sans fond, c'est Thonneur de leur pays qu'ils tuent;
En se prostituant, c'est moi qu'ils prostituent;
Nos vieuJL pins ont fourni leurs piques dont l'acier
Apporte dans i'égoul le reflet du glacier;
Us traînent avec eux la Suisse, quoi qu'on dise,
El les pâles aïeux sont dans leur bâtardise.
Est-ce qu'ils oseront rentrer sur nos hauteurs Ces anciens laboureurs et ces anciens pasteurs Que le pape aujourd'hui caserne dans ses bouges? Est-ce qu'ils r.viendront avec leurs habits rouges» Portant sur leur frunl morne et dans leur œil tatal La domesticité monstrueuse du mal? S'ils osent revenir, si par faveur dernière Le pape leur permet d'emporter sa bannière.
S'ils rentrent dans nos monts avec cet étendard Dont l'ombre fait d'un homme et d'un pâtre un soudard, Oh! quelle auge de porcs, quelle cuve de fange. Quelle étable inouïe, épouvantable, étrange, Femmes^ essuyerez-vous avec ce drapeau-là?
Tout en rêvant à ce stigmate de honte, qui marque au front les armées mercenaires, tandis que la gloire couronne d'une auréole
L1TALIR fifES ITALIENS. tl»
les anàéesHbres défendaritla patrie, j^écoutaissir E. Waddîngton me donner les défâils qu'on vient dé lire sur ces soudards, terreur permari^ûte de Pérouse. La voiture avait franchi quelques rues tortueuses tout à ftiit désertes ; elle s'arrêta devant un vieux palais dont la grande porte en chêne fut ouverte aussitôt par deux valets de pied. Nous montâmes un escalier monumental et traversâmes une enfihïde de salons magnifiques qui aboutissait au cabinet de la marquise, r Voilà où je travaille, » nie dit-elle en m' engageant à me reposer quelques instants dans ce sanctuaire éblouissant; les muses se jouent snr la voûte azurée peinte à fresque; la biblio^ Ihèque se dresse sur la paroi du fond; les grands poètes, les philo* sophes et les historiens la remplissent. Sur les autres parois sont suspendus des tabl^mx de maîtres et quelques beaux portraits, un entre autres d'Annibal Garrache, d'une vigueur et d'une expression qui frappe tout d'abord; il représente un ancien duc de Bevilacqua, chevalier de Malte. Sur son habit de velours noir se détache la croix blanche de l'Ordre ; la main arislocratiquè écrit tandis que la têle Rère et pensive reflète la noble préoccupation de l'intelligence et de la gloire. Ce sont ensuite deux cadres de fleurs adorables par Racîiel Ruisch, deux intérieurs flamands, un dessin du dîviti Raphaël où saint Paul, prêchant devant l'aréopage d'Athènes, a la noble attitude de la statue grecque de Sophocle qui est au Vatican; puis un paysage riant où se groupe, au sommet d'une roche ombreuse, une villa qui semble un rêve de l'imagination : un courant d'eau serpente au pied de ce mont fleuri; celte eau, c'est le Tibre, c'est le fleuve-roi de la ville éternelle; cette habitation, c'est Ascagnano, poétique retraite de la marquise, où je conduirai bientôt mes lecteurs. Sur des meubles en mosaïque sont rangés des vases étrusques, et des poteries exquises des fabriques d'Urbin. Pendant que je jette un coup d'œil rapide à toutes ces raretés, la marquise, qui est allée donner quelques ordres, revient me chercher pour me conduire dans l'appartement qui m'est destiné.
« Vous êtes logée, lui dis- je en souriant, comme devraient Têlre toutes les muses, comme Tétait la marquise du Châtelet à Cirey.
— J'ai là-haut, sous les combles de la maison, deux chambres d'étude moins riches et plus recueillies, répliqua la marquise; un atelier où je peins toutes les fleurs de mes jardins et de mes serres d'Ascngnano; puis un grand cabinet plein de livres, où je m'étends sur un petit ht de repos, ayant autour de moi, épars sur des cousit. ' 19*
tm VUUtll btS fTAiICKg.
«ans, mes chars phftosof^ies de toos les ten^ et dotantes les Battons; je m^efifenne aveo eux, je iB'ouirfië ea leur corafiagine; ce sont comme des raddez-veusmifsiérieux que jeleurdosfie tour à tour à chacun; je me pénètre de tous les systèmes et de toutes les doc« trines; tantôU mon inteUigenoe les combat; tantôt, attirée, conquise, conTaincue, elle s'en enivre avec cette vohipté que fait sentir à l'esprit Tassimilation de Tidéal; parfois même» je i>e sais si je mV htt$e, mais il me semble t[ue ces„ unions avec des êtres supèrieuras^ Dont tressaillir en moi des germes créateurs : aspirations soudaines, idées préconçues* faculté individuelle, qui u étaû-nt pas en.c^» qui m'ont fécondée. Alors, je me mets à écrira, je sens dans mon sân comme un soufile qui m'agite et précipite Tins^iration, d'abord incertaine, presque (kuloureuse, enfin triomphante, ayant corps et âme» et se manifestant par la parole conune Tenfant qui jaait«')^t>* teste par ses cris. Nous autres femmes et mères, nous devons mewi comprendre cette transiuission mystérieuse de Tinçonnu i réclosion de la vie et de la pensée; mais ç est 4issez (^ métapliy« sique pour le momeut, ajouta la marquise 4'ui^ ton ei^oué, vous êtes lasse, vous voilà chez vous^ vous avez un0 heure d'ici a»t dt* ner, reposez- vous» habiUez-vous si ceja vous plait, ou restez -eu toilette de voyage; j'aime la liberté pour moi et pour autrui ; j'en ai beaucoup usé, de cette chère liberté indispensable à l'étude; ce qui a Uvré ma jeunesse à tous les puérils commérages de cette bonne ville de Pérouse; on n'a jamais voulu croire à mes rendez- vous platoniques, même avec des philosophes morts depuis trois mille ans; les compagnons de ma solitude avaient toiyours un corps^ disait-on; de là, toule une série d'aventures qu'on m'a prêtées et qu'on me prête encore. Il doit en être ainsi en France; l'esprit du monde est partout le même; il dénigré syslén^tiquement ce. qui 6*éléve et plane. »
Nos inains se serrèrent et nous échangeâmes un sourire sympathique.
Un déhcieux dîner dans une salle à manger splendide et une nuit de repos dans une chambre blanche et rose, afTable et souriante comme la poétique hospitalité qui m'était offerte,. me délassèrent de cette journée de fatigue.
Le lendemain, à mon lever, je trouvai la marquise dans. son jardin suspendu au-dessus des remparts étrusques qui çà et là dressent leurs fragments étemels au milieu de Pérouse; actiw^
infatigable, après plusieurs heures de lecture et de méditation, Faipiable femme présidait aux travaux d'une serre qu'elle faisait construire. Nous nous assîmes là à Tabri des plantes odorantes, regardant la ville et les collines environnantes groupées à travers le vitrage. Les grands bâtiments de Tuniversité étaient en face. Tandis que nous causions survint M. Boschi, professeur de mathématiques et de physique au collège de Pérouse. La marquise me le présenta.
« Mon mari est obligé de partir aujourd'hui même pour la campagne, où nous le rejoindrons dans trois jours, ajouta-t-elle; en attendant M. Boschi vous fera voir Pérouse. »
Je sortis après le déjeuner avec le jeune el intelligent professeur. Il me conduisit d'abord à luniversité. Comme nous traversions une rue déserte, nous rencontrâmes un vieillard aveugle et chancelant appuyé sur le bras d'un domestique. M. Boschi le sahia avec respect et lui demanda des nouvelles de son fils. — « Sempre lonl' ano, » répondit tristement le vieillard.
Cet homme courbé par les années et la douleur était Domenico Bruschi, professeur de médecine et de botanique et père de Carlo Bruschi, qui avait courageusement comballu Tannée précédente à la tête des insurgés de Pérouse. Condamné à mort par le pape, il parvint à s'échapper et alla prendre du service dans Tarmée italienne.
Le musée de Pérouse est situé au premier étage du palais de l'université. Avant d'y monter, M. Boschi me fait voir le jardin ombreux et recueilli qui répand le calme et la solitude autour du sanctuaire de l'étude. Le professeur de sculpture, M. Guglielmo Ciani, ancien élève de Bartolini, a là son atelier; nous y entrons un moment et admirons un bas-relief de tombe et urî mascaron de fontaine rappelant la manière du maître.
Nous trouvons dans la pinacothèque une fresque énergique du Pérugin, puis une madone superbe et souriante qui convie les cœurs à la prière. Comment fut-elle créée si belle et si divine par ce peintre athée? t Jamais, dit Vasari, on ne put persuader le Pérugin de l'immortaHté de l'âme ; il *vait mis toute son espérance dans les biens de la terre. • A côté des ouvrages de ce maître puissant qui forma Raphaël et lui survécut, sont d'admirables tableaux du Pinliiriccino. A la suite du musée nous trouvons, dans une salle d'étude, le portrait du roi et celui de M. de Cavour; les jeunes
artistes patriotes en font des ex)pie$ à la barbe du légat et de la garnison autrichienne.
En quittant Tuniversilé, nous nous rendons à la porte d'Auguste, reste de l'arcade triomplie élevé au triumvir exterminateur; une tour carrée et démantelée du moyen âge est à droite de la pwte romaine, une autre plus large, plus haute et dont le couronnement à frise sculptée forme une sorte de terrasse soutenue par des arceaux à colonnes, se dresse à gauche ; ces trois constructions forment une masse sombre et imposante qui fait rêver de guerre et de carnage, tandis que deux petites places de Pérouse, étranges, romantiques, semblent disposées à plaisir pour encadrer la nuit les rendez- vous Curtifs. — Sur la première place dite d^gli Aratn (des Charrues), est une chapelle surmontée d'un clocheton qui se découpe à jour comme une dentelle sur le fond bleu du ciel. Nous tournons à gauche de cette pia%uUa par une sorte de couloir qui nous conduit en face d'une décoration merveilleuse composée d*une grande arcade, d'un portique à colonnes machevées ou brisées, (Pun oratoire mystérieux et d'un lointain de rue sombre. Quand- la lune se joue à travers cette fantaisie d'architecture, elle y projette des perspectives indécises qui en poétisent la beauté; on croit voir des ombres gracieuses se mouvoir sous la galerie ouverte Je donnerais toute la rue de Rivoli pour ce coin inouï de la vieille cité, nommé Maestà dalle volte (Majesté des voûtes). En le laissant derrière soi on se trouve en face de la place du Dôme, où jaillit la belle fontaine du treizième siècle, à trois vasques superposées? elle est ornée de statues, de figurines représentant les saisons et les mois ; de personnages d^ rÉcritnre sa in le, d'allégories symbolisant des fleuves, de la naïade du lac de Trasimène; du lion des Guelfes et du griffon de Pérouse composant les armes de la ville; tout cela fourmille, s'enlace, s'épanouit dans l'air comme un énorme bouquet dont les fleurs sont des tètes souriantes ou graves. Cette belle et singulière fontaine est l'œuvre de Giovanni de Pise, et d'Arnolfo di Lapo. — La nef de la cathédrale de San-Lorenzo (du quinzième siècle) se déroule à gauche; près d'une porte latérale est mie chaire sculptée où quelques évêcpies ont prêché en plem air. A droite est le petit côté du vieux palazzo governativo du quatorzième siècle, sur la frise sont juchés un lion et un griffon en bronze qui semblent rugir. Ce dragon farouche et diabolique figurait pour monseigneur Gr^miccia, à cette époque légat de Pérouse,
Garihaldi le possédé. Le héros italien était la terreur incessante de ce malheureux Gramiccia. qui se trouvait, l'année précédente, à Ferrare comme vic^-légat au moment de nos victoires. Effrayé par l'agitation patriotique qui se manifesta à Ferrare, il s'était enfui bien vite dans le camp des Autri< hiens. Durant la batnille de Solferino, on lentendit sous la tente de l'empereur d'Autriche soutenir que c'était Garibaldi qui conduisait nos bataillons triomphants, Garibaldi invisible qui avait passé un pacte avec le diable pour renverser le pape et la sainte et glorieuse maison de Habsbourg.
Monseigneur Gramiccia se faisait détester à Pérouse par son caractère à la fois tyrannique et pusillanime. Il sortait peu dé son palais gardé par les sentinelles suisses, ne recevait que des officiers et des prêtres et se plaisait particulièrement dans la compagnie du sanguinaire Schmidt dont lu présence le rassurait sur le succès possible d'une invas^ion de Garibaldi.
« Mais Garibaldi est en Sicile, lui objectait-on.
^ È un uomo indiavolato » (Gestun homme ensorcelé.), répondait-il, lui prêtant le don d'ubiquité. Ainsi le grand inspiré de l'Italie, à des point^ de vue opposés, éiait un personnage miraculeux de légende pour le légat comme pour la foule. Ange libérateur du peuple; Lucifer redoutable à la tyrannie; en plein dix- neuvième siècle se renouvelait l'histoire de Jeanne dArc, sorcière pour ses bourreaux et sainte pour la France. A coup sûr si monseigneur Gramiccia eût tenu entre ses mains Vindiavolalo Garibaidi, il n'eût pas hésité à le condamner au bûcher, et Schmidt sans sourciller se fût empressé, sous la sauvegarde de Lamoricière, d'exécuter la sentence.
Nous tournons l'angle du palais et nous nous trouvons dans la rue del Corso y où se déroule la grande façade sombre du palais habité par le légat fanatique. Les soldats étrangers fument et boivent le long des murs ou groupés sur la grande porte; ils défient du regard et du geste les rares passants et me donnent une idée de l'horreur que doit inspirer la soldatesque à une ville esclave. C'est de ce côté du palaxzo que se trouve la petite salle del Cambio (change, bourse) et l'oratoire attenant décorés d'adorables fresque?, chefs-d'œuvre du Pérugin. A la Nativité, à la Transfiguration, aux sibylles et aux prophètes, ^arti^te a mêlé Socrate, Léoindas et d'autres héros de 1 antiquité ; il sVst peint lui-même parmi eux avec sa mine joviale et sensuelle; la tête est couverte d'une calotte rouged'où
m L'ITALIE DES ITALIENS.
s'échappent ses cheveux d un blond d'ambre. Raphaël, élève de Pérugin, a travaillé à ces belles compositions à jamais vivantes et inspirées; c'est Raphaël qui a peint la tête du Christ dans le groupe de la Transfiguratioîi; il a plus tard reproduit cette tète dans son célèbre tableau sur le même sujet. La gravure et la description ont rendu familières à mes lecteurs ces peintures divines qui devraient être abritées derrière des grilles d'or, tandis que la porte du CamhiOy donnant de plain-pied sur la rue, les livrait, à répoque où je les vis, aux atteintes de la poussière, du vent et des ordures que le gardien papal laissait pénétrer sans scrupule, avec une insouciance monacale, dans la salle ouverte. » Nous trouvons au haut de la rue du Corso (à gauche) le palais habité par Schmidt. — Ce vieux sabreur a soixante-dix ans; il vit là comme un chacal dans sa tanière; se grisant doublement avec de la bière allemande et Tàcre fumée de vieilles pipes culottées. Qliand les enfants le voient passer, ils s'enfuient avec épouvante, se disant entre eux : « Ecco il boia. » (Voilà le bourreau.)
Nous revenons sur nos pas et nous nous arrêtons un moment sur la place des Papes, absolument déserte, où se trouve la statue en bronze de Jules JII, sentinelle taciturne que salue par intervalle quelque moine qui passe.
La marquise Florenzi a ce jour-là à dîner plusieurs hommes distingués de Pérouse, échappés à la proscription, malgré leurs idées libérales ; le savant docteur François Bonucci, professeur de philosophie et de psychologie, auteur d'importants, ouvrages scientifiques; M. Périclès Mancini, professeur de littérature; M. Guglielmo Ciani, le sculpteur dont j'ai parlé; le professeur Boschi, qui vient de me guider à travers Pérouse, et le comte Montesperilli, poète, archéologue, noble esprit, cœur excellent, Tun des amis les plus dévoués de la princesse Marie Bonaparte. La politique, la philosophie. Fart et la poésie nous passionnent tour à tour; nous causons avec cette animation qu'inspire le sentiment, je dirais volontiers Tamour, des choses dont on parle. A Paris on dit beaucoup de riens charmants, on plaisante sur tout du bout des lèvres, même des convictions les plus sérieuses ; on craint de paraître ému ou grave et Ton dissimule l'enthousiasme et l'admiration comme une faiblesse, on appelle cela le bel esprit. J'avoue que je préfère l'esprit sincère et naïf où l'on ose être i^oi; avouer ses goûts, ses opinions, ses passions mêmes.
La marquise Florenzi dirigea notre longue causerie avec cette
maestria d'intelligence que donne Tuniversalilé du savoir. C'était une madame de Staël, tranquille et sereine, ne visant pas à Téloquence et à Teffet, mais émettant tout à coup une pensée rare et lumineuse, en faisant jaillir les déductions avec une parole brève et précise et pour ainsi dire correcte comme un marbre grec. Je la vois encore déliant le temps, toujours harmonieuse et séduisante; vêtue d'une robe de cachemire blanc, aux plis souples et nombreux; sur sa taille svelte se jouait une veste turque brodée d'or; ses yeux éclataient sous les bandeaux bruns de ses cheveux lisses; un peu lasse du voyage de la veille, elle se tenait étendue sur une chaise longue et ses pieds d'enfant reposaient sur un coussin.
Le lendemain, dimanche, le comte Montesperelli vint me chercher pour visiter l'intérieur du Dôme et du palais du gouvernement. L'église n»alheureusement restaurée a perdu de son caractère. Elle a conservé de superbes vitraux, des stalles en chêne sculpté d'après des dessins de Raphaël, et quelques beaux tableaux. Tandis que nous considérons une Descente de croix de Baroccio. nous voyons debout dans la chapelle où se trouve ce tableau un gros officier suisse, à moustaches rousses ; il semble attendre, impatient, quelqu'un qui ne vient pas; en nous entendant, il lève la tête et se met à arpenter le pavé à pas précipHés; tout son poil fauve frissonne et sa mine est à la fois farouche et grotesque; il est seul dans la chapelle déserte comme un animal dans sa cage. . « Voilà un de vos tyrans, dis-je en souriant au comte Montesperelli, qui attend quelque Pérousienne égarée.
— Elle aura réfléchi et lui laissera monter une garde illusoire, réplique le comte; la race tudesque et la nôtre n'ont jamais pu s'unir, même dans l'amour, que par la violence; il y a de ces répulsions de sang que rien ne surmonte.
— L'indépendance de Tltalie, délivrée des Autrichiens et des Suisses," pourra un jour vous les faire traiter en frères, repartisje; d ici là ce sont des ennemis que les Itahennes ne sauraient aimer sans s'avilir. »
Quand nous sortîmes du Dôme, la femme, évidemment attendue, n'y était point arrivée. Le comte riait et se frottait les mains :
« Elles leur jouent souvent de ces tours-là ; ce sont de braves cœurs: les promesses sont faites, les rendez-vous sont accordés, mais à l'heure dite le galant odieux se morfond seul aux pieds des remparts ou sous les arceaux d'une église, i
Nous suivîmes la place du Dôme et lonj^eàmes il palazzo jusqu'à la pelile salle du Cainbio où je voulus rentrer pourvoir de nouveau les chefs-d'œuvre du Pérugin avec le comte Monlesperelli qui en a publié une description (illustrée de gravures) d'un vif intérêt. Je m'arrête de plus en plus émerveillée devant le groupe des prophètes et des sibylles si savamment caractérisé dans Touvrage dont je viens de parler. La sibylle de Libye et délie de Tibur sont superbes; la tête de Moïse et la tête de Jéréinie sont empreintes de leurs visions mystérieuses, Dieu s'agite en eux. Raphaël et Michel-Ange se sont inspirés de toutes ces nobles figures et ne les ont pas surpassées. Dans le groupe de la Nativité y je regarde encore la Vierge penchée vers Teufant Jésus ; c'est une des plus belles madones qu'ait peinte le Pérugin. L'amour, la foi et le respect pour ce fils qui lui doit la vie terrestre et qu'elle adore comme un Dieu, resplendissenl sur le visage de Marie; Tariiste athée a saisi et rendu à force de génie l'expression de l'idéal chrétien.
Nousi)e pouvons visiter les appartements du palazzo Govemativo occupés par le craintif légat Gramiccia et qui donnent sur la place du Dôme. Nous montons dans la partie du palais située sur le Corso, au-dessus du Cambio. Nous trouvons dans l'escalier du premier étage une bizarre statue allégorique dePérouseen terre cuite, puis nous parcourons une série de salles ornées de vieux poitrails de papes et de cardinaux qui aboutissent à une petite chapelle surchargée d'ornements et oii un prêtre officie. Le pavé est jonché de rameaux de buis, je ne sais eu l'honneur de quelle fêle; quelques soldats entendent la messe. Au second étage se trouve une immense salle voûtée qui servit aux assemblées populaires. La voûte est sour tenue par des piliers énormes d'une grande hardu sse; les peintures qui la décoraient ont disparu sous une couche de chaux; une sentinelle suisse, hallebarde en main, se promène seule de long en large et siffle, pour se distraire, un air de ses montagnes. Le comte Monlesperelli lui demande en allemand s'il se plaît en Italie?
« Oui, répond-il sans hésiter, je suis bien payé ! »
Anéantir dans Thomme tout sens moral, n'en plus faire qu'une machine à gain et à appétits, c'est l'office des gouvernements tyranniques; veiller sur les nobles instincts de l'âme, les exciter à l'honneur, au dévouement, à l'abnégation, au martyre, est le propre des nations libres.
En sortant du palais, je regarde l'entablement de la belle porte
architecturale. par laquelle nous sommes entrés; les figurines de S. Lodovico. de S. Lorenzo et de S. Ercotano, protecteurs de Pérouse, se dressent sur le fronton; aux corniches s'enlacent des enfants et des feuillages; de chaque côté sont deux lions et deux griffons étreignant la louve de Sienne. Cette porte est un morceau rare de sculpture byzanlino-romane.
Nous traversons la place des Papes et tournant à droite nous trouvons dans une rue monlueuse (comme toutes celles de Pérouse) le palais de la princesse Marie. Les fenêtres et les portes sont closes, rherbe croit sur le seuil.
« Voilà le balcon où la princesse s'est montrée radieuse il y a un an et a été acclamés par le peuple, » me dit le comte Montesperelli en me désignant une fenêtre à balustres du premier élage, « je ne la vis jamais si belle qu'en ce moment-là; on eût cru une reine élue par le choix de la foule. Qui m'aurait dit que ce jour de triomphe était le prélude de son absence ! Depuis qu'elle est partie , je ne sais que faire de mon âme, » ajouta en rougissant un peu le noble comte.
11 frappa deux coups à la porte fermée, une vieille femme vint nous ouvrir; c'était la gardienne fidèle du logis. Ses premières paroles furent pour se renseigner de la cara prinripessa. Quand le comte lui apprit que je l'avais quittée lavant-veille, elle me baisa la main en s écriant: « Sietefelice, signora » (Vous êtes heureuse, madame;) puis prenant un trousseau de clefs, elle nous précéda et nous ouvrit les appartements abandonnés avec précipitation durant les sinistres massacres de Schmidt. Tout y était encore comme au moment du départ de la princesse. Dans le vestibule je trouvai une élégante chaise à porteurs ; les daines de Pérouse se servent toujours de ce véhicule à bras si cher à nos grand'-mères pour se rendre en hiver au théâtre et au bal, car lorsqu'il pleut ou qu'il neige, les chevaux s'abattent à chaque pas dans ces rues formant précipice. Sur la table d'un premier salon sont encore des ouvrages de broderie commencés par la princesse et ses filles, etun roman de madame Sand (V Homme de neige) y dont la lecture fut interrompue par le bruit des fusillades. Dans la galerie, parmi les portraits de famille, je remarque le buste du jeune prince Paul, mort à Navarin; il est d'une beauté idéale. Celui de la princesse, superbe fl'aspect, rend la pureté des Ugnes grecques; mais le regard, le feu de ces yeux si doux et si expressifs, comment les faire pénétrer dans le marbre?— Dans la
bibliothèque je trouve les auleurs préférés par la princesse: Alfred de Vigny, Lamartine, Sainte-Beuve, Mérimée, Balzac, Alfred de Mussel. Une petite place m'a été donnée près d'eux. Je quitte émue ce palais vidCj je me dis : Quand donc celle qui en était Tâme y reviendra-t-elle avec la liberté * ?
La soirée de ce jour, comme la précédente, fut donnée à la causerie; je goûtais de plus en plus Tesprit de la marquise Florenzi, nous étions en communion d'idées philosophiques. L'intelligence nous lie aussi vile que le sentiment; elle cimente des sympathies plus fortes et plus durables. — Un peu souffrante, la marquise ne put m'accompagner le lendemain, cx)mme elle l'avait projeté, dans mes dernières excursions à travers Pérouse et hors les murs. Elle me dit avec sa grâce cordiale : « Je réserve mes forces pour vous montrer AscagnanOy cette retraite où j'ai le mieux senti et le plus travaillé, i»
Nous partîmes vers midi avec le professeur Boschi, dans l'équipage en grande livrée de la marquise; nous traversâmes la place du Dôme et montâmes la rue du Corso jusqu'à la citadelle (nommée fort Paolino). Elle fut rasée comme je l'ai dit, en 1849, mais par ordre de Lamoricière, on travaillait depuis quelque temps à sa reconstruction. Nous trouvâmes, ce jour-là, un grand nombre d'ouvriers de Pérouse et des environs occupés à la besogne liberticide; ils étaient sombres et tristes en poussant et hissant les moellons, mais sans doute ils se disaient comme les ouvriers de l'arsenal de Venise: Bisogna aver pane! «De ce fort. Ton pouvait et Ton pourra bientôt encore bombarder toute la ville, » me dit le professeur Boschi. Nous descendons à gauche une grande allée d'arbres longeant les vieux remparts dans lesquels se trouve enclavée et murée la porte romaine Marsia. Le fronton antique sculpté saillit sur la muraille des remparts que dépasse une tour gothique démantelée. C'est un des curieux aspects de Pérouse. Nous passons ensuite à travers le faubourg Saint-Pierre qui fut le principal théâtre des massacres de Schmidt; beaucoup de maisons portent encore la trace des balles et des bombes. Nou^ arrivons devant l'église et le couvent de San Pietro fuon di mura. La moitié du couvent a été transformée en caserne : comme nous traversons les galeries du cloître où des soldats fument et boivent, l'un d'eux m'entendant parler français au professeur Boschi s'approche et me dit :
* Elle y revint cinq mois après et y reçut son cousin le marquis Pepoli, commissaire royal dans les Marches et TOmbrie.
LMTALIE DES ITALIENS. 229
«Madame, je suisuncompalrioteetjepuis vous montrer le couvent.
— Quoi, vous êtes Français, répliquai-je, et vous servez dans Tarmée papale? Votre place n'est point ici, rejoignez nos drapeaux. •
Il courba la tel e et ne répondit rien.
Ce vaste et magnifique couvent n'avait plus que trente moines de Tordre du Mont-Cassin, faisant réducalion de treize élèves.' On s'est battu là il y a un an, et comme les maisons du fauboui^, la façade de l'église porte les traces des balles; le sang a coulé dans réglise même. Nous pénétrons dans la nef soutenue par dix-huit colonnes de granit. Un moine nous conduit; nous nous arrêtons longtemps devant un admirable Christ du Pérugia; les stalles et les boiseries ont été exécutées sur les dessins de Raphaël; le moine nous désigne le buffet d'orgue placé très-haut à droite de la nef et qui touche à une fenêtre ogivale.
« C'est dans ces orgues, médit le professeur Boschi, que se cachèrent six combattants de l'insurrection vaincue, échappés au massacre. Il y avait parmi eux le fils du comte Guardabqssi (président du gouvernement provisoire), un jeune moine qui valait mieux que les autres, comprit qu'il serait agréable à Dieu en dérobant quelques victimes aux vengeances papales; il secourut furtivement ces malheureux dont deux étaient blessés; les soldats suisses, gris de sang et de vin, remphssaient l'église et fouillaient de chapelle en chapelle, ils oublièrent le buffet d'orgue. Le jeune moine se tenait agenouillé, ciJchant de sa robe la porte de l'escalier des orgues. Les soudards défenseurs de Téglise passèrent devant lui en le raillant: ils pensèrent qu'il avait peur; les mains jointes, le pauvre moine tremblait et son visage était d'une pâleur livide. Ce n'était pas pour lui qu'il craignait; il avait la terreur de là charité; il songeait aux six proscrits qu'il abritait par sa prière. Tant que dura le jour, il murmura des oraisons. -r- La nuit, quand les soldats ivres dormirent au pied des colonnes de l'église profanée, le moine apporta un peu de pain et d'eau aux prisonniers; il ne pouvay faire plus sans éveiller le soupçon. Les proscrits restèrent là plusieurs jours; enfin, une nuit, au moyen de cordes que leur procura le moine, ils parvinrent à s'échapper par une des fenêtres ogivales. Quelques paysans qui dormaient dans la campagne sur le meules de blé coupé, virent des formes de corps se mouvoir et descen dre entre les arcs-boutants du vaisseau de TégUse; ils crurent à un miracle; ils pensèrent que les saints et les anges de marbre s'en-
fuyaient épouvantés des sacrilèges de la soldatesque. Les fugitifs coururent à travers la campagne et parvinrent à passer la frontière toscane. J'aurais voulu savoir le nom et serrer la main du moine qui les avait sauvés.
t II ne s'est pas fait connaître, me dit le professeur Boschi; sa belle action est restée anonyme, mais les proscrite le reconnaîtront un jour, quand la liberté les ramènera à Pérouse; et peut-être le dévouement de ce moine préservera-t-il le couvent des représailles populaires.»
Nous entrâmes dans la sacristie où sont cinq petits tableaux du Pérugin, d'un fini admirable, et un saint Jean-Baptiste embrassant l'enfant Jésus, œuvre de la jeunesse de Raphaël, d'une exquise suavité. Le moine qui nous conduit nous montre avec un juste orgueil la collection des grands missels et psautiers illustrés de merveilleuses vignettes, faites par les bénédictins du seizième siècle; les plus belles scènes de la Bible et île TÉvangile sont naïvement reproduites dans ces patientes miniatures. Je demande au moine s'il est encore parmi ses frères des artistes et des érudits.
« Oggi non si fa piu niente » (Aujourd'hui, on ne fait plus rien.), me répond-il avec simplicité.
En sortant de l'église, nous parcourons la belle promenade del Frontone, qui se déroule à droite du couvent.XI'est sous ces vieux arbres que les bandes d'insurgés vaincus par Schmidt se réfugièrent et furent tués sans pitié à la baïonnette; en souvenir de cet horrible exploit, le peuple appela Schmidt par dérision il duca del Frontone. Nous remontons en voiture tout en regardant le joli jardin du couvent suspendu en terrasse au-dessus de la route que nous suivons et dominant la fertile vallée où serpente le Tibre. Après une demiheure de marche, nous nous arrêtons à la villa Palazzone. Cette villa et les tombeaux étrusques qui l'environnent, appartiennent au comte Baglioni de Pérouse. Le valet tle pied de la marquise hèle un paysan de la ferme; il arrive aussitôt avec la clef du grand sépulcre étrusque des Volumnii (Velimnas), situé sous un tertre à gauche de la route. Une porte en bois a remplacé la large pierre qui murait l'entrée du caveau et que l'on voit encore debout à côté du seuil. Notre guide allume deux torches de résine; nous enirons dans la sépulture antique taillée à même le roc et dont la forme est absolument semblable à celle d'une chapelle gothique; dans le
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feodràiaiiftaee réservée au chœur dwt ieg teo^les eforéiiel», se trouvent sept tombeaux; sur cinq scmt seulpylie^ des tètes 4e Méduse d'un type grée très-pur; \fs statues ceucbées rappeli^t eel^ ï^ j'ai vues aux Offices de Fbreiice et à G^ua; un petH sarcophage saifô Ôgure porte une doubte inscription étrosqœ et latine. Je suis trés4rappée par trots médaiUons, dont un représenta Ap^n et les deux autres des portraits de famille. JPe petits génies en târre cuite bronzée sootsuspen3us à la voûte de la cbap^e. Den caveaux latéraux sont iokabttés; ils attendaient les morts qui ne sont pas venus^ Aux murs ùe la nef sont çà et là de» tètes de ser» pents en terre cuite, formant des anneaux où Ton suspendait des lampes sépulcrales. En s(»iant de la nécropole des Volumnii, nous sommes éblouis par la betiie vallée pleine de soleil et de végétalkm qui se dérouie devant noM& et que bordent les oiidulati(»is des montagoes, dont une ^t couronnée par la ville d^issise découpant en pleine lumière sim cbâieau tort et sa célèbre église de Saffit-Françoie sur un fond d'azur. Plus loin est la petite vilîede Foligm, Au pied des collines coule le Tibre, qui fait mille enduits. C'est la proloï^tion de cette vallée toute couverte^ tdés, d'oliviers» de mûriers et de vignes suspaidues aux arbres, que nous suivrons demain p<^r nous rendre k la villa de la marqniae.
Sir Ë. Waddington nous avait précédées à Aseagnano. Nous par-* timesavec la nsarquise le mardi matin (i9 juin 1860) par un tmnps tiédeetdoux; la route étmtsupeite.i tantôt nous suivions les terds du Tibre; tantôt nous le laissons au loin. Nous fimaa mm Mie à la C(domMta, joli clràt^iu qui appartient au fils de k marqittte Florenzi et qui doinine une colline à gauche delà nmte. ie trouvai là un intérieur qui me rappela le Lys dans la vallée de Balzac. Le fils de la marquise, gentiUiomme de campagne, s'est entièrefioaH voué à la cultiirede ses terres; sa jeune femme, mère d'un bel ai* Ux^, fraidie, naîve^ reoieillie, a des airs de madone; auprès d'elle habitait ^n ce moment un de ses frères, un beau jeune bomme de dix-neuf ans qui se mourait de la poitrine; elle nous parla de lui en pleurant, et comme pressentant sa lin procJbaine^DonBenededo, (^é d'tm village voisin» était Th^e de la Colombella et le direeteur* de conscience de la jeune femme. Grand, fort et osseux, il avait passé la cinquantaine» c'était un mangeur et un buveur résolu qui mancpiait d'onetion et de doucetn*. A cbeval sur le dogme, à était tyès^acCommodaBt en morale, ie me mis aussitôt à le qiM-
m t'tTALfe DES ITALIEIIS,
relier SBT le pouvoir temporel et sur ki pratique 4e IHibstînencé qu'il c^ifservait très-peu. lia loarquise me dit :
< C'est de bonne guerre, • et eileipe secondait m riant. Sa jeune beile-fiOe venait au seomrs de-den Benedetto, ~ il ^ait prêtre, il la guidait dans la foi et dans la charité, eila suflSsait pour qn-elle I9 respectât sans examen. Malgré mes attaques peu o^rthodoxes, l'aimable femme me prit en sympathie subite. Après le déjeuner, eHe me iit visiter le château, tancTis que là niarqmse causait ^fMres avec son ftls. En entrant dans la chapelle, elle se prosterna et pria pour son frère. Quand ^e refeva la tète, je vis son visage couvert de larmes. — Nous jparcouràmes les jardins, très-variés et tré»-beaux; nous nous assîmes sous les acacias et sous les arbres de Judée, qui ^trelaçaient leurs branches £teurie^comn^ des rameaux dé stalactites et de corail; puis nous rentrâmes à la villa par un péristyle à colonnes, où se trouve one inscription rappelant les vnites dii roi Louis de Bavière à la Colmnbellu.
Vers trois heures nous nous remîmes «n route; la jeune femme m^embrassâ en me disant : « Au rew>ir, j'irai passer .4a journée de jeudi à Ascagnano pour vous retrouver»
■^ G est un ange, médit la marquise; elle na aucun souci de sa grâce et de sa beauté; eHe porte des robes trop courtes lattes à I%mi5e; je n'ai jamais pu lui donner un éclair de coquetterie. §
Nous arrivâmes à. Ascagnano par une route bordée de grands «rbreë décrivant une longue avenue. Leur ombre nous dérobait le Tibre, qui coulait à côté et dont nous entendions le murmure. Nous descendûmes au bord du fleuve romain et montâmes dans un bae pour gagner Faulrerive, sur laquelle se dresse ime haute etétroité colline toute couverte d arbres et de haies embaumées; an sommet est assise, au milieu des jardins, la poétique villa d' Ascagnano, En face delà maison s'élève un joli belvédère, surmonté d'une tour en iMrique rouge, d'où Ton embrasse un immense hortiion. Aux flancs du riant mamelon serpente une route carrossable que prennent tes voitures quand le Tibre est à sec, mais en ce moment les che* vaui ne peuvent ^wichir le fleuve grossi par les derniers orages, et nous devons suivre la route ^l^rupte des piétons. Elle e^ formée par des degrés pavés de cailloux et bordée d'arbustes enchevêtrés qui la parfument. L^imagination ne saurait rêver une retraite plus Solitaire et plus enchantée; je regarde avec surprise ie paj^ge ino»! quim'entcmre. La niarquise s'assied sur «neishttse à br»ft
portée par deux paysans de TOmbrie. L'un, nommé David, est beau comme une statue antique. Je refuse d'abord de me faire hisser de la sorte jusqu*au faîte du roc ombreux, mais bientôt Tessoùfflement me gagne et je me conûe comme la marquise à deux robustes eontadini, qui montent, eh chantant, le chemin presque perpendiculaire. A mesure que nous approchons du sommet Tair s'épure; il souffle plus vif et plus frais. Au-dessous de nous, là' rumeur du Tibre s'étend et se répercute; ses eaux nous sont cachées par les chênes touffus qui poussent sur le flanc du roc. Arrivées au point cubninant, nous trouvons la villa, entourée d'une terrasse que décorent de grands vases en terre cuite d'où jailhssent ties orangers couverts d'une neige -de fleurs. Une sœur de la marquise et sir E. Waddington sont venus à notre rencontre jusqu'à mi-côte et nous ont soutenues en riant sur nos sièges vacillants. Nous entrons dans la vîlla par un vestibule peint à fresque; danô un magnifique salon, que nous traversons d'abord, des fleurs exotiques se massent dans de grandes potiches chinoises; les perruches s'ébattent sur des perchoirs d'ivoire, les oiseaux gazouillent dans les volières, les fauteuils et les chaises longues forment des méandres autour des tables et des étagères, où se pressenties livres, les albums et les objets d'art.
La marquise me conduit dans Fappartement qui m'est destiné. C'est le même qu'occupait le roi Louis de Bavière quand il venait à Ascagnano. Le lit de ma chambre peinte à fresques est en bois de chêne et s'abrite sous un dais arnM)rié.
Après le dîner, la marquise me fait faire le tour des terrasses et des jardins, à la suite desquels (sur la pente douce opposée au ver- ^nt où coule le Tibre) sont des terres à blé, des vergers de mûriers et des bouquets d'arbres énormes. — Arrivées sur un plateau nous voyons les belles fermes modèles construites par sir E. Waddington, qui se dessinent sur des coteaux plus bas et ondulent en demi-cercle au-dessous du rocher d'Ascagnano. Au loin de grandes montagnes bornent l'horizon tranquille. Près de nous, dans les clairières ombragées de chênes, paissent des troupeaux de cochoni et de brebis gardés par de petites paysannes de dix à douze ans, vêtues d'une chemise écrue, d'un corset en laine jaune lacé sur lé dos avec des cordons rouges ou verts; elles portent au cou un<x)llier de corail ; leurs cheveux crépus et fauves sont massés sur la nuque, elles marchent pieds nus à travers la pelouse fleurie ou